samedi 30 janvier 2016

Vous aimez Gaiman, nous vous attendons dans Bifrost 82 !


35000 caractères, ça use, ça use. 35000 caractères, ça use les claviers.


En avril 2016, le prochain Bifrost - le n° 82 et celui des 20 ans - sera un spécial Neil Gaiman, avec tout, tout, tout sur l'homme et son œuvre, fruit du travail acharné de nombreux rédacteurs passionnés, y compris donc ma contribution sur une bonne partie de son œuvre graphique.

Vous ne pouvez pas rater un tel évènement !

Come on everybody !!!

vendredi 29 janvier 2016

Retour de chronique : Terminus radieux - Antoine Volodine

Presse dithyrambique, Pierre Jourde satisfait, Prix Médicis. Faut-il en dire plus ?

"Terminus radieux" est le dernier roman post-exotique d’Antoine Volodine. Le post-exotisme, SF qui ne veut pas en être, collective, fascinée par l’idéal communiste, dont "Terminus radieux" serait, si l’on en croit son titre, l’aboutissement.

Fini de temporiser. Je me lance.
"Terminus radieux" est inracontable. C’est une expérience à vivre.
Contexte : Futur, date indéterminée, taïga. La Seconde Union Soviétique, mondiale celle-là, s’est effondrée sous l’assaut de forces contre-révolutionnaires backstage. Effondrement politique, social, mais aussi écologique. Les innombrables mini réacteurs nucléaires qui réalisaient le rêve écolo-productiviste d’une décentralisation énergétique à la soviétique ont failli, engloutissant d’immenses zones sous les radiations. Hommes et bêtes meurent. La civilisation avec eux.

Dans ces limbes, deux « lieux ».

Un train en route pour un hypothétique camp de prisonniers où pourraient vivre enfin heureux, car régulés, les soldats et prisonniers qui le conduisent dans une stricte égalité communiste. Le camp comme réalisation parfaite du rêve totalitaire d’ingénierie sociale marxiste-léniniste. Sloterdijk et sa domestication du parc humain ne sont pas loin.

Un kolkhoze, « Terminus radieux », gouverné par Solovieï, sorte d’ogre chaman omnipotent, entre Staline et Raspoutine, qui s’introduit dans les rêves et les façonne. Y vivent aussi la mémé Oudgoul, liquidatrice rendue immortelle par les radiations, les trois filles de Solovieï, victimes de ses viols psychiques, et quelques autres, plus ou moins contrôlés par lui. L’arrivée de Kronauer, soldat déserteur qui a conservé un semblant d’indépendance, déséquilibre la mécanique du lieu.

"Terminus radieux" est l’histoire de ces lieux, de ceux qui y vivent, si peu. Chacun raconte son histoire, dans ces mots qui fuient progressivement le monde. Noms et lieux s’effacent des mémoires. Les livres aussi, brûlés pour se chauffer. Avec eux s’éteignent le savoir technique et l’idéologie omniprésente. C’est dans les mémoires, les réflexes, les tics de langage qu’elle survivra le plus longtemps, pierre de Rosette d’un monde enfoui.

Lire "Terminus radieux", c’est partir pour un voyage vers la fin de tout, entre rêve et réalité. Il faut pour cela abandonner toute rationalité. Dans un monde qui s’éteint, qui retourne au végétal, aucune assise stable sur laquelle s’appuyer. Le temps est élastique. Les distances incertaines. Les humains vivants, ou morts, ou presque morts, ou régulièrement ressuscités ; en état d’indétermination quantique, des communistes de Schrödinger. Qu’importe. Tous agissent, à leur façon, en dépit d’identités devenues poreuses.

C’est aussi lire un roman très écrit, plein d’images, de néologismes végétaux, doté d’un rythme presque hypnotisant. Un roman encore dans lequel on sent une ironie pince sans rire, une prise de distance par rapport à une langue révolutionnaire des origines utilisée avec une ferveur détachée qui en souligne le caractère religieux. Quand à l’idéologie, mourante comme le reste - mots, pensée, systèmes - son dernier avatar est le féminisme étymologiquement hystérique et profondément non humain de Maria Kwoll. La domination masculine comme blueprint de toutes les autres.
Une lecture très russe dans le ton, entrainante en dépit du fond, jamais ennuyeuse, toujours surprenante.

Terminus radieux, Antoine Volodine

jeudi 28 janvier 2016

Retour de chronique : La chance que tu as - Denis Michelis

Retour de chronique du Bifrost 77
"La chance que tu as" est un très court roman de Denis Michelis, son premier. Il se lit en une grosse heure et, durant ce temps, il oppresse.

Un jeune homme, dont nous ne connaitrons jamais le nom, trouve « enfin » un emploi au « Domaine », un hôtel restaurant de prestige niché au cœur d’une forêt. La chance qu’il a ! Dans la situation catastrophique du pays, avec son chômage de masse. Il y est conduit par des parents, tout au moins ils semblent l’être, soulagés et heureux que leur rejeton soit enfin « casé ».

Mais rien ne tourne comme prévu. Le contrat de travail a-t-il été signé ou pas ? Depuis combien de temps le personnage est-il à l’œuvre au Domaine ? Et surtout, pourquoi tout est-il si étrange ? Pourquoi les relations entre salariés sont-elles si tendues ? Pourquoi leur supérieure est-elle aussi stressante ? La redescente est rude. Le paradis promis n’en est pas un, c’est dans un enfer crépusculaire qu’a pénétré ce jeune qui avait tant de « chance ». Un enfer qui, narrativement, vire rapidement au weird tant les situations sont étranges, vécues dans un emprisonnement semi-volontaire qui évoque Evenson.

