dimanche 31 juillet 2016

Au combat - Jesse Glenn Gray - Guerre et complexité


Le 8 mai (une date prophétique) 1941, Jesse Glenn Gray reçut dans le même paquet de courrier la notification de son titre de docteur en philosophie de l’université de Columbia et un avis d’incorporation à l’armée américaine avec le grade de deuxième classe. Il ne fut libéré de ses obligations militaires que le 28 octobre 1945, devenu sous-lieutenant et ayant passé un peu moins de deux ans sur le théâtre européen, notamment comme agent de contre-espionnage de terrain en Italie, en France, et en Allemagne. Gray fit donc la guerre avant d’avoir l’occasion d’enseigner.

Durant les années de conflit, il tint un journal. En 1959, 14 ans après son retour à la vie civile, Gray publia "Au Combat" (titre anglais : The Warriors, Reflections on Men in Battle). Les années d’apaisement et de réflexion, une année sabbatique passée en Allemagne qui lui donna l’occasion de converser avec quantité des protagonistes plus ou moins volontaires de la conflagration, lui permirent de se repencher sur ses carnets et ses souvenirs, de réexaminer ce qu’il avait gardé de l’expérience au prisme de la paix et d’une réalité moins chargée d’affects. Dans "Au combat", la paix et la philosophie soumettent à la critique les carnets mais les carnets soumettent aussi à la critique la paix et la philosophie. C’est ce qui fait de ce livre un livre important, préfacé de manière élogieuse par une Hannah Arendt qui y retrouvait certaines de ses interrogations, et le distingue des Carnets de guerre d'Ersnt Jünger par exemple.

Descriptif, taxonomique même, dans son plan, Gray traite cinq thèmes principaux dans cinq chapitres centraux : « l’attrait persistant du combat », « l’amour : allié et adversaire de la guerre », « le soldat et la mort », « figures de l’ennemi », et « le tourment de la culpabilité ». A l’intérieur de chaque chapitre les manifestations de chacun des thèmes se succèdent, illustrées par l’expérience de l’auteur, éclairées par ses réflexions d’alors, et enrichies par celles des 15 années suivantes. Peu de connecteurs logiques, le projet est à l’exhaustivité en dépit des innombrables facettes si contradictoires de l’expérience de l’homme à la guerre. Gray livre au lecteur le résultat de ce qu’en sociologie on appellerait une observation participante, avec les qualités et les défauts de cette pratique : une qualité inégalable d’observation et de recueil dialogué associé à un manque cruel de quantification. Mon surmoi sociologique hurlait à la succession des « beaucoup », « peu », « plus », « moins », etc. mais il était époustouflé par la précision qualitative (je crois avoir rarement posé autant de signets) et l’évidente volonté d'énoncer les faits sans juger, sauf rares exceptions, les individus.

To make a long story short, Gray ne cache rien des horreurs de la guerre ou de la flétrissure morale qu’elle entraine. Il y revient régulièrement (et y consacre un chapitre entier de haute tenue). Mais il montre aussi que des hommes qui, dans leur immense majorité, n’étaient pas des monstres et n’étaient pas destiné à faire la guerre, l’ont faite sans beaucoup d’état d’âme.
Esthétique de la bataille, caractère « sublime » de la puissance destructrice d’une armée mécanisée, la guerre impressionne les sens et l’esprit.
La fraternité au combat, qui nait d’une dissolution du moi dans l’unité combattante sous l’effet du risque et des souffrances partagées, est le ciment qui interdit de fuir en laissant ses compagnons d’infortune se débrouiller (les poilus de 14 disaient quelque chose de similaire), ouvre la possibilité de se sacrifier (dans ce que Durkheim appellerait un suicide altruiste), explique que des hommes se fassent tuer en tentant d’aller récupérer des compagnons d’armes blessés.
La déshumanisation de l’Ennemi, construit plus comme un concept que comme une personne concrète, est un élément qui intervient aussi ; Gray explique d’ailleurs que les soldats au front ont moins de haine pour leurs ennemis réels que les civils à l’arrière qui, eux, n’en ont jamais vus. Tuer la plupart du temps sans haine (sauf en cas de guerre totalitaire - voir à la fin), c’est la routine de la guerre, permise par la distance moderne entre le tireur et sa cible, le caractère routinier de la discipline militaire, le transfert de responsabilité à l’échelon supérieur, la volonté réflexe de protéger ses frères d’armes, sans oublier le plus important sans doute : la certitude qu’en face l’autre a le même objectif et que sa propre survie dépend de la neutralisation de celui qui veut faire de même pour survivre lui-même.

Le chapitre le plus important peut-être est celui sur la culpabilité. Décrivant la culpabilité qui l’habite ou dont il fut témoin, Gray distingue culpabilité personnelle liée à ses propres actes et culpabilité politique qu’on peut ressentir pour n’avoir pas empêché le pire d’advenir. Mais là encore, Gray, parce qu’il sait de quoi il parle, explique que si certains peuvent agir pour répondre à l’appel de leur conscience, d’autres, pour mille raisons structurelles ou situationnelles, ne le peuvent pas. La responsabilité, pour le chrétien Gray, ne peut être que de nature métaphysique. Elle revient à tenter de répondre à la question forcément extérieure : « Qu’as tu fait relativement à ce que tu aurais pu faire ? » et à ne pas s’arranger avec soi-même, comme le préconise la psychologie, ce qui est trop facile. Elle implique de faire son possible, dans les zones grises où le choix moral n’est pas évident, pour tenter d'obéir à ce que dicte sa conscience afin ne pas se perdre totalement à soi-même. Même au prix de sa propre vie le cas échéant. Mais dans le même temps : « Les occasions de se montrer humain sont ordinairement assez nombreuses dans les zones de combat, mais la liberté du soldat y est pressée de toutes parts. Cela revient à se mouvoir en étant suspendu à un rail ». Autant pour les donneurs de leçon de l’arrière ; pour Gray, un soldat qui tente d’humaniser ce qu’il peut là où il est est plus utile qu’un objecteur de conscience qui se drape dans le confort de ne pas avoir les mains sales. Quant à ceux qui ne parviennent pas à entendre ou à répondre à l’appel de leur conscience au combat, ceux-ci, nombreux, se réfugient souvent dans la croyance en la négation de leur liberté sous l’empire de la nécessité.

L’ensemble est passionnant tant par son exhaustivité que par la neutralité bienveillante que met Gray à raconter ce qu’il a vu et entendu et quelle part d’humanité subsistait même dans les moments les plus cruels. Parce qu’il y a été (Payback, dans Full Metal Jacket, dirait de lui qu'il a le regard à l'horizon de ceux qui ont connu le merdier), parce qu’il a vu comment la guerre transforme l’homme (et mithridatise tant de soldats), parce qu’il a vu les contraintes proprement énormes qu’elle exerce sur l’individu, Gray ne peut pas tenir le discours des moralistes de terrasse qui expliquent doctement devant un martini et des olives qu’il aurait fallu ou ne pas fallu, que c’est bien ou que c’est mal, qu’il y a « nous », les bons – martinis en main –, et « eux », les mauvais qui firent au combat ce qui ne se fait pas ailleurs.

Au combat, Jesse Glenn Gray

PS : En lisant le livre, on tombe sur une description de la haine totalitaire et de ses effets. Difficile de ne pas lier cette description aux développements actuels.


mardi 26 juillet 2016

Providence 2 - Moore, Burrows - Mouaip


Sortie du tome 2 de Providence, la réinterprétation de l’œuvre de Lovecraft par Alan Moore. Cet album regroupe les tome 5 à 8, et il permet sans doute de répondre à la question du tome 1 sur le caractère convaincant ou non de la série. La réponse maintenant est plutôt Non.

Le voyage de Robert Black dans les lieux de la géographie lovecraftienne continue. Suivant toujours la piste des cultes et des livres mystérieux des USA, Black visite les villes de Manchester et de Boston. Il y vit de sombres aventures qui mettent sa raison à rude épreuve.

La visite guidée du mythe se poursuit, tant pour le lecteur que pour Black qui se rapprochent tout deux de Lovecraft jusqu'à finir par le rencontrer vraiment dans la partie 8. Pour en arriver là et pouvoir lui dire l'admiration qu'il inspire, ils auront tous deux parcouru des versions déformées de nombreuses nouvelles du Mythe. On attrape donc, en lisant, des fragments plus ou moins explicites de Rêves dans la maison de la sorcière (décidément !), de La couleur tombée du ciel, de L'Abomination de Dunwich, de Herbert West, réanimateur, de Dans l'abîme du temps, etc...
On croise aussi les ascendants de Lovecraft, ainsi que le peintre (ici photographe) Pickman et le rêveur professionnel Randolph Carter qui invite à descendre les 700 marches vers le monde du rêve, des goules conviviales, des chats (d'Ulthar ?), des maigres bêtes de la nuit. Et on voit la face terrible sur le mont Ngranek.
D'époque mais hors mythe, on est témoins des émeutes de Boston et on entend parler du désastre de la mélasse.

