dimanche 7 février 2016

La fabrique du monstre - Philippe Pujol - Ediles corrompus

Deux ou trois jours à lire "La fabrique du monstre", l’enquête en immersion de Philippe Pujol sur les quartiers sensibles de Marseille avec leur lot de trafics et d’homicides ainsi que sur le clientélisme d’une classe politique marseillaise plus occupée à rétribuer qu’à agir. Durant ces deux ou trois petits jours, une bien courte durée, un règlement de compte entre dealers a fait deux morts et la ville a été mise sous tutelle virtuelle dans la lamentable affaire des écoles insalubres. Deux faits qui illustrent tragiquement le livre de Pujol. Plongeons-nous y donc !

Journaliste en immersion profonde, lauréat du Prix Albert Londres en 2014 pour une série d’articles publiée par La Marseillaise et intitulée « Quartiers shit » – sur les quartiers nord de Marseille et leur économie de survie (déjà) – Pujol est de ces journalistes qui arpentent sans relâche son terrain, lient des relations avec tous, créent des liens de confiance, et apprennent donc ce que ne peuvent pas savoir les innombrables envoyés de passage.

Pour Pujol, Marseille est une ville double. La misère extrême des quartiers nord, avec ce qu’elle implique de drames sociaux, d’exclusion et de délinquance violente, se trouve sur la même commune et à seulement quelques kilomètres de l’opulence plutôt agréable des quartiers sud. Marseille contient son 9-3. La fracture se fait au niveau du centre ville – le célèbre port étant presque au milieu géographique de la ligne de rivage – paupérisé et souvent insalubre en dépit des efforts unilatéraux de la municipalité pour le gentrifier.

Le livre de Pujol est donc double aussi, commençant par décrire la réalité de quartiers nord, parmi les plus inégalitaires de France, avant de s’attaquer à ce système politique marseillais qui a élevé le clientélisme au niveau d’un art, donnant l’impression de vivre dans la Rome Antique de ce point de vue.

Pujol choisit d’entrer par les hommes dans son récit. Il raconte les petits dealers/coupeurs de shit aux ongles noirs, comiques dans leur amateurisme, avant d’arrêter de rire et de prendre son lecteur à la gorge. C’est le meurtre de Kader (en 2009) qu’il raconte et, de là, la vengeance qui entraine de nouveaux morts, puis la folie et le désespoir de vies brisées, bien au-delà du lieu des déflagrations. Mais ce que raconte Pujol, par delà une histoire de très jeunes bandits, c’est l’économie de survie qui gangrène les quartiers nord. Exclusion dans des lieux presque pas desservis par les transport publics, niveaux scolaires étiques, chômage de masse, se combinent, dans une société sans lien structurant et où l’avoir domine tout, pour créer les petits guetteurs qui gagnent autant en montant la garde – après les cours ou en les séchant – à l’entrée de la cité que leurs parents avec le RSA. Et puis, il y a les « besoins » de la vie de « prince ». La misère extrême entraine une réaction qui l’est autant dans une société de consommation débridée ; il faut afficher les marqueurs les plus visibles d’une « réussite » qui ne peut être que déviante et rance : Audi flambant neuves garées devant des immeubles défoncés par des dealers qui vivent chez leur mère.

Les gardes à vue ou les passages en prison sont comme des lignes de CV, les « filles de réseau » vendent leur cul aux dealers en ascension contre un confort matériel éphémère (un cul ferme, ça ne dure pas), les dealers ou braqueurs (les mêmes ou pas) rêvent de gloire et meurent souvent d’avoir voulu aller trop haut, trop vite. L’écosystème des quartiers nord pousse à l’ambition mais la fait payer très cher. Qu’importe : Demain c’est loin (regarder le clip, écouter les paroles, tout y est). Toute cette histoire, déjà bien connue, est brillamment racontée par les destins individuels. Kader, assassiné pour avoir gêné ; son père Nadir, assassiné pour avoir cherché les assassins de son fils, Nabil, le pote de Kader, assassiné, et tant et tant d’autres. Sans les excuser, Pujol les raconte, les explique, les fait vivre une dernière fois, comme il donne voix à Souad qui a perdu en deux ans son fils et son mari sous les balles des tueurs. Il montre la nasse dans laquelle naissent ces gens, dans laquelle ils sont enfermés, avec les conséquences inévitables qui en découlent, rappellent aussi que la délinquance ne concerne qu’une petite minorité de ces jeunes même si la tolérance à celle-ci est pour eux la norme. A Hell’s Kitchen aussi, on pouvait être honnête et amis ou serviables avec des gens bien peu recommandables.

