lundi 30 novembre 2015

Sykes : les Vestiges de l'Ouest

"Sykes" est un one-shot western. L'album signe aussi la première incursion de Pierre Dubois, scénariste spécialiste des elfes et des revenants, dans ce genre réaliste. Il a bien fait, c’est une réussite.

Deuxième moitié du XIXème siècle, Wyoming, dans les prairies grasses au pied des Montagnes Rocheuses. « Sentence » Sykes, marshal, tireur d’élite, et figure respectée de la loi, chevauche à la poursuite d’une bande de tueurs impitoyables qui écume la région en y laissant une trainée de sang. Braquages, incendies de fermes, viols et meurtres, rien n’arrête ces hommes qui semblent sortis de l’enfer même. C’est pourquoi Sykes conseille aux habitants de la petite ferme où il se désaltère au début de l’album - le jeune Jim Starett et sa veuve de mère - de quitter les lieux ou au moins d’être très prudents.
Hélas, ils n’écouteront pas. Peu après, Jim verra sa mère subir les sept outrages et ne devra sa vie qu’à une fuite éperdue. Il rejoindra Sykes et s’imposera par ruse dans le petit groupe que celui-ci lance aux trousses de la bande de tueurs. Tous partent pour la vengeance autant que pour la justice.

A priori, l’histoire que je viens de résumer à grands traits est celle d’un honnête western. La ferme assassinée, l’homme de loi habité, les adjoints, les bandits, la vengeance, même l’enfant sont des figures du genre. Et honnêtement ce n’est pas mon genre favori, il a fallu la chaude recommandation de Laurent Leleu et de Bertrand Campeis pour me convaincre. Je dois donc dire que leur conseil était de très bon aloi et que l’honnête western dont il est question est parfaitement réalisé.

Mais dans "Sykes" il y a indiscutablement plus. Lisible à plusieurs niveaux, l’album est crépusculaire et tragique. Sykes, hanté par une tragédie personnelle, s’est abandonné à la violence légitime que lui permet la poursuite de la justice. Nietzschéen anti héros qui a regardé au fond de l’abîme et a vu l’abîme regarder vers lui en retour, Sykes se voit aussi en Achab, à la poursuite incessante d’une image qu’il n’atteindra jamais. Passant sa vie sur la route avec son partenaire O’Malley, de bandits en bandits et de gunfight en gunfight, Sykes y vieillira sans jamais s’arrêter, sans jamais vivre vraiment. Il rappelle fortement le Matt Damon de Raisons d’Etat ou le Anthony Hopkins des Vestiges du Jour, passés à coté de leur vie, fonctionnant des années durant en leur propre et unique compagnie, sans jamais connaitre les joies de la vie.

Et pourtant qu’aurait-il du faire ? Raccrocher les flingues ? Comme son ami Jess qui, lui, l’a fait à temps, a cru échapper à toute violence en devenant fermier auprès de sa brave femme mais a fini par succomber à la rapacité des puissants dans un pays en train de se construire ? La violence économique d’un monde en marche écrase les occupants des plaines, pionniers, premiers fermiers, indiens, bisons, tous dans le même bateau, poussés vers la sortie par les puissances d’argent qui vont façonner le pays. A cette violence en répondra une autre plus directe, et le cycle recommencera. Le témoin passe de la main d’un vieillard mort à celle d’un gamin désespéré et vengeur. Tragique, vraiment.

C’est donc une très belle histoire, poignante et riche (même si la mort du Révérend paraît vraiment rushée, problème de pagination ?) que raconte Dubois, et il est très efficacement secondé pour cela par Armand aux dessins et Gérard aux couleurs qui font tous deux un travail magnifique (mis à part les ignobles moustaches noires en aplat qu’on dirait collées). Les paysages sont panoramiques, les prairies ventées et grasses, les montagnes dans le lointain dessinent des objectifs vers lesquels galoper, les cowboys s'affichent en contre jour sous un soleil éclatant entre mésas et vallées. Et puis il y a les petites fermes en bois, les saloons plus vrais que nature avec leurs filles de joie et leurs têtes brulées, les rues en terre brune des villes de l’Ouest. Sans oublier l'époustouflante mort par balle de la page 52, explosive comme celles de Full Metal Jacket. On y est. C’est un film. C'est un western. C’est superbe.

Sykes, Dubois, Armand, Gérard

dimanche 29 novembre 2015

Overtime de Stross : S'ennuyer avec Bob Howard

"Overtime" est une novellette (et oui...) de Charles Stross située dans l’univers de la Laverie. On y retrouve Bob Howard, le héros récurrent de la série, toujours employé du service britannique ultra-secret dont la mission est d’empêcher le retour sur Terre des entités aussi visqueuses que glougloutantes dans les ténèbres qui rodent derrière le mur de la réalité. Utilisant l’informatique pour manipuler les mathématiques complexes qui régissent les dimensions, les agents de la Laverie luttent jour après jour, et dans l’ombre, non seulement contre les êtres malveillants qui voudraient mettre fin à notre monde, mais aussi, et au moins autant, contre les rigidités d’une bureaucratie tatillonne et les rigueurs des restrictions budgétaires. Le tout est en général plutôt drôle, entre Lovecraft et Brazil.

Ici, Bob Howard est de corvée de Noël. Il doit assurer quelques temps une permanence dans les locaux de la Laverie, comme Officier de nuit, pendant que ses collègues, pot de Noël passé, seront en congés de fin d’année. Evidemment, rien ne se passera comme prévu, et Bob devra régler un problème d’infestation cabalistique dont la première manifestation prendra la forme de photocopies graveleuses. Et oui…

Stross signe ici un pastiche explicite du Christmas Carol de Dickens. On se souvient que l’avare solitaire Scrooge (on n’oublie pas que c’est le nom de Picsou en VO) y était visité par trois esprits : l’esprit des Noëls passés, l’esprit des Noëls présents, l’esprit des Noëls à venir. Bob, lui, rencontre au cœur d’une boucle temporelle celui qu’il nomme « l’esprit des Noëls rendus fictionnels par un paradoxe temporel ».

Problème : c’est très long à démarrer (rien d’intéressant avant les photocopies des culs des fêtards et des autres), ce n’est jamais vraiment drôle, et on s’ennuie finalement pas mal.
L’équilibre Lovecraft/Brazil semble ici perdu. Le centre de gravité du récit est parti vers le bureaucratique et ses vicissitudes. Nul doute que pour rire vraiment, il faudrait avoir travaillé à Scotland Yard ou à la BBC. Ce n’est, hélas, pas mon cas. Ou avoir connu l’IUFM, mais pour une satire de ce lieu kafkaïen il vaut mieux lire Festins secrets de Pierre Jourde.

L’avis, plus positif, d’Anudar

Overtime, Charles Stross

samedi 28 novembre 2015

The Postman de David Brin : la novella originale

Dans l'anthologie "Wastelands 2" il n'y a que des nouvelles post-ap, de qualité diverse.

On y lira, entre autres choses, ...for a single yesterday, un texte joli et équilibré de George RR Martin où on sent, comme dans Armageddon Rag, sa culture rock seventies. Et où on voit comment, par pragmatisme, il accepte d'y renoncer un peu.

On lira aussi, pour ceux qui ne l'auraient pas déjà fait, le Tamarisk Hunter de Bacigalupi (trouvable dans le recueil La fille flute). A relire absolument avant que la COP21 ne commence.

Et surtout la très belle, très sensible, très humaine, très émouvante (j'en ai fait assez là) novella The Postman, du toujours excellent David Brin, nominée en 83 pour le Hugo de la meilleure novella, et qui formera peu d'années après la première partie de son roman éponyme (d'où fut tiré le film avec Kevin Costner), nominé lui au Hugo et Nebula du meilleur roman en 86.

Rien que pour ces trois textes, sans préjuger des autres, l'anthologie vaut la peine.

Wastelands 2, anthologie

vendredi 27 novembre 2015

Dragon - Thomas Day

"Dragon", c'est l'horreur de la prostitution enfantine exp(l)osée par Thomas Day. Des années après le recueil Women in Chain et l’impressionnant Eros-center, Day revient sur l'exploitation sexuelle. Cent fois sur le métier...

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 81, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Ben, non, pas encore.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

mercredi 25 novembre 2015

The Heart Goes Last - Atwood : Nawak

Certains chapitres de "The Heart Goes Last", le dernier roman de Margaret Atwood, furent d’abord publiés comme des nouvelles numériques indépendantes situées dans le même univers dystopique. Le tout fut ensuite lié avec quelques textes inédits pour former un roman. C’est le péché originel de "The Heart Goes Last" et ce qui explique sûrement pourquoi cet ouvrage est aussi boiteux et déstructuré.
D’abord, c’est un patch et on voit les coutures, ensuite et surtout, une idée qui pouvait être amusante sur quelques pages peut se révéler l’être beaucoup moins sur un plus grand nombre.

Je ne résume en général que peu, mais là c’est indispensable pour comprendre le problème.

Amérique post effondrement économique. Une ambiance, en fond, à la Journal de Nuit. Stan et Charmaine, petit couple de la classe moyenne, ont perdu, avant le début du roman, leurs emplois et conséquemment leur maison. Ils survivent maintenant dans leur voiture, grâce aux maigres sommes que gagne Charmaine comme serveuse, dans un inconfort de chaque instant et sous la menace constante des gangs et des fous. Aussi, quand une société privée leur propose un deal incroyable qui doit les sortir de la misère et de la peur, ils acceptent immédiatement. Il s’agit de venir vivre dans une petite ville isolée de l’extérieur, Consilience, et voisine d’une prison, Positron. D'y retrouver leur mode de vie perdu, ou presque.

Plusieurs conditions à ce cadeau :

D’abord, nul n’est obligé de signer et d’entrer mais quand on entre on ne ressort jamais.

Ensuite, eux et tous les autres habitants de Consilience vivront en alternance un mois dans une jolie maison avec un emploi dans la petite ville puis un mois dans la prison avec d’autres fonctions à y remplir. Chaque maison est donc occupée par deux couples en alternance qui ne doivent jamais se voir ni se connaître.

De plus, une fois dedans, des lieux de vie et des occupations seront assignés aux volontaires qui ne pourront pas en changer librement.

Enfin, pour promouvoir paix et harmonie dans la ville, l’ambiance culturelle est lénifiante, avec vieilles chansons, films classiques en noir et blanc, etc. Rien de moderne ni d’excitant ne doit troubler la sérénité de Consilience, sous peine de… On ne sait pas vraiment mais on comprend que ce serait très désagréable. Le service Surveillance, à l’étendue des pouvoirs inconnue, y veille.

Comment tout cela peut-il fonctionner ? Comment cette économie presque fermée - mais est-ce bien vrai ? - peut-elle être viable ? Quels sont les rouages du pouvoir dans la communauté – ces organisateurs qui sont en position de domination et dont on ne connaît qu’un ou deux membres - et quelle est l’organisation véritable du duo Consilience/Positron ? Que se passe-t-il à l’extérieur (on sait qu’il y a des protestations mais de qui et lesquelles) ? Que deviennent à long terme des hommes libres enfermés volontairement ? Quelle névroses ou quelles résistances se développent dans de telles conditions entre Truman Show et Le Prisonnier ? Qu'est-on prêt à accepter en terme de perte de liberté pour avoir sécurité et confort ?

