samedi 31 octobre 2015

Je suis ton ombre : Prix Planète-SF des blogueurs 2015

Oï ! Oï ! Bastards. Stop sniffin' glue and listen to this one !
Morgane Caussarieu got the Planète-SF blogger's Award (aka Prix Planète-SF des blogueurs) today, in Nantes' Utopiales

Aujourd'hui 31 octobre, jour d'Halloween, a été remis le trophée du Prix Planète-SF des blogueurs 2015 à Morgane Caussarieu pour Je suis ton ombre, son magistral roman de vampire.
La cérémonie s’est déroulée au Bar de Mme Spock, aux Utopiales, à Nantes. Le festival, épicentre pour quelques jours de tout ce que le monde compte d’activité dans l’Imaginaire, est en effet le lieu idéal pour cette rencontre annuelle entre lecteurs passionnés et auteurs qui ne le sont pas moins.

Cette année, étaient nominés les ouvrages suivants :

Je suis ton ombre de Morgane Caussarieu
L'océan au bout du chemin de Neil Gaiman
La ménagerie du papier de Ken Liu
Le cercle de Farthing de Jo Walton

Et le vainqueur est :

Morgane Caussarieu, pour l’impressionnant Je suis ton ombre


Elle rejoint donc, au panthéon du Planète-SF :

L.L. Kloetzer, prix 2011 pour Cleer 
Paolo Bacigalupi, prix 2012 pour La fille automate 
Ian McDonald, prix 2013 pour La maison des derviches
Jean-Philippe Jaworski, prix 2014 pour Même pas mort.

Praise to Morgane, to Charlotte Volper who believed in her, and to Mnémos Editions who published her.

mardi 27 octobre 2015

RIP Yal

Yal Ayerdhal est parti aujourd'hui pour ces étoiles qu'il aimait tant, à 56 ans seulement. C'est trop tôt pour quiconque, plus encore pour quelqu’un d'aussi aimable, ouvert, charmant et rieur. Il nous manquera beaucoup.
Farewell, Yal, and rest in peace !

dimanche 25 octobre 2015

Retour de chronique : Tolkien et la Grande Guerre - John Garth

Retour de chronique du Bifrost 76
"Tolkien et la Grande Guerre", le récent ouvrage critique magistral de John Garth sur ces années de formation de Tolkien qui furent concomitantes à la Grande Guerre, est doté d’un titre un peu trompeur. En effet, si Tolkien en est le personnage central, il est surtout l’une des parties du TCBS (Tea Club, Barrovian Society), la « confrérie » qui structura ses jeunes années. Quant à la guerre, Tolkien y passa finalement peu de temps, même si elle contraignit longtemps son existence ; de fait, elle n’arrive pour lui qu’à peu près au milieu du livre.

Garth présente la genèse de la mythologie de Tolkien, entamée avant le début du conflit, et son évolution dans les années capitales de la guerre et de l’immédiat après. Il le fait au fil d’un récit biographique chronologique dans lequel vie et œuvre se mêlent, approche plus déroutante que si elle avait été thématique. La quantité de détails fait de l’ouvrage une somme d’informations de grande valeur, elle rend aussi la lecture ardue tant est dense le savoir accumulé. Aucune ligne n’est anecdotique dans le livre. Tout compte.

Avant la Guerre, Tolkien, orphelin et étudiant à Oxford, fonde la TCBS avec ses amis Christopher Wiseman (son « Grand Frère Jumeau ») et Rob Gilson. Geoffrey Smith les rejoint vite, puis quelques autres finalement exclus pour excès d’ironie. En effet, le projet du TCBS est d’atteindre à la grandeur, de ramener par l’art la Beauté dans le monde. Rien de moins. Ce projet et sa réalisation concrète occuperont sans cesse les pensées et la correspondance ininterrompue du quatuor durant les premières années de leur vie intellectuelle. La part de Tolkien fut la création d’un mythe.

