dimanche 29 mai 2016

14-18 Verdun - Le colosse d'ébène - Aux pieds d'argile


"Le colosse d'ébène" est le cinquième tome de la série fleuve 14-18 de Corbeyran et Le Roux. Il est le premier à être un peu décevant.

Février 1916. La bataille de Verdun vient de commencer. Les combattants suivis depuis le tome 1 sont toujours au front et, malchance pour eux, précisément à Verdun. Pris dans des ordres contradictoires, ils sont envoyés à la défense de Douamont, qu'ils évacueront durant l'assaut allemand, juste avant sa capture. Arsène, blessé, laissé en arrière, et qui aurait dû y mourir, est ramené in extremis derrière les lignes par Mamadou, un tirailleur sénégalais qu'il avait pourtant insulté en bon raciste colonial qu'il est.

Deux choses sont bien faites dans ce tome.

D'abord, au début, la lecture de la lettre d'Arsène à Nini, qu'elle lit alors qu'elle vaque à ces activités que les femmes ont récupérées faute d'hommes, permet d'établir un parallèle clair entre les sacrifices des uns et des autres et de montrer que, même si la vie de femmes à l'arrière n'était pas directement menacée, elle était néanmoins profondément bouleversée.

Ensuite, la diversité des réactions des poilus à la présence des tirailleurs sénégalais révèle, même si ce n'est guère original, la perception qu'avait le Français de base du colonialisme et le regard qu'il portait sur les colonisés. On y voit donc le racisme essentialiste d'Arsène, plein de la mission civilisatrice de la France, les objections claires de quelques-uns de ses amis à son discours, et l'indifférence de la plupart.
On voit même - est-ce volontaire ? si oui, c'est bien pensé - la mauvaise humeur d'un des troufions qui se plaint du fait que certains de ses amis prennent la défense de Mamadou alors que personne ne "monte au créneau" pour le défendre lui, alors qu'il a "faim", "froid", des "poux", et des "engelures". On croirait entendre un discours de petit blanc partisan de Trump ou du FN.

Le reste est trop conventionnel pour être passionnant. La bataille de Verdun, décidément, est difficile à montrer, même si ici elle n'est guère plus qu'un décor, de toute façon. Et le mécanisme de tourmenteur humilié par la générosité du tourmenté est un artifice scénaristique facile. Il y a pourtant tant à développer sur ces pauvres diables d'Africains qu'on envoya se faire tuer en France, voire qu'on fit s'entretuer chez eux même, dans une guerre qui ne les concernaient en rien. On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments, c'est une tarte à la crème et c'est pourtant vrai.

Ca reste très joliment dessiné, et, concernant l'histoire, on attend mieux pour la suite.

14-18 t5, Le colosse d'ébène, Corbeyran, Le Roux

mercredi 25 mai 2016

Le fantôme de la Mary Celeste - Valerie Martin


"Le fantôme de la Mary Celeste" est un superbe roman patchwork dont le « personnage central » est un mystère.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 83, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Entre mythe et réalité, la grande romancière Valerie Martin, prix Orange pour Maîtresse, revisite l’histoire d’une des plus célèbres énigmes maritimes : le 4 décembre 1872, la Mary Celeste, un brigantin américain en route vers Gênes, est retrouvé dérivant au large des Açores. À son bord, aucune trace de l’équipage, de son capitaine, Benjamin Briggs, de son épouse et de sa fille qui l’accompagnaient. Pour le jeune écrivain Arthur Conan Doyle, cette disparition est une source d’inspiration inespérée. Pour Violet Petra, médium réputée dans les cercles huppés de Philadelphie, un cauchemar. Et pour le public de l’époque victorienne, obsédé par la mort, un fascinant mystère…
Un navire surgi d’une brume semblable aux ténèbres, un écrivain naissant à la veille de la gloire, l’émergence d’une ferveur spirituelle troublante et inédite : trois trames qui convergent tout au long d’un récit aussi tumultueux que les océans menaçant d’engouffrer la Mary Celeste. Un roman ambitieux sur l’amour, la perte, et les légendes parfois plus fortes que la vérité.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

dimanche 22 mai 2016

Le concile des arbres - Une belle idiote


"Le concile des arbres" est un album de BD one-shot situé dans un XIXème siècle alternatif, mâtiné de fantastique.

