mercredi 30 mars 2016

Blackass - Igoni Barrett - Une métamorphose nigériane


"Blackass" est le premier roman de l’écrivain nigérian Adrian Igoni Barrett. Sur les traces du Kafka de La métamorphose, il raconte l’histoire de Furo, un jeune habitant de Lagos, au chômage, qui découvre, le matin de son entretien d’embauche, qu’il est devenu blanc. A l’exception de son cul qui, lui, est resté noir. Commence alors pour Furo la nouvelle vie que lui offre son inédite couleur de peau, entre oubli volontaire et forcené de ses racines et difficulté à tourner la page de ses origines.

"Blackass" est certainement un roman très intéressant d’un point de vue anthropologique. Pour qui ne connaît pas Lagos, ou l’Afrique, "Blackass" est une plongée en profondeur et à la première personne dans une société où codes et coutumes sont radicalement différents.

On voit d’abord comment la nouvelle couleur de peau de Furo lui ouvre les portes d’un avenir bien plus radieux que ne le permettait l'ancienne ; si radieux qu’il veut, tout de suite, oublier qu’il a été noir, au point de couper avec sa famille et de disparaître sous une fausse identité. Le chômeur noir Furo, devenu blanc, est, sans effort aucun, recruté sur un poste de directeur marketing par un éditeur de livres professionnels (pourtant noir lui-même), alors qu’il postulait pour être représentant, et se retrouve nanti d’un salaire confortable et d’une voiture avec chauffeur. Il se fait aussi très vite une amie/amante. Le nouveau Furo obtient donc comme par miracle un emploi, des revenus élevés, une voiture, une femme, un statut ; une ascension sociale qui n’est pas prête de s’arrêter car on lui propose régulièrement de le débaucher.
Il est, certes, sans cesse dévisagé par les habitants de Lagos, mais réalise vite que son nouvel état est très avantageux. Il expérimente, au fil du roman, le respect ostensible et irrationnel que reçoivent les hommes blancs dans un pays comme le Nigéria, un respect qui assure emploi bien payé, passe-droits, et vie agréable. Il côtoie - de vraiment près - le monde de ces femmes nigérianes mariées à des blancs expatriés et au confort qui va avec. Il entend la révérence qu’exprime son chauffeur devant un monde blanc dans lequel les droits de l’homme protègent les individus (même noirs), et comment les Africains jouent de cet état de fait autant qu’ils le valorisent. Il voit aussi comment les femmes africaines se tartinent de crème pour blanchir leur peau et se rendre ainsi plus séduisantes.

Dans "Blackass", on visite aussi Lagos, une grande ville africaine, tentaculaire et dangereuse, peu métissée, et très inégalitaire. Les ethnies y ont une conscience très claire de leur existence, la corruption y est omniprésente, les résidences aisées y sont gardées, ceux qui peuvent se les payer ont leur propre réservoir d’eau et leur propre générateur électrique (on n’est jamais trop prudent, les coupures sont quasi quotidiennes). Les belles femmes y sont des Sugar Babies que des Sugar Daddies entretiennent, en dépit de leur état d’hommes mariés par ailleurs. Les entrepreneurs qui veulent s’élever y sont ruinés par l’incurie des services publics et les inévitables pots de vins, à moins d’être proches d’un homme de pouvoir auquel cas tout devient simple. Les vraies stars y sont les DJ radio, et Fela, que tous écoutent sur les postes à pile pendant les pannes d’électricité.

Tout ceci est vu, et bien vu, par les yeux de Furo qui entraine le lecteur à sa suite et lui fait découvrir la ville et ses contrastes. Lieu étrange pour un Européen. Eclairant donc par là-même.
Mais du point de vue romanesque, je suis resté sur ma faim. Furo, en ethnotraitre laissant sa famille dans l’angoisse de sa disparition n’est guère sympathique, d’autant qu’il utilise sans cesse les autres qu’ils croisent (certes, autant qu’eux-mêmes l’utilisent). Mais surtout, il manque du ressort au roman. Ca n’est jamais très drôle, jamais très intrigant, jamais très émouvant. Furo se laisse porter par la vague, et ses rares vrais efforts ne portent que sur l’obtention de nouveaux papiers et les tentatives de blanchiment de ses fesses. C’est peu.
De plus, Igoni Barrett, qui se met en scène dans le roman, se perd un peu dans une intrigue secondaire de changement d’identité sexuelle qui n’apporte rien au récit mis à part un questionnement secondaire, mais peu développé, sur les questions d’identité et l’impossibilité qu’il y a à en changer complètement.

A lire donc pour la connaissance d’un monde différent plus que pour l’histoire elle-même. Je suis convaincu qu’un lecteur africain y trouvera matière à réflexion ou à ironie ; je n’ai pas cette chance.

Blackass, Adrian Igoni Barrett

mardi 29 mars 2016

Interview : Al "Crashing Heaven" Robertson, the puppeteer


Al Robertson est l'auteur de Crashing Heaven, roman que j'ai beaucoup apprécié à la fin de l'année 2015. Ce francophone et francophile a très aimablement accepté de répondre à Quoi de Neuf, parallèlement aux dernières révisions de la suite de Crashing Heaven, Waking Hell, prévu pour octobre. Vivement !
C'est parti pour l'itw la plus référencée que j'ai jamais faite. Si vous chercher des idées de livres ou de films, cette itw est faite pour vous. Enjoy !

Bonjour Al et merci pour ton temps.
Pour commencer, peux-tu te présenter aux lecteurs français ?


Merci, c’est très agréable d’être ici. Et, bonjour, je suis Al Robertson. Je suis un écrivain britannique de SF qui vit et travaille à Brighton. Je prends un plaisir tout spécial à être sur un site français car j’ai grandi en France et ai vécu près de Paris jusqu’à l’âge de six ans. J’y reviens régulièrement depuis.

Peux-tu nous parler de tes activités d’écrivain avant Crashing Heaven ?
J’écris depuis longtemps. Le premier livre que j’ai écrit était une aventure de Zorro, j’avais six ans. En grandissant je me suis mis à écrire beaucoup de poésie, puis j’ai travaillé dans l’écriture de scénarios pour diverses sociétés de production londoniennes.

Mais un jour, j’ai réalisé que ce qui m’excitait vraiment, chaque mois, était de récupérer et de dévorer les derniers numéros « d’Interzone » ou de « Third Alternative » (devenu « Black Static »). J’ai eu envie d’écrire quelques histoires pour eux, et tout s’est enchainé.

J’ai alors passé dix ans à écrire des nouvelles (publiées) – surtout de la fantasy et de l’horreur - avant que Crashing Heaven ne sorte. Certaines d’entre elles sont sur mon site (http://www.allumination.co.uk/read-a-story/) si vous voulez les regarder.

Il y a aussi un roman non publié qui ne verra jamais la lumière du jour. Ca raconte ce qui se passerait si un lieu ressemblant un peu à Narnia avait d’immenses réserves de pétrole et si quelqu’un ressemblant un peu à George W. Bush ou à Tony Blair les découvrait. Bien sûr, nous avons envahi le royaume magique et y avons tout détruit.

Oh, je suis aussi rédacteur corporate et stratégiste de com depuis dix ans environ. J’ai travaillé avec toutes sortes de firmes, écrivant pour elle dans tous les genres imaginables !

Peux-tu nous parler de ton amour de la SF ? Quels sont tes auteurs préférés ? Quels sont les autres genres que tu aimes ?

J’ai toujours été à fond dans la SF. Je me souviens de regarder « Cosmos 1999 » et « Le Prisonnier » (moi aussi, ndt) en français quand j’avais quatre ou cinq ans – ça m’époustouflait. En partie parce que l’imagerie y était impressionnante, en partie aussi parce que je ne comprenais pas vraiment ce qui se passait. Alors, j’ai commencé à inventer des histoires qui m’expliquaient le tout – je pense que c’est l’un des déclencheurs de mon activité d’écrivain.

Plus tard, mes grandes influences furent les écrivains de la New Wave britannique – Moorcock, Ballard, Harrison. Moorcock a été une présence constante. Son œuvre, outre qu’elle est incroyablement fun à lire, est une leçon énorme et presque infinie sur les possibilités de l’écriture de genre, particulièrement comme satire. Ballard m’a toujours semblé si étrange – il y a quelque chose de clinique dans son écriture, ses textes semblent souvent être des analyses très fines plutôt que de la fiction pure. Je pense que ses expériences à Shanghai  pendant la guerre l’ont emmené bien au-delà de nos visions traditionnelles de l’humain et de la société, et qu’il n’en est jamais revenu. Pour Harrison, son appréhension de la manière dont l’irréel peut refléter et commenter la réalité (dans la mesure où nous pouvons appréhender ce concept glissant) est une source d’inspiration sans fin.

Et puis il y a Lovecraft, une grande obsession de mon adolescence. En vieillissant j’ai réalisé à quel point il pouvait être problématique – mais ce que j’ai toujours aimé chez lui c’est la manière dont il est absolument un écrivain de SF, mais un écrivain littéralement horrifié par ce qui excite d’habitude ses confrères. Des Aliens ? NOOON ! De nouvelles planètes, des dimensions à explorer ? JE DEVIENS FOU ! De vastes golfes de temps interstellaire ? LA VIE EST INSENSEE !! Des voyages temporels ? AAAARRGGH !!! Etc. C’est aussi un auteur très nostalgique mais sa nostalgie est tragique. Tous ces personnages réactionnaires dont on sent qu’il aimerait tant faire partie – tous ces historiens et académiciens refoulés de Nouvelle-Angleterre – apparaissent dans ses histoires comme les plus éloignés de la vraie nature de l’univers.


Oh, il y a aussi Iain Sinclair – j’ai commencé à le lire à peu près à la même époque que Lovecraft. Un écrivain remarquable, j’y suis revenu régulièrement au fil des années. En partie pour sa manière de mixer une imagination délirante nourrie au pulp avec un esprit critique très fin et un style brillant, en partie pour sa façon de guider consciemment et généreusement ses lecteurs vers de nombreux écrivains et réalisateurs. J’ai le sentiment qu’une partie de lui est passée dans les premières œuvres de China Miéville. Le sens du weird de China a été très important pour moi. J’y ai d’abord réagi en allant passer une nuit de cabaret dans un bar de Brixton mais il a été aussi une grande influence pour moi, sur la manière dont je pense le genre en général.

