jeudi 30 juin 2016

Daddy Love - Joyce Carol Oates - L'ogre et ses fils


Avril 2006. Parking d’un centre commercial américain typique. Robby, un petit garçon de cinq ans, est arraché des mains de sa mère par un inconnu qui l’emmène dans un monospace cabossé, non sans rouler sur la pauvre femme qui tentait vainement de s’interposer. Ce cauchemar de tout parent, c'est ce dont parle "Daddy Love". Le dernier roman traduit de Joyce Carol Oates raconte l’instant, l’après, puis le très après, non par la bouche d’un narrateur omniscient mais depuis la tête des protagonistes du drame.

Le livre s’ouvre sur l’enlèvement, répété névrotiquement, ressassé avec cette imprécision qui est celle de la mémoire post-traumatique. Quatre chapitre, quarante pages. Oates raconte le kidnapping en quatre versions, ces versions que Dinah, la mère de Robby se passe en boucle dans la tête, chacune légèrement différente, chacune retraçant de manière imparfaite sa perception du déroulement des faits, chacune exprimant ses sentiments contradictoires tant sur le moment que par la suite, chacune déplaçant pour le pire ou le meilleur le curseur de la culpabilité. Brillant.

Passé ce moment fondateur, Oates déroule quelques semaines de la vie de Dinah - gravement blessée et définitivement handicapée. Ces semaines autour et rien qu'autour de la recherche de l’enfant, dans laquelle se jette son mari Whit alors qu’elle-même passe d’opérations en rééducation. L’espoir qui s’amenuise, aussi lentement que sûrement.
Mais Daddy Love n’est pas un police procédural. Le temps de la recherche est survolé. Court et subjectif.

Car vite, Oates s’intéresse au ravisseur, Daddy Love, et à Robby. A la fuite après le rapt, puis à leur vie durant la séquestration de Robby, jeune victime destinée à devenir jouet sexuel et fils substitutif de Daddy sous le nom de Gideon.

Les moments suivant le rapt puis le récit résumé des six années suivantes font entrer le lecteur dans la tête d’un prédateur sexuel, kidnappeur, violeur, et tueurs d’enfants en série. Mégalomane, misanthrope au dernier degré, convaincu d’une supériorité qu’il est le seul à percevoir, Daddy Love est un manipulateur de haute volée qui a lu Skinner et Pavlov pour apprendre les ficelles de son art. Totalement dépourvu d’empathie mais plein de pulsions contradictoires, Daddy Love cajole, menace, punit, séduit, et récompense, usant de ses talents autant pour « dresser » sa victime que pour s’attirer l’amitié des gens normaux ou pour subjuguer les membres de la congrégation religieuse dont il est, à temps perdu, le pasteur.

Exposé au pire de la personnalité fracturée de Daddy Love, Robby, souvent violé et souvent torturé, tant physiquement que moralement, finira par se soumettre à la volonté de son bourreau et éclatera sa personnalité propre au point de développer un aspect, « Fils », qui « aime » Daddy, alors même qu’un autre de ses aspects, « Gideon », s’en méfie comme d’un ennemi mortel. Robby, lui, a disparu depuis bien longtemps.

Robby réussira-t-il à fuir et retrouvera-t-il ses parents ? Daddy le tuera-t-il à l’adolescence comme ses prédécesseurs ? Il faudra lire pour le savoir, sans oublier que ce n'est pas l'aspect policier qui importe ici mais bien la réalité de la séquestration et la manière brillante dont cette incongruité est racontée.

Car oui, "Daddy Love" est un roman superbement écrit sur un sujet bien peu ragoutant. Plongeant dans les tréfonds, Oates en ramène une pépite. On ne fait pas de bonne littérature avec des bons sentiments. Et ici, c’est de la très bonne.

Face au drame, Oates raconte la culpabilité, les accusations muettes, le bouleversement des équilibres familiaux. Dinah, qui se vit tellement comme une mère qu’elle a l’impression de n’avoir pas été complète avant son accouchement, est anéantie au sens propre du terme ; elle retourne au néant. La femme désirante, active, pleine d’un avenir à construire a disparu sur un parking. Ne reste qu’une ombre qui cherche, sans cesse, espère encore, un peu, assiste désespérément à des offices religieux pour partager la chaleur de la communauté. Son mari, Whit, cherche aussi, ailleurs, se force à ne pas reprocher à Dinah l’handicapée qu’elle est devenue, y parvient souvent. Ambivalence d’un couple rendu inséparable par l’épreuve commune, en même temps qu'absolument séparé par les transformations différentes que celle-ci leur a imposé.

Mais surtout, bien plus que dans celles de Dinah et de Whit, Oates est dans les têtes de Daddy et de Robby. Elle raconte les mécanismes d’endoctrinement, la folie à l’œuvre, le mépris des autres si absolu qu’il permet de les chosifier pour en user à sa guise, la peur aussi, si abjecte qu’elle permet d’obéir à n’importe quel ordre - même à celui de ne jamais chercher à fuir - ou qui incite à se venger sur des innocents pour les violences subies. Enfant martyr -> Adulte ???

Et pour raconter tout cela, quel style ! Les mots de Oates coulent sans interruption, comme un flot que rien ne vient interrompre ni ralentir. Des nombreux dialogues internes aux prêches véritables, c’est sur un rythme lancinant qu’elle raconte cette histoire, vue de l’intérieur jusqu’à une fin qui ouvre à toute les interprétations. Passant, sans solution de continuité, de descriptions en dialogues, Oates livre un texte qui captive par ce genre de simplicité apparente - résultat d’un énorme travail d’écriture (et de traduction) - qui évite tout écueil au lecteur et lui permet de s’immerger dans l’histoire, d’entrer vraiment dans la tête des personnages, et de suivre, époustouflé, leur chevauchée hallucinée. Du bien beau travail.