On se dit que ça va être passionnant, et on comprend de plus en plus au fil des pages qu’on n’en saura rien.

Car rapidement un autre thème, bien loin de la dystopie, devient dominant : celui des (mé)relations de couple, du désir et du mensonge. Plutôt bien traité, il montre un homme frustré par la faible appétence sexuelle de sa femme (on se souviendra de la phrase de Lester Burnham dans American Beauty : « Look at me, jerking off in the shower... This will be the high point of my day; it's all downhill from here »), une femme très consciemment peu appétente car ce qu'elle avait voulu c'était un mari bien plus qu’un amant, femme qui connaitra de manière inattendue une frénésie sexuelle intermittente avec l’homme de leur couple alternant, un nommé Max, qui éveille tout ce qui dort d’habitude en elle et la transforme quelques heures par mois en prêtresse du sexe implorant le coït. Stan lui, de son côté, fantasme sur cette femme si excitante et désirante donc il a connaissance par une indiscrétion bien pratique et dont il ignore que c'est sa propre femme...quand elle n'est pas avec lui.
Pourtant Charmaine s’en rendra compte à la fin, elle aime vraiment Stan, mais la tempête sexuelle n’est pas, ne sera jamais pour lui ; pour Max peut-être, de nouveau, plus tard, qui sait ?

On s’éloignait là beaucoup de la dystopie, et trop à mon goût, mais pourquoi pas, même si le quiproquo est un procédé qui m'inquiète toujours énormément ?
Mais ça pouvait être un thème : Comment vivre en alternance avec d’autres sans s’interroger, fantasmer, etc. ?

En fait, ce fut pire. Car le point change encore. Qu’on comprenne bien, il ne disparaît pas. Tout les thèmes qui se succèdent restent toujours présents mais ils alternent entre l'avant et l'arrière de la scène comme si aucun ne trouvait assez grâce aux yeux d’Atwood pour qu’elle lui donne le premier rôle.

Donc : trafic d’organes, exécutions extrajudiciaires, corruption politique, surveillance et privation des droits élémentaires des individus, sexbots plus ou moins personnalisés, sosies d’Elvis et de Marilyn, esclavage par reprogrammation cérébrale, ancienne prostituée devenue sexuellement dépendante d’un ours en peluche, etc. Et surtout un grand complot pour le contrôle de Consilience/Positron, qui implique Charmaine et Stan et dans lequel on les implique, à leur corps défendant, en usant de stratagèmes sexuels d’une ridicule achevé.
Tout à la suite, tout en vrac, tout lié d’une manière qui ferait honte à un scénariste de jeu de rôle.

Si certains d’entre vous ont pratiqué, étant jeunes, de ces petits jeux de rôle qui donnaient une justification scénarisée au fait de se frotter contre sa cousine, vous retrouverez sans effort dans "The Heart Goes Last" la même ambiance et le même niveau d’absurdité dans les motivations du complot ainsi que dans la mise en œuvre, impliquant maints frottages, de celui-ci.

The Heart Goes Last, Margaret Atwood

dimanche 22 novembre 2015

Outcast de Kirkman, la suite

Suite de la série Outcast de Robert "Walking Dead" Kirkman avec ce tome 2 intitulé "A vast and unending ruin". Les qualités entrevues dans le tome 1 se confirment.

Alors que la menace démoniaque prend une réalité de plus en plus tangible et oppressante, Kyle Barnes et le révérend Anderson comprennent, à leur grande consternation, que leur victoires passées n'en étaient pas toutes, que les « forces obscures » les ont à l’œil et qu'elles semblent même passer à la contre-offensive contre les deux hommes.

L'emprise des forces du mal se révèle dans ce tome bien plus étendue que le tome 1 ne le laissait supposer. Bien plus personnelle aussi en ce qui concerne Kyle. L'ennemi le connait, le craint, et donc le cible spécialement. L'enfer qu'a été toute la vie du jeune homme fait enfin sens. Lui et ses proches sont depuis toujours les victimes d'un conflit dont ils ne savaient rien jusqu'à récemment.

Les démons fonctionnent comme une armée camouflée. Ils sont nombreux, se connaissent ou du moins se reconnaissent, poursuivent un mystérieux projet dont les possessions sont un passage obligé et Kyle un enjeu. Ils semblent avoir un chef ou au moins un organisateur. D’ailleurs, sont-ils bien des démons ou tout autre chose ? Un doute existe, l'avenir tranchera.

L'album est de très bonne qualité. Comme dans Walking Dead, un petit groupe tente de contrer une menace mortelle. Comme dans WD, il n'y a pas toujours de solution évidemment bonne. Comme dans WD, les relations entre les protagonistes du récit sont le carburant qui le fait avancer. Comme dans WD, les héros sont menacés par une armée ennemie qui les entoure sans cesse et reste discrète jusqu'au moment de frapper, transformant même parfois les alliés du héros en ennemis, causant alors détresse et désarroi dans les rangs.
Mais, à l'inverse de WD, l'enquête du héros avance. Kirkman semble décidé ici à donner des raisons, des causes, à expliquer des fonctionnements, et peut-être, espérons-le, à donner un jour une fin conclusive et définitive à sa série.

C'est donc à la fois aussi bon que les premiers épisodes de WD et plus prometteur en terme d'évolution scénaristique. Croisons les doigts et vivement la suite.

Outcast t2, A vast and unending ruin, Kirkman, Azaceta

Hyver 1709 : Très décevant

Comment gâcher un beau fond historique avec une histoire banale et une narration opaque ? Démonstration avec ce premier tome du diptyque "Hyver 1709", scénarisé par Sergeef et mis en image par Xavier.

1709, l’une des années de grand froid historique que connut la France d’Ancien Régime. Une année aussi située vers la fin de la Guerre de Succession d’Espagne, guerre un peu absurde dans laquelle s’acharna Louis XIV au prix de grandes souffrances pour son royaume. En 1709 donc, alors que les finances françaises ne sont pas en très bon état, un froid intense saisit le royaume. Détruisant jusqu’aux grains dans le sol, des épisodes de gel récurrents consécutifs à des dégels qui ne le furent pas moins, tuèrent progressivement arbres, plantes et graines semées. Le gibier aussi mourut en masse, mais, là, ça ne fit pas de différence pour le peuple - on se souviendra que la chasse était privilège nobiliaire et que le sort usuel des braconniers était la pendaison.

Famine, le troisième cavalier de l’Apocalypse était là. Dans une société agricole, peu technicienne, inégalitaire, et sous-stockeuse, la chute massive de la production alimentaire entraina une famine que finances et volonté royales ne pouvaient guère contrer efficacement, à fortiori dans un pays en guerre (on rappellera quand même qu’il y eut, d’après les historiens spécialistes, au moins seize famines générales au XVIIIème siècle. Ce n’était donc pas inhabituel, hélas, les mêmes causes produisant les mêmes effets).

Pour ce qui est des effets de ce désastre climatico-politique, là aussi, rien que du prévisible. Les registres paroissiaux listent des morts en masse (maladies sur des corps épuisés par le froid et la sous-nutrition, on meurt rarement de faim stricto sensu), des mariages moins nombreux et des naissances (baptêmes) moins nombreux aussi. Le nombre faible des naissances s’explique autant par la disparition d’une partie des femmes en âge de procréer que par les aménorrhées consécutives aux privations de nourriture. Pour les mariages, la pratique des mariages tardifs était habituelle en situation de crise, c’était un moyen « naturel » de réguler les naissances.
Des émeutes de la faim se produisirent dès avril et conduisirent le roi à légiférer un minimum face au problème.

Quoi qu’il en soit,  au global, la France perdit environ 810000 habitants durant l’hiver 1709. Effroyable et pourtant parfaitement récurrent dans ces société agricoles primitives dans lesquelles l’augmentation lente de la population était tôt ou tard systématiquement remise en cause par guerre, famine, épidémie, les trois le plus souvent liées. Malthus en tirera des conclusions définitives quelques décennies plus tard.

Un contexte qui a de la gueule, donc.
Sergeef y met une histoire de cargaison de céréales vendue à la France pour soulager le royaume et d’un courrier qui doit transporter le « contrat » jusqu’à son destinataire. Logique. Ca aurait pu le faire.

Mais, et en dépit de quelques notes, le contexte est clairement trop peu détaillé. Il fait très froid, on a très faim, voilà. La guerre de succession d’Espagne, c’est compliqué. Reste : « Gross malheur la guerre et le froid ».
Les conséquences de la révocation de l’édit de Nantes sont utilisées pour mouvoir le récit mais là aussi le contexte est sous employé et sous détaillé.
L’histoire démarre par un de ces heureux hasards scénaristiques dont j’ai une sainte horreur : si le courrier ne tombe pas de cheval, pas d’histoire. Hasard de démarrage passé, le récit est très linéaire, et bien peu complexe dans sa progression logique.
De plus, la narration est souvent peu claire, et il est nécessaire de relire plusieurs fois de nombreuses planches pour s’assurer de qui est qui, ou de comment on est passé de là à là, en se demandant parfois si la scène en cours suit la précédente ou si elle se passe à un autre endroit ou à un autre moment.
Et puis, la facilité que constitue l’intervention active d’une femme noble, courageuse et généreuse, qui n’oublie pas d’être un tireur d’élite à l’arbalète en plus, est regrettable. So Hollywood ! Il ne manquerait plus qu’une histoire d’amour ! Patience, un tome 2 est à venir.

Restent de bien beaux dessins de paysages enneigés, de bâtiments médiévaux, de gueux affamés. Ce n’est malheureusement pas suffisant pour donner de l’intérêt à une histoire qui n’en a guère.

Hyver 1709, tome 1, Sergeef, Xavier

dimanche 15 novembre 2015

A borrowed man - Gene Wolfe - Du vieux avec du neuf

4 jours d’Utopiales + 1 semaine de transcription d’interviews + 2 semaines de gros temps professionnel + 1 « contretemps » personnel + 1 weekend de sidération après les attentats de Paris = 4 livres lus et non chroniqués, une chose jamais arrivée sur ce blog. Pour qu’à la Pile à lire ne s’ajoute pas une Pile à chroniquer, viendront 4 chroniques un peu rapides. Je prie ces 4 livres, et leurs auteurs, d’excuser un développement moins développé qu’il n’aurait pu/dû l’être ; parfois on est juste du mauvais côté du hasard.
En voici une.
Alors là, je vais être bref.

"A borrowed man" est le dernier roman de Gene Wolfe, auteur célèbre et multiprimé, et aussi homme de 84 ans. Je ne sais pas si son âge à joué dans ce qu’est "A borrowed man" mais j’incline à le croire.

Futur indéterminé mais pas trop lointain. Il n’y a plus, volontairement, qu’un gros milliard d’habitants sur terre et certains trouvent que c’est encore trop. Parmi ces habitants, un certain nombre sont des clones dans lesquels on a imprimé la mémoire d’un auteur mort ayant vécu après l’invention de la copie de personnalité. Ces clones, privés de tout droit, sont attachés à des bibliothèques publiques. Ils sont brulés – comme des livres – s’ils restent trop longtemps sans être consultés ou empruntés et sont traités comme des objets, dépourvus de personnalité juridique et donc de droits.