"La chance que tu as" est une allégorie, un conte horrifique sur la situation des salariés aujourd’hui. Recherche de productivité, cadences infernales, dépersonnalisation, pression au silence, tout y passe. Y compris les harcèlements moraux ou sexuels ou la dictature des consignes absurdes. On y voit les petits chefs pousser aux limites puis se dédouaner en renvoyant la responsabilité sur le niveau supérieur. On y voit la désintégration de toute solidarité entre salariés, et l’isolement, l’ostracisation, de ceux, trop naïfs, qui veulent comprendre ou faire respecter leurs droits élémentaires, risquant de gêner l’atteinte par le collectif de travail de ses objectifs imposés. On y voit aussi, et c’est plutôt fin, l’indifférence des clients, tyranneaux d’habitude – le client est roi, et il entend que ça se voit – qui détournent opportunément les yeux quand les conditions de production de ce qu’il achète deviennent intolérables.

Le jeune homme finira par être « libéré » quand l’institution n’aura plus besoin de lui. Un autre le remplacera. Il devrait presque dire merci.

"La chance que tu as" est la mise en étrangeté de phénomènes connus, qui acquièrent, de ce fait, une puissance de dénonciation nouvelle. Suffisamment légère pour être transparente, l’allégorie amènera peut-être à ces questions des lecteurs qui les auraient évitées.

La chance que tu as, Denis Michelis

mercredi 27 janvier 2016

Retour de chronique : Xénome - Nicolas Debandt

Retour du chronique du Bifrost 77
2184, Paris, Yann s’éveille, dans les sous-sols du Louvre. Il ne sait ni qui il est, ni d’où il vient, ni ce qu’il fait là. Sa mémoire est une page blanche sur laquelle il va tenter d’écrire une histoire, d’abord celle de son origine. Mais, dans le Paris inégalitaire de 2184, de puissantes forces veulent mettre la main sur Yann. Il semble donc que certains savent ce qu’il ignore : d’où il vient, et pourquoi.

Thriller futuriste épicé cyberpunk, genepunk, puis, à la fin, quoi ?, cyborgpunk, "Xénome" mélange beaucoup de genres entre deux couvertures. Pourquoi pas ?

Il décrit un Paris dans lesquels les progrès fulgurant de la génétique ont amené une scission de la race humaine en sous-races distinctes aux capacités intellectuelles différenciées et aux droits politiques profondément inégaux. Une dystopie fondée sur la génétique, le risque, si minime soit-il, existe ; en parler n’est pas idiot.

Et puis, il y a l’attrait du thriller. L’enquête, un indice en amenant un autre, se laisse lire sans déplaisir de fond, même si la fin, inutilement surprenante, est peu satisfaisante.

Mais qu’importe l’histoire finalement.

S’il ne faut pas lire "Xénome", c’est en raison de son écriture. Je pourrais évoquer ici la grandiloquence de certaines déclamations qui font très adolescentes, le caractère convenu de ce qui se veut politique, ou la naïveté presque touchante de certaines images ou affirmations péremptoires. Mais même ça, un cœur compatissant pourrait s’en accommoder. Malheureusement, le pire est ailleurs, dans le style général du roman. "Xénome" offre au lecteur une bouillie stylistique bien fade et un peu lourde, dans laquelle flotte des approximations de vocabulaire, de tournure, de syntaxe telles qu’on se demande parfois si ce ne sont pas des coquilles. Ce roman n’est ni écrit ni édité, il ne doit pas être lu.

Xénome, Nicolas Debandt

mardi 26 janvier 2016

Retour de chronique : Le syndrome indigo - Clemens J. Setz

Retour de chronique du Bifrost 77
"Le syndrome indigo" est le premier roman d’une des figures de proue de l’avant-garde autrichienne, le jeune prodige Clemens J. Setz.
On pourrait le résumer en disant que c’est du Vian noir et intranquille. Tentons d’être un peu plus disert.

Le titre fait référence à une divagation New Age prétendant que certains enfants seraient dotés d’une aura indigo, invisible bien sûr à l’œil nu, qui serait le signe de caractéristiques hors du commun dans les domaines de l’intelligence ou de l’empathie, au prix d’une certaine étrangeté et d’une résistance à toute autorité rendant difficile leur insertion scolaire ou sociale. Des personnalités riches mais borderline.

Dans le monde de Setz – car c’en est un – de nombreux enfants indigo ont commencé à apparaître au milieu des années 90. Malheureusement, les indigos de Setz sont toxiques, physiquement. Près d’eux, on souffre vite de maux de tête, de nausées, de vertiges ; une exposition prolongée entraine des troubles plus graves tels qu’eczéma chronique ou dépression. En Autriche, l’Institut Helianau, dirigé par l’étrange Dr Rudolph, accueille ces enfants, les isole aussi. Le jeune Clemens J. Setz, professeur de mathématiques stagiaire, y est le témoin de la « relocalisation » de certains enfants, partant pour ne pas revenir. Suite à une violente altercation avec le Dr Rudolph, Setz quitte l’Institut puis se lance dans une enquête sur ces inquiétantes « relocalisations ».

A priori ça paraît simple et balisé. Insider, mystère, enquête, complot, menace, résolution. Sauf que pas du tout.