Puis, la poésie a toujours été une présence importante. En partie en ce que ça se rapproche parfois du genre – des poèmes comme le « Goblin Market » de Christina Rossetti, le « Christabel » de Coleridge, ou le « The City of Dreadful Night » de James Thompson m’ont tous hantés pendant des années – et en partie car ça montre comment on peut raconter des histoires non réalistes qui inspirent de profondes résonances. J’ai aussi été plongé dans William Blake pendant un temps. Son inventivité mythologique incroyablement puissante et profondément sophistiquée est un antidote souverain à une tradition réaliste qui considère que seule une transcription littérale de la réalité est à même d’avoir une valeur esthétique.

J’ai beaucoup appris aussi des trépidants romans épiques du 19ème siècle. Ils sont magnifiques. Ils contiennent tant de choses et les disent avec une verve si féroce et si irrépressible. Les Sœurs Brontë, Dickens, Balzac, Zola, tous les auteurs essentiels. Balzac en particulier – la « Comédie Humaine » est une grande leçon sur la manière d’écrire de nombreux livres situés dans le même monde, en les faisant se croiser d’une façon aussi complexe que fascinante.


Crashing Heaven, ton premier roman, est sorti en juin 2015 chez Gollancz. Comment as-tu trouvé ton éditeur ?

Par mon agent, Susan Armstrong de Conville et Walsh. J’ai signé avec elle en 2012, puis j’ai passé environ un an à réécrire « Crashing Heaven » à partir de ses remarques. Nous avons proposé CH aux enchères en 2013, et Simon Spanton de Gollancz a fait une offre préliminaire. J’ai été très satisfait car je suis un très grand fan ! J’ai donc signé et voilà.

Parlons de CH. Quel est l’histoire du roman ?  Quelles sont les factions qui s’y affrontent ? Quels sont les enjeux ?

« Crashing Heaven » est l’histoire de Jack Forster, un comptable de l’avenir, et de son sidekick Hugo Fist, une IA militaire à toute épreuve qui se manifeste sous la forme d’un pantin de ventriloque virtuel. Au début du livre, ils reviennent chez eux sur Station, une station spatiale géante en orbite autour de la Terre, et où vit maintenant l’essentiel de l’humanité. Jack et Fist reviennent d'une guerre menée contre les IA rebelles de la Totalité pour le compte du Panthéon, un groupe de corporations sentientes qui sont adorées comme des dieux.

Dès leur retour, l’un des membres du Panthéon commence à persécuter Jack et Fist, ils doivent donc comprendre pourquoi et régler le problème. Mais ça tombe vraiment très mal car leurs objectifs à ce moment-là sont bien plus terre à terre. Jack veut retrouver Andréa, le grand amour de sa vie mystérieusement disparue, pour se réconcilier avec elle, et Fist veut devenir un « vrai garçon ». En effet, un très ennuyeux vide juridique sur les licences de logiciels donne à Fist le droit d’hériter du corps de Jack dans deux mois environ, effaçant l’esprit de celui-ci dans le processus. Alors sa priorité est que Jack ne mette pas en danger son futur corps.

CH se passe après une guerre d’IA qui a détruit la Terre. Peux-tu nous donner quelques détails ? Que verrions-nous sur Terre si nous y étions ?

Et bien, tu pourras voir ça dans le prochain livre « Waking Hell » ! Il sort en octobre. Je ne peux pas en parler sans spoiler donc je préfère ne pas le faire.

Le personnage fort dans CH est l’IA Hugo Fist. Peux-tu le décrire ? D’où sort un personnage aussi étrange ?

Fist est une poupée de ventriloque virtuelle psychotique ; et il m’a pris complètement par surprise. Quand je travaillais sur le livre, je voyais la relation entre Jack/Fist comme une forme de relation Faust/Méphistophélès. Jack devait être en gros ce qu’il est dans le livre, et Fist devait être une silhouette sombre, inquiétante, un genre de familier démoniaque digital. Mais quand j’ai commencé à l’écrire, il s’est imposé dans le livre comme une poupée de ventriloque. La scène dans laquelle le lecteur le rencontre pour la première fois est aussi celle où je l’ai rencontré moi-même. Ca a été une surprise.


Naturellement, il a des origines assez claires en terme d’inspiration. J’ai toujours aimé les films de poupées de ventriloque possédées – un de mes préférés est le film d’horreur à sketches des 40’s « Dead of Night » (Au cœur de la nuit) dans lequel nous voyons la poupée Hugo Fitch, une très maléfique petite présence. Il m’a beaucoup influencé. Il y a beaucoup de Jan Svankmajer aussi. Son « Faust » est très inspirant – partiellement comme recréation du mythe de Faust, partiellement pour son aspect visuel, et partiellement pour la manière dont il montre les interactions entre humains et poupées.

Et puis il y a ce film que je n’ai vu qu’alors que le livre était presque fini, « Her Master’s Voice » de Nina Conti. Conti est une magnifique ventriloque qui, à un moment, a eu envie de tout arrêter. Au moment où elle allait l’annoncer à son mentor, Ken Campbell, celui-ci mourut tragiquement. A l’ouverture de son testament, on découvrit qu’il lui laissait toutes ses poupées et qu’il faisait d’elle son héritière en ventriloquie. Le film raconte comment elle géra tous ces bouleversements. C’est extrêmement drôle, effrayant par moments, et – c’est l’essentiel – profondément émouvant. Voir ce film m’a confirmé de manière éclatante la force du lien humain/poupée, tant dans la fiction que dans la vraie vie.

Dans CH, il y a aussi Jack, le pacifiste. Que pouvons-nous apprendre de sa désertion en temps de guerre ?

Ce que tu veux y mettre ! Avoir écrit une très grosse satire fantasy de la Guerre du golfe m’a appris que personne n’aime être la cible des critiques. Je ne pense pas que la fiction soit là pour tirer des conclusions à ta place, je pense qu’elle est là pour créer un champ ouvert dans lequel tu pourras réfléchir à certaines situations et possibilités par toi-même. Une bonne fiction est assez définie pour suggérer certaines pistes de réflexion et assez ouverte pour te laisser faire ce que tu veux avec elle. Alors, vraiment, le sens que tu veux donner à la désertion de Jack est le bon pour moi.

Jack était comptable avant la guerre, puis il devint enquêteur. Avais-tu Eliott Ness à l’esprit quand tu as créé le personnage ?

Pas du tout. De fait je n’ai jamais vu Les Incorruptibles et je n’ai jamais creusé beaucoup dans l’histoire des gangsters. Mais si toi, en tant que lecteur, trouve des résonances entre ces deux histoires, ça me va parfaitement. C’est le boulot du livre – emmener le lecteur dans des directions qu’ils fixent eux-mêmes.

L’aspect comptable dans le livre vient en fait de mon expérience du monde des affaires et du sentiment que j’ai que les comptables sont les maitres secrets de l’univers. Etre capable de lire les comptes d’une firme est un pouvoir immense – ça te donne une telle vue d’ensemble de la manière dont une compagnie fonctionne, de ce qu’elle fait bien et de ce qu’elle fait mal…

La fascination récente pour la manière dont les firmes échappent à l’impôt est une manifestation très intéressante de ce phénomène. C’est de la comptabilité militante pure – des gens décortiquent les flux monétaires internes et externes, comprennent leurs implications sociales et politiques, et agissent à partir de là.

Peux-tu nous décrire la paire Fist/Jack ? Comment évolue-t-elle au fil de l’histoire ?

Je ne voudrais encore pas spoiler ici ; j’espère juste que leur relation évolue d’une manière à la fois intéressante, imprévisible, cohérente et réaliste.

Il y a un beau personnage dans CH, c’est Andréa, la chanteuse de jazz. Avais-tu un modèle en tête pour elle ?

Plusieurs ! Elle est une combinaison de plusieurs personnes. Tout d’abord, il y a la musicienne – dans mon esprit elle était un mix de Rachel Goswell (de Slowdive, en particulier sur leur dernier album « Pygmalion »), de Bilinda Butcher (My Bloody Valentine), Lana Del Rey et Jesca Hoop. J’y mets aussi toutes celles qui ont chanté dans les films de David Lynch (le triangle amoureux évoque en effet celui de Bleu Velvet, ndt), avec la BO de Miles Davis sur « Ascenseur pour l’échafaud ».

Ses films (voir le roman, ndt) sont très inspirés par Stan Brakhage – la manière dont il explore la mémoire et la perception fut d’une grande aide pour moi quand j’écrivais et que je cherchais à comprendre Andréa. Il y a aussi un peu de Proust ici – j’étais en train de le lire quand je faisais les deux dernières grosses modifications du livre.

Oh, et depuis que j’écrivais le livre j’écoute beaucoup Holly Herndon. C’est une musicienne remarquable. Je pense qu’Andréa serait fascinée par son travail, elles ont beaucoup en commun.

Bien sûr, je peux me tromper. Ta version d’Andréa est aussi valable que la mienne si ce n’est plus.


Dans CH, presque tout est virtuel et doit être payé à la durée. Pourtant l’Internet aujourd’hui est largement gratuit ou all-included. Penses-tu vraiment que cela changera à l’avenir ? Penses-tu qu’un monde de réalité augmentée permanente est proche ?

Je ne suis pas d’accord avec toi. Je pense que très peu est gratuit sur le Net, nous payons en données personnelles. Simplement, nous ne comprenons pas la vraie valeur de ces données et nous n’avons aucun moyen, en tant qu’individus, d’accéder à cette valeur. Mais les géants du Net, eux, savent très bien le faire.

Plus généralement, alors que j’écrivais et réécrivais le livre, plusieurs compagnies de logiciels et de contenus tentaient d’aller vers un modèle d’abonnement remplaçant le modèle d’achat. Adobe a mis Photoshop dans le Cloud, Microsoft a lancé Office365, etc.

Des firmes comme Netflix ou Spotify font la même chose. Tu n’achètes plus un morceau de musique, un film, ou toute autre chose en en devenant propriétaire, tu t’abonnes à un service et profites de l’offre de ce service. Ou tu t’abonnes à Amazon Prime et tu paies un droit de location.

