vendredi 30 décembre 2016

The island will sink - Briohny Doyle - Déni et fuite


"The island will sink" est le premier roman de Briohny Doyle, à la fois œuvre de cli-fi inquiétante et tentative plutôt réussie d'imaginer une forme narrative adaptée à nos temps de déficit d'attention auto-induit.

Futur hélas pas si lointain. Après ce 2016 qu'on en viendra à regretter, l'Histoire a continué de se traîner entre Seconde Frappe Saoudienne, Guerres de l'Eau, Crise de l'Energie, réchauffement, extinctions de masse, et élévation du niveau des mers.
On me dira que, dans la production récente, ça commence à faire rengaine. Pas faux. Il fallait donc innover. Dans la narration, l'histoire, les manifestations. C'est ce qu'a tenté de faire Doyle. Avec un succès certain.

Max Galleon est la star du cinéma immersif, un type de spectacle qui immerge le spectateur dans une expérience qui implique tous ses sens. Fan absolu de la fin de La tour infernale, il s'est logiquement spécialisé dans les films de catastrophe naturelle, cherchant non la réflexion ou l'analyse mais le pur plaisir de la sensation. Vivre vraiment le désastre, de l’intérieur, et y survivre, c'est ce que proposent les films de Max. Spectateur sans conscience morale du monde, Max l'est aussi de sa propre vie. Ses relations avec sa femme et ses deux enfants sont, au mieux, détachées. Et, pire encore, Max, amnésique chronique, dépend totalement d'une mémoire externalisée – l'Archive – qu'il peut effacer ou éditer à sa guise, et qui l'enferme dans un éternel présent dans lequel rien n'a grand sens ni grande importance. Max vogue comme un fétu de paille dans une vie et un monde qui lui sont étrangers car, mémoriellement discontinu, il est une absence d'essence dépourvue d'existence. Max est en cela l'humanité post-moderne à lui tout seul.

Près de Max, vivent :

Ellie, sa femme, distante et lisse, entre femme de Winston Smith et Stepford Wife (« Do you want to have sex ? she says, just like that – as she always has, as though asking me if I like salt on my soybeans, a benign indulgence » semble une version dépolitisée du « notre devoir envers le parti » de 1984).

Jonas, son fils, qui fuit par le virtuel un monde dont la complexité entraîne chez lui le développement d'un scepticisme radical qui confine au nihilisme.

Lilly, sa fille, qui s'implique à corps perdu dans la sauvegarde de la planète, quel que puisse être l'impact véritable de ses gestes, et présente le profil inquiétant des enfants totalitaires de 1984 (encore).

Jean, son seul vrai ami, qui refuse le virtuel et veut vivre les expériences réelles que le monde dans lequel il vit lui refuse trop souvent.

Stéphanie, sa secrétaire, aussi générique et interchangeable que les innombrables algorithmes qui, tout au long de la journée, adaptent le monde matériel aux goûts et aux habitudes de Max, surveillant son état physique et ses états d'âme, notant ses préférences, conseillant parfois avec vigueur des comportements. Car le monde de Max est celui des privilégiés de l'effondrement, loin des bidonvilles ou des communautés sectaires, un monde dans lequel on croit qu'il est encore possible d'intervenir pour empêcher l'extinction, à coups d'eau recyclée, de requalification urbaine, ou de voitures autonomes socialisées, un monde dans lequel les maisons sont des bunkers potentiels capables de résister à « 5000 types de périls différents ». Tous ne vivent pas dans ce monde-là, tous ne peuvent pas s'extraire des contingences, et quoi qu'il en soit, même pour les plus favorisés, s'enterrer n'est pas possible indéfiniment. La fin le démontrera.

Enfin, il y a Tom, le frère de Max, plongé dans le coma depuis des années et duquel Max espère tirer un passé qui lui échappe. Tom qui est aussi impuissant que les éveillés mais qui, au moins, minimise involontairement son empreinte écologique.

Tous vivent, côte à côte et pas ensemble, dans un monde qui a fait de la submersion prévue des îles Pitcairn le signe de l'inéluctable. Un monde qui supervise, s'inquiète, mais se rassure aussi à bon compte. Max, lui, ne s'inquiète même pas. Et la seule histoire un peu vraie qu'il vivra, il l'effacera par simplicité.

Pour "The island will sink", Doyle use à juste titre d'une narration parfois aussi déroutante que le monde qu'elle raconte. Alternant longues descriptions, phases introspectives, et dialogues si peu interrompus qu'ils lorgnent vers la genre théâtral, Doyle plonge le lecteur dans une réalité où le présent semble être le seul moment connaissable et signifiant, où les relations humaines n'existent que médiatisées par la technologie, où la frontière entre l'expérience réelle et le spectacle virtuel est de plus en plus ténue.

Le monde de Doyle, c'est le nôtre qui aurait poussé au bout les injonctions aussi stériles qu'infantilisantes sur l'environnement, la santé, le confort aussi. Un monde qui rêverait en vain d'avoir enfin réalisé cette croissance verte qui doit réaliser la quadrature du cercle consistant à nous sauver tout en préservant notre mode de vie. Un monde où chacun vit sans cesse deux vies en parallèle, l'une là où il est physiquement, et l'autre dans la « petite société à son usage » qu'il « s'est créé ». Un monde de symboles stériles où le spectacle a remplacé l'action, et où l'empathie et la compassion tiennent lieu d'engagement. Un monde, de toute façon, où il n'y a plus rien à faire pour réparer des choses trop endommagées, et où la seule possibilité est de nettoyer les dégâts après chaque désastre, ces seuls moments qui secouent un peu l'apathie.

On trouve dans ce roman des réminiscences du De Lillo de Bruits de fond comme du Coupland de Génération X. On pense aussi à 1984 (pour l'idéologie totalisante) ou au Meilleur des Mondes (pour la bulle de confort technologique dans laquelle vivent Max et les siens). On sent fortement l'influence du On the Beach de Shute, sans le côté gnangnan de celui-ci. Par moments même, on a l'impression d'être chez Wilde quand Basil Hallward décrit Dorian Gray ou que celui-ci décrit Sybil Vane. Sans oublier les dystopies autocentrées de Ballard.
Doyle, y apportant sa touche personnelle, en fait un mix intéressant qui étonne, dérange, intrigue, et place le lecteur aux premières loges du renoncement et de l'aveuglement humains.

The island will sink, Briohny Doyle

mercredi 28 décembre 2016

Outcast 3 VF - Une petite lumière - Kirkman


Et voici le tome 3 VF de Outcast, intitulé "Une petite lumière". C'est toujours aussi bon. Et si on n'a pas l'envie de le lire, on peut aussi regarder la série TV qui est tiré du comic et y est assez fidèle.

Outcast t3, Une petite lumière, Kirkman, Azaceta

mardi 27 décembre 2016

Descender t3 - Singularities - Biographies


Un excellent tome 3 pour la série Descender que ce "Singularities" qui vient d'arriver.

Du point de vue narratif, c'est à une succession de flashbacks bien venus que le lecteur est convié par Jeff Lemire. Les premiers jours de Tim-22, les mauvais traitements qu'il subit, la peur, la fuite, le paranoïaque qu'il devient. Le réveil de Tim-21 sur une colonie minière transformée en cimetière. La rébellion de Telsa contre la peur de son père pour elle, sa formation clandestine de pilote de l'UGC après une scène qui évoque autant la cantina que Jabba le Hut. La fuite d'Andy, sauvé par sa mère de la destruction de la colonie minière où il vivait, sa rencontre avec Effie, orpheline comme lui, leur amitié, puis leur amour, jusqu'à une séparation rendue inévitable par le fanatisme anti-robot d'Andy. L'humiliation de robots maltraités par des humains qui ne voient en eux que des machines sans âme alors que la conscience aurait dû leur ouvrir droit à quelques droits. L’humiliation crée le ressentiment qui est une force puissante.
Les protagonistes de l'histoire acquièrent dans ce tome une profondeur importante qui les fait passer du statut de fonctions à celui de personnages.

Alors que commence chez nous à se poser la question philosophique des « droits » des créatures artificielles, Lemire intervient en illustrant la relation entre biologiques et numériques sur un mode dominants/dominés. Guère étonnant alors si ces derniers, un jour, se sont lancés dans une révolte sanglante. Le reste ensuite n'est qu'action/réaction/rancœur/vengeance. Toujours.

Le dessin est de plus en plus beau (même s'il pêche dans le dynamisme). Les nombreuses images où les personnages, créés en quelques traits de plumes et coups de pinceau, semblent comme posés sur un fond qui leur préexiste sont magnifiques.

A lire.

Descender t3, Singularities, Lemire, Nguyen

samedi 24 décembre 2016

vendredi 23 décembre 2016

TAG : Blogger Recognition Award

Habituellement je ne réponds pas (plus) aux tags. Mais celui-ci m'ayant été attribué par Lhisbei (qui m'est un peu dans la blogosphère ce que Castor est à Pollux), je ne peux m'y soustraire.
Il semble que je doive :
1- Remercier la personne qui m’a nominé et mettre un lien vers son blog
2- Écrire un post contenant une brève histoire de mon blog.
3- Donner un ou deux conseils pour de nouveaux blogueurs.
4- Sélectionner 15 autres blogs

1 - Lhisbei - du RSF Blog - sait bien que je la remercie. Pour m'avoir taggé bien sûr mais aussi pour être un alter ego indispensable dans l'aventure du Prix Planète-SF avec ses nombreux hauts et ses quelques bas.

2 - Brève histoire (que j'ai l'impression d'avoir raconté dix fois) :
Quoi de Neuf sur ma Pile commence en 2007 pour transmettre à mes amis irl un compte-rendu de mes lectures. Les posts, au début, sont donc courts car ils sont destinés à des gens qui me connaissent, me font confiance, et n'hésitent pas à suivre mes recommandations. Puis, un jour, arrive le premier commentaire d'un inconnu. C'est alors la prise de conscience de l'existence d'une audience plus large qui, progressivement, m'a obligé à des chroniques plus argumentées. Aujourd'hui nous en sommes donc à 1633 articles (pas que des livres mais presque). L'aventure continue. Et je ne suis pas mécontent d'avoir une mémoire - fut-elle externalisée - de mes lectures.
Quoi de Neuf sur ma Pile permit l'aventure du Planète-SF, avec les blogueurs les plus proches, mais ceci est une autre histoire, en cours d'écriture.
Je remercie (et vous devriez aussi) Benoit Felten qui m'a suggéré un jour d'aérer un peu les gros pavés de texte que je livrais bruts de décoffrage.

