lundi 29 février 2016

The Thing Itself - Adam Roberts - Applied Kant


"The Thing Itself" est le dernier roman du britannique Adam Roberts. C’est de la SF spéculative de haut vol, bien écrite ce qui ne gâche rien.

1986, quelque part en Antarctique. Roy Curtius et Charles Gardner sont deux astronomes installés dans une base polaire pour étudier, loin de toute interférence, d’éventuels signaux intelligents venant de Proxima et d’Alpha du Centaure. Sous l’impulsion d’un Curtius - clairement dérangé - aussi obsédé par le Paradoxe de Fermi que par la Critique de la Raison Pure de Kant, ils vont trouver bien plus que cela. Une rencontre brutale avec la Chose en soi laissera Gardner handicapé autant physiquement que psychologiquement, et expédiera Curtius dans le circuit des asiles pour fous dangereux. Trente ans plus tard, c’est à un Gardner en bas de l’échelle sociale et professionnelle qu’un mystérieux Institut propose une mission : recontacter Curtius afin de le convaincre de se remettre en quête de la Chose en soi, aidé cette fois par une IA censée ignorer les limitations de l’entendement humain. Découverte et connue, la Chose en soi perçue deviendrait manipulable par la manipulation des catégories qui la médiatisent, une pierre philosophale de la réalité ouvrirait alors à l’Humanité des horizons sans limite.

"The Thing Itself" est un roman parfois aride mais toujours intellectuellement fascinant. D’abord, Kant et la Chose en soi. Voici la version courte : il est impossible aux Hommes de percevoir la réalité (la Chose en soi) car les catégories de l’entendement humain s’interposent entre la réalité et ce que nous en connaissons. Nous ne percevons la réalité que modifiée, mise à la forme de notre entendement qui, lui, est premier ou pur. Un homme qui regarderait le monde à travers des lunettes noires ne percevrait pas la réalité de celui-ci mais sa version teintée en noir, une version interprétée donc, mise en forme par le filtre des lunettes avant que l’œil ne le perçoive, comme l’entendement met en forme la Chose en soi avant que l’Homme ne la perçoive. Même le Temps et l’Espace sont des formes pures (autrement dit, à priori) de la sensibilité humaine, filtres humains de notre expérience de la Chose en soi. Notre rapport à la réalité est médiatisé par notre entendement, nous n’avons jamais accès à la réalité elle-même. Nous percevons des phénomènes, qui seraient différents si les catégories étaient différentes.

Robert en tire trois développements littéraires.

D’abord, le Paradoxe de Fermi est, de facto, résolu. Nous ne voyons pas d’autres civilisations car nous cherchons seulement en fonction de ce que nous pouvons percevoir, comme un voyageur qui ne visiterait une ville étrangère sur les seules indications d’un guide touristique et ne percevrait donc d’elle que les choses sur lesquelles l’ouvrage attirerait son attention. C’est la certitude de Roy Curtius.
D’autre part, une IA, n’étant pas une conscience humaine, ne serait pas limitée par les catégories de l’entendement humain, et pourrait donc connaître la Chose en soi de manière plus efficace, ou au moins différente, c’est à dire libérée par exemple de la nécessité du Temps et de l’Espace. C’est ici la primo-IA Peta qui s’y colle.
Enfin, une connaissance plus claire de la Chose en soi permettrait de se dégager des catégories de l’entendement et ainsi de vaincre temps ou distance, individuellement ou jusqu’à créer une société post-rareté qui préfigure, sur des bases théoriques radicalement autres, celle des romans de Banks par exemple.

Pour raconter son histoire, Roberts utilise un dispositif narratif de grande qualité.

Le récit principal met en scène Gardner, Curtius, l’Institut, et une agence gouvernementale de renseignement. Les personnages ne sont pas attachants mais ils sont intrigants, Gardner en particulier sur qui tout tombe, qui se débat, comme un Job kantien, dans une histoire qu’il ne comprend pas et qui lui a déjà couté de grandes misères, professionnelle, sociale, ou sexuelle. L’illuminé Curtius et les acteurs cryptiques de l’Institut ou des Services ne sont pas en reste dans la construction du mystère, sans parler du rôle longtemps trouble de l'IA Peta. Oscillant entre histoire secrète à la X-Files, récit enlevé d’évasion et de poursuite, et vulgarisation très efficace de la Critique de la Raison Pure, le fil narratif principal parle à l’esprit par-delà ses personnages.

Entrelacés au sein du récit central, Robert livre des flashes, parfois long, sur des « moments » de la « quête » de la Chose en soi. Ces moments, liés in fine, prennent place à des époques différentes et donnent lieu à des narrations dans le style ad hoc, comme le faisait David Mitchell dans Cloud Atlas. Et, étonnamment, c’est dans ces flashes que les personnages vivent le plus, qu’ils émeuvent et parlent au lecteur. Qu’on visite Mayence au début du XXème siècle en compagnie du couple formé par Albert et Harold, qu’on soit le témoin impuissant des épreuves tragiques du jeune Thos au XVIIème, qu’on s’extasie devant le XXIVème et sa post-rareté libertaire issue du Kantisme Appliqué, ou ces voyages temporels qui tuent par accumulation de possibilités divergentes, sans oublier la grossesse de Lunita dans la Gibraltar du XIXème, tous ces récits émeuvent le lecteur par la description de la vie de leurs protagonistes et en disent long sur la qualité de l’œuvre de Roberts.

L’intellect, les sentiments, et Kant, Roberts mêle les trois dans ce roman dense et ébouriffant auquel il faut s’abandonner comme à un vent tourbillonnant.

The Thing Itself, Adam Roberts

samedi 27 février 2016

Brève revue de BD


Après un temps trop long, voici enfin "L'église de Satan", conclusion de la série Le dernier cathare de Delalande et Lambert.

Escartille et ses alliés ont trouvé refuge à Montségur. Nous sommes en 1242, et nul ne sait ce qui aurait pu advenir de la forteresse à terme. Hélas, quelques cathares revanchards de la garnison de Montségur sautent sur une opportunité de massacrer des inquisiteurs papaux à Avignonet. Ordre est alors donné d'assiéger la forteresse et de la faire tomber. C'est Hugues des Arcis, sénéchal de Carcassonne, qui conduit le siège, assisté de Pierre Amiel, l’archevêque de Narbonne.
Soutenu par le pays, la forteresse tient plus d'un an, jusqu'à ce que la tour de guet soit prise par une action audacieuse. Des Arcis y installe un trébuchet qui bombarde alors sans relache les assiégés. Le coup de grâce tombe quand la barbacane est prise par traitrise, au début de l'année 1244.
La forteresse se rend finalement le 1er mars, et les assiégés en sortent le 16. La plupart des cathares, refusant d'abjurer leur foi, sont conduits dans un enclos fermé, bucher collectif auquel les soldats mettent le feu. Plus de 200 y meurent.

L'album raconte cette histoire sinistre et clôt la remembrance cathare. Trop rapidement à mon goût. Tout est abordé, mais tout est trop court. Dommage. Il aurait fallu plus de pages. Et les dessins semblent moins travaillés que dans les albums précédents.

Le dernier cathare 3, L'église de Satan, Delalande, Lambert


Suite et fin de la série Deepwater Prison, le Prison Break SF de Christophe Bec, avec cet album intitulé "Evasion".

Il y avait deux enjeux dans la série, les deux obtiennent une conclusion qu'on peut considérer comme favorable. Voila pour l'histoire.

Côté plus, on trouve une réflexion intéressante sur l'engagement et la question des idéaux perdus ; la harangue est si claire qu'on se demande si ce n'est pas Bec qui s’adresse au lecteur par la bouche de son personnage. Quant au dessin, il est oppressant à souhait.

Côté moins, des monstres marins qui finalement ne servent pas à grand chose, une résolution judiciaire peu convaincante, une cruauté sexuelle qui semble inutile, une certaine confusion dans les interactions entre personnages ou les retournements instantanés d'alliance.

En définitive, un album conclusif utile mais peut-être le moins bon du triptyque.

Deepwater Prison 3, Evasion, Bec, Raffaele


Sortie du tome 4 de la série Zombies, intitulé "Les moutons".