Pour le moment, ces services sont l’exception plus que la règle. Ils ont des concurrents hors-abonnements. Je peux encore aller acheter un DVD par exemple et éviter Netflix, Amazon, et les autres. Mais quand cette sorte de concurrence n’existera plus, quand la seule possibilité sera de louer des services, alors la logique commerciale dit que ces firmes tireront avantage de leur domination du marché. Et que nous nous retrouverons à payer bien plus pour bien moins.

Incidemment, dans ce contexte, il est à la fois intéressant et un peu inquiétant de voir se développer des technologies comme les blockchains, les smart contracts, et l’Internet of things. D’un côté, cela crée des possibilités vraiment utopiques, de l’autre, prises ensemble, ces technologies permettent de superviser, de contrôler et donc de rendre plus monétisable l’usage de tout type de produit. Un futur dans lequel nous paierions un droit logiciel pour utiliser notre bouilloire, puis un droit d’utilisation de notre mug basé sur la propriété intellectuelle du design de l’objet, est plus proche et plus facile à mettre en œuvre que nous ne le pensons.


Dans CH les inégalités sont énormes à bord de Station. Ne crois-tu pas que nous allons plutôt vers un futur post-rareté tel que le décrit Banks dans la Culture ?

Encore une fois, j’essaie de refléter plutôt que de prédire. De fait, je vois Crashing Heaven comme réaliste ou documentaire plutôt que comme prédictif. Donc, de ce point de vue, nous vivons dans un monde très inégalitaire et je voulais refléter cet aspect dans le livre.

Pour moi la Culture est une société profondément utopique, particulièrement en ceci qu’y est complètement éludée la question de savoir comment on y est arrivé en venant de nos économies de concentration forte du pouvoir et de la richesse. Personne n’abandonne jamais cette sorte de pouvoir ou de richesse sans qu’il y ait combat, ou sans une déstabilisation profonde imposée de l’extérieur.

Ce type de bouleversement peut amener de très bonnes choses, mais pas sans une grande quantité de trauma pour ceux qui le vivent. La Culture est merveilleuse et je voudrais y vivre, mais survivre à la phase de transition vers elle pourrait s'avérer problématique.

Dans CH le monde est principalement contractuel comme chez Ayn Rand ou dans le Beggars in Spain de Nancy Kress. Que penses-tu de ce type de monde ? Le penses-tu proche ?

Je pense avoir répondu au-dessus.

Peux-tu nous parler des « dieux » qui gouvernent la Station ? D’où viennent leurs noms ? Quels sont leurs pouvoirs ?

Leurs noms sont très divers. Certains communiquent un sens évident, d’autres sont purement aléatoires. J’ai regardé comment les firmes sont nommées ici et maintenant et tenté de refléter ça. Certaines – Virgin par exemple – communiquent un sens très spécifique d’une manière évocatrice. D’autres, comme Samsung, n’ont pas de sens intrinsèque. Notre compréhension de celles-ci vient de leurs actions.

En ce qui concerne leurs actes, chacun a un domaine d’influence presque exclusif, Kingdom par exemple se charge de l’infrastructure physique, East des médias, Grey de l’efficience et de la stratégie corporate, etc. Mais essentiellement, comme toutes les marques, elles véhiculent une combinaison de pouvoir pratique et émotionnel.

Du point de vue pratique, elles te vendent des choses ou te fournissent des services qui ont une utilité. Du point de vue émotionnel, elles te renvoient une certaine image de toi quand tu acquiers ces produits. Ce qu’elles cherchent c’est à extraire du profit de leur relation avec toi, donc elles s’assurent de te donner moins que tu ne leur donnes. C’est la force de leur image de marque de faire que tu vives bien cette situation déséquilibrée (voir Apple, ndt).

Dans CH les puissances sont manipulatrices et menteuses. Est-ce ainsi que tu vois nos politiques ? Ou penses-tu que des IA politiques seront structurellement manipulatrices ?

Dans les mondes politiques que je connais le mieux – britannique et américain - certainement oui. David Cameron, par exemple, est un politicien de carrière. Le seul vrai métier qu’il ait fait avant est Directeur des Affaires Corporate pour la société de média Carlton Communications. De fait il était leur directeur des relations publiques, son boulot était de gérer la perception que le public avait de sa compagnie et de présenter son point de vue au monde. J’ai le sentiment que c’est toujours ce qu’il fait comme chef du Parti Conservateur. Il paraît focalisé sur la tactique, plus intéressé à vendre des politiques publiques consécutives qu’à mettre en œuvre une grande vision pour la Grande Bretagne. Et bien que ces politiques soient souvent brutales et néfastes, elles sont rarement vues comme telles par ceux qui les votent, que ce soit les MP’s ou le public en général. C’est une preuve éclatante d'un management de la perception réussi.

En ce qui concerne les IA politiciennes, c’est une question intéressante ! Ca dépend de la manière dont elle seraient codées. Il est très facile de considérer notre version actuelle des technologies digitales, fondamentalement manipulatrices et extractives, comme la seule possible. En fait, elle est le résultat d’une série de choix et d’hypothèses sur la façon dont nous voulons qu’elle fonctionne. D’autres choix et hypothèses permettraient de bâtir d’autres types d’IA.

Il y a une guerre préventive avant le début de CH. N’aurons-nous rien appris de la War on Terror sur Terre ?

Hélas, je ne pense pas. L’Histoire commence toujours par se répéter comme une tragédie, puis comme une comédie, enfin comme une nouveauté, relançant alors le cycle. C’est ce qu’elle fait depuis longtemps et on ne prévoit pas que ça s’arrête.

Dans CH les morts continuent de communiquer virtuellement avec leurs proches. Penses-tu que de telles apps apparaitront prochainement ? Si oui, comment crois-tu qu’elles changeront notre monde et nos vies ?

Elles existent déjà, mais ne semblent pas très efficaces. Un site appelé Eter9 par exemple propose d’apprendre à te connaître à travers ton monde social numérique, puis d’imiter ta voix et de commencer à interagir avec le monde à ta place. Il continuera à le faire après ta mort. il y a quelques temps, Eternity offrait un service très fetch-like (le service du roman, ndt), mais ça n’a pas pris et le site a fermé. Perpetu t’aide à manager ta présence en ligne après ta mort. Etc.

De plus, les morts continuent d’exister d’une manière inédite. Facebook m’a déjà demandé de souhaiter leur anniversaire à des amis morts, et j’ai de temps en temps des updates venant de leur compte car des amis leur laissent des messages ou que leur famille poste pour eux.

Plus globalement, la combinaison de technologie digitale (les photos ne s’effacent plus) et des capacités de stockage sur Internet ont rendu le passé plus présent et persistant que jamais. Du coup, les morts survivent plus qu'avant dans nos mémoires, ce qui changent notre relation avec eux.

C’est à la fois une bonne et une mauvaise chose imho. D’un côté, j’apprécie énormément que le passé soit plus présent dans ma vie. Il s’y trouve tant de bonnes choses ! De l’autre côté, cela rend l’oubli de traumas passés plus compliqué – la décision récente de FB d’envoyer dans la face des gens des images de leur passé semble avoir posé un certain nombre de problèmes. Je crains aussi des formes de stase induite. L’oubli de l’ancien permet de faire place au nouveau. S’il persiste trop, il peut obstruer.


« Waking Hell », le prochain livre, a une fetch (un sim de personne morte, ndt) comme héroïne et il traite beaucoup des pour et contre de l’existence fetch, de la manière dont évoluera la société fetch, de la manière dont les morts interagiront entre eux, etc. Je pense qu’il sera très complexe.

As-tu été influencé par les « Ames mortes » de Gogol ?

Pas vraiment. Je l’ai lu il y a des années mais je n’ai jamais vraiment accroché, ce qui est bien dommage car j’adore les nouvelles de Gogol. Je devrais peut-être réessayer.

Les livres russes qui m’ont appris quelque chose sont « Mémoire d’un chasseur » de Tourguéniev et « Guerre et Paix » de Tolstoï. Tourguéniev pour sa maitrise de l’ambiance et son attention aux détails, Tolstoï pour sa merveilleuse capacité à équilibrer de complexes histoires personnelles avec les grands mouvements de l’Histoire.

Et je pense que Fist adorerait « Notes du souterrain » de Dostoïevski.

Ton roman m’a fait penser à « Neuromancien » et au « Voleur quantique ». Il m’a semblé être le chainon manquant entre ces deux romans. Est-ce le cas ?

J’ai du mal à dire. Je vois bien comment il peut être un pont entre ces deux livres – et comme je les aime beaucoup je suis flatté que tu penses ça – mais ce n’est pas quelque chose que j’ai fait consciemment.

Dirais-tu que certains romans ont clairement inspiré CH ?

Oui. Les inspirations clés sont les romances planétaires de Leigh Brackett, « The Paradox Men » de Charles L. Harness, et « The Zen Gun » et « The Garments of Caen » de Barrington Bayley.

Chacun d'eux combine une imagination « espiègle » avec une vraie intention esthétique. Ce sont à la fois des lectures très agréables et des sujets de réflexion intéressants.

Il y a aussi un peu de cinéma. « Le troisième homme » a été une grande influence – un homme brisé revient dans une ville brisée et découvre qu’une vieille amitié n’était pas ce qu’il croyait. Il y a certaines références explicites au film dans le livre.


Et bien sûr, « Orphée ». Un monde brisé dans lequel réalité et illusion pèsent le même poids, les dieux qui marchent parmi les hommes, et les mort qui marchent parmi nous. Une grande inspiration.

Enfin, les films de Powell et Pressburger furent très importants, en particulier « Une question de vie ou de mort ». Là aussi, on voit deux mondes (vrai/non-vrai, vivant/mort) négocier une coexistence parfois troublée, souvent dangereuse et toujours fascinante.

Dans CH tu mixes Singularité et Noir. Quels sont les œuvres que tu aimes dans ces genres ?  Comment as-tu équilibré le mix dans ton roman ?

Je n’ai pas lu beaucoup de romans sur la Singularité. La plupart des choses qui sont dans « Crashing Heaven » viennent juste de ce que j’observe. Je pense que la Singularité est déjà advenue et qu’elle prend la forme des firmes transnationales. Elles sont des intelligences indépendantes de pleine existence, leurs buts et besoins sont fondamentalement différents de ceux de l’humanité, et parfois adverses. L’échelle de leur présence, de leur pensée et de leurs actions est si éloignée de la nôtre que nous ne l’avons pas encore vraiment remarqué. Et nous n’avons pas encore développé les moyens efficaces de communiquer avec elles ou de les gérer. C’est ce sentiment que j’ai essayé de dramatiser dans le roman.

