vendredi 12 août 2016

Children of Time - Adrian Tchaikovsky - Grisant


"Children of time" est le premier roman SF de l’auteur de fantasy Adrian Tchaikovsky, et c’est une réussite.

Futur indéterminé. L’humanité, à l’apex de sa puissance, a colonisé le système solaire, s’est essayée à la terraformation, et lance maintenant, à quelques dizaines d’années-lumière de son berceau, ses premières opérations combinées terraformation/élévation d’espèces non sentientes à l’intelligence.

A l’ouverture du roman, le vaisseau d’élévation  Brin 2 ;-) est dans la dernière phase d’une telle opération combinée. A 20 années-lumière de la Terre, une planète terraformée va recevoir, en deux volées, un contingent de singes terriens et un stock d’un virus modifié pour interagir avec l’ADN et accélérer l’évolution naturelle dans des proportions énormes. Quand les humains reviendront sur ce monde, ils y trouveront donc une race simiesque sentiente qui, idéalement, accueillera ses créateurs comme des dieux. Mais comme on dit, la première victime de toute bataille est le plan de bataille.

Car le projet ne fait pas l’unanimité, ce qui fait qu’au même moment, dans le lointain système solaire, l’humanité en vient aux mains entre partisans et adversaires de l’élévation – des mains hélas incroyablement puissantes qui détruisent le monde. Sur le Brin 2, et pour la même raison, une mutinerie détruit la cargaison de singes et finalement le vaisseau lui-même alors que le module contenant le virus a déjà été lancé. Le microorganisme a perdu ses cibles. Qu’importe. Le virus s’en trouvera d’autres, moins efficaces mais néanmoins utilisables, en la personne des araignées sauteuses Portia notamment.
Ne reste du projet initial que le module d’observation en orbite autour de la planète, dans lequel s'est réfugiée le docteur Avrana Kern, la chef du projet Elévation, qui n’avait jamais prévu de se retrouver dans cette situation. Sans secours possible, rien d’autre à faire qu’entrer en hibernation en programmant le module pour un réveil dès que des secours arriveront ou que les singes communiqueront.

2000 ans plus tard, le vaisseau-arche Gilgamesh arrive aux abords de monde de Portia avec sa cargaison d’un demi-million d’êtres humains en hibernation fuyant une Terre à l’agonie. Le monde vert, sur lequel ces lointains descendants de l’humanité conquérante ne savent rien, leur apparaît comme la terre promise où ils pourront se poser et donner un avenir au peu qui reste de l’espèce humaine. Hélas, le docteur Kern, qui ignore ce qui se passe sur la planète de Portia mais veut, comme la maniaque mégalomane qu’elle est, protéger sa « création » contre vent et marées ne l’entend pas de cette oreille. Le premier contact tourne au désastre. Commence alors une odyssée d’un bon millier d’années et quelques années-lumière qui met en parallèle l’élévation des araignées vers une civilisation complexe et la lutte des derniers humains pour la survie et contre l’entropie dans un vaisseau qui vieillit.

Temps long, arachnides, on ne peut que penser à Au tréfonds du ciel de Vinge. Certes. Mais le point n’est pas vraiment le même ici. On pense aussi, évidemment, au Brin du cycle Elevation. Mais ici on est pendant, pas après. On pense aussi, arches et entropie, à l’impressionnant Aurora de KSR. On pense adamistes et édenistes chez PFH. On pense à plein de choses, et néanmoins Tchaikovsky, s’il a le nom d’un autre, a des idées bien à lui.

"Children of Time" oppose trois groupes dans deux lieux. Il met en scène des personnages forts qui s’opposent parfois violemment.

Le docteur Kern et le commandeur Guyen partagent la même dédication à des plans de très long terme qui les conduisent jusqu’à la folie tant ils sont colossaux. Holsten Mason, l’historien et linguiste spécialiste de l’âge d’or de l’humanité est un candide balloté sur les vagues du temps. L’ingénieur en chef Isa Lain est la seule opérationnelle à garder, au long cours, un peu de raison et de décence. D’autres fortes personnalités humaines encore. Et puis tous ceux, souvent anonymes, que les pérégrinations imprévues du Gilgamesh vont contraindre à passer une vie entière entre ses parois d’acier à servir un but qui les dépassent, et sont les vrais martyrs de la cause.