Après le « dénouement » du tome 3, quelques années plus tard, ce qui reste de l'humanité est entré dans une nouvelle phase. Il s'agit de survivre à long terme. Hélas, il semblerait que l'épidémie soit bien plus terrible qu'on ne l'imaginait jusque là et que tout espoir de la surmonter soit hypothétique ; d'autant que l'apocalypse est annoncée dans les visions de Serge, le jeune « enfant zombie ».

Pourquoi ? Comment ? Il faudra lire ce très bon album pour le savoir. Peru y pousse encore plus loin que précédemment son approche désespérée de l'épidémie zombie. Il montre comment ce qui paraissait acquis a disparu vite et peine à revenir. Il décrit un fanatisme religieux délétère, mais n'oublie pas les pratiques inhumaines qu'impose la lutte pour sauver - peut-être - ce qui peut encore l'être. Il lance les fils qui seront les arcs narratifs des épisodes à venir, utilisant notamment, au début de l'album, un flashforward qui ne laisse guère optimiste sur l'avenir de l'humanité.

La grande épopée continue. La série, scénario et dessin, est toujours de haut niveau. A suivre.

Zombies 4, Les moutons, Peru, Cholet, Bastide

mercredi 24 février 2016

The Rewind Files - Claire Willett - Trépidant


"The Rewind Files" est le premier roman de la dramaturge américaine Claire Willet. Publié par un improbable éditeur, c’est un thriller temporel tout à fait agréable à lire, pour peu qu’on lui tombe dessus.

2112, USA. Regina Bellows est un membre junior du Bureau Américain des Voyages Temporels. Très intelligente, nantie d’un diplôme en Culture du XXème Siècle et d'un autre en Chrono-Ingénierie, elle assiste l’agent senior Harold Grove, spécialiste-terrain de la seconde moitié du XXème siècle, en compagnie de la tech. Calliope. Rien que de très banal donc.
Pas tout à fait. Car, hélas pour elle, la jeune Regina est aussi la fille du légendaire agent Léo Carstairs, tué en mission, et de Katie Bellows, brillantissime numéro 2 du Bureau. Comment être à la hauteur d’une telle hérédité ? A fortiori quand on est une vraie matheuse peu habituée aux dangers du terrain ? Le sentiment d’imposture est fort chez Regina. L’autodépréciation aussi.
Et pourtant, une nuit, alors que le Bureau est presque vide de personnel, Regina détecte une Chronomalie qui menace l’agent Grove alors en mission d’observation. N’écoutant que son impulsivité et contre toutes les règles de sécurité, elle le rejoint en 1968 et parvient à le ramener in extremis, mettant ainsi en branle une série de révélations et d’évènements qui la conduiront à enquêter sur le scandale du Watergate pour tenter d’empêcher le déclenchement de la Troisième Guerre Mondiale, celle des années 80, contre la Chine, alors que Reagan était Président. Celle dont tout le monde se souvient donc.

Pour comprendre, ici, il faut savoir de quoi s’occupe le Bureau. Le voyage dans le temps fut inventé autour de 2030. Il devint possible d’envoyer des hommes dans la passé pour tenter de le modifier. Inévitablement, les premiers temps virent certaines nations tenter d’améliorer des passés peu glorieux. Mais on réalisa vite que toute modification du passé entrainait des conséquences imprévues et parfois catastrophiques. Aussi, Etats et Organisations Internationales entrèrent-elles dans la danse en créant des Bureaux officiels, seuls habilités à intervenir sur la General Timeline (celle que vous et moi connaissons ; les choses telles qu’elles sont censées se dérouler). Leur travail consiste à détecter les Chronomalies (aberrations de la GT résultant des premières interventions inopportunes sur celle-ci ou de manipulations clandestines), et à les corriger – seulement si c'est nécessaire car la plupart des Chronomalies sont sans conséquence ou se résolvent seules - en envoyant des agents de terrain tels que Grove pour changer le détail qui ramènera la GT sur les rails qu’elle n’aurait jamais dû quitter. Permettre donc à l’Histoire d’être ce qu’elle doit être et rien d’autre que ça. Les seules modifications impossibles sont celles concernant la personne elle-même, un classique des histoires de voyage temporel.

D’où venait la Chronomalie qui menaça Grove ? Que s’est–il donc passé dans cette banale année 1972 qui vit la réélection prévisible de Richard Nixon ? Pourquoi l’escalade menant à la Troisième Guerre Mondiale ? Qui tire les ficelles ? Où, et surtout quand, est le complot ? Jusqu’où s’étendent ses ramifications ? Et quel rapport a toute cette affaire avec le sinistre massacre de Sharpeville ?
C’est pour répondre à toutes ces questions que la pourtant peu physique Regina sera envoyée sous couverture à la Maison Blanche, pour sa première mission dans un passé qu’elle connait parfaitement sans y avoir jamais mis les pieds.

"The Rewind Files" raconte une enquête très dangereuse sur une énorme conspiration dont les ramifications vont bien au-delà de ce que le début laissait supposer. C’est une histoire enlevée, rapide et excitante, un vrai page turner. Mystère, intrigue, complot, le tout sur un fond historique connu du lecteur, ce serait suffisant pour une lecture agréable. Mais il y a plus dans "The Rewind Files".

D’abord les personnages. Regina Bellows est un personnage attachant et construit. Peu féminine, peu sûre d’elle-même, elle doit, par la force des choses, se mettre à la hauteur de la réputation de ses parents. D’où des erreurs, des inattentions, mais aussi un sens de l’improvisation et une capacité d’autodérision séduisants. Regina est charmante, à la fois incongrue et pétillante. Les personnages secondaires, notamment la tech. Calliope et l’agent en immersion Carter Hugues, sont aussi bien plus que des silhouettes. Sans oublier les tertiaires, parfois historiques, toujours justes dans leurs dialogues, qui ne sont pas en reste.

Puis le contexte. Cette année 1972 dans lequel se trouve plongée une jeune femme du XXIIème siècle, habituée à une égalité parfaite des sexes, et qui découvre la différence entre savoir l’inégalité et l’expérimenter. A fortiori quand l’agent Hugues, afro-américain, lui montre les préjugés raciaux toujours vivaces, et lui donne même une leçon plutôt fine sur le "privilège de l’homme blanc".

Mais rien de pompeux là-dedans. "The Rewind Files" est un roman très rapide, dans lequel les situations, même graves ou dangereuses, s’enchainent avec frénésie au cœur d’un humour à bas bruit omniprésent. Dramaturge, Willet a écrit ce roman comme on écrit parfois le théâtre, avec beaucoup de rythme, et deux angles qui alternent rapidement. Il y a quelque chose de Frank Capra dans la réalisation de ce roman. C’est vif, dynamique, enlevé, même si on peut regretter deux ou trois chapitres au milieu du récit durant lesquels réconfort familial et bons sentiments s’éternisent un peu.

Enfin, et même s’il faut accepter de ne pas trop creuser les questions de paradoxes temporels (comme c’est la plupart du temps le cas dans ce type de récit), on prendra grand plaisir à constater que le voyage dans le temps est ici au cœur de l’intrigue. Ce n’est pas juste un gimmick pour dépayser le chaland. Le complot prend appui sur le temps, il affecte le déroulement normal de l’Histoire, il implique des manipulations du temps, il ne peut être combattu qu’en utilisant pleinement les possibilités qu’offre le voyage temporel. C’est parfois limite mais toujours joliment tissé.

Un bon premier roman donc et un bon moment de lecture. Un féminisme aussi clair que digeste. Un auteur à suivre.

The Rewind Files, Claire Willett

samedi 20 février 2016

La pensée extrême - Gérald Bronner - Raisons tragiques


Dans "La pensée extrême", le sociologue Gérald Bronner s’attaquait en 2009 aux extrémismes de toute nature. Après les évènements de l’année 2015, c’est bien sûr aux extrémismes violents qu’on s’intéresse surtout dans cette seconde édition remaniée entre janvier et novembre.