La narration de Setz, qui met son double biographique en scène, alterne sans cesse entre deux époques et deux narrateurs. Il y a Setz, « l’enquêteur », et Robert, un indigo devenu adulte, qui a perdu son aura mais vit dans la souffrance psychique tant sa violence et sa rage cherchent à s’exprimer, l’un est traité à la première personne, l’autre à la troisième. S’y ajoutent documents annexes et notes historiques montrant au lecteur la récurrence du phénomène indigo dans l’Histoire – mais, dans le passé, l’information ne circulait guère. Le tout forme un patchwork qui, peu à peu, prend forme. Forme toujours fuyante car la vérité d’une page est remise en cause quelques feuilles plus loin (Setz regrette dans le roman les « nouvelles ampoules », trop neutres, quand les anciennes interprétaient le réel comme les hommes le font). On doit s’y résoudre : on n’arrivera pas à une vraie résolution, tel n’est pas le but. C’est le voyage qui compte, pas la destination, et il n’est pas de tout repos. Le lecteur arpente les terres inquiétantes de l’étrangeté, où ce qu’il croit savoir sur les rapports humains s’avère faux, et où les images qu’il croit faire sens cessent d’être vraies, remplacées qu’elles sont par d’autres, à la surprenante beauté, décalées ou déviantes.

Le monde est agressif, les hommes aussi, le contact des autres engendre malaise, violence, ou peur. Se frotter au réel est inquiétant et pénible. A la fin, aussi épuisé que Setz et Robert, le lecteur reposera le roman en se disant qu’une telle expérience vaut autant par sa singularité que par son charme vénéneux. Car le monde de Setz est beau, comme un tableau de Bosch. Dans un style très imagé, quelque part entre Vian (auquel il emprunte des images - la méduse - ou des moments de fusion entre organique et minéral) et Lynch (pour l’étrangeté des lieux, des actes, des discours), Setz promène ses héros sur une route aux nombreux méandres. Les digressions abondent, qui, d’un même mouvement, ralentissent la progression et permettent à Setz, entre grande culture, pop culture, histoire peut-être secrète, et délire fortéen à la « Infos du Monde », de questionner la réalité, livrant au lecteur un récit fait de bribes lâchement liées où s’entremêlent réalité, réalité interprétée, rêve, et imaginaire.

Au fil de cette déambulation sans cap dans un monde distordu – souvenir du Festin nu, Setz parvient, en le déstabilisant sans cesse, à forcer le lecteur. Le forcer à s’abandonner, à cesser de lutter, à voir enfin, réceptivité contrainte oblige, certains des troubles de notre société et, peut-être, à y réfléchir. Les digressions mettent l’important et le futile sur le même plan autant qu’elles signalent l’incommunication. Le rapport aux enfants, l’amour/haine que leur voue notre société, fait face à la sensiblerie envers les animaux. La place, particulière, des enfants handicapés, victimes de leur trouble et bourreaux de leur famille, qu’on écarte pour qu’ils dérangent moins. L’invisibilité des SDF dans ce monde même où d’omniprésents iBall semblent surveiller tout et tous. La destruction de toute singularité dans un monde formaté. L’envie de tuer, de détruire, de blesser, la rage primale que ne bride que l’empathie et qui se libère quand celle-ci n’existe pas. La torture, cachée, dont l’Occident est capable ; des tortionnaires froids comme ces cadres exécutifs qui offrent leur corps au culte de la performance. Le passé qui ne passe pas, celui de l’Occident et singulièrement des Germains.

"Le syndrome indigo" est une expérience éprouvante mais dense qu’on ne peut que recommander, en dépit de son faible contenu fantastique, aux amateurs de littérature exigeante qui veulent plonger dans l’uncanny valley et en être troublés.

Le syndrome indigo, Clemens J. Setz

lundi 25 janvier 2016

Kallocaïne - Karin Boye - Par acquis de conscience

"Kallocaïne", de la suédoise Karin Boye, est un des quatre romans dystopiques fondateurs et caractéristiques du genre écrits au XXème siècle. C’est le récit d’un prisonnier au long cours, Léo Kall, qui raconte comment sa vie a dévié de son cours orthodoxe.

Société future, date indéterminée. Leo Kall est chimiste. Il vit et travaille dans la Ville de Chimie n°4 (poésie de la toponymie à la soviétique) avec sa femme, Linda. Citoyen (ou pour être exact Camarade-Soldat) de l’Etat mondial, une dystopie collectiviste totalitaire, Leo finit de mettre au point une drogue qu’il nomme par jeu Kallocaïne, un sérum de vérité qui rend chacun aussi disert et sincère que s’il était ivre et serait donc très utile pour confondre les criminels – en fait ou en pensée – mais aussi instaurer une surveillance généralisée de la population pour détecter toute velléité de dissidence. Exposer sans effort ni erreur le traitre qui se dissimule en chaque citoyen, un rêve totalitaire enfin à portée de main. Individu faible et indécis, Kall n’hésite pas à utiliser sa drogue sur sa propre femme pour mettre à jour un potentiel adultère qui le ronge avant de comprendre qu’elle est bien plus forte que lui et qu'il en dépend pour orienter sa vie.

"Kallocaïne" partage avec les célèbres Meilleur des Mondes et 1984 sans oublier le plus ancien et moins notoire Nous autres les préoccupations qui étaient celles d’écrivains voyant monter sous leurs yeux les totalitarismes, communiste d’abord, puis fasciste, enfin nazi.
Surveillance généralisée et permanente, y compris au sein des familles, embrigadement de la population en général et de la jeunesse en particulier très tôt extraite de l’influence familiale, militarisation de toute la société, paranoïa étatique et tension guerrière constante (y compris dans un Etat qui se nomme lui-même Mondial ce qui illustre bien le grotesque éhonté des mensonges totalitaires), déshumanisation essentialiste de l'ennemi mais aussi uniforme gommant toute différence entre des citoyens interchangeables et substituables, indicible pénurie, culte du martyr offrant sa vie ou sa santé à la cause commune, propagande élaborée et manipulatrice, autocritiques publiques comme traitement du déviationnisme, « production » des enfants dans le cadre d’une sexualité-devoir à laquelle on ne peut se soustraire (en attendant la plus efficiente « production en flacon »). Ouf ! Je suis essouflé.