E. A. Smythe est un de ces clones. Il est un jour emprunté par une jeune femme, Colette Coldbrook, qui pense qu’étant donnée sa biographie originale il peut l’aider à solutionner un meurtre et à résoudre un mystère. Rapidement, il devient évident que des forces dans l’ombre intriguent, et qu’au delà du meurtre d’autres intérêts sont en jeu. Survivre, retrouver ne serait-ce que pour un temps son amour perdu, aider Colette qu’il s’est surpris à bien aimer en dépit de leur inégalité statutaire, tout en dissimulant autant que faire se peut son état à ses interlocuteurs, voila quels seront les objectifs de Smythe lors de ce qui est l’aventure d’un sans-droit dans un monde résolument inégalitaire.

Avec un mystère, une technologie (le clonage d’auteur) qui pouvait donner lieu à de grandes merveilles, un monde visiblement dystopique dans lequel un « détective » d’opportunité lutte contre des forces de l’ordre corrompues, ça sentait bon. Mais non.

Wolrd-building si minimal qu’on peut le qualifier d’étique. Casting minuscule évoluant dans un monde sans figurant. Situations simples au point d’en être soporifiques. Mélange grumeleux de SF filigranée dystopique et de banalités atroces (des voyages en bus ou en camionnettes dans un monde où le clonage est banal, seulement pour les écrivains ceci dit). Eléments SF très âge d’or tels que le robot parlant qui fait la cuisine, « l’avion » personnel, ou la maison de designer. Aucun transhumanisme. Des frères, des pères, des sœurs, un peu mais pas trop d’émoustillement sexuel, un couple chien et chat même par delà la mort. Un jeu, supposé être drôle j’imagine, entre deux niveaux de langue. La verbosité pénible d’un héros qui commente sans cesse ce qu’il fait, pourquoi il l’a fait et comment il aurait pu le faire. Du café nommé Kafe (ça fait SF je suppose). Et ne parlons pas de mystères scientifiques si totalement inexpliqués qu’ils feraient rougir un auteur pulp.

Gene Wolfe, retombé en enfance, fait du vieux avec du neuf. On a l’impression de lire un film de Frank Capra, on s’attend à voir Cary Grant et Audrey Hepburn arpenter une maison à la Jacques Tati. On se dit qu’on vient de lire une SF qui semble exhumée d’une couche géologique profonde tant elle est surannée.

A borrowed man, Gene Wolfe

Sous la Colline - David Calvo

4 jours d’Utopiales + 1 semaine de transcription d’interviews + 2 semaines de gros temps professionnel + 1 « contretemps » personnel + 1 weekend de sidération après les attentats de Paris = 4 livres lus et non chroniqués, une chose jamais arrivée sur ce blog. Pour qu’à la Pile à lire ne s’ajoute pas une Pile à chroniquer, viendront 4 chroniques un peu rapides. Je prie ces 4 livres, et leurs auteurs, d’excuser un développement moins développé qu’il n’aurait pu/dû l’être ; parfois on est juste du mauvais côté du hasard.
En voici une.
Février 2012. La Cité radieuse, vaisseau amiral du Corbusier et de sa vision communautaire et ultra-fonctionnaliste à Marseille, fut la proie d’un grave incendie qui contraignit une partie des occupants à quitter les lieux – certains pour plus d’un an – et rendit obligatoire  une réfection à grande échelle de l’Unité d’Habitation de Marseille, un très singulier immeuble sur pilotis construit le long du Boulevard Michelet.

Dans "Sous la colline", David Calvo se saisit de cet événement pour tisser une histoire fantastique dans lequel s’entrecroisent de multiples identités incertaines, celle de Colline, jeune archéologue en rupture qui s’intègre au lieu sans vraiment le vouloir, celle de l’Unité d’Habitation, entre passé utopique et présent qui l’est moins, celle du Corbusier et de Marseille elle-même, cité marquée par la prégnance de légendes fondatrices féminines dans le monde machiste du Sud, où les forces féminines primordiales de la ville rencontreront les absolument masculins Modulor.

Car l’incendie révèle un réduit absent des plans de l’immeuble. Un réduit que Colline explore et dans lequel elle fait une très étrange découverte qui résonne en elle au point de donner enfin à son existence un but clair à court terme, une quête de connaissance dans laquelle se lancer.

Comme Colline, Calvo a vécu au Corbusier pour écrire son livre. Pour qui connaît les lieux (c’est mon cas) ils sont parfaitement bien rendus. Pour les autres, c’est l’occasion de découvrir un lieu surprenant, l’espèce d’arcologie sociale que voulut créer le Corbusier, autant bâtiment que communauté humaine, digne de bien d’immeubles de SF utopique ou dystopique.

On retrouve donc pêle-mêle dans le roman :
  • les couloirs, appelés rues, bordés des portes d’entrée d’appartements tous déclinés selon un modèle unique
  • le restaurant, l’hôtel et la boulangerie du Corbu, derniers survivants viables d’une volonté de vie indépendante de l’extérieur
  • la salle de cinéma (que je fréquente pour des soirées de films d’horreur), siège du ciné club du Corbu
  • le toit avec son pédiluve, sa sculpture, son espace « réservé » aux riverains
  • le gymnase et la maternelle (active)
  • la galerie d’art fraichement installée dans l’immeuble et ses vernissages sous les étoiles face à la mer
  • « l’arbre à palabres »
  • les enfants qui vivent dans l’immeuble comme ils le feraient dans les rues d’un village, parcourant les « rues » d’appartement en appartement et utilisant le toit comme une place du village
  • les résidents historiques (de moins en moins nombreux) encore pleins de l’idéal communautaire du fondateur
  • et j’en oublie sûrement

Arpentant la Cité radieuse dans les pas de Colline, le lecteur découvre un monde idéal en voie de disparition.

Il y est le témoin de la chronique douce-amère d’un lieu qui se transforme et perd de vue son objet initial, ainsi que de sa lutte inégale avec l’extérieur pour préserver sa spécificité. La chronique aussi d’une transformation, celle de Colline que sa quête fera grandir et basculer vers le seul côté évident de son être. La chronique enfin de Marseille, ville fondée sur un mariage légendaire, ville qui connut le voisinage d’une importante sainte, ville enfin dont la bourgeoisie locale participa à l’exsurgence du mouvement occitan.

Il y croise des personnages hauts en couleur et, pour certains, attachants. Il y suit une intrigue qui avance de manière satisfaisante et entraine son lecteur avec elle.

Certes on est chez Calvo et il faut admettre – accepter – des situations parfois très étranges qui peuvent désorienter voire repousser certains lecteurs. Mais pour ceux qui connaitraient déjà son œuvre, Sous la Colline est un roman bien plus linéaire et accessible que Eliott du Néant par exemple. Ils peuvent donc y revenir en confiance ; pour les autres, c’est un bon moyen de faire connaissance avec l’auteur.

Sous la Colline, David Calvo

Le Marteau de Thor - Stéphane Przybylski

4 jours d’Utopiales + 1 semaine de transcription d’interviews + 2 semaines de gros temps professionnel + 1 « contretemps » personnel + 1 weekend de sidération après les attentats de Paris = 4 livres lus et non chroniqués, une chose jamais arrivée sur ce blog. Pour qu’à la Pile à lire ne s’ajoute pas une Pile à chroniquer, viendront 4 chroniques un peu rapides. Je prie ces 4 livres, et leurs auteurs, d’excuser un développement moins développé qu’il n’aurait pu/dû l’être ; parfois on est juste du mauvais côté du hasard.
En voici une.

"Le Marteau de Thor" est le second tome de la série des Origines de Stéphane Przybylski, après le haletant Château des millions d'années.

Sans spoiler, pour ceux qui n'auraient pas encore lu le premier tome, on peut dire que le second volume est dans la suite chronologique immédiate du premier et que le gros de l'action se déplace vers l'Angleterre car les britanniques ont récupéré une partie des trouvailles nazies. "Le Marteau de Thor" raconte la tentative périlleuse des Nazis pour reprendre ce que les Anglais leur ont subtilisé.

De Londres en campagne anglaise, une opération de récupération, qui constituera le gros du roman, est donc organisée par les services secrets du Reich. Elle donne l’occasion de retrouver les personnages du tome 1, de voir ce qu’il est advenu de certains qui avaient été laissés en bien fâcheuse posture, et de découvrir plus à fond de nouveaux protagonistes, parmi lesquels l'Amiral Canaris, le SS-Obergruppenführer Heydrich, ou Maud Alten, une britannique aussi forte que fascinante. Elle est aussi un bon moment d'espionnage et d'action, avec notamment un longue poursuite très réussie en vision alternée.

"Le Marteau de Thor", c'est aussi, comme dans le premier tome, une construction en flashbacks/flashforwards qui permet de comprendre la construction des personnages et de présenter ce qui est encore à venir. C'est également l'entrée en scène des Etats-Unis, et la mise en évidence d'indices qui laissent supposer l’existence d'au moins une troisième force, à l’œuvre depuis longtemps et dotée de son propre agenda. C'est enfin une histoire qui prend place au cœur d'évènements uniques dans l'Histoire et que Przybylski montre en arrière-plan aussi souvent que nécessaire. C'est donc simultanément, comme dans le tome 1, un bon roman d'aventures et un cours d'Histoire efficace, même si ici le ratio Aventure/Histoire se modifie à l'avantage de la première.

 Il devient clair à la lecture de ce second tome que l'affaire se mondialise et qu'elle déborde temporellement, tant en amont qu'en aval, de la Seconde Guerre Mondiale. Qu'en sera-t-il ensuite ? Vers quoi nous emmène Przybylski ? Il faudra attendre l'an prochain et la sortie du tome 3 pour le savoir.

Le Marteau de Thor, Origines tome 2, Stéphane Przybylski (dont on peut lire l'interview ici).

mercredi 11 novembre 2015

Sans issue, Bienvenue à Christmasland, Les enfants perdus

Joe Hill est le fils de Stephen King. J’imagine que tout le monde ici le sait. Avec quelques romans qui lui ont valu de nombreuses récompenses, et surtout avec l’excellentissime série comics Locke and Key (primée également), il s’est progressivement fait un nom en plus d’un prénom, et fait maintenant partie sans conteste de la (plus si) jeune génération des auteurs fantastique américains.

Je dois avouer ici ne pas avoir lu le roman Nosfera2 dont le comics "Sans issue" est un préquel. C’est donc l’œil neuf et le regard frais que je me suis plongé dans cet album publié en français par Milady. Je ne l’ai pas regretté.