Qu’y a-t-il de commun entre Netchaïev, un fanatique de Claude François, un artiste contemporain qui se jette du haut d’un immeuble pour son ultime performance, un Aumiste ou un Davidien, l’assassin de Rabbin, et un jihadiste assassin, kamikaze ou pas ? Chacun, à sa manière propre, a développé une pensée extrême. Chacun sera considéré par la majorité comme un fanatique ou un extrémiste, un homme en tout cas fondamentalement différent et, suivant les cas, ridicule, consternant, ou terrifiant. Ces fanatiques stupéfient ; lorsqu’en plus ils sont meurtriers, ils indignent. Confronté à eux, l’homme lambda est tenté de les penser fous ; comment comprendre autrement qu’une personne puisse se mettre elle-même hors de la voie commune ? Explication facile et insuffisante ; les fanatiques ne sont pas fous. Quand, de surcroit, ils sont meurtriers, ils ne sont pas non plus inhumains (ça serait trop facile. Khalil Gibran l’écrivait : Souvent je vous ai entendu parler de celui qui a commis une faute comme s'il n'était pas l'un de vous, mais un étranger parmi vous et un intrus dans votre monde. Mais je vous le dis, de même que le saint et le juste ne peuvent s'élever au-dessus de ce qu'il y a de plus élevé en chacun d'entre nous, De même, le malin et le faible ne peuvent sombrer aussi bas que ce qu'il y a aussi en nous de plus vil.). Ni fous, ni inhumains, que sont alors les fanatiques ? Pour Bronner, des individus dotés d’une rationalité singulière qui ont atteint la fin ultime d’un long cheminement personnel.

Rationnels d’abord. Les extrémistes ont des « raisons », des « raisons » liées à leurs croyances qu’on peut comprendre et analyser même si elles paraissent folles. Bronner a d’ailleurs montré dans ses travaux précédents que la science ne protège pas de la croyance, que même, paradoxalement, l’avancée de la connaissance étend le champ des possibles, du concevable, pour l’imagination crédule. Notre raison n’est pas celle de l’homo œconomicus, elle est située, limitée, sujette à de nombreux biais cognitifs dont le très prégnant ici biais de confirmation. Rationalité et croyances peuvent donc coexister ; Bronner joue ici Popper contre Boudon.

Du point de vue de la rationalité cognitive, les extrémistes développent des systèmes de valeurs complexes, et le plus souvent d’une grande cohérence interne, qui les bardent de certitudes sur la justesse et le bien fondé de leur croyance et des actions qui en découlent. Cette confiance dans ses valeurs, le fanatique la renforce sans cesse par la conversation avec ses alter egos (Internet facilitant la chose en faisant sauter la limite de proximité géographique), en cherchant à satisfaire son biais de confirmation, et en réitérant régulièrement l’affirmation de sa doctrine dont la cohérence et la pureté l’endurcissent.

Du point de vue de la rationalité instrumentale, les extrémistes mettent les moyens au service des fins qu’ils considèrent comme désirables, quel qu’en soit le prix. Ils mettent en œuvre ce que Weber appelait une rationalité en valeur, une forme de justification de l’action qui néglige les conséquences néfastes prévisibles pourvu que les valeurs soient préservées. Domine ici une éthique de conviction - contre l’éthique de responsabilité - d’autant plus facile à activer que l’ennemi est diabolisé ou le préparateur justifié par un discours de victimisation.

C’est une adhésion inconditionnelle à certaines valeurs qui est le premier pas vers l’extrémisme.
Mais, chaque humain croit aussi inconditionnellement à certaines valeurs, et chaque individu, parfois, fait passer ses valeurs avant son intérêt ou celui des autres. Comment singulariser alors l’extrémiste ? Il faut pour cela ajouter une condition supplémentaire. L’extrémiste adhère inconditionnellement (il est donc prêt à les acter) à des valeurs peu transsubjectives et/ou sociopathiques. Peu transsubjectives, autrement dit qui ont peu de chance d’être largement partagées dans un contexte culturel donné et dans les limites pratiques de la raison. Sociopathiques, c’est à dire qui tendent à rendre la cohabitation impossible entre ceux qui y adhèrent et les autres.
Et l'adhésion est inconditionnelle, donc ces valeurs seront mises en actes au détriment de toutes les autres.

Les extrémistes ne sont donc pas seulement agis par des « causes », comme l’implique trop souvent la sociologie holiste, ils croient à ce qu’ils font, sont capables de l’expliquer, et si leurs croyances nous paraissent absurdes, nous poussant donc à les considérer comme des fous ou des abrutis (ce que dément souvent leur sociologie), c’est parce que nous ne voyons pas le processus, souvent long, qui a conduit a l’adhésion, et l’utilité psychologique qu’y a trouvé le fanatique.

L’adhésion est « un escalier dont les premières marches sont toutes petites ». Elle est donc très progressive, gradualiste comme dans l’histoire de la grenouille, que ce soit dans le sionisme messianique, le jihadisme, ou l’art contemporain. Un premier contact, un love bombing, une progression lente durant laquelle les inspirateurs choient, aiment, valorisent, s’adressent à la raison pour la laisser travailler sur des éléments qu'ils ont choisi avec soin. Elle se fera par transmission au sein de « communautés » qui s’arrogent progressivement un monopole cognitif sur l’impétrant. Elle prospère sur le terreau de la frustration relative (voir Gurr et Davies ou, plus tôt, Tocqueville) qu’amène toute démocratie quant à son statut personnel des individus (à fortiori quand le niveau d'études moyens et les aspirations associées s'élèvent), et lui offre alors une explication, un ennemi à combattre, et une purification personnelle avec réévaluation intime associée. Elle s’actualise souvent à l’occasion d’une épiphanie qui « confirme » ce que le parcours précédent laissait entrevoir.

Une fois l’adhésion réalisée, il devient très difficile de faire revenir l’extrémiste car les valeurs auxquelles il adhère inconditionnellement sont devenues incommensurables à d’autres. La transaction banale et quotidienne entre des valeurs concurrentes ou entre valeurs et intérêts est impossible pour ces valeurs-ci. Bronner le montre par une variante intéressante du Jeu de l’ultimatum, bien connu des économistes comportementaux. Cette incommensurabilité n’est pas non plus spécifique des extrémistes (il y a certaines valeurs avec lesquelles nul ne transige dans la population générale, l’interdiction de l’esclavage par exemple), elle le devient par extension lorsque elle concerne des valeurs peu transubjectives et/ou sociopathiques.
C’est pourtant celles-ci qu’il faudrait affaiblir. Cela prend du temps, de l’énergie, et un peu de rouerie (tenter par exemple de substituer aux valeurs sociopathiques une version édulcorée de celles-ci).

Sans négliger les variables sociales, Bronner remet du libre arbitre et de la raison dans un phénomène incompréhensible au premier abord. Plus wébérien que bourdieusien, il veut comprendre plutôt qu'expliquer. Il montre que l’extrémisme est le résultat d’une construction personnelle et que les convictions extrêmes ne nous paraissent incroyables que parce que nous n’avons pas vu le lent processus de leur construction. Très documenté, son livre est à lire, autant pour comprendre le jihadisme contemporain qu’un voisin qui sacrifie sa famille sur l’autel de Claude François.

La pensée extrême, Gérald Bronner

E' MORTO UMBERTO ECO


Umberto Eco vient de mourir à l'âge de 84 ans. Il a été un accompagnateur constant et époustouflant de mes lectures comme de mes réflexions. On peut lire ici quelques mots sur Le cimetière de Prague et Numéro Zéro.
Ses livres antérieurs, hélas, furent lus par votre serviteur avant la création de ce blog, ils ne sont donc pas chroniqués ici. Je peux seulement inviter à lire Le nom de la rose, l'un de ces ouvrages que beaucoup connaissent sans jamais l'avoir lu, et qui est un chef d’œuvre, très supérieur à l'excellent film qu'en tira Jean-Jacques Annaud.

Il avait écrit, dans le drôlatique Comment voyager un saumon ?, les phrases suivantes :

[...]

Au vu de la marche du monde, il avait sûrement atteint aujourd'hui un niveau de certitude suffisant.

jeudi 18 février 2016

Intégrale Patrouille du temps au Bélial : un avant-goût


Oyez ! Oyez ! Braves gens. Aujourd'hui devient disponible le premier tome de l'Intégrale de "La Patrouille du Temps" de Poul Anderson, édition définitive traduite par Jean-Daniel Brèque et Pierre-Paul Durastanti, et bien sûr aussi préfacée, commentée, expliquée.