Surveillance de tous par tous et méfiance de tous envers tous. On dit que l’homme est un loup pour l’homme, il est surtout un loup pour l’Etat, pour son idéologie, pour son projet délirant d’amélioration scientifique de l’humanité, il faut donc s’en méfier, le surveiller, le contrôler, l’éliminer préventivement si besoin. On pourrait continuer, on notera seulement à quel point, 75 ans après, le tout colle bien à la « politique » de l’autoproclamé EI.

Oscillant entre action publique et action privée, entre trahison sociale et vaudeville petit bourgeois, Kallocaïne montre les tourments d’un homme endoctriné qui réalise à son propre effroi que nul, même pas lui, n’est jamais parfaitement loyal. Sauf peut-être les jeunes, malléables et inexpérimentés qu’ils sont. Il illustre les excès d’une vie qui doit toujours être transparente (réminiscences de Mortelle). Il met en garde contre les dérives de l’endoctrinement et de la surveillance. Livre militant s’affrontant aux risques de son époque (de manière bien plus convaincante que le 2084 de Sansal ne le fait), il raconte ce qui était déjà une réalité en 1940 dans certaines parties du monde pour en montrer l’inanité et le danger. Beaucoup d’éléments font ainsi directement référence aux totalitarismes contemporains de l’écrivaine. On ne prendra ici qu’un exemple : « L’Etat est tout, et l’individu n’est rien » de Kallocaïne résonne fort avec le « Tout dans l'Etat, rien contre l'Etat, rien en dehors de l'Etat » de Mussolini.

Classique définitif, Kallocaïne doit être lu par l’amateur de dystopies. Il est néanmoins inférieur à ses voisins d’étagère. Il lui manque la folie du Meilleur des Mondes, la rigueur et la description implacable de 1984 (pas de Théorie et Pratique du Collectivisme Oligarchique ici), le caractère fondateur et naïvement charmant de Nous Autres. Une fin courte, facile, ex machina, est à regretter aussi. Un roman à lire donc pour être exhaustif, même s’il est à mon sens le moins bon des quatre textes fondateurs.

Kallocaïne, Karin Boye, nouvelle traduction par Léo Dhayer

dimanche 24 janvier 2016

Prométhée 13 - Très dispensable

On sait les qualités que je trouve à la série fleuve de SF Prométhée.
C'est donc avec impatience que j'attendais ce volume bonus de la série terminée au tome 12. Impatience déçue.

"Prométhée 13 - Contacts" raconte quelques-uns des moments de contact entre l'humanité et ses « sponsors » aliens. L'album nous ballade donc de la lointaine Préhistoire à Kaspar Hauser en passant par le rêve de Pissaro ou les Légions perdues de Varus, autant de mystères expliqués par un contact alien.

Une succession de vignettes donc, courtes, et que rien ne lie si ce n'est le fil rouge de la série. Même constat sur le plan graphique, les dessinateurs étant nombreux et leur travail de qualité inégale. On referme l'album en se disant qu'incluses dans la narration principale, ces micro-récits auraient pu trouver leur place, mais qu'agrégés dans un seul album alors que l'histoire est finie, ils n'apportent rien de convaincant. Plus que le dernier verre, c'est le verre de trop.

Reste à attendre le second cycle à venir qui doit traiter les suites des évènements dramatiques décrits dans Prométhée, en espérant qu'on y retrouvera le souffle épique du cycle 1.

Prométhée t13, Contacts, Bec et al.

Cookie Monster - Vernor Vinge et la marmotte

"Cookie Monster" est une novella de Vernor Vinge publiée dans la nouvelle collection du Bélial : Une heure-lumière. Une belle couverture cache une centaine de pages qui ont valu deux Prix à leur auteur : Les Hugo et Locus 2004 pour les novellas.

Dixie Mae est heureuse. Elle vient d’être embauchée sur le campus de la mégacorp Lotsa Tech, au service client de la firme. Certes elle a un formateur impressionnant et un collègue irritant, mais c’est une belle opportunité, peut-être la dernière, et elle entend bien ne pas la laisser filer. Aussi, quand elle reçoit sur la boite anonymisée du service un message personnel contenant des éléments de sa vie que nul d’autre qu’elle ne connaît, curiosité et inquiétude se mêlent, entrainant Dixie Mae et son collant voisin d'open space Victor en quête de réponses. Elle les trouvera, et elles seront stupéfiantes.
Difficile d’en dire beaucoup plus sous peine de spoiler ce texte court.

Disons seulement que le talentueux Vinge brode une histoire complexe de virtualité que sa narration explicite rend limpide. Lorgnant autant vers La cité des permutants d’Egan et ses innombrables déclinaisons que vers cet Alice au Pays des Merveilles qu’il embrassait dans  Rainbow’s End, Vinge envoie ses héros, parmi lesquelles des « jumelles » d’un genre bien particulier, sur une route de briques jaunes qui les conduira vers la vérité comme elle le fit pour Dorothy dans Le Magicien d’Oz.

Les créatures peuvent-elles se libérer du joug du Créateur ? Echapper au Jugement Dernier ? Faire usage du libre arbitre qui leur a été donné ? Ce sont les questions que pose "Cookie Monster". C’est en gravissant une Echelle de Jacob numérique dont des cookies forment les barreaux que Dixie Mae et ses compagnons d’infortune gagneront, peut-être, leur liberté.

Cookie Monster, Vernor Vinge

samedi 23 janvier 2016

Nankin la cité en flammes de Ethan Young : décevant

"Nankin la cité en flammes" est un album oneshot du sino-américain Ethan Young, publié par Urban China, la collection manhua d’Urban. Il y raconte l’histoire (une histoire plutôt) de la prise de Nankin et des crimes de guerre qui en furent l’occasion.