Donnons ici le résumé de Nosfera2 afin que chacun sache bien de quoi il retourne :
Il suffit que Victoria monte sur son vélo et passe sur le vieux pont derrière chez elle pour ressortir là où elle le souhaite. Elle sait que personne ne la croira. Elle-même n’est pas vraiment sûre de comprendre ce qui lui arrive. Charles possède lui aussi un don particulier. Il aime emmener des enfants dans sa Rolls-Royce de 1938. Un véhicule immatriculé NOSFERA2. Grâce à cette voiture, Charles et ses innocentes victimes échappent à la réalité et parcourent les routes cachées qui mènent à un étonnant parc d’attractions appelé Christmasland, où l’on fête Noël tous les jours ; la tristesse hors la loi mais à quel prix… Victoria et Charles vont finir par se confronter. Les mondes dans lesquels ils s’affrontent sont peuplés d’images qui semblent sortir de nos plus terribles cauchemars.
Nosfera2 raconte donc l’affrontement qui oppose la jeune Victoria au démoniaque Charles Manx dans le monde cauchemardesque de Christmasland.

L’album "Sans issue", pour sa part, comprend trois histoires liées pour une horreur totalisante.

D’abord, un prologue explique la genèse de Christmasland et l’origine de l’alliance néfaste entre Charles Manx et sa Rolls Royce Wraith. On y voit comment la cruauté, la perversité, et finalement le malheur, naissent d’une enfance déchirée. On y voit le jeune Charles Manx, fils violé d’une prostituée haineuse, se réfugier dans un monde de rêve (ou bien plutôt de cauchemar) pour échapper à la réalité sordide qui est la sienne. On y voit Manx, adulte, qui croyait avoir échappé à la crasse de son enfance y replonger quand la crise de 29, les déceptions du mariage, et les manigances d’un escroc se liguent contre lui. Une rencontre fortuite avec Nosfera2, une Rolls Royce qui vit la mort tragique de ses précédents propriétaires, le fera basculer pour de bon dans le Mal. Il deviendra un ravisseur d’enfants, qu’il attire dans son parc de cauchemar de Christmasland, où, flattés par le pervers pédophile psychologique qu'est Manx, ils perdront toute empathie et toute humanité, devenant les démons agissants du lieu, victimes et bourreaux à la fois, d’une certaine manière comme Charles Manx lui-même, et comme tout enfant battu qui a, hélas, de grandes chances de devenir maltraitant plus tard. Dans cette ambigüité des personnages réside le machiavélisme de Hill, la qualité de l'ouvrage aussi.
On notera que le personnage de la voiture Nosfera2, son lien unique à Charles Manx, et les horreurs qui se déroulent sur sa banquette arrière lors du voyage initial vers Christmasland, évoquent fortement le personnage de Christine, autre voiture maléfique, de Stephen King celle-là.

Le récit principal met en scène un groupe de criminels évadés qui se réfugient, après un accident et avec leurs gardiens/otages, dans Christmasland. Croyant échapper ainsi à leur destin carcéral, ils s’offrent en holocauste à un destin bien pire. Dans le monde fou et hors du monde de Christmasland, tout ce qui devrait évoquer le plaisir et les rires est inversé, tout ce qui devrait être agréable est mortellement dangereux. Même la Lune surveille les fuyards et les dénonce à leurs poursuivants. Survivre aux petits démons involontaires du parc d’attraction et fuir pour rentrer dans le monde réel va donc s’avérer très difficile pour les protagonistes de l’histoire.
De nouveau, les personnages sont ambigus, et souvent plus riches qu’il n’y paraît au premier abord. C’est vrai pour au moins l’un des criminels et pour sa gardienne, vrai aussi pour les enfants démoniaques bien sûr (qui ont l’air d’avoir subi, et pour les mêmes raisons, le sort funeste promis aux enfants désobéissants qui embarquent pour l’Ile des plaisirs dans Pinocchio).
On notera que la tough lady qui sert de gardienne à l’un des prisonniers s’appelle Agnès Claiborne, un easter egg que je dédie à Mélanie Fazi.

Enfin, une nouvelle illustrée raconte l’histoire de l’escroc qui ruina Charles Manx et le fit basculer. Encore une fois, une histoire sordide d’abus, d’enfance violée, de misère et de mort, conduit à ce que le Mal reçu soit passé à d’autres, blessant des deux côtés, comme un témoin d’athlétisme tranchant qui ne cesserait jamais de circuler de main en main et boirait autant le sang de son passeur que celui de son receveur.

Se terminant sur les couvertures et illustrations, "Sans Issue" est un très bel album, aux dessins d’imaginaire enfantin perverti parfaitement dans le ton, et à l’histoire aussi convaincante que touchante.

Sans issue, Bienvenue à Christmasland, Hill, Wilson III

14-18 La tranchée perdue : Plus de limite

Après le tome 3, chroniqué ici, arrive très logiquement le 4, "La tranchée perdue", que je me fais un plaisir de chroniquer en ce 11 novembre.

22 Avril 1915, dans les environs d’Ypres. Normalement, ça devrait suffire comme chronique. Dans le doute, écrivons quelques lignes supplémentaires.

Ce quatrième tome débute alors que la guerre s’est clairement enterrée, et que des armes interdites par les conventions internationales s’apprêtent à être employées. Pris au piège de leurs tranchées, les belligérants sont prêts à toutes les atrocités pour tenter de briser l’équilibre qui est en train de s’établir entre deux lignes de front qui ne cessent d'avancer et reculer de quelques mètres au prix de milliers de vie à chaque fois. L’ennemi ne comptant pour rien, le gazer comme un rat semble une bonne solution. D’où le chlore, des tonnes de chlore qui affectèrent, lors de ce premier jour de guerre chimique, 15000 hommes et en tuèrent 5000. Ce n’est que plus tard, en 1917, que viendra le sulfure de 2,2' dichlorodiéthyle, plus dévastateur encore, utilisé pour la première fois de nouveau près d’Ypres, ce qui lui voudra son surnom d’ypérite (on l’appelle aussi gaz moutarde).

C’est toujours l’horreur de la guerre que racontent les huit amis de la série 14-18, une horreur qui se trouve comme concentrée dans les mots simples et glaçants qu’écrit à son amie le jeune et trop sensible Maurice. Je le cite : « La boue nous étouffe. La faim nous dévore. Les poux nous saignent. Les rats nous guettent. Le froid nous abrutit. L’ennui nous torture. La peur nous liquéfie ». Et puis, ce constat, terrible d’honnêteté pour le scénariste Corbeyran qui en est l’auteur : « Cette réalité, personne ne pourra jamais l’exprimer…Aucun talent artistique, même le plus développé, ne sera à même de traduire ce qui se passe ici…pas plus qu’aucune imagination humaine ne sera capable de le comprendre. Ceux qui ne l’ont pas vécu ne sauront jamais réellement ce qui s’est passé ici ».

Deux constats à l’issue de cette lecture. Un positif, un négatif.

D’une part, Corbeyran montre très bien que les poilus étaient d’abord des hommes. Sacrifiés, martyrs, victimes, évidemment, mais des hommes d’abord, avant l’uniforme et sous l’uniforme. C’est à dire que parmi eux il y avait des gars intelligents et des bourrins, des mecs biens et des ordures, des honnêtes et des filous. Le temps que laissent les dix tomes de la série à Corbeyran lui permet de montrer en détail les deux points qui font presque toujours défaut dans les BD sur la Grande Guerre : l’homme derrière le poilu, et les autres (souvent des femmes) qu’il a laissé à l’arrière. Cette humanisation est utile et nécessaire par ce qu’elle ajoute de réalisme et d’humanité à une situation que son exceptionnalité risque de rendre monochrome.

D’autre part, la liaison entre les histoires des huit amis et l’Histoire de la Grande Guerre est un peu moins réussie que dans les trois premiers tomes. En dépit de la qualité citée au-dessus (qui s’applique à l’ensemble de la série et pas uniquement à ce volume), ce tome 4 se lit bien plus comme un album historique que comme la chronique personnelle du groupe d’amis partis au front. Cette liaison qui fait la force de la série est moins présente ici (et c’est finalement la parole des femmes, à l’arrière, qui en tient imparfaitement lieu). Espérons qu’elle reviendra vite.

Néanmoins, c’est un très beau cycle historique qu’offrent Corbeyran et Le Roux, et il sera utile autant qu’agréable de continuer à lire les albums au fur et à mesure de leur parution.

14-18 t4, La tranchée perdue, Corbeyran, Le Roux

lundi 9 novembre 2015

World Fantasy Award 2015 : les résultats


Les lauréats des World Fantasy Awards sont connus.


Life Achievement Winners

Ramsey Campbell
Sheri S. Tepper

Novel


    Katherine Addison, The Goblin Emperor (Tor Books)
    Robert Jackson Bennett, City of Stairs (Broadway Books/Jo Fletcher Books)
    David Mitchell, The Bone Clocks (Random House/Sceptre UK) winner
    Jeff VanderMeer, Area X: The Southern Reach Trilogy (Farrar, Straus and Giroux Originals)
    Jo Walton, My Real Children (Tor Books US/Corsair UK)

Novella

    Daryl Gregory, We Are All Completely Fine (Tachyon Publications) winner
    Pasi Ilmari Jääskeläinen, "Where the Trains Turn" (Tor.com, Nov. 19, 2014)
    Michael Libling, "Hollywood North" (The Magazine of Fantasy & Science Fiction, Nov./Dec. 2014)
    Mary Rickert, "The Mothers of Voorhisville" (Tor.com, Apr. 30, 2014)
    Rachel Swirsky, “Grand Jeté (The Great Leap)” (Subterranean Press magazine, Summer 2014)
    Kai Ashante Wilson, "The Devil in America" (Tor.com, April 2, 2014)

Short Story

    Kelly Link, "I Can See Right Through You" (McSweeney's 48)
    Scott Nicolay, Do You Like to Look at Monsters? (Fedogan and Bremer, chapbook) winner
    Ursula Vernon, Jackalope Wives (Apex Magazine, January 2014)
    Kaaron Warren, "Death's Door Café" (Shadows & Tall Trees 2014)
    Alyssa Wong, "The Fisher Queen" (The Magazine of Fantasy & Science Fiction, May/June 2014)

Anthology

    Ellen Datlow, ed., Fearful Symmetries (ChiZine Publications)
    George R. R. Martin and Gardner Dozois, eds., Rogues (Bantam Books/Titan Books)
    Rose Fox and Daniel José Older, eds., Long Hidden: Speculative Fiction from the Margins of History (Crossed Genres)
    Michael Kelly, ed. Shadows and Tall Trees 2014 (Undertow Publications)
    Kelly Link and Gavin J. Grant, eds., Monstrous Affections: An Anthology of Beastly Tales (Candlewick Press) winner

Collection

    Rebecca Lloyd, Mercy and Other Stories (Tartarus Press)
    Helen Marshall, Gifts for the One Who Comes After (ChiZine Publications) winner
    Robert Shearman, They Do the Same Things Different There (ChiZine Publications)
    Angela Slatter, The Bitterwood Bible and Other Recountings (Tartarus Press) winner
    Janeen Webb, Death at the Blue Elephant (Ticonderoga Publications)

Artist

    Samuel Araya winner
    Galen Dara
    Jeffrey Alan Love
    Erik Mohr
    John Picacio

Special Award—Professional

    John Joseph Adams, for editing anthologies and Nightmare and Ligthspeed magazines
    Jeanne Cavelos, for Odyssey Writing workshops
    Sandra Kasturi and Brett Alexander Savory, for ChiZine Publications winner
    Gordon Van Gelder, for The Magazine of Fantasy and Science Fiction
    Jerad Walters, for Centipede Press

Special Award—Non-professional

    Scott H. Andrews, for Beneath Ceaseless Skies: Literary Adventure Fantasy
    Matt Cardin, for Born to Fear: Interviews with Thomas Ligotti (Subterranean Press)
    Stefan Fergus, for Civilian Reader
    Ray B. Russell and Rosalie Parker, for Tartarus Press winner
    Patrick Swenson, for Fairwood Press

dimanche 8 novembre 2015

Légationville - China Miéville

Vous ai-je dit que Embassytown, la VO du récemment sorti "Légationville" de China Miéville, était chroniqué juste au bout de ce lien ?

