mardi 30 août 2016

Folding Beijing - Hao Jingfang - Inversion de la courbe


"Folding Beijing" est une novelette de Hao Jingfang, lauréate du Hugo 2016 de la meilleure novelette. Après Liu Cixin l’an dernier, lui aussi traduit par Ken Liu, c’est cette fois une femme chinoise qui obtient un Hugo ; signe d’ouverture et signe tout court.

Futur. La ville de Beijing est divisée en trois, spatialement et temporellement. Les 5 millions de privilégiés de Space One disposent de la ville un jour sur deux. Les 25 millions de Space Two et les 50 millions de Space Three en disposent l’autre jour ; 16 heures de jour pour les Two et 8 heures de nuit pour Three. D’une zone temporelle à la suivante, les bâtiments se replient et s’enterrent, avec leurs occupants en sommeil induit jusqu’au cycle suivant. Lors du passage d’1 à 2 la ville se retourne comme une pièce qui passe de pile à face, la ségrégation est spatiale ; de 2 à 3 en revanche seuls les bâtiments changent, ce qui impose de partager le temps. On comprend bien où il vaut mieux vivre ; on comprend aussi que le passage d’un espace à l’autre soit très strictement réglementé.

C’est dans cette ville qui a poussé au pinacle la ségrégation sociale que vit et travaille, au centre de traitements des déchets, le cinquantenaire Lao Dao. Pauvre comme ses 50 millions de voisins de Space Three, Lao Dao saute un repas par jour pour pouvoir payer l’école à la petite fille qu’il a recueillie. Alors quand le hasard lui fait rencontrer un jeune amoureux de 2 qui lui propose une forte somme pour porter un message à sa bien aimée en 1, Lao Dao n’hésite pas, en dépit du danger.

En 1, Lao Dao voit pour la première fois le soleil sur sa ville, découvre un mode de vie, un espace, et une aisance matérielle inimaginables chez lui, apprend que la distance sociale fait les amours impossibles, et comprend que la fragmentation de la ville est moins une réponse à la surpopulation qu’une tentative pragmatique à la chinoise de régler la question du chômage dans un monde où la productivité croit plus vite que la demande. Il finira par rentrer dans son monde, plus riche et moins ignorant.

On peut voir un texte politique ou social dans cette charmante nouvelle. On peut y voir l’indifférente supériorité des privilégiés – la scène de l’interruption provoquée du retournement est éclairante – pour qui les pauvres de 3 ne sont guère plus que des fourmis industrieuses qu’on protège autant qu’on les laisse dans un inconfort bien suffisant pour elles.
On peut aussi la lire comme un conte des Mille et Une Nuits. On y trouve un pauvre généreux et bon qui fait un voyage vers un pays merveilleux où son ingéniosité l’enrichit, un couple d’amants dissimulé à la vue d’un mari puissant, deux vieillards qui apportent aide et connaissance, une acceptation de l’ordre des choses qui sont ce qu’elles sont sans qu’il soit utile d’en discuter. Dans les deux cas, c’est une très jolie histoire.

Folding Beijing, Hao Jingfang

lundi 29 août 2016

Cat Pictures Please - Naomi Kritzer - MUHAHAHAHAHAHA


"Cat Pictures Please" est une courte nouvelle de Naomi Kratzer qui a gagné les Hugo et Locus 2016 de la meilleure nouvelle, et a été finaliste au Nebula 2015.

To make a short story short, c'est l'histoire d'une IA émergente qui veut voir des photos de chat et aider son prochain, pas forcément dans cet ordre.

Nourrissant son nudge au data mining, elle réussit à sortir deux de ses trois protégés de leurs petites vies foireuses - ici j'ai utilisé deux termes compliqués pour dissimuler à quel point c'est nunuche.

L'IA miraculeuse qui aide Mme Michu, c'est Joséphine IAnge gardien.

Cat pictures please, Naomi Kritzer

The Dream-Quest of Vellitt Boe - Kij Johnson - Superbe


"The Dream-Quest of Vellitt Boe" est une novella de Kij Pont sur la brume Johnson. Les amateurs de Lovecraft auront dressé l’oreille à ce titre et ils auront eu raison. Le texte de Johnson est une évocation, un hommage, un tribut au Dream-Quest of Unknown Kadath de HPL. C’est aussi une recréation, plus satisfaisante dans l’esprit de la Johnson adulte de 2016, de l’original lu dans son enfance, une recréation qui pointe l’absence de femme dans le texte original et, tout à la fin, lance une pique au racisme bien connu du rêveur de Providence.

Vellitt Boe est une cinquantenaire, enseignante de mathématiques à la faculté féminine d’Ulthar. Une nuit, sa meilleure étudiante, Clarie, s’enfuit avec un galant, un rêveur venu du monde de l’éveil. Dans la chambre abandonnée, juste un message écrit : « Il dit qu’il y a des millions d’étoiles ». Aucun doute n’est possible, Clarie est partie pour le monde de l’éveil (le nôtre), voir ces millions d’étoiles qui la changeront si fort des seulement 97 que comptent les Contrées du Rêve.
Problème : le père de Clarie est l’un des gros donateurs d’une faculté dont l’existence, du fait de sa spécificité sexuée, est toujours précaire ; l’égalité des sexes n’existe pas vraiment dans les Contrées (« When were women aver anything but foootnotes to men's tales », Vellitt Boe - et Kij Johnson). Vellitt Boe doit donc se lancer sans délai à la poursuite des amoureux, pour rejoindre Clarie et la ramener avant que son père ou l’université n’aient vent de l’affaire et sanctionnent la faculté. D’autant plus que, et Vellitt ne le comprend qu’en chemin, les enjeux sont infiniment plus élevés qu’il n’y parait au début.
Le voyage de Vellitt, prévu pour durer seulement quelques jours, prendra en fait plusieurs mois et sera, pour la femme qui attaque la deuxième partie de sa vie, l’occasion d’un retour sur les choix qui ont fait de la baroudeuse intrépide qu’elle était une enseignante installée, peut-être domestiquée, sûrement apaisée.

"The Dream-Quest of Vellitt Boe" est un texte magnifique. Traversant les Contrées, Vellitt entraine le lecteur dans l'un de ces lieux merveilleux rares que la littérature sait, parfois, créer, où tout impressionne, intrigue, ou effraie. Un lieu si étranger que même les endroits qui ne sont que cités résonnent aux oreilles du lecteur comme d’envoutantes promesses. Un monde au ciel tourmenté, à la Lune facétieuse, aux 97 étoiles seulement, chacune liée à un dieu. Un monde peuplé d’êtres étranges, de monstres terrifiants, de dieux endormis ou stupides, où l’atroce côtoie le superbe sans solution de continuité ; forêts phosphorescentes et zoogs agressifs, trône d’opale pur et ruines de cités rasées, gug reconnaissant et goules traitresses, chats intelligents et dieux fous, violents, capricieux qui anéantissent les humains par jeu ou indifférence. Un monde aussi beau qu’il est cruel et injuste. Un monde qui, finalement, peut conduire certains de ses habitants à lui préférer la liberté et les certitudes du nôtre.

Usant d’une écriture aussi classique qu’élégante, Johnson livre un très beau texte qui emmène le lecteur dans un des plus beaux lieux de la littérature et lui offre un touchant portrait de femme. C’est aussi une réflexion sur l’inévitable fin de l’insouciance (cf. Un pont sur la brume) et donc du rêve comme absolu, l’installation passée de Vellitt préfigurant la prise de responsabilité de Clarie. Revenir au réel fut aussi l’objet de la quête de Randolph Carter dans le texte de Lovecraft, un Carter qu’on croise bien sûr ici alors qu’il ne l’a pas encore compris.