Pour ce faire, Young raconte le périple de deux soldats chinois abandonnés comme tant d’autres par leurs supérieurs dans la ville prise par l’armée japonaise en 1937.
Après la débâcle de leur armée, le Capitaine (sans nom) et son soldat, Lu, doivent fuir la ville s'ils veulent survivre au désastre. Il leur faudra donc la traverser, vers l’extérieur d’abord puis vers la zone internationale, et assister en témoins discrets aux destructions, aux massacres, aux viols. On y voit quelle souffrance a pu représenter l’abandon de la ville pour les soldats chinois vaincus, la peur qu’ils ressentent pour leur survie (les Japonais exécutant les prisonniers chinois au mépris de toutes les conventions internationales) et les lâchetés qu’ils doivent commettre pour la préserver, mais aussi l’absurdité fondamentale de la fureur guerrière qui détruit même ceux qui n’y adhèrent pas.

En centrant sa narration sur l’épopée de deux soldats, Young rate la cible imho. Bien sûr, au fil des pages, on voit le désarroi, les ruines, l’effroi des civils, quelques viols suivis de meurtres, l’indifférence goguenarde des soldats japonais, et la traque implacable des survivants chinois. Mais c’est le lot de la guerre. Le stress, la peur, le désir de venger ses frères d’armes, l’adrénaline en surdose, l’endoctrinement idéologique et la déshumanisation de l’ennemi conduisent à ce genre de dérives. Mais ce qui est particulier à Nankin, c’est l’accumulation. On dira que c’est le principe qui importe et que qui tue un homme tue toute l’humanité, mais c’est faux ; le nombre change la nature des choses. Ce qui est spécifique à Nankin, c’est que les autorités japonaises avaient décidé de s’affranchir des lois de la guerre et que les officiers avaient lâché la bride à leurs troupes. Nankin en 1937, c’est une ville entière livrée à la vindicte facile et haineuse de la soldatesque. Ca, on ne le voit pas dans la BD. Et ça manque pour donner la pleine mesure de la chose. De ce point de vue, le Nankin publié par Fei est bien supérieur.

Reste une histoire humaine qui, progressivement, émeut, même si c'est insuffisant car les deux héros malheureux de l’aventure ne sont pas assez construits. C’est souvent un problème des BD de guerre. Par concision sans doute, elles oublient de donner une vie à ceux qui vont la perdre, et échouent donc à susciter une vraie compassion. Ce que fit Kubrick en terme de character building au début de Spartacus et qui trouve sa pleine mesure dans l'attente des duels à mort achetés par Crassus, beaucoup d’auteurs de BD oublient de le faire.
Graphiquement, le trait est satisfaisant, typiquement chinois par son utilisation de l’encre de chine autant pour les contours que pour la « colorisation », même si la taille des cases en limite le nombre et c'est ici dommage.

Nankin la cité en flammes, Young

mercredi 20 janvier 2016

14-18 Facteur pour femmes - Superbe BD

"Facteurs pour femmes" est un album de BD one-shot qui en est à sa troisième édition en peu de temps et c’est amplement justifié. Qu’on en juge !

Juin 1914, l’archiduc François-Ferdinand est assassiné à Sarajevo. Tout ça semble aussi lointain qu’exotique aux habitants mâles d’une petite ile bretonne, majoritairement paysans et pêcheurs, sans oublier l’instituteur/maire, le prêtre et un facteur. Tout ce monde partira début août, quand la mobilisation générale sera déclarée. Tous les hommes adultes partiront, facteur compris, sauf le jeune Maël, réformé en raison de son pied-bot. Ne restent plus sur l’ile que les enfants, les vieillards, un infirme…et les femmes.

Maël, nommé facteur remplaçant par le maire remplaçant parce qu’il sait lire et qu’il a un vélo, saute sur cette occasion unique de quitter régulièrement la ferme paternelle pour faire la tournée de l’ile. Outre la confiance qu’on lui accorde et les responsabilités qu’on lui octroie pour la première fois de sa vie, cette charge lui permet d’échapper un peu à l’environnement immédiat de son père, un alcoolique violent qui le hait et le brime. Il va vite comprendre qu’être le seul homme adulte dans un monde de femmes présente bien d’autres avantages.

Maël, l’infirme, le moqué, le brimé, le sans ami, le sans femme, le puceau solitaire appelé à le rester, devient, au long d’une guerre qui devait être brève et qui n’en finit pas, un homme important. Il est celui qui apporte aux femmes le réconfort moral du lien épistolaire avec l’être aimé puis, le temps passant, celui qui leur apporte le plaisir physique et l’attention aimante dont la guerre les privait. Gagnant/gagnant. A priori. Mais quelle est l’honnêteté et la fiabilité des uns et des autres dans cet échange? L’histoire le raconte. Il suffit de lire l’album.

"Facteur pour femmes" est une superbe BD. Peinte dans un style qui combine contours précis et détails intérieurs qui ne le sont pas, on y voit de très beaux décors et des personnages qui évoquent des santons peints, ici des santons de Bretagne, dans un décor doux et lumineux.

Et quelle histoire !

Les personnages sont riches. Nul n’est tout blanc ou tout noir, loin de là. Chacun donne à l’autre, tout en prenant pour lui-même. Chacun sait taire ce qui ne doit pas être dit. Chacun manipule ce qui doit l’être pour parvenir à ses fins ou protéger ses secrets. Chacun est tendre et bon et mauvais et dur, tout à la fois. Tout dépend du moment ou des raisons : frustration, tendresse, revanche, gentillesse, ennui...