Daddy Love, Joyce Carol Oates

mercredi 29 juin 2016

Infomocracy - Malka Older - Le roman qui fait pschitt


L’État-Nation est mourant, il est peut-être déjà mort. Ce mode d’organisation politique, formalisé autant pour désagréger les empires que pour sortir du patrimonialisme monarchique, bouge certes encore, mais il ressemble de plus en plus au malheureux Monsieur Waldemar. Les lectures stupéfiantes du référendum britannique (lourdes de velléités censitaires fondées sur l’espérance de vie) et les pétitions pour un second référendum ou l’indépendance de Londres ont beau être, pour l’heure, des tempêtes dans des verres d’eau, leur existence même, comme leur relais extensif par les médias, sont les derniers signes contemporains de la désagrégation  On pourrait développer longuement, évoquer les « troisièmes tours sociaux », les pétitions en ligne qui s’opposent aux délibérations représentatives, les référendums contestés par tous ceux qu’ils ne satisfont pas. Et aujourd’hui, après une crise des instances représentatives si souvent étudiée qu’elle en est devenue une tarte à la crème, ce sont même les processus de la démocratie directe (par ailleurs si critiquables) qui sont contestés dans des épisodes schizophréniques où après avoir exigé le droit de s’exprimer on conteste le résultat de l’expression. La minorité occidentale contemporaine (quelle qu’elle soit) se vit toujours comme opprimée par une majorité (quelle qu’elle soit) qu’elle considère comme fondamentalement illégitime à décider pour elle. Ce qui précède ne fait sens que si on admet que le corps politique, avec son minimum de liens et de solidarité qui en garantissent l’existence, n’existe plus. Les réseaux sociaux ont planté le dernier clou du cercueil d’un mode d’organisation fondé sur un lien politique déterminé/ant/iste. Reste l’individu individualisé de la seconde modernité dont Tocqueville disait qu’il était prêt « à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même » ; il n’aurait pas dit autre chose s’il avait pu connaître l’alliance des smartphones, du cloud, et des réseaux sociaux qui permet à chacun, à tout moment, d’être partout chez lui, dans sa bande, avec son monde. L’individu individualisé qui se prend pour fin et mesure de toute chose, l’individu individualisé dont le capitalisme a fait un consommateur exigeant et geignard gavé au principe de plaisir, l’individu individualisé qui a transporté dans le monde politique ses exigences d’utilisateur final en même temps que la certitude vertueuse et autoritaire que le droit de parler y vaut compétence.

Tout ce qui précède, on peut ne pas le lire (j’aurais dû vous le dire avant peut-être, je ne suis pas fair-play). En effet, si on considère avec l’universitaire Hugues Chabot que la SF prévoit surtout le présent, il suffit de voir ce qui se publie depuis quelque temps pour se faire une idée de la chose. Rien que sur ce blog, les Affinités et Too Like the Lightning sont des romans post-nationaux basés sur les affinités électives. Et si, de longue date, la SF a imaginé des formes de colonisation spatiale ethniquement ou culturellement homogènes – du Dibbouk de Mazel Tov IV aux mondes monoculturels de L’Aube de la Nuit – il est plus récent d’envisager de manière sérieuse un constructionnisme/sécessionisme politique agrégatif sur Terre. Ce type d’hétérotopie fait maintenant partie du paysage, c’est encore le cas dans "Infomocracy", le premier roman de Malka Older.

22ème siècle (en gros). Le monde est presque entièrement gouverné par un système appelé micro-démocratie. Dans cette innovation politique, la population terrestre est divisée en centenals (une référence aux centuries romaines), des unités territoriales de 100,000 personnes qui possèdent chacune un gouvernement  propre, avec ses lois propres, et ses relations propres avec les autres gouvernements. Les gouvernements sont au nombre de 2207, certains ne contrôlent qu’un centenal, d’autres des milliers. Certains sont corporate, d’autres sont basés sur une philosophie ou une religion, d’autres encore sur des survivances nationalistes, ou tout autre forme de proximité intellectuelle parfois plus proche de la page FB que d’une pensée élaborée. Une ouverture presque totale des droits migratoires a permis de créer au fil du temps beaucoup de centenals largement homogènes dans lesquels chacun peut nager dans les eaux chaleureuses du biais de confirmation.

Parallèlement à la micro-démocratie existe Information, une sorte de Google devenu hégémonique. Organisation non gouvernementale en charge de concrétiser partout et toujours les promesses d’une société mondiale de transparence et d’information, Information organise et valide les élections, offre des moyens de communication et de paiement instantanés à toute l’humanité, permet de savoir tout sur tout tout le temps grâce à un système de réalité augmentée qui informe en temps réel autant sur les qualités nutritionnelles du produit qu’on tient en main que sur les scandales associés à la marque ou les actions en justice dont elle fait l’objet sans oublier les bios des dirigeants ou le pourcentage des consommateurs de tel centenal qui aiment le produit, par exemple. Que du bon, à priori, dans cette mise à nu. Ou, au pire, ça ne dérange pas ; Douglas Coupland n'écrivait-il pas dans Génération X que trop d’information est la même chose que pas d’information. Mais, à l’usage, il se trompait sans doute. Trop d’information engendre une défiance et un écœurement généralisés préjudiciables à l’engagement civique car si la femme de César doit être irréprochable, dans les faits, humaine trop humaine, elle ne l’est jamais.