Si Black en métaphore du lecteur fait le job, il n'en reste pas moins que le tout fait visite de musée pour les afficionados, sera incompris par des néophytes qui ne verront pas les références, sans oublier que le fort élément sexuel (et homosexuel) fait incongru dans cette histoire. Pièce rapportée sans grande nécessité.
Enfin, la seconde moitié du volume est très (trop !!!) verbeuse, hermétique au point de n'avoir guère de sens utilisable.

Je ne sais pas s'il y aura un troisième volume. Je ne sais pas si j'ai envie de le savoir.

Providence, t2, L'abîme du temps, Moore, Burrows

Les rêves dans la maison de la sorcière - Lovecraft - Sapin - Pion


Une fois n'est pas coutume, je ne sais pas trop quoi dire sur cet album qui adapte la nouvelle de Lovecraft The Dreams in the Witch-House.

L'histoire est celle de Walter Gilman, un étudiant en mathématiques qui a eu la mauvaise idée de s'installer dans la maison - toujours debout - où vécut la sorcière Keziah Mason, emprisonnée lors des procès de Salem et qui réussit à fuir de sa prison par un moyen jamais élucidé. De nuit en nuit et de rêve sinistre en rêve sinistre, Gilman voit sa santé mentale vaciller en même temps que sa compréhension de mécanismes mathématiques inconnus augmente. Jusqu'à l'indicible.

Peut-on se déplacer à travers l'espace en traversant des angles non-euclidiens ? La sorcière est-elle revenue pour imposer à Gilman un pacte avec le mystérieux Homme Noir (Nyarlathotep) ? Les rats que le jeune homme entend dans les murs ont-ils à voir avec le terrifiant Brown Jenkin, ce rat apprivoisé de la sorcière dont on disait qu'il avait un visage d'homme et une petite barbe ?

Cette nouvelle de Lovecraft, en dépit de sa grande notoriété, n'est pas la meilleure. Mais surtout, si l'album n'est pas déplaisant, si la tension y monte de manière plutôt satisfaisante, si certains choix graphiques (concernant les rêves notamment) sont intéressants, il est toujours imho aussi difficile (impossible ?) de rendre par l'image le pouvoir évocateur de la prose de Lovecraft. La déception, comme d'autre fois déjà, semble être toujours au bout de la lecture.

Alors, pourquoi pas ? Mais si on veut entrer en Lovecraft, je conseillerais plutôt la lecture de la très bonne - et surtout caractéristique - nouvelle Les rats dans les murs.

Les rêves dans la maison de la sorcière, Sapin, Pion, d'après Lovecraft

lundi 25 juillet 2016

Europe in Autumn - David Hutchinson - Everyonexit


"Europe in Autumn" est un roman d’anticipation qui prend place dans un futur (hélas trop) proche, en Europe comme son nom l’indique. Ce roman de David Hutchinson – shortlist Arthur C Clarke 2015 - est le premier d’un diptyque, et il fera l’objet, par nécessité, d’une chronique plus nuancée qu’à l’accoutumée.

Futur proche donc. L’Union Européenne est devenue un « cadavre à la renverse où les vers se sont mis. ».  Dilacérée par les départs volontaires de certains membres et les fragmentations internes d’autres, l’UE n’est plus que l’ombre de ce qu’elle fut et le cadavre ricanant de ce qu’elle voulut être. Mais la désintégration de l’entité supranationale qui ne parvint jamais à devenir une fédération n’est pas la seule en cours dans le futur d’Hutchinson. Les États-Nations historiques se délitent aussi sous l’effet d’un mouvement de création frénétique de micro Etats en leur sein même. Individualisme, peur (des pandémies, des migrations, ou du terrorisme), défiance à l’égard des pouvoirs politiques globaux dans un contexte de possible stagnation séculaire, conduisent à une sortie de la modernité durkheimienne et donc au retour vers la chaleur aussi rassurante qu’aliénante de la communauté, de la tribu. Une fois encore, un roman contemporain décrit un monde d’où l’impersonnel et forcément vertical lien politique a disparu pour être remplacé par l’horizontalité mimétique de la horde. On trouve donc dans l’Europe de Hutchison des polity primaires indépendantes homogènes, de petite taille, dans lesquelles se sont regroupés, à l’écart de leurs ex-compatriotes, ici des fascistes, là des communistes, mais aussi, ici ou là, des mafieux, des supporters de foot, des staffs de parcs nationaux, des salariés de centres de loisirs. Souvent à courte vie, car il est difficile de dépendre de l’extérieur pour à peu près tout – les habitants de Gaza en savent quelque chose –, ces polity naissent et meurent vite mais certaines, plus chanceuses ou mieux dotées, parviennent à s’installer dans le temps, faisant de la carte de l'Europe une peau de léopard. Et puis il en est une tout à fait particulière : la Ligne. Un des derniers grands projets de l’UE, la Ligne est une ligne de chemin de fer transeuropéenne qui va en gros du Portugal à la Russie et a revendiqué dès sa complétion un statut de polity. Sa place est importante dans l’histoire comme au cœur du continent.

Dans ce monde régulièrement coupé de frontières plus ou moins étanches, Rudi est un chef estonien qui travaille en Pologne. Les hasards des rencontres l’amènent à devenir un Coureur, membre d’une organisation semi-occulte qui assure, contre rémunération, la circulation des hommes, des données, des objets, à travers le continent, en dépit des frontières, et dans une discrétion absolue. Néo-contrebandiers, passeurs, résistants, les Coureurs sont un peu tout ça à la fois ; ils se réclament de l’esprit de Schengen dont ils ont fait leur fonds de commerce. Après quelques missions simples durant lesquelles il gagne en expérience, et alors que ses affaires marchent plutôt bien, Rudi se trouve piégé au milieu d’une vaste conspiration qui met sa vie en danger et le conduit à découvrir une vérité stupéfiante (si on pense lire le roman, ne pas chercher à savoir).

"Europe in Autumn" est un roman au background passionnant. La désintégration européenne est aujourd’hui possible, le retour à la chaleur du tribalisme aussi, dans des sociétés que n’anime plus aucune transcendance religieuse ou politique. Hutchinson en prend acte (même s’il ne prévoit pas le Brexit en faisant de l’Angleterre – et pas la Grande Bretagne car l’Ecosse a fait sécession et maintient une frontière efficace avec sa voisine anglaise – un des derniers piliers de l’UE). Il décrit fort justement une Europe de l’Est grisâtre et polluée, des mafias omniprésentes, le monde souterrain et secret des black ops ainsi que l’infrastructure nécessitée par la création et le maintien des « légendes », l’incongruité que constitue le cosmopolite Rudi dans un monde qui se referme. Il livre progressivement cette histoire du futur proche de l’Europe qui explique au lecteur comment le monde qu’il parcourt est né. Il crée (mais ça prend du temps) un fond pour son personnage principal, une vie, une évolution qui le fait passer du statut de sujet agi à celui, plus enviable, de sujet agissant. Et puis, quelle révélation dans le dernier quart !
On oscille entre politique-fiction, roman d’espionnage - sur lequel je n’ai que peu de références -, et univers parallèle étrange à la Miéville ou à la Wilson, voire à la Pynchon. La mayonnaise met du temps à monter, mais elle finit par prendre et les choses par faire sens.

Et ceci nous amène au défaut principal du roman, sa lenteur. Après un début tonitruant, le roman devient lent. Trop de longues descriptions de lieux, de tenues vestimentaires, de situations pas directement liées au point. Une écriture parfois contournée qui multiplie les incises dans les incises (je connais bien ce défaut car je l’ai aussi). Et, pendant longtemps, une impression de répétitivité des opérations que ne lie aucun fil directeur. C’est seulement au début de la deuxième moitié que les choses s’emballent et prennent corps, et seulement au début du troisième quart qu’on comprend qu’il y a plus dans l’histoire que ce qu’on en avait compris. A un moment j’ai douté. Et si ce roman ne m’avait pas été conseillé par l’excellent Erwann Perchoc, j’aurais peut-être été tenté d’interrompre ma lecture.