Avant la Guerre, Tolkien abandonne ses études classiques pour se consacrer à sa passion, les langues anglo-saxonnes d’origine germanique, puis le finnois. Il se donne une culture résolument nordique, tournant le dos aux mythes et récits antiques classiques. Pratiquant la philologie comme une science doublée d’un art, Tolkien commence l’invention du qenya (cette langue elfique qu’aurait entendue les primitifs  européens préchrétiens et à laquelle ils auraient fait des emprunts), puis, utilisant à rebours les règles de déformation philologique, celle de l’eldarin ancien qui en serait la source perdue. Du lexique, pour le faire vivre, Tolkien tire progressivement une géographie et une mythologie qui se construisent au fil des poèmes et récits. Le projet de Tolkien s’inscrit dans une filiation romantique, mais il retourne vers un passé antédiluvien imaginé, qui aurait pu être. Ce projet, toujours en chantier, sera celui de toute sa vie.

Et la guerre dans tout ça ? En Angleterre, en 14, pas de conscription. Les soldats anglais seront donc des volontaires. Tolkien, en voie d’épouser celle qui sera l’amour de sa vie et contraint par sa situation personnelle à terminer ses études afin de briguer un poste universitaire, sera le dernier des quatre TCBS à s’engager. Après une formation assez longue, il est envoyé en France le 6 juin 1916. Juste à temps pour être au cœur de la très meurtrière bataille de la Somme comme officier de transmission. Toujours au front mais jamais dans le no man’s land, sa vie sera celle de tous ces intellectuels soldats décrite par Nicolas Mariot dans Tous unis dans la tranchée ? Il y découvrira, avec l’ennui et l’inconfort, les manifestations évidentes de ce qu’il y a de meilleur et de pire dans l’humanité, des deux cotés du front. Il y ressentira de l’admiration pour ces hommes du peuple, simples, qu’il n’avait jamais côtoyés et qui font leur devoir avec abnégation. Ils inspireront le personnage de Sam Gamegie. Le 8 novembre, atteint de la fièvre des tranchées, il est rapatrié en Angleterre. D’hôpitaux en camps d’entrainement, de permissions en service réduit, il ne sera finalement démobilisé qu’après la fin des hostilités. Il entamera alors sa carrière universitaire. Ses ouvrage les plus connus ne viendront que plus tard, son ami CS Lewis l’ayant incité à rechercher la publication.

Mais le monde dans lequel était revenu Tolkien avait profondément changé. Gilson, Smith, et nombre d’autres amis étaient tombés, et le peuple d’Oxford avait payé un lourd tribut au conflit. Le machinisme et la modernité, que Tolkien n’aimaient pas car, comme l’écrivait Max Weber, ils désenchantaient le monde, avaient trouvé leur point culminant dans cette guerre qui fut la première à opposer des hommes à des machines, au détriment des premiers. La fin de la faerie était définitivement consommée ; La chute de Gondolin, écrit à cette période, illustre la perte de l’âge d’or et annonce les terreurs à venir. Nombre de ses écrits suivants auront une trame crépusculaire, le regret d’une fin. Qu’on pense aux Havres Gris.

De la guerre, Tolkien retiendra l’horreur bestiale, mais il voudra garder l’héroïsme de l’effort, même désespéré. On peut être un héros vaincu. La Grande Guerre en compta beaucoup. Ses histoires aussi. Quelques scènes furent peut-être inspirés des champs de mort de la Somme, mais Tolkien rejettera toujours l’idée d’une transposition symbolique de son expérience combattante. Reste le sentiment d’une lutte frontale entre le Bien et le Mal qui parcourt toute son œuvre, une lutte qui oppose le meilleur et le pire de ce que nous sommes.

Tolkien et la Grande Guerre, John Garth

Retour de chronique : Trois - Sarah Lotz

Retour de chronique du Bifrost 76
Jeudi 12 janvier 2012. « Jeudi noir ». Quatre avions de ligne s’écrasent aux quatre coins du monde. Trois enfants, miraculés, survivent ; seul le crash sud-africain n’a pas livré de survivant. Immédiatement, ceux que la presse nomme « Les Trois » deviennent le centre de l’attention médiatique ; morts, miracle, enfants, autant d’aliments de choix pour une sensiblerie mondiale que les entreprises de presse n’oublient jamais de nourrir. Mais un message sonore, laissé par une passagère juste avant sa mort sur son téléphone, provoque le trouble. « Les Trois » seraient-ils quatre ? Seraient-ils les quatre cavaliers de l’Apocalypse ? Des cobayes contrôlés par des aliens ? Autre chose encore ? Ou juste trois (ou quatre) enfants à qui le monde fait payer leur chance ? La vérité se dérobe alors que les fondamentalistes se déchainent.