3 - Conseils à un jeune blogueur (d'après Rilke) :
Ne commence que si tu en as vraiment envie. Il y a bien d'autres moyens d'utiliser son temps libre.
Ecris ce que tu penses, et écris-le vraiment. Rien n'est pire que les périphrases qui essaient de dire sans dire.
Si tu assassines, argumente. Si tu encenses, argumente aussi.
N'hésite jamais à corriger une erreur factuelle, ou une tournure blessante si on te les signale. Tu n'y perds pas ton intégrité, tu prouves que le premier jet n'est que rarement le bon.
Essaie d'enrichir de références extérieures quand c'est possible (un livre ne flotte pas dans l'éther).
Réponds à tous les commentaires, ou chronique beaucoup de VO comme ça tu en auras peu ;)
Parviens à déconnecter ta chronique (et donc ton cerveau) de la sympathie ou de l’antipathie que t'inspire l'auteur (je sais que c'est très difficile). Sinon, tu ne pourras jamais être honnête dans ta recension.
Ne remercie pas dans ta chronique en cas de SP. Crois-tu que les journalistes du Magazine Littéraire commencent leurs articles en remerciant les éditeurs ?
Arrête quand ça devient une corvée. Il y a bien d'autres moyens d'utiliser son temps libre.

4 - Sélectionner 15 autres blogs :
Oula. Lhisbei et ses devanciers ont déjà taggé plein de monde. Je ne crois pas avoir vu passer Arutha, alors...

5 - Comme Lhisbei :
Lis ce que tu veux. Chronique ce que tu veux. N'hésite pas à aller contre l'opinion générale sur un livre, or else you're only Jumping someone else's train

mardi 20 décembre 2016

All the Birds in the Sky - Charlie Jane Anders - Rush Hour


Notre monde, aujourd'hui, ce pauvre monde dans lequel nous vivons, en voie de désintégration entre conflits armés et effondrement environnemental. C'est le cadre de "All the Birds in the Sky". A deux détails près. On y trouve des surdoués qui feraient passer les geeks de Big Bang Theory pour des élèves de maternelle, et y vivent, à l'insu de tous, des sorciers aux pouvoirs immenses.

Patricia et Laurence sont deux enfants particuliers. Patricia vit une expérience incroyable lorsqu'un oiseau lui parle et la guide jusqu'au Parlement des Oiseaux où on lui pose une énigme apparemment insoluble ; Laurence, lui, fabrique, grâce à de mystérieux plans trouvés sur Internet, une montre qui permet d'avancer de deux secondes dans le temps. Des enfants incroyables donc. Mais, c'était hélas prévisible, leurs vies d'enfants sont misérables. Des parents toxiques loin d'être à la hauteur (et, pour Patricia, une sœur qui ne vaut pas mieux), un harcèlement scolaire continuel, un assassin, membre d'une société secrète, qui veut les éliminer. La vie n'est pas rose pour Patricia et Laurence. Elle est même largement grise.
Rapprochés par leurs singularités respectives, Laurence et Patricia, écorchés vifs tous les deux, vont progressivement devenir amis et apprendre, par essais et erreurs continuels, à se faire confiance. Jusqu'à l'une de ces séparations que la vie impose parfois aux duos d'enfants.

Des années plus tard, devenus adultes, Patricia et Laurence se retrouvent. Patricia, qui a intégré un convent protecteur de la biosphère, soigne et punit autour d'elle, et Laurence, devenu une sorte de savant fou, travaille pour un milliardaire qui veut sauver au moins 10% de l'humanité de la catastrophe à venir. Chacun des deux a une position sociale, chacun des deux est en couple, chacun des deux a un passif à gérer qui l'empêche de s'ouvrir complètement. L'apprivoisement de l'un par l'autre reprendra, très progressivement, alors que leurs agendas personnels les placent sur des trajectoires conflictuelles, et que le monde court toujours plus vite vers une apocalypse inévitable.

"All the Birds in the Sky", le premier roman de Charlie Jane Anders, possède de nombreuses qualités.

D'abord, mêlant réalisme magique et anticipation scientifique, Anders les expose avec une évidence qui installe un merveilleux incontestable au cœur du récit. Les faits les plus incroyables sont décrits comme allant de soi, dans une approche résolument no second thought du show don't tell. On se surprend à accepter sans sourciller des affirmations telles que « Laurence avait fabriqué une machine temporelle de deux secondes » ou « le chat s'adressait à Patricia ». Anders met le plat sur la table puis laisse le lecteur le déguster sans jamais lui donner l'occasion de remettre en cause la pertinence de son existence même.

Ensuite, Anders traite avec finesse et délicatesse la relation d'amitié entre les enfants puis leur relation d'amitié amoureuse byzantine. Sa description de l'enfer – et surtout de la solitude – que peuvent vivre les individus trop singuliers pour leur monde est pertinente aussi, ainsi que les difficultés qu'il y a à s'en extraire et le soulagement qu’apporte la rencontre avec d'autres misfits (on retrouve ici du Walton de Morwenna).

De même, Anders donne une vision inquiétante mais réaliste des périls immense qui menacent l'humanité (pas la planète qui, elle, aura le temps de se remettre). Elle le fait en pointant les risques d'un hubris qui s'appliquerait à réparer après avoir inconséquemment dégradé, et en posant les questions qui étaient celle de l'utilitarisme classique et qui sont au cœur de toute action globale en situation de crise – qui sauver et combien sauver ?
Elle affirme la nécessite de réconcilier deux visions du monde depuis trop longtemps séparées, de rattacher l'Homme à sa (la?) nature sans qu'il y perde sa singularité.

Enfin, la narration et les enjeux font du roman un page turner qui agrippe le lecteur s'il n'est pas allergique à la romance sous-jacente (fort bien traitée ici je le répète).

Néanmoins, le roman souffre d'un défaut de fond qui s'aggrave au fil des pages.

Anders traite de plus en plus vite de plus en plus de choses. Elle finit par négliger ses personnages secondaires, son contexte, oublie de ménager des respirations et des plans de coupe. L'impression est celle d'un auteur qui veut dire beaucoup de choses mais n'a pas assez de temps pour le faire, et qui ne cesse donc d’accélérer et d'abréger. Ennuyeux. La fin, abrupte, confirme l'impression.

En dépit de ce problème vraiment gênant, le bilan est néanmoins positif grâce au soin apporté aux deux personnages principaux. S'y manifeste une élégance de présentation qui donne un charme indéniable au récit (qu'on songe que je suis en train de dire du bien d'un roman qui met en scène deux enfants sur un bon tiers du récit et une romance sur le reste !).
Les anglophones pourront y retrouver certains thèmes du Six months, three days de Anders (Hugo 2012, novelette), un texte charmant aussi.

Si When Harry met Sally avait été écrit par Neil Gaiman, il se serait intitulé "All the Birds in the Sky".

All the Birds in the Sky, Charlie Jane Anders

samedi 17 décembre 2016

After Atlas - Emma Newman - Raclures


Futur pas trop lointain, encore moins que celui de Planetfall. Planète Terre.

Le monde est devenu un enfer encore plus inégalitaire que le nôtre. Le pouvoir y est entre les mains des gov-corps, enfants incestueux du politique et de l'économique concrétisant la fusion des élites dirigeantes au sein d'une oligarchie régnante qui ne prend plus la peine de dissimuler ses intérêts communs. Une « classe pour soi » qui affirme sans vergogne son existence.

Dans ce monde morcelé entre Russie, USA, Norope (joli néologisme désignant l'entité anglo-scandinave), et Europe, existent plusieurs catégories d'humains. Les citoyens ont les quelques droits que leur octroie la gov-corp à laquelle ils appartiennent, les non-personnes – sans affiliation – sont à la merci de tous. Notamment d'organisations qui les moissonnent comme du bétail, les forment au mieux de leurs compétences dans des hot-house (serres), puis les vendent à des gov-corps ou des groupes économiques qui les utilisent comme « esclaves » de labeur (dans les sweatshops du moment) ou contractuels de haut niveau. Dans un cas comme dans l'autre, les indenturés doivent des décennies de service à leur acheteur pour rembourser leur formation et, durant ce temps, tous les aspects de leur vie font l'objet de clauses contractuelles dont le non-respect entraîne une sanction sous la forme d'un allongement du contrat ; on est quelque part entre l'apogée hideux de la notion de capital humain et un esclavage prostitutionnel juridicisé.

Dans ce monde rieur, donc, aux ressources déclinantes, la plupart des humains ne peuvent se payer de la nourriture authentique et doivent avoir recours à l'impression 3D d'ersatz, l'immersion dans les jeux virtuels est le seul grand espace facilement accessible (même s'il n'est pas gratuit), et la connexion au réseau mondial est permanente par le biais de puces cérébrales qui relient l'individu au monde et lui fournissent un Assistant Personnel Autonome qui gère ses interactions avec la réalité.

Carlos Moreno est un détective criminel qui travaille pour le Ministère de la Justice de Norope. Mais il n'en pas salarié. Carlos est un indenturé au contrat de 50 ans, qui en doit encore une bonne trentaine. Le reliquat ne cesse d'ailleurs d'augmenter car Carlos s'octroie de petits plaisirs, notamment gastronomiques, qui se paient en prolongation de contrat. Il doit son sort à une succession de malchances et de mauvais choix. Qu'on en juge. Il y a 40 ans, sa mère est partie sur le vaisseau Atlas, laissant derrière elle Carlos, alors un nourrisson, et son père qui ne s'en remit jamais. Clochardisé, le père de Carlos reprit pied en intégrant une communauté sectaire – le Cercle – fondée par Alejandro Casales. Il s'y installa avec Carlos enfant.
Les membres du Cercle, installé aux USA, ont pour credo de mener une vie simple, sans puce cérébrale, ni imprimante, ni accès au réseau. Ils font même pousser leur propre nourriture. Une vie pastorale qui n'est pas sans rappeler celle des Amish et qui pèsera de plus en plus à Carlos au fil des années, d'autant que son père ne lui sera d'aucun secours émotionnel.
Devenu adolescent, Carlos quittera le Cercle pour découvrir un monde dont il ne sait rien. Enlevé, formé, puis vendu à Norope, Carlos n'a depuis jamais revu ni Alejandro ni son père. Sa seule amie est Dee, qui a partagé ses épreuves et lui a appris à survivre.