Quoi qu’il en soit, toutes ces données, c’est Information qui les produits et les rend disponibles, toutes les informations sans lesquelles l’homme du 22ème siècle ne peut plus vivre, et qui transitent par un réseau plus vulnérable qu’on ne le pense.

Chapeautant le tout et pour organiser le bien commun, tous les dix ans, une élection mondiale permet de désigner le gouvernement qui détiendra pour la décennie suivante la Supermajorité et les pouvoirs associés. Depuis que le système existe il n’y a eu que deux élections, elles ont placé deux fois Heritage au pouvoir. Mais, maintenant, alors que le troisième scrutin approche, Heritage est contesté par Liberty, son challenger, qui le talonne. Et il y a tant d’enjeux autour de l’élection (notamment dans les oppositions plus si mouchetées entre paix et guerre et raison et passion) que les choses ne peuvent que mal tourner.

"Infomocracy" est donc le récit des quelques jours autour de la troisième élection générale. Older y met en scène trois personnages principaux et quelques secondaires. Pour les principaux, on croise Ken, jeune propagandiste du gouvernement Policy1st, un groupe d’intellectuels qui pâtissent de leur choix de ne pas avoir de figure de proue charismatique, Mishima, une agente/espionne (difficile à dire) d'Information, en proie à la plus grande crise imaginable pour son organisation, et Domaine, un anti-election qui milite activement contre un système qu’il considère comme fondamentalement vicié. Trois personnages qui sont des idéaux-types de la mobilité affinitaire. Presque sans biographie, ils disent vivre ici ou là, venir d’ici ou là aussi. Sautant de ville en ville au gré des exigence de leurs missions, Ken, Mishima, et Domaine, n’ont pas de port d’attache, juste certains lieux de travail physique où ils se trouvent plus souvent que dans les autres, même si le gros se fait, de toute façon, de manière virtualisée. Guère plus que des placeholders, ils créent peu d’empathie ou de sympathie chez le lecteur, même quand ils s’aimeeeeent.

Il y a donc, dans "Infomocracy", un world building vraiment intéressant (et fascinant en cette année électorale), et des personnages soit très réalistes par anticipation soit complètement sous-développés (pick your choice). Mais hélas, trois fois hélas, il y manque une histoire excitante. Les enjeux sont vite compris, l’action est lente et, ce qui est pire, molle, certaines scènes, notamment celles de combat ou de préparation martiale, sont involontairement comiques tant elles sont mal réalisées. On n’accroche jamais.

Dommage, il y avait du potentiel, mais j’ai eu le même sentiment qu’à le lecture du Paradis d’enfer de David Marusek, celui de visiter un monde qu’aucune histoire n’habite.

Infomocracy, Malka Older

mercredi 22 juin 2016

Les nominés du Prix Planète-SF 2016





Les nominés du Prix Planète-SF des Blogueurs 2016 sont connus.

Il s'agit de :

Annihilation, de Jeff Vandermeer (Au Diable vauvert, trad. Gilles Goullet)

Les Nefs de Pangée, de Christian Chavassieux (Mnémos)

La Terre bleue de nos souvenirs, d'Alastair Reynolds (Bragelonne, trad. Laurent Queyssi)

Vostok, de Laurent Kloetzer (Denoël Lunes d'Encre)

Quatre bons romans donc, dont un encore à lire.

Après les rattrapages de chacun, le jury délibèrera à la rentrée pour choisir le lauréat du Prix PSF 2016 qui sera remis aux Utopiales.

mercredi 15 juin 2016

Arslan - MJ Engh - Sic transit


"Arslan". Le roman le plus polémique de l’Américaine M.J. Engh (je n'y entrerai pas). Un roman de politique-fiction, allégorique. Un roman écrit en 1976. Un roman qui, passé la divergence historique originale, pourrait être un roman de blanche tant il parle d’autre chose.

Arslan, dictateur du Turkestan et généralissime, prend, par un coup audacieux, le contrôle de la Terre entière (il faudra lire le roman pour savoir comment). Il envahit notamment les USA, et s’installe avec sa garde rapprochée dans la petite ville de Kraftsville, Illinois. Cantonné dans la bourgade rurale qu’il met, par la violence et la menace, en coupe réglée, Arslan continue de dérouler son grand plan (que je ne veux pas dévoiler ici). C’est la vingtaine d’années qui suivent cette occupation que raconte le roman.

Sachez d’abord qu’il faut, pour lire "Arslan", une bonne dose de suspension d’incrédulité. La prise de pouvoir éclair d’Arslan, à partir de son confetti de pays, est largement invraisemblable, même si quelques références à l’épopée de Tamerlan disent dans quel sens regardait Engh. L’absence de toute opposition véritable sur le long terme est difficilement crédible aussi. On comprend bien que ce n’est pas de cela dont Engh veut parler, on comprend, tant par la forme naturaliste que par le fond très localisé et personnageocentré, que son point est ailleurs. Mais où ? Cherchons !