Casimir Dupré et Artémis D'harcourt sont deux enquêteurs du Ministère public des affaires privées, familiers du paranormal. Ils sont contactés par le ministre qui leur demande de tirer au clair une étrange affaire de possession probable et de disparitions certaines à l'Hôpital royal pour femmes et enfants. Ils y découvriront un personnel étrange, des enfants visiblement manipulés, et s'engageront avec énergie dans la résolution d'un mystère qui prend ses racines dans un très lointain passé.

Ca sentait bon. Mais non. "Le concile des arbres" est une énorme déception.

En quelques mots, pour ne pas y passer trois jours, l'intrigue est trop simple, trop linéaire, trop facilement prise en main par les deux héros de l"histoire.
Les personnages, principaux comme secondaires, manquent de développement. On ne les approche jamais, leurs motivations sont inconnues, leur relation paraissent factices.
Plus grave, "l'humour" dont l'album est imprégné dégrade fortement l'histoire. A moins d'être très jeune ou légèrement idiot, difficile d'adhérer à des dialogues dans lesquels des entités anciennes et puissantes parlent comme des charretiers ou d’accrocher aux petites blagounettes qui émaillent le récit.
Quant au ping-pong verbal teinté de séduction décalée entre les deux héros, Clair de Lune l'avait déjà fait il y a trente ans. Nihil novi sub sole. Ca peut être plaisant dans une série (pour ceux que ce genre de gimmick amusent), ça n'a guère d’intérêt dans un one-shot où ça n'aura pas le temps de se déployer.

Dommage ! D'autant plus que c'est très joliment dessiné et qu'on aurait adoré avoir une bonne histoire dans ces très beaux décors.

Une fois encore, j'ai l'occasion de me demander ce que valent les "critiques" de certains sites BD qui se comportent plus souvent comme des officines de communication que comme des prescripteurs impartiaux.

Le concile des arbres, Boisserie, Bara

lundi 16 mai 2016

Bitch Planet - DeConnick - Rated R


"Bitch Planet" est un comic de Kelly Sue DeConnick, illustré, entre autres, par Valentine De Landro. Et c’est un putain de bon comic !

Futur indéterminé. Une révolution conservatrice (dont on comprend que les détails ne nous seront donnés que plus tard) a mis en place un régime autoritaire à vocation totalitaire : le Protectorat. Patriarcat poussé à son extrême, le Protectorat vise à « l’harmonie » et à la « communauté » par l’imposition de règles de comportement strictes et détaillées dans tous les domaines de la vie sociale et privée. Pour les rendre effectives, un contrôle social constant, aussi bien formel qu’informel, sanctionne le respect des normes. Le Protectorat s’impose à tous - hommes compris - mais quantité de règles concernent exclusivement les femmes, sommées de correspondre à la vision récréative que les hommes ont d’elles (jusqu’à s’imposer des régimes insensés ou ingérer des vers solitaires pour maigrir), de les satisfaire en toute chose, et de faire montre de la modestie de celles qui savent se tenir à leur place. Les récalcitrantes, les « Non-Conformes » (et les motifs de non-conformité sont innombrables), finissent vite par être expédiées dans l’Etablissement Auxiliaire de Conformité, élégamment surnommé Bitch Planet. On n’en revient en général jamais.
Pendant ce temps, sur Terre, près de femmes domestiquées et à l’abri de ces femmes insoumises que le système considère comme un cancer à éradiquer, les hommes se passionnent pour un sport d’une grande violence, le Duemila, inspiré du Palio. Ces jeux du cirque modernes calment la foule masculine en lui permettant de libérer sans risque ses pulsions agressives ; ensuite, pour ce qui est du repos du « guerrier », il y a les femmes soumises du nouvel ordre social.
Le Protectorat, c’est le Franquisme plus Stepford Wives, ou encore un monde dans lequel la Servante Ecarlate aurait rencontré Rollerball.
Voila pour le cadre.