Construit sur le modèle de World War Z ou de Carrie, le "Trois" de Sarah Lotz arrive en France au Fleuve Noir. Et il n’est pas à la hauteur de sa flatteuse réputation.

Commençons par ce qui est positif.

Lotz décrit plutôt bien, dans les limites d’un roman, les milieux fondamentalistes chrétiens américains. De ce point de vue, sans être un essai, "Trois" vulgarise en invitant ses lecteurs à une plongée dans un monde hallucinant.

Lotz crée aussi un mystère dont le lecteur veut connaître le fin mot. D’où une curiosité excitée qui fait du livre un page turner, ce qu’on peut trouver agréable. Même si c’est basé sur ces grosses ficelles de thriller dont la connaissance n’affaiblit pas l’efficacité.

Mais malheureusement, le négatif prédomine.

Tout d’abord, la construction du type « rapport subséquent aux évènements, basé sur des témoignages », à la World War Z donc, commence à faire un peu trop gimmick ces temps-ci.

De plus, problème de style ou de traduction je l’ignore, l’écriture, au moins au début n’est guère fameuse. Lotz cherche un style oral qu’elle ne trouve pas car elle n’ose pas jeter la grammaire aux orties. Les niveaux de langage changent régulièrement ce qui fait très artificiel (de fait les deux meilleurs passages sont, au début et à la fin, ceux qui sont à la troisième personne). De même, l’utilisation de termes imprécis ou génériques donne parfois une impression d’écriture inachevée. Etonnamment ça s’améliore après la première intervention des deux geeks japonais. Oubli de relecture ?

Sur le plan narratif, le roman est d’abord trop américain. Les fondamentalistes de la Bible Belt, les questions du Ravissement et de l’Apocalypse, autant de thématiques situées qui trouveront peut-être moins d’écho en France. Il est aussi trop dilué par la multiplication de points de vue trop brefs ou la présence de quelques chapitres à l’utilité douteuse ; et je ne parle pas de la recherche du quatrième enfant, que Lotz traite par dessus la jambe comme si, connaissant la réponse, cette question ne l’intéressait pas. Cerise sur le gâteau, Lotz multiplie les pistes et les genres au point qu’aucun ne peut être exploré à fond en dépit des 528 pages, et alterne focus proche et focus éloigné, scindant artificiellement son récit entre les chapitres « Survivants» et les chapitres « Complot » . Qu’est donc "Trois" alors ? Roman fantastique, conspirationniste, géopolitique ? Difficile à dire. Une chose est sûre : qui trop embrasse mal étreint.

Tentant d’incarner les évènements dans des personnages proches de l’affaire mais loin des lieux de pouvoir, « au ras du sol » donc, Lotz échoue à les faire apprécier par manque de biographie ou de personnalité riche. Les personnages sont trop génériques pour qu’un traitement qui se veut au plus proche d’eux fonctionne. Même les enfants, c’est un comble, ne montrent pas assez pour créer un malaise et une véritable interrogation sur leur nature - c’est, de façon surprenante, la femme neurasthénique du pasteur qui s’en sort le mieux, en montrant une humanité que les autres personnages peinent à affirmer.

Finalement, on ne vibre avec aucun, on se désintéresse assez rapidement d’enjeux qui paraissent absurdes au point que même Lotz ne les défend pas vraiment, et seule une curiosité coupable pousse à tourner les pages pour connaître un fin mot qui n’en est en fait pas un.