Chez les araignées, une succession (vie plus courte) de Portia, Bianca, Viola, Fabian, qui gravissent les marches de l’évolution technique dans les limites de leur biologie mais aussi, par la force des choses, innovent dans les domaines politique et sociétal.
La société vaguement anarchiste et très horizontale des araignées devra évoluer vers plus de centralisme pour servir sa « divinité » et « résister » à l’apocalypse représentée par le retour du Gilgamesh.

Tchaikovsky décrit magnifiquement l’évolution d’une espèce d’araignées chasseuses vers la sentience. Domination de la nature et esclavagisme. Expansion territoriale. Prospérité et développement des arts. Religion. Guerres de religion. Biotechnologies et chimie. Lutte pour l’égalité des sexes. Numérique non électronique. Les araignées suivent leur propre chemin vers l’excellence scientifique et technologique, similaire au nôtre, différent aussi, conditionné tant par leurs instincts que par leurs forces et faiblesses biologiques. En dépit des sauts narratifs d’une génération à l’autre, les araignées forment un vrai personnage collectif, dont le destin ne laisse pas indifférent. C’est dû autant à la répétition des noms qu’au système ingénieux de pérennité développé par les araignées grâce au virus : dans la société des portias, les connaissances techniques ou biographiques passent de génération en génération par le biais d’un mécanisme de transmission génétique à la descendance. Les araignées sont physiquement des nains juchés sur des épaules de géants.

Il décrit aussi les affres du temps dans le vaisseau-arche, l’autocannibalisation des hommes comme du matériel qu’impose la poursuite d’un but à long terme dans un contexte où aucun réapprovisionnement n’est possible. Il raconte le désarroi – voire la folie - gagnant au fil des siècles les membres clés de l’équipage, seuls à être nés sur Terre, réveillés puis rendormis quand la mission l’impose, qui laisse leur l’univers derrière eux et n’ont plus aucun contemporain si ce n’est leur petit groupe dysfonctionnel. On ressent ici, à plus petite échelle, le vertige de Tau Zero ou la tristesse diffuse de la Captive du temps perdu. On est aussi témoins d’une jolie histoire d’amour à travers les siècles. Et on s’afflige du destin funeste des passagers humains réveillés à bord, en dépit du projet de départ, pour y passer une vie dure et sans espoir à entretenir le vaisseau afin qu’il ait une chance d’atteindre un lieu où l’humanité pourrait recommencer à vivre normalement.

Et à la fin, quand l’inévitable confrontation finit par se produire entre humains et araignées, le lecteur est déchiré entre des humains qui sont ses frères et luttent pour leur survie, et des araignées qui lui sont devenu profondément sympathiques et n’ont pas demandé à être menacées sur le monde que le hasard leur a donné.
Les parties en présence dépasseront-elles le dilemme du prisonnier ? Il faudra lire pour le savoir.

"Children of time" est un beau roman, au world building passionnant, aux enjeux colossaux, aux personnages forts, qui allie aventure, idées, émotion. Que demander de plus à la SF ?

Children of Time, Adrian Tchaikovsky

Portia Labiata

5 commentaires:

Lorhkan a dit…

"le vaisseau d’élévation Brin 2", excellent clin d'oeil ! :)

On peut trouver plein d'illustres références à ce roman, tu en cites quelques unes, j'y rajouterais bien "Destination ténèbres" et "Un feu sur l'abîme" d'après ce que tu en dis, mais il y en a sans doute bien d'autres.
En tout cas, si le roman suit sa propre voie, ce qui semble être le cas, il fait du coup très envie !

Gromovar a dit…

Yep, c'est riche et à lire.

Vert a dit…

Bon bah y'a plus qu'à espérer une traduction française !

chéradénine a dit…

Merci pour cette chronique diablement alléchante: j'aimerais que ça donne des idées à d'éventuels éditeurs !

Gromovar a dit…

Spammez les éditeurs !