Hamlet au Paradis - Jo Walton

"Hamlet au Paradis" (!?!), deuxième tome, après Le cercle de Farthing, de la trilogie uchronique Small Change de Jo Walton, est enfin disponible.

Il avait été chroniqué là.

samedi 7 novembre 2015

Utopiales 2015 : Interview de Daryl Gregory

Daryl Gregory est l'auteur de L'éducation de Stony Mayhall et de Nous allons tous très bien, merci (qu'il est long ce titre). Il a écrit avant, mais ce n'est pas traduit, deux autres romans. Pandemonium que je n'ai pas trouvé bon même s'il a été primé (alors c'est peut-être moi qui suis dans l'erreur), et The Devil's Alphabet, vraiment bon même si j'ai regretté une fin trop ouverte imho.

Daryl Gregory, c'est surtout un homme très sympathique, gentil, abordable, qui sourit toujours, rit régulièrement, et a pris un plaisir non dissimulé à arpenter les Utopiales. Il a accepté de répondre à quelques questions pour Quoi de Neuf.

Bonjour Daryl et merci de nous recevoir. D’abord quelques questions sur votre carrière puis nous aborderons vos ouvrages si vous en êtes d’accord.


Vous écrivez des nouvelles depuis très longtemps mais votre premier roman, Pandemonium, n’a été publié qu’en 2008. Pourquoi tant de temps avant un roman ?

Et bien, j’ai commencé par écrire des nouvelles pendant un certain temps puis j’ai fait un break de dix ans. Mes enfants étaient très petits, et ma femme avait beaucoup de travail comme professeur. Ca a été une longue période très occupée et je n’ai presque rien écrit pendant dix ans. Vers 2006, j’ai recommencé à écrire et à publier des nouvelles. Puis je me suis mis à l’écriture de Pandemonium qui est finalement sorti en 2008. Je ne recommanderais à personne, comme plan de carrière, de disparaître pendant dix ou douze ans, mais c’est ce que j’ai dû faire et ça a fonctionné pour moi.

Mais alors, existe-t-il des « premiers romans cachés » de Daryl Gregory ?

Oh oui. Il y a un roman que personne ne verra jamais. Il s’appelle « The rust jungle ». J’ai écrit ce roman durant les dix fameuses années, un petit bout après l’autre, chaque fois que je trouvais un peu de temps pour écrire. Il n’est jamais devenu un objet fini. En fait, plus tard, je l’ai divisé en nouvelles indépendantes, et j’ai vendu certaines de ces nouvelles. Le fait que chaque nouvelle n’avait rien à voir avec les autres te dit clairement ce qui n’allait pas avec ce roman (rires), les morceaux qui le constituaient ne se parlaient pas entre eux.
Mais ça m’a appris à écrire un roman, ainsi que les choses qu’il ne fallait plus que je fasse. Je ne pense pas que j’aurais pu écrire Pandemonium sans avoir écrit « The rust jungle » d’abord.

Pandemonium, votre premier roman, a gagné le Crawford Award. Qu’est ce que ça fait de gagner un Prix avec son premier roman publié ?

Oh, ça a été un choc. J’étais assis dans un coffee shop (j’écris souvent dans les coffee shops). Là j’étais dans un Starbucks et j’ai reçu un coup de fil. La voix disait : « Hello, ici Gary Wolfe du Crawford Award. ». Je me suis dit « C’est drôle, je sais qu’il y a un critique de SF qui s’appelle Gary Wolfe mais je ne sais pas qui est ce gars (au téléphone) ». Puis j’ai compris que c'était ce Gary, qu’il n’y avait pas d’erreur. Je ne l’ai pas dit à Gary mais je ne savais pas ce que pouvait être le Crawford Award (rires) ni l’endroit où il était délivré. Mais ce que je leur ai dit lors du discours de réception, après, c’est à quel point je les remerciais. Le Crawford Award est un Prix qui récompense un premier roman. Or, quand on est un auteur de premier roman, on est tellement en demande, on veut si désespérément que quelqu’un lise notre livre, le remarque. Alors j’étais vraiment reconnaissant car non seulement mon livre avait été publié, mais qu’en plus un jury d’auteurs et de critiques l’avait choisi et avait dit « Nous vous donnons un Prix ». Le simple fait qu’ils l’aient lu aurait été suffisant pour moi, qu’il n’y ait pas que ma famille qui ait lu ce livre. J’étais très heureux.

J’ai aussi perdu dans beaucoup d'autres Prix, souvent face à Jeff Ford. Le problème de perdre face à Jeff Ford est que ce n’est pas seulement un très bon écrivain, c’est aussi un gars très gentil. On ne peut pas le haïr. J’avais très envie de la haïr pour tous ces Prix qu’il gagnait mais ce n’était pas possible.

D’où vient l’idée folle au cœur de Pandemonium de mettre en scène des « démons » qui seraient des archétypes jungiens ?

Ah, d’où en effet ? J’ai lu Jung et je suis aussi un énorme fan de comics et de SF Golden Age (et sa femme, Kathleen Bieschke est une psychologue universitaire, NdG). J’aime beaucoup ces genres, et j’ai réalisé que les comics exprimaient de manière presque évidente ces archétypes. J’ai alors voulu écrire un roman dans lequel aussi bien le lecteur que l’auteur ne sauraient pas de manière certaine si c’était de la SF ou de la fantasy. Dans le roman on n’arrive pas à savoir c’est de la SF et qu’il y a un ?? problème ou si c’est de la fantasy avec de vrais démons ou simplement un trouble d’ordre psychologique. Il est très difficile de savoir d’où tout cela peut venir.
Fondamentalement, ce livre est une lettre d’amour a toutes les choses avec lesquelles j’ai grandi, les comics et tout le reste, les films aussi, les émissions. J’ai entendu pour la première fois The Shadow sur de vieilles cassettes enregistrées à la radio. Mon roman est ma lettre d’amour à tout ça.

Nous reparlerons de lettre d’amour à propos de Nous allons tous très bien, merci. J'y ai vu une magnifique lettre d’amour aux fans du genre.

Oui, c’est tout à fait ça.


 Dans The Devil’s alphabet, votre second roman, le TDS (une étrange maladie) tue de nombreux habitants d’une petite ville américaine et laisse les survivants profondément transformés. C’est la seconde fois que vous utilisez une forme de taxonomie. Est-ce un fondamental de votre manière de raconter les histoires ?

 C’est une idée intéressante. Personne n’a jamais fait remarquer ça auparavant mais je vois tout à fait ce que tu veux dire. Je crois que quand j’essaie de créer un monde, je réfléchis à toutes les étiquettes que les gens vont mettre sur les choses et je construis ensuite un système complet. Du système de Pandemonium tu n’as que des aperçus. Beaucoup d’éléments sur les démons sont cachés à l’arrière-plan. Dans The Devil’s alphabet il y a trois espèces distinctes et peut-être une quatrième. Tu as raison. Je n’y avais pas pensé. Le modèle pour The Devil’s Alphabet est Plus qu’humains de Théodore Sturgeon. Dans ce roman, les espèces ont des capacités différentes et complémentaires et peuvent former communauté au prix d’un sacrifice d’individualité. Ils forment une Gestalt, un tout supérieur aux parties, et c’est vers ce modèle que j’allais dans le roman. Mais tu as raison, j’ai tendance à créer des groupes puis à voir comment ces groupes interagissent.

J’ai trouvé The Devil’s alphabet très sombre. Il m’a rappelé l’ambiance de Blue Velvet (rires de DG). Etes-vous si pessimiste sur la nature humaine ?

Bon, je suis matérialiste. Je pense que tout est biologique. Je ne suis vraiment pas très spirituel. Je crois que mon point dans The Devil’s alphabet est que votre biologie peut induire votre moralité. Donc les différentes espèces (Argos, Betas, Charlys, NdG) dans le roman ont des systèmes moraux différents qui sont basés sur leur biologie. J’essaie de ne pas être pessimiste mais réaliste car je pense vraiment que beaucoup de choses dans notre biologie nous poussent à être altruistes, à faire preuve d’empathie. Ca m’intéresse de savoir que beaucoup de ces systèmes résultent d’une évolution biologique. La moralité ne nous est pas donné d’au-dessus, des Ecritures ou de Dieu. Les chimpanzés partagent de la nourriture, ils savent être altruistes, et pas parce qu’ils ont écrit des Ecritures (ils sont assez mauvais pour ça) mais parce que c’est leur biologie, ce sont des animaux sociaux. Et les humains sont aussi des animaux sociaux.

Pour approfondir la question, les dynamiques sociales dans la ville sont délétères. Et la réaction de la nation (l’extérieur) à la seconde « poussée de TDS » est très sévère. Le tout est vraiment éprouvant.

Et bien, en Amérique, nous avons tendance à surréagir. Par exemple, nous avons eu deux cas d’Ebola aux USA il y a environ un an. Et la couverture médiatique de ces cas, présentés comme une épidémie d’Ebola alors que ce n’était qu’un médecin et une infirmière qui avaient travaillé en Afrique et revenaient aux USA, est un exemple très clair de surréaction. C’est une chose commune aux USA.
Je pense que les systèmes sont mauvais. Les gens tendent à être aussi bons qu’ils peuvent l’être, ce sont les systèmes qui sont néfastes.

Votre œuvre est très concernée par les minorités et la manière dont elles sont traitées. Pensez-vous que ce souci que vous avez est très américain ou que ça devrait être une préoccupation globale ?

Je pense que c’est une préoccupation globale. Mais je pense que c’est le travail d’un écrivain de critiquer le système politique et social dans lequel il vit. Mon penchant est de toujours prendre le partie du « underdog », de l’opprimé. Alors je regarde toujours les choses de leur point de vue.
Sinon, j’aurais pu écrire ce livre en prenant le point de vue du gouvernement et des agences qui luttent contre l’épidémie. On peut écrire un roman entier montrant le point de vue de quelqu’un essayant de contenir la maladie, au service du gouvernement. Ca m’intéressait bien plus de montrer le point de vue des gens qui étaient piégés à l’intérieur de Swithcreek (la petite ville où apparut le TDS, NdG). C’est comme dans Stony Mayhall. C’est un roman de zombie traité à l’inverse des romans de zombie habituels. Le héros, Stony, est un zombie très poli et décent qui est pourchassé par des humains. Mon idée était d’écrire le contraire de La nuit des Morts-Vivants. Mon but ultime était de montrer un zombie dans une maison, encerclé par des humains, et craignant pour sa vie. C’est bien plus intéressant pour un romancier d’écrire l’histoire qui n’a jamais été racontée avant.