Et puis il raconte aussi tout le reste. Le shit premium cultivé par des entrepreneurs en herbe (!). Le caïd qui creuse une « piscine » sauvage pour les petits, l’été. Les immeubles aux cages d’escalier trouées pour permettre le passage d’une cage d’escalier à l’autre. Les immeubles qu’on dégrade volontairement dans l’espoir de forcer un relogement rendu ipso facto indispensable. Les voyous qui se découvrent un jour musulmans pratiquants. Les flics qui ne connaissent plus les nouveaux caïds, ne les comprennent pas, savent seulement d’eux qu’ils sont ultra violents et capables de tout. Les carrières criminelles fulgurantes qui s’achèvent presque toujours entre quatre planches. La misère qui exploite la misère : un naturalisé qui « loue » à trois clandestins le « droit » de dormir dans une épave de voiture, et les clandestins qui tentent de « vendre » l’épave à une famille de roms ; les pauvres du 3ème arrondissement qui traquent les cafards dans leurs murs pour les vendre à des margoulins qui en inondent des immeubles dont ils veulent chasser les occupants ; les micro dealers qui achètent aux malades psy sortant des centres médico-sociaux leurs cachets de ritaline ou de vicodine pour les revendre à l’unité vers Noailles, etc. On ne sait s’il faut rire devant l’inanité de ces déviances ou pleurer de rage devant leur nécessité.

Arrêtons là ! Pujol passe alors à ce système marseillais qui, s’il n’est pas une invention locale, est poussé ici à un degré digne d’un pays du Tiers-Monde. Ceci est plus connu et déjà lu ailleurs si on s’intéresse au sujet. Longues biographies personnelles et politiques de Gaudin et Guérini, deux cancres portés au sommet par leur capacité à créer et à mobiliser de l’entregent. Affaire Andrieu qui permet de plonger dans le système opaque des associations qui encadrent les cités, négociant des subventions contre des votes, des emplois parapublics contre des votes, des logements sociaux contre de votes, presque n’importe quoi contre des votes : Andrieu est condamnée, à juste titre, mais le système perdure ; son spot politique est repris comme sont repris les spots de deal des caïds emprisonnés. Inefficacité d’un système profondément gaspilleur à cause de l’empilement des assos concurrentes, souvent tenues par des gens qui tentent vraiment d’agir mais se servent au passage et sont souvent proches du banditisme quand ils n’ont pas un long pedigree eux-mêmes. Consanguinité des politiques qui passent d’un bord à l’autre, se connaissent trop, et collaborent bien au-delà de ce que justifierait une bonne gestion municipale. Relation incestueuse entre la mairie de Gaudin et l’institution catholique (avec des bénéfices réels pour les écoles privées marseillaises, voir ci-dessus ce qu’il advient des publiques). Proximité de mauvais aloi entre la ville et quelques architectes dans une ville qui est en chantier permanent alors que son revenu moyen n’y progresse jamais. Cogestion désastreuse de la ville avec le syndicat FO (qui a donné en 2014, ça ne s’invente pas, une carte d’adhérent d’honneur à Gaudin). Entourloupes guérinistes à la communauté urbaine, Guérini achetant les votes des élus en promettant des fonds départementaux. Magouilles guérinistes sur les marchés publics avec la complicité de son frère Alexandre et de grands groupes français. J’en passe et des meilleures, Samia Ghali entre autres. Lisez le livre, il en vaut vraiment la peine : c’est le Gomorra français.

Très bien écrit et parfaitement documenté, "La fabrique du monstre" décrit le Janus marseillais, et montre comment l’impuissance politique, la déperdition d’argent et d’énergie, les mauvais choix d’allocation des ressources, qui sont les résultats inévitables du clientélisme local (parfois le fait de politiques qui veulent vraiment agir mais constatent qu’ils sont obligés d’en passer par là s’ils veulent une chance de pouvoir le faire) ont pour conséquence de laisser mariner la deuxième ville de France dans sa situation d’immense pauvreté, d’inégalités extrêmes, et de criminalité violente et délétère.

Mon goût me pousse à regretter que Pujol n’adopte jamais vraiment une posture sociologique, qu’il ne monte pas à l’abstraction conceptuelle, en un mot, qu’il ne soit pas l’Howard Becker de Marseille. Je reprocherai aussi une liaison entre les deux parties qui n'est pas assez explicite.
Mais tant pis. Pujol donne de la vie, de la chair à des gens que personne ne voit ou qui ne font l’objet que de quelques lignes dans la presse locale à l’occasion de leur mort violente. Des gens, criminels nuisibles sans le moindre doute et que la justice voudrait traiter comme tels, mais qu’il n’est pas décemment possible d’effacer d’un geste de main sans voir qu’il y a des raisons derrière les choses. Des gens dont Stéphane Ravier, le maire FN du 13/14 très vite inséré dans les réseaux clientélistes locaux, dit quand ils meurent que « les chacals se dévorent entre eux » ou dont Gaudin dit plus simplement, et comme beaucoup de Marseillais, que « tant qu’ils se tuent entre eux, ça n’est pas grave », oubliant par là-même que si le monopole de la violence légitime disparaît, c’est que l’Etat a disparu. De fait, il semble que ce soit le cas dans une partie de la ville avec la complicité molle d’édiles qui ont d’autres chats à fouetter, d’autres clients à gratifier.

On ne peut alors qu’espérer sans trop y croire un retour de l’Etat central dans ces lieux abandonnés de tous, y compris au prix d’une mise sous tutelle d’une partie de la ville, ce qui lui est déjà arrivé dans le passé. Hélas, ne rêvons pas !

On peut lire aussi : Sociologie de Marseille et/ou La loi du ghetto.

La fabrique du monstre, Philippe Pujol

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