Quand commence le volume, une nouvelle fournée de prisonnières arrive sur Bitch Planet. Parmi elles - nous en viendrons à bien les connaître - il y a Marian, Penny, Meiko, Kat, et l’athlétique Kamau qui s’impose vite comme le personnage principal, celle par qui la révolte – si révolte il y a - arrivera. Sur la planète carcérale, loin du regard d’une société qui se débarrasse ici de ses « problèmes », entre confinement, inconfort, et brimades, des alliances se lieront, une proposition sera faite (mensongère sûrement, mais à saisir quand même), des violences physiques et psychologiques seront exercées, des gens mourront de mort violente. "Bitch Planet" montre au lecteur ce que peut être le sexisme poussé à son maximum, mais il montre aussi la réaction de femmes victimes d'une oppression systémique qui veulent recouvrer leur dignité or die trying. C’est parlant et efficace, d’autant que dans l’édition française des témoignages féministes concluent l’ouvrage. Mais, au-delà du cas des femmes, c’est la volonté de mettre la différence et/ou le libre arbitre sous l’éteignoir ou, en dernier ressort, de les anéantir qui est montrée ici dans toute sa crudité. L’accusation qui exclut du monde est bien la Non-Conformité (au point que des lectrices US du comic se sont fait tatouer le symbole Non-Conforme irl).

"Bitch Planet" démontre son point de manière aussi intelligente que percutante. Le premier numéro (le TPB regroupe les #1 à 5), est cruel et injuste, y compris dans le contexte du Protectorat. Il met le lecteur dans l’ambiance ; l’histoire sera aussi rude que révoltante. C’est confirmé tout au long du récit, jusqu’à un climax à la fin du tome 5.

Décrivant la violence d’un monde oppressif, y montrant la misère sexuelle autant que la répression qui vise une activité perçue comme potentiellement révolutionnaire, DeConnick joue intelligemment et explicitement des codes de la dystopie (féministe ici) en les mêlant à ceux du film de prison (annonçant même par écrit « l’inévitable scène de douche »). Les personnages, développés, sont très différents les uns des autres, montrant qu’il y a autant de manières d’être non conforme qu’il y a d’individualités. Le scénario offre des développements de belle qualité et en promet d’autres à venir.

Avec son dessinateur, DeConnick use de tous les artifices visuels et scénaristiques tant de la sexploitation que de la blaxploitation, dans une ambiance grindhouse qui lorgne vers le pop art à la Lichtenstein avec sa quadrichromie explicite. Chaque tome se termine par une page très mal imprimée de goodies à acheter comme on en trouvait dans les petits pulps. Ironique à souhait dans l’éventail des produits proposés, cette page est absolument dans le ton graphic dime novel de la série.
Le tout est beau et adapté. La mise en image, très typée et presque sans décor (petit budget), sert à merveille une histoire riche, dense, et captivante. Elle met les personnages au cœur du récit et signale assez que le lieu importe peu, ce sont les actes qui comptent.

Bitch Planet, DeConnick, De Landro

vendredi 13 mai 2016

L'étrangère - Gardner Dozois - Stranger in a strange land


Avenir, date incertaine. L’Humanité a été visitée par une race extraterrestre qui lui a ouvert l’accès au voyage spatial, lui offrant par là même, et en dépit du dégout qu’elle inspire à ses bienfaiteurs et à la plupart des races intelligentes de l’univers, une échappatoire loin d’une planète pollué et surpeuplée.

Sur la planète Lisle, dont le nom originel est Weinunach, vivote une petite communauté d’humains, installés dans l’Enclave, une sorte de comptoir commercial. Joseph Farber, si brillant sur Terre qu’il y fut choisi pour être l’un des rares élus au voyage spatial, a été envoyé sur Weinunach comme artiste « vidéaste ». Mais pour lui c'est dur. Il ne s’intègre pas. Les autres expatriés ne l’apprécient pas plus qu’il ne les apprécie lui-même, et le contact n’est pas plus facile avec la planète et ses habitants.
Qui sont-ils, ces habitants ? Les Cians, le peuple autochtone, est humanoïde, même si un peu différent physiquement des humains, de sorte qu’est imaginable entre membres des deux races une cohabitation amoureuse ou des relations sexuelles. Il est en revanche absolument étranger dans sa façon de mêler un mode de vie médiéval en dépit d’une maitrise extrême de l’ingénierie génétique, une culture, une mythologie et une cosmogonie parfaitement incompréhensibles aux humains – qui d’ailleurs n’en connaissent pas la plus grande partie – et des structures autant sociales que familiales parfaitement obscures aux « invités » extraplanétaires de l’Enclave.