Dans The Devil’s alphabet et Stony Mayhall, vous introduisez un analogue du Midnight Train, dans deux romans successifs. Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de revisiter l’histoire de l’esclavage ?

Ce n’a pas été un projet explicite, de revisiter l’histoire de l’esclavage, en tout cas pas consciemment. Je crois que c’est intégré dans l’ADN américain. Ma famille est du Sud, mes parents viennent du Tennessee, en fait les deux côtés de ma famille viennent du Sud. J’ai été élevé dans le Nord mais ces questions là sont toujours présentes, sous le tapis. Même si je n’y ai pas pensé explicitement, ces éléments se sont naturellement retrouvés intégrés dans l’histoire. Mais tu soulèves un point vraiment intéressant. Je n’ai pas pensé ni voulu écrire sur l’esclavage, mais dans les deux livres, c’est là, bien présent. Alors bravo pour ta lecture (rires) (là, je me la pète un peu, NdG).


Vous avez écrit Stony Mayhall en plein cœur du mouvement zombie en littérature. Auriez-vous pu écrire la même histoire avec un autre personnage ?

Je ne l’aurais pas voulu. J’ai écrit ce roman pour écrire un roman de zombie. Il y avait tellement de choses qui sortaient sur les zombies. Et tous ces livres et films parlaient de la joie de la destruction, de la joie de détruire, et ces œuvres se délectaient d’une ambiance dans laquelle il était ok de tuer beaucoup de monde, car même s’ils ressemblent à des gens, ils sont décérébrés et effrayants. J’ai pensé qu’il était temps d’inverser cela, d’inspirer une vraie sympathie pour le zombie et beaucoup moins pour les humains qui veulent les tuer. Je ne crois pas que j’aurais pu écrire ce roman sans Stony. C’était ça qui m’intéressait. Pas le monde, sauf à travers le point de vue de Stony, ce zombie qui pense qu’il est le dernier mort-vivant du monde, puis qui cherche son peuple. C’est l’histoire d’une personne et de son éducation. Le titre résume parfaitement le chose, c’est un roman sur l’éducation.

Dans Stony Mayhall, la seconde épidémie est volontaire et provoquée par les zombies. Alors sont-ils aussi mauvais que les humains ?

Oui. Stony est le personnage qui comble l’abîme entre zombies et humains. Il a été élevé par des humains, il aime les humains, mais il est aussi un zombie. Et oui, la seconde épidémie a été provoquée par des zombies qui veulent se protéger. Du coup, c’est comme si Stony se trouvait plongé au milieu d’une révolution.
Oui les zombies sont aussi mauvais que les humains. Je ne peux penser à rien qui les exempte des défauts humains. Ils ne sont pas meilleurs. Mais surtout le système dont lequel ils vivent conduira à leur extinction s’ils ne prennent pas ces mesures que certains d’entre eux jugent indispensables pour avoir une chance de survivre comme espèce. Et à la fin du roman, Stony prend la position inverse, il se sacrifie pour protéger les derniers humains contre les zombies. Il change de camp et tente de trouver un équilibre entre ses deux allégeances et c’est sans doute impossible, c’est le point du roman.

Stony est une figure christique à la fin.

Tout à fait. Il est le messie zombie (rires). Entre ange et démon.

Avez-vous volontairement établi des connections avec les prisons secrètes de la CIA dans Stony Mayhall ?

Oh oui, la prison zombie secrète. Quand j’écrivais Stony, les actes de l’Amérique en Irak, en Afghanistan, avec les prisons secrètes et celle de Guantánamo, étaient en permanence dans les nouvelles et à la télévision. Aussi ça a naturellement trouvé son chemin de moi vers le roman.


Nous allons tous très bien, merci met en vedette une bande de personnages qu’on peut sans erreur qualifier de freaks, et ici encore les « monstres » sont les héros du roman. Quelle est votre relation particulière aux personnages de freaks ?

Je veux toujours montrer le point du vue du monstre, du freak, je l’ai dit. Parfois je décris ce que je fais comme de l’horreur, mais un critique a dit que l’horreur c’est « un genre d’histoire dans laquelle la vérité t’est révélée, mais la vérité est tellement horrible que tu recules et t’en éloignes ». Ce que, moi, je veux écrire c’est « la vérité est révélée, et après t’être éloigné, tu reviens par empathie ». L’empathie est la force motrice de mes romans. Si tu connais la chanson des Rolling Stones « Sympathy for the Devil », chez moi c’est « Empathy for the monsters ». Je reviens toujours à ça, dans Pandemonium, The Devil’s alphabet, Stony, et Nous allons tous très bien, j’y reviens toujours et toujours. Dans chaque histoire, je prends le parti des monstres.

Un auteur français (RCW) parlait du peuple de la SF, composé des auteurs, des éditeurs, des lecteurs, des fans. Quand j’ai lu Nous allons tous très bien, merci j’ai pensé que les personnages du roman étaient du peuple de la SF, comme moi, comme vous sans doute. Ce roman est-il votre cri d’amour au peuple de la SF ?

Oh oui. Tous ces vieux films que nous avons regardés en grandissant, tous ces livres. Et il est vrai que quand nous venons à un festival de SF, nous sentons que nous avons trouvé notre peuple (rires). Encore une fois la sympathie pour les monstres ou pour les freaks. Beaucoup des gens que je connais dans la SF étaient des outsiders à l’école, et durant leur jeunesse. Et ici nous sommes acceptés. Dans Nous allons tous très bien, merci ces gens vont à ces séances de thérapie de groupe en se sentant comme des monstres, puis en écoutant leurs histoires respectives ils réalisent qu’ils sont connectés, que leurs histoires sont connectées de manière surnaturelle. Ce sentiment de connexion est ce que je ressens quand je viens dans des endroits comme les Utopiales, ou dans d’autres festivals. Tu vois, hier il n’y avait pas de cosplay, et aujourd’hui il y avait du cosplay et du steampunk, j’ai vu tous ces gens et j’ai dit à Lisa (de Locus, NdG) « Oh regarde, notre bande est là, ça y est ils sont là » (rires).

Dans vos romans, l’événement catastrophique est toujours dans le passé. Votre sujet c’est « comment gère-t-on l’après ? ». Pourquoi faire ce choix ?

Bonne question. C’est très volontaire. Je n’ai pas envie de montrer la catastrophe. Dans Stony Mayhall, pour la seconde épidémie, j’aurais pu faire deux cent pages sur l’épidémie, j’en ai fait une grosse page (rires). Puis je suis passé à la suite. Parce que c’est la suite qui m’intéresse. Je pense qu’aujourd’hui tous les lecteurs ont vu les films à gros budgets, les films catastrophe, les éruptions zombie, et qu’il n’y a plus rien à dire sur ce sujet. Ce que je veux raconter c’est ce qui se passe après la fin du film, après la fin de l’histoire. C’est plus intéressant psychologiquement. Ce sont les personnages qui m’intéressent. De plus, je crois que si la catastrophe est une prémisse de mon roman, le lecteur doit accepter ma prémisse ou la rejeter et ne pas lire. Donc si tu acceptes ma prémisse, tu es dans le livre avec moi et tu peux attaquer la lecture. Ce n’est pas comme quand à la moitié du livre on se dit que c’est ridicule et qu’on arrête là. Dans mes romans, tu sais à quoi t’en tenir dès la première page, et si tu as pris ton ticket tu es dans le livre.


Votre attention aux détails, aux petites vies, dans de petites villes américaines m’a rappelé Stephen King à son meilleur. Acceptez-vous cette filiation ?

Merci. J’accepte cette filiation et c’est une tradition que je suis content de suivre. Mes parents venaient d’une ville rurale, j’ai grandi en banlieue de Chicago. Je suis très intéressé par les petits détails de la vie, pour moi c’est ce qui donne vie au reste de l’histoire. Je ne pourrais pas écrire d’une autre manière. Ce qui m’intéresse vraiment c’est de montrer comment les petits détails des petites vies sont balayés par des évènements énormes.

Dernière question, après l’affaire des Sad Pupppies, les Hugo ont désigné un auteur chinois (Cixin Liu pour Three-Body Problem, NdG). Qu’en penses-tu ?

J’ai été très excité qu’au moins deux très bons romans soient arrivés en finale en dépit des Sad Puppies. Je ne les ai pas lus mais je suis très content qu’ils soient arrivés là. J’espère que ce genre de manœuvres est terminé et qu’il ne se reproduira pas à l’avenir.
PS : Three-Body Problem is on my BTR (Bed Table Readlist) (rires). Il faut que je le lise.

Et bien merci beaucoup, Daryl, et à une prochaine fois.

vendredi 6 novembre 2015

Utopiales 2015 : Interview de Robert Silverberg

Aux Utopiales 2015, Robert Silverberg était attendu comme le loup blanc. Légende de l’âge d’or, Big Bob a écrit plus de 1200 romans, essais, nouvelles, etc… et gagné en tout 19 Prix littéraires prestigieux. Imaginez John Lennon dans un festival de pop music, Robert Silverberg à Nantes c'était ça.

Mariant à merveille la désinvolture d’un californien d’adoption à la culture et l’intellectualité d’un new-yorkais roué, Robert Silverberg est l’un des auteurs que j’admire le plus depuis le plus longtemps. J’ai beau chercher, je ne vois dans mon panthéon personnel personne à sa hauteur, au point de balbutier stupidement deux ou trois fois « I love your work », personne en tout cas à qui j'aurais consacré un tiers de mon mémoire de fin d'IEP.
Et je ne suis pas seul dans ce cas, d’où l’excitation qui a saisi le fandom quand sa participation aux Utopiales fut assurée.

Entre tables rondes, signatures, et nécessité de prendre un peu de repos de temps à autre, l’emploi du temps de Robert Silverberg aux Utos était très bien rempli. Les quelques minutes qu’il a accepté de consacrer à Quoi de Neuf, entre une table ronde sur l’uchronie et une séance de signature, sont donc appréciées à leur juste mesure. Ce n’est pas tous les jours qu’on converse avec une légende et qu’on l’entend répondre de sa voix de crooner.

Bonjour Monsieur Silverberg, et merci de nous consacrer ces quelques minutes. Si vous en êtes d’accord, je vais vous poser quelques questions sur votre carrière en général puis quelques autres sur telle ou telle de vos œuvres en particulier.


Vous avez publié votre première nouvelle très jeune, puis votre premier roman, Revolt on Alpha C,  à 19 ans. D’où vous est venu ce désir d’écrire de la SF ?

J’ai toujours écrit. J’ai appris à lire à trois ans et demi. Et à l’âge de six ans, j’écrivais de petites histoires. Aussi, quand j’ai commencé à lire de la SF, vers l’âge de douze ans, il m’a paru complètement naturel d’en écrire et j’ai continué, pendant de nombreuses années.

Vous avez gagné votre premier Prix Hugo à 21 ans (Hugo du nouvel auteur le plus prometteur),  qu’avez-vous ressenti en gagnant un Prix prestigieux à seulement 21 ans pour votre première roman ?