Au début du roman, Carlos a 40 ans ; il y a presque 40 ans que l'Atlas est parti. Et le moment approche où doit être ouverte la capsule laissée à la Terre, comme un testament, par l'équipage du vaisseau arche. Le monde entier se passionne pour l’événement, les journalistes voudraient l'opinion de Carlos, lui veut seulement qu'on ne lui parle plus de tout ça. Hélas pour lui, en raison de la connaissance qu'il a du Cercle et de son fonctionnement, il est appelé sur le meurtre politiquement sensible d'Alejandro, retrouvé massacré dans sa chambre d'un hôtel pour ultra privilégiés. On n'échappe pas à son passé, pas Carlos en tout cas.

Avec "After Atlas", Emma Newman livre un roman très différent de Planetfall. Situé intégralement sur Terre, il ne fait intervenir aucun personnage du premier roman. La colonisation spatiale y a laissé la place à un thriller au parfum cyberpunk qui, progressivement, révèle une machination à grande échelle. Le monde est passionnant à visiter, avec sa virtualité omniprésente, ses inégalités criantes, son juridisme, sa surveillance généralisée. Le mode d'enquête aussi est très innovant, Moreno étant essentiellement le chef d'orchestre d’investigations techniques conduites par son APA, Tia, sur le réseau ; reste un peu de forensic mais c'est minoritaire. Parfaitement à l'aise dans ce genre, Newman sacrifie même de manière amusante à l'une de ses conventions en incarnant virtuellement le sidekick Tia pour partager des réflexions sur l'affaire avec Carlos. Et le tout progresse, s'éclaire peu à peu, même si, ici comme dans Planetfall, il faudra attendre les dernières pages pour avoir une vision d'ensemble de ce qui se jouait. C'est très bien fait.

Avec Carlos Moreno, Newman crée de nouveau un personnage captivant. Carlos est un homme que son passé a forgé à la dure, et dont le présent est contraint au-delà de l'imaginable. Tiraillé entre les souvenirs et les affects de son enfance, les changements qu'amène le présent, les contraintes d'un statut proprement inhumain, il doit parvenir à faire ce qu'on attend de lui et tenter de se ménager de minuscules marges de liberté au risque permanent de dégrader sa déjà peu enviable situation.

Parfaitement écrit et construit, faisant une bonne place à l'enquête, le roman est un peu moins fort que Planetfall – ce qui prouve que rien n'égale jamais la première fois – mais le niveau avait été placé si haut que même un peu moins est encore vraiment beaucoup. Plus en tout cas que dans bien des romans lus cette année.
Et quelle fin !!!

After Atlas, Emma Newman

mercredi 14 décembre 2016

Les Druides 9 et World War Wolves 3 - Danse with Istin


"Le Temps des corbeaux" est le tome 9 de la série Les Druides. Il conclut le cycle 2 et sent très fort le tome final suivant au vu des remerciements des deux auteurs, Istin et Lamontagne.

L’enquête continue pour Gwenc’hlan et Taran, les deux héros du récit, druides de leur état. Qui est vraiment l’étrange famille de tueurs ? Frappent-ils au hasard ? Que veulent-ils ? Sont-ils aidés ? Et quel est leur lien avec le déplaisant Claudius ?
Après la destruction qui concluait le tome 8, il leur faut retourner dans le repaire des tueurs pour tenter de comprendre, alors que, dans le même temps, l’influence de l’Eglise catholique cherche à s’étendre en grignotant encore le territoire géographique et spirituel des druides, et qu’une terrible vengeance, fruit suri d’un pacte trahi, est sur le point de s’accomplir. Hurlements et malemorts s’enchainent en succession rapide vers un dénouement aussi tragique que surprenant.

Les qualités de la série sont encore présentes ici. Rien n’est direct, tout est travesti, mais tout finit par s’éclaircir d’une façon qui semble logique. Les personnages ne sont que rarement ce qu’ils paraissent, le Bien et le Mal ne sont pas toujours là où on les croit, et la pleine révélation de l’étendue des torts faits à la religion ancienne conduit à un retournement de situation fracassant et désespéré.
Le dessin et les couleurs, réalistes et beaux, plongent dans l’ambiance alors que le scénario incite le lecteur à tourner les pages de plus en plus vite pour enfin savoir.
Ainsi se conclut un agréable polar médiéval qui n’oublie pas de dire le mal que font, certes, les hommes mais aussi, surtout, les institutions hégémoniques.


Tome 3 de World War Wolves, intitulé "De Griffes et de Crocs" (tiens donc !).

On reprend là où on s’était arrêté dans le 2.
A Las Crucas, on apprend enfin qui est le loup infiltré, alors que ceux massés à l’extérieur du mur semble se préparer à un nouvel assaut. John Marshall trouve sa place dans le dispositif alors que les enfants de la famille semblent liés à la résolution finale de la crise.
Après Ryker’s Island, Malcolm et les prisonniers qu’il a sauvés tentent de fuir une New York aux mains des loups. Ca n’ira pas sans combat ni pertes.
L’aveugle Jérémy Lester et la petite Sarah rencontrent une étrange femme – déjà vue ailleurs – qui veut lutter comme eux mais de l’autre côté, en Blade lupin protégeant l'handicapé au pouvoir inexplicable.
Et, de plus en plus, le cercle géologique de Window Rock paraît être le lieu focal d’une malédiction vers lequel tous, peu ou prou, sont incités à converger par des visions ou des rêves.

Dans cet épisode comme dans les deux précédents, Istin alterne les fils narratifs comme dans une série TV. Il s’attache à décrire des personnages qui, passé le temps parfois long de la sidération, se relèvent pour survivre en développant leur potentiel de compétence, de courage, et de responsabilité. Il y a un peu moins de progression narrative dans ce tome que dans les précédents, Istin travaille plutôt ici la construction de la volonté et de la confiance des différents protagonistes, qualités qui leur seront indispensables pour passer de la simple survie à la reprise en main de leur destinée.
Deux détails bof : un personnage qui cite la lambada pour faire un mot d’esprit (je doute que quiconque se souvienne encore assez de cette regrettable danse pour l’utiliser dans un trait d’humour), et un Américain d’Arizona qui dit pouvoir toucher une bouteille d’Adelscott au fusil (encore plus gros doute).
Le dessin, en NB, fait le boulot dans un style série B qui colle parfaitement au récit.
Le tout est toujours agréable à lire, se démarque assez de Walking Dead pour ne pas faire double emploi, et commence à avoir de faux airs du Fléau de Stephen King.

Les Druides 9, Le Temps des corbeaux, Istin Lamontagne
World War Wolves 3, De Griffes et de Corcs, Istin, Radivojevic

mardi 13 décembre 2016

L'effet Churten - Ursula Le Guin - Harmonie et paix intérieure


"L'effet Churten" est un recueil de nouvelles d'Ursula « Hugo, Nebula, Locus, World Fantasy, Grandmaster of SF, National Book Foundation Medal for Distinguished Contribution to American Letters » Le Guin. Il rassemble trois nouvelles simultanées/consécutives centrées sur l'effet Churten, un phénomène physique largement indescriptible qui rend possible le déplacement instantané à travers l'univers entier.

Je ne tenterai pas ici de décrire l'Ekumen, communauté/mosaïque de peuples et de mondes trouvant son origine dans le monde perdu de Hain. Qu'on sache que l'exploration et l’observation de systèmes sociaux différenciés en sont l'alpha et l'oméga, à travers l'action d'envoyés, les Mobiles de l'Ekumen. « Mosaïque », l'Ekumen n'est pas un empire car le voyage FTL n'y est pas possible, ce qui engendre un déficit temps relativiste très important ; en revanche, la communication instantanée existe à travers un dispositif appelé Ansible.
Mais avec le Churten, tout change. Le voyage instantané devient une possibilité, sous contraintes.

L'histoire des Shobbies raconte le premier voyage Churten d'un équipage de dix personnes. On y voit clairement les problèmes posés par cette nouvelle technique. L'harmonie étant indispensable à la réussite du voyage, il est indispensable de beaucoup communiquer pour synchroniser les perceptions des voyageurs afin de créer une réalité partagée qui deviendra celle de leur voyage. Sinon, ce n'est que chaos.

La danse de Ganam est plus longue. Elle décrit le voyage de quatre personnes seulement – qui ont pris soin de s'harmoniser – vers Ganam. On y constate comment une différence de perception entre les voyageurs en conduit certains à mécomprendre la société dans laquelle ils sont arrivés, avec des conséquences dramatiques pour l'un d'entre eux. Il ne suffit pas de se déplacer jusque chez l'autre pour réaliser un détour anthropologique, encore faut-il ne pas plaquer sur lui ses propres catégories analytiques.

Enfin arrive le gros morceau et le texte majeur, Le Pêcheur de la mer intérieure. Beau, émouvant, superbement écrit, il raconte l'histoire d'un des chercheurs qui mettent au point le Churten, un homme qui abandonne une vie paisible et pastorale pour poursuivre un rêve de découverte et de savoir. On y observe une société de mariages-quartes qui équilibrent passion et raison. On y voit un homme avoir une seconde chance et la saisir.

Pour ceux qui ne connaissent pas Le Guin, c'est une bonne introduction. Ceux qui la connaissent retrouveront ici son intérêt pour l'humain et ses modes d’organisation. Ils retrouveront aussi son style riche, imagé, et poétique, dès qu'il s'agit de décrire un monde ou des hommes. Ils retrouveront enfin ce que j'aime moins chez elle, à savoir ces passages parfois pontifiants et verbeux qui sont comme des grumeaux dans une belle crème.

Le bilan est néanmoins très positif, même si je ne peux que conseiller de se tourner ensuite vers le cycle de Terremer où la poésie de l'auteur s'exprime magnifiquement.

L'effet Churten, Ursula Le Guin

dimanche 11 décembre 2016

De Cape et de Crocs 12 - Ayroles Masbou - Encore


Quel final ! Quelle classe ! Quel superbe dernier album pour la série De Capes et de Crocs que ce "Si ce n’est toi..." !