On y suivra les aventures palpitantes autant qu’exotiques et très Golden Age de Manse Everard, vétéran de la Seconde Guerre Mondiale recruté par l'intemporelle Patrouille du Temps. De nouvelle en nouvelle, Manse saute d'ère en ère pour neutraliser les voyageur temporels imprudents ou malveillants et éviter ainsi les modifications de l'Histoire qu'ils pourraient provoquer.
Pire encore, si l'Histoire connue parait insatisfaisante, certains seront tentés de l'améliorer au moyen de quelques changements judicieux et de beaucoup d'effet papillon. Mauvaise idée aussi, comme le savent tous ceux qui ont vu L'effet papillon justement.
Il est donc capital de préserver le temps des risques qu'amènent le voyage dans le temps - on sait ce qu'on perd, on ne sait pas ce qu'on gagne ; et l'enfer est pavé de bonnes intentions (voila, ça suffit pour les proverbes). C'est le rôle de la Patrouille du temps.

Pour se faire une idée du style on peut télécharger la première mission de Manse Everard, gratuite sur le site du Bélial.

mardi 16 février 2016

Waters of Versailles - Kelly Robson - Best of Tor.com 2015


"Waters of Versailles", de Kelly Robson, est une novella tirée du recueil Some of the Best from Tor.com 2015. Elle dépeint de manière aussi charmante qu'ironique les tribulations d'un nobliau alpin qui tente de s'élever, à l'aide d'un peu de magie et de beaucoup d'ingéniosité, dans l'écosystème ultra compétitif de la cour de Louis XV. Nixe, fontaines, lieux d’aisance et champagne sont les improbables marches à gravir pour atteindre la faveur du roi dans un monde où les compliments sont la meilleure des monnaies. Mais pour un courtisan rustique et out of place comme Sylvain (le bien nommé) de Guilherand, la tentation d’abandonner les fastes superficiels de Versailles et de retourner à un anonymat plus authentique ne s’éteint jamais.

Waters of Versailles, Kelly Robson

dimanche 14 février 2016

Verdun - Le Naour - Douaumont ist gefallen


Verdun c’est 300 jours de combat, 60 millions d’obus, 300000 morts. Une hyperbataille comme la nomme l’historien François Cochet. Elle est racontée aujourd’hui en BD sur un scénario de Jean-Yves Le Naour, l’historien spécialiste déjà à l’origine du très bon La faute au Midi.

Décembre 1915, des informations convergentes semblent indiquer que les Allemands prépareraient une offensive de grande ampleur dans la zone de Verdun, un point saillant perdu au milieu du front allemand. Pourtant informé, Joffre mettra bien du temps à prendre les mesures appropriées. Quand la bataille commencera, le 21 février, c’est une armée française loin d’être prête à l’affronter qui subira l’un des assauts les plus terrifiants de l’histoire de la guerre moderne, commencement d’une bataille dont Le Naour dit qu’elle est une « métaphore de la guerre ».

Avec ce premier tome intitulé "Avant l’orage", le lecteur est invité à sortir de la légende de la grande conflagration pour en voir la réalité. Verdun c’est bien plus qu’une bataille homérique ou qu’une boucherie sans nom (il y en eut d’autres, hélas, la Somme notamment peu après). C’est un moment de la guerre où s’expriment, justement, certains des points saillants de celle-ci.

On voit donc dans "Avant l’orage" les Allemands, sous l'impulsion de Von Falkenhayn, ramener, dès la fin de 1915, des centaines de milliers d’hommes du front de l’Est vers la France et y déplacer des centaines de pièces d’artillerie de tous calibres.

On voit comment les officiers supérieurs sur place « sentaient » une attaque sur Verdun, comment le lieutenant-colonel Driant, officier de chasseurs et député, prévint la Chambre, comment Gallieni, le ministre de la Guerre, fit suivre à Joffre, le généralissime, et comment rien ne fut fait de cette information cruciale.

On voit en effet un Joffre en roue libre tenir tête au gouvernement qu’il renvoie dans ses plates-bandes. Ne croyant pas à un assaut sur Verdun qui, s’il venait à advenir, ne serait de toute façon à ses yeux qu’une diversion, obnubilé par la préparation de son offensive d’été dans la Somme, Joffre, suffisant et borné, refuse d'admettre l’éventualité même de la chose. De fait, durant l’année précédente, le GQG, et singulièrement son chef, partisan fanatique de la « guerre à outrance », avait progressivement dégarni la zone et ses forts, hommes et matériel partant pour la Somme, vers la bataille décisive que veut Joffre.

On voit comment il n’écouta jamais les avertissements de Castelnau. Ce n’est plus tard qu’il envoya celui-ci d’abord étudier la situation tactique puis superviser les opérations au côté de Pétain, dépêché en catastrophe sur place par Joffre en raison de ses préférences défensives.

On réalise que les Français eurent une chance incroyable quand la pluie retarda l’offensive allemande (prévue le 12 février et qui ne commença de fait que le 21) de plusieurs jours, offrant l’opportunité d’envoyer à Verdun des divisions de renfort avant le déclenchement des hostilités.
Mais la chance ne suffit pas. Le 21, les Allemands avaient plus de 1200 pièces d’artillerie dans la zone contre moins de 300 pour les Français.

Les renforts étant loin, les troupes sur place durent tenir plusieurs jours pour les attendre. Sous le Trommelfeueur (1 millions d’obus tirés par les troupes du Kronprinz le premier jour de la bataille, autant le second), les troupes françaises résistèrent vaillamment, au bois des Caures notamment, et retardèrent suffisamment l’offensive, au prix de pertes immenses, pour que les renforts puissent arriver. Même si le fort de Douaumont tomba le 25, Pétain eut donc le temps de prendre le commandement de la zone, de réorganiser la défense de la ville, et d’organiser, pour l’approvisionnement et la relève,  une noria de matériel et d’hommes cheminant le long de la Voie sacrée vers et hors Verdun depuis Bar le Duc.

L’affaire devint symbolique donc politique. Il fallait tenir Verdun. 70 des 95 divisions françaises s'y emploieront. Mais ceci est une autre affaire, pour le prochain tome.

L’album est intéressant et donne de la chair et du sens à ce qui n’est souvent qu’un nom. On regrettera une narration un peu rapide au point de départ sans doute trop tardif (l’effet du médium ?) qui ne permet pas de développer pleinement ce qui conduisit à Verdun. Pourquoi ne pas avoir raconté août 1915 ? Pourquoi ne pas avoir étoffé plus le personnage capital de Castelnau ? Pourquoi ne pas avoir expliqué que la tête de mort sur l’uniforme du Kronprinz n’en faisait pas un proto-SS ? Pourquoi pas plus de détails sur les forts ? D’autant que Le Naour trouve le temps de raconter la maladie de Pétain dans les premiers jours de la bataille. Tant pis. C’est sans doute néanmoins suffisant si ça peut donner envie d’aller plus avant et de lire des ouvrages historique sur la question, d’autant qu’on oubliera vite le dessin de cet album.

Verdun t1, Avant l’orage, Le Naour, Marko, Holgado

samedi 13 février 2016

The shape of my name - Nino Cipri - The Best of Tor.com 2015

Sortie du recueil gratuit "Some of the Best from Tor.com" édition 2015. On y trouve de nombreux textes, réputés choisis parmi le meilleur de ce qui se fait ces jours-ci. A découvrir absolument. Je chroniquera ici ceux des textes que j'ai aimés.

Premier texte apprécié : "The shape of my name" de Nino Cipri


Le recueil s'ouvre sur une très belle nouvelle de Nino Cipri, auteur queer et genderqueer vivant à Chicago.
Voyages dans le temps, (légère) saga familiale, identité sexuelle et place dans la famille, Cipri visite ces thèmes avec une grâce et une délicatesse touchantes. Un peu de mystère, beaucoup de douleur, la tristesse de voir son identité contestée et la lutte pour la faire éclater. Tout cela en quelques pages délicieuses. On n'est pas dans Vous les zombies, on est dans bien plus charmant.

The shape of my name, Nino Cipri

Sandman VII : The End

Février 2016, "Sandman Volume VII". C’est la fin, une fin douce et paisible car le baisser du rideau est parfaitement géré, dans la droite ligne du tout ce qui a précédé.