Pour ce qui est du Noir, c’est plutôt une atmosphère que j’ai intégrée au fil des années, alors il est difficile de dire ce qui m’a influencé. Comme je l’ai dit, « Le troisième homme » m’a toujours impressionné. Raymond Chandler et Dashiell Hammet bien sûr aussi. Il y a un peu de Julia McLaren, de Derek Raymond (plus connu comme Robin Cook), et de Gerald Kersh aussi, ces grands et sombres créateurs de mythes londoniens – encore une fois des gens qui montrent des hommes brisés dans des villes brisées essayant de faire quelque chose de la partie de leur vie qu’il peuvent contrôler.

Le Noir dans sa version fiction occulte m’a aussi inspiré. Les premiers « Hellblazer » m’ont bouleversé par exemple. Il y a quelque chose de très cyberpunk là-dedans, la manière dont John Constantine utilise des technologies occultes de terrain pour contrôler de très puissantes entités surnaturelles. Sans oublier la satire contemporaine qu’on y trouve.

Au final, je pense que la grande leçon du Noir est qu’on peut résoudre les crimes mais qu’on ne peut pas résoudre les gens. C’est quelque chose que j’ai voulu rendre dans « Crashing Heaven ».

CH sera-t-il publié en France ? Sera-t-il adapté pour le cinéma ?
J’aimerais que « Crashing Heaven » soit publié en France mais il n’y a, hélas, pas de plan en ce sens pour le moment. Si quelqu’un qui lit ceci est intéressé, qu’il me contacte ! Et je serais fasciné de le voir adapté à l’écran. A un moment nous avons été très près de vendre les droits télé, mais ça ne s’est pas fait finalement.

Quel est ton prochain projet ?

Je suis dans la finalisation de « Waking Hell », une suite lâche de CH. Le passé attaque et seuls les morts peuvent nous sauver ! Il sortira en octobre.

Après, il y aura un dernier roman sur la Station, « Purging System ». CH parle du présent, WH du passé, et PS parlera du futur de la Station.

Puis, je ferai quelque chose d’un peu plus contemporain. Je joue avec quelques idées mais je ne suis encore sûr de rien.

Merci, merci, merci, pour ce très long entretien.

lundi 28 mars 2016

Léviathan - Brunschwig - Plus gros qu'une sardine !


Marseille. Aujourd’hui. Un violent tremblement de terre détruit une partie de la ville, autour du Vieux Port et de la Mairie, la Marseille des cartes postales.
Un tremblement de terre, ou pas.
On parle aussi d’une météorite, et il est clair qu’un énorme objet à l’air planté dans la ville, sur le site du Lacydon. Mais difficile de savoir. A l’épicentre tout n’est que mort et destruction et, autour, un périmètre de sécurité installé par l’armée empêche toute entrée au cœur de la zone dévastée.
Dans la ville meurtrie, les destins bouleversés s’entrecroisent et les mystères s’accumulent, entre la cause mal définie de la catastrophe, le positionnement de l’armée qui vise la mer de ses canons, et la découverte, au milieu des victimes, du corps d’une femme récemment abattue d’une balle dans la tête.

Avec "Après la fin du monde," tome 1 de la série Léviathan, le scénariste Luc Brunschwig, sur une idée de départ d'Aurélien Ducoudray, imagine une histoire complexe et très intrigante. Comme à son habitude, il tisse son récit de mystère, et développe des personnages riches aux relations réalistes.

Au fil du récit, on est avec les sinistrés, au cœur du désastre. Dans les morgues improvisées, dans le Stade Vélodrome devenu centre de rassemblement des sans abris – en particuliers les enfants isolés qu’il faut prendre en charge, dans les lieux officiels de recherche des disparus qui sont en fait des lieux d’identification des victimes, etc.
Comme dans ses autres œuvres, Brunschwig crée une réalité aussi diverse que dans le vrai monde, et pointe sa caméra sur des gens « normaux » que l’extraordinaire saisit. On y voit le désarroi de ceux qui réalisent que leur vie a changé pour toujours en quelques secondes terribles. On y voit des gens biens et des connards, des citoyens heureux et d’autres en plein marasme, des marchands de sommeil, du racisme ordinaire, de la récupération politique, dans une ville qui est absolument multiethnique. On y croise des hommes et des femmes - policier, pédopsychiatre, infirmière - qui essaient, chacun à leur niveau, d’aider leurs prochains à survivre et la ville à passer le cap. On y est témoin des petits trafics et arrangements typiquement marseillais qui permettent de lubrifier les rouages d’une ville pauvre et se révèlent très utiles en temps de catastrophe. On y constate l’omniprésence des médias qui traitent l’info par le petit bout de la lorgnette.

Brunschwig connait la ville, ça se voit, les mécanismes y sont. Et surtout il manie à merveille le parler marseillais, ce français mâtiné de patois, aux accents souvent ironiques et narquois, ici parfaitement juste et sans cliché aucun.

Tout est juste, les personnages comme le décor ; tout est finement ciselé, les situations comme la progression d’un récit dont on comprend qu’il lui reste encore beaucoup à révéler. C’est un bien beau travail scénaristique, une fois de plus, que Brunschwig – peut-être le meilleur scénariste actuel - offre ici au lecteur. Les dessins, eux, ne sont guère à mon goût, trop imprécis imho pour une histoire réaliste.

"Après la fin du monde" capture l’intérêt du lecteur et ne le lâche plus. C’est un travail d’orfèvre. Vivement la suite !

Après la fin du monde, Léviathan 1, Brunschwig, Ducoudray, Bossard

dimanche 27 mars 2016

Starve - Brian Wood - Cauchemar dans la cuisine mondiale


Gavin Cruikshank. 55 ans. Homosexuel refoulé. Alcoolique. Drogué.
Gavin est aussi un chef internationalement connu et le créateur de Starve, la plus prestigieuse des émissions type Masterchef.
Mais ça c’était avant, aujourd’hui il n’en reste rien. Loin des fourneaux et des paillettes, jour après jour tous identiques, Gavin s’étourdit en Asie pour s’oublier lui-même.
Sauf qu’on revient le chercher ; il doit faire les huit dernières émissions de la saison.

"Starve" est une très bonne surprise.
Rien à voir avec Chew ici. Pas de paranormal, pas d’enquête. En revanche, un monde très dystopique qui combine bouleversement climatique, extinction massive des espèces et creusement abyssal des inégalités mondiales. Pas si incroyable que ça donc. Hélas !
Même le jeu télévisé de Gavin, d’abord plutôt sage, a été transformé par son successeur en une sorte de monstre, succession d’épreuves plus délirantes les unes que les autres qui doivent de moins en moins à la cuisine pure et de plus en plus à la volonté de faire du spectaculaire tout en régalant un jury de personnalités qui peut ainsi sans vergogne étaler son privilège sous les yeux énamourés de millions de téléspectateurs.

Pour retrouver une image de lui-même qui lui plaise, pour nouer un lien avec sa grande fille, pour faire la paix avec sa (toujours) femme qui le hait, Gavin accepte les épreuves imposées par un programme devenu fou, et ploie sans craquer sous les assauts meurtriers de ses ennemis véritables qui veulent plus que son humiliation, sa mort.

Dur, réaliste, nanti d’un world-building et d’un character-building de grande qualité, "Starve" ne peut pâtir que de graphismes assez laids à mon goût. On peut au moins trouver qu’ils sont plutôt sombres ce qui colle bien à l’ambiance du monde comme de l’histoire.

Une lecture à recommander donc, et pas seulement aux fans de compétitions culinaires.

Starve TPB 1, Wood, Zezelj, Stewart

mardi 22 mars 2016

Vostok - Laurent Kloetzer - Tekeli-li


"Vostok" est le dernier roman de Laurent Kloetzer. C’est, commençons simple, un thriller d’anticipation dont la fin raccroche le récit à l'histoire du vertigineux Anamnèse de Lady Star.

Futur proche. Leo(nora) est une très jeune fille, la sœur de Juan, le leader d’un cartel de Valparaiso. Elle vit dans une villa ultra sécurisée avec les proches de son frère. Tous sont sous la menace constante du cartel andin, leur ennemi, qui contrôle les Hauts et les cieux. Pour trancher le nœud gordien, Juan décide un jour de craquer le réseau des Andins. Il a besoin pour ce faire d’un code que détient une vieille scientifique proche des Andins, Veronika Lipenkova. Hélas, lors de la tentative d’enlèvement, Veronika est tuée. Le code est perdu, et Juan doit faire face à ses supérieurs, très mécontents du foutoir qu’il a créé.

Pour sauver sa tête, Juan doit retrouver le code, dont une copie serait dans la base antarctique Vostok, où Veronika passa de nombreuses saisons. Il rassemble alors une expédition qui part aux confins du monde, aussi loin qu’un humain puisse être sans quitter la Terre, en quête du Graal ou d’une chimère. L’épreuve sera terrible et poussera les membres de l’expédition jusqu’à leurs dernières limites.

"Vostok" est un excellent roman. Situé dans le monde d’Anamnèse, il est bien plus accessible et se lit d’une traite en efficace page turner. Après un début qui pose les personnages et crée le lien indispensable entre Léo et le lecteur, le groupe se déplace vers la base Vostok (Orient), au pôle géomagnétique terrestre, loin au cœur de l’Antarctique. Abandonnée depuis des années, la base est un lieu hostile sise au milieu d’un désert qui ne l’est pas moins. Pas d’eau liquide, un air très sec et pauvre en oxygène, des températures extrêmes descendant jusqu’à -90° C, un hiver obscur de plusieurs mois, des centaines de kilomètres jusqu’à l’implantation humaine la plus proche.