Faut-il avoir lu l’original pour apprécier la version de Johnson ? Clairement non, je veux le marteler, même si les lecteurs de Lovecraft se replongeront avec délice dans ces Contrées qui sont sans doute la plus belle création du maitre de Providence.

The Dream-Quest of Vellitt Boe, Kij Johnson

dimanche 28 août 2016

Starve 2 - Brian Wood - Retour à la simplicité


Suite et fin de "Starve".

Après son agression, et alors que le jeu continue, Gavin Cruikshank entame enfin vraiment sa désintoxication au succès et à la fortune. Mais le chemin est semé d'épines. Gavin doit mettre un terme à son mariage avant de se réconcilier avec sa femme. Il doit se défaire de sa fortune. Il doit apporter à sa fille le soutien fort qu'il n'a jamais eu l'occasion de lui fournir. Il doit cesser d'être une star pour redevenir un chef, un alchimiste capable de donner un goût délicieux aux produits les plus simples pourvu qu'ils soient authentiques et frais.

Gavin vise à la disparition de sa personne publique. Le créateur veut devenir formateur. Quitter le jeu, arrêter la cuisine de luxe, remotiver des jeunes du Bronx et les aider à monter leur propre restaurant coopératif, pour nourrir leur neighbourhood à des prix abordables avec de bons produits frais achetés localement, recréer le lien producteurs/restaurateurs/convives. Stratégie d'empowerment que sa fille mettra en œuvre aussi après avoir cédé un temps à la séduction des limelight. Ca faisant, et en dépit du prix élevé que la chaine TV qui l'employait lui fait payer pour sa liberté, il trouve enfin cette paix qui lui avait toujours échappé.

Bien écrit, faisant une part importante aux cases strictement culinaires (avec même des recettes), le comic est un message d'amour à la cuisine et à ceux qui la font avec passion dans la philosophie de partage qu'ils ne devraient jamais perdre de vue.

Starve TPB 2, Wood, Zezelj, Stewart

samedi 27 août 2016

California Girls - Simon Liberati - Trop prudent


"California Girls" est une narration romancée, sous la plume de Simon Liberati, des Tate-Labianca Murders commis en 1969 par la Manson Family. On est ici dans le True Crime, comme le De sang froid de Truman Capote.
Peu ou prou, tout le monde a entendu parler de Charles Manson et des meurtres haineux commis par sa « famille » de hippies dégénérés. Ce sont les détails qui manquent parfois. Liberati les donne ici en invitant le lecteur à pénétrer dans l’intimité de la Family. Et ce n’est qu’une demi-réussite.

1969, l’année de Woodstock, l’année aussi où le rêve fleuri vire au cauchemar. Mort de Brian Jones, festival meurtrier d’Altamont, et entre les deux, au cœur de l’été, les Tate-Labianca Murders.

9 août 1969, 20 jours seulement après l’alunissage des hommes d’Apollo XI et 6 jours avant le début de Woodstock. Tex, Sadie, Katie, et Linda, quatre familiers du gourou hippie Charles Manson, pénètrent nuitamment au 10050 Cielo Drive. Ils y trouvent l’actrice enceinte Sharon Tate, en compagnie de trois amis. Tous quatre sont massacrés, un sort auquel n’échappe pas Steve Parent, un ami du gardien présent par hasard.
La nuit suivante, Tex, Sadie, et Leslie, entrent chez les Labianca, qu’ils assassinent sauvagement aussi. Dans les deux cas, des messages cryptiques, prétendument politiques, sont écrits sur les lieux avec le sang des victimes : « Pig » et « Death to Pigs ».
Un troisième meurtre était prévu mais le victime désignée ne fut pas trouvée.
Quelques jours avant, d’autres membres de la Family avaient assassiné Gary Hinman dans l’espoir de le voler. D’autres meurtres encore leur sont imputés.
Pour ce qui est des meurtres des 9 et 10 août, le but dément de Manson en envoyant ses disciples était de provoquer une guerre des races, le Helter Skelter, qu’il appelait de ses vœux et à laquelle il se préparait en stockant armes et munitions en très grand nombre dans son repaire du Spahn Ranch.
Il fallut plusieurs mois à la police pour faire le lien entre les meurtres et procéder aux arrestations des responsables. Comment croire des hippies coupables ?

Fruit d’un très important travail de documentation, le roman raconte en détail ces courtes journées qui choquèrent le monde. Les Manson Murders, tout le monde les connaît vaguement, ici le lecteur les voit.

Liberati décrit fort bien le fonctionnement du Spahn Ranch, et, dans celui-ci, de la Family. Il montre le fonctionnement sectaire de la communauté, complètement sous l’emprise de Manson, petit homme et homme petit, gourou illuminé, ex-taulard, ex-proxénète, would-be musicien, et véritable haineux revanchard. Haine de la famille, des institutions, des autorités ; haine de tout ce qui n’a pas eu sa malchance d’enfant malheureux parti très jeune en maison de correction ; haine des noirs aussi. Manson qui se vit (et est vécu par ses soumis) en Jésus, croit communiquer avec les Beatles, parle sans cesse d’amour, baise frénétiquement les filles de la Family (qui vivent ses assauts comme des marques de faveur), joue des membres de sa petite coterie comme d’autant d’instruments de musique avides de lui plaire, contrôle les énormes quantités de drogue qui alimentent la communauté, fricote avec des célébrités, trafique avec des motards, n’oublie jamais de n’être pas sur les lieux des meurtres.

Il montre la crasse, la nourriture avariée, la misère intellectuelle et spirituelle, les orgies collectives, les enfants malnutris et souffreteux qui errent cul nu dans le camp et appartiennent à la communauté, l’asservissement de tous à un seul. Il montre le gouffre infranchissable entre deux mondes qui pourtant s’interpénètrent, celui du lumpenprolétariat du flower power au Spahn Ranch et celui des hippies dorés de Hollywood dont les lumières attire un Manson qui se sent rejeté par elles. Il montre des processus d’endoctrinement qui rappellent fortement ce qu’écrivait Bronner sur les extrémistes : une jeunesse en déshérence et en fuite trouvant auprès de Manson un « bombardement d’amour » et une métaphysique qui la rendent capable de tout. Il montre cette « libération » paradoxale qui fait des filles hippies des objets sexuels toujours disponibles. Il montre comment enfermement communautaire, foi, et drogues à haute dose, firent de jeunes banaux des tueurs implacables, excités par leurs actes et convaincus d’agir pour le bien (ceci n’est pas le cas de Linda, qui, réticente, ne fera que le guet puis témoignera contre les autres).

Au spectacle de l’asservissement et de la bêtise de jeunes vivant comme des cancrelats dans les crevasses sombres du rêve américain, le lecteur ressent un fort malaise et Liberati atteint donc son but. D’autant qu’il exprime fort bien (à partir des minutes et des témoignages) cette banalité du mal qui permet de tuer sans raison véritable et sans affect aucun en chosifiant, par le discours, les victimes.

Là où ça pèche imho c’est dans les descriptions (très longues) des meurtres eux-mêmes.  Il y manque une émotion. Passant, à la troisième personne, d’un meurtrier à l’autre et d’une victime à l’autre, Liberati empêche toute identification. On devait terminer ces pages profondément écœuré, ce n’est pas le cas. Voulant sans doute éviter toute complaisance alors même qu’il décrit en détail, Liberati livre une écriture clinique qui ne touche pas. On n’espère pas non plus, puisqu’on sait comment ça se termine ; ce que Victor Hugo réussit au début de L’homme qui rit (passionner pour une histoire dont l’issue est connue), Liberati ne le réussit pas. Dommage.