Impossible de résumer, ne serait-ce que le contexte, sans spoiler. Aucun résumé donc. Qu’on sache seulement que ce tome VII énorme - 560 pages - conclut de manière spectaculaire, évidente et logique, une série de 75 épisodes - sans compter quelques suppléments - qui est un des monuments du comic contemporain. Comme Moore avec Watchmen, comme Spiegelman avec Maus, comme quelques autres aussi que j’oublie sûrement, Gaiman a contribué, avec Sandman, à forger un genre, à consolider des lettres de noblesse encore un peu fragiles en 1989, à intriquer folie graphique des meilleurs artistes contemporains et scénario d’une richesse et d’une profondeur toutes mythologiques. Dans 2000 ans on lira Sandman comme on lit aujourd’hui L’Odyssée ou le Mahabharata.

Qu’on sache aussi que la version française publiée par Urban Comics depuis trois ans a bénéficié de l’immense et excellent travail de traduction de Patrick "GoT" Marcel qui a ainsi mis cette œuvre à la disposition d’un public non anglophone.

Qu’on sache enfin que le travail éditorial d’Urban Comics est digne de louanges. Superbes ouvrages hardbound, interviews nombreuses, longues et analytiques (au point que j’analysais moins que d’habitude pour ne pas être accusé de plagiat), variant covers, storyboards, etc…
Si l’on ne regarde que ce volume VII, il contient bien plus que les épisodes 70 à 75 (La veillée) au casting éblouissant et qui se conclut par La tempête, très bel adieu à Shakespeare et portrait saisissant d’un créateur habité dont la création arrive à son terme. On y trouve donc, après la conclusion du cycle, un mini récit intitulé La dernière histoire de Sandman, la version illustrée de la novella Les chasseurs de rêve (qu’on trouvait en version comic dans le volume V), ainsi que la mini série Nuits d’Infinis, écrite plus tard, qui met en scène chacun des Infinis dans une histoire propre (trois au moins de ces sept portraits sont brillants), sans oublier divers suppléments.

Sandman VII, Gaiman et al.

jeudi 11 février 2016

Le corps exquis - Poppy Z Brite - Love is danger

"Le corps exquis" est un roman de Poppy Z. Brite, auteur transgenre né femme qui se vit comme un homme gay, et porteur du genre splatterpunk, dans sa version extrême ici. On y retrouve à la fois les qualités d’évocation (et d’estomac aussi) de l’auteur et ses tics récurrents.

Disons-le tout de suite : "Le corps exquis" est un roman POUR LECTEURS AVERTIS, très avertis même. Dans le texte de Brite, plusieurs récits s’entremêlent : l’histoire d’une (ou deux) romance contrariée au temps du sida, celle aussi de deux tueurs en série homosexuels nécrophiles et nécrophages (Andrew et Jay), largement inspirés de Jeffrey Dahmer, celle enfin, impressionniste, du mouvement gay passé si vite de l’élation au désespoir. L’affaire est résumée par le constat que fait Luke, courant éperdument vers son amour Tran qu’il pense éjecter de chez son nouvel amant et qui ignore que celui-ci est en fait en train d’y être torturé :
« Luke s’appuya au mur et rassembla ses forces. Il n’avait pas dormi depuis le lever du jour ; il avait vu l’un de ses amis se faire sauter la cervelle et avait péniblement baisé un autre ami ; il avait parcouru trois kilomètres à pied dans un état de furie aveugle ; il avait négligé de s’administrer trois médicament différents. »

Passons vite sur la partie « meurtres en série », descriptive dans un genre torture porn qui rappelle autant les films coréens que certains auteurs de polars extrêmes, même si très peu vont aussi loin. Passons sur les scènes de sexe, impérialistes par leur proportion même. Celles-ci m’ennuient toujours vite en littérature, a fortiori et bien plus quand elles sont homosexuelles. Le tout est néanmoins sur des trajectoires de collision qui deviennent vertigineuses quand on se met à les percevoir vraiment.

Mais le grand intérêt du roman, pour celui qui sait voir, c’est ce qu’il dit du mouvement gay et de sa rencontre ironique avec le sida. Cinq références dans le roman :

D’abord un ou deux personnages rimbaldiens (le « jeune » Tran et le « vieux » Luke) qui se déchirent et écrivent sous, pour l’un au moins, un pseudonyme transparent ; on s’attend à lire sous leur plume l’inénarrable Sonnet du trou du cul. Tous ce monde vit à la marge et meurt jeune. Wilde, qui connut la prison de Reading pour indécence, est aussi invoqué.

Puis, Joe Orton, dramaturge anglais à succès assassiné par son amant Ken en 1967. Orton c’est la fin de la crypthomosexualité, les dernières années de la dissimulation, du mensonge obligatoire et de la fréquentation des toilettes publiques.

Ensuite le Castro, où vécut Luke avant de déménager pour cette Nouvelle-Orléans, toujours pourrissante, toujours polluée, toujours gothique, comme un cadavre en putréfaction lente. Or, le Castro est le quartier de San Francisco où le mouvement gay (qui n’est pas synonyme d’homosexuel mais est l’organisation publique et politique de la « communauté ») prit une visibilité particulière avec l’élection d’Harvey Milk, premier conseiller municipal élu comme homosexuel à la mairie de San Francisco. Milk dont l’assassin, Dan White, fut condamné avec clémence ce qui conduisit aux White Night Riots, puis à des représailles de la police sur la communauté gay, le tout suivi par l’élection à la mairie de Diane Feinstein qui mena une politique de normalisation des rapports (sans jeu de mots) entre les gays et la police locale.

Enfin, Bauhaus et singulièrement son chanteur Peter Murphy, icône gothique androgyne qui dit savoir qu’il mourrait du sida, puis « se rangea » et « échoua » à le faire, contrairement à Klaus Nomi.

Au fil de ces références, on passe de l’abjection pénale au déni british puis à la quête de la reconnaissance et de l’égalité par la visibilité, culminant dans une frénésie sexuelle (le mot n’est pas trop fort) qui donna l’impression que la génération des 70/80’s devait rattraper des siècles d’autodiscipline inquiète. Arrivent les années 80. Le sida. Les homosexuels (et spécialement les gays) meurent. En masse. Le dégout, ils connaissaient, mais, devenus « toxiques », voilà qu’en plus ils effrayaient. Après si peu d’années de libération, la douche est écossaise. La rage est grande devant une injustice manifeste, la peur aussi devant une mort pénible et trop prompte à venir. Elles contribueront à orienter le mouvement dans une nouvelle direction, celle qu’esquisse Peter Murphy : protection, calme, embourgeoisement même (les homosexuels d’aujourd’hui se marient et veulent se reproduire là où Luke, hurlant sa colère, insultaient les « pondeuses »). Comme la Nouvelle-Orléans, comme le corps d’un jeune homme torturé puis dissout dans un bain d’acide, la fête avait ranci avant de disparaître. Andrew et Luke donnaient volontairement la mort par/avec le sexe à leurs naïfs partenaires en usant de lames et d’instruments de torture ; tant d’autres la donnèrent involontairement en n’usant que de leur corps et de leur sensualité.

Le corps exquis, Poppy Z. Brite 

Petit bonus : The sanity assassin de Bauhaus. Toute l'esthétique homogothique y est.

mardi 9 février 2016

Les enfants qui mentent... Nicolas Rey

On le sait ou pas, environ une fois par an je me laisse convaincre de lire un peu de blanche française. Je reviens toujours éprouvé de cette aventure.

145 pages écrites très gros et très aéré pour 14,50€, soit 10 cents la page. Vous qui fréquentez ce blog savez que je ne juge jamais un livre au rapport pages/prix, ce serait grotesque. Ni à un tout aussi stupide rapport temps/prix qui mettrait ce livre à un peu flatteur 14,50€ de l’heure. Non. Ce qui compte dans un livre, c’est sa qualité, son apport intellectuel, stylistique, émotionnel. Problème ici : il n’y a pas lourd, et pas que sur la balance.

Dans "Les enfants qui mentent n’iront pas au paradis", Nicolas Rey raconte l’histoire de Gabriel, un quarantenaire tendance gauche bobo parisienne qui vient de se faire larguer par sa copine Justine qui espère ainsi « sauver sa peau ». Ils ont vaguement un enfant, Hippolyte, dont la maitresse (comme ce mot à double sens est subtil), prénommée Catherine, est militante du terrible Parti National, un avatar du FN sans risque de copyright. Tout l’être de cet homme du camp du bien se révolte à l’idée de frayer avec une telle engeance, mais si l’esprit est fort la chair est faible, et la sexualité débridée autant qu’impérialiste de Catherine va capturer le cœur et l’âme de Gabriel. Sans jamais se renier complètement, il finira par céder absolument à la séduction du côté obscur qu’incarne Catherine. Le cerveau cède aux entrailles. La raison à la matérialité. C’est beau comme un pamphlet cathare.