Dans le monde réel, la base Vostok existe vraiment. Installée en 1957 par l’Union Soviétique dans le mouvement général d’exploration de l’Antarctique, on y fit du carottage de glace pour l’étude du climat passé de la planète. Elle fut provisoirement fermée en 94, après la chute de l’URSS, puis rouvrit avec une équipe internationale. On y découvrit l’un des plus grands lacs souterrains du monde, plus de 3000 mètres sous le sol de la station - clos depuis des millénaires, dans l’abime du temps. Interrompu un temps, le forage vers le lac reprit et celui-ci fut atteint en 2012.
Et dans le roman, la base a un secret. Que les personnages découvriront. Trop tard sans doute pour qu’il serve à quelque chose. Car le monde, loin, si loin, convulse sous les assauts de la bombe iconique.

Lieu-personnage, lieu rêvé, vécu, abandonné, regretté, souhaité, Vostok est l’un des protagonistes du récit, avec la jeune Léo, qui apprend la responsabilité dans les risques et le froid du Grand Sud, avec Veronika, morte mais qui s’exprime par les extraits du livre dans lequel elle raconte sa vie dans et pour Vostok, avec les autres aussi, qui trahissent, font défection, ou deviennent fous, poursuivant un rêve inaccessible ou succombant à la solitude hostile du lieu.
Car à Vostok, on vit sur Terre comme dans l’espace. Loin de tout, sans secours vite accessibles, dépendant des réserves de vivres ou de carburant, les occupants de Vostok ne sont en sécurité qu’à l’intérieur. Dehors, on peut mourir de froid, on peut se perdre et mourir, on peut s’attarder et mourir. Et à l’intérieur, gare au feu. Si la base est endommagée, on mourra aussi. Tout est trop loin. Les humains ne sont pas faits pour vivre là. Rien n’est fait pour vivre là.

Le centralien Kloetzer met dans son récit son amour évident de la technique, son admiration devant la passion qui anime les chercheurs, sa nostalgie aussi de la science soviétique, souvent d’avant-garde et sans doute – toutes proportions gardées – plus pure dans ses intentions que la recherche contemporaine. Il met en scène deux femmes fortes qui communiquent par-delà la mort. Deux femmes qui prennent les choses, et leur destin, en main en dépit des limitations de deux sociétés machistes, celle des cartels comme celle de cette URSS qui prônait pourtant l’égalité des sexes et avait envoyé Valentina Terechkova dans l’espace, à bord d’un vaisseau Vostok justement.
Très documenté, toujours palpitant, "Vostok" rappelle le meilleur du « merveilleux scientifique » et fait de Laurent Kloetzer, qui décrit la science puis extrapole sans oublier de raconter le monde, un Jules Verne contemporain.

Vostok, Laurent Kloetzer

L'avis de Lune

dimanche 20 mars 2016

Postal Volume 1 - Hill Hawkins Goodhart - Asperger rulez !


"Postal" est un comic thriller horrifique de Bryan Edward Hill et Matt Hawkins.

Eden est une toute petite ville du Wyoming (pop : 2198), un lieu fondé par des criminels, où ne vivent que des criminels. La communauté est dirigée d’une main de fer par sa maire, Dana, en étroite collaboration avec Atticus, le pasteur, et Rory, le shérif, deux costauds guère plus amènes que leur édile.

Peuplée de criminels, Eden est un havre pour eux à une seule condition : on ne viole pas la loi. Toute transgression est punie de mort, il s’y exerce une justice aussi impitoyable qu’expéditive.

Au-delà du trio, Eden héberge quelques autres résidents notables. « Chef », un cuistot français bien mal embouché, Maggy, une serveuse douce et humaine, Robert, un indien taciturne, et surtout Mark, le postier local, atteint d’un syndrome d’Asperger, et accessoirement fils de Dana.

C’est Mark qui lance le récit, quand il remarque des actes délictueux qui entrainent l’exécution rapide d’un des membres de la communauté. Mais le vrai déclencheur, c’est la découverte au cœur de la ville du cadavre d’une femme inconnue, nue et torturée, le ventre marqué d’un message en latin (que ne comprendraient donc pas nos néo-collégiens). L’apparition brutale met en mouvement une série d’évènements qui font ressurgir un passé que les résidents auraient préféré laissé enfoui. Les turpitudes passées reviennent en lumière, lourdes de menaces pour la communauté, et Mark sera transformé définitivement par  une vengeance dont il est le centre.

Violence, secret, autoritarisme, c’est dans une bien sinistre communauté que le lecteur est convié à pénétrer. Il le fait pourtant, irrésistiblement attiré par l’étrangeté des lieux et la certitude de révélations à venir, il y reste avec plaisir au contact des personnages.
Il y a bien sûr l’attrait pour les freaks, le frisson du bizarre, bien connu de vous, lecteurs, mais, surtout, "Postal" est l’occasion d’assister à l’émancipation de deux personnes dominées. Sous-estimé par tous, sans cesse en dialogue interne et slalomant entre les faux pas sociaux, Mark fera de son syndrome, de son attention aux détails, à tous les détails, une force (qu’il acquiert néanmoins the hard way) comparable à celle de Sherlock Holmes, contre une ville qui ne l’aime pas et une mère qui ne l’apprécie guère. Maggy, sous la coupe d’un salopard extérieur à la ville, prendra aussi, grâce à l’aide d’un Mark qui l’aime mais n’ose pas le lui dire, son destin en main, à la manière d’Eden, brutale et déterminée.

Mystère, tension, rapidité, sont des points forts du comic, mais c’est surtout la transformation en papillon de la chenille Mark qui fascine ainsi que ses adresses au lecteur à qui il explique sa particularité. Première plongée en profondeur dans l’illustration d’un syndrome d’Asperger dans le monde du comic à ma connaissance, "Postal" a la bonne idée de le faire à partir d’une histoire horrifique située dans le wilderness US plutôt qu’au travers des aventures en noir et blanc d’un CSP+ parisien. Tant mieux. Les graphismes sont plaisants et réalistes, mis à part un ou deux bugs évidents de placements de caractères ou de dessins sur des corps, un peu ratés, et des proportions pas toujours nickels.

Postal, Volume 1, Hill, Hawkins, Goodhart

vendredi 18 mars 2016

Les Mystères de Paris 3- Histoire de la Goualeuse


Important : Le résumé des Mystères de Paris déménage. L'objectif est toujours d'un chapitre par jour (sauf empêchement, à l'impossible nul n'est tenu), résumé en 1000 caractères maximum (cette limite changera si indispensable mais tentons de nous y tenir le plus possible).
S'associent à cette aventure Julien et Philippe.
On pourra suivre le feuilleton sur le blog dédié, Les Mystères de Paris - Un résumé au long cours jour par jour, ou à partir du récapitulatif général. Relais sera fait sur FB et sur Twitter avec le hashtag #LMDPMarathon.

jeudi 17 mars 2016

Les Mystères de Paris - 2 L'Ogresse


Ici chaque jour le résumé des Mystères de Paris. L'objectif est d'un chapitre par jour (sauf empêchement, à l'impossible nul n'est tenu), résumé en 1000 caractères maximum (cette limite changera si indispensable mais tentons de nous y tenir le plus possible).
S'associent à cette aventure Julien et Philippe.
On pourra suivre le feuilleton ici jour par jour ou à partir du récapitulatif général. Relais sera fait sur FB et sur Twitter avec le hashtag #LMDPMarathon.
Hier, nous en étions là. Voici la suite :

2- L'Ogresse

Ici le lecteur découvre l'intérieur crasseux du Cabaret du Lapin Blanc.
L'estaminet, tenu par la robuste mère Ponisse, abrite un bien triste lot d'humanité parmi lesquels deux habitués que nous reverrons sans doute.
On y fait, autour d'un souper gargantuesque offert par le bel inconnu, mieux connaissance avec les protagonistes de l'affaire.
L'inconnu, appelons-le Rodolphe, semble bien être un aristocrate, mais il se fait passer pour un peintre. Le Chourineur, tout ex-bagnard qu'il soit, a l'air d'un homme d'honneur. La Goualeuse, sous une couche de crasse et de dépravation, cache un joli minois et sans doute une belle âme ; tous l'appellent Fleur de marie, ce qui signifie Vierge.
Et puis il y a ce Maitre d'Ecole, qui n'est pas là mais dont tous parlent, et que tous semblent fort respecter.
Qui est vraiment Rodolphe ? Pourquoi est-il là ? Que fera le Maitre d'Ecole quand il le croisera ? Et quelle histoire va maintenant raconter la Goualeuse ?

mercredi 16 mars 2016

Lovecraft Country - Matt Ruff - Excès d'indignité


"Lovecraft Country", de Matt Ruff, est un roman étrange. Moins par son contenu que par les motivations qui ont conduit à l’écrire, celles qu’on comprend et celles qu’on ne peut que supposer. Mais, Victor Hugo l’écrivait : « La forme, c'est du fond qui est remonté à la surface », le roman, intéressant et plutôt plaisant, pâtit donc un peu d’être le lieu d’une envie si contente d’être développée qu’elle ne prend pas la peine de le faire vraiment (même moi je ne comprends pas complètement ce que je veux dire).

"Lovecraft Country" est un roman qui veut transporter son lecteur dans l’Amérique raciste des années 50, celles des lois Jim Crow. Et il le fait très bien.

Les héros du roman sont les membres de deux sympathiques familles de nègres américains (Note : j’utiliserai volontairement dans cette chro. ce terme insultant car c’est celui qui est utilisé dans le livre - étant celui qu’utilisaient les blancs à l’époque - et qu’il exprime bien l’insulte permanente faite à toute une population) propulsées à leur corps défendant au milieu de la lutte à mort pour le contrôle d’une très ancienne organisation de magiciens (blancs bien sûr, dont beaucoup de descendants d’esclavagistes) : L’Ordre Adamite de l’Aube Ancienne. Ils entrainent à leur suite le lecteur dans l’Amérique d’avant les droits civiques. Et ils font ça bien, même si on peut imaginer qu’ils s’en passeraient volontiers.