En dépit de ce problème bien ennuyeux, "California Girls" est un roman à lire. D’une grande qualité documentaire, il interroge aussi sur les parallèles entre Manson et Hitler, deux personnalités magnétiques aux velléités artistiques contrariées, et invite le lecteur à se sentir soulagé que Manson ne se soit jamais lancé en politique.

California Girls, Simon Liberati 

Pour se mettre dans l'ambiance, on peut (re)lire l'excellent Armageddon Rag de George RR Martin ou le très bon Another Fish Story de Kim Newman.

vendredi 26 août 2016

Company Town - Madeline Ashby - Troué aux mites


"Company Town" est un roman cyberpunk de Madeline Ashby, qui démarre bien avant de s’écrouler. Après une ou deux autres déconvenues du même genre, je commence à me demander si les auteurs lisent vraiment les livres qu’ils louent.

Futur. Hwa vit sur l’immense plateforme pétrolière New Arcadia, au large du Canada. Elle gagne sa vie comme garde du corps pour les « travailleuses sexuelles » du site ; un marché protégé, syndiqué, régulé. Quand la plateforme est rachetée par la puissante famille Lynch, Hwa est remarquée par un des cadres dirigeants de la société, qui l’engage pour protéger Joël, 15 ans, l’héritier désigné de la dynastie. Forte, rapide, intelligente, Hwa est surtout – hélas pour elle – 100% naturelle dans un monde où chacun porte de multiples augmentations corporelles et un génome modifié. Mais dans ce cas précis, étant impossible à hacker, Hwa est ipso facto la garde rapprochée idéale.
Hwa entre donc dans l’Olympe et sa vie s’en trouve bouleversée. Il lui faut protéger un Joël menacé de mort, mettre à jour un complot bien plus diabolique, et tenter de venger ses amies prostituées qu’un inconnu assassine.

"Company Town" commençait bien.

D’abord grâce à un style plutôt nerveux et à une écriture régulièrement elliptique qui savait suggérer du background ou modifier une ambiance en un mot ou une phrase seulement.

Ensuite, grâce à un lieu original. Le roman se déroule sur une plateforme géante, taille ville, au milieu de l’Atlantique, ce qui donne quelques belles descriptions et une multitude de coins et de recoins où comploter ou se dissimuler. Sans oublier qu'elle abrite des « trolls », lumpenprolétariat condamné aux coursives sous la station (dont Ashby ne fera rien).

Enfin – et surtout – grâce à une collection de personnages très intéressants.

Hwa travaille pour l’industrie du sexe. Sa mère, Sunny, est, je cite, « une pute ». Refaite de partout, toujours scintillante mais de plus en plus grotesque, Sunny fut membre d’un groupe de K-Pop avant de se reconvertir dans le sexe tarifé en indépendante. Pauvre, elle n’eut pas les moyens de payer les tests génétiques sérieux qui auraient détecté le syndrome de Sturge-Weber chez son bébé à naitre. Inconséquente, elle rata la fenêtre légale d’avortement. Inconsidérément optimiste, elle voulut abandonner Hwa mais en fut empêchée par l’agence d’adoption ; qui voudrait d’un bébé naturel, non édité, et porteur d’une maladie génétique grave et défigurante pour couronner le tout ? Poser la question c’est y répondre.

A 24 ans, Hwa est l’équivalent coréen d’une white trash américaine. Elle a arrêté ses études très tôt, vit dans un minuscule studio de la plateforme sans espoir de le quitter, paie ses factures grâce à ses compétences de combat, est fondamentalement pauvre, pauvre du genre qui ne mange pas souvent de viande et rêve de gagner assez pour se tirer, laisser derrière elle crasse et mauvais souvenirs. Ah oui, car, aurais-je oublié, le frère ainé de Hwa est mort il y a trois ans dans un énorme accident industriel sur la plateforme. Tae, qui aimait Hwa alors que sa mère la méprise, qui a sacrifié une carrière sportive prometteuse pour rester veiller sur sa petite sœur, qui n’hésitait jamais à la regarder vraiment là où les autres utilisent les filtres de leurs implants visuels pour éditer son visage hors du champ. Tae qui aurait pu partir mais a choisi de rester, et qui est mort – parmi cent - dans une immense explosion.

Hwa, la femme d’en-bas, la combattante amie des prostituées, la belle personne bien mal traitée par la vie, développe dans le roman deux belles relations. L’une avec son recruteur – un homme tellement modifié, augmenté, édité qu’il en est presque transhumain –, toute de respect puis d’amour, l’autre avec Joël, scion humaniste et génial, qui rappelle beaucoup celle que partagent Dunk et Egg.

Hwa, la femme d’en-bas, la combattante amie des prostituées, la belle personne bien mal traitée par la vie, est déchirée entre ses loyautés naturelles – ses amies prostituées qui la voit s’éloigner avec tristesse ou colère – et la perspective de changer de vie, d’échapper à la misère. Déchirée aussi entre ce qu’elle apprend sur Lynch Co. et son histoire propre. Elle oscillera sans cesse dans sa réponse à ces dilemmes.

Où est le loup alors ? Dans l’histoire.

Le cyberpunk et le murder mystery, plutôt classiques, avec augmentations corporelles, indices, meurtres graphiques à la Jack L’Eventreur, commencent par faire leur boulot. Puis, au fil des pages, il y a de plus en plus de fils dont l’auteur ne fait pas grand chose, de résolutions manquantes ou trop fragmentaires, d’affaires réglées en trois coups de cuillère à pot, d’ellipses qui le sont tellement qu’elles en deviennent fautives. Une narration Powerpoint.
Le tout culmine dans une révélation finale qui est un délire post-humaniste comme on n’en voit pas tous les jours.

Très décevant. A éviter.

Company Town, Madeline Ashby

mercredi 24 août 2016

Poison City - Paul Crilley - Sky is the limit


"Poison City" est le premier roman adulte de l’Ecossais vivant en Afrique du Sud Paul Crilley. C’est de la fantasy urbaine sous speed.

Les plus vieux et les plus tarés de mes lecteurs se rappellent peut-être avoir joué à In Nomine Satanis, ‘le jeu qui sent le soufre’. On y incarnait des anges ou des démons sous couverture humaine (puis au fil des extensions des créatures issues de nombreuses autres mythologies), engagés dans une sorte de guerre froide. Background comme mécanisme de jeu étaient conçus pour engendrer une expérience rapide, violente, sarcastique, parfois limite, et finalement exaltante. Et bien, disons-le, "Poison City" m’a replongé dans cette ambiance. Les plus jeunes et/ou sains d’esprit peuvent imaginer un croisement entre MIB et La Laverie pour se représenter la chose.

Durban, Afrique du Sud. Gideon Tau est membre de la Delphic Division, l’unité d’enquêtes occultes de la police sud-africaine. Le boulot de la Division est d’empêcher les créatures de l’au-delà – qui peuvent toutes intervenir dans notre monde sous forme humaine, et y vivent souvent sous couverture comme dans INS ou MIB – de mal se comporter, et, quand nécessaire, de retrouver celles qui dérapent pour les neutraliser. Comme dans le cycle fantastique/ironique de Stross, elle doit agir en dépit des restrictions budgétaires, des procédures administratives exaspérantes, et des chefs politiques incompétents ou corrompus – ce n’est pas mutuellement exclusif. Au sein d'un service qui se débat contre vents et marées, Tau a trois problèmes particuliers. D’abord, il n’est pas le mieux spécialisé des enquêteurs de la Delphic ; ses capacités magiques sont au mieux inférieures à celles de ses collègues, au pire dangereuses pour lui. Ensuite, Tau est flanqué d’un « assistant » peu coopératif ; ai-je précisé que c’était un chien démon parlant, paresseux, mal embouché, et alcoolique ? Enfin, Tau n’est pas le plus stable des hommes depuis qu’il y a trois ans sa fille a été massacrée par des tueurs qu’il n’a pas pu arrêter à temps.
Alors, quand une enquête sur un vampire tribal assassiné le remet sur la trace des tueurs de son enfant, le très cynique Tau, déjà peu procédurier, passe ses limites au mépris de toute prudence. Et tombe incidemment sur un complot d’une ampleur qui le dépasse.