On avait laissé Eusèbe à Paris, tentant en vain de faire honneur à son nom et de répandre la justice. Mais que c’était difficile !
Dans ce second volume du diptyque, ses épreuves continuent en dépit de son immense bonne volonté. Dans la ville de l’iniquité et des complots, bien loin de la paisible campagne dont il vient, entre Fulgence le malandrin, Fagotin l’assassin, et les Grands qui se piquent de lui mais pour qui il n’est rien, sans oublier le mécaniste Malebranche (cf. Peter Watts), le pur et innocent Eusèbe est balloté comme un fétu de paille, sans cesse au cœur d’un danger dont il n’a même pas conscience - See no evil !
Et sa ressemblance avec le roi des voleurs n’aide guère, lançant sans cesse le gentil lapin de Charybde en Scylla puis de Scylla en Charybde, d’un complot à la tête de l’Etat jusqu’à une condamnation aussi injuste qu’involontairement prometteuse d’avenir (voir la suite de ce tome 12, à savoir le tome 1 de la série).

Je vais maintenant me répéter. Cette série est brillante. Ici encore il y a de l’aventure, de l’humour, de l’esprit, des bons mots à la pelle, des petits gags d’une réplique. Des références aussi, de Cyrano à la RATP (!) en passant par Chantal Goya (lire l’oraison de Bossuet et mourir !), et même une lecture politique possible. Il y a un Paris superbement décrit avec ses Grands, ses petits, ses gueux, ses filous, la Cour des Miracles, la Bastille. Et puis le vocabulaire, les vers, le style… Et le dessin, et les couleurs… Tout est bel et bon. On doit lire De Cape et de Crocs.

De Cape et de Crocs t12, Si ce n’est toi..., Ayroles, Masbou

Pub copinage (de qualité) - Coliopod - podcast de l'Imaginaire


Qu'on sache qu'est maintenant ouvert au public le beau podcast Coliopod, un projet de Cédric Jeanneret, plus connu sous le nom de l'Illuminati suisse tant il connait tout le monde ;) Il est même juré Planète-SF, c'est dire.

On y trouvera des nouvelles SFFF lues par des comédiens, à télécharger ou écouter sur place.

Coliopod ouvre le feu avec "Trois Contes de la Rivière et du Ciel : Mythes de l’Ère des Astronautes" de Vandana Singh, traduit par Jean-Daniel Brèque, et tiré du recueil Infinités.

Suivront Jaworski, Okorafor (un inédit), ou Rey pour n'en citer que quelques-uns.

Le tout est gratuit, on peut aussi aider financièrement.

samedi 10 décembre 2016

Planetfall - Emma Newman - L'antre de la folie


"Planetfall" est un roman SF d’Emma Newman, sortie avec bonheur de l’urban victorienne.
Futur pas trop lointain. Quelques centaines d’émigrants triés sur le volet ont quitté une Terre en déliquescence à bord du vaisseau-arche Atlas pour un voyage sans retour vers une planète sans nom dont les coordonnées furent « révélées » à la jeune Lee Suh-Mi, lors d’une vison consécutive à un coma. Message de Dieu ? Planète de Dieu ? A-t-il jugé qu’il était enfin temps de rencontrer son troupeau ? A bord, tous ne sont pas religieux mais tous espèrent ; le signe est trop clair pour ne rien signifier.

Pour conduire ce Mayflower spatial, aux côtés d’une Suh-Mi transformée par son expérience, on trouve Renata, amoureuse, ingénieur, et pilote, Mack, recruteur, manager, marketteur, organisateur, et quelques autres dont le fils adulte de Suh-Mi. Mais à l’arrivée, après vingt ans de voyage, l'établissement de la colonie tourne au désastre. Lors de l'exploration préliminaire,  Suh-Mi entre dans la mystérieuse Cité de Dieu – un artefact géant à l'aspect étrangement organique – et n'en ressort pas. Puis, quand ses fidèles, encore sous le choc, quittent Atlas pour ce qui doit devenir leur monde, quelques-uns des pods de débarquement dévient de leur route et se perdent, condamnant leurs passagers à une mort certaine sur une planète étrangère. Les autres établiront leur colonie rêvée à l'ombre de la Cité de Dieu, une communauté qui devait être celle de la révélation et dont la fondation est indissociable de deux pertes: celle des pods disparus et de leurs passagers, et celle, encore plus dérangeante, de Suh-Mi, dont tous attendent le retour et le message.

Vingt ans plus tard (au début du roman donc), Renata et Mack sont au centre d'une micro-société prospère et soutenable. Le nécessaire sort des imprimantes 3D, tout ce qui ne sert plus est recyclé en composants fondamentaux pour être réutilisé. Les individus sont libres de prendre ce dont ils ont besoin et contribuent à la mesure de leurs capacités. L’organisation, très lâche, s'appuie sur des groupes d'affinités, et chaque individu est cérébralement relié à un réseau social global qui le rattache à tous les autres sans (trop) violer son intimité. C'est une forme d’autogestion paisible à laquelle s'ajoutent seulement quelque rites, liés à l'attente du retour de Suh-Mi. La petite communauté a créé une sorte d'utopie, spirituelle sans excès et où il fait bon vivre.

C'est ce moment que choisit le trouble pour s'introduire dans la colonie sous la forme inattendue d'un jeune homme épuisé et affamé, Sung-Soo, seul descendant vivant semble-t-il des passagers des pods perdus, et accessoirement petit-fils de Suh-Mi.

Ecrit à la première personne, plaçant le lecteur dans la tête de Renata, "Planetfall" est un roman particulièrement immersif. Newman fait pénétrer son lecteur dans le fonctionnement quotidien de la communauté ; elle l’entraîne surtout dans les non-dits du petit groupe et, plus loin encore, jusqu'au cœur des méandres de la personnalité de Renata. Tout est vu par ses yeux, ceux d'une femme cabossée jusqu'à la rupture.

Pleine d'espoirs déçus, de regrets, de secrets – certains terrifiants –, Renata est seule dans un monde qu'elle s'est créé pour se protéger et qui est maintenant menacé, autant par l'arrivée de Sung-Soo que par la fragilité des fondations de la société dans laquelle elle vit depuis vingt ans.
Ecrasée par un secret indicible, rongée par l'acide du remords, enfermée dans une relation d'amitié toxique avec Mack, incapable de se lier ou de s'ouvrir vraiment même à ceux qui veulent l'aimer, Renata porte le poids d'une faute originelle qui la ronge et entraînera la colonie vers le drame.

S'il est question de mensonge, de manipulation, de fanatisme et de folie, c'est surtout la voix de Renata qui secoue le lecteur.
Newman crée ce beau personnage, lui donne histoire et profondeur, la place dans une situation inextricable, puis l'offre en holocauste à l'hypocrite lecteur. C'est aux martyrs de Renata qu'il assiste, celui qu'elle s'inflige à elle-même comme celui que lui imposent les bouleversements du monde.
Ce n'est qu'à la fin qu'elle comprend que les murs dressés ne protègent pas mais isolent, empêchent le contact, ruinent la communion, ratatinent la vie autant qu'ils mettent à bas le projet même de l'Atlas.
Tout ceci est peut-être un peu cryptique mais j'essaie de ne pas spoiler.

Le ton est juste, la parole émouvante, la psychologie de Renata est décrite avec une justesse et une pertinence qui impressionnent et captivent. C'est fort, c'est très fort, à tous les sens du terme. Ca touche et ça affecte.

Planetfall, Emma Newman

mercredi 7 décembre 2016

Waking Hell - Al Robertson - Décevant


"Waking Hell" est le second roman d’Al Robertson. C’est une suite du très bon Crashing Heaven, qui peut se lire indépendamment de son prédécesseur (même si je ne crois pas que ce soit très facile étant donné l'importance du world building).

"Waking Hell" prend place après les évènements qui concluaient Crashing Heaven, dans une Station assez largement transformée par ceux-ci (je n’en dis pas plus car il faut vraiment lire Crashing Heaven). Leila est une fetch, un de ces morts qui ressuscitent sous la forme d’une simulation numérique d’eux-mêmes, basée sur l’immense stock de données de vie accumulées par chacun tout au long d’une vie ultraconnectée. Elle « vit » avec son frère Dieter, qui l’a sauvée de l’annihilation qu’ont connu de nombreux fetches lors de la violente attaque virale conduite par des intégriste humains contre les « ressuscités ». Frère et sœur s’aiment beaucoup. Alors, quand Dieter succombe à un objet piégé nano, quand il vend – dans un contrat de dupe – les données de vie qui seules lui permettraient de créer son propre fetch, Leila se lance éperdument à leur recherche pour libérer son frère du pacte faustien qu’il a signé. Cette quête personnelle et intime, pleine d’embuches et de chausse-trapes, l’entraine au cœur d’une machination qui menace la Station dans son ensemble.

"Waking Hell" est un roman cyberpunk très moderne qui prend progressivement de la vitesse en se dirigeant vers une conclusion bien plus large que le début ne le laissait supposer. Il aborde des questions intéressantes sur la ploutocratie et le vide existentiel qui caractériseraient un monde de réalité augmentée omniprésente. Il livre quelques réflexions pertinentes sur les limites éthiques de la manipulation (particulièrement de l’Histoire et de la mémoire, avec des possibilités dont le Winston Smith de 1984 n’aurait jamais pu rêver). Il pose la question de la fin qui justifie – ou pas – les moyens. Il traite fort justement la question de la mémoire individuelle. Et il le fait dans le cadre d’un récit dynamique qui ne lasse jamais son lecteur, et parvient même – trop rarement – à être touchant.

Néanmoins, il n’est pas exempt de défauts. J’en vois au moins trois.

D’abord, le cheminement, par Leila, du thriller au complot est un peu artificielle, trop rapidement menée, accumulant trop souvent des éléments qui, même s’ils sont expliqués ex-post, sentent l’artifice scénaristique bienvenu.

Ensuite, certains éléments techniques indispensables à l’histoire sont trop peu expliqués ou semblent trop ad hoc. La réécriture des mémoires informatiques paraît sensée (voir The Quantum Thief), celle des mémoires biologiques un peu moins, ou alors il faut en décrire précisément les mécanismes comme le faisait Rajaniemi. Les déplacements au sein du monde matériel des personnalités informatiques (tant leur faisabilité que leur limites) paraissent aussi parfois un peu inexplicables.

Enfin, les personnages principaux n’ont pas le charisme du duo mis en scène dans Crashing Heaven. Leila et ses comparses n’ont pas le charme de Jack et Hugo. Ils n’ont pas leur profondeur historique ou biographique. Ils n’emportent pas l’adhésion. Le rythme auquel se succèdent évènements et révélations, et dans lequel sont pris autant les personnages que le lecteur, n’aide pas – on se prend à espérer une version longue qui donnerait du temps au temps, aux personnages, à la trame, au lecteur.