"Trois" est un roman qui a plu au grand public car il lui est destiné. Mystère aéronautique, « petites victimes », théorie du complot, turpitudes (notamment sexuelles) des puissants, otakus japonais, même la maladie d’Alzheimer est convoquée afin que rien de ce qui concerne le commun des mortels hic et nunc ne soit absent. Le roman entre en résonnance avec bien des thématiques contemporaines, malheureusement les plus immédiatement accessibles et pas les plus pertinentes. Le type même du roman qui donne à son lecteur l’impression de découvrir des choses alors qu’on ne fait que lui mettre sous les yeux des choses qu’il pense ou sait déjà. Le frisson du risque sans sa réalité.
Les lecteurs peuvent passer leur chemin.

Trois, Sarah Lotz

Retour de chronique : Les racines du mal - Ian Tregillis

Retour de chronique du Bifrost 76
La Seconde Guerre mondiale, on connaît. Mais on ne connaissait pas celle de Ian Tregillis. "Les racines du mal", roman d’histoire parallèle/secrète/uchronique - difficile de classer - nous invite à la découvrir.

Espagne, Années 30. Guerre Civile. Le capitaine Raybould Marsh, espion britannique en mission d’exfiltration d’un transfuge nazi, est le témoin d’évènements extraordinaires. L’impossible ayant été observé, l’improbable vérité se fait jour et les services britanniques, dirigés par le mentor de Marsh, doivent se rendre à l’évidence : les nazis ont développé un groupe de super-hommes – übermenschen – dotés de super pouvoirs. Confrontées à la menace d’un groupe d’autant plus inquiétant qu’il est mystérieux et aux revers militaires qui annoncent une invasion possible de l’ile, les autorités britanniques décident de retrouver et de mobiliser les sorciers cachés du royaume pour protéger Albion. La lutte sera longue, âpre, d’autant plus cruelle que les entités invoquées par les sorciers pour les servir, les énochéens Eidolons, exigent leur dû de sang anglais.

Surhommes contre sorciers, l’idée peut paraître étrange. Mais pourquoi pas ? C’est après tout l’approche de l’univers partagé Wild Cards que chapeaute GRRM, le GRRM qui est un ami de Tregillis et qui dit du bien de lui sur la couverture.

Mais ici, la réalisation est loin d’être à la hauteur. En dépit d’une action rapide qui peut capter l’attention du lecteur, les défauts du roman sont vraiment trop nombreux. D’abord, quelques personnages principaux un peu développés cachent des secondaires qui ne sont que de fond tant ils ne dépassent pas le stade de silhouettes. Les principaux sautent de scène en scène sur plusieurs années, n’interagissant que lorsque nécessaire avec le monde ou les personnages de complément, ce qui donne des évolutions biographiques abruptes et une impression de décousu.

Ensuite, une inconsistance historique marquée tant par l’absence de point de divergence clair que par le flou absolu dans lequel se développe l’histoire. Pourquoi la guerre ? Où ? Comment ? Rien n’existe ou presque hors du champ de vison des personnages. La guerre est un décor, pas plus utile au récit que les dojos de Mortal Kombat. La manière désinvolte dont Tregillis utilise les noms et les grades de l’époque signifie bien que ce n’est guère important pour lui. On n’attendait pas Les Bienveillantes mais un peu de rigueur n’aurait pas nui. Rien de cet ordre ici, on a le sentiment que, pour Tregillis, toute cette affaire de guerre mondiale est bien compliquée et finalement peu nécessaire à la progression de l’intrigue. Ce que propose Les racines du mal, c’est un histoire divergente pour incultes historiques, calibrée peut-être pour le goût de certains américains qui trouvent que le monde, décidément, c’est bien loin d’ici.

S’y ajoute une approche Young Adult, au mieux, avec ce qu’elle a d’exaspérant. La forme allie bonne humeur et humour bas de gamme (ça s’arrange un peu dans la deuxième moitié), expressions et vocabulaire à la Club des Cinq, et toute la bonhommie mièvre du genre. Dans le fond, les stations du calvaire sont parcourues. Coup de foudre, mariage (modeste), bébé (merveilleux), mort du bébé, rivalité amoureuse à bas bruit amortie par de nobles sentiments, rien ne manque, illustré de dialogues consternants.