A quoi sert ce livre ? A illustrer par la fable le dazibao culte de Lindenberg ? A avertir le bobo parisien du risque mortel qu’il prend à approcher le Malin ? Si c’est le cas, c’est réussi. Brièveté et morale camouflée (et oui, Catherine est dans le déguisement, et c’est dans le déguisement qu’on se révèle, ça aussi c’est subtil) sont caractéristiques du genre. Ca ne peut convaincre qu’un convaincu mais ça peut au moins procurer une petite soirée de plaisir à un Lindenbergolâtre.
Pour ce qui est de la littérature, quel néant. Personnages caricaturaux et statiques, ou à clef ce qui revient au même, situations outrées jusqu’au ridicule, enfilade d’affirmations définitives dont la grandiloquence boursouflée fait rire. On se croirait dans une micro salle du 5ème en train d’assister à la projection d’un film français dont les Cahiers auraient fait l’éloge. Quand au coup des toxiques « vipères lubriques », on ne me l’avait plus fait depuis le temps heureux du Grand Timonier. J'ignore si le but était de rendre la monnaie de sa pièce au Soumission de Houellebecq, mais si c'est le cas, il est clair que les deux ne boxent pas dans la même catégorie.

Les enfants qui mentent n’iront pas au paradis, Nicolas Rey

lundi 8 février 2016

Brève revue de Comics : Harrow County 1 - Descender 1

Premier TPB, intitulé "Countless Haints" du Harrow County de Bunn et Crook. Le scénariste du western fantastique The Sixth Gun revient avec une histoire de sorcière brulée puis réincarnée. L'histoire encore d'une jeune fille qui est plus qu'elle ne paraît mais aussi plus qu'elle ne croit. L'histoire enfin des "golems" créés pour servir voire adorer la diabolique dans l'Amérique très rurale des années 20 semble-t-il.

Le volume n'est pas déplaisant mais peine à captiver. Même lorsqu'il veut surprendre, ce n'est pas renversant, même à l’occasion du twist final qui intrigue mais ne bouleverse pas. La faute peut-être à une construction de personnage trop rapide ou à une intrigue un peu simple. Il manque de l'émotion à ce comic, et la jubilatoire démesure narrative que Bunn mettait dans The Sixth Gun ne se retrouve pas dans cette histoire presque intimiste mais manquant d’humanité. De plus, des dessins et une colorisation directe très laids n'aident ni à identifier les personnages ni à s'en faire des amis. Douteux, douteux, tout ça.

Harrow County 1, Countless Haints, Bunn, Crook

Espâââce, frontière de l'infini. La confédération galactique (modeste, 9 planètes en tout) a été presque détruite lors d'une attaque brutale et incompréhensible conduite par des robots géants d'origine inconnue qu'on nomma, faute de mieux, Harvesters. L'assaut terminé, la confédération était plus fracturée que jamais et la haine des mechs brulante. Les survivants se lancèrent alors par vengeance dans un "génocide" robotique ; le terme n'est pas excessif étant donné l’intelligence, le nombre, et l'omniprésence des robots qui peuplaient la confédération avant les évènements.

Dix ans après les faits, ce qui reste du gouvernement galactique pense avoir trouvé une piste sur l'origine des Harvesters qui permettrait peut-être de leur résister un jour. Il semble qu'un petit robot humanoïde de compagnie, Tim-21, seul survivant d'une lointaine colonie minière, puisse détenir, à son insu, une des clefs du problème. Une mission officielle et armée part donc à sa recherche. Mais d'autres, moins bien intentionnés, veulent aussi mettre la main sur Tim-21. Le clash est inévitable, et le petit robot, bien seul dans l’immense univers, se retrouve dans la position inconfortable d'être l'enjeu involontaire d'un conflit qui le dépasse.

Avec "Tin Stars", Jeff Lemire raconte de nouveau l'histoire d'un enfant étrange confronté à l'adversité. Tim-21 émeut comme le faisait Gus. Son innocence et sa faiblesse enflamment la sympathie du lecteur, comme le faisait son prédécesseur, même si, pour l'instant, Descender semble moins stressant que Sweet Tooth. Tim-21 semble en effet moins seul, moins en danger, que Gus, entouré qu'il est d'un commando petit mais armé et entrainé. Cela peut changer car si la confédération et sa dissidence se disputent Tim-21, d'autres forces, encore discrètes, sont aussi à l’œuvre, et ni le monde ni le passé de la confédération inventée par Lemire n'ont encore livrés tous leurs secrets au lecteur. Sans oublier, pour achever de charger la barque, qu'on ne sait toujours pas d'où vinrent les Harvesters, pourquoi ils le firent, et s'ils pourraient revenir.
C'est dessiné par Nguyen dans un style très esquissé qui rappelle d'une certaine manière Sweet Tooth, mettant l'accent sur le caractère juvénile du héros et donnant au lecteur l'impression qu'il lit une histoire enfantine. Le lettrage est intéressant, changeant avec l'orateur.
Une série à suivre imho.

A noter que la série existe en français chez Urban depuis peu.

Descender 1, Tin Stars, Lemire, Nguyen

dimanche 7 février 2016

La fabrique du monstre - Philippe Pujol - Ediles corrompus

Deux ou trois jours à lire "La fabrique du monstre", l’enquête en immersion de Philippe Pujol sur les quartiers sensibles de Marseille avec leur lot de trafics et d’homicides ainsi que sur le clientélisme d’une classe politique marseillaise plus occupée à rétribuer qu’à agir. Durant ces deux ou trois petits jours, une bien courte durée, un règlement de compte entre dealers a fait deux morts et la ville a été mise sous tutelle virtuelle dans la lamentable affaire des écoles insalubres. Deux faits qui illustrent tragiquement le livre de Pujol. Plongeons-nous y donc !

Journaliste en immersion profonde, lauréat du Prix Albert Londres en 2014 pour une série d’articles publiée par La Marseillaise et intitulée « Quartiers shit » – sur les quartiers nord de Marseille et leur économie de survie (déjà) – Pujol est de ces journalistes qui arpentent sans relâche son terrain, lient des relations avec tous, créent des liens de confiance, et apprennent donc ce que ne peuvent pas savoir les innombrables envoyés de passage.

Pour Pujol, Marseille est une ville double. La misère extrême des quartiers nord, avec ce qu’elle implique de drames sociaux, d’exclusion et de délinquance violente, se trouve sur la même commune et à seulement quelques kilomètres de l’opulence plutôt agréable des quartiers sud. Marseille contient son 9-3. La fracture se fait au niveau du centre ville – le célèbre port étant presque au milieu géographique de la ligne de rivage – paupérisé et souvent insalubre en dépit des efforts unilatéraux de la municipalité pour le gentrifier.

Le livre de Pujol est donc double aussi, commençant par décrire la réalité de quartiers nord, parmi les plus inégalitaires de France, avant de s’attaquer à ce système politique marseillais qui a élevé le clientélisme au niveau d’un art, donnant l’impression de vivre dans la Rome Antique de ce point de vue.

Pujol choisit d’entrer par les hommes dans son récit. Il raconte les petits dealers/coupeurs de shit aux ongles noirs, comiques dans leur amateurisme, avant d’arrêter de rire et de prendre son lecteur à la gorge. C’est le meurtre de Kader (en 2009) qu’il raconte et, de là, la vengeance qui entraine de nouveaux morts, puis la folie et le désespoir de vies brisées, bien au-delà du lieu des déflagrations. Mais ce que raconte Pujol, par delà une histoire de très jeunes bandits, c’est l’économie de survie qui gangrène les quartiers nord. Exclusion dans des lieux presque pas desservis par les transport publics, niveaux scolaires étiques, chômage de masse, se combinent, dans une société sans lien structurant et où l’avoir domine tout, pour créer les petits guetteurs qui gagnent autant en montant la garde – après les cours ou en les séchant – à l’entrée de la cité que leurs parents avec le RSA. Et puis, il y a les « besoins » de la vie de « prince ». La misère extrême entraine une réaction qui l’est autant dans une société de consommation débridée ; il faut afficher les marqueurs les plus visibles d’une « réussite » qui ne peut être que déviante et rance : Audi flambant neuves garées devant des immeubles défoncés par des dealers qui vivent chez leur mère.