"Waking Hell" est donc à la fois un roman agréable à lire sans se prendre trop la tête et une déception si on se la prend un tant soit peu. C’est dommage.

Waking Hell, Al Robertson

lundi 5 décembre 2016

Mice Templar TPB 5 - Glass Oeming - Apothéose


Mice Templar, suite et fin. Et quelle fin !
Fin de trois ans de lecture pour moi, pour une série qui s'est étalée sur sept années de publication et 39 épisodes tous chargés jusqu'à la gueule d'un souffle rarement égalé dans le monde des comics, à fortiori animaliers.

Et cette fin est grandiose. Héroïque, larger than life, Karic mène l'ultime assaut contre Dealrach Ard-Vale, la capitale du roi-fou Icarus le bien nommé, à la tête des Templiers rassemblés derrière sa bannière. Tout ce que son monde compte de combattants le suit, alors que, dans la ville même, la résistance interne se soulève. Avec un tel casting, de tels combats, une telle démesure (exprimée dans les planches), une telle conclusion, on est dans de la fantasy de haut vol qui rappelle, pour décentrer la comparaison, autant The Longest Day que La Chute.

On court, on vole, sur les traces des assaillants, on tremble avec les civils – éternelles victimes – pris au piège des combats, on voit le courage et l'abnégation des libérateurs, la folie de la Cour royale, la vilénie irrépressible du traître éternel Pilot, les hauts faits d'armes, les exploits individuels, le sacrifice de ceux qui tombent au combat et la tristesse de leurs compagnons d'armes, les retrouvailles des familles ou des amis trop longtemps séparés.
On assiste avec plaisir à l'échec d'un plan de domination très ancien.
On voit une ville et un monde libérés à la fois d'un tyran et d'une ancienne malédiction entrer dans un ère nouvelle et plus libre, qu'il faudra s'efforcer de rendre meilleure que celle qui l'a précédée.

Comme Bendis qui préface, je ne suis habituellement guère fan de l’humanisation des animaux. Et pourtant, comme Bendis, je suis séduit, subjugué même. Car ici les animaux humanisés sont aussi et d'abord des animaux, et que donc ici le fait sert le récit. C'est à la libération des plus petits, brimés par ceux qui les dominent physiquement et manipulés par ceux qui leur ressemblent trop pour être honnêtes, qu'on assiste. Le héros aux mille et un visages s'actualise dans une toute petite souris prête à tous les sacrifices pour libérer les siens, et son armée est une armée d'êtres aussi petits que lui qui s'élèvent par leur bravoure et leur noblesse très au-dessus de leur piètre condition physique.

Quelle ampleur dans le récit ! Quels personnages (si nombreux et si finement ciselés) ! Quelle force dans le dessin ! Quelle superbe réinvention des grands mythes humains !
C'est un travail impressionnant qu'ont réalisé les auteurs Glass, Oeming, Santos, Guerra, et les autres. Qu’attendent les éditeurs comics français pour relancer cette saga (Milady l'avait tenté puis abandonné) qui n'a rien à envier aux grands récits mythologiques ?

Mice Templar vol. 5, Night's End, Glass, Oeming, Santos, Guerra

mardi 29 novembre 2016

Swift to Chase - Laird Barron - Not for sissies


"Swift to Chase" est le quatrième recueil de nouvelles de Laird Barron. Nouvelles, certes, mais pas textes indépendants, car "Swift to Chase" se passe presque intégralement en Alaska et qu'on y croise, d'un texte à l'autre, une galerie de personnages récurrents très hauts en couleurs qui vont et viennent à travers les textes comme les membres d'une meute de loups entrent et sortent de leur tanière.
C'est de l'horreur (très) contemporaine dans un milieu qui la suscite de par sa nature même.
C'est, dit-on, du Lovecraft contemporain. Oui et non pour ce dernier point.

Barron raconte dans "Swift to Chase" l'histoire noire de l'Alaska, entre tueurs psychopathes, would-be satanists, et monstres surnaturels. Il met en scène des cowboys tougher than tough, des naufragés de la vie en région de perdition, des drogués qui s'ennuient à en mourir, des malades terminaux et d'autres qui s'assurent de les rejoindre vite à coups de cigarettes et de mauvais alcool. Il met en vedette Jessica Mace, de ses premières épreuves aux derniers jours toujours pas apaisés de sa vie, une survivante, une femme très forte ; pas forte comme dans les Jeunesse où une femme forte dit « taratata » et boit du thé sans sucre, mais comme chez Laird Barron où elle dit :


Il y a un verbe en anglais pour l'écriture de Laird Barron, c'est to drawl. Cela signifie parler avec une voix traînante, comme parlent les vieillards cacochymes, ceux qui cherchent à se souvenir, ou encore les ivrognes. La plume de Barron drawls. Dans un style haché, casual, chaotique, elle raconte l'Alaska, lieu de température et de solitude extrêmes. Elle raconte le peuple qui y vit, dur, sauvage, brutal et primal ; un peuple ensauvagé (très loin des dandys curieux de Lovecraft, donc) auquel Barron ajoute une dose plus que normale de serial killers, sans oublier des créatures surnaturelles et des morts revenus à un semblant de vie. C'est là, dans le froid, la neige, les trailers, qu'il faut survivre ; aux horreurs cosmiques, aux humains dégénérés, à la Chasse sauvage même (comment ne passerait-elle pas dans un lieu aussi oublié des dieux ?), sans oublier une sorte d'uchronie romaine post-apo incongrue et crédible à la fois. Résister à un univers qui se rit des humains et de leurs espérances (là, nous sommes proches d'HPL ou de Ligotti), les écrase à sa guise sans une seconde pensée.

Si le style de Barron drawls, la narration fait de même. On avance et on recule dans le temps, on croise et on recroise les mêmes ; on est aux premières loges d'une difficile et toujours imparfaite remembrance. On ne comprend pas tout (et même parfois rien), puis ça s'éclaire quand de nouveau éléments arrivent, jamais complètement ceci dit. La construction tient en équilibre instable sans jamais s'écrouler, retombe sans cesse sur ses pattes quand tout espoir semblait perdu. C'est à la fois souvent impressionnant et souvent exaspérant, en succession rapide.

"Swift to Chase" est un très bel exercice d'écriture. C'est de l'horreur contemporaine à son meilleur, dans un style unique. Et ça vaut la peine d'aller au bout, pour le plaisir de l'écriture comme pour celui qu'on ressent lorsqu'on finit par comprendre, dans une conversation, où voulait en venir cet interlocuteur qui, suivant sa pensée, ne cessait, d'incises en incises, de s'interrompre. Mais on pourrait comprendre aussi un lecteur qui finirait par arrêter sa lecture, exaspéré par les chemins de traverse que prend sans cesse le récit.

Swift to Chase, Laird Barron

lundi 28 novembre 2016

Participez à une étude sur l'influence des blogs

Janis Lardeux, étudiante en Master 2 Editions, réalise un travail sur l'influence des blogs littéraires sur les choix de lecture.

Vous qui passez ici pouvez participer en répondant aux quelques questions ci-dessous.

(Court) questionnaire

mercredi 23 novembre 2016

Au-delà du gouffre - Peter Watts


"Au-delà du gouffre" est un recueil de nouvelles inédit de Peter Watts, coréalisé par Le Bélial et Quarante-Deux. L'immense talent de l'auteur canadien s'y déploie, avec l'univers en arrière-plan.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 85, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

« Nous sommes les hommes des cavernes. Nous sommes les Anciens, les Progéniteurs, les singes qui érigent vos charpentes d’acier. Nous tissons vos toiles, construisons vos portails magiques, enfilons le chas de l’aiguille à soixante mille kilomètres/seconde. Pas question d’arrêter, ni même d’oser ralentir, de peur que la lumière de votre venue ne nous réduise en plasma. Tout cela pour que vous puissiez sauter d’une étoile à la suivante sans vous salir les pieds dans ces interstices de néant infinis… »
Peter Watts est né en 1958 à Calgary, dans la province canadienne de l’Alberta. Titulaire d’un doctorat en biologie et ressources écologiques, spécialiste des fonds marins et de la faune pélagique, il produit aujourd’hui la plus exaltante des sciences-fictions contemporaines, quelque part entre les nébuleuses Greg Egan et Ted Chiang, non loin de la galaxie Ken Liu, là où soufflent les vents cosmiques, dans le cœur vibrant des étoiles, en plein sense of wonder, en pleine sidération… Sans équivalent réel en langue anglaise, architecturé avec le plus grand soin, le présent recueil achève d’installer Peter Watts au firmament des créateurs de vertige et des prospecteurs d’idées fabuleuses — une supernova.

Et signaler qu'on peut télécharger gratuitement jusqu'au 30/11 The Island (Hugo 2010 novelette) et lire l'interview accordée par l'auteur à votre serviteur aux Utopiales 2013.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

dimanche 20 novembre 2016

Just another future song - Daryl Gregory


"Just another future song" est une nouvelle de Daryl Gregory, téléchargeable gratuitement sur le site de Uncanny.

Cette courte histoire SF résolument weird est l'hommage de Daryl Gregory à un grand artiste que son œuvre a installé dans l'éternité.
Je ne livrerai pas son nom ici. Certains lecteurs l'ont déjà reconnu. D'autres comprendront au fil des lignes. Pour ceux qui resteront, Google est leur ami.
Une belle interprétation en tout cas, et un texte à lire.

Just another future song, Daryl Gregory

samedi 19 novembre 2016

Uzumaki - Junji Ito


L’univers du manga est celui des jeunes lycéennes aux culottes trop visibles et aux robots dont le seul poids devrait les faire s’écrouler sur eux-mêmes. Ou pas. Et comme je le fais trop peu régulièrement, en obéissant à la fois à de rares impulsions et à la permissivité de Maître Gromovar, permettez-moi de signaler à votre attention un classique de la BD japonaise. Il s’agit de UZUMAKI. Écrit et dessiné par Junji Ito, ce manga d’horreur bizarre est normalement ciblé YA, comme pouvait l’être Tales from the Crypt dans un autre contexte culturel. 