Qu’on le sache avant de lire ce qui suit : j’ai assez peu de goût pour l’urban fantasy. Je précise ce point pour qu’on apprécie par contraste le plaisir avec lequel j’ai lu "Poison City".

Un background à la Neverwhere et une ambiance cyberpunk : c’est ce que propose "Poison City".
Mais pas seulement. Il y a des auteurs sans surmoi, Crilley en fait partie et n'hésite pas à surprendre en passant les bornes du raisonnable. Meurtres graphiques, dépravation de masse, sadisme assumé, les méchants de "Poison City" ne font pas semblant. Ca, c’est pour la forme. Mais c’est sur le fond que Crilley va le plus loin. Il ne s’interdit rien – même pas la résurrection d’un personnage principal –, convoque le ban et l’arrière ban des hiérarchies surnaturelles, et place ses enjeux au maximum possible pour l’Humanité. Tau se retrouve, hélas pour lui, à naviguer au cœur du 1%, entre maitres du monde humain et déités revanchardes. On est ici bien plus dans le Sandman / Lucifer de Gaiman/Carey que dans le merveilleux de Neverwhere – même si la faërie joue un rôle aussi dans le roman – ou dans les playgrounds limités de l’urban de Polansky.

Le style soutient la démarche. S’ouvrant sur une phrase à la Scalzi : « The first thing the dog does when I walk through the door is sniff the air and say, “You forgot the sherry, dipshit.” », "Poison City" est écrit au présent. Composé de phrases courtes, fréquemment nominales, le roman est speed comme un film d’action, construit comme un police procédural qui dérape, cynique comme un récit de détective épuisé par la vie, et fréquemment drôle pour peu qu’on aime l’humour décalé et l’antagonisme des buddy movies – MIB encore. Truffé de références, lorgnant plus vers Gibson ‘The sky is the colour of faded nicotine’ que vers Beukes, "Poison City" est un vrai page turner qui se lit avec beaucoup de plaisir.

Il y a bien deux ou trois scènes un peu too much (avec des vampires, décidément c'est toujours eux qui merdent), le scénariste de télévision Paul Crilley a peut-être du mal identifier ce qui passe bien à l’écran mais mal sur papier en terme de spectaculaire. Il y a aussi deux ou trois dialogues un peu trop casual sans doute, au vu des acteurs impliqué. Si ces défauts mineurs – l’urban fantasy nécessite après tout une forte dose de suspension d’incrédulité –  sont corrigés, les romans qui suivront sûrement – car s’il y a une vraie fin il y a aussi des fils restés ouverts – devraient confirmer le talent narratif d’un auteur qui n’hésite pas à mettre sa ville à feu et à sang, et qui, s'il est encore un peu ici en phase de récapitulation, a déjà trouvé un ton qui est le sien.

Poison City, Paul Crilley

mardi 23 août 2016

L'homme qui mit fin à l'Histoire - Ken Liu


Génant d'être dithyrambique sur un texte publié par l'éditeur de la revue dans laquelle j'écris. Mais là, je dois me forcer. Disons que c'est pour du Ken Liu et que ceci explique cela.
"L'homme qui mit fin à l'Histoire" est une novella de l'immense Ken Liu qui contient tant d'idées qu'il a sûrement dû les y faire entrer au chausse-pieds. C'est aussi un monument aux centaines de milliers de victimes oubliées de l'unité 731. Rien que pour ça...c'est à lire.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 84, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Futur proche.
Deux scientifiques mettent au point un procédé révolutionnaire permettant de retourner dans le passé. Une seule et unique fois par période visitée, pour une seule et unique personne, et sans aucune possibilité pour l'observateur d'interférer avec l'objet de son observation. Une révolution qui promet la vérité sur les périodes les plus obscures de l'histoire humaine. Plus de mensonges. Plus de secrets d'État.
Créée en 1932 sous mandat impérial japonais, dirigée par le général Shiro Ishii, l'Unité 731 se livra à l'expérimentation humaine à grande échelle dans la province chinoise du Mandchoukouo, entre 1936 et 1945, provoquant la mort de près d'un demi-million de personnes… L'Unité 731, à peine reconnue par le gouvernement japonais en 2002, passée sous silence par les forces d'occupation américaines pendant des années, est la première cible de cette invention révolutionnaire. La vérité à tout prix. Quitte à mettre fin à l'Histoire.


Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

lundi 22 août 2016

Ray's Day 2016



 22 août. Ray's Day. Aujourd'hui, en hommage à Ray Bradbury, il convient de fêter le livre et la lecture. Quoi de Neuf sur ma pile, ne reculant devant aucun sacrifice, a décidé de vous offrir 1076 livres.

BONNE LECTURE





samedi 20 août 2016

Station Eleven - Emily St. John Mandel


"Station Eleven" est le 4ème roman de la canadienne Emily St. John Mandel. Post-apo grippal, il semble écrit pour le grand public et le cinéma. Pas pour un lectorat SFFF exigeant.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 84, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Dans un monde où la civilisation s est effondrée suite à une pandémie foudroyante, une troupe d acteurs et de musiciens nomadise entre de petites communautés de survivants pour leur jouer du Shakespeare. Un répertoire qui en est venu à représenter l'espoir et l'humanité au milieu de la désolation.
Le roman évènement de la rentrée littéraire, finaliste du National Book Award aux Etats-Unis, qui fera date dans l'histoire de la littérature d'anticipation.

« Roman évènement », tout est dit.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

vendredi 19 août 2016

The Weight of Memories - Liu Cixin - Life is hard so you die


"The weight of memories" est une très courte nouvelle de Liu 'The Three-Body Problem' Cixin, traduite encore par Ken 'La ménagerie de papier' Liu, et à télécharger gratuitement sur le site Tor.com

Aussi profondément chinoise que résolument moderne, comme toujours chez cet auteur, "The weight of memories" raconte l'histoire d'un clonage non pas corporel mais mémoriel. Se hisser sur des épaules de géants ou au moins sur celles des générations précédentes pouvait sembler une bonne idée. Mais...

Remercions Liu Cixin de nous offrir, en plus d'un petit texte agréable à lire, une occasion unique de citer ici la loi anti-Perruche.

The weight of memories, Liu Cixin

jeudi 18 août 2016

Apotheosis - Ou Hypotheosis - Cthulhu anthology


"Apotheosis" est une anthologie sur Appel à textes éditée par Jason Andrew. Encore un effort pour être anthologiste.

Comment survivent les humains après l'arrivée des Grands Anciens ? Que devient la Terre ? Et l'Humanité ? Voilà les questions auxquelles il fallait répondre. Et, regrettons-le, les réponses données ici ne sont guère satisfaisantes.

Peu de textes intéressants dans cette anthologie. Beaucoup sont du pur post-apo - de qualité très variable - affublés d'oripeaux lovecraftiens. D'autres citent, citent, citent, dans une frénésie de name dropping qui signe le fanboy autant qu'elle dessert l'œuvre. Beaucoup enfin, et ce n'est pas exclusif des catégories ci-dessus, sont simplement médiocres. Quand à l'ouvrage lui-même, il tente de contenir tous les styles, du cyberpunk au noir, dans un mashup qui oublie souvent HPL si ce n'est comme topping. Que peut-on donc sauver d'Apotheosis ?