C’est donc avec Atticus, vétéran de la Guerre de Corée et fan de SFFF, son oncle George, et son amie Letitai que le lecteur s’embarque dans une vieille Panhard à la recherche de Montrose, le père d’Atticus parti sur la trace des origines de sa mère. Avec eux, qui planifient leur trajet à travers les USA comme s’ils voyageaient dans un pays en guerre, on voit donc les humiliations continuelles, l’insécurité constante, le harcèlement policier, les jugements iniques, le risque d’être abattu sous un prétexte futile, les lieux officiellement ségrégués, les quartiers séparés, les toilettes séparées, les banquettes séparées, les tables séparées, les vies non seulement séparées, sous peine de mort, mais aussi hiérarchisées, etc. On y voit la résignation de beaucoup des nègres qui préfèrent une mauvaise tranquillité à une juste revendication d’égalité ; qui savent aussi qu’ouvrir trop la bouche (et le « trop » est vite atteint) risque de les mener tout droit à leur tombe. On y voit aussi les Sundown town, voire Sundown county. On y découvre avec effarement, quand on ne connaissait pas ceux-ci, les Guide de Voyage Sûr pour les Nègres. On y raconte les émeutes de Tulsa. On y calcule la dette des esclavagistes avec une honnêteté telle qu’on en soustrait les repas gratuits pris chez le maitre.

Tout ceci est utile et intéressant. A fortiori aujourd’hui où le mot racisme est si galvaudé, et où on a oublié ce qu’est un racisme institutionnel et porté par une majorité de la population. Le truc narratif le plus brillant imho est le récit où Ruby, une négresse de la famille, est changée en blanche par l’un des magiciens en conflit et découvre alors tout ce qui lui devient accessible, tout ce qui lui serait possible si elle était de la bonne couleur. Même l’identité patronymique change, Ruby devient  Hillary (Levitt l’avait montré dans Freakonomics : aux USA les prénoms sont racialement marqués, et ils le sont de plus en plus). On remarque enfin à ce moment-là qu’être femme est aussi un statut d’infériorité, même si la domination masculine, surtout paternaliste, est bien plus facile à supporter que la violente domination blanche.

Non content de rafraichir la mémoire historique du lecteur, Ruff joue aussi avec lui. Le titre évoque Lovecraft mais ni l’homme ni ses créations ne sont là. Le roman est fantastique, il y est question de magie, mais pas du mythe de Cthulhu. Les références sont continuelles mais lassent vite. Trop évidentes, trop là pour être là. Ce n’est donc que le racisme de Lovecraft qui serait entre les pages du roman, le nom du maitre de Providence résumant à soi-seul toutes les avanies subies par les nègres, comme celui de Jim Crow le faisait précédemment. Que ce livre soit publié peu après la polémique sur le buste d’HPL au World Fantasy Award ne peut être fortuit, «  no such thing as coïncidence ».
Ruff a écrit qu’il avait été inspiré par l’essai de Pam Nole, Shame, qui exprime la difficulté à être une négresse qui aime la SFFF.  Sa sincérité n’est pas mise en doute, encore moins celle de Pam Noles ni les préjudices qu’elle a pu subir. En revanche pourquoi impliquer Lovecraft – dont tout le monde sait bien qu’il était raciste – dans cette affaire ? Pourquoi lui seul ? Va savoir.

Aussi, à l’arrivée, on a un roman qui est un assemblage de novellas plus ou moins réussies, liées par leurs personnages et un fil rouge, la lutte pour L’Ordre Adamite de l’Aube Ancienne. On y voit une famille nègre digne et courageuse affronter sans même l’avoir voulu une ancienne organisation présente dans de nombreuses villes et dirigée par des notables blancs (une forme de KKK donc) dans l’Amérique hostile des 50’s. L'ordre récurrent des histoires de Lovecraft est renversé : les héros sont des nègres et les cultistes des blancs, le Mal ne vient donc pas de ces étrangers aux traits grossiers que Lovecraft n'aimaient pas, il est dans les vieilles familles.
Le thème historique est passionnant, l’habillage fantastique presque superflu. Et surtout, si l’intérêt culturel existe, le trait est parfois un peu forcé, et la tension rarement suffisante. On dirait que Ruff, content de son sujet, a un peu négligé son traitement, d’autant que la bonhommie affirmée de la famille en interne ne se mixe que moyennement au reste du contexte. Le roman est donc agréable à lire mais il lui manque toujours quelque chose. Il n’est pas tout à fait assez drôle, ni assez complexe, ni assez effrayant, ni assez émouvant. Toujours un cran en dessous de l’excitation véritable. Le style est pulp, manque le thrill. Ou alors il faut être américain et donc plus directement concerné.

Lovecraft Country, Matt Ruff

Les Mystères de Paris - 1 Le tapis-franc


Un mot d'introduction (qui sera la dernière intervention hors texte) :
Commence aujourd’hui le résumé des Mystères de Paris. L'objectif est d'un chapitre par jour (sauf empêchement, à l'impossible nul n'est tenu), résumé en 1000 caractères maximum (cette limite changera si indispensable mais tentons de nous y tenir le plus possible).
S'associent à cette aventure Julien et Philippe.
On pourra suivre le feuilleton ici jour par jour ou à partir du récapitulatif général. Relais sera fait sur FB et sur Twitter avec le hashtag #LMDPMarathon.
Commence l'aventure.

1- Le tapis-franc

Où Eugène Sue prévient le lecteur de la barbarie si proche dans laquelle il veut le faire plonger. Du meurtre et du sang qu'il verra. Celui que fait couler la race infernale qui peuple les échafauds, celui qui coule aussi de ses blessures impures.
Où on parcourt nuitamment pour la première fois les venelles sordides qui environnent le Palais de Justice.
Où on rencontre le déplaisant Chourineur, ancien bagnard et terreur locale, qui tente de forcer la Goualeuse, une femme du cru, à lui payer l'eau de vie. Elle refuse, ils se battent.
Où intervient un mystérieux étranger qui met le Chourineur à terre.
Où l'étranger, vainqueur, offre le souper aux deux gouapes, au crasseux Cabaret du Lapin Blanc.
Est-ce prudent ? Qui est-il ? Pourquoi un homme entrevu l'a-t-il appelé Monseigneur ?

mardi 15 mars 2016

Délires éthyliques et papilles gaillardes - Jacques Fuentalba


"Délires éthyliques et papilles gaillardes", de l'ami Jacques Fuentealba, grand auteur de micronouvelles devant l'Eternel, sort bientôt. Que peut-ce être ?

Derrière cette couverture qui évoque autant une huitre que le masque de Scream, un sexe de femme effaré de ce qu'il voit qu'une grand-mère à bonnet, se cachent un grand nombre de micronouvelles et quelques nouvelles véritables, toutes unies par les thèmes sous-jacents, presque obsessionnels, de la nourriture, entendue au sens de bonne chère, du plaisir des sens culinaires, de l'excès même, excès de plaisir qu'offre la nourriture (est-ce possible ?), excès de risque qu'elle apporte avec elle aussi.

Sur les micronouvelles, pas grand chose à dire. Il y en a trop pour ce faire et, comme inévitable dans ce genre d'exercice, on y trouve du bon et du moins bon.

Pour les nouvelles, on y croisera :

- les finalistes du tournoi de Bao-Siam, espérant gagner mariage impérial et royaume d'un même mouvement.
- un dineur truculent ou dégoutant - c'est selon - qui évoque un Mr Créosote avec un objectif.
- un Paradis tragique qui rappelle, sur un ton de conte de la mère Oie, Les fables de l'Humpur de Pierre Bordage mais également l'aussi drôle que profonde nouvelle Waiting for Joe de Shalom Auslander.
- un amour aussi grand que destructeur tant il est hégémonique.
- un culte terrifiant et un complot d'huitres dissimulés dans un Relais gastronomique du Cotentin.

Toutes sont agréables à lire, il n'y a guère que l'hommage de Fuentealba au dieu noir qui m'ait laissé froid, ce qui est un comble (il faudra lire pour comprendre). On y sent trop qu'une chute est un préparation.

Délires éthyliques et papilles gaillardes, Jacques Fuentealba

lundi 14 mars 2016

Les Mystères de Paris - Eugène Sue - Un marathon


Parce qu'il faut, de temps à autre, faire des choses dont on a envie depuis longtemps, je vais commencer à lire "Les Mystères de Paris", le roman feuilleton fondateur d'Eugène Sue. L'énorme pavé ne devrait pas trop m'éloigner de la SFFF pour deux raisons.

D'abord, pour le lecteur moderne ou pour le bourgeois de l'époque, quelle belle création d'urban fantasy que ce roman ! Miéville a-t-il fait mieux ? Pas sûr.
Ensuite, j'ai décidé de lire dans les conditions des lecteurs de l'époque, c'est à dire morceau par morceau. Donc, mes lectures habituelles continueront en parallèle.


J'espère résumer, en deux ou trois lignes, chaque journée, ici et/ou sur les réseaux sociaux. Si certains lecteurs de ce blog veulent me suivre ou m'accompagner dans cette lecture, qu'ils sachent que "Les Mystères de Paris", depuis bien longtemps dans le domaine public, est très facile à trouver gratuitement ou presque en numérique.
Gratuité du livre, faible temps nécessaire pour lire la production quotidienne de Sue, très faible temps nécessaire pour résumer en trois lignes. Coût d'entrée faible, coût de sortie nul, pourquoi hésiter ?


Les Mystères de Paris, Eugène Sue

Important message de service:
 
« Les hommes devraient savoir lorsqu'ils sont vaincus » (Général Quintus in Gladiator)

Pour moi, c'est maintenant. Lire et résumer, même à petite vitesse, Les Mystères de Paris est la goutte d'eau qui fait déborder le vase de mes lectures chroniquées.
Je continuerai sûrement à lire, à mon rythme, le feuilleton, mais l'engagement de résumer chaque chapitre (peu importe la périodicité) est une obligation qui me pèse.
Je chronique presque tout ce que je lis, ce qui signifie bien que je lis plus que je ne chronique ici. Je ne chronique pas ce dont la chronique ne me parait pas indispensable - quel que soit le motif, différent à chaque fois, de cette appréciation. Chroniquer Les Mystères de Paris ne me parait pas indispensable. J'arrête donc car sinon, sans plaisir ni envie, ça serait juste du travail, et le jour où bloguer deviendra un travail, j'arrêterai.

dimanche 13 mars 2016

La fabrique pornographique - Lisa Mandel - A l'usine


Juste un petit mot sur "La fabrique pornographique", un des premiers opus de la collection Sociorama de Casterman, dont l’objectif avoué est de mettre la connaissance sociologique à la portée du grand public en traduisant en bandes dessinées des études publiées.