J’étais stupéfait. Certes, ça récompensait non pas le meilleur roman de l’année mais le meilleur nouvel auteur, et c’est sans doute ce que j’étais cette année-là. Je m’en souviens en tout cas comme d’une magnifique expérience.

Pouvez-vous nous parler de vos années d’apprentissage. Comment avez-vous appris le métier d’écrivain ?

J’ai lu, beaucoup d’histoires. Je les ai examinées, « démontées » comme un horloger pour voir le mécanisme. Voir combien de dialogues il y avait dans une histoire et combien de temps on pouvait parler avant qu’il soit nécessaire de décrire quelque chose. Parfois, je retapais (recopiais) les histoires imprimées de quelqu’un d’autre pour voir de quoi elles avaient l’air sous forme de manuscrits. C’est donc principalement en lisant les histoires des autres et en les étudiant pour comprendre leur cronstruction que j’ai appris à écrire. Je n’ai jamais suivi de cours d’écriture.

Votre style est souvent empreint d’humour ou d’ironie, il est très reconnaissable. Comment/quand avez-vous trouvé votre propre style d’écriture ?

Et bien, aucun écrivain ne « choisit » son propre style. Jack Woodford, un auteur américain, a dit « Quand vous écrivez, vous avez toujours tendance à écrire de la même manière, c’est ça votre style ». Et un auteur français (Buffon, NdG) a dit « The style is the man himself ». Je dis les choses comme je les vois, je ne m’arrête jamais au début d’une page en me demandant « Comment Robert Silverberg va-t-il raconter ça ? » (rires).

Que vous ont appris les années à écrire pour des magazines ?

 J’ai appris à raconter une histoire rapidement. Les lecteurs des magazines n’ont aucune patience. J’ai donc appris à commencer une histoire de la bonne manière puis à la garder en mouvement jusqu’à la fin. J’ai appris comment placer la fin, le milieu, le début de l’histoire ; j’ai appris où ils « sont », littéralement, pour les lecteurs. Plus tard, quand j’ai été plus expérimenté, j’ai su comment déplacer ces choses, les mettre à d’autres endroits, mais pas au début de ma carrière.

Parlons un peu maintenant de certaines de vos œuvres que j’apprécie si vous le voulez bien.


Parmi vos nombreux romans, mon préféré est Le livre des crânes. Si à l’époque, en tant que personne, vous aviez eu connaissance de ce secret et aviez eu trois amis volontaires, vous seriez-vous embarqué dans cette aventure ?

Bien sûr que non (rires). Vous savez, un auteur de romans policier n’est en général pas un meurtrier. Je comprends pourquoi ces quatre garçons cherchent l’immortalité mais, à mes yeux, les risques sont bien plus grands que la récompense. Je ne l’aurais certainement pas fait.


Vous avez écrit Les Monades urbaines à peu près au moment de la publication du Rapport Meadows sur la surpopulation et la croissance, et peu après Tous à Zanzibar de Brunner ou Billenium de Ballard. A contrepied de tout cela, vous avez créé un monde dans lequel la surpopulation est vue comme désirable. Pourquoi ?

Je n’ai jamais aimé lire l’évidence, l'écrire non plus. J’ai écrit un roman sur les problèmes de surpopulation intitulé Les déserteurs temporels (en 1967, publié en France par Casterman en 1978, NdG). Mais pour les Monades urbaines, je me suis demandé « Comment pourrions-nous avoir un monde dans lequel la surpopulation serait considérée comme une bonne chose ? », « Sans famine ». Alors j’ai pensé que si on construisait d’immenses tours jusqu’au ciel et qu’on les entourait de terres agricoles, la survie à long terme y serait sans doute possible ; et c’est le travail de la SF de se demander « Et si… ». Je ne crois pas qu’une telle chose existera un jour mais c’était une spéculation intéressante.

Possible d’accord mais cette société est dystopique quand même.

En effet, ce n’est pas une société heureuse. C’est une mauvaise société même mais on arrive à y survivre.

Wilhelm Reich écrivit que l’énergie sexuelle non libérée conduisait à l’agression. Alors la liberté sexuelle extrême des Monades était-elle une nécessité vitale théorique ou seulement une conséquence d’une ambiance californienne et du Summer of Love ?

Californie, non. J’ai commencé à travailler sur les Monades dans les années 60 et à New-York. La liberté sexuelle dans les Monades n’a rien à voir avec celle de la Californie ou des 70’s. Dans les Monades, c’est plutôt pervers ; chaque femme y devient fondamentalement une propriété. Ce n’est pas comme ça que ça s’est passé dans les année 70, ni en Californie.
Dans la société que j’ai créée, ces immenses bâtiments, la vie est difficile, l’étrangeté permanente, les contraintes innombrables, la promiscuité énorme. Aussi la liberté sexuelle est la seule forme de liberté qui existe et elle aide à supporter le reste, à rendre la vie vivable.

La surpopulation ne semble plus être un sujet du débat public. Qu’en pensez-vous ?

Eh bien, j’ai fait ma part, je n’ai pas d’enfant (rires). La chose intéressante concernant la fin de la « crise » de surpopulation est que ça nous dit quelque chose sur la valeur de toute prédiction ou extrapolation. La vie en 2015 était prévue comme très difficile car nous y serions tous serrés les uns contre les autres. Même si ce n’est pas le cas en Occident, ça l’est en Egypte ou au Pakistan. Je crois qu’ils expérimentent le futur que nous craignions. Mais, au global, ça nous dit quand même qu’il ne faut pas prendre les prédictions trop au sérieux car elles se trompent souvent.


Dans l’Homme stochastique ou Le dernier chant d’Orphée, il semble que le libre arbitre ne soit qu’une illusion. Est-ce une opinion que vous partagez ?

Non. Comme je l’ai déjà dit, l’auteur de romans policier n’est pas un criminel. Je pense que nous avons une part de libre arbitre. Certes nos vies sont déterminées par certains facteurs mais nous avons des moyens de lutter contre ces facteurs si c’est souhaitable. Napoléon était un petit homme, il est devenu empereur.

J’aime vraiment beaucoup la nouvelle Le Dibbouk de Mazel Tov IV. D’où peut venir l’idée d’un texte aussi brillant ?

Et bien, je suis juif. Pas un juif pratiquant mais je comprends parfaitement ce que signifie être juif. Et, comme je l’ai dit tout à l’heure à la table ronde sur l’uchronie, la SF permet de jouer pleinement avec les idées. Alors jouons : « Faut-il être humain pour être juif ? », c’est la question (on pourra prolonger la réflexion avec l’hilarante nouvelle de Shalom Auslander, ‘La Métamorphose’, NdG). C’est avec cette question que je joue dans la nouvelle.

Est-ce aussi une histoire sur la transmission ?

Non, je ne crois pas. Je ne crois pas aux dibbouks, je ne crois pas en Dieu, je ne suis pas un homme religieux. C’est une histoire qui parle de définitions, de règles. C’est essentiel dans le judaïsme, qui est une religion de règles. Dans la nouvelle, on demande soudain aux rabbins « Ce monstre étranger peut-il être un juif ? », question qu’ils n’ont toujours pas réglée en Israël.


Avec Majipoor, vous plongez dans un genre de fantasy. Pourquoi ce virage à 180 degrés ?

Parce que j’étais allé aussi loin que je le pouvais dans la SF. J’ai écrit Le livre des crânes, L’oreille interne, Né avec les morts en seulement deux ans. Et ces livres ne trouvèrent pas leur public américain. L’oreille interne est considéré aujourd’hui comme un classique de la SF mais il ne fut certainement pas reçu comme ça à l’époque. On demanda même « Est-ce de la science-fiction ? ». Alors j’ai arrêté d’écrire pendant quatre ans. Puis j’ai fini par me dire « Essayons quelque chose de vraiment différent. ». Le Château de Lord Valentin est comme mon Magical Mystery Tour (?).
Précision importante de Pierre-Paul Durastanti : L'allusion au Magical Mystery Tour des Beatles est diabolique. D'une part, les trois mots définissent à la perfection Le château de Lord Valentin -- il s'agit bel et bien d'un voyage (pour le protagoniste)/d'une tournée (pour le Coronal), il y a bel et bien un mystère (sur qui est qui) et de la magie (l'aspect, disons, science-fantasy du roman). Mais d'autre part, les Beatles essayaient eux aussi de faire du neuf, de casser leur image avec ce projet (voir https://en.wikipedia.org/wiki/Magical_Mystery_Tour_%28film%29 pour la présentation la plus complète du machin), comme Silverbob quand il a repris la plume... Ce type est décidément très brillant. ;)



Une dernière question. Vous avez écrit la très courte nouvelle Hanosz Prime s’en va sur terre qui commence comme un récit de l’âge d’or avec un bel aventurier spatial volant vers la Terre jusqu’à la fin où le lecteur comprend que les héros ont choisi leur apparence physique et qu’ils ne sont plus vraiment humains. Etes-vous sensible aux approches transhumanistes ?

C’était surtout un jeu. Nous ne savons pas comment sera l’an 2 milliards, nous ne savons même pas précisément comment sera l’année 2020. Alors j’ai inventé un genre de fantasy du futur. Vous avez peut-être vu le nouveau livre où il y a mon visage sur la couverture (Glissement vers le bleu, NdG), c’est une version allongée de cette histoire. J’aime écrire sur le futur très lointain mais je décline toute responsabilité sur ce qui arrivera. Je ne crois pas que ce que je décris arrivera. C'est juste amusant.

Un très grand merci, Mr Silverberg, pour avoir consacré un peu de votre temps aux lecteurs de Quoi de Neuf.

Bine sûr ça a été trop court, bien sûr j'avais dix fois plus de questions sous la main (combien qui ne lui aient pas été déjà posées cent fois ?), mais je redescends du quatrième étage de la Cité des Congrès de Nantes en me disant que j'ai vécu un moment exceptionnel. Et que je remercie infiniment ceux (ils se reconnaitront) qui l'ont rendu possible.
Comme Siméon, maintenant je peux mourir en paix.

mercredi 4 novembre 2015

Utopiales 2015 : Interview de Stéphane Przybylski

Stéphane Przybylski est l'auteur du Château des millions d'années, premier tome de la tétralogie des Origines et virevoltante autant que documentée histoire de nazis archéologues (Remember Mr Jones ?) mais pas seulement, loin de là. Dans très peu de jours sortira le tome 2 du cycle, sobrement intitulé Le marteau de Thor (chronique en cours ; on ne peut pas être en même temps aux retranscriptions d'itw et aux rédactions de chroniques, NdG). En attendant, il nous a gentiment accordé un entretien aux Utopiales. Voici donc quelques informations sur le cycle des Origines. Et pas d'inquiétude, nous avons fait très attention de ne pas spoiler.

Bonjour Stéphane, et merci d’accorder cette interview à Quoi de Neuf sur ma Pile. Commençons simple. Comment t’es venue l’envie d’écrire un livre ?