Mais, de fil en aiguille, Rudi prend de l’ampleur, le tableau complet se dévoile, et on comprend qu’il y avait beaucoup plus entre ses pages que n'en voyaient les yeux. Comme si le roman lui-même était sous identité secrète et ne se dévoilait qu’à ceux qui faisaient l’effort d’aller au-delà de l’évidence.

Conclusion : Je vais acheter la suite, Europe at Midinight – shortlist Arthur C Clarke 2016 - et la lire très vite.

Europe in Autumn, David Hutchinson

mercredi 20 juillet 2016

The Fireman - Joe Hill - Burp !


Bon, je crois qu’en dépit de Locke and Key, pour Joe Hill auteur de romans je vais faire une très longue pause.
Je retrouve en effet dans "The Fireman" la qualité essentielle de Horns, à savoir une vraie écriture de page-turner, très efficace même si elle est énervante tant on voit qu’elle est faite spécifiquement pour ça. C’est de l’écriture blockbuster avec cliffhanger récurrents, retournements fréquents de situation, et annonces préliminaire des dits retournements qui permettent de s’inquiéter sur commande de ce qui va encore – d’ici très peu de pages – mal tourner pour les héros du livre. Mais encore une fois, hélas, et sans doute plus que pour Horns, je sors peu satisfait de ma lecture. Car ça sent trop le blockbuster, le construit, le « fait pour », et que s’y ajoutent de surcroit bien d’autres défauts.

Pourtant tout commençait bien. Aujourd’hui, ou pas loin. Une nouvelle maladie, le Dragonscale, balaie le monde. Transmise par des spores, elle couvre les infectés de marques cutanées parfaitement visibles (et non dénuées d’une certaine beauté) avant de provoquer une combustion spontanée de ceux-ci au bout de quelques semaines ou mois. Aucun traitement n’existe. Etre malade c’est être un mort qui marche.
Harper Willowes est une infirmière volontaire à l’hôpital de Concord, New Hampshire. Elle est très amoureuse de son mari, Jakob, fonctionnaire municipal et would-be écrivain. Alors que la crise – mondiale – s’aggrave à coup de réactions en chaine enflammant plusieurs malades proches simultanément et de destructions massives de cultures agricoles et d’infrastructures humaines sous l’effet des incendies, alors que l’économie complexe du monde voit ses maillons se briser les uns après les autres, Harper rentre un soir chez elle pour s’apercevoir qu’elle porte les stigmates de la maladie. Et aussi qu’elle est enceinte.
Confrontée à la rage meurtrière de Jakob qui craint qu’elle ne l’ait contaminé, abasourdie par la découverte du mépris qu’il lui porte depuis toujours, Harper ne doit son salut qu’à l’intervention d’un mystérieux Fireman qui l’emmène vers une communauté cachée de malades. Des malades qui ont réussi à tenir l’autocombustion à distance grâce au chant et à l’harmonie consensuelle. Mais le monde menace, et à l’intérieur même de la communauté le consensus obligé dérive rapidement vers l’autoritarisme sectaire.

Le début, background + réaction choquante de Jakob + révélations sur la vérité de sa personne et de son « amour », laissait présager un roman dur, adapté à l’ampleur de la crise. Et, d’une certaine manière, c’est ce qu’il offre. Confronté à la menace, le monde se ferme, des frontières s’élèvent, des milices apparaissent, des commandos d’extermination aussi, qui traquent et assassinent les malades. Avant le moment The Road, avant celui Walking Dead, "The Fireman" montre l’effondrement en cours, au ras des yeux d’une victime innocente, handicapée qui plus est par sa grossesse.
Invoquant une interaction supposée de l’ocytocine avec les spores, Hill montre les ravages de l’unanimisme qui serait induit par ce qu’on nomme parfois « cuddle hormone ». Il montre que le bonheur de la communion, la dissolution du moi, n’existent pas seulement dans le chant collectif ou la prière, mais aussi dans le massacre, le viol en groupe, ou le lynchage sur réseaux sociaux - et Les Deux Minutes de Haine dans 1984. Il cite d’ailleurs opportunément Jim Jones et le suicide collectif du Guyana.

Au-delà de l’étude des petits groupes qui deviennent des petites meutes, on peut aussi faire une lecture politique du roman. Hill ne s’en prive pas en interview. Y voir la peur des réfugiés, l’envie de frontières, les dérives politiques contemporaines, la fragilité des sociétés modernes et des nations historiques, la fragmentation des sociétés humaines en groupes de plus en plus homogènes et locaux.

On pourrait s’arrêter là, dire qu’il y a de la matière dans le roman, que l’écriture est efficace, et voilà. Sauf que…

D’abord, le roman est trop long. Plus de 700 pages qui auraient pu être moins nombreuses en raccourcissant certaines scènes. Effet blockbuster ici avec des affrontements longs et (trop) détaillés. On s’ennuie par moments, ou on tourne vite les pages pour passer au moment suivant.

Ensuite, les nombreuses références pop sont trop récentes et/ou trop grand public pour ne pas faire bas de gamme, ou au minimum râteau à tête large. Captain America, Harry Potter, Dumbledore lui-même, Dr Who, Game of Thrones, etc. Antoine Vitez parlait d’élitisme pour tous, ici c’est de geekisme pour tous qu’il s’agit dans une accumulation omnibus qui rappelle l’inénarrable CD « Je n’aime pas le classique, mais ça j’aime bien ! ».

Et, top of the pops, il y a Mary Poppins. Ca c’est moins récent certes. Mais c’est l’obsession de Harper qui s’identifie à elle (et adore aussi Disney en général) et utilise certaines chansons du film comme mantra à divers moments du roman. Un roman qui, si on y réfléchit, offre un casting à la Mary Poppins. L’infirmière en nurse courageuse et aimante, le Fireman en ramoneur, et deux orphelins (véritables ici, virtuels dont le film) dont s’occupent la paire. Autour de Harper et du Fireman, quelques amis sûrs, une grande méchanceté, et l’adversité du monde. Qu'importe, en dépit de la menace mortelle de l’extérieur, d’une dérive intérieure aussi grave que très peu subtile dans ses manifestations, la bonté continue d’irradier de Harper et de ses proches. C’est tout à leur honneur et c’est un projet qu’on peut accepter. Mais Hill l’exprime par des phrases mièvres, des petites blagues constantes qui évoquent Spiderman chambrant ses adversaires, les petites insultes qu’on s’échange pour rire sur un mode bienveillant, sans compter les incantations incongrues dans le contexte à la Constitution ou à l'Etat de Droit. Plus un chat, des masques de super-héros, un vieux camion de pompier des années 30. Et bien sûr, no sex. Tout ça fait vraiment novélisation de Disney. Hill voulait montrer qu’au sein de l’horreur subsistent des personnes bonnes même si elles sont minoritaires. C’est vrai. Mais bon n’est pas synonyme de mièvre. L’Abbé Pierre était bon, les Justes étaient bons. Aucun n’était mièvre.

Ajoutons à ça – et c’est important en terme de perte de crédibilité imho – une « magie » ou du moins une physique incompréhensible très gênante dans un roman à contexte contemporain, au minimum trois énormes Deus ex Machina qui permettent à l’auteur de se sortir de l’outrance spectaculaire dans laquelle il s’est mis lui-même, et le bouclage peu crédible – vers la fin du roman et dans le Maine (sic), bien loin du point de départ de celui-ci – de la relation nauséabonde entre Jakob et Harper comme dans ces films d’action où un « combat ultime» doit mettre un point final à la confrontation personnelle du film.

Au vu des thèmes abordés – et même si les parasites qui prennent peu ou prou le contrôle commencent à avoir bon dos pour expliquer à peu près n’importe quoi – "The Fireman" avait le potentiel pour être un très bon roman. A l’arrivée, il n’est qu’un long texte pas désagréable à lire mais qui laisse un sentiment d’écœurement proche de celui qu’on éprouve après avoir mangé trop d’un gâteau d’anniversaire industriel trop sucré dans une assiette en carton Reine des Neiges.

On appréciera j'espère que je n'aie utilisé ni Stephen King ni Le Fléau dans cette chronique.

The Fireman, Joe Hill

mercredi 13 juillet 2016

Kindred - Liens de sang - Octavia Butler - Brillant


"Kindred" est un roman d’Octavia Butler, best-seller aux USA. De manière surprenante, seules les éditions Dapper, spécialisées dans la littérature africaine, ont jugé utile de le traduire et de le publier en France, il y a 16 ans de ça, sous une couverture guère appétissante, une 4ème qui manque le point, et avec le titre Liens de sang. On peut le trouver encore aujourd’hui, notamment sur le site de la FNAC.
J’invite avec insistance les éditeurs SFFF à prendre les choses en main et à donner une édition nouvelle à ce superbe roman.