Étonnamment - ou pas-, la plus lovecraftienne de toutes, celle qui exprime le mieux le nihilisme matérialiste de Lovecraft, est celle qui le cite le moins. Le recueil s'ouvre donc sur l'angoissant The smiling people, d'Andrew Peregrine, qui transmet au lecteur la pleine évidence lovecraftienne de l’insignifiance humaine dans un texte qui, certes, est un peu prévisible, mais qui fait très bien le boulot de nous dire ce que sera la vie après les Anciens. On en sort en plaignant les fourmis, et l'anthologie terminée, on se dit que, finalement, on aurait pu s'en tenir là.

Sont corrects ensuite :

What songs we sing, de L K Whyte, une nouvelle qui sent le backwater, le bayou, et exprime l'horreur sectaire d'un monde sous totalitarisme étranger. Un traitement intéressant du culte et des cultistes.

Dilution solution, d'Adrian Simmons, met un peu de tech et de folie dans la chose, et c'est louable. Sans plus.

Earth worms, de Cody Goodfellow, est aussi ironique que déprimante sur le thème de la destruction environnementale. Plus pour le fond que pour la forme.

To the letter, De Jeffrey Fowler, une nouvelle à mi-go, amusante dans son approche très petite bourgeoise 50's à la Twilight Zone. Désespérée, donc dans le ton.

Paradise 2.0, de Glynn Owen Barrass, est une courte histoire de survival horror qui lorgne, dans son traitement, du côté des récits de zombie. Parce que j'aime bien le survival.

Dans The divine proportion, de Jeff Carter, une folle à lier tente de sauver le monde. On y parle de Nodens, le trop oublié.

Twilight of the gods, de Jonathan Woodrow, est une agréable petite histoire de corruption faustienne qui aurait pu être du pur fantastique.

Le reste n'est guère exaltant.

Et surtout, par-delà l'intérêt très relatif des textes, très peu capturent ce qu'est l'horreur lovecraftienne. La plupart seraient du fantastique ou de la SF classiques sans le name dropping. D'autres suggèrent une volonté de résistance inimaginable sous le joug des Anciens. D'autres encore anthropomorphisent ou rendent les Anciens et leurs serviteurs presque casual ; non, mon gars, un Ancien n'est pas un OG qui a réussi.
Textes de fanboys lecteurs de Lovecraft mais pas de Ligotti.

Bon, c'est court et pas cher. Et ça permet de lire The smiling people.

Apotheosis, Stories of Human Survival After The Rise of The Elder Gods, Jason Andrew (editor)

lundi 15 août 2016

Angle Mort 11


Après une période chaotique, la revue en ligne Angle Mort, devenue Angle Mort/Blind Spot, semble revenir à une vie plus assurée.

Mise en ligne progressive (et en téléchargement gratuit) des nouvelles du numéro 11, même s’il est bien plus intéressant et responsable d’acheter en entier, et d’un seul mouvement, le numéro complet pour la somme dérisoire de 2,99 € (note : depuis le Brexit qui n’en est pas un, la prix en livres sterling du magazine a augmenté de 15%. Pensez à se souvenir de ne pas acheter en livres sterling).
Et il va falloir payer, les gars, car la meilleure nouvelle est la troisième, et elle n’a pas encore atteint son moment de gratuité.

Troisième nouvelle donc. Un petit bijou d’Adam-Troy Castro intitulé "Une brève histoire des formes à venir" qui renouvelle de manière délirante les thèmes de l’amour maternel et de la différence. Quelque part entre Vian et Kafka, Castro parle des mystères de la création, du don/contredon entre générations, et de la place qu’on fait à l’autre considéré comme une charge. Ca a l’air très grave, et ça l’est sans doute, mais la nouvelle est finement écrite, surprenante, drôle, gaie, et optimiste. Un régal.

Le reste contient "Honey Bear" de Sofia ‘Olondre’ Samatar, récit étrange et prenant entre SF et weird, aux qualité évidentes et dont on regrette ardemment qu'il ne soit pas plus long. Sur une parentalité improbable cette fois. Et la fin du règne humain ?

Les deux autres nouvelles ont le mérite d’exister.

Maintenant est le moment où vous vous saisissez de votre carte bleue puis cliquez ici. Cya.

Angle mort 11 feat. Une brève histoire des formes à venir.

dimanche 14 août 2016

Un pont sur la brume - Kij Johnson


"Un pont sur la brume" est une bien jolie novella de la trop rarement traduite Kij Johnson (même si on peut lire sa superbe Magie des renards gratuitement jusqu'à fin août). Lisible à plusieurs niveaux, elle raconte les bouleversements qu’entraine l'emprise d'un homme sur la nature, sur la société, et finalement sur lui-même. The man who bridged the mist (titre VO) c'est l'histoire d'une responsabilisation de l'hubris là où The man who would be king, de Kipling, en était la libération.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 84, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Kit Meinem d’Atyar est peut-être le plus doué des architectes de l’Empire. Peut-être… et tant mieux. Car il lui faudra convoquer toutes ses compétences, l’ensemble de son savoir pour mener à bien la plus fabuleuse qui soit, l’œuvre d’une vie: un pont sur le fleuve de brume qui de tout temps a coupé l’Empire en deux. Un ouvrage d’art de quatre cent mètres au-dessus de l’incommensurable, cette brume mortelle, insondable, corrosive et peuplée par les Géants, des créatures indicibles dont on ne sait qu’une chose : leur extrême dangerosité… 
Par-delà le pont… l’abîme, et pour Kit une aventure humaine exceptionnelle.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

Totem Poles - Bruce Sterling et Rudy Rucker


D'habitude, je ne chronique jamais les nouvelles gratuites de Tor.com que je n'ai pas aimées.

Mais là, l’énervement fait que j'ai vraiment envie de signaler une nouvelle production new-age-style indigeste de Sterling, cette fois acoquiné de Rudy Rucker, qui ferait bien d'arrêter de prendre ce qu'il prend et de fréquenter les conférences TEDx.
Je t'aimais vraiment bien Bruce. Avant.

Totem Poles, Rucker et Sterling

Sic semper, sic semper, sic semper - Douglas Warrick - Sans Malkovich


"Sic semper, sic semper, sic semper" est une nouvelle de Douglas Warrick, téléchargeable gratuitement sur le site de Tor.com

Le texte raconte l'histoire émouvante d'un voyage temporel qui s'installe dans le crâne vivant d'Abraham Lincoln, juste avant son assassinat. Que fait-il là ? Quels comptes a-t-il à solder ?
Etrange à la limite du weird, ironique et pince sans rire, la nouvelle touche et amuse. Un joli travail d'imagination.

Sic semper, sic semper, sic semper, Douglas Warrick

vendredi 12 août 2016

Sweet Tooth VF - Lemire - Le vilain petit daguet


Sortie du tome 2 du Sweet Tooth de Lemire en VF chez Urban Comics. Je renouvelle mes très vives exhortations à lire ce comic. Foncez ! Fonez ! Foncez !

Sweet Tooth VF t2, Lemire,Villarrubia

Children of Time - Adrian Tchaikovsky - Grisant


"Children of time" est le premier roman SF de l’auteur de fantasy Adrian Tchaikovsky, et c’est une réussite.

Futur indéterminé. L’humanité, à l’apex de sa puissance, a colonisé le système solaire, s’est essayée à la terraformation, et lance maintenant, à quelques dizaines d’années-lumière de son berceau, ses premières opérations combinées terraformation/élévation d’espèces non sentientes à l’intelligence.