Engh écrit en 1976. Dick avait traumatisé l’Amérique, 15 ans avant, avec ce Maître du Haut Château qui la montrait vaincue et occupée. Mais en 1962, les USA était encore triomphant. C’était une fiction évidente. En 76, le pays vient de se faire shooter du Vietnam. La plus grande puissance militaire du monde a été vaincue par une bande de petits asiatiques sur lesquels elle n’aurait jamais parié un kopek. Le traumatisme de la défaite est vif. Le pays n’est plus invaincu. Jusqu’où peut-il tomber ?
"Arslan" répond. Il peut tout perdre, jusqu’à sa liberté et son indépendance, jusqu’au caractère sanctuarisé de son territoire, que le 11/9/01 a depuis définitivement anéanti. Le pays peut être violé, rudoyé, par un « barbare » aux manières de brute dopée à la testostérone. Il peut perdre ce qu’il croit acquis et, sur bien des plans, revenir des siècles en arrière.

Dans ce contexte terrifiant, trois hommes (ou deux hommes et un garçon) occupent l’espace.
Arslan, personnage complexe, amoral mais pas sadique, presque touchant parfois dans sa naïveté de paysan monté en grade, poursuit un rêve fou qu’il a décidé de mener à terme quoi qu’il puisse en couter. Brutal et séducteur à la fois, Arslan ne donne jamais sa confiance, ne demande ni n’explique, mais ordonne, punit, et effraie pour que ses ordres soient exécutés. Arslan est une force de la Nature qui avance vers son but sans que rien ne l’en fasse dévier - comme une inondation qui envahirait la plaine sans se soucier de ce qu’elle noie - mais dotée d'assez de souplesse pour savoir, quand l’obstacle est trop haut, le contourner pour passer.
Autour du trou noir Arslan, deux hommes gravitent : Franklin Bond et Hunt Morgan.
Franklin Bond, ancien directeur de l’école (du temps où il y en avait encore une) tente de sauvegarder sa communauté. Il est le seul à tenir tête à Arslan (qui s’est installé dans sa maison) chaque fois que possible, et sait courber l’échine quand le risque pour la ville ou lui-même devient trop grand. Il organise aussi un réseau de résistance de faible intensité puis prend peu à peu la direction de la communauté au gré des allers et venues du dictateur. Bond, c’est Pétain et De Gaulle dans une seule personne. N’aimant jamais Arslan, il finit par lui octroyer une forme de respect. Celui qu’on peut avoir pour un ennemi qui tient parole.
Hunt Morgan n’est qu’un jeune adolescent quand Arslan envahit la ville. Le jour même, il est violé publiquement par le dictateur lors de son triomphe public. Emmené par Arslan dans ses quartiers de la maison de Bond, Hunt devient la « chose » d’Arslan, qui l’utilise à sa guise mais s’assigne aussi la tâche, paradoxale, de l’éduquer à la force et à la résistance.

A Kraftsville, ground zéro d’un monde qu’il a rendu fractal, ces deux hommes nous racontent un Arslan dont l’intériorité nous est interdite. Bond avec une froideur qui rappelle Les carnets de guerre de Junger, Morgan avec le trouble émotionnel d’un jeune homme borderline, fracturé par sa biographie.

Arslan est finalement surtout l’histoire d’un viol et d’un violeur. Viol d’un pays et d’un monde. Viol d’une ville. Viols corporels aussi, notamment celui, au long cours, de Hunt Morgan. Comme les couteaux qu’il manie, Arslan pénètre. De force. Dans les USA grâce à son coup de bluff, dans Kraftsville avec l’aide de ses troupes, dans les maisons de chacun des habitants où il installe un de ses hommes à demeure, dans Hunt – entre autres – aussi souvent qu’il lui sied. Et, pour Arslan, No means Yes : Si ses ordres ne sont pas exécutés, si ses hommes sont attaqués, c’est la mort ; il fait un exemple dès le premier jour pour montrer qu'on peut le croire.

A l'appui de ces multiples niveaux de viols, il y a la violence qui empêche de résister, la menace qui permet de réitérer, la tentative de séduction normalisatrice quand le viol devient habituel. Face à l'inacceptable, on observe les petites vilénies et les petits actes de courage de la population de Kraftsville, ou les réactions inappropriés de ceux qui font de Hunt le complice de sa situation plutôt que la victime. On remarque que la ville finit par s'habituer. Qu’en dépit de tout, on s'habitue à tout.

Entre Arslan et Hunt, c'est encore moins manichéen. Au fil des années, on voit s’épanouir un syndrome de Stockholm qui fait de Hunt un proche d’Arslan, ou comme l’aurait dit Jean Genet Un captif amoureux. On y voit Arslan faire par moments de sa relation avec Hunt une version dévoyée de celle qui unissait un éraste crétois à son éromène. On peut y voir aussi une forme étrange d’adoption romaine (Engh est romaniste). Quoi qu’il en soit, Hunt hait Arslan autant qu’il l’aime. Le dictateur en a fait un homme à deux âmes qui voudrait tuer Arslan mais est prêt au meurtre pour ne pas le perdre.

A la fin du tourbillon qui a bouleversé le monde, ne restent d’Arslan et de son rêve que ce qu’autorise la mortalité humaine. Tamerlan et Alexandre aussi, qu’aucun homme n’avait pu abattre, le furent par la maladie.

Le lecteur sort d’"Arslan" à la fois séduit par la finesse du propos et un peu frustré par sa narration trop ouï-dire ainsi que par une construction sans doute trop lente.