Le contexte breton est détaillé, comme les effets de la Grande Guerre. On voit une société patriarcale où les mariages arrangés sont la norme, où les filles sont souvent mariées à des hommes plus vieux qu’elles pourvu qu’ils soient bien dotés en terres. On arpente une communauté dans laquelle la répression sexuelle, encouragée par une église omnipotente, est intense, et dans laquelle le contrôle social est si fort qu’une jeune fille pense qu’elle se libèrera en devenant ouvrière de conserverie, pourvu que ce soit loin de l’ile.  On voit des femmes qui doivent, en l’absence des hommes, prendre leur part de la vie sociale et de la production, première étape d’un mouvement inéluctable vers l’égalité. On voit aussi comment les habitudes prises pendant le conflit seront difficile à perdre en 1918, quand les hommes reviendront dans un monde qui s’était fait à leur absence (lire le très bon essai Le poids de la guerre de Dominique Fouchard).

Et il y la guerre, omniprésente dans les lettres. La guerre, tellement incroyable que Maël commence par croire que les soldats exagèrent avant d’être ébranlé par la concordance des témoignages, tellement folle qu’on y fusille en 1917 des iliens sans motif valable, tellement longue que les femmes (bien aidées par Maël) semblent se détacher progressivement de leurs hommes, tellement lointaine pour le jeune homme a qui elle avait offert quatre ans de bonne chère, de sexe, et de plaisir, qu’il ne peut se résoudre au retour à la « normale », à l’avant 14, à sa place de vilain petit canard.

L’album trouve sa conclusion quarante ans après la guerre, quand les derniers secrets seront dévoilés, à la fille prodigue d’une des femmes de l’ile en même temps qu’au lecteur qui s’en étonnera.

Sensible, fin, sensuel, riche en subtilités, "Facteur pour femmes", qui explore les besoins, les grandeurs et les bassesses de l’âme humaine, est un très bon récit qui n’oublie pas d’être joliment mis en images. Une lecture indispensable avant que la troisième édition ne soit elle aussi épuisée.

Facteur pour femmes, Quella-Guyot, Morice

lundi 18 janvier 2016

Ni sex ni violence : passer au large

The Exploited, ce groupe punk pour lequel j'ai une tendresse particulière, a une chanson vraiment pas fameuse intitulée Sex and Violence. En voici les paroles :

Sex and Violence. Sex and Violence
Sex and Violence. Sex and Violence
Sex and Violence. Sex and Violence
Sex and Violence. Sex and Violence

Sex and Violence. Sex and Violence
Sex and Violence. Sex and Violence
Sex and Violence. Sex and Violence
Sex and Violence. Sex and Violence

Sex...Ha Ha Ha! (Sex and Violence)
Sex!! I love sex I love all them sex all them sex
Sex! Ha Ha!!

Sex and Violence. Sex and Violence
Sex and Violence. Sex and Violence
Sex and Violence. Sex and Violence
Sex and Violence. Sex and Violence


Glénat publie un album réunissant 5 comics de Jimmy Palmiotti, Justin Gray, et quelques dessinateurs, intitulé "Sex and Violence", dont je vous laisse deviner le thème. Et bien ce n'est pas meilleur.

5 histoires courtes et guère passionantes, la seule qui émeut un peu par la solitude qu'elle suggère est celle qui est dessinée comme un cartoon érotique pour jeunes garçons pubères avides de scènes lesbiennes, c'est dire !


Je copie ci-dessous la 4ème au cas où ça intéresserait quelqu'un (un petit frère voulant voir des filles nues pour fêter sa moustache toute neuve par exemple) :

Avec "Sex and Violence", plongez dans un torrent de stupre et de fougue à travers cinq histoires indépendantes mais partageant des thèmes communs (stupre et fougue !!! ça va être bien).

Au menu : la quête de vengeance d'un grand-père à travers la communauté du porno à Portland Oregon ; la fascination obsessionnelle d'une femme-flic de la police de New York pour un couple lesbien ; une rivalité malsaine entre une mère et sa fille aussi séduisantes l'une que l'autre ; l'histoire d'une unité spéciale de l'Armée rouge pendant la seconde guerre mondiale ; et le bilan d'un assassin sur les choix violents et meurtriers qu'il a fait dans sa jeunesse et qui ont changé sa vie pour toujours (pourquoi pas ?).

Et c'est là que ça devient drôle :

Fin de la 4ème : cinq visions de ces thèmes, sexe et violence, qui fascinent et dérangent l'humanité depuis toujours, pour un ouvrage sans concessions à réserver à un public averti.

Ben ma foi, ils n'ont pas du voir grand chose dans leur vie chez Glénat. Du sexe peu sexuel, de la violence peu violente, des histoires brèves, linéaires, prévisibles, des graphismes entre le peu engageant et l'imposible à assumer décemment, rien ne sauve ce navrant ouvrage du naufrage ni son lecteur d'un profond ennui. Un comble pour un album qui promettait Sexe et Violence. Je m'en vais relire Justine ou les Malheurs de la Vertu.

Sex and Violence, Palmiotti, Gray, and all.

Foncez ! Le tome 2 VF du Outcast de Kirkman est là

Après le tome 1, voici que le 2 arrive en français et il continue fort bien l'excellent travail de son prédécesseur. Delcourt a bien choisi la série à adapter.
Je conseille la lecture à tous ceux qui ont aimé Walking Dead.

Outcast t2, Souffrance, Kirkman, Azaceta

mardi 12 janvier 2016

Nemesis, L'éternel Retour selon Laird Barron

Le numéro de décembre d'Apex remet à disposition du public en délire une nouvelle de Laird Barron intitulée "Nemesis", qui n'avait jusqu'alors été publiée que dans la revue Primeval, en son numéro 1.
Etrange, déconcertante, résolument weird, "Nemesis" est une histoire de mal absolu, de confrontation entre la réalité et ses représentations, de filiation empoisonnée. C'est aussi et surtout une histoire courte dans laquelle un léviathan d'appartement prénommé Hercules fait le trait d'union entre une eschatologie et sa cosmogonie associée. En quelques pages obscures, ça n'est pas mal.