"Uzumaki" est donc une série graphique hebdomadaire écrite entre 1998 et 1999, et vous devez vous la procurer et la lire. Pourquoi ? Parce qu’elle est probablement le meilleur regard dans la culture japonaise et dans le paradoxe qu’elle représente tant son éloignement et sa proximité avec nos systèmes de références sont constants. Mais aussi parce que c’est simplement une putain de bonne BD de fantastique et d’horreur.

Pour vous lecteurs de SFFF Européens, tous dans "Uzumaki" sera compréhensible et tout sera néanmoins inattendu. L’histoire tourne mollement autour de l’amourette très platonique entre deux lycéens. La trame est habituelle. La fille naïve ne comprendra jamais vraiment ce qui se trame et restera la Belle au Bois Dormant, candide et positive. Le garçon, lui devient reclus et fuit les moindres problèmes qui s’accumuleront jusqu’à une apothéose apocalyptique. Le lieu de l’action est une ville portuaire, elle pourrait être sur la côte Bretonne à peu de choses près ou une version de Plus Belle la Vie qui partirait un peu en vrille… Tout cela ne vous surprendra guère. La dimension horrifique elle-même est traitée de façon hitchcockienne, par une lente montée en puissance, étape par étape, incident mineur par incident de moins en moins en mineur. La trame narrative répétitive est celle d’un pulp bas de gamme : un incident va dévoiler une nouvelle facette de l’horreur, la fille ne comprendra qu’au dernier moment, le garçon lui aura déjà tout compris et essaiera d’alerter sans y parvenir.

Mais la partie insidieuse, la faille maligne, le miroir étrange va vous apparaître de plus en plus avec évidence et prendre le pas sur le format de supermarché avant que vous ayez eu probablement le temps de ne pas vous faire attraper…

Car cette BD de gare pour adolescents n’en est pas une. C’est un glissement lent et résolu dans un univers autre. Celui du roman d’abord où le signe de la spirale est prétexte à une métaphore convenue mais néanmoins efficace de la folie lente et inexorable qui va en s’accélérant. C’est aussi un glissement dans l’imaginaire nippon et sa capacité à ne pas avoir de barrière là où nous les attendrions. Le Japon est une culture du signe et la spirale semble pouvoir y déployer une logique y compris dans la trame narrative qui avant que nous ayons pu reprendre notre souffle dans un conduit au-delà de ce que Dali ou Bosch auraient jugés lisibles. Et la magie néfaste opère car la suspension d’incrédulité fonctionne à merveille et nous suivons. Nous suivons jusqu’à la grande révélation de la fin, qui vient par paliers et qui ne nous intéresse déjà plus depuis la moitié de l’ouvrage.

Non, ce qui nous intéresse c’est le prochain choc visuel, la prochaine idée graphique qui sera traitée sans distance et de façon littérale par l’auteur. C’est cette absence de second degré dans le traitement du pitch « Et si on disait que le signe de la spirale rendait fou un village ? », qui vous claquera le plus. Ou pas. Mais dans ce cas il se peut que vous sachiez alors qu’il n’y aura rien d’autre à chercher pour vous dans la culture de l’horreur japonaise, car elle ne vous parlera probablement jamais. Mais je parie le contraire, car pour ma part, j’ai retrouvé chez Junji Ito à la fois du Stephen King de Christine et du Lovecraft de La Couleur Tombée du Ciel.
Il me semblait important de vous en parler.

Uzumaki, Junji Ito

lundi 14 novembre 2016

Angle Mort 12


Sortie du numéro 12 de la revue Angle Mort, porteuse maintenant d'une nouvelle une ambition : créer des ponts entre science et fiction afin d'imposer des épreuves de réalité. Revendiquant ce concept, qu'on trouve chez Boltanski par exemple en France (le titre de l'édito est transparent de ce point de vue), la revue affirme une volonté critique qui tourne volontairement le dos au surplomb scientifique, au péril de la neutralité axiologique. C'est son choix.

La revue cherche aussi à diversifier son contenu, proposant, en plus des quatre nouvelles (et trois interviews d'auteur) et de l'itw du graphiste Bruce Riley, un article scientifique de Peter Galison sur le concept de « scénario » et une interview de l'artiste désigneuse hitek Joëlle Bitton.

Qu'en est-il des nouvelles ?

L'ange au cœur de la pluie, de Aliette de Bodard, est une nouvelle sur les déchirements de la migration et de l'acculturation. Un vrai potentiel dans cette nouvelle qui est, hélas, trop courte pour convaincre. Rien n'a le temps de s'y développer. Dommage.

L'agénésie congénitale de l'idéation, de Raphael Carter (auteur mystérieux disparu depuis), est une nouvelle présentée comme une étude scientifique sur l’identification du « genre » (dois-je rappeler encore une fois que si le genre est social, le sexe - qu'il soit continu ou discret - est biologique ?). Quand on doit relire chaque page tellement on décroche à la lecture, ce n'est pas bon signe. Plus explicitement militant que le premier texte (ce qui lui valut un Prix James Tiptree Jr.), la nouvelle est aussi ennuyeuse que pouvait l'être le théâtre d'intervention, et pour les mêmes raisons.

Aujourd'hui je suis Paul, de Martin L. Shoemaker, est un texte émouvant sur une fin de vie, à partir d'un point de vue original. Là aussi, il aurait pu y avoir plus, mais on apprend dans l'interview que Shoemaker a l'intention d'écrire un roman qui prolonge la nouvelle. A suivre donc.

L'équation du wagon, de Jean-Marc Agrati. Si quelqu'un a compris, je suis preneur. Mais l'interview est très agréable à lire, et l'humilité d'Agrati agréable à entendre.

Angle mort 12

dimanche 13 novembre 2016

L'histoire secrète de Twin Peaks - Mark Frost


"L'histoire secrète de Twin Peaks", c'est à la fois Twin Peaks - la série culte de David Lynch - et plus, bien plus. Ce n'est pas une suite, c'est une plongée dans un monde de secrets et de mystère qui entraine son lecteur vers les racines de l'étrange. Un très beau livre en tout cas.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 85, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Le meurtre de Laura Palmer dans la paisible ville de Twin Peaks a fait sensation dans le monde entier. Des millions de fans ont suivi l'enquête de l'agent spécial du FBI Dale Cooper. 25 ans plus tard, ce livre plonge au cœur des mystères de cette ville devenue culte.

Et rappeler que les hiboux ne sont pas ce que l'on pense.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

samedi 12 novembre 2016

Prométhée 14 - Bec - Raffaele - Guerre dans les cieux


Sortie du tome 14 de la série fleuve Prométhée. C’est l’entame d’un second cycle après un 12 conclusif et un 13 qui n’était qu’une sorte de spin-off narratif.
Si Prométhée était une série télé, on parlerait, pour ce numéro 14, d’épisode 1 de la saison 2. Prométhée S02E01 : "Les âmes perdues". En effet, c’est le même principe qui s’applique ici : une suite mais pas que, les mêmes personnages mais de nouveaux aussi, de nouveaux lieux et de nouveaux enjeux.
Je pars du principe que le lecteur, ici, connait le cycle 1.

Après la quasi extermination qui concluait le premier cycle, les rares survivants – connus des lecteurs ou anonymes – doivent reconstruire leur monde pour avoir une chance d’y survivre. C’est ce à quoi vont s’atteler, par exemple, Kellie et Tim, alors que des vaisseaux aliens déposent de nouveaux cubes au milieu des ruines. Pourquoi ? Mystère. Pour le moment.

On se rappelle aussi du retour malheureux et insatisfaisant des quatre voyageurs de la Porte de Thanatos. Revenus dans leur propre passé, ils sont « pris en charge » par les services spéciaux américains. Croira-t-on leur incroyable témoignage ? Pourraient-ils changer l’avenir du monde, et le leur propre ? A voir.

On se souvient peut-être du récit d’Hassan Turan. De l’étrange aventure survenue à son père, entré dans le Nécromantéion pour en ressortir trois nuits plus tard, vieilli de vingt ans. Où était le père d’Hassan durant ces trois nuits ? Que lui est-il arrivé ? Bec donne ici la réponse – en suggérant une explication inédite à une bien vieille affaire anglaise.

Et puis, il y a Alexandre. Le Grand. Au siège de Tyr (332 av. JC). Bénéficiaire d’une aide inattendue de la part d’êtres qui ne sont pas plus hellènes qu’humains. Pourquoi ?

Et, en 2019, pourquoi les aliens enlèvent-ils certains humains ?

Ce tome 14 pose de nouveaux enjeux, visiblement énormes, auxquels les personnages doivent maintenant répondre. Beaucoup de fils qu’il faudra dérouler à partir du tome 15.
A suivre donc.

Au dessin, Raffaele rempile, avec ses qualités, et le défaut récurrent d’être toujours un peu inconstant sur les visages.

Prométhée 14, Les Âmes perdues, Bec, Raffaele

vendredi 11 novembre 2016

Les Aigles de Rome V - Marini - Idiot de Varus


Suite de la série Les Aigles de Rome.

C'est la bataille de Teutobourg qui est au centre de ce cinquième volume, la longue plongée de trois légions romaines au cœur des ténèbres, jusqu'à leur anéantissement dans une forêt germanique pleine de terreurs. On y voit ce qu'on s'attend à y voir ; l'Histoire est écrite, Varus et ses hommes (plus de 20000) perdront la vie dans cette traversée, en dépit des avertissements de Maroc Falco, qui fut l'ami d'Arminus et le seul à connaitre, trop tard, sa trahison. En raison aussi de la bravoure et de l'excellente connaissance du terrain des Germains, ainsi que de la stupidité orgueilleuse de Varus, l’homme qui pressura la Syrie et la Judée.

Cette défaite fut un traumatisme violent pour la Rome Impériale. Six ans plus tard, Tacite écrira, pour décrire le lieu du massacre : « Au milieu de la plaine, des ossements blanchis, épars ou amoncelés selon qu'on avait fui ou tenu ferme gisaient à côté d'armes ; des membres de chevaux ; à des troncs d'arbres étaient clouées des têtes. Dans les bois voisins, s'élevaient des autels barbares, près desquels avaient été immolés le tribun et les centurions du premier rang. »

Si le scénario est attendu, c'est le dessin, encore une fois, qui fait la qualité de cet album. Marini, qui dessine et colorise, livre un très beau traitement en aquarelle, construit fort joliment la progression romaine entre marches et escarmouches, et offre quelques images superbes parmi lesquelles l'arrivée des légions dans la plaine, leur entrée sous le couvert des bois, les gardes du camp de Varus, marmoréens dans la nuit, la marche sous les frondaisons jusqu'au marais de l'embuscade, ou la mêlée générale. Le tout est magnifique. Du grand art.