"Kindred" est une histoire de voyage temporel comme il y en a peu. Qu’on en juge !
Californie, 1976. Dana est une jeune noire américaine qui tente d’être écrivaine. Elle est mariée depuis peu à Kevin, un blanc, écrivain aussi (et qui, lui, vend un peu). Leur situation économique est précaire, mais ils s’aiment et n’ont pas hésité à se marier en dépit des préventions fortes, pour ne pas dire plus, de familles respectives qui les ont quasiment reniés. Ils viennent de s’installer dans leur nouvelle maison.

Pour une raison mystérieuse, que ni elle ni nous ne comprendront jamais, Dana devient la victime d’un phénomène d’aller-retour temporel incontrôlable entre notre époque et le Maryland du début du XIXème siècle. Un saut initial de quelques instants seulement lui permet de sauver le jeune Rufus en train de se noyer - et de manquer se faire tuer par son père -, puis elle revient à son point de départ. Terrifiés, ne sachant expliquer ce qui vient d’arriver, Dana et Kevin veulent au moins croire que ce ne sera qu’une incongruité one-shot. Hélas, il s’avère, après un très court délai, qu'à chaque fois que dans le temps passé Rufus Weylin est en danger de mort, Dana est projetée de manière irrésistible de notre monde vers le sien, juste à temps pour le sauver. Elle est alors coincée là-bas et ne fait le voyage retour que lorsqu’elle-même se retrouve en danger, parfois longtemps après. Au fil du roman, Dana va donc faire un certain nombre d’allers-retours sur un laps de temps assez court, car, même si passent des semaines ou des mois au XIXème, seulement quelques minutes ou heures s’écoulent en 1976. Elle en sera profondément transformée et perdra sa moderne innocence en s’immergeant dans la complexité d’une situation évidemment scandaleuse.

Kindred ‘Liens de sang’, pourquoi ce titre ? Deux raisons. Commençons par l’évidente. Rufus, fils unique et blanc - donc futur esclavagiste - du maitre esclavagiste d’une plantation de maïs et d’une mère névrosée, est, de fait, un ancêtre de la jeune noire Dana. La magie qui les unit trouverait donc sa source dans ce lien, et les sauts temporels de la jeune femme permettraient à celle-ci de sauvegarder la possibilité de sa propre existence en assurant la survie de Rufus jusqu’à la conception et la naissance d’Hagar, fille du jeune maitre et de l’esclave Sarah et aussi plus ancienne aïeule connue de Dana.
L’autre lien, c’est celui qui unit le passé esclavagiste des USA à un présent encore bien ségrégué et inégalitaire.
On peut même y ajouter les liens familiaux interraciaux (et à l’origine pas toujours consentie) existant dans de nombreuses familles américaines dans lesquelles des personnes au phénotype blanc seraient considérées comme noires si la One Drop Rule s’appliquait toujours. L’identité afro-américaine est complexe, Kindred l’illustre.

De très nombreux articles et études existent sur "Kindred", je ne vais pas les paraphraser ici, on peut s’y reporter sans difficulté. De mon point de vue de Français, moins sensible aux questions de l’esclavage américain et aux controverses politiques au sein de la communauté noire que les lecteurs US, ce roman m’a paru receler de très nombreuses qualités.

Butler crée une foule de personnages réalistes, qui vivent, évoluent, sont crédibles. Noirs, blancs, esclaves, libres, esclavagistes, tous sont travaillés et tous sont plus que des masques. Il y a une histoire derrière chaque personnage, un système de valeurs, des désirs, des peurs, des échecs, des buts, si inaccessibles soient-ils. Aucun n’est cantonné à son rôle, il n’y a pas de bloc homogène. Chacun gère la situation comme il peut, au mieux de ses capacités et de ses faiblesses, et les inimitiés existent tant au sein des blancs qu’entre les noirs.

Butler montre aussi de manière particulièrement fine et détaillée les mécanismes et ressorts d’une plantation esclavagiste. Elle montre la vie quotidienne des uns et des autres. Elle montre les moments d’horreur, d’injustice, mais aussi ceux de joie ou de fête. Elle montre la manière dont les esclaves arrivent à « négocier » un peu de vie propre. Elle montre les sentiments ambivalents qui unissent et antagonisent maitres et esclaves. D’un côté, la rage contenue, la haine parfois, mais aussi la peur qui engendre la soumission, et les petits renoncements qu’on consent pour préserver le peu qu’on a et préserver les siens du pire, quitte à s’attirer le mépris des autres esclaves. De l’autre, la certitude de la supériorité, source d’une brutalité extrême qui ne nait pourtant d’aucune malveillance intrinsèque ; on peut même essayer d’être juste mais on ne discute pas plus avec un noir qu’on ne discuterait avec son chien, et on punit un noir comme on punirait son chien, jusqu’à s’en séparer ou l’abattre si nécessaire. C’est cela qui est éclatant dans "Kindred", cette situation d’injustice que les oppresseurs ne perçoivent jamais comme telle, qui leur paraît simplement dans l’ordre des choses. On se souvient d’Aristote et des esclaves par nature.

Nicole Bacharan, commentant 12 years a slave, expliquait que les plantations devaient être des lieux totalitaires où régnait la terreur car c’était à cette seule condition qu’un petit groupe de blancs isolés dans la campagne ne risquait pas d’être mis en pièce par ses nombreux esclaves. C’est ce que montre Butler ici et c’est ce qu’intègre Rufus progressivement quant d’enfant il devient adulte. Pour les esclaves, tout est dangereux, la soumission doit être ostensible et permanente sous peine de punition. Pour les blancs, tous les blancs, rien n’est grave, rien n’a de conséquence, la faute retombera toujours sur le noir. Quant aux maitres de plantation, ils doivent être impitoyables, et ils le sont d'autant plus facilement qu'ils n'y voient que le juste usage de leur droit.

Ce que montre Butler aussi, c’est que, contrairement à une certaine imagerie cinématographique, la punition est rarement mortelle. Il y a bien sûr, souvent, un contremaitre qui est une brute épaisse choisie pour ses pulsions sadiques, mais pour les propriétaires, c’est le statut d’infériorité des noirs qui autorisent à les asservir et qui conduit à les traiter non comme des ennemis à exterminer mais comme des animaux, comme un cheptel. De fait, à moins d’être pervers, les esclavagistes n’avaient pas intérêt à martyriser des esclaves qui étaient une partie de leur patrimoine – et pouvaient même l’agrandir en ayant des enfants. Dans le roman, si on fouette, on ne tue jamais. En revanche, on vend. On se débarrasse ainsi des gêneurs, et dans le même mouvement on menace du même sort ceux qui restent. Etre séparé de sa famille ou partir pour les plantations du Sud où l’espérance de vie est courte, voilà qui suffit à terroriser les esclaves et à limiter l’usage du fouet. La mort est pour celui qui frappe un blanc et viole ainsi le tabou sur lequel la société esclavagiste repose.
Et le tout, je le redis, avec une matter-of-factness désarmante. Juste l’actualisation paisible d’une idéologie qui fait du blanc le maitre du monde.

Dana, écrivaine exilée dans un monde où les noirs n’ont pas le droit d’apprendre à lire et à écrire, comprend que ses livres sur l’esclavage ne traduisent pas la réalité, que c’est plutôt ceux sur les camps de concentration qui le font. Car rien d’autre n’est comparable à une situation où des hommes et femmes n’ont aucun droit et sont la propriété d'un tiers qui peut en user à sa guise sans avoir de compte à rendre à quiconque. Rien d'autre ne peut rendre vraiment la dureté et la cruauté de la domination sans borne.
Et c’est encore plus vrai pour les femmes noires qui, en plus des avanies communes, sont à la disposition des pulsions sexuelles des hommes blancs qui n’hésitent pas à se servir, et sous la menace constante de la vengeance mal dirigée de femmes blanches bafouées dans leur propre maison. Et que dire des bâtards métis qui naissaient des viols ? Ils étaient le plus souvent vendus.

La moderne Dana comprend en vivant au milieu des esclaves qu’en dépit de ses lectures elle ne savait rien. Arrachée à sa vie propre pour servir les besoins d'un blanc comme le furent ses ancêtres, elle ne sortira pas indemne de son incroyable expérience et portera dans sa chair, tant physique que symbolique, les stigmates de sa vie d’esclave. Les USA les portent toujours aussi.