Arslan, M.J. Engh

samedi 11 juin 2016

V pour Vendetta - Moore entre son cauchemar et son rêve


Sur FB, ce matin, j’ai qualifié de trois mots ce que m’avait inspiré ma relecture récente de "V for Vendetta" : Puéril – Pompeux – Petit-bourgeois. C’est très court, je l’admets. Trop sans doute. A fortiori concernant une œuvre que beaucoup considèrent comme culte. Développons donc un peu.
Note liminaire : J’ai écrit un mémoire d’IEP sur la régulation sexuelle dans les totalitarismes utopiques. J’ai écrit un mémoire de DEA sur les Mouvements de soutien aux sans-papiers. J’ai même porté un badge Anarchie épinglé au revers de mon Perfecto, et j’écris cette chronique en écoutant Anarchy in the UK ;)
Soyez donc sûrs que le message d’Alan Moore ne m’est pas, à priori, antipathique. Mais il y a ce qu’on dit, et il y a comment on le dit.

1997. L’Angleterre vit depuis 5 ans sous le joug d’une dictature fasciste venue au pouvoir au milieu des soubresauts d’une guerre nucléaire. Le régime, autoritaire plus que totalitaire imho, a instauré une société de surveillance dans laquelle les citoyens (le mot est-il encore le bon ?) vivent tous sous le regard permanent des caméras de surveillance, sont écoutés jusqu’à leur domicile, sont abreuvés de propagande par ce qui fut un jour la BBC, et subissent au quotidien le joug d’une police brutale qui doit plus à la SA qu’à ce que fut Scotland Yard. Dans ce bien triste fantôme du pays qui inventa l’Habeas Corpus, apparaît un terroriste, un révolutionnaire, un espoir peut-être. L'homme masqué signe V, assassine méthodiquement les caciques du régime, détruit par l’explosion d’emblématiques bâtiments publics, reste insaisissable en dépit d'une intense chasse à l'homme. Qui est-il ? Que veut-il ? Quid de la jeune fille qu’il a enlevé pour la mettre à l’abri de la violence policière ? Et surtout, vaincra-t-il le régime ?
Voilà pour le fond. Les détails vous les connaissez sûrement, sinon allez lire la dithyrambique critique de Nicolas Winter qui en explique long, notamment sur la construction, en actes et mouvements, de l’œuvre.

A priori que du bon donc, pour l’amateur de dystopie. Alors pourquoi Puéril – Pompeux – Petit-bourgeois ?

Commençons par le plus facile. Petit-bourgeois à cause des différentes mini affaires sexuelles qui parsèment le récit. Les turpitudes cachées des puissants sont un gimmick tellement convenu, tellement commun, dans l’imaginaire populaire, qu’il est navrant d’user de tels artifices quand on a le talent d’Alan Moore. La domination par le sexe existe bien, mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit dans V, juste des turpitudes de ceux qui détiennent du pouvoir. Et dans le seul cas où la domination sexuelle est une force motrice du récit, c’est dans le cadre vaudevillesque d’une sexualité de couple contrariée qu’elle s’exprime.

Pompeux et Puéril, les deux vont ensemble, dans l’ordre qu’on veut. Que nous dit Alan (V) Moore ? Que nous dit ce jeune homme révolté des années Thatcher ? Que peut-il dire à quelqu’un qui se souvient avoir acheté une de ces cartes, qu’on vendait à Londres dans ces années-là, sur lesquelles était écrit que le porteur refusait absolument de recevoir la visite de Margaret Thatcher en cas d’accident de train, d’avion, ou autre ? Que nous transmet-il, le grand Alan Moore ?

Il est intéressant à titre historique quand il nous parle des années Thatcher. De la peur du SIDA et des solutions extrêmes envisagées par certains à l’époque. De la grève de la propreté menée par l’IRA avant que ne soient laissés à mourir de faim Bobby Sands et ses compagnons de lutte.

Il nous instruit sur ses névroses quand il vit ces années comme les prémisses d’un fascisme qui vient (et qui n’est jamais venu).

Mais sur l’invention dystopique, sur les caractéristiques de la dégradation d’une Angleterre soumise au désastre, rien d’innovant. Que des choses que nous savions déjà. Déjà dites, souvent mieux, par d’autres. Jamais originales.
Une démocratie peut facilement basculer dans le fascisme en cas de crise. L’Histoire l’a prouvé. V le montre d'ailleurs lui-même à ses concitoyens.
Le malheur a besoin de boucs émissaires. On peut aller lire Girard ou se remémorer les grands totalitarismes du siècle.
Des hommes ordinaires peuvent sans difficulté devenir des bourreaux. Arendt l’a dit, Adorno a tenté de le quantifier, Milgram l’a démontré.
La plupart des hommes sont prêt à sacrifier leur liberté à leur sécurité. Faisons simple. Hobbes.
On ne tue pas une idée. Elle est indépendante de son porteur contingent. Les Etats confrontés à des guerres de décolonisation l’ont tous appris à leurs dépens. Spike Lee le montre à la fin de Malcolm X lors de la scène de la classe.
Il faut détruire avant de pouvoir créer. C’est littéralement ce que disent les Sex Pistols de l’anarchie, ou Schumpeter du capitalisme.
Voilà pour l’état des lieux. Mais après tout, ces ingrédients pourraient être bien cuisinés et donner une œuvre réussie.

Hélas, Moore a un projet, un message, dont il est si sûr qu’il l’exprime d’une manière atrocement pompeuse, aveugle qu’il est à son didactisme, à son lyrisme grandiloquent, à ses limites.

Au cœur du projet de V/Moore, exprimé dans sa harangue au peuple anglais, il s’agit d’exhorter le peuple à reprendre en main sa destinée. C’est un cri, un appel à la (re)prise du pouvoir politique par un peuple qui en a été dépossédé. J’eus un âge où je trouvais ça romantique. Et ces envies prennent force aujourd’hui dans le monde, d’où l’appropriation du masque de V par les Anonymous.