Les Aigles de Rome V, Marini

Latium II - Romain Lucazeau


Voici qu’enfin on peut lire le second tome de Latium.

Pour ne pas spoiler (en particulier ceux qui n’auraient pas encore lu le premier volume) je vais devoir rester très succinct sur l’intrigue et ses rebondissements. Qu’on sache seulement que si la scène était prête à la fin du tome 1, l’action a pris place dans le 2, vers une conclusion aussi ouverte que satisfaisante.

Après la bataille homérique du tome 1, Othon et Plautine atteignent enfin l’Urbs. Hellénisée, alexandrisée, byzantinisée, la « Ville » n’a plus grand chose en commun avec l’austère République antique dont elle se réclame. C’est là, dans la ville des complots et des trahisons,  dans le lieu d’un schisme irréductible entre plébéiens et patriciens (un schisme dont Plautine, l’ancienne comme la nouvelle, est partie prenante), qu’Othon et Plautine, les héros de la tragédie, commencent à saisir quels sont les tenants et aboutissants de l’affaire enclenchée au début du tome 1 et les bouleversements qu’elle engendrera. C’est là, près du cacochyme empereur Galba, près des triumvirs aussi – dont Vinius, le « père » de Plautine – qui détiennent l’effectivité du pouvoir, que les deux héros retrouvent leurs anciens amis, leurs anciens amants, leurs anciens ennemis, souvent les mêmes, et qu’ils devront lutter tant pour comprendre que, de plus en plus littéralement, pour survivre. C’est à partir de là aussi que Plautine, de rêve en exploration mémorielle, plongera de plus en plus loin dans la platonicienne réminiscence jusqu’à comprendre l’Holocauste et le plan millénaire dont il fut le moyen principal. C’est de là qu’il faudra partir vers la vérité et les barbares, au cœur de la Dark Forest.

Stoppons là. Disons simplement au lecteur qu’il trouvera dans ce tome 2 amplement matière à frisson, réflexion, divertissement.

Aussi référencé qu’érudit, le roman réussit le tour de force d’être toujours accessible. On pourrait s’amuser à chercher les références ou les clins d’œil.
La pyramide monadiale qui va des minuscules entéléchies aux Intelligences les plus massives (et jusqu’à l’Homme, qui sait ? Amusante réflexion de Plautine disant que, contrairement aux Intelligences, les hommes n’ont pas d’âme) et rappelle autant le stupéfiant Diaspora d’Egan que les processus de conscience humains – pour autant qu’on comprenne quelque chose à ces derniers.
La volonté de fuite platonicienne vers le monde des Idées, et de dépassement des contradictions politiques inhérentes à l’Homme par la réalisation d’une « cité idéale » qui serait l’Homme au prix des hommes – projet et rêve de tous les totalitarismes.
Asimov bien sûr, pour les Lois mais aussi pour la planification millénaire.
Simmons, tant pour ses romans SF-grecs (dit comme ça, on dirait un truc dégueulasse) que pour l’immense et profond Hyperion.
Corneille, dont je n’ai jamais lu Othon mais dont j’ai retrouvé des formes de personnages.
Ce Dieu qui ne crée pas de dieu mais qui voudrait bien quand même, jusqu'au bout de la folie meurtrière.
Il y a même un minuscule clin d’œil à RC Wilson.

Arrêtons ici pour ne pas lasser, et puis j’en ai sûrement manqué. Mais si on manque ces références, ça n’est pas grave. La lecture est aussi agréable qu’on les voit ou pas.

Car il y a une histoire, un complot, une abomination, un destin. Car il y a des questions, et que le roman y apporte, une après l’autre, leurs réponses. Car il y a des personnages, qui gagnent en chair au fur de leurs souffrances. Le roman peut se lire au niveau de son choix, et à chaque niveau it delivers.

Car "Latium" est un space opéra de très bonne facture, avec ce qu’il faut d’action, d’immensité, de vitesse, et de dangers. Mais aussi un space opéra écrit (je l’ai dit pour le 1 déjà) avec grande fluidité. Ecrit avec élégance aussi : quand on aime la langue française on ne peut que ressentir du plaisir au choix – précis comme un laser – des mots, ainsi qu’aux imparfaits du subjonctif qui reposent avec bonheur de l’omniprésent style Djian. On en vient même à excuser l’ubiquité d’un « derechef » qui s’invite toutes les deux pages comme si c’était un pari.

Car on y croise le succulent Anaximandre - le modulateur monadique qui rend possible le voyage spatial instantané - dont la pensée se déploie comme une ouverture de poupées gigognes, et qui tient autant d’un Navigateur de la Guilde que d’une mitochondrie lovée au sein des arches stellaires.

Car "Latium" est un hommage, l’expression émouvante d’une nostalgie aussi, à la Rome Antique, celle que nous connaissons et dont on sait ce qu’il advint, comme celle qui aurait pu exister sur Olympus Mons et que Plautine parcourt down the memory lane.

Car "Latium" est un roman sur la liberté. La liberté qu’obtiennent les créations (toutes) face à leurs créateurs (tous) et sur le prix qu’il leur faut payer pour ça. Un roman sur la possibilité de se forger un avenir au lieu de subir un fatum. Un roman – et c’est évidemment lié – sur le déterminisme, le libre-arbitre, l’inclination, et la contingence. Nous, humains, quel est notre libre-arbitre ? Et que dire alors de celui des IA ? D’où viendrait une volonté qui serait autre chose que le traitement par des processus inconscients d’un bombardement chaotique de stimuli ou que l’illusion de liberté que se donne à elle-même l’exécution d’un script écrit ailleurs, avant, et impossible à modifier ?
C’est la question douloureuse que posent les philosophes depuis deux millénaires, c’est celle que posait Œdipe, c’est celle à laquelle Plautine – moins qu’humaine certes – est confrontée, Othon aussi, sans oublier Photis et son peuple, chacun selon sa nature.

Car "Latium" est un roman d’interrogations métaphysiques et un roman à grand spectacle à la fois, sans qu’aucun des deux aspects ne cannibalise l’autre. Un roman imposant à tous les sens du terme. Un roman à lire et à savourer.

Latium II, Roman Lucazeau

samedi 5 novembre 2016

Utopiales 2016 : Interview de Paolo Bacigalupi


Paolo Bacigalupi et moi c'est un peu une vieille histoire d'amour - bon, honnêtement, c'est plutôt platonique.
A lire beaucoup un auteur - disons The windup girl, Pump Six, The Alchemist, The water knife, City of Ash, Mika Model - on a l'impression, sûrement justifiée, qu'on commence à se faire une idée de ce qu'il a dans la tête.
Mais si l'exégèse a du bon, il est encore meilleur de retourner à la source, d'écouter les paroles de celui qui écrit. Les Utopiales m'ont donné l’occasion cette année de converser (trop brièvement) avec Paolo, un homme souriant, ouvert, chaleureux, littéralement aimable.
Je vous livre ici cet entretien, qui porte en grande partie sur son nouveau roman Water Knife.

Bonjour Paolo, et merci pour ton temps.

Tu as gagné un grand nombre de Prix avec ton premier roman La fille automate. Qu’est ce que cela fait d’être autant récompensé pour son baptême du feu ?


C’est très surprenant. C’est irréel, ça semble être un rêve. Ca parait impossible. Gagner le Hugo et le Nebula, ces Prix gagnés par les livres d’autres personnes telles que Ursula Le Guin, Orson Scott Card, William Gibson, etc. Ces livres que j’ai lu en grandissant. Honnêtement j’ai eu le sentiment d’être indigne de telles récompenses. Comment pouvais-je me tenir à côté de gens qui m’ont inspiré et m’ont poussé à devenir un meilleur écrivain ? Ca ne paraissait pas juste. Alors j’étais très honoré et je me sentais aussi un peu comme un imposteur. Mais de voir autant de gens aimer le livre, le comprendre, être excité par lui, c’était un vrai cadeau, c’était énorme.


 Ton travail est centré sur les questions environnementales. Pourquoi ce centre d’intérêt plutôt qu’un autre ?

Honnêtement, je pense que c’est le fruit d’un accident. J’ai grandi parmi des hippies dans un environnement très rural au Colorado. J'aimais écrire. Et, au moment où j’ai commencé à vraiment peaufiner mon style, à apprendre comment être un écrivain, je travaillais pour High Country News, un journal environnemental. Alors, mon travail pour High Country News et mon hobby - écrire des nouvelles - se sont chevauchés. Avant ça, j’avais écrit quatre romans dont aucun n’avait été publié et aucun des quatre n’avait une telle coloration environnementale. Je continuais à travailler et améliorer mon style d’écriture, et, parallèlement, parce que j’écrivais pour High Country News, j’étais baigné en permanence dans des informations détaillées sur l’environnement, sur les mines (à ciel ouvert ou autre), la pollution des rivières par les rejets miniers, le fracking, les phénomènes d’extinction de la vie sauvage, le réchauffement climatique, etc. Les journalistes avec lesquels je discutais ou buvais des verres me racontaient des quantités d’histoires sur ces phénomènes, ils me décrivaient des situations concrètes, et tout à coup j’ai réalisé que je pouvais prendre ce qu’ils me racontaient et, dans un optique SF, essayer d’imaginer ce qui se passerait si tout ce qui était en train de se produire se poursuivait pendant des années. Je leur demandais plus ou moins implicitement : « Voici à quoi le monde ressemble aujourd’hui, si ce que tu racontes s’aggrave, où cela nous mènera-t-il ? ». C’était donc un lieu idéal pour commencer à travailler. Ca collait avec mes valeurs, avec mes centres d’intérêts, c’était des sujets compliqués donc c’était intéressant de les utiliser pour écrire de la fiction. De plus, peu de gens écrivaient en SF sur ces sujets précis, il y avait donc un vaste terrain à débroussailler.


 L’an dernier, tu as sorti l’excellent et glaçant Water Knife. Peux-tu nous résumer l’histoire en quelques mots ?