Bon alors, un nouvel éditeur, quand ? Ce texte fin et juste, superbement écrit par une maitresse de la SFFF dont la grand-mère fut esclave dans une plantation de canne à sucre, l’impose.

Kindred, Octavia Butler

Le loup dans le camion blanc - John Darnielle - Retour de Bifrost

Retour de chronique publiée dans Bifrost 79

"Le loup dans un camion blanc" est le premier roman du chanteur et compositeur des Mountain Goats, John Darnielle.

Sean est un jeune garçon atrocement défiguré à l’âge de 17 ans. Accident, tentative de suicide, on ne le sait pas au début. Le roman raconte des moments de sa vie, à la première personne. Déstructurée, la narration saute sans cesse du Sean enfant ou adolescent d’avant l’Evénement, à celui du temps autour, puis au Sean adulte, quelques années plus tard. On y suit la vie d’un enfant imaginatif et différent, amoureux de fantasy et de jeux de rôle, dont le destin bascule un jour définitivement, et qui, par là même, obtient à la dure la possibilité de rester pour toujours un outsider, seul dans sa tête et hors du monde.

Sous les yeux du lecteur s’étale donc, par bribes et en désordre, la vie de Sean. Il le voit enfant à l’écart, heureux dans son monde rêvé d’héroïc fantasy, puis adolescent de peu d’amis, féru de jeu de rôle au point d’en créer un par correspondance qui lui permettra, après l’Evénement, de « vivre » hors d’une maison d’où il ne peut presque plus sortir, enfin adulte rattrapé par sa création quand on lui reproche en justice d’avoir sans le vouloir provoqué la mort de deux joueurs devenus incapables de faire la distinction entre le jeu et la réalité. Il voit Sean transposer ses épreuves et ses espoirs dans ce monde imaginaire du jeu où se trouve la forteresse dans laquelle il pourrait être enfin en sécurité. Il le voit aussi s’attacher, à distance, à quelques-uns des joueurs, ceux qui n’arrêtent pas pour commencer à vivre.

C’est de responsabilité par rapport aux autres qu’il est question, mais aussi, à contrario, de l’incapacité à admettre l’entrée dans la vie adulte. Le séisme qui ébranle la vie de Sean est ici cause et conséquence de son inadaptation au monde. L’Evénement est aboutissement et générateur d’une stase sans fin. Il y a quelque chose du Morwenna de Walton dans le Loup. On pourrait adhérer, s’émouvoir, compatir. Mais ça ne fonctionne pas. Et pourtant, tous les marqueurs y sont. Howard et la fantasy, Norman - dont Lhisbei 'adorerait' l'œuvre ;-) - et le monde de Gor, les revues de SF, les jeux de rôle, même les chrétiens illuminés avec leur peur des jeux diaboliques comme des chansons de Hard-Rock qui, écoutées à l’envers, sont, on le sait bien, des prières sataniques. Mais trop déstructuré, trop cryptique, trop froid, clinique et dépourvu d’affect en dépit de quelques rares moments d’émotion, le roman ne touche jamais et finit par ennuyer.

Le loup dans le camion blanc, John Darnielle

mardi 12 juillet 2016

La Terre bleue de nos souvenirs - Alastair Reynolds - BOF


Laurent Leleu écrivait dans Bifrost 80 « De quoi faire retomber illico le quadragénaire à l’époque de l’âge d’or, quatorze ans en gros… ». C’est exactement le sentiment que j’ai eu, pensant en moi-même que, si le livre n’était pas si gros, je le passerais volontiers au mini Gromo de dix ans. Et que lui saurait en tirer ce qu’il a à offrir.
Moi, je suis plus vieux et, comme les matriarches éléphants, j’ai maintenant le cuir trop dur.

XXIIème siècle. Le réchauffement climatique a eu lieu, comme attendu, mais il a été géré et finalement maitrisé. D’immenses systèmes d’énergie solaire (africains) occupent le centre de l’Afrique et alimentent le monde. Des murs spéciaux (chinois) contiennent le montée des eaux côtières. La civilisation humaine s’est déplacée vers le Nord et sous les océans ; il y a maintenant de fait deux planètes en une, et donc deux ONU, l'une terrestre, l'autre aquatique. Hors du puits de gravité, des colonies existent sur la Lune, sur Mars et ses satellites, et au-delà. Plus loin, ce sont des usines automatisées qui expédient vers le système solaire intérieur l’eau et les minerais extraits des astéroïdes.

Techniquement, les modifications génétiques permettent d’envisager la panspermie, et l’illusion consensuelle de la matrice est physiquement dans les têtes. En effet, des implants ad hoc offrent à chacun l’accès permanent à un réseau informatique mondial et à des systèmes de réalité augmentée. Les humains peuvent même « habiter » des véhicules corporels extérieurs, artificiels ou humains, pour augmenter leur niveau de présence. Mais surtout, les implants personnels (plus des myriades de capteurs passifs disséminés partout) font que chacun vit sans cesse sous le regard du Mécanisme (rien que le nom m’amuse). Génie tutélaire informatique bienveillant (sur lequel on sait peu de chose finalement), le Mécanisme empêche tout acte d’agression par intervention directe et paralysante sur les implants. Pas qu’il ait souvent à intervenir ceci dit, car d’autres modifications corporelles ont éradiqué la plupart des pulsions agressives de l’espèce humaine. Pour que cette Suède circumplanétaire soit complète, toute intervention du Mécanisme donne lieu à de longues procédures d’évaluation et de rééducation du perpétrateur ainsi qu’à une autocritique aussi horrifiée que spontanée
L’espèce humaine vit donc dorénavant dans un Kindergarten planétaire où rien ne la menace, ni l’environnement ni elle-même.

Dans ce paradis futuriste vit la famille Akinya, devenue richissime et très puissante grâce au développement du solaire - imaginez la famille de Nigel Sheldon en Afrique. La fondatrice de la dynastie, Eunice, que plus personne n’avait vue depuis des décennies, vient de mourir dans la base orbitale dont elle avait fait son lieu de réclusion volontaire. La firme est maintenant tout à fait entre les mains des bien méchants Lucas et Hector, les cousins qui la dirigeaient déjà. L’autre branche familiale est constitué de Geoffrey, idéaliste qui étudie les éléphants d’Afrique et rêve de « fusionner » avec eux, et de sa sœur Sunday, une artiste un peu crevarde qui a choisi de vivre sur la Zone non observée de la Lune, loin du regard du Mécanisme. A l’issue des obsèques, les cousins proposent à Geoffrey contre rétribution/menace d’aller chercher pour eux, sur la Lune, ce que peut contenir le coffre bancaire qu'y possédait leur énigmatique grand-mère. C’est le point de départ d’un jeu de piste menteur à travers le système solaire qui va emmener les protagonistes vers l’infini et au-delà et exacerber la confrontation feutrée entre factions humaines (même si on en reste à des coups de papattes).

Au tout début, j’ai cru avoir affaire à une réécriture de Citizen Kane. Puis j’ai fini par chercher sur Internet pour savoir si ce roman était Jeunesse ou au moins YA. La simplicité du récit, la faiblesse du world building, le jeu de piste un peu absurde qui ne sert finalement à rien d’autre qu’à balader les protagonistes à travers le système solaire en vain et à organiser des rencontres improbables (le dernier moment sur Mars en étant l’illustration le plus évidente), font vite baisser la jauge de l’intérêt. De plus, la bonhomie ostensible des personnages, leur manière de s’exprimer à coup de « petit frère » et autres, leurs oppositions qui semblent devoir se régler à coup de tirage de langue, le vocabulaire même qui est utilisé pour décrire, laissent supposer une cible jeune et bien aimable. No sex, no drugs and no rock’n’roll chez les Akinya ; j’avais l’impression de relire le Leviathan de Westerfeld.

Que l’homme qui a créé le très dark Cycle des Inhibiteurs soit aussi l’auteur de ce roman amène à se demander si Mr Hyde est l’auteur du premier et le Dr Reynolds du second.

La Terre bleue de nos souvenirs, Alastair Reynolds

L'avis de Lorhkan, Lune, Cornwall, Lhisbei

Le livre du long soleil - Gene Wolfe - Retour de Bifrost

Retour de chronique publiée dans Bifrost 79

On ne présente pas Gene Wolfe, auteur de SF américain multiprimé. Mnémos publie aujourd’hui une intégrale du "Livre du long soleil", tétralogie importante de Wolfe, même si un peu moins connue que Le livre du nouveau soleil.