Vœu pieux. Et certainement puéril. Comme si on demandait aux guerres de cesser, au cancer de disparaitre, à l’amitié de régner.
C’est sans compter sur la loi d’airain de l’oligarchie, partout et toujours, même chez ceux qui précisément luttèrent contre elle et ne firent rien d’autre qu’en remplacer une par une autre.
C’est vouloir croire avec Rousseau ( « Sitôt que le service public cesse d’être la principale affaire des citoyens, et qu’ils aiment mieux servir de leur bourse que de leur personne, l’État est déjà près de sa ruine… Dans un État vraiment libre les citoyens font tout avec leurs bras et rien avec de l’argent. Loin de payer pour s’exempter de leurs devoirs, ils paieraient pour les remplir eux-mêmes. Je suis bien loin des idées communes; je crois les corvées moins contraires à la liberté que les taxes. Mieux l’État est constitué, plus les affaires publiques l’emportent sur les privées dans l’esprit des citoyens. Il y a même beaucoup moins d’affaires privées, parce que la somme du bonheur commun fournissant une portion plus considérable à celui de chaque individu, il lui en reste moins à chercher dans les soins particuliers. Dans une cité bien conduite chacun vole aux assemblées…L’idée des représentants est moderne: elle nous vient du gouvernement féodal, de cet inique et absurde gouvernement dans lequel l’espèce humaine est dégradée, et où le nom d’homme est en déshonneur. Dans les anciennes républiques et même dans les monarchies, jamais le peuple n’eut de représentants; on ne connaissait pas ce mot-là. ») que les citoyens concrets sont des genres de monomaniaques obsédés par l’implication dans les affaires publiques, et qu’il suffit de leur rendre la parole pour qu’ils la prennent, tous, en masse, avec enthousiasme et créativité. Mais les citoyens concrets, ceux que je côtoie en tout cas, ne sont pas passionnés par les affaires publiques. Certains s’y intéressent, certes, comme d’autres à la pèche à la mouche ou au badminton. Mais dans ces conditions, avec seulement un petit nombre de citoyens rousseauistes, impossible de sortir de la représentation, qu’elle soit régulée comme dans les démocraties modernes (qui, je l’admets, auraient besoin d’instances de contrôle bien plus efficaces) ou arbitraire comme dans les dictatures, fussent-elles populaires.

Le rêve de V est, hélas sans doute, une chimère. Et V l’énonce de la manière la plus pompeuse qui soit, soliloquant et déclamant sur un ton qui oscille entre celui du slogan politique et celui, compassé, de ces phrases de pseudo sagesse orientale qu’on peut lire dans les livres de développement personnel pour occidentaux stressés. Demandant l’impossible, il affaiblit son message, d’autant que le ton sur lequel il le fait n’aide guère à lui accorder crédit. Quoique veuille V, Rousseau lui même lui répond par delà les siècles : « S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes ». Il semble que l'homme masqué ne soit pas allé jusqu'à cette page.

V pour Vendetta, Moore, Lloyd

jeudi 9 juin 2016

Judge Dredd : Origines - Wagner - Ezquerra - Secret d'Etat


« Il est la Loi ». Qui, sur ce blog, ne connaît pas cette phrase ?
Inutile de présenter ici Judge Dredd, du moins je l’espère ; le personnage créé en 1977 par Wagner et Esquerra pour 2000 A.D. a atteint la célébrité de ceux qui sont connus même de gens qui ne l’ont jamais lu.

Deux mots au cas où. Futur proche. La Terre a été dévasté par une guerre nucléaire. D’immenses zones irradiées sont devenus des Terres Maudites, abandonnées de tous hormis de parias ou de mutants cannibales. A l’abri de ces enfers terrestres, les Méga-Cités abritent, derrière des murs de protection, ce qui reste de la partie la plus normale de l’Humanité. Divisées en immenses blocs quasi-autonomes, polluées, violentes, surpeuplées à la limite de l’invivable, les Méga-Cités sont gouvernées d’une main de fer par le corps des Juges, une force d’hommes et de femmes incorruptibles – entrainés/conditionnés, dès l’enfance, à l’Académie de la Loi pour n'être plus que leur fonction – qui concentrent entre leurs mains les pouvoirs législatifs, exécutifs, et judiciaires. Les Juges gouvernent, les Juges patrouillent sur leurs motos surpuissantes, les Juges accusent, condamnent, et exécutent sans délai et avec une extrême rigueur. Au sein de ce corps de despotes convaincus d’être éclairés, et dans Mega-City One même, le Judge Dredd est une légende. Archétype du Juge, Dredd est le plus fort, le plus efficace, le plus courageux, un homme incorruptible et dépourvu de toute pitié. Ne dormant que le moins possible, ne quittant jamais son masque facial, Dredd paraît si peu humain qu’il pourrait n’être qu’une personnification du système des Juges. Il est celui qui remplit les missions les plus difficiles, les plus dangereuses, les plus critiques pour la survie de Mega-City One.

Après des centaines d’épisodes du comic, on aurait pu penser que tout était dit sur Dredd et sa Terre. Qu’on connaissait tous les recoins d’un monde aussi terrifiant hors des murs qu’à l’abri de ceux-ci. On pensait tout savoir de la biographie singulière de Dredd, et avoir apprécié jusqu’à plus soif autant la grande aventure à laquelle il convie, à chaque épisode, le lecteur, que l’humour de répétition décalé qu’engendre la vision des actes totalement inempathiques du plus grand des Juges, cet homme si marmoréen qu’il pourrait être une statue animée.