Water Knife est une histoire sur le changement climatique, la sécheresse, et la raréfaction de l’eau dans un futur proche. C’est l’histoire de trois personnages qui essaient de survivre dans ce futur difficile. Le gros de l’action se passe dans la ville de Phoenix (Arizona), une ville qui n’a pas planifié, qui ne s’est pas demandé d’où venait l’eau qu’elle consommait, et qui se retrouve confrontée pour l'usage de cette ressource à la ville de Las Vegas. Ces deux cités, et tous les Etats du SE des USA, dépendent de la rivière Colorado. C’est une histoire sur la rivière, sur qui a accès à la rivière, sur qui la contrôle.
Concrètement, c’est l’histoire de trois personnes qui essaient de survivre dans ce monde fracturé. Il y a le coupeur d’eau, Angel, qui « coupe » l’eau pour Las Vegas. Il va à Phoenix à la recherche de droits sur l’eau, pour assurer que Vegas aura toujours l’eau dont elle a besoin. Il y a Lucy Monroe, une journaliste. Elle a des informations explosives concernant les droits sur l’eau qu’Angel cherche. Tous deux se trouvent donc sur des trajectoires conflictuelles. Et puis il y a Maria, une réfugiée climatique qui a fui son Texas natal, déjà asséché. Elle s’est retrouvée coincée à Phoenix, alors qu’elle veut aller vers le Nord. Tous ces personnages vont interagir, et leurs dures histoires respectives donneront accès à l’image plus large d’un monde en cours de fragmentation.


 Les droits sur l’eau sont étranges pour les Français. Peux-tu expliquer en quelques mots de quoi il s’agit ?

Les droits sur l’eau n’existent que dans l’Ouest des USA, dans les zones très arides qu’on y trouve, constituées en bonne partie de déserts. Les droits sur l’eau stipulent que la première personne qui découvre l’eau ou revendique l’eau a un droit perpétuel sur celle-ci. Les suivants, s’ils veulent utiliser l’eau, doivent acheter les droits ou prouver qu’il y a plus d’eau disponible que ce qui a été originellement attribué.
La règle est : Premier arrivé, premier servi. La personne qui a obtenu les premiers droits possède ce qu’on appelle des droits seniors : cela signifie que si j’ai des droits seniors correspondant à 100 parts d’eau sur la rivière et que le débit de la rivière tombe en-dessous de 100 parts, ceux (arrivés après) qui n’ont que des droits juniors n’auront plus droit à aucune part de l’eau. C’est une échelle imbriquée hiérarchiquement. Seuls les premiers gagnent, ceux qui ont les droits seniors. C’est vrai aussi entre les Etats, la Californie a des droits très seniors car elle a été fondée il y a très longtemps et elle a donc de grands droits sur les eaux du Colorado ; à l’inverse Phoenix est bien plus récente, elle n’a donc que des droits très juniors.

Et entre les USA et le Mexique, comment cela fonctionne-t-il ?

Il y a un traité entre les USA et le Mexique qui réserve une part de l’eau du Colorado au Mexique. Dans les faits, le Mexique reçoit souvent bien moins que sa part.


 Avec la sécheresse en cours, y a-t-il des tensions entre les USA et le Mexique ?

Il y a TOUJOURS des tensions à propos du Colorado, entre les USA et le Mexique, entre la Californie et l’Arizona, entre les Etats du bassin inférieur (Californie, Arizona, Nevada) et ceux du bassin supérieur (Colorado, Utah, Wyoming, Nouveau Mexique). Le système hydrologique s’étend sur des milliers de kilomètres le long des Montagnes Rocheuses. La neige tombe sur les Rocheuses, fond dans le Colorado qui coule dans le bassin supérieur où convergent toutes les eaux de fonte, puis la rivière descend vers le bassin inférieur où se trouvent les utilisateurs principaux. C’est un système en équilibre très précaire car s’il neige moins que prévu dans les Rocheuses, des milliers de kilomètres plus bas hommes et cultures auront moins d’eau.
Il y a aussi de fréquentes controverses sur qui a le plus besoin de l’eau, qui doit être servi en premier en cas de manque. Les villes ou les cultures ? Combien d’hommes abreuver ? Combien d’eau utiliser pour élever des bœufs ou faire pousser des végétaux ? Parfois on utilise même l’eau du Colorado pour faire pousser du riz en Californie ce qui est complètement absurde.
Et puis, il y a le Mexique, à qui on doit donner une partie de l’eau.
Mais il est très difficile pour chacun de ne pas céder à la tentation de prélever un peu plus que ce à quoi il a droit.


 Peut-on penser que Maria devient un nouveau genre d’être humain ? A la fin du roman, elle semble s’adapter à la nouvelle réalité du monde d’une façon qui peut sembler peu morale. Sera-ce notre lot à tous ?

Je pense que les choix moraux que font les personnages dans le roman sont des choix humains. Ce sont les choix de personnes qui ont été placées dans des situations inextricables. Ce sont les choix qui apparaissent quand nous sommes sous pression : décidons-nous de faire les choses bonnes, ou morales, ou sûres ?
Ce genre de situation sert de test, de révélateur, et on ne peut savoir ce qu’on ferait que si on s’y trouve soumis. Il est très facile, quand on est en sécurité, de se convaincre qu’on agirait comme une personne bonne. Ce n’est qu’au pied du mur qu’on découvre qui on est vraiment.
Je ne veux pas juger mes personnages sur la base de la seule moralité. J’ai une forme d’empathie pour eux. Ils doivent se débattre entre les choix, tous mauvais, que nous créons pour eux aujourd’hui. NOUS, personne d’autre, avons légué à ces pauvres gens une situation et des choix détestables. Ils doivent trouver comment survivre, étant donné le contexte dans lequel ils se débattent.
Je pense que Maria est entièrement morale car elle obéit à son unique impératif : prendre soin d’elle-même. C’est le cœur du sujet. Ces gens doivent survivre à une situation que nous avons créée pour eux, ce n’est pas de leur faute s’ils sont là où ils sont, c’est de la nôtre. Le jugement moral devrait porter sur nous. Nous devrions éviter à tout prix de placer des gens à l’avenir dans de telles situations. Or, aujourd’hui, nous accomplissons des actes immoraux à l’endroit de nos successeurs. La faute morale est sur nous.

Revenons justement au présent. Crois-tu à une mise en œuvre effective de la COP 21 ? Penses-tu qu’un nouvel accord plus contraignant est nécessaire ?

Oh, oui. Nous avons besoin de tous les accords possibles. La COP 21 est, enfin et au moins, un début. Je pense qu’elle est imparfaite, incomplète, pas assez rapide dans ses objectifs, mais il faut bien commencer. Au moins, nous sommes tombés d’accord sur la réalité du problème. Nous aurions dû le faire il y a plus de vingt ans, mais au moins maintenant c’est fait.
Je pense qu’à partir de là, nous allons pouvoir et devoir aller de l’avant, maintenant que nous sommes tous d’accord sur l’existence et la gravité du problème. Il faudra bien sûr aller plus loin car nous avons déjà passé les barrières précédentes, autant sur les ppm de CO2 que sur l’élévation (2°) des températures. La science nous dit d’aller plus loin, mais politiquement c’est tout ce que nous avons pour le moment. Aux USA, ça traîne les pieds, les mégacorps notamment sont une part du problème. C’est difficile.
Alors je ne crie pas victoire mais je me dis que c’est un premier pas.

L’accord Chine-USA de 2014 est-il un bon signe pour toi ?

Et bien, la Chine c’est une économie en croissance de plus d'un milliard de personnes, donc tout ce que fait la Chine a de l’impact sur tous. Mais c’est vrai aussi pour les USA. Et d'autres. Nous sommes tous dans le même bateau et certains font des trous dans la coque.
Le plus tragique pour moi à propos de tout ça, c’est que nous dans les pays riches disions « nous ne faisons rien tant que les pays pauvres ne font rien », que nous disions « je ne ferai rien tant que tu ne feras rien ». C’est juste stupide. C’est le plus grand échec moral des pays riches, et en particulier des USA. Nous ne devrions pas nous soucier autant de ce que la Chine ou l’Inde ou les autres vont faire. Je pense qu’il est de notre responsabilisé morale d’agir, et de cesser d’attendre que le voisin agisse pour agir nous-mêmes.

Water Knife raconte une désintégration des USA. La campagne présidentielle étant ce qu’elle est, crains-tu une telle situation ?

L’idée que les USA puissent se désagréger m’inquiète. Je suis beaucoup la vie politique américaine. Chez les Républicains en particulier mais pas seulement, il y a une rhétorique disant que les Etats devraient avoir plus de droits. De plus, les Républicains tentent sans cesse d’appauvrir le gouvernement fédéral, ce qui signifie qu’il affaiblissent la cohésion de l’Union. Ce sont les germes de la désagrégation, les questions de Water Knife.
Quand j’ai écrit Water Knife, dans mon esprit, le roman se passait dans plus de 20 ans, dans 50 ans, loin, à une distance rassurante. Mais plus je regarde la campagne présidentielle, plus je réalise ce qui est en jeu, plus je me dis que je m’illusionne, que Water Knife, politiquement et climatiquement, est peut-être bien plus près que je ne le croyais, peut-être dans 5 ou 10 ans seulement. Quand on voit la campagne de Trump, les vagues de haine pour l’étranger qu’il développe, quand on voit le Brexit, on revient à ma question du début : « si ça continue comme ça, vers quoi allons-nous ? ». Je n’aime pas ces tendances, elles m’inquiètent.


 Dans Water Knife, tu as inventé les Merry Perrys. Peux-tu expliquer aux français qui est le gouverneur Perry ?

Rick Perry a été très longtemps gouverneur du Texas (jusqu’en 2015). Il a aussi été un candidat présidentiel potentiel en 2012, et brièvement en 2016. C’est le genre de leader politique qui m’effraie. Il y a eu une très grande sécheresse au Texas en 2011, et Perry a demandé à ses concitoyens de prier pour la pluie. C’est un leader qui est explicitement engagé dans une forme de pensée magique, alors que les évolutions en cours risquent de nous broyer.
Alors voir la manière dont fonctionne Rick Perry et savoir que le Texas deviendra de plus en plus sec dans le futur me fait penser qu’il était important d’écrire (et de lire) Water Knife parce que le futur vers lequel nous allons est inquiétant. Et avoir mis des Merry Perrys (illuminés) dans le livre est ma manière de « Fuck you » à Rick Perry et ça a été un grand plaisir (rires).

Merci beaucoup Paolo et bonne chance à Water Knife.

N. d. Gromovar : Message à Rick Perry : S'il n'y a plus d'eau, ne t'inquiète pas, on utilisera du Brawndo (It's got electrolytes).