A l’ouverture du roman, le vaisseau d’élévation  Brin 2 ;-) est dans la dernière phase d’une telle opération combinée. A 20 années-lumière de la Terre, une planète terraformée va recevoir, en deux volées, un contingent de singes terriens et un stock d’un virus modifié pour interagir avec l’ADN et accélérer l’évolution naturelle dans des proportions énormes. Quand les humains reviendront sur ce monde, ils y trouveront donc une race simiesque sentiente qui, idéalement, accueillera ses créateurs comme des dieux. Mais comme on dit, la première victime de toute bataille est le plan de bataille.

Car le projet ne fait pas l’unanimité, ce qui fait qu’au même moment, dans le lointain système solaire, l’humanité en vient aux mains entre partisans et adversaires de l’élévation – des mains hélas incroyablement puissantes qui détruisent le monde. Sur le Brin 2, et pour la même raison, une mutinerie détruit la cargaison de singes et finalement le vaisseau lui-même alors que le module contenant le virus a déjà été lancé. Le microorganisme a perdu ses cibles. Qu’importe. Le virus s’en trouvera d’autres, moins efficaces mais néanmoins utilisables, en la personne des araignées sauteuses Portia notamment.
Ne reste du projet initial que le module d’observation en orbite autour de la planète, dans lequel s'est réfugiée le docteur Avrana Kern, la chef du projet Elévation, qui n’avait jamais prévu de se retrouver dans cette situation. Sans secours possible, rien d’autre à faire qu’entrer en hibernation en programmant le module pour un réveil dès que des secours arriveront ou que les singes communiqueront.

2000 ans plus tard, le vaisseau-arche Gilgamesh arrive aux abords de monde de Portia avec sa cargaison d’un demi-million d’êtres humains en hibernation fuyant une Terre à l’agonie. Le monde vert, sur lequel ces lointains descendants de l’humanité conquérante ne savent rien, leur apparaît comme la terre promise où ils pourront se poser et donner un avenir au peu qui reste de l’espèce humaine. Hélas, le docteur Kern, qui ignore ce qui se passe sur la planète de Portia mais veut, comme la maniaque mégalomane qu’elle est, protéger sa « création » contre vent et marées ne l’entend pas de cette oreille. Le premier contact tourne au désastre. Commence alors une odyssée d’un bon millier d’années et quelques années-lumière qui met en parallèle l’élévation des araignées vers une civilisation complexe et la lutte des derniers humains pour la survie et contre l’entropie dans un vaisseau qui vieillit.

Temps long, arachnides, on ne peut que penser à Au tréfonds du ciel de Vinge. Certes. Mais le point n’est pas vraiment le même ici. On pense aussi, évidemment, au Brin du cycle Elevation. Mais ici on est pendant, pas après. On pense aussi, arches et entropie, à l’impressionnant Aurora de KSR. On pense adamistes et édenistes chez PFH. On pense à plein de choses, et néanmoins Tchaikovsky, s’il a le nom d’un autre, a des idées bien à lui.

"Children of Time" oppose trois groupes dans deux lieux. Il met en scène des personnages forts qui s’opposent parfois violemment.

Le docteur Kern et le commandeur Guyen partagent la même dédication à des plans de très long terme qui les conduisent jusqu’à la folie tant ils sont colossaux. Holsten Mason, l’historien et linguiste spécialiste de l’âge d’or de l’humanité est un candide balloté sur les vagues du temps. L’ingénieur en chef Isa Lain est la seule opérationnelle à garder, au long cours, un peu de raison et de décence. D’autres fortes personnalités humaines encore. Et puis tous ceux, souvent anonymes, que les pérégrinations imprévues du Gilgamesh vont contraindre à passer une vie entière entre ses parois d’acier à servir un but qui les dépassent, et sont les vrais martyrs de la cause.

Chez les araignées, une succession (vie plus courte) de Portia, Bianca, Viola, Fabian, qui gravissent les marches de l’évolution technique dans les limites de leur biologie mais aussi, par la force des choses, innovent dans les domaines politique et sociétal.
La société vaguement anarchiste et très horizontale des araignées devra évoluer vers plus de centralisme pour servir sa « divinité » et « résister » à l’apocalypse représentée par le retour du Gilgamesh.

Tchaikovsky décrit magnifiquement l’évolution d’une espèce d’araignées chasseuses vers la sentience. Domination de la nature et esclavagisme. Expansion territoriale. Prospérité et développement des arts. Religion. Guerres de religion. Biotechnologies et chimie. Lutte pour l’égalité des sexes. Numérique non électronique. Les araignées suivent leur propre chemin vers l’excellence scientifique et technologique, similaire au nôtre, différent aussi, conditionné tant par leurs instincts que par leurs forces et faiblesses biologiques. En dépit des sauts narratifs d’une génération à l’autre, les araignées forment un vrai personnage collectif, dont le destin ne laisse pas indifférent. C’est dû autant à la répétition des noms qu’au système ingénieux de pérennité développé par les araignées grâce au virus : dans la société des portias, les connaissances techniques ou biographiques passent de génération en génération par le biais d’un mécanisme de transmission génétique à la descendance. Les araignées sont physiquement des nains juchés sur des épaules de géants.

Il décrit aussi les affres du temps dans le vaisseau-arche, l’autocannibalisation des hommes comme du matériel qu’impose la poursuite d’un but à long terme dans un contexte où aucun réapprovisionnement n’est possible. Il raconte le désarroi – voire la folie - gagnant au fil des siècles les membres clés de l’équipage, seuls à être nés sur Terre, réveillés puis rendormis quand la mission l’impose, qui laisse leur l’univers derrière eux et n’ont plus aucun contemporain si ce n’est leur petit groupe dysfonctionnel. On ressent ici, à plus petite échelle, le vertige de Tau Zero ou la tristesse diffuse de la Captive du temps perdu. On est aussi témoins d’une jolie histoire d’amour à travers les siècles. Et on s’afflige du destin funeste des passagers humains réveillés à bord, en dépit du projet de départ, pour y passer une vie dure et sans espoir à entretenir le vaisseau afin qu’il ait une chance d’atteindre un lieu où l’humanité pourrait recommencer à vivre normalement.

Et à la fin, quand l’inévitable confrontation finit par se produire entre humains et araignées, le lecteur est déchiré entre des humains qui sont ses frères et luttent pour leur survie, et des araignées qui lui sont devenu profondément sympathiques et n’ont pas demandé à être menacées sur le monde que le hasard leur a donné.
Les parties en présence dépasseront-elles le dilemme du prisonnier ? Il faudra lire pour le savoir.

"Children of time" est un beau roman, au world building passionnant, aux enjeux colossaux, aux personnages forts, qui allie aventure, idées, émotion. Que demander de plus à la SF ?

Children of Time, Adrian Tchaikovsky

Portia Labiata

jeudi 11 août 2016

Arkham Asylum - Morrison McKean - McKean what else ?


En 1989, le scénariste Grant Morrisson créait avec le graphiste Dave McKean un one-shot de Batman intitulé "Arkham Asylum" (Arkham ! No comment !). L’album fut publié par la suite en France sous les titres « Les fous d’Arkham » ou « L’asile d’Arkham ».

Donnant à Batman une nouvelle image, explorant une facette nouvelle du héros en décalant son angle de vision, Morrisson tourne le dos à la lecture sombre et très violente, voire psychotique, qu’en donnait Miller. Morrisson, lui, insiste sur les fêlures de Batman, sur son rapport exclusif à sa mère assassinée, sur la peur de sa propre folie qui l’habite à juste titre et qu’il ne maitrise qu’au prix d’une douloureuse discipline.