Viron, ville low-tech sur un monde nommé le Méande, ce monde singulier à l’horizon concave et au soleil semblable à une immense ligne lumineuse barrant le ciel. Une ville qui devrait être régie par l’alliance entre un Conseil civil - l’Ayuntamiento et ses Conseillers, l’Eglise – Prolocuteur à sa tête, et un Caldé, le gouvernant légitime de la cité. Mais le dernier Caldé n’a jamais été remplacé après sa mort, il y a vingt ans. Viron est gouvernée depuis par un Conseil corrompu, avec la complicité passive d’une hiérarchie religieuse à la foi chancelante.

Dans ce cloaque institutionnel vit Pater Organsin, responsable d’un mantéion (église et école) et saint homme investi du désir ardent d’aider ses ouailles et de leur apporter la parole divine. Quand Organsin vit une théophanie puis qu’il apprend que son mantéion a été racheté par un ploutocrate qui veut le détruire, le paisible augure se lance à corps perdu dans la mission de sauver son église. Une avalanche d’évènements s’ensuit, conduisant à la guerre civile, à la mise en place d’un nouveau pouvoir, jusqu’à la migration collective vers un monde plus jeune.

Plusieurs centaines de pages à l’écriture serrée. Le début est agréable. Usant d’une multitude de détails, Wolfe décrit finement un monde dont on comprend vite qu’il est plus qu’il ne paraît. Les objets de haute technologie y côtoient des charrettes à traction animale, des « miroirs » permettent de communiquer d’un lieu à l’autre ou avec les dieux. Les habitants bios y vivent à côté des chimios (de moins en moins nombreux). On meurt en partant pour l’Unité Centrale, où semble s’être déroulée une guerre des dieux. La quête d’Organsin implique le lecteur et avance de conserve avec sa compréhension du monde. L’écriture est belle, riche, et l’histoire progresse.

Puis les pages s’accumulent. Et ça devient plus difficile. Construit comme une enfilade de dialogues, le roman déroute parfois son lecteur. Passant de dialogue en dialogue, on suit des conversations parfois hachées au fil de la pensée, ou qui sautent d’un lieu à un autre. Certaines phrases sont interrompues ou cryptiques, concluent une pensée qui s’est déroulée en off ou commentent des évènements censés connus. On se retrouve parfois à relire pour comprendre qui parle ou s’assurer qu’on n’a pas raté un fait important. Sur des centaines de pages. Wolfe est souvent comparé à Joyce, auteur dont on sait qu’il a plus d’acheteurs que de lecteurs finisseurs. Si vous vous sentez assez d’estomac… Il en faut.

Récit prophétique, métaphore tant d’une sortie d’Egypte que de la découverte d’un Dieu unique, l’œuvre est truffée de symbolisme chrétien. Elle est passionnante mais devra être lue et relue pour en tirer la moelle.

Le livre du long soleil, Intégrale, Gene Wolfe

lundi 11 juillet 2016

Retour de chronique : Je suis un dragon - Martin Page

Retour de chronique publiée dans Bifrost 79

Avec "Je suis un dragon", Martin Page signe son deuxième roman de genre après La nuit a dévoré le monde. Il écrit ici sous son nom propre et non sous le pseudo Pit Agarmen, utilisé pour le précédent. Même s’il y fait encore référence, cela donne l’impression que Page accepte enfin d’écrire du genre sans complexe. Ca se sent dans ce roman, bien meilleur que La nuit a dévoré le monde car il ose s’y lâcher et rendre hommage visible aux canons du genre.

Margot est une orpheline qui a vu, enfant, ses parents abattus sous ses yeux. Elle grandit en foyer, solitaire et différente. Un jour, des bullies l’agressent au collège. Hulk en herbe, la colère révèle ses immenses pouvoirs, de manière terriblement destructrice. Récupérée par les services secrets, elle est étudiée comme un cobaye, utilisée pour remplir des missions humanitaires ou politiques, dans une isolation monacale seulement réchauffée par l’affection que lui témoignent certains responsables de l’opération. Elle sera Dragon Girl pendant plusieurs années, icône mondiale, messagère d’espoir, menace à surveiller, outil à contrôler. Grandissant, Margot acquiert une forme d’indépendance, choisit certaines missions, tombe amoureuse et connait la trahison. Blessée, elle comprend alors qu’il lui faut devenir une adulte et s’extraire de la prison dorée dans laquelle elle a passé son adolescence.

Le roman commence par une scène qui indique au lecteur qu’il n’est pas dans Fantomette. Page connaît ses classiques super-héroïques et les déclinent sans réticence. On pense aux Watchmen et à Authority, à leurs images duales, à leurs actes politiques, en lisant l’histoire de cette adolescente, aussi puissante et invincible que Superman, qui finit par comprendre, dans sa Forteresse de la Solitude, qu’il y a trop de malheur dans le monde pour que ses actes aient un effet autre que cosmétique. Adieu illusion de l’omnipotence, mieux vaut agir comme une simple humaine et faire ce qu’on peut là où on est.

Ecrit comme un conte, "Je suis un dragon" est aussi une fable caustique sur le monde, la politique, l’opinion. Centrée sur Margot, ses pensées, ses émotions, la narration à la troisième personne ne montre et ne dit que l’essentiel. On peut la trouver parfois trop explicite mais c’est la loi de ce genre. Et l’auteur offre, dans une histoire rythmée et entrainante, l’image touchante d’une jeune fille devenant une femme en cultivant sa part d’humanité.

Je suis un dragon, Martin Page

dimanche 10 juillet 2016

Retour de chronique : Baudelaire le diable et moi - Claire Barré

Retour de chronique publiée dans Bifrost 79

Barré, "Baudelaire, le diable et moi", second roman de la Claire du même nom, l’est assurément. Qu’on en juge.

B. est une jeune femme dépressive, inactuelle, un peu gothique, qui se rêve poète. Très seule dans ce Paris vernien qui n’aime plus la poésie, elle vivote de petits boulots qui l’indiffèrent. Ses seuls émois sont pour les poètes, Baudelaire surtout. Alors, quand un diable nommé Melmoth lui propose de vendre son âme contre la possibilité d’aller dans le passé rencontrer ses poètes favoris (Baudelaire, Rimbaud, d’autres encore), elle n’hésite pas. De brèves rencontres en fugues érotiques elle réalise son rêve, jusqu’à ramener chez elle un Baudelaire, involontaire muse qui se révèle vite inadaptée à l’époque.

Le roman commence bien. Sur un ton très ironique, B. décrit à la première personne un monde de la superficialité et de la marchandise – le nôtre – qui ne fait plus de place à la beauté poétique. Truffé de références tant explicites que cachées, le texte est un cri d’amour, justifié, à la poésie du tournant XIXème/XXème. De plus, l’idée du voyage dans le temps est intéressante. Elle offre à B. l’occasion de quelques réflexions pertinentes sur la difficulté à parler vraiment à un auteur qu’on admire quand on vient à le rencontrer. Comment parler à l’auteur quand c’est l’homme qu’on a en face ? Les chasseurs de dédicaces comprendront. Elle lui donne aussi l’occasion de dire deux ou trois choses, rapides, sur le pouvoir qu’a l’art de modeler le monde.

Hélas, assez rapidement, l’ironie cède la place à une sorte de farce souvent lourde. Le texte y perd en force et devient progressivement une de ces blagues ratées qu’on écoute avec un peu de gêne. D’autant qu’on n’accroche jamais à B., trop peu construite pour être émouvante, et que les personnages secondaires, juste esquissés, n’aident pas. Sans parler d’un Baudelaire dont on se demande ce qu’il vient faire dans cette galère, entre slam et écriture de série TV.

Enfin, le roman se conclut par une épiphanie à la Trainspotting, atrocement décevante. La B. en quête d’absolu s’adapte, choisit la vie, dit son amour aux petites joies simples de l’existence dans une succession de phrases qu’on croiraient tirées d’un recueil de pensées positives. Tout ça pour ça ! Sed non satiatus.

Baudelaire, le diable et moi, Claire Barré

samedi 9 juillet 2016

Club Uranium - Stéphane Przybylski - Long et court à la fois


"Club Uranium" est le troisième tome de la tétralogie des Origines de Stéphane Przybylski. Il fait immédiatement suite au Marteau de Thor et on y retrouve les personnages des volumes précédents plus quelques nouveaux venus.

Evitons de spoiler, surtout pour ceux qui n’ont pas encore attaqué le cycle, la découverte fait partie du plaisir ici plus qu’ailleurs.