Les gardes à vue ou les passages en prison sont comme des lignes de CV, les « filles de réseau » vendent leur cul aux dealers en ascension contre un confort matériel éphémère (un cul ferme, ça ne dure pas), les dealers ou braqueurs (les mêmes ou pas) rêvent de gloire et meurent souvent d’avoir voulu aller trop haut, trop vite. L’écosystème des quartiers nord pousse à l’ambition mais la fait payer très cher. Qu’importe : Demain c’est loin (regarder le clip, écouter les paroles, tout y est). Toute cette histoire, déjà bien connue, est brillamment racontée par les destins individuels. Kader, assassiné pour avoir gêné ; son père Nadir, assassiné pour avoir cherché les assassins de son fils, Nabil, le pote de Kader, assassiné, et tant et tant d’autres. Sans les excuser, Pujol les raconte, les explique, les fait vivre une dernière fois, comme il donne voix à Souad qui a perdu en deux ans son fils et son mari sous les balles des tueurs. Il montre la nasse dans laquelle naissent ces gens, dans laquelle ils sont enfermés, avec les conséquences inévitables qui en découlent, rappellent aussi que la délinquance ne concerne qu’une petite minorité de ces jeunes même si la tolérance à celle-ci est pour eux la norme. A Hell’s Kitchen aussi, on pouvait être honnête et amis ou serviables avec des gens bien peu recommandables.

Et puis il raconte aussi tout le reste. Le shit premium cultivé par des entrepreneurs en herbe (!). Le caïd qui creuse une « piscine » sauvage pour les petits, l’été. Les immeubles aux cages d’escalier trouées pour permettre le passage d’une cage d’escalier à l’autre. Les immeubles qu’on dégrade volontairement dans l’espoir de forcer un relogement rendu ipso facto indispensable. Les voyous qui se découvrent un jour musulmans pratiquants. Les flics qui ne connaissent plus les nouveaux caïds, ne les comprennent pas, savent seulement d’eux qu’ils sont ultra violents et capables de tout. Les carrières criminelles fulgurantes qui s’achèvent presque toujours entre quatre planches. La misère qui exploite la misère : un naturalisé qui « loue » à trois clandestins le « droit » de dormir dans une épave de voiture, et les clandestins qui tentent de « vendre » l’épave à une famille de roms ; les pauvres du 3ème arrondissement qui traquent les cafards dans leurs murs pour les vendre à des margoulins qui en inondent des immeubles dont ils veulent chasser les occupants ; les micro dealers qui achètent aux malades psy sortant des centres médico-sociaux leurs cachets de ritaline ou de vicodine pour les revendre à l’unité vers Noailles, etc. On ne sait s’il faut rire devant l’inanité de ces déviances ou pleurer de rage devant leur nécessité.

Arrêtons là ! Pujol passe alors à ce système marseillais qui, s’il n’est pas une invention locale, est poussé ici à un degré digne d’un pays du Tiers-Monde. Ceci est plus connu et déjà lu ailleurs si on s’intéresse au sujet. Longues biographies personnelles et politiques de Gaudin et Guérini, deux cancres portés au sommet par leur capacité à créer et à mobiliser de l’entregent. Affaire Andrieu qui permet de plonger dans le système opaque des associations qui encadrent les cités, négociant des subventions contre des votes, des emplois parapublics contre des votes, des logements sociaux contre de votes, presque n’importe quoi contre des votes : Andrieu est condamnée, à juste titre, mais le système perdure ; son spot politique est repris comme sont repris les spots de deal des caïds emprisonnés. Inefficacité d’un système profondément gaspilleur à cause de l’empilement des assos concurrentes, souvent tenues par des gens qui tentent vraiment d’agir mais se servent au passage et sont souvent proches du banditisme quand ils n’ont pas un long pedigree eux-mêmes. Consanguinité des politiques qui passent d’un bord à l’autre, se connaissent trop, et collaborent bien au-delà de ce que justifierait une bonne gestion municipale. Relation incestueuse entre la mairie de Gaudin et l’institution catholique (avec des bénéfices réels pour les écoles privées marseillaises, voir ci-dessus ce qu’il advient des publiques). Proximité de mauvais aloi entre la ville et quelques architectes dans une ville qui est en chantier permanent alors que son revenu moyen n’y progresse jamais. Cogestion désastreuse de la ville avec le syndicat FO (qui a donné en 2014, ça ne s’invente pas, une carte d’adhérent d’honneur à Gaudin). Entourloupes guérinistes à la communauté urbaine, Guérini achetant les votes des élus en promettant des fonds départementaux. Magouilles guérinistes sur les marchés publics avec la complicité de son frère Alexandre et de grands groupes français. J’en passe et des meilleures, Samia Ghali entre autres. Lisez le livre, il en vaut vraiment la peine : c’est le Gomorra français.

Très bien écrit et parfaitement documenté, "La fabrique du monstre" décrit le Janus marseillais, et montre comment l’impuissance politique, la déperdition d’argent et d’énergie, les mauvais choix d’allocation des ressources, qui sont les résultats inévitables du clientélisme local (parfois le fait de politiques qui veulent vraiment agir mais constatent qu’ils sont obligés d’en passer par là s’ils veulent une chance de pouvoir le faire) ont pour conséquence de laisser mariner la deuxième ville de France dans sa situation d’immense pauvreté, d’inégalités extrêmes, et de criminalité violente et délétère.

Mon goût me pousse à regretter que Pujol n’adopte jamais vraiment une posture sociologique, qu’il ne monte pas à l’abstraction conceptuelle, en un mot, qu’il ne soit pas l’Howard Becker de Marseille. Je reprocherai aussi une liaison entre les deux parties qui n'est pas assez explicite.
Mais tant pis. Pujol donne de la vie, de la chair à des gens que personne ne voit ou qui ne font l’objet que de quelques lignes dans la presse locale à l’occasion de leur mort violente. Des gens, criminels nuisibles sans le moindre doute et que la justice voudrait traiter comme tels, mais qu’il n’est pas décemment possible d’effacer d’un geste de main sans voir qu’il y a des raisons derrière les choses. Des gens dont Stéphane Ravier, le maire FN du 13/14 très vite inséré dans les réseaux clientélistes locaux, dit quand ils meurent que « les chacals se dévorent entre eux » ou dont Gaudin dit plus simplement, et comme beaucoup de Marseillais, que « tant qu’ils se tuent entre eux, ça n’est pas grave », oubliant par là-même que si le monopole de la violence légitime disparaît, c’est que l’Etat a disparu. De fait, il semble que ce soit le cas dans une partie de la ville avec la complicité molle d’édiles qui ont d’autres chats à fouetter, d’autres clients à gratifier.

On ne peut alors qu’espérer sans trop y croire un retour de l’Etat central dans ces lieux abandonnés de tous, y compris au prix d’une mise sous tutelle d’une partie de la ville, ce qui lui est déjà arrivé dans le passé. Hélas, ne rêvons pas !

On peut lire aussi : Sociologie de Marseille et/ou La loi du ghetto.

La fabrique du monstre, Philippe Pujol

mercredi 3 février 2016

Providence - Moore, Burrows - Encore un effort

Il m’est difficile de dire quelque chose de définitif sur le Hardcover "Providence" que Panini vient de publier. Rassemblant en VF les quatre premiers tomes de la nouvelle série lovecraftienne d’Alan Moore - après la contemporaine Neonomicon, il est encore trop tôt pour se faire une idée de ce que sera une série dont le tome 7 vient de sortir aux USA (4/7 en VF donc pour l'instant) . A moins qu’on considère que si un doute subsiste après 136 pages VF, c’est que quelque chose ne va pas avec cette série. Mon avis est quelque part entre les deux, ne sachant trop quelle voie emprunter vraiment. Comme celui du très lovecraftien Nébal d’ailleurs.