Au début du roman, lors de la cérémonie locale de l’Alàntene, « la Pâque du solstice d’hiver, l’Ouverture-des-Portes-de-Dûn » - un de ces nombreux moments capitaux pour les Cians et hermétiques aux humains - Farber, qui s’ennuie, rencontre Liraun Jé Genawen, qui s’ennuie aussi. Ils tombent amoureux l’un de l’autre. Leur amour va se développer au fil du roman, amenant Farber à se couper de ses frères humains, à s’installer avec Liraun, à l’épouser, à lui faire un enfant (après une nécessaire modification génétique), et à intégrer progressivement la société ciane, sans jamais comprendre pleinement ni sa femme ni son monde d’adoption. Jusqu’à ce qu’il soit trop tard.
"L’étrangère", c’est ça, c’est tout ; et c’est pourtant énorme.

Vous souvenez-vous de Lost in translation ? "L’étrangère" c’est ça puissance 10. Et le lecteur n’est pas plus malin que le malheureux Farber. Dozois raconte une civilisation et une société dont l’étrangeté est absolue. Très détaillé et descriptif (au prix d’une lenteur certaine), "L’étrangère" est un voyage en terre étrangère comme on n’en lit pas tous les jours. La banalité des personnages, le côté apparemment transposable et pourtant, de facto, impossible à transposer de leur histoire et de leur prosaïque quotidien, met en exergue l’étrangeté du monde et celle des mécanismes sociaux auxquels sont confrontés les humains de Weinunach, Farber plus que tous les autres.
Le simple fait pour les humains d’avoir donné un nom humain à la planète montre bien assez comment on tente de faire entrer une réalité autre dans un cadre familier, et comment cette tentative, quelle que soit sa motivation, est toujours vouée à l’échec (cf. Resnick chez qui on observe le même mécanisme). L’autre est d’abord autre, et il faut faire avec tout ce que ça implique.

Avec "L’étrangère", c’est à une plongée profonde dans l’Ailleurs que Dozois convie le lecteur. Il offre ici, avec ce roman, ce que la littérature d’imaginaire a de meilleur.
C’est aussi une réflexion sur l’incompréhension et l’incommunicabilité, tant entre civilisations qu’au sein même d’un couple, sur la part irréductible de jugement à sa propre aune qui met en danger toute forme de relation, et empêche tout vrai contact - Baudelaire en savait quelque chose.
C’est enfin et surtout un beau roman, dont mêmes les défauts finissent par devenir des qualités.

L’étrangère, Gardner Dozois 

L'avis de Nébal

mercredi 11 mai 2016

L'infernale comédie - Mike Resnick - Malheur africain


Mike Resnick est un auteur américain de SF. Né en 1942, il a fréquenté assidûment l’Afrique, le Kenya en particulier. Ce continent lui a inspiré de nombreux romans et nouvelles, dont le Prix Hugo 89 de la meilleure nouvelle courte Kirinyaga, le Prix Hugo 91 de la meilleure nouvelle longue pour La Manamouki, et le Prix Hugo 96 de la meilleure nouvelle longue pour Quand meurent les vieux dieux. Ces trois textes et d’autres sont rassemblées dans le fix-up Kirinyaga.

"L’infernale comédie" est un recueil de trois romans respectivement intitulés Paradis, Purgatoire, et Enfer, écrits en 89 et 93. Resnick y transpose, dans un futur imaginaire et dans l’espace, des Histoires qu’il connaît bien, celles de trois pays d’Afrique : Kenya, Zimbabwe, et Ouganda. Et c’est un livre à lire absolument.

Kenya, Zimbabwe, Ouganda. On peut être assez âgé pour se rappeler avoir entendu ces noms dans l’actualité, avec souvent autant de prégnance qu’aujourd’hui ceux de la Syrie ou de l’Iran. On peut s’y être intéressé à titre privé ou professionnel. Dans un cas comme dans l’autre, Resnick offre un voyage down the memory lane dissimulé sous l’allégorie SF, une occasion de se replonger dans un passé, forgé par la colonisation, en voie d’oubli général.
On peut aussi être moins âgé et n’avoir jamais vraiment étudié ces Histoires nationales (ou non nationales, justement). C’est le cas, on peut le supposer, de l’immense majorité du lectorat potentiel. Dans ce cas, "L’infernale comédie" est le bon moyen d’en apprendre beaucoup sur l’Afrique, les trois pays considérés, et les réalités précoloniales, coloniales, et postcoloniales sur ce continent. De fait, ce livre est un superbe cours d’Histoire qui ne dit pas son nom. Un cours d’Histoire qui fera mouche car il réussira à attirer des lecteurs qui n’auraient jamais pris le temps autrement d’ouvrir un ouvrage de plusieurs centaines de pages consacré aux malheurs de l’Afrique ; alors que c’est précisément ce qu’est cette "Infernale comédie" dont le titre résume bien le contenu.