C’est une envie que j’ai depuis toujours. J’écris des histoires de SF depuis au moins le collège. J’avais une petite histoire qui trainait, qui existait dans ma tête et un peu sur le papier depuis mes 15 ans et un jour j’ai eu envie d’imaginer l’univers qui était autour. Ca a donné la tétralogie des Origines (ah ouais, c’est ce qui s’appelle changer d’échelle, NdG), une série de 4 romans dont le Château des millions d’années est le premier tome.


En regardant la couverture et en lisant le résumé du Château des millions d’années, c’est Indiana Jones qui vient immédiatement à l’esprit. Est-ce une parenté volontaire ? N’as-tu pas été effrayé d’offrir une référence évidente au lecteur ?

C’était bien sûr une volonté d’entrer dans le même sujet, le même univers, le même environnement, en l’occurrence ce Moyen-Orient où des fouilles archéologiques sont menées par des SS. Mais je voulais prendre le contrepied de la vision américaine, c'est-à-dire de ce point de vue dans lequel les nazis sont toujours caricaturés, peut-être pour les rendre moins effrayants qu’ils n’étaient en réalité. J’avais envie de voir ça du point de vue des Allemands. C’est ce que j’essaie de faire, en commençant par le personnage principal Friedriech Saxhaüser, un agent secret SS qui opère en Irak, en août 1939.

N’as-tu pas craint que le choix de personnages principaux nazis pose problème au lectorat ?

Etant lorrain, j’ai beaucoup de contacts avec des Allemands, et travailler dans le domaine de l’Histoire militaire m’apporte de nombreux autres contacts similaires. Donc, au départ, dans la préparation du sujet, je me suis efforcé d’éviter certains poncifs, certains raccourcis, pour essayer de présenter une image aussi fidèle que possible de l’environnement de ces personnes, brosser des tableaux aussi précis que possible de la psychologie des personnages, pour expliquer comment ils pouvaient, à un moment donné, être fascinés par le régime nazi, y adhérer ou s’en éloigner selon les cas de figures, pour montrer que rien n’est strictement noir ou blanc en ce qui concerne cette époque et que les choix effectués furent plus complexes qu’il n’y paraît.

Tes nazis, y compris des très proches d’Hitler comme Saxhaüser, doutent beaucoup dans ton roman. As-tu croisé, au fil de tes recherches historiques, des personnes qui se trouvèrent dans la même situation ?

Oui, bien sûr. Il y en a même qui, du point de vue de leurs doutes réels, ne les ont jamais exprimés, ni du temps du nazisme car ils auraient alors risqué de graves problèmes, mais pas plus après car on aurait alors risqué de remettre en cause leur patriotisme. C’est un des grands sujets du livre, un de ses grands aspects historiques. On a affaire à des militaires, des policiers, des scientifiques, des gens donc qui sont censés œuvrer pour leur pays mais qui doutent en agissent en sous-main.
J’ai envie de donner l’exemple de Werner Heisenberg, le plus marquant à mon avis. Heisenberg était le patron de la physique nucléaire allemande, sans doute un des savants de l’époque qui était le plus en pointe sur toutes les questions liées à l’atome et au développement éventuel d’une arme atomique. Il est aujourd’hui évident qu’Heisenberg a sciemment ralenti la marche de la recherche en Allemagne pendant la Seconde Guerre Mondiale pour éviter de donner à Hitler une arme atomique. Un tournant s’opère en 1942 lorsqu’il explique au patron des programmes de développement militaire, Albert Speer, qu’il ne serait pas possible de fabriquer une arme atomique, ou du moins que ce serait très long et très couteux. Ce demi-mensonge a suffit à dissuader les nazis d’aller résolument dans cette direction. Coté américain, les scientifiques n’eurent pas les mêmes scrupules car ils craignaient qu’Heisenberg ne les dépassent en terme de développement.
Donc les gens de l’époque, effectivement, doutaient, il y en avait qui doutaient énormément même. Et pour ce qui concerne Saxhaüser, je dirais que le personnage est un tout petit peu plus complexe que ça encore.

J’ai beaucoup aimé, dans le livre, la galerie de portraits. Parmi ces nazis, il y a des fanatiques, des opportunistes, des brutes, pas les clones habituels. C’est réaliste car non monolithique. Une question : penses-tu intégrer par la suite le personnage de Kersten, médecin d’Himmler qui sauva beaucoup de juifs ?

Je ne vais pas aller dans une direction qui impliquerait Kersten. Il y aura des éléments qui toucheront à l’Holocauste dans le tome 3, mais ce sera pour apporter des précisions historiques, donc en utilisant des personnages qui seront dans ce qu’était le mainstream de l’époque et non ces personnages, minoritaires, qui s’en écartèrent.

Je trouve que le roman est une bonne autant que digeste histoire de la montée du nazisme (appel aux profs d’HG, faites-le lire, NdG). Peux-tu nous expliquer comment tu as fais tes recherches ?

J’ai fait mes recherches dans des livres, pas en archives. Maintenant, alors qu’écrivant le 3 j’arrive à la période de la Guerre Froide, je dois réorienter mes recherches vers les documents d’archives, les documents non publiés. Mais pour ce qui est de la période nazie, j’ai essayé d’utiliser les meilleurs et plus récents documents sur le sujet, que ce soient les biographies des personnages principaux – par exemple la biographie d’Hitler par Ian Kershaw - ou des points spécifiques sur l’Anhenerbe, les services secrets américains, ou les programmes nucléaires des puissances en guerre.
J’ai voulu aussi recouper toujours les informations car on s’aperçoit que, pour ces personnages complexes dont j’ai essayé de faire ressortir la complexité, au fil du temps l’image qu’en ont les historiens évolue. La manière dont on perçoit par exemple l’Amiral Canaris, chef des services secrets de l’armée allemande, change aujourd’hui. Après avoir été présenté comme un résistant occulte au régime, il est considéré comme un collaborateur zélé. Je pense qu’encore une fois, la vérité n’est ni toute blanche ni toute noire, à fortiori quand il s’agit des hommes des services secrets.

Le roman contient beaucoup de flashbacks et flashforwards. Pourquoi cette construction ?

Le but est sans cesse d’expliquer le comportement des personnages, de montrer comment ce qu’ils font dans le présent trouve ses racines dans leur passé. Quand au flashforward, ils servent à donner aux lecteurs quelques horizons d’attente, quelques indices sur ce qui est à venir, car la Tétralogie, je l’ai, elle est déjà écrite dans ma tête et je sais vers quoi tout ceci va aller.


Si on dit quelques mots du tome 2, Le marteau de Thor, sans spoiler, il semblerait qu’une troisième force entre en jeu, troisième force liée aux USA même si tout n’est pas encore parfaitement clair. Alors j’ai envie de te demander si tout, partout, et toujours est la faute des USA ?

Justement, non. La base de mon travail, en appelant ça Origines, c’était de dire que les Américains n’étaient pas à l’origine d’une éventuelle rencontre du troisième type. Tout n’a pas commencé à Rosswell. Le livre laisse comprendre que les Américains ont sans doute pris le train en marche. Et si, dans une autre direction, on s’intéresse aux programmes nucléaires, autre thématique importante de la Tétralogie, ces programmes ont été conduits par des Européens. En 1939, les Américains n’ont que de l’argent. Ils en ont énormément, depuis la Première Guerre mondiale, mais ils n’ont que de l’argent.
Je travaille beaucoup sur le volet économique du Troisième Reich, et il faut savoir que, par exemple, DuPont de Nemours était tributaire de firmes comme IGFarben. C’était plus les grandes firmes chimiques allemandes qui mettaient des billes dans les investissements de DuPont de Nemours aux USA que l’inverse. Donc il y avait une relation d’interdépendance entre ces deux pays quand le conflit à éclaté qui explique en  partie pourquoi l’Amérique a attendu 41 pour entrer en guerre contre l’Allemagne. Certains Américains craignaient qu’on bombarde des usines en Allemagne avec lesquelles ils auraient partie liée. Je voulais donc montrer la complexité de la position américaine. D’autant qu’une partie de l’intelligentsia US partageait la vision d’une partie de l’intelligentsia européenne qui pensait qu’Hitler était un rempart efficace contre Staline et le communisme. Et que la nazisme, au moins, permettait de continuer à faire du business.
Donc, dans le roman, les Américains n’ont pas encore choisi leur camp, et la Tétralogie va montrer comment ils vont venir sur les plates bandes des Anglais notamment et progressivement prendre cette place qu’ils ont aujourd’hui, une dans laquelle ils jouent les premiers rôles.

Une chose m’a étonné. Tes romans sont plein de flashbacks qui expliquent l’origine des choses et tu évoques l’action T4 sans flashback préalable. Pourquoi ?

Alors, sans spoiler et dire pourquoi on parle de l’action T4 - c’est à dire l’euthanasie des malades mentaux exécutée par le Troisième Reich, qui commence en même temps que la Campagne de Pologne c’est à dire en septembre 39 - l’idée c’était que la scène devait tomber comme un couperet. Donc elle devait arriver de manière inattendue, de l’intérieur, brutalement, sans préparation.

L’heure tourne (Stéphane doit aller signer, NdG). Plus que deux questions donc, hélas. Tu cites à un moment donné Le mythe du XXème siècle de Rosenberg. Crois-tu que beaucoup de lecteurs vont capter la référence ? (Et oui, même en itw, Gromovar est un connard élitiste) ?

Non mais c’est pas grave. Ca sert aussi à montrer au lecteur que des gens écrivaient des best-sellers sur des choses qui sont éminemment condamnables. Quand on voit la polémique récente lancée par JL Mélenchon sur l’éventuelle republication de Mein Kampf, on est en plein dedans. Il faut savoir que des livres abjects ont été écrits, qu’ils circulent aujourd’hui et qu’on peut se les procurer très facilement. Pour moi, le meilleur moyen de les combattre, c’est de les mettre  à la disposition du plus grand nombre pour que chacun puisse les voir. Mein Kampf, je m’en suis servi pour mes recherches, je suis de ceux qui pensent que c’est complètement imbuvable. Ce n’est pas seulement abject, c’est aussi du grand n’importe quoi dans le domaine de la volonté de démonstration, c’est lourd, c’est mal écrit, ça n’a aucune valeur. Autant le montrer à tout le monde et que les gens se rendent compte, parce que les autres, ceux qui adhérent vraiment, eux trouveront toujours un moyen de se le procurer. D’autant qu’il y aura avec un appareil critique si la réédition se fait effectivement.

Dernière question. Deux tomes, deux femmes fortes. C’est volontaire ? Par construction ?

Oui. Absolument. C’est aussi un clin d’œil à l’univers de l’espionnage. Ce sont des sortes de James Bond girls, c’est à dire des jolie filles qui sont aussi des personnages forts à une époque où le monde est masculin à 100%. Après, il faut aussi les rendre crédibles dans ce contexte. Comment imaginer une guerrière à cette époque ? Dans le Marteau de Thor, j’essaie d’en imaginer la version la plus plausible possible. Pour l'héroïne du tome 1, c’est la parcours d’une femme qui souhaite réussir, se faire une place dans un univers masculin. Et il y en aura d’autres bien sûr dans les tomes suivants. C’est volontaire.

Merci beaucoup pour ton temps et à une prochaine fois.