1919, New York. Robert Black (variation sur le Robert Blake de Celui qui hantait les ténèbres, nouvelle qui se passe à Providence et met en scène une « Eglise de la sagesse étoilée » qui résonne avec l’ordre « Sagesse des étoiles » du comic, et personnage lui-même basé sur Robert Bloch, écrivain ami d’HPL) est journaliste au Herald. En quête d’un reportage à sensation, il se lance sur la piste d’un livre qui aurait inspiré le Roi en Jaune de Chambers. Ses investigations lui fait rencontrer un étrange médecin - personnage rappelant le héros de la nouvelle Air froid - qui le met sur la piste d’un occultiste vivant à Red Hook. De fil en aiguille, Black est projeté hors de NY et de sa carrière de journaliste vers la rédaction d’un hypothétique livre sur les soubassements cachés et occultes des USA. A la recherche de documentation et de témoignages, Black visite l’Amérique rurale et côtière qui est celle du Cauchemar d’Innsmouth et de L’Abomination de Dunwich. Tout au long du texte, de nombreuses allusions sont faites à d’autres œuvres de Lovecraft, petites perle cachées à l’attention de l’amateur éclairé, de Brown Jenkin à La couleur tombée du ciel en passant par les cavernes souterraines des Rats dans les murs, entre autres.

Moore semble vouloir résumer Lovecraft pour le donner à lire in extenso aux lecteurs contemporains, plus fan de comics que de textes écrits, ou au minimum de leur en faire écouter la petite musique. Mais, créateur lui-même, Moore adapte HPL. Non content de lier les locus de Lovecraft, il ajoute une sexualité explicite qui était absente des textes d’HPL, joue sur une homosexualité et une judéité cachées qui seraient les secrets dicibles camouflant ceux, indicibles, de l’horreur cosmique, implique la montée prochaine d’un nazisme dont on sait qu’il tangentait les idées racialistes de Lovecraft et dont les années 20 étaient grosses.

On pourrait donc prendre grand plaisir à revisiter l’œuvre du maitre de Providence à la sauce Alan Moore sur les pas de Robert Black. Le lecteur pourrait  s’identifier à lui et arpenter en sa compagnie les lieux, les moments, les évènements. Black comme métaphore du lecteur découvrant l’œuvre d’HPL. Pourquoi pas ?

Mais, problème, le tout est un peu mou. Black manque un peu de fond – ses affres d’homosexuel honteux ont déjà été vues maintes et maintes fois – et, parti par hasard, il avance d’indice en indice sans qu’aucun sentiment d’urgence ne le pousse vraiment, et sans qu’il semble que soit en jeu dans toute cette affaire autre chose que la rédaction possible d’un libre à venir. L'horreur lovecraftienne de la réalisation, du dévoilement, manque ici.
De ce point de vue Neonomicon était bien plus captivant car l'horreur y était au centre et, point connexe, le sexe y était utilisé au service du récit et pas, comme ici, de manière un peu gratuite, au moins en ce qui concerne les trois premières parties de l’ouvrage.

Ce qui plombe ce "Providence", c’est que la narration y semble dépassionnée (et ce ne sont pas les dessins précis mais très sages de Burrows qui vont y mettre a moindre folie), et il n’y a qu’à partir du tome 4, à l’évocation de la vie sordide des Wheatley, qu’un frisson saisit enfin le lecteur. Est-ce bon signe ? Cela signifie-t-il que Moore a enfin trouvé son rythme et sa voix ? Il faut l’espérer mais ce n’est pas certain. A suivre donc, sans confiance excessive.

Providence, t1, La peur qui rôde, Moore, Burrows

Barsk - Lawrence M. Schoen - Quel ennui

Loin dans l’espace et très loin dans l'avenir. L’humanité a disparu. Tellement disparu qu’on n’en parle même plus, qu’on ne sait même plus qu’elle a existé. L’Alliance regroupe les mondes sur lesquels vivent les espèces sapientes élevées à l’intelligence et anthropomorphisées par ces hommes qu’on a oublié : on pourrait être dans le Cycle de l’Elevation de Brin. Mais si l’Alliance est l’organisation politique du secteur galactique, le roman commence sur Barsk, une planète au look prétechnologique qui n’abrite qu’une seule race, celle des Fants, lointains descendants des éléphants terrestres.

Monde arboré fait d’iles dissimulées sous des canopées tropicales, Barsk est le monde sur lequel les Fants ont obtenu par traité de vivre seuls et en paix, à l’écart de toutes les autre races élevées qui les méprisent voire les haïssent. Sur Barsk, les Fants vivent comme de « bons sauvages », dans des habitats arboricoles où ils pratiquent leurs artisanats. Concessions à la nature, leur société est matriarcale et ils pratiquent le départ définitif vers le mystérieux cimetière des éléphants quand le moment est venu. Seul contact entre l’Alliance et Barsk, un commerce de produits pharmaceutiques dont les Fants ont le monopole, parmi lesquels le Koph, la drogue unique qui permet aux Parleurs de tous les mondes de converser avec la mémoire des morts.

Quand commence le roman, les précogs du sénateur Bish, un vieux et impitoyable Yak, l’ont lancé sur la piste de la recette secrète du Koph, recherche dont doit sortir, d’après eux, de grands changements, alors qu’au même moment une ancienne prophétie Fant annonçant que « lorsque le Silence viendra, le destin sera en balance et des choix devront être faits » semble être sur le point de se réaliser. Cette conjonction lancera l’historien et Parleur Jorl, à son corps défendant, dans une quête où les risques seront énormes et les secrets révélés aussi.
Mais au début, on ne sait pas tout ça, au début on voit juste un vieux Fant en route pour le cimetière des éléphants être enlevé par un commando de canidés commandés par une guenon.

Les première pages du roman satisfont le lecteur d’imaginaire car elles dépaysent vraiment. Même si le cadre rural et l’accumulation des races élevées font de fait plus penser aux Fables de l’Humpur de Bordage qu’au Elévation de Brin. Il y a là un petit défaut de cadrage me semble-t-il pour un roman vendu comme de la SF et qui, peu ou prou, en est. Mais, après tout, l’auteur écrit ce qu’il veut et comme il veut. Non, le problème (comme la vérité) est ailleurs.

"Barsk" est d'abord une allégorie atrocement convenue. Tout y passe en terme de banalité bien pensante. Les bons sauvages contre les mauvais civilisés. Les méchants politiques experts en manipulation. Le racisme inter espèce. La discrimination des êtres différents. Les génocides fondateurs, la mauvaise conscience et le déni associés, les repentances de bon aloi. Tous ces thèmes sont légitimes et pourraient être maniés pour écrire un grand roman, mais ici ils sont posés comme d'évidents petits cailloux dont l’auteur ne fait pas grand chose. Il semble que l’horreur qu’ils devraient naturellement susciter chez l’homme de goût suffise (comme l’évocation du Diable suffisait à provoquer l’effroi au Moyen-Age), qu’il n’y ait aucun besoin d’utiliser ces thèmes pour leur faire dire quelque chose d’un peu construit.

Car en effet, en terme de construction, il n’y a pas grand chose, et c’est sûrement le défaut majeur du roman. Peu de world building (on ne sait pas grand chose sur la société Fant, ni sur celle de l’Alliance, sous quelque angle qu’on les regarde, politique, scientifique, social, etc.), peu de character building (les éléphants n’accrochent pas – trop lisses – et les méchants – le mot déjà est amusant – sont caricaturaux au point de se commettre dans une scène de meurtre de masse proprement ridicule par sa cruauté inutile), peu de story building (exemple : l’expédition clandestine de Bish viole tous les traités, c’est répété maintes fois, et ça ne sert à rien narrativement parlant).

De plus, les emprunts (hommages ) à Dune, au Cycle de L’Elévation, aux innombrables fantasy à prophéties inextricables, finissent par gêner un peu. On a par moments l’impression de lire une fanfic SF qui se passerait chez Disney (parmi les élevés, des pandas, des chiens de prairie, des paresseux, etc.)

Enfin et/ou surtout, l’action est d’une mollesse stupéfiante. Tout est lent, verbeux, ennuyeux. Luttant contre l’endormissement, on assiste à tout dans une sorte de torpeur induite par la lecture de ce lénifiant roman.

Une bonne idée de départ, abominablement mal exploitée. J’ai lu, vous pas encore. Un seul conseil : Fuyez, pauvres fous !

Barsk, Lawrence M. Schoen