"La fabrique pornographique" donc, est un ouvrage de Lisa Mandel qui adapte Le travail pornographique, enquête sur la production de fantasmes, ouvrage sociologique publié par Mathieu Trachman à la Découverte. Qu’en dire ?

C’est pour moi une relative déception. Le projet, tel que défini par ses concepteurs, était de dépasser l’adaptation littérale en « créant des fictions ancrées dans les réalités du terrain. ». Lisa Mandel et Yasmine Bouagga l’expliquent : « On a cherché à s’adresser au plus grand nombre, mais nous n’avons pas voulu faire de la sociologie illustrée. La démarche, c’est vraiment de faire passer ces analyses sociologiques à travers un univers, des histoires, une fiction. »
Le résultat, c’est que ce n’est plus de la sociologie dans ce qu’elle a de profondément problématisée – condition indépassable du dépassement du sens commun, c’est au mieux une histoire anecdotique très bien documentée. Ca peut intéresser un public qui veut se renseigner un peu sans trop se prendre la tête, mais ça reste quand même bien léger. De plus, quand des données historiques ou des chiffres sont transmis au lecteur, c’est fait d’une manière si explicite qu’on comprend que ce moment narratif est celui de la transmission. C’est donc un peu artificiel ; il y a un aspect « physique amusante » dans le résultat. Passe mieux la démonstration des pratiques concrètes, même si là aussi, parfois, l’énonciation est clairement orientée vers un lecteur dont l’auteur a connaissance de la présence.

Et pourtant, ce n’est pas déplaisant à lire. Et pourtant, on peut y apprendre un certain nombre de choses.

A travers l’histoire d’Howard, vigile noir qui se lance par hasard dans le porno amateur et  y entraine sa copine avant de passer, avec elle, au pro, on découvre l’univers de la production de fantasmes.
On y visite un monde parfois cocasse d’où la violence paraît absente mais où le racisme commun est présent, où la différenciation par sexe existe (salaire et carrière différenciés des acteurs et des actrices), plutôt au désavantage des hommes, où l’offre dans la forme des fantasmes s’adapte à la demande autant qu’elle la crée, où la hiérarchie des notoriétés est synonyme de hiérarchie des rémunérations. On y voit le travail (au sens strict) de tournage avec ses moments plaisants et ceux qui le sont moins, les coups de gueule, les fous-rires, les accidents du travail. On y voit aussi la construction de la visibilité explicite des actes sexuels avec ces positions abracadabrantesques et fatigantes (TMS ?) qui permettent de donner un bon point de vue à la caméra. On y voit enfin les changements rapides dans les attentes d’un public qui demande sans cesse le renouvellement, tant des protagonistes que des actes. Les carrières sont courtes (surtout pour les femmes), autant par obsolescence de la nouveauté que par lassitude personnelle.

On pénètre (désolé !) en fait un monde du travail avec ses contraintes économiques, techniques, personnelles, ses normes, ses motivations, sa culture, ses pratiques, sa monotonie aussi et l’ennui qu’elle génère. La fabrique pornographique : juste un secteur un peu particulier (et encore, juste sur un plan moral que la sociologie se doit d’ignorer) de l’entertainment. On y retrouve des mots et des gestes qui sont dans leur essentialité ceux du monde du travail.

C’est donc clairement un peu léger (la réduction de la masse sociologique à quelques personnages choquera le puriste) mais finalement pas si mal et sans doute instructif aussi.

La Fabrique pornographique, Mandel, d’après Trachman

mercredi 9 mars 2016

Les Affinités - RC Wilson - SuperMeetic


Adam Fisk est le cadet négligé d’une famille d’entrepreneurs républicains du nord rural des USA. Exilé à Toronto pour y poursuivre des études d’art, contre la volonté de son père et grâce au financement de sa grand-mère, il décide, pour rompre sa solitude, d’adhérer au programme Affinités de la société InterAlia. Testé, évalué, il sera catalogué Tau, membre de l’une des 22 Affinités, dont il rejoint la tranche locale située dans la grande maison/auberge espagnole de Loretta et Lisa. Une nouvelle vie commence pour Adam, chaleureuse, satisfaisante, amicale, synergique de belle manière.

Parenthèse : les Affinités, qu’est-ce donc ?

InterAlia, une société de marketing à l’origine (dès qu’il s’agit de discriminer, les marketeurs sont les rois), a créé, grâce aux travaux du professeur Meir Klein, un système de 22 Affinités.
22 Affinités certes, la plus grande de toutes étant la « 23ème », celle qui n’existe qu’en creux, celle des gens que leur évaluation laisse à l’extérieur du système avec la jalousie et la rancœur que ça peut engendrer ou qui simplement ne se sont pas fait tester.
Chaque Affinité (nommée par une lettre phénicienne) regroupe des personnes qui ont de grands points communs relationnels, ce qui leur permet de se comprendre et de s’apprécier vraiment entre eux, très au-delà de ce qui est l’habitude entre humains, et de coopérer en interne de façon particulièrement efficace. La coopération, cet avantage évolutif de l’espèce humaine, trop souvent limité dans ses effets par ses contraires fonctionnels que sont l'hostilité et la compétition, devient ici le moteur qui propulse les membres des Affinités vers des sommets inatteignables sinon. Les Affinités sont puissantes, prospères, en particulier les deux que leur fonctionnement efficient a placé au sommet de la hiérarchie : les Taus et les Hets.
Chaque Affinité, subdivisée géographiquement en « tranches » locales, est pour ses membres une communauté au sens durkheimien du terme, un lieu de ressemblance, de compréhension, de protection, et de solidarité.
Chaque Affinité s’organise librement selon ses modes relationnels préférentiels, de la « démocratie directe » des Taus à la « hiérarchie forte » des Hets.
Chaque Affinité n’existe que grâce à l’impulsion et à la supervision d’InterAlia. Jusqu’à ce que Meir Klein décide de changer la règle du jeu.

Compris ? Alors revenons à nos moutons : Adam Fisk.

La vie de Fisk, les années qu’il passe au sein de Tau, sont celles de la montée en puissance des Affinités. Entre ascension sociale, amours simultanément simples et complexes, relations de plus en plus difficiles avec le monde extérieur à Tau, parfaite imbrication relationnelle à l'intérieur, Adam grandit avec Tau, dans Tau, pour Tau, dans la chaleur aussi totalitaire que bienveillante de la communauté affinitaire. C’est sa vie qu’il offre au lecteur (le livre est à la première personne). C’est aussi l’histoire d’un changement en train de se faire qu’il raconte. C’est simplement et joliment fait, comme toujours chez Wilson.

Néo-tribus, protos-nations, les Affinités sont des objets politiques inconnus, inédits, présents partout sur la planète et y suscitant partout la méfiance. Pensées par leur créateur Meir Klein comme des adjuvants de la coopération humaine, à même de faire face aux défis innombrables de l’avenir (réchauffement climatique, inégalité, pauvreté, etc.), les Affinités deviennent, à l’usage, des players parmi d’autres, inquiétant les non Affiliés qui veulent soit les contrôler plus soit les affadir assez pour les neutraliser, et combattant entre elles pour la prééminence dans le macro-système qu’elles constituent. La loi d’airain de l’oligarchie est impitoyable dans son inéluctabilité.

Le roman décrit la montée en puissance tant des Affinités que de la lutte qu’elle se livrent. Il raconte, de manière sûrement trop distanciée et trop brève, les bouleversements qu’engendre ce système nouveau dans un monde en déliquescence rapide (nouveau choc pétrolier, guerre Inde/Pakistan/Chine, etc.). Il se centre sur les vies de ses héros et la manière dont cette nouvelle façon d’organiser le monde social les affecte, affaiblissant les liens paradoxalement contingents de la nature biologique et les remplaçant par ceux, nécessaires et impératifs, de l’affinité émotionnelle. Il le fait avec l’humanité et l’attention aux personnages qui caractérisent toute son œuvre, et s’interroge dans ce roman, comme dans la plupart de ses prédécesseurs, sur l’impact des changements techniques ou scientifiques sur les êtres humains normaux. Il montre ici comment le cocon communautaire a toujours pour conséquence l’autoexclusion et/ou le conflit contre les autres communautés car si la norme est d’aimer fortement ce qui nous ressemble, qu’éprouve-t-on alors pour ce qui ne nous ressemble pas ?

Quand l'espèce humaine est divisée entre ceux qui quittent le marigot et ceux qui y restent, on se rappelle Beggars in Spain de Nancy Kress.
Mais plus encore, impossible de ne pas penser à la définition de l’individualisme que donnait Tocqueville : « L'individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s'isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l'écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s'être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même » ; c’est ce qui se passe dans les Affinités, contrairement aux vœux de Klein, les groupes deviennent autocentrés, se combattent, et ne songent guère à un monde qui aurait pourtant bien besoin qu’on l’oriente dans une direction nouvelle. La tâche incombera peut-être à une version ultérieure du système, celle qu’on sent poindre à la fin. Croisons les doigts.

Les Affinités, RC Wilson

Ils l'ont lu aussi : Lorhkan, Cédric Jeanneret

mardi 8 mars 2016

Recalled to service - Alter S. Reiss - L'offensive du Dead


"Recalled to service" est une nouvelle de Alter S. Reiss, téléchargeable sur le site de Tor.com

Sur les terres de Shoesi, récemment libérées à l'issue d'une cruelle guerre de décolonisation, la vétéran Ao Laiei recherche sans relâche le héros de guerre Uroie Aei dont elle a perdu la trace il y a longtemps. Un amour brisé ? Pas du tout. Une situation étrange au contraire, car si Uroie Aei a disparu c'est après qu'Ao Laiei l'ait ressuscité.

Ambiance post-révolutionnaire et post-coloniale, fragrance SF/Fantasy et Steam à la fois, nécromancie et divination, le tout dans un cadre qui évoque fortement l'Asie du Sud-Est, c'est à un voyage aussi exotique qu'original que Alter S. Reiss convie son lecteur. J'en redemande dans le même monde, je reste donc à l'affut.

Recalled to service, Alter S. Reiss

dimanche 6 mars 2016

L'économie est un jeu d'enfant - Tim Harford


Comment rendre la science économique accessible au plus grand nombre ? Comment vulgariser des théories qui sortent soit des textes ampoulés d’auteurs des siècles passés, soit des modèles mathématiques abscons des économistes modernes ? C’est la gageure à laquelle s’attelle Tim Harford, professeur à Oxford et chroniqueur au Financial Times.