C’était sans compter sur l’arc "Origines", créé en 2006 par les deux auteurs originaux, et traduit aujourd’hui en France dans une belle édition hardbound qu’on doit à Délirium.
"Origines" : une intrusion mutante dans Mega-City One suivie d’une demande de rançon très particulière conduit Dredd à rassembler une petit commando pour aller dans la Terre Maudite à la recherche du secret très bien gardé qui entoure l’origine du monde des Juges.

On y apprend, en progressant dans une histoire à la belle dynamique, la genèse du terrible futur que nous décrit la série. On y voit les évènements qui conduisirent à la guerre, à la création des Méga-Cités, à l’apparition du corps des Juges puis à sa prise de pouvoir sous l’impulsion de son fondateur, le légendaire Juge Fargo. Entre enquête down the memory lane et grande aventure post-apo, "Origines" est un récit exaltant qui réussit le tour de force de satisfaire le désir d’en savoir plus des lecteurs expérimentés sans oublier de prendre par la main les néophytes pour les introduire dans le monde cauchemardesque de Dredd. A savourer au second degré, comme on le fait pour le Starship Troopers d'Heinlein.
C’est aussi très joliment dessiné, et colorisé de manière expressive. Que demander de plus, citoyen ?

Judge Dredd Origines, Wagner, Ezquerra

mercredi 8 juin 2016

Too Like the Lightning - Ada Palmer - Encore un effort pour vivre en utopie


Difficile exercice que la chronique de "Too Like the Lightning", le premier roman d’Ada Palmer. En effet, un des plaisirs du roman vient de l’appropriation lente du contexte, de la découverte, étape par étape, de la personnalité et de la biographie des protagonistes, de la compréhension très progressive, enfin, des tenants et aboutissants de l’histoire ainsi que des enjeux qui s’y expriment. Il est donc essentiel (bien plus que d’habitude) de ne pas spoiler, ce qui implique de rester un peu cryptique.

2454, Terre. Un cambriolage vient d’être commis. Une liste de noms a été dérobée à une « famille ». Des noms importants, des noms qui peuvent changer les rapports de force dans le monde. Une enquête est initiée, conduite par Mycroft Canner (un délinquant purgeant une forme très particulière de peine) et quelques autres aux statuts et objectifs variés. Il apparaît vite que la liste, non contente d’avoir été subtilisée, avait aussi, d’abord, été modifiée. Dans quel but ? Par qui ? Il s’agit, pour les acteurs du roman, de démêler l’affaire, de comprendre qui avait intérêt à cet acte incompréhensible, et d’endiguer les risques que ce forfait fait courir à l’harmonie mondiale.
Parallèlement au vol, et sans rapport apparent, un jeune garçon, membre adoptif de la même « famille », fait montre de pouvoirs qu’il est difficile de qualifier autrement que de magiques. Qui est-il ? Que signifient ses pouvoirs et son existence même ? C’est la deuxième facette du mystère qui habite le monde de Terra Ignota (le nom du cycle dont "Too like the Lightning" n’est que le premier volume).

Ada Palmer voulait créer un monde qui nous soit aussi étranger que le nôtre le serait à un homme de la Renaissance. Objectif atteint. Dans "Too Like the Lightning", tout est étrange : les noms, l’organisation politique, les rapports de force, les formes de famille, les structures sociales, les croyances. Et pourtant, certaines des choses qu’on y voit sont des développements logiques de notre réalité contemporaine. Mais si éloignées de nous qu'elles en deviennent presque impossible à reconnaitre. 350 ans c’est long, les choses ont le temps de beaucoup changer, surtout si une ou deux guerres ont été de la partie. Et, cruelle, Palmer pousse à un niveau rarement atteint le « show, don’t tell » caractéristique d’une partie de la SF moderne. Mais, là où un lecteur expérimenté s’immerge assez facilement dans des technologies imaginaires que leur sophistication rendent difficilement accessibles au néophyte, ici c’est de la société même qu’il s’agit dans son ipséité, infrastructure et superstructure à la fois. Tout est un peu semblable, certes, mais surtout largement différent.

Heureusement qu’il y a Mycroft, racontant et se racontant, n’hésitant pas à s’adresser directement au lecteur, pour le guider pas à pas, avec le maximum d’honnêteté possible, dans cette terra incognita qu’est le monde du XXVème siècle. Mais, même avec l’aide bienveillante de Mycroft, l’immersion est ardue.

Disons simplement, toujours pour ne pas trop spoiler, que les nations ont disparu au profit de quelques Hives (rappelant les Affinités de Wilson, en bien plus vastes et strictement fondées sur l’adhésion volontaire) dotées de leur propre système juridique, que les familles - qu’on appelle maintenant « bash’es » - sont devenus totalement électives, que des relations très complexes (et qui ne se dévoilent que très lentement) unissent Hives et bash’es, qu’un système judiciaire inédit régule la sanction des délits, qu’un système centralisé de voitures volantes permet des déplacements rapides d’un bout à l’autre du monde, que Mars est en cours de terraformation et que la Lune est occupée de manière permanente, que certaines enfants sont « élevés » pour devenir des ordinateurs vivants, que distinctions de genre et discours religieux sont tabous, qu'une forme régulière de psychanalyse métaphysique est obligatoire pour tous les citoyens, que les philosophes des Lumières sont devenus des maitres à penser, que règnent des formes nouvelles de démocratie tant au sein des Hives que pour la gestion globale du monde, que la société du spectacle est plus que jamais hégémonique. Liberté et abondance règnent, dans un monde débarrassé de la plupart des contraintes matérielles et qui a poussé à leur extrême les mécanismes d’individualisation en cours depuis la Renaissance.