Je ne vais pas ici résumer longuement les trois romans ni retracer en détail les destins tragiques des trois pays dont Resnick dresse le portrait. D’une part, il serait dommage de spoiler des récits vraiment captivants, d’autre part, il me faudrait des dizaines de pages de texte pour espérer le minimum de précision nécessaire à une suffisante compréhension. Je n’ai pas le temps de les écrire ni vous l’envie de les lire – Wikipédia est ton ami.

Disons seulement alors que Paradis, c’est le Kenya, un pays qui aurait dû/pu être un paradis et qui connut les affres du cycle colonisation/décolonisation. Purgatoire, c’est le Zimbabwe, colonisé aussi, décolonisé aussi, et qui finir par périr de sa politique d’expropriation raciste. Enfer, c’est l’Ouganda, pays martyr dirigé par des dictateurs sanguinaires dont le plus connu restera le terrifiant Idi Amin Dada. Trois mondes découverts puis colonisés par la « République » humaine, une entité politique interstellaire pratiquant la double schizophrénie caractéristique des empires coloniaux, toujours entre bienveillance et domination et souvent dans l’ignorance ou le déni des conséquences. Trois mondes changés pour toujours et pas en mieux par leur rencontre avec l’Humanité.
Disons aussi que, sur le plan de la forme, Paradis est une histoire racontée par Matthew Breen, auteur spécialiste de la planète Peponi, qui rencontre et fait témoigner tous les protagonistes de son Histoire récente, Purgatoire est une chronique des moments marquants de l’évolution politique de Karimon, Enfer se situe ente les deux.

Dans les trois romans, hélas, on voit les premiers humains amoureux de la planète, les premières amitiés sincères, puis la mise en exploitation coloniale, la destruction de la faune sauvage, l’entrée forcée dans une économie monétaire qui fonctionne exclusivement sur le tourisme des réserves et la production minière et agricole. On voit la volonté d’émancipation. On voit les guerres de décolonisation, toujours atroces dans leur dualité terrorisme/répression qui frappe le plus souvent moins là où ce serait justifié que là où c’est le plus facile. On voit les gouvernements défaits par le tribalisme, le népotisme, la prévarication. On voit les mauvaises politiques, locales ou importées, qui appauvrissent une population qu’elles étaient sensées enrichir. On voit les mercenaires et les missionnaires, les salauds et les saints. On voit cet étranger qui intervient toujours et sert d’ennemi facile au dictateur, avant que celui-ci ne passe à l’ennemi intérieur, plus simple à utiliser car plus proche. On voit le jeu des marchands d’armes, immoraux et escrocs à la fois. D'autres choses encore.

"L’infernale comédie" est un livre de grande qualité. Par-delà le jeu, amusant certes, de l’identification des clefs, guère cachées, que contiennent les romans (de Kenyatta à Amin Dada en passant par Arap Moi, Mugabe, Entebbe et tant d’autres), par-delà aussi le style simple et accessible qui rend aisée et agréable la lecture de l’ouvrage, ce qui fait la valeur de "L’infernale comédie", c’est le ton résolument neutre qu’affecte Resnick.