Réunion de deux ouvrages publiés en 2006 et 2013, "L’économie est un jeu d’enfant" est un gros et lourd manuel qui explique les fonctionnements économiques à l’aide d’exemples purement imaginaires et choisis pour être amusants ou alors, c’est le plus intéressant, tirés de cas réels que tout lecteur connait peu ou prou. Micro d’abord, macro ensuite, Harford balaye une bonne partie de la science économique et montre à ses lecteurs comment elle permet de comprendre quantité de phénomènes qui seraient sinon largement incompréhensibles, comment elle permet aussi d’avoir les outils de la décision lorsqu’il s’agit d’agir et de choisir entre deux politiques sans le faire au doigt mouillé.

Micro d’abord. Harford commence par le prix des cafés chez Starbucks. De cet exemple trivial et accessible, il tire des fils qui lui permettront d’expliquer la théorie de la rente différentielle de Ricardo et, partant, les mécanismes de rente. De là, il passe aux systèmes de sélection des clients par la discrimination tarifaire, toujours à partir de Starbucks ainsi que des étalages de supermarché. Puis ce sont les embouteillages et leur coût social qui permettent d’aborder les questions de coût moyen, de coût marginal, de décisions liées aux coûts, etc. Il montre comment, sur des marchés parfaits, les prix véhiculent toute l’information dont le marché à besoin pour utiliser au mieux des ressources productives désespérément rares, comment donc un système de production aux décisions décentralisées assure la meilleure allocation des ressources possibles, hors défaillances. Harford explique donc ensuite quelles sont les défaillances du marché et comment puissance publique ou acteurs privés peuvent les adresser. Il n’oublie jamais que le seul critère c’est l’efficacité, c’est à dire le rendement productif des facteurs utilisés, et que L’EFFICACITE NE S’OPPOSE PAS A LA JUSTICE. C’est toute choses égales par ailleurs, à un niveau de justice choisi et voulu par le consensus social, qu’on doit choisir la méthode la plus efficace parmi celles qui sont disponibles. Il propose d’ailleurs l’exemple d’un très intéressant système de santé, qu’il qualifie de mini-invasif, et qui satisfait à ces deux critères.

Harford explique ensuite, toujours de manière simple et imagée, ce qu’est la théorie des jeux et ce qu’elle permet de comprendre dans le monde réel, par exemple comment vendre aux enchères des ressources rares au bénéfice de la société. Il montre que les pays pauvres souffrent plus que tout d’institutions défaillantes qui ruinent leurs chances de croissance, expose les bienfaits d’un commerce international bien organisé (Ricardo encore), explique que le protectionnisme est un jeu à gain concentré et bénéfices diffus, démonte au passage l’idée un peu simple selon laquelle le commerce est toujours anti écologique, et décrit le processus de développement chinois en insistant sur ses aspect contingents et sans nier les bouleversements sociaux qu’une grande croissance engendre. Et, toujours, Harford est optimiste sur la capacité des sociétés à progresser vers plus de justice et une distribution plus équitable des revenus et des possibilités, notamment par le biais de l’éducation. C’est peut-être là qu’il est un peu trop euphorique, même s’il défend habilement son point de vue, d’un point de vue historique notamment. On peut penser aussi qu’il oublie trop souvent les conséquences du Théorème d’impossibilité d'Arrow, toutes ces fois où il explique que l’Etat pourrait faire ceci ou cela en s'extrayant de la pression des lobbies. Il décrit ce qui pourrait être si la rationalité dominait. Hélas c’est rarement le cas.

Macro ensuite. A partir de l’exemple historique d’une récession dans le petit monde du baby-sitting, Harford tisse un long fil qui va l’amener à aborder le pouvoir (ou pas) de la monnaie sur la croissance, les affres de la politique monétaire entre inflation et déflation, les nécessités (ou pas) et les conditions de possibilité d’une relance keynésienne, les effets différenciés des mêmes efforts de relance suivant les canaux empruntés. Il balaye aussi les controverses récentes sur le niveau du multiplicateur (il faudra lire pour savoir ce que c’est) dans les économies modernes ou les relations ambigües entre endettement et croissance. Il développe l’exemple connu du camp de prisonnier et des chocs exogènes qui modifient le niveau de son activité, s’interroge sur les causes structurelles et/ou conjoncturelles du chômage, la dualité du marché du travail ainsi que les diverses politiques d’emploi existantes, puis, c’est lié, sur les difficultés qu’il y a à calculer un PIB potentiel. Il termine sur le rôle de la gestion, la question des inégalités, à fortiori dans leur rapport anxiogène avec le progrès technique, et confronte (question post-matérialiste) culte du PIB et économie du bonheur. Il n’oublie pas, pour conclure, d’aborder les perspectives de la science économique, notamment à la lumière des promesses de la jeune économie comportementale ou de la théorie de la complexité.

Tout au long de cette partie, Harford ne cesse jamais de montrer que la problème n’est pas de faire ou de ne pas faire mais de quoi faire car les ressources mobilisées pour une chose ne sont plus disponibles pour une autre. L’économie est la science des choix. Elle tente de les éclairer pour qu’ils soient faits en connaissance de cause. Harford ne cesse jamais de montrer qu’il y a des choix possibles et des décisions à prendre. C’est vrai dans la micro pour les consommateurs ou les producteurs qui réagissent à des incitations sur la base d’informations apportées par les prix, c’est vrai aussi en macro où il ne faut jamais oublier que toute action de grande ampleur en rend d’autres impossibles et engendre des effets ondulatoires, parfois contradictoires, qui se diffusent dans tout le système.
Un seul chapitre est difficile à comprendre pour le non initié, ça n’étonnera sans doute pas, c’est celui sur la crise financière des subprimes et les mécanismes de titrisation en général.

"L’économie est un jeu d’enfant" est un très bon livre de vulgarisation économique qui montre tout du long, contre le néfaste sens commun, que tout choix économique est complexe. Un livre éclairant donc.

L’économie est un jeu d’enfant, Tim Harford

Chroniqué dans le cadre d'une Masse Critique Babelio 

La maison dans laquelle - Mariam Petrosyan - Dans un verre d'eau


"La maison dans laquelle" est le premier roman de Mariam Petrosyan, écrit en russe et traduit dans plusieurs langues. Lauréat de maints Prix littéraires, le roman a très bonne réputation et il arrive aujourd’hui en France dans une traduction de Raphaëlle Pache chez Monsieur Toussaint l’Ouverture.
Énorme pavé de presque 1000 pages, "La maison dans laquelle" impressionne par sa présence physique, aussi pesante que celle de la Maison elle-même.

La Maison, surnommée la Grise, lieu et personnage. Où ? Quand ? Ce n’est pas bien clair mais ce n’est pas très loin de nous. Dans cette maison, cet internat pour jeunes handicapés qui ne dit jamais son nom, vivent de grands enfants et des adolescents. A l’écart du monde, elle les protège, les cache, les nourrit. Pour les sans bras, les en-fauteuils, les aveugles, et les autres, qui tous dépassent leur handicap d’époustouflante manière, elle est le lieu qui abritera leur coming of age. Mais, certitude aussi implacable qu’effrayante, ils devront la quitter à leur majorité pour partir vers l’extérieur, le monde adulte. En attendant ils vivent dans la Grise, lieu presque hors du temps, sécurisant par rapport à un monde du dehors perçu comme si hostile que certains recourent aux dernières extrémités pour ne pas s’y trouver projetés.
Quand le roman commence, Fumeur, dix-sept ans, est nouveau dans la Maison, il la découvre et la fait découvrir au lecteur, même s’il est loin d’être le seul à parler dans un roman qu’on peut qualifier de choral. Et la Maison est mourante.

Derrière les murs de la Maison, la communauté des enfants est constituée de groupes concurrents, territoriaux, lookés de façon à être immédiatement identifiables (on y trouve des Rats des Oiseaux, etc.). Chaque jeune n’est connu que par son surnom ; dans tout lieu total on renait en abandonnant les noms du passé, c’est vrai pour les marines de Full Metal Jacket comme pour les membres de la Nation of Islam par exemple. Même si des adultes (directeur, professeurs, éducateurs) supervisent, les jeunes vivent surtout entre eux. Ce n’est que sur leurs congénères que se focalise leur attention, ce n’est qu’en leur sein que naissent les enjeux et qu’ils s’y résolvent, que se font et se défont les hiérarchies, les réputations, « les légendes urbaines » locales. Bien sûr les adultes interfèrent parfois un peu, certains même un peu plus, bien sûr il y a quelques contraintes institutionnelles (médicales ou scolaires) auxquelles se soumettre, mais l’essentiel n’est pas là. C’est le fourmillement des jeunes que montre Petrosyan, leurs luttes de pouvoir, leurs allers/retours concurrence/alliance, leurs peurs, leurs mythologies, leurs croyances. Leur monde dont ils sont le centre et les bords à la fois. Il y a de Sa Majesté des Mouches dans ce roman, même si ici c’est quitter le lieu de l’échouage qui paraît terrible, et même si l’univers décrit est si hors du temps et si onirique parfois qu’on n’y trouve jamais le prosaïsme du roman de Golding.

Joliment écrit, y compris dans ses variations typographiques, extrêmement référencé, "La maison dans laquelle" est une métaphore sans doute réussie des tourments et du solipsisme social de l’adolescence. Certains ont écrit qu’on y trouvait du Poudlard. Pourquoi pas ? Mais noir alors. J’y vois aussi, outre la référence précédente, un écho d’autres romans d’internat tels que Le roi des Aulnes ou, dans un style absolument différent, l’émouvant Morwenna.
Moi, je n’ai pas adhéré, mais beaucoup d’autres, sans doute plus amènes, l’ont fait, eux. J’ai lu le roman comme un entomologiste en voie de démission observant une fourmilière qui ne l’intéresse plus. Je côtoie sans doute trop d’adolescents tous les jours pour avoir envie de m’y replonger le soir. Et j’ai du mal à faire miens les tourments grandiloquents de cet age un peu absurde.

La maison dans laquelle, Mariam Petrosyan