Les quelques détails que je viens, bien légèrement, de te donner, ami lecteur, sont à conquérir dans le roman. Et sache qu’il y en a bien d’autres que je n’ai pas abordé ici ; il faut bien que tu travailles un peu toi aussi.
Sache néanmoins que l’utopie post-scarcity que décrit Palmer est aussi un système qui contient nombre d’éléments dystopiques. Tu le découvriras. Sache qu’on y observe les restes bien vivants d’une Nature qui ne veut pas céder à la Culture, que s’y exprime la loi d’airain de l’oligarchie, qu’on y voit les risques que fait peser sur le monde la privatisation du contrôle du bien public mondial par un petit groupe d’individus – nécessairement, inévitablement, porteurs d’un agenda qui leur est propre. On s’y pose aussi la question de la Raison d’Etat, et de la responsabilité du présent face à l’avenir, comme le faisait Hans Jonas dans Le Principe Responsabilité, sa réponse au Principe Espérance d'Ernst Bloch.
Sache enfin, ami lecteur, qu'en ce moment je souffre, tant il est malaisé de décrire "Too Like the Lightning" en te laissant le plaisir de la découverte.

Alors, oui, le roman est complexe. Autant à lire qu’à décrire. Oui, il n’est, tout au moins dans sa première moitié, qu’une introduction ardue au monde dans lequel Palmer veut nous faire pénétrer. Mais, d’une part, il brasse tant d’idées qu’il est d’une très grande richesse (évoquant par ses dialogues le meilleur de Voltaire ou de Sade), et, d’autre part, il devient, quand les éléments du puzzle commence à se mettre en place, véritablement captivant tant par l’énormité des enjeux que par la complexité des personnages et de leur relations.
Alors prends ton courage à deux mains, lecteur, et plonge dans la grande richesse SF philosophique de "Too Like the Lightning". Encore un effort ! Le jeu en vaut la chandelle.

Too Like the Lightning, Ada Palmer

Mika Model - Paolo Bacigalupi - Une nouvelle futée et gratuite


Juste un mot pour signaler qu'on peut lire gratuitement en ligne "Mika Model", une courte nouvelle SF de Paolo 'Fille automate' Bacigalupi.

Dans ce court récit, l'auteur aborde la question de la responsabilité pénale et/ou civile des IA autonomes, une question que les Google Cars rendront bientôt brûlante. A partir d'une histoire de meurtre qui n'en est pas vraiment un tout en en étant un quand même, Bacigalupi soulève une question passionnante à laquelle personne n'a aujourd'hui la réponse, et réussit, par son écriture, à faire s'incarner un bot de plaisir vraiment sensuel sans oublier d'expliquer comment ces androïdes utiliseront sûrement des algorithmes de profilage pour se rendre désirable et surmonter l’obstacle de l'uncanny valley.

Mika Model, Paolo Bacigalupi

mercredi 1 juin 2016

World War Wolves 2 - Istin, Duarte - Un peu d'espoir


Suite, deux ans après son début, de la série World War Wolves avec "Autrefois un homme, aujourd’hui un loup". Pour le contexte, voir la chronique du tome 1. Celle-ci ne sera qu’une suite.

Les fils entamés dans le tome 1 continue de se dérouler.
A Las Crucas, la chasse au lycanthrope infiltré est ouverte, alors que la famille Marshall essaie tant bien que mal de ne pas exploser sous la tension et le danger, et que l’enquête de John, le père de famille en recherche de virilité protectrice, expose ses proches.
A Philadelphie, une bien mauvaise décision militaire a causé un désastre ; heureusement, l’aveugle Jérémy Lester et sa protégée Sarah ont réussi à fuir la ville (de bien mystérieuse façon pour l’instant), avant de découvrir à la dure que les humains normaux, saisis par la pénurie et la peur peuvent être aussi dangereux que les loups.
A Ryker’s Island - le garde-manger lycan - Malcolm, le technicien génial esclave des loups, met au point un plan de fuite audacieux pour lui et les autres prisonniers en profitant de la visite « officielle » de James Raven le chef de la horde. On comprend mieux d'ailleurs dans ce tome 2 comment celui-ci a pu prendre aussi vite le contrôle d'une grande partie du pays.
On découvre aussi de nouveaux personnages dont le rôle n’est pas encore vraiment clair mais qui posent ici leurs premières pierres narratives.

Le tout est rythmé, cohérent, clair. L’histoire avance de manière satisfaisante entre explications amenées et nouvelles zones d’ombre. Les interactions entre personnages sont centrales dans le récit, et aucun de ceux-ci ne laisse le lecteur indifférent. Et, dans ce tome 2, de minces lueurs d'espoir commencent à apparaitre, après la noirceur intense qui caractérisait le début du récit.

Sur le plan de la forme, on apprécie toujours les posts de blog, les articles de journaux, les rapports informatifs. Les dessins - avec quelques planches impressionnantes de loups en action - et le noir et blanc donnent un cachet de série B de bonne qualité à l’ensemble.

La série, telle qu’elle est, n’a pas grand chose à envier à Walking Dead, si ce n’est pour l’instant sa longueur et sa longévité. Espérons qu’il ne faudra pas deux ans de plus pour lire le tome 3.

World War Wolves t2, Autrefois un homme, aujourd’hui un loup, Istin, Duarte