Nemesis, Laird Barron

The Other Paris, Luc Sante, Paris n'a qu'un héros : le peuple

"The Other Paris" de Luc Sante est un bien beau livre, joliment illustré et extrêmement documenté. L’auteur s’y donne la même mission que dans son Low Life, consacré lui à New-York : raconter et faire revivre un peu l’autre Paris, celui qui n’était pas une fête, celui de ce père et de son fils que Baudelaire mettait en scène dans l’émouvant Les yeux des pauvres (et que Robert Smith rappela à nos mémoires dans la chanson How beautiful you are).

On aurait pu croire avant lecture que le Paris alternatif décrit par Sante n’était que celui qui existait avant Haussman (qui, rappelons-le, n’était Baron que dans sa tête) et ses transformations/destructions. Ce n’est pas le cas en fait. S’il est beaucoup question du Paris d’avant le Second Empire, encore largement médiéval et presque complètement disparu aujourd’hui, beaucoup des singularités (appelons-les comme ça) qu’aborde Sante dans son ouvrage continuent d’exister après les bouleversements haussmanniens, voire n’apparaissent qu’après (pensons à la Commune ou aux Anarchistes par exemple). Beaucoup même se poursuivent jusqu’aux premières décennies du XXème siècle. C’est donc à un temps long que s’attaque Sante, celui de l’envers du décor, du peuple laborieux, des pauvres, des crapules, des désaxés, des révoltés. Celui d’un Paris qui a largement disparu aujourd’hui au grand regret de Sante. Il l’exprime à longueur de pages.

Dans la position d’un flâneur nostalgique et énamouré, Sante décrit extensivement, et son travail est si complet qu’il finit ressusciter un monde englouti par le temps et la modernité.

Il décrit les quartiers d’avant Haussmann, les rues tortueuses où le soleil n’entre pas ou les lieux aux noms improbables (Rue Tire-Boudin ou Rue Trace-Putain pour ne citer que celles-ci), l’intrication des places et des classes dans les mêmes immeubles ou les mêmes quartiers, l’énorme marché des Halles avec ses métiers innombrables et perdus, les noyaux villageois. Les quartiers parisiens où nous entraine Sante sont dans ou hors les murs. Dans Paris, à l’intérieur des fortifications de l'époque, au-delà de celles-ci, ou encore dans le magma informe de la Zone, autour de Paris, espace de non droit où vécut une population très pauvre, marginale, parfois les deux (le Périphérique l’a recouverte après la Seconde Guerre Mondiale), où on allait pour des motifs plus ou moins avouables, et où naquirent les guinguettes. Les quartiers, les lieux de Paris évoluent, changent (fascinante histoire du Marais), s’embourgeoisent ou se paupérisent au fil des décennies, entre riches hôtels particuliers et nombreux noyaux insalubres dans lesquels les maladies prolifèrent comme le chiendent.

On y croise maints auteurs dont Sante cite de nombreux extraits descriptifs. On y fréquente les très nombreuses prostituées parisiennes, leur écosystème dans ou hors les maisons closes, ainsi que leurs souteneurs (dont le fameux Henri le Marseillais). On y côtoie les malfrats, l’énorme diversité de la petite criminalité parisienne, les cours des miracles comme les gangs d’apaches plus tardifs, ou le suicidaire esthète Lacenaire. Aussi les chiffonniers et leur hiérarchie, ou les gueux et mendiants aux noms oubliés. Et puis le peuple laborieux, travailleur et pauvre, aux métiers parfois étonnants (les Réveilleuses réveillaient contre rétribution ceux qui devaient se lever tôt…) souvent venu d’ailleurs en quête d’une vie meilleure qui ne fut le plus souvent pas au rendez-vous ; Debord a beau dire que Paris est si belle que beaucoup préfèrent y être pauvres que riches ailleurs, on peut en douter. Sante décrit aussi l’état sanitaire déplorable, les égouts à ciel ouvert, les hôpitaux où s’entassent les indigents. Sans oublier les troquets ou les bals.

Il raconte ensuite longuement la Commune et établit une recension assez complète des anarchistes parisiens, Ravachol et Bande à Bonnot en tête.

Cet ouvrage est une caverne d’Ali Baba, down the memory lane, très documenté et richement illustré de photos d’époque, peintures, superbes illustrations de Grandville. Un plaisir de lecture auquel, si on devait trouver une faiblesse ce serait sa richesse même. On y a parfois l’impression que Sante se laisse emporter par sa passion et qu’il se lance dans un vagabondage érudit qui dépasse le cadre d’une formalisation efficace. On peut aussi reprocher à Sante une approche trop ouvertement leftiste mais après tout c’est son livre, c’est donc son droit, même si ça m’a donné l’occasion, une fois encore, d'éprouver une stupeur amusée devant la permanence du culte des icônes qui est rendu à la gauche de la gauche.
Car c’est bien là qu’on est, le traitement des chapitres sur la Commune et les Anarchistes le signifie assez.

Si on devait trouver une thèse à l’ouvrage de Sante, ce serait celle d’une perte progressive et regrettable de ce qui faisait la personnalité de la capitale, sa mixité, sa vivacité populaire, au fil des transformations successives de la moitié du XIXème à la fin du XXème. Si on devait trouver une permanence affirmée, ce serait celle de la contestation face à l’autorité. Et si on devait y trouver un personnage, que dis-je un héros, celui-ci serait le Peuple. Sante rejoint ici Jules Michelet qui écrivait dans sa Révolution Française : «Toute histoire de la Révolution jusqu'ici était essentiellement monarchique. Celle-ci est la première républicaine, celle qui a brisé les idoles et les dieux. De la première page à la dernière, elle n'a eu qu'un héros : le peuple».