La course-poursuite mondiale continue entre les différents factions impliquées dans l’affaire des Origines. Tout le monde veut soit récupérer soit détruire l’artefact caché en Irak, et les parties en présence apparaissent maintenant en pleine lumière (du moins pour le lecteur). S’opposent donc au moins deux fois deux factions. D’un côté, les aliens scindés en deux clans aux buts opposés, de l’autre, les services secrets ou sociétés secrètes humaines dont les objectifs ne sont pas non plus homogènes. Les allégeances changent, les alliances aussi, les affiliations sont souvent à facettes et rarement évidentes, entre grand complot mondial, menace extraterrestre, et politique interne du IIIème Reich. Les enjeux sont très élevés, et les issues possibles de la guerre secrète, maintenant que les étrangers sont explicitement dans le jeu, vont de la destruction de l’espèce humaine à l'alliance en passant par la colonisation. S’y intrique ce qu’impose la folie nazie, course à l’armement nucléaire et quête des wunderwaffen ou du surhomme.
Ca roule, ça navigue, ça vole et ça s’écrase, ça tire, ça combat, ça tue, ça se cache, ça ment, ça dissimule, ça trahit (beaucoup), ça poursuit des agendas aussi variés que contradictoires.

Plus linéaire que les tomes précédents, "Club Uranium" (dont le titre est un clin d’œil à celui qui exista vraiment en Allemagne) développe essentiellement la période qui va du début de la guerre à l’assassinat d’Heydrich et prend place sur plusieurs continents, même si le gros de l’action a lieu au Moyen-Orient. Przybylski y adopte une approche très cinématographique dans laquelle de très brefs flashbacks suivent immédiatement une action pour la préciser, comme de minuscules vignettes mémorielles. Mais l’essentiel est globalement streamlined, avec de nombreux changements de points de vue.

On y retrouve l’érudition historique de l’auteur qui aborde, par petites touches, la conférence de Wannsee, l’opération Barbarossa, l’action criminelle des Einsatzgruppen en Europe de l’Est, la révolte irakienne contre l’influence britannique, les tentatives d’Hitler pour obtenir une paix séparée avec l’Angleterre, la course au nerf de la guerre qui imposa l'aventure de l'Afrika Corps ou l’invasion des Balkans, jusqu'à des faits plus anecdotiques comme l’amour du dictateur pour King Kong, entre autres. On y devine la dérive d’un Hitler auréolé de sa revanche-éclair contre la France et qui devient dès lors un omniprésent autant que piètre chef de guerre. On y comprend, par une allusion d’une phrase, quelle est la politique humaniste de Beria en URSS.

On y apprend enfin, dans une volonté affirmée d’histoire secrète cette fois, ce qui se passa « vraiment » lors de l’assassinat d’Heydrich, ce qu’allait faire en Ecosse celui qui deviendrait le prisonnier de Spandau, ou comment le déroulement de la guerre posa régulièrement problème aux conspirateurs dans l’ombre. Sans compter qu’on peut s’interroger maintenant sur les motivations de la seconde guerre d’Irak.

Mais, en dépit de son inventivité et de son érudition, le roman n’est pas exempt de défauts.

La course à l’artéfact irakien, peut-être parce qu’elle se veut réaliste, est vraiment trop longue pour un résultat qu’on peut qualifier de maigre. Les pages consacrées aux évènements d’Ecosse ou d’Europe de l’Est semblent en revanche rushées, elles sont bien trop allusives. Du point de vue du rythme, le livre donne l’impression d’être un mashup entre les saisons 5 et 6 de Game of Thrones.

De plus, les changements incessants entre des points de vue courts empêchent de se centrer sur un personnage. On peut bien sûr considérer que chaque faction est, en soi, un personnage, mais ça n’aide guère à l’identification. La méthode GRRM fonctionne mieux si les chapitres sont longs.

Ensuite, les rebondissements miraculeux sont clairement trop nombreux. Entre embuscades, captures, évasions, retournements complets de situation, on finit par avoir l’impression que tout peut arriver et que dans ce jeu rien n’est définitivement acquis - ce qui était sans doute le but - au prix d’un certain réalisme narratif.

Signalons enfin quelque dialogues un peu en dessous (entre Saxhaüser et Tassinari par exemple) et quelques moments féminins dont je n’ai pas réussi à déterminer s’ils étaient des hommages volontaires au style classique du roman d’espionnage.

On décrit souvent le tome central d’une trilogie comme le moins bon, c’est peut-être le cas aussi des tomes 3 des tétralogies. Les tenants et aboutissants de la lutte mondiale pour la liberté de l’Humanité se sont certes éclairés ici, les acteurs sont sortis de l’ombre, c’est positif, mais on aurait aimé un dévoilement parfois plus explicite et souvent plus dynamique.

En route maintenant pour la conclusion du cycle et les réponses attendues sur le destin de l’espèce humaine.

Club Uranium, Stéphane Przybylski

vendredi 8 juillet 2016

Un rêve de John Ball - William Morris - The Hedge Priest


"Un rêve de John Ball" est un texte singulier. Ecrit par William Morris et publié en feuilleton dans la revue Commonweal entre 1886 et 1887, traduit et publié en 2011 par les éditions Aux Forges de Vulcain, "Un rêve de John Ball" est une sorte de fable onirique destinée à l’édification des masses laborieuses écrite par un militant socialiste actif de la fin du XIXème siècle, une parabole-tract qui met en relation un marxiste de la Révolution Industrielle anglaise et un rebelle connu (ou redécouvert ad hoc) du XIVème, exécuté pour avoir été l’un des instigateurs de la Grande Révolte des Paysans de 1381.

1381 donc, et les années qui précèdent. Le royaume d’Angleterre monte lentement vers l’ébullition. Le souvenir de la peste noire est dans les mémoires (ses effets économiques aussi), les impôts sont élevés (tant à cause de la guerre en France que de la fin de celle-ci, sans parler des taxes dues à la papauté), privés des pillages et des rançons qu’offrent la guerre les seigneurs se paient sur la seule bête qu’ils ont à leur disposition, à savoir leurs propres roturiers, Jean de Gand enfin, le chef du gouvernement, est très impopulaire, en particulier en tant que créateur de la première poll tax du royaume (une capitation).

De ce chaudron émergent quelques figures qui demandent une plus juste répartition des richesses, la fin du servage et celle des privilèges de la noblesse et de l’Eglise. John Wycliffe est le premier, suivent Wat Tyler, Jack Straw (dont un politicien anglais contemporain fut assez vain pour s’approprier le prénom), et enfin le prêtre John Ball.
Arrêté au début de 1381, en raison de ses prêches, par les hommes de l’archevêque de Canterbury, Ball fut libéré –semble-t-il - dans les premiers jours de la Grande Révolte des Paysans par les dizaines de milliers d’homme du Kent en route vers Londres. Le 12 juin 1381, dans la zone de Blackheath, Ball prononça un grand sermon, qui contenait le fameux passage « When Adam dalf, and Eve span, who was thanne a gentilman? From the beginning all men were created equal by nature, and that servitude had been introduced by the unjust and evil oppression of men, against the will of God, who, if it had pleased Him to create serfs, surely in the beginning of the world would have appointed who should be a serf and who a lord. And therefore I exhort you to consider that now the time is come, appointed to us by God, in which ye may (if ye will) cast off the yoke of bondage, and recover liberty. » et se terminait par cette exhorte : « uprooting the tares that are accustomed to destroy the grain; first killing the great lords of the realm, then slaying the lawyers, justices and jurors, and finally rooting out everyone whom they knew to be harmful to the community in future. ».

Peu après, Ball fut de nouveau capturé, jugé, et condamné comme traitre à être traîné, pendu et écartelé. La sentence fut exécutée le 15 juin de la même année, après que Tyler eut été traitreusement assassiné par le jeune roi Richard II – en dépit de l’appel au roi de « révoltés » qui se présentaient comme espérant que leur souverain rétablirait la justice –, et alors que la révolte était en route vers son échec programmé en dépit de quelques victoires symboliques dans la ville de Londres. Resta la mémoire de l’événement et sa résurgence régulière dans la pensée anglaise jusqu’à aujourd’hui. Fin XIXème donc, alors que la révolte est étudiée par des historiens (qui montrent notamment que la révolte comptait sans doute moins de paysans serfs que de francs-tenanciers ou d’artisans), l’artiste socialiste William Morris reprit cette histoire pour en faire une illustration de la pensée marxiste.

"Un rêve de John Ball" raconte comment, durant son sommeil, Morris se retrouva dans le Kent médiéval à la rencontre de John Ball. Il raconte comment, après l’avoir entendu prêcher et avoir assisté à une première « bataille », Morris eut une longue conversation avec le prêtre des haies, durant laquelle il dut lui avouer l’échec à venir de son mouvement mais lui laissa aussi entrevoir la survivance de l’idée de révolte sociale dans un monde futur incompréhensible au pré-industriel Ball.