Récit. L’asile d’Arkham (du nom de son fondateur ; le bâtiment est à Gotham comme il se doit) abrite les plus dangereux malades de l’univers Batman. Problème : ils viennent de prendre le contrôle du lieu. Joker menaçant de torturer les otages, Batman accède à son injonction de se rendre dans l’asile. Forcé d’entrer dans le jeu de chat et de souris imaginé par son archi-ennemi, Batman plonge dans les fractures de sa raison et paradoxalement finit par y puiser la force de vaincre ses adversaires. Parallèlement, Morrison raconte l’histoire de l’asile - maison folle autant que maison des fous - et de son fondateur au destin tragique, les deux étant absolument liés.
Unis dans l’asile, Batman et ses ennemis les plus célèbres s’offrent leurs fêlures en miroir, même si l’option prise par Morrisson de faire du Joker un surréactif à la démence pure de l’information mondialisée en société violente conduit à se demander où est vraiment la folie et où sont vraiment les fous. Peut-être pas entre les murs de l’asile.

Au-delà d’un récit clair (en dépit de sa réputation) mais inaccessible imho à un novice, c’est le dessin de McKean qui impressionne et fait la qualité d’une histoire qui, sinon, prendrait sans doute plus mal. McKean, le génial dessinateur associé à Gaiman sur tant d’œuvres (parmi lesquelles Sandman, Signal to Noise, Violent Cases, The Tragical Comedy or Comical Tragedy of Mr. Punch, tous chroniqués dans l'excellent Bifrost 82 ; Gaiman intervient d’ailleurs - très à la marge - dans le comic) et qui avait déjà investi l’univers DC avec son acolyte en dessinant la minisérie Black Orchid. Dans un style qui mêle un nombre incroyable de techniques (collages, photos, projections, frottages, etc.), McKean donne une personnalité à l’histoire, installant une ambiance sombre et onirique qui sert à merveille un récit introspectif et torturé. On notera que, comme dans Sandman, chaque personnage a sa typo et sa couleur sur les bulles de dialogue, une couleur et une typo adaptées à la personnalité du locuteur. Du beau boulot.
Si McKean arrête là, Gaiman viendra lui-même à Batman en 2009 avec Batman: Whatever Happened to the Caped Crusader ? dont je trouve qu’il répond à Arkham Asylum, interrogeant le rapport de Batman à sa mère et la besoin impérieux de ne jamais abandonner.

Un bon comic donc, à ne pas mettre entre toutes les mains, qui posait de manière explosive une base sur laquelle Morrison allait lancer par la suite son run Batman Gothic sombre encore mais plus conventionnel.
A noter que l’édition 25th anniversary de DC offre le script intégral commenté. Très intéressant.

Arkham Asylum, Morrison, McKean 

L'avis de Xapur

dimanche 7 août 2016

Tokyo Ghost - Remender - Dredd sans la Loi


Urban Comics commence la publication VF de Tokyo Ghost, un comic dystopique de Rick ‘Black Science’ Remender, Sean ‘Punk Rock Jesus’ Murphy, et Matt Hollingsworth, avec ce tome 1 intitulé "Eden atomique".

2089, Los Angeles. Ce qu’elle est devenue, plutôt. La ville est, à l’image du monde on le suppose, un enfer pollué et ultra-violent dans lequel la misère est endémique et les pénuries de nourriture ou d’eau fréquentes. On meurt jeune, on tue pour manger, la vie est dure puis on meurt. La norme pour presque tous, mais pas pour tous. Au-dessus et comme en apesanteur, vit une ultra-classe de privilégiés qui ne connaît ni souffrance ni manque, et utilise le vulgum pecus comme une ressource bon marché infiniment jetable et sacrifiable.
Pour fuir cette réalité littéralement insupportable, le gros de l’humanité s’est plongé à corps perdu dans la télé-réalité la plus trash, les réseaux sociaux, les flux de vidéos, notamment pornos, et la réalité augmentée. L’opium du peuple de l’ère numérique.
Les plus atteints des accrocs, qualifiés de technotox, ne sont plus que des « zombies » complètement immergés dans le virtuel, et n’ont qu’une vague conscience de l’existence d’un irl. Certains finissent même par mourir, par oubli de s’alimenter.
Notre monde à la puissance mille. Nous n’y sommes pas ? Patience.

Ce qui fait tourner le monde de Tokyo Ghost, le robinet corporate qui alimente l’omniprésente machine à divertissement abrutissant, est une mégacorp nommée Flak, dirigée par un ordurier ploutocrate qui laisse l’eau de son bain à boire à ses domestiques. Si mort et massacre sont des spectacles, et parmi les meilleurs qui soient, il importe néanmoins que les spectateurs ne meurent pas en trop grand nombre sous peine d’affaiblir l’audience. C’est alors qu’interviennent Led et Deb, deux agents sous contrat de la Flak, qui servent de barres de contrôle au chaos ambiant quand celui-ci devient trop instable pour le climat des affaires en éliminant les agents perturbateurs – tels le tueur de masse Davey Trauma.
Là, Tokyo Ghost pourrait être une simple histoire de mercenaires violents en dystopie. Simple et très efficace. Elle est bien plus en fait.
Car Led et Deb sont un couple, l’union mal assortie de Led le surpuissant technotox décérébré, et de Deb, la seule ZeroTech de Los Angeles, immunisée au virtuel car pas équipée pour. Perdu à lui-même, asservi à son addiction, Led, une vraie machine à tuer, ne doit le peu d’humanité qui lui reste qu’aux efforts incessants de Deb - qui veut retrouver le garçon qu’elle a connu dans le drogué qu'il est devenu - pour le ramener au réel et lui rendre une vie à lui. Pour cela, elle imagine un plan qui doit, sous couvert d'une mission Flak, les amener à Tokyo, enclave dont on dit qu’elle serait dépolluée et ZéroTech. Qu’adviendra-t-il des efforts de Deb pour sauver Led ? Et de Tokyo ? Il faudra lire pour le savoir.

Comme le suggère sa couverture, "Eden atomique" démarre sur les chapeaux de roue. Violent, frénétique, très graphique, le début est époustouflant. On se croirait dans un bon Judge Dredd. Deux héros inhumains (sens de la justice exacerbée pour l’un, addiction numérique pour l’autre) et quasi invulnérables dans deux mondes où la vie ne vaut rien, souvent pas même d’être vécue. Beaucoup d'action et de violence. Et puis il y a la moto…
Mais il y a aussi dans le comic une richesse d’idées rares dans ce type d’œuvres.

Outre l’inégalité presque inimaginable du monde, l’indifférence des uns aux autres qu’entrainent la virtualisation des rapports sociaux, la tolérance à l’ignoble qui impose d’aller toujours plus loin dans l’abject pour espérer un peu de distraction, la gamification du monde (Pikachu ?) fort bien mise en scène, et l’euphémisation de l’horreur, c’est à l’abrutissement du monde que s’attaque Remender sur un ton qui rappelle à bien des moments le film Idiocracy ou l’excellente série Urban, de Brunschwig. C’est excellemment fait grâce à une accumulation de détails qui composent un tout cohérent.
C’est aussi la propension du système consumériste à tout annexer et détruire sans manifester la moindre once de moralité qui préside à la deuxième partie du récit, dans une Tokyo temporairement régénérée, où, en dépit d’une de ces coïncidences foireuses dont je ne suis guère friand, le récit est globalement bon, aussi attristant que désespérant.
Enfin, c’est une belle histoire d’amour qui porte le tout. L’amour de Led pour Deb qui l’a conduit bien imprudemment à devenir ce qu’il est, celui de Deb pour Led qui veut refaire de lui un être humain complet. C’est l’amour de deux enfants perdus sans famille qui n’ont chacun que l’autre sur qui compter et de qui tirer la force de lutter dans un monde en déliquescence.