The Other Paris, Luc Sante

lundi 11 janvier 2016

Bowie just died : I'm at loss for words


David Bowie est mort hier, le 10 janvier 2016. Qu'ajouter ?

Ce blog étant SFFF, rappelons-nous de :

Space Oddity



Starman



Life on Mars



Drive-In Saturday



Et Rock'n'Roll Suicide, sans laquelle rien n'est complet


mercredi 6 janvier 2016

Birthright, Williamson, pop corn comic

Sortie récente chez Delcourt de "Le Retour", tome1 de la série Birthright de Williamson, Bressan, Lucas.

USA, de nos jours. Le jeune Mikey joue au base-ball à la campagne avec son père, Aaron. Un coup de fil à sa femme plus tard, Aaron réalise que Mikey n'est pas ressorti du bois proche où il lui avait lancé la balle. Appels, panique, recherches, rien n'y fait. Mikey a disparu corps et biens. Accusé un temps du meurtre de son fils tant le scénario de la disparition est invraisemblable, Aaron, brisé, perd sa femme - qui le croit coupable - et sombre dans un alcoolisme destructeur. Seul son second fils, Brennan, croit encore en lui. Pour ce que ça sert...

Et voici qu'un an après la disparition de Mikey, la police arrête un colosse surarmé, habillé comme un barbare de fantasy, qui prétend être Mikey, revenu d'une autre dimension où il aurait été un "Elu", le héros tyrannicide de tout un peuple. Vieilli du fait d'un écoulement différent du temps, endurci par d'innombrables combats dans un monde magique, Mikey aurait été renvoyé sur la Terre de ses origines pour arrêter les derniers criminels de guerre en fuite. Mis en présence de sa famille, il parvient, en partie grâce à eux, à échapper à la police pour remplir la mission salvatrice qu'il dit être la sienne ; c'est maintenant la Terre qui doit être sauvée. Mais dit-il bien la vérité sur son aventure ? Les enjeux sont-ils vraiment ceux qu'ils présentent ?

Si certains se demandent si j'ai spoilé ci-dessus par inadvertance, qu'ils se rassurent. Les mensonges contenus dans le discours de Mikey sont mis en évidence dès les premières pages, ce qui est très regrettable imho du point de vue scénaristique. On y perd toute surprise.

Reste un déroulement qui est objectivement plaisant à lire, entre action violente (ici et maintenant) et récit de high fantasy (le passé que raconte Mikey), même si, en dépit des flashbacks, le tout est très linéaire et même si, de plus, rien n'est très futé ni très profond dans tout ça.

Sur le plan graphique, les colorisations sont saturées et plutôt jolies. Les graphismes sont trop simples, presque enfantins par moments. En revanche, dès qu'il y a de l'action, le dessin explose et suggère un dynamisme très efficace.

"Le Retour" est donc un album agréable à lire mais nullement indispensable. Il rappelle un peu trop les comics d'il y a quelques années, au scénario et à la narration inoffensifs.

Birthright t1, Le Retour, Williamson, Bressan, Lucas

Murena Artbook, in memoriam Delaby

"Murena" est une superbe série de BD trop peu chroniquée sur ce blog. Créée par Dufaux au scénario et Delaby au dessin, elle ressuscite la Rome des Césars (Claude d’abord, puis Néron), fascinante, cruelle, barbare, à la culture résolument préchrétienne. On y voit le patricien Lucius Murena, ami de Néron, se bruler aux flammes du pouvoir. Il connaitra la fureur impériale et cherchera la vengeance, verra la folie grandissante de Néron, et entrainera le lecteur à sa suite dans une Rome où la vie ne vallait pas grand chose et où il ne faisait pas bon être de ces chrétiens qui commençait à se multiplier dans l’Urbs. Une série magnifique, tant par le scénario que par le dessin.

Hélas, le 28 janvier 2014, après le tome 9, mourut Delaby.

Paraît aujourd’hui un artbook qui permet au fan de retrouver le travail de Delaby. On y trouve quelques extraits d’interviews qui décrivent les méthodes de travail de Delaby sur la série et les détails de sa collaboration avec Dufaux. S'y trouvent aussi quelques-uns des crédos de l’artiste défunt : sa quête perpétuelle (et qu’il sait vaine) de la perfection graphique, son amour de l’aquarelle, son attachement à la beauté classique, l’importance énorme qu'il accorde aux corps et aux visages (aussi importants en terme de temps de travail que les décors brillamment reconstitués de la Rome impériale), le goût pour les gueules de brutes couturées (parfois involontairement inspiré de visages célèbres) ou pour les femmes « felliniennes » aux courbes généreuses.

Mais l’essentiel est ailleurs. L’essentiel, dans l'ouvrage, ce sont les productions du dessinateur. Une collection de dessins, esquisses, études, mises en place de planches, tant crayonnés qu’à la gouache ou à l’aquarelle, offertes aux yeux de lecteur et lui permettant de retrouver une dernière fois le travail de Delaby sur "Murena". Ces quelques inédits donnent l'illusion que l'artiste travaille encore sur la série, et c'est un plaisir mensonger mais bien agréable.

La fin de l'ouvrage nous apprend que la série continuera, avec Théo (Le trône d’Argile) aux pinceaux, dont nous voyons une première planche rassurante car elle ne semble pas trahir le style imprimé par Delaby à la série.

Murena Artbook, Dufaux, Delaby