Qu’on puisse être libre et dans les fers, voilà qui époustoufle Ball, lui qui croit que la fin du servage règlera tout.
Destiné à un lectorat à « éclairer », "Un rêve de John Ball" utilise les mots de Morris à Ball pour faire une présentation imagée de la Révolution Industrielle capitaliste. Expliquant simplement ce qu’est son propre monde, Morris expose à Ball le mystère du servage sans chaine qui se nomme salariat, les concepts de plus-value et conséquemment d’exploitation, les ravages de la concurrence entre prolétaires isolés, les effets sociétaux des changements dans l’infrastructure technique, la fausse conscience que représente l’idéologie, les mystères conservateurs de la superstructure, les nécessités de la mobilisation vers une conscience de classe. Surtout, sa discussion avec Ball inscrit sa propre action politique dans une filiation qui remonte au temps de celui-ci voire au-delà. Morris exemplifie pour Ball, mais surtout pour ses lecteurs, le début bien connu du Manifeste du Parti Communiste : « L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire de luttes de classes. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte. Dans les premières époques historiques, nous constatons presque partout une organisation complète de la société en classes distinctes, une échelle graduée de conditions sociales...La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n'a pas aboli les antagonismes de classes. Elle n'a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions d'oppression, de nouvelles formes de lutte à celles d'autrefois. Cependant, le caractère distinctif de notre époque, de l'époque de la bourgeoisie, est d'avoir simplifié les antagonismes de classes. La société se divise de plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat. ». Ball a échoué mais la lutte doit continuer. Le prêtre disparu aura au moins fait gravir à son pays une marche de plus vers l’antagonisme dernier car résumé à deux classes.

Ce court roman est donc d’abord un « tract » marxiste orthodoxe - habité de manière amusante, car cela sort du sujet principal, par la passion de Morris pour la nature et l’architecture - destiné aux hommes de son temps. Il leur explique simplement les finesses de la pensée marxiste. Il leur montre comment des hommes peuvent se lever contre la domination et implique que, six siècles après les révoltés du Kent, il est peut-être plus que temps, à fortiori dans un monde qui a su en dissimuler les mécanismes. C’est un acte de vulgarisation autant que de dévoilement, qui utilise le « détour anthropologique » bien avant que Balandier ne le préconise, et se termine sur une affirmation volontariste d’espoir.

Tout à fait intéressant. A lire.

Un rêve de John Ball, William Morris

dimanche 3 juillet 2016

Brève revue de comics - Chew 11 - Outcast 3 - Descender 2


D'abord, "The last suppers", tome 11 et presque final de l'excellente série Chew. Soyons bref !

La série est de très grande qualité, je le dis depuis des années, ça reste vrai ici et quelques pages sont de haute tenue. Il n'en reste pas moins que ce volume 11 ne fait guère avancer l'histoire. Il y a bien un changement important et prometteur à la toute fin, mais il fait suite à - finalement - pas grand chose de conséquent. Pensez à la saison 5 de GoT et vous y êtes à peu près. A lire pour se préparer à un final qu'on espère spectaculaire.

Chew t11, The Last Suppers, Layman, Guillory


Outcast tome 3, "This little light".

Enquête, révélations, découvertes arrivent avec un débit satisfaisant même si certains points, dynastiques notamment, sont encore dans l'ombre. Inquiétant revers de la médaille : le lecteur ne peut plus ignorer que le récit se dirige à grande vitesse vers une conclusion qui pourrait être terrifiante pour l'espèce humaine.

Du côté des héros (malheureux) de l'histoire, les vérités se font jour peu à peu, améliorant donc potentiellement la position de Kyle, l'Outcast qui seul peut contrer l'invasion démoniaque, même si la fin est inquiétante pour lui et ses alliés.

La (plus si) nouvelle série fantastique de Kirkman est toujours aussi efficace. Sur le plan narratif au long cours bien sûr mais aussi en ce qui concerne la gestion de chaque scène. L'exorcisme du début est absolument époustouflant, c'est vrai aussi pour toutes les confrontations violentes qui suivent dans l'album. Impressionnant.

Outcast t3, This Little Light, Kirkman, Azaceta


Descender tome 2, "Machine Moon".

J'étais un peu dubitatif à la fin du tome 1 de Descender. Mes réserves sont globalement levées après ce tome 2, intitulé "Machine Moon".

L'aventure continue et elle est grand format. Secrets, mensonges, conspirations, trahisons, meurtres, guerre stellaire, il y a de tout ceci dans "Machine Moon". Au fil des rebondissements, l'univers connu du lecteur s'enrichit de quelques mondes, la société secrète des robots se dévoile à lui, de nouveaux personnages apparaissent parmi lesquels certains des grands absents du premier volume, Tim-21 est toujours plus humain et attachant.
Dans la confédération, on entend les bruits de botte qui annoncent la guerre entre humanoïdes. A la marge de celle-ci, la guerre finale entre robots et humains devient une possibilité alors même que la quête des « âmes mortes » robotiques est lancée.

Les dessins, peut-être trop esquissés dans le tome 1, gagnent énormément en qualité sans changer de style. Encrages et effet de texture sur le papier donnent régulièrement une impression de relief saisissante qui évoque le collage.

Descender t2, Machine Moon, Lemire, Nguyen

samedi 2 juillet 2016

Saccage - Quentin Leclerc - L'Apocalypse de Saint-Quentin


Quelle horrible couverture ! Comment la main d’un voyant d'intelligence normale peut-elle être attirée vers cette couverture ? Mystère.
Ferme les yeux, lecteur, ou crève-les, whichever is easier.
Prends l’ouvrage, ouvre-le, commence à lire. Et là, tu as envie de le reposer. Y a-t-il une histoire ? Y a-t-il un contexte que tu peux comprendre ? Pas sûr.
Retiens ta main, lecteur, ou coupe-là. Qu’importe. Bientôt tu seras dans le rythme, dans la musicalité, tu t’abimeras.

Y a-t-il une histoire ? Un mouvement plutôt. Vers les temps derniers, l’anéantissement. Quelques guides se racontent et racontent au lecteur - tels des Dennis Hopper sous acide expliquant le cœur des ténèbres. C’est l’anéantissement qui est raconté, le der des ders et la synthèse de tous ceux qui précédent. Un monde en déliquescence totale, peuplé d’êtres sans individualité et sans nom dont ne reste que la fonction, qu’un nombre restreint de fonctions, soldats, miliciens, chasseurs, hôtesses, industriels, carcasses, déserteurs, paysans, ouvriers, et surtout les civils, victimes inévitables de tous les autres. On est dans l’avant post-exotisme peut-être. Mais aussi dans les failed states, dans la région des grands lacs, dans les trains en partance pour les camps de la mort, dans les villes bombardées où se terrent les civils, dans les marges frontalières où les réfugiés fuient et meurent.

Pour survivre, on tue, on dévore, on cannibalise. On marche sur les cadavres - sur les visages aussi, dans un hommage à Orwell. On recycle les morts – entre Huxley et Harrison. Mais aussi, parfois, on se suicide, parfois c’est juste le choix évident.

Décrivant en ombres chinoises un monde rongé par l’inégalité, la cacophonie insensée, la guerre, la pollution qui ravage la biosphère, l’extermination de masse volontaire ou incidente, Leclerc, qui partage avec Lautréamont un sens de la formule déprimante (et un requin), emporte le lecteur dans un cauchemar qui évoque autant les images d’actualité/d’archive que le monde détruit de Delicatessen ou celui infiniment gris d’Eraserhead. Le rythme pris, on y plonge jusqu’à s’y perdre, à la suite de protagonistes en sursis ou d’enfants-singes que les malheurs du monde ont produits et qui vivent dans ses interstices, croyant, comme le croient sans doute les esclaves de Charles Taylor ou ceux de Joseph Kony, que celui-ci finira par leur revenir.

"Saccage" est un livre à lire, puis à garder de chevet, comme un bréviaire, pour en relire régulièrement des passages, fulgurances concises du désespoir, aphorismes noirs chargés d’un monde de sens.

Tout à ma bonté naturelle, je vous en offre deux parmi ceux que je relis avec délectation :

«  Quand mon grand-père est mort, elle lui a rendu hommage en se faisant sauter la tête avec son fusil. Ainsi elle n’a plus été triste. »

« Hier, Lars s’est ouvert les veines avec les dents déchaussées de sa femme. Ca lui a pris plusieurs heures. »

Mais que cette couverture est laide !

Saccage, Quentin Leclerc