Il raconte la vérité des contextes, des croyances et des intérêts, les enchainements inéluctables, les grandeurs et les bassesses, les atrocités innombrables.
Il montre, en ne faisant que décrire, que l’enfer est pavé de bonnes intentions, et qu’il est tout autant pavé de mauvaises.
Il dépeint des personnages variés, évolutifs, portés par leurs certitudes et ballotés par les circonstances, rarement monolithiques, sauf pour les plus fous d'entre eux.
Il montre que ce sont les peuples, les pauvres gars de base dans les tribus, qui subissent les luttes de pouvoir, les vilénies, les vengeances aveugles autant qu’injustes. Ou les autres, ou les étrangers, ou quiconque peut servir de bouc émissaire.
Il exprime l’outrecuidance des peuples colonisateurs dont les membres, quel que soit leur discours, pensent toujours savoir mieux que les colonisés – on se souviendra de la position ambiguë de Marx sur le sujet, exprimée dans son article de 1853 « Les conséquences futures de la domination britannique aux Indes » par exemple.
Il montre comme Lord Acton que « le pouvoir tend à corrompre, le pouvoir absolu corrompt absolument » et comme Montesquieu que « tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu'à ce qu'il trouve des limites. Qui le dirait! La vertu même a besoin de limites ».
Il n’élude pas la difficulté extrême qu’ont des peuples traditionnels à entrer dans la modernité ; la technologie s’exporte plus facilement que les valeurs ou les systèmes politiques, elle devient parfois même, de ce fait, la cause première des malheurs à venir.
Tout est dit, tout est raconté, tout est, surtout, équilibré et juste.

Si après un tel argumentaire, vous ne lisez pas "L’infernale comédie", alors je ne peux plus rien pour vous. Mais dès que mes escadrons de la mort seront opérationnels, je les enverrai vous chercher.

L’infernale comédie, Mike Resnick

mercredi 4 mai 2016

Dessous - Bones - Que fait Mr Seguin ?


"Dessous, La montagne des morts", de Bones (?!?), est le premier tome d’une trilogie BD fantastique sur fond de Grande Guerre. Il est sensé pouvoir se lire en one-shot. Et il m’a honnêtement très déçu.

Je pensais ne pas le chroniquer pour ne pas ajouter le temps de la chronique à celui, décevant, de la lecture. Mais, je lis ici et là des chroniques positives (dans ce style inénarrable de certains qui font des défauts des demi-qualités ou des points négligeables), et il me semble donc important de fournir aux lecteurs éventuels un autre son de cloche. Charge à eux ensuite de faire à leur guise.

D’abord, sur l’aspect one-shot, il y a une fin certes, mais c’est clairement un tome d’exposition (et où beaucoup de pages servent à exposer bien peu de faits), pas du tout un one-shot. Si c’est utilisé comme argument de vente, c’est fallacieux. Ne pas acheter si on n’a pas l’intention de poursuivre !

D’autre part, l’album en lui-même n’est guère satisfaisant (que ce soit en one-shot ou pas). Voyons pourquoi.

1916, Argonne. En investissant une tranchée allemande silencieuse depuis plusieurs jours, les soldats français tombent sur un charnier dans lequel vivent des monstres – comment les appeler autrement – dont on comprend qu'ils furent des soldats humains, avant d’être « habités » par d’étranges créatures qui les ont transformés et les contrôlent sous l’impulsion centrale d’un genre de Shub-Niggurath (Ïa Ïa la Chèvre Noire aux Mille Chevreaux) souterrain. Chefs allemands et chefs français se demandent si cette « chose » peut être militarisée et l'espèrent fortement. Tous s’activent donc dans ce but, négligeant l’agenda, sûrement différent, d’une entité très ancienne qui - dans quel but inconnu ? - tente les hommes par télépathie.

On est ici entre The Thing et Cthulhu, en plein milieu de la Grande Conflagration. J’aime ces trois univers. J’aurais du apprécier.
Hélas, l’histoire est terriblement simple, atrocement linéaire et prévisible, et nonobstant pas toujours claire dans les enchainements des dialogues ou des actions. Les personnages ne sont pas plus épais que du papier à cigarette. Quant à la Grande Guerre, elle est un décor, et guère plus.
Les dessins ne sont pas plaisants (sauf à considérer que, dès que c’est sombre ça évoque 14-18 et/ou le fantastique), et surtout leur imprécision, pour les visages en particulier, ne contribuent pas la clarté du récit. Et je ne parle pas des pages entières de dialogues en allemand non traduit.
Sur la Grande Guerre, il y a bien mieux à lire, notamment en BD. On en trouvera en suivant le tag 14-18 en bas de cette chronique.

Dessous, La montagne des morts, Bones

dimanche 1 mai 2016

Le poids du coeur - Rosa Montero - De trop ?


"Le poids du cœur" est la « suite » du très bon Des larmes sous la pluie. On y retrouve la réplicante de combat démobilisée Bruna Husky dans le monde en complète déliquescence de notre avenir, la Terre du XXIIème siècle.