Le dessin, nerveux et très détaillé, soutient parfaitement le récit et lui apporte une myriade d’informations visuelles qui construisent le monde à parts égales avec le texte - comme dans Urban ou Chew par exemple. Il sait aussi changer, s’orientaliser, quand le rythme et la cadre de l’histoire changent. Les couleurs, contrastées et lumineuses, parachèvent l’ensemble.

Qu’arrive vite le tome 2.

Tokyo Ghost t1, Eden atomique, Remender, Murphy, Hollingsworth

Je ne résiste pas à l'envie de montrer cet image où, sur le flux de Led, les auteurs se moquent d'eux-mêmes dans la langue improbable de l’époque.

vendredi 5 août 2016

Avec joie et docilité - Johanna Sinisalo - Janus


"Avec joie et docilité" est un roman dystopique de la finlandaise Johanna Sinisalo, récemment publié en VF par Actes Sud.

Aujourd’hui, mais pas maintenant. Départ pour une Finlande alternative dont le régime politique se désigne lui-même comme eusistocratie : la recherche du bien-être par les bonnes pratiques. Santé et stabilité sont les objectifs, sous l’œil aimant (!) autant qu’intrusif d’un Etat qui traite ses citoyens (mais en méritent-ils le nom ?) comme des enfants qu’on doit préserver de tout risque et satisfaire efficacement pour éviter qu’ils ne dysfonctionnent (Tocqueville nous voilà).

Ainsi, en Finlande eusistocratique, sont interdites toutes les substances addictives telles qu’alcool, tabac, et même caféine (ne parlons même pas des drogues). L’alimentation doit être healthy, la bonne forme physique un plus (même si ce n’est que sous-entendu). Le physique sous contrôle, reste le psychique. De ce point de vue, la stabilité repose sur deux facteurs.

D’abord, le bannissement complet de toute ces distractions électroniques venant des démocraties « dégénérées » (l’adjectif, d’origine nazie, n’est pas anodin) aussi dangereuse pour l’esprit que les toxiques le sont pour le corps. Pas de télévision par satellite, pas d’internet, pas de téléphone mobile, etc. Il n’y a que la Finlande qui parle en Finlande, et les citoyens n’ont aucun moyen de communication horizontale autre que l’antique téléphone filaire.

Ensuite, le psychique est traité par la satisfaction sexuelle. Comme dans cet article 148 du code d’Hammurabi qui stipule qu’un homme peut prendre une seconde épouse si la première est malade, l’Etat eusistocratique suppose que les hommes doivent être satisfaits sexuellement pour être heureux et stables. Or, tant de femmes se refusent ! Il fallait donc intervenir. Pour cela, sur quelques générations, un mix habile (et semble-t-il néanmoins un peu rapide) de stérilisations forcées, de croisements sélectifs, d’endoctrinement, et de supplémentations endocriniennes, a abouti à créer quatre genres (je rappelle à l'aimable assistance que si le genre est social, le sexe est biologique, donc il faut arrêter de mettre du genre à toutes les sauces pour faire cool. Ici, le mot fait sens). Coté femme : les Eloïs sont blondes, belles, soumises, désireuses de plaire, et ont l’esprit farci de toute les traits les plus aboutis de la féminité sociale archétypique, les Morlocks, elles, sont le contraire, rarement blondes, indépendantes, intelligentes, et, de ce fait, interdites de reproduction. Coté homme : les Virilos, virils, protecteurs, dominateurs, et sexuellement très actifs contrastent avec les Infras à la masculinité peu affirmée.

L’ensemble du dispositif, qui culmine dans la reproduction exclusive des Virilos avec des Eloïs, doit aboutir à stabiliser une double population de dominant/dominés stable au point de l’ataraxie. On est chez les Stepford Wives en mode prémium.

Problème : quelques morlocks continuent à naitre, qui sont placées dans des institutions de travail, et surtout existe au moins une Vanna (l’héroïne du roman) aux traits d’éloï mais à l’esprit de morlock. C’est l’histoire de sa dissimulation que raconte le roman, mais aussi l’histoire de sa quête de sa sœur perdue Manna (une vraie éloï, elle) qu’elle pense avoir été assassinée par son mari, l’histoire de son addiction au piment, de sa « résistance » modeste, et de sa fuite imprévue vers la liberté.

"Avec joie et docilité", c’est « deux romans » sous une couverture.

Le « premier » est un manifeste féministe dans le cadre d’une dystopie. Fort bien écrit, le roman alterne récit de Vanna à la première personne, souvenirs, lettres virtuelles à sa sœur, articles scientifiques, etc. Le tout fait vivre de manière très efficace une société totalitaire fondée sur le contrôle omniprésent des conduites à risque et la domination masculine absolue. Souvent ironique, le roman est léger à lire sans oublier de remettre explicitement en lumière des inégalité ou des politiques du monde réel oubliées aujourd’hui (en Occident). Le statut de minorité juridique des femmes n’a vraiment été supprimé dans ses derniers aspects en France qu’en 1965 (et même après si on considère la parentalité), la dépossession non seulement de capacité d’exercice mais aussi par extension de capacité de jouissance existait peu ou prou dans le code Napoléon, l’éducation des filles est restée longtemps centrée sur le domestique, le très étrange Galton prônait un eugénisme sélectif, les stérilisations forcées ont été pratiquées dans tant de pays qu’on ne va pas les lister ici, la mise sous contrôle des « femmes dangereuses » se pratiquait encore en Irlande il y a une cinquantaine d’années dans les Magdalene asylum de sinistre mémoire. Et le roman n'oublie pas les violences domestiques discrètes que subissent les femmes, là-bas comme ici.

Cette histoire d’une domination qui serait allée au terme de son projet est portée tant par le récit de Vanna que par les divers articles scientifiques du livre. De l’autre côté, sa conversation posthume avec sa sœur et la résurgence de leurs souvenirs d’enfance mettent en lumière l’amputation personnelle que subissent les éloïs, chiens fidèles dont le désir instinctif permanent est de plaire et de satisfaire. Et on a du mal à ne pas remarquer combien la sphère girly/puérile des éloïs est présente hic et nunc sous des formes guère différentes (jusqu’aux prénoms en A). Les mariages, les tenues, les potins, la compétition reproductive, tout ceci est présent dans la téléréalité autant que dans l’esprit de tant de filles ou de femmes. Nous vivons une dictature qui ne dit pas son nom, on s’interrogera avec Bourdieu sur les ressorts de cette domination. Là-bas, l’Etat eusistocratique, ici le monde abrutissant et sucré de la consommation et de la communication.

Puis le « second livre » (géographiquement situé dans la seconde partie du livre) est moins convaincant. Vanna et son ami/allié/dealer virilo Raje, s’impliquent de plus en plus dans la production et le trafic de piment (la seule substance psychoactive que l’Etat n’est pas parvenu à éradiquer) avec un groupe de mystiques qui veulent produire le piment parfait pour en utiliser la capsaïcine afin d’ouvrir des voies vers d’autres réalités sur un mode chamanique. Ouaip ! Des fils se perdent ou ne sont pas exploités (la rencontre avec une vraie morlock par exemple), des résolutions sont rapides ou deus ex machinesque. Le fil est perdu. La fin est décevante. Mais l’ensemble se lit vite, le bilan est globalement positif (comme aurait dit l’autre), ça vaut quand même la peine d’y jeter un bon coup d’œil.

Avec joie et docilité, Johanna Sinisalo 

Photo 2016 par Hélène Daucé