Pour le background, on peut aller lire la chronique du premier roman.

Dans "Le poids du cœur", Bruna Husky vit toujours le drame existentiel d’une vie programmée pour arriver à son terme à une date déterminée. Au début du roman, elle rentre d’une mission en Zone Zéro, l’un de ces lieux géographiques à la pollution extrême dans lesquels vivent les très pauvres qui ne peuvent pas payer le taxe qui garantit un peu d’air pur aux habitants des autres zones. Ceintes d’enceintes pensées pour être transparentes, elles enferment dehors ceux dont le système et l’Etat mondial se désintéressent. Leur vie y est, on peut l’imaginer, dure et brève. C’est donc au milieu d’une quasi émeute provoquée par une poussée des relégués de la Zone Zéro que Bruna rejoint sa zone « protégée ». Emue par le sort d’une petite fille que les forces de l’ordre repousse, elle la prend sous son aile et la ramène de son côté, au prix de quelques brimades policières. Elle découvre alors que la petite fille a été gravement irradiée, ce qui est normalement impossible dans un monde d’où le nucléaire a été banni. Et il semble qu’on cherche à cacher cet état de fait. Parallèlement, Bruna est engagée par une femme riche qui se plaint d’un cambriolage surprenant. Les deux affaires se rejoindront vite et entraineront Bruna dans l’espace d’abord et jusqu’au bout du monde ensuite.

"Le poids du cœur" est simultanément un roman agréable à lire et une suite assez décevante.

Agréable à lire car le rythme est rapide, l’enquête intrigante, le contexte dépaysant. De plus, le personnage de Bruna peut émouvoir, et l’ambiance dystopique accrocher, tant la dystopie semble être aujourd’hui la forme ultime de la clairvoyance.

Assez décevant pour plusieurs raisons.

D’abord, l’effet de surprise et de découverte est passé. C’était inévitable mais c’est très visible ici. Le compte à rebours explicite de Bruna sur son temps de vie restant – du fait de sa répétition sur deux volumes - sonne maintenant comme un gimmick plus que comme le mantra existentiel qu’il était dans Des larmes sous la pluie. De plus, la volonté de renouvellement pousse à la surenchère avec une station spatiale indépendante dont l'organisation sociale est largement incroyable.

Ensuite, l’enquête repose en grande partie sur une coïncidence et ce n’est jamais de bon augure narrativement parlant.

De plus, les parties sentimentales ou sexuelles sont plutôt mal écrites. Les passages où Bruna (ou son double) sort, en chasse, sans culotte sont plus hilarantes qu’émouvantes ce qui n’était pas l’effet recherché.

Enfin, Montero se fait ici trop ouvertement métaphorique, ce qu’évitent la plupart des auteurs SF qui veulent écrire de la prospective, et affaiblit de facto son rôle de créatrice d’univers. Entre des réfugiés repoussés par la force derrière un mur à l’écart du « paradis » européen, une poussée à la Melilla (n'oublions pas que Montero est espagnole), un capitalisme qui vend jusqu’à l’air, des organisations étatiques corrompues, des entreprises tricheuses mises à jour par une version réplicante de « lanceur d’alerte », un péril nucléaire entre accumulation des déchets et dissémination incontrôlée, des guerres nationalistes aux marches d’un Etat global bien peu démocratique, sans oublier des réplicants qui, s’ils obtiennent des droits civiques après leurs deux années de service obligatoire, doivent avec difficulté trouver des moyens de survivre dans un monde qui n’a plus besoin d’eux et sont de surcroit des êtres à durée déterminée comme il y des contrats à durée déterminée, lire Montero revient non pas à imaginer et à s’extraire mais bien à visiter notre monde (et singulièrement notre Europe) auquel on aurait mis un faux nez, et à le faire d’une manière bien convenue qui plus est. Parfois l’auteur réussit à dissimuler ce qu’il décrit derrière le masque de la métaphore, ici ce n’est pas le cas. La faute au style peut-être, ou à une volonté excessive de dénoncer. Tout est transparent, évident. Notre monde parasite celui de Bruna Husky et nous empêche de jamais y entrer vraiment. Dommage, d'autant qu'un contexte imposé au forceps au lecteur conduit l'auteur à négliger un peu son histoire.

Le poids du cœur, Rosa Montero

L'avis de Lhisbei et de Yogo