Last but not least, ce n’est pas pour l’écriture qu’il faut lire le roman. Le style de Tregillis est quelconque, handicapé régulièrement, qui plus est, par l’option d’un lexique bonhomme. Une traduction guère inspirée achève d’enfoncer le texte.

Premier d’une trilogie, "Les racines du mal" se termine alors que les Soviétiques sont entrés dans le jeu et que l’issue du conflit est toujours incertaine. Je ne suis pas convaincu qu’il soit nécessaire de s’enquérir de la suite.

Les racines du mal, Ian Tregillis

samedi 24 octobre 2015

C'est ainsi que les hommes vivent - Pierre Pelot

"C'est ainsi que les hommes vivent" est le grand œuvre de Pierre Pelot. Il n'est pas SFFF alors que fait-il ici ? D'abord il est d'une immense qualité. Ensuite, le monde qu'il y décrit nous est aussi étranger qu'une lointaine planète ou un monde imaginaire.

"C'est ainsi que les hommes vivent" c'est aussi l'Everest. 1179 pages à grimper. C'est long, c'est dur, mais qu'est ce que c'est bon, pour peu qu'on ne meure pas en route.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 81, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout (et qu'il exagère un peu les croisements) :

À l'automne 1999, Lazare Grosdemange, journaliste et grand voyageur, revient dans les Vosges sur les lieux de son enfance. Un accident lui fait perdre la mémoire dans des circonstances troublantes qu'il cherche de toutes ses forces à éclaircir. Son enquête le conduit sur une piste liée au passé de la région, une piste que quelques coureurs de trésors semblent déjà connaître.
Au début du XVIIe siècle, dans cette partie des Vosges, Dolat, fils d'une paysanne brûlée pour sorcellerie, découvre la vérité sur sa naissance : il a été recueilli par les religieuses de Remiremont et adopté par une demoiselle de haut lignage. Éloigné de l'abbaye, il se retrouve impliqué avec Apolline, sa « marraine » devenue sa maîtresse, dans les intrigues qui secouent le duché de Lorraine. Le couple s'enfuit vers la Bourgogne voisine, par la montagne où ne vivent que des « forestaux », charbonniers et « myneurs », en marge du monde. La guerre de Trente Ans qui dévaste la Lorraine atteint bientôt ces régions sauvages et sépare les deux amants. Par des voies secrètes et souterraines, la quête de Lazare Grosdemange va croiser au-delà des siècles les aventures de Dolat, « fils du diable ».

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

Pourquoi chroniquer les mauvais livres ?

Profites-en lecteur, une chro sur l'art du blogging, tu n'en verras qu'une par décennie ici.

Dans la communauté des blogueurs une question revient souvent : Faut-il chroniquer les mauvais livres (et donc leur écrire une chronique négative) ou ne chroniquer que ce qu'on a aimé comme on conseillerait un bon livre à un ami ?

Je ne parlerai pas ici des exercices d'admiration qu'on voit souvent dans lesquels, après avoir abondamment remercié l’auteur, l'éditeur, et ses parents, un blogueur, si embedded dans le milieu qu'on peut le qualifier d'encarté, explique à quel point le livre qu'on lui a offert est l'un des meilleurs qu'il ait jamais lus avant de recueillir les commentaires énamourés de son following. Ce qu'on peut en penser ne nécessite aucun développement, il y a beaucoup de blogueuses mode dans l'âme dans le petit monde des blogs littéraires.
Non je voudrais ne m’intéresser qu'à la question sus-citée.

Trois grandes approches, conscientes la plupart du temps :
  • Ne pas chroniquer ce qu'on n'a pas aimé.
  • Chroniquer tout et utiliser moult périphrases pour faire sentir que oui le livre est bon mais non pas tant que ça
  • Dire que le livre n'est pas bon et que le choix rationnel est de s'abstenir de l'acheter et de le lire.

La troisième méthode a ma préférence. Je l’opposerai à la première.
On peut comprendre la seconde mais elle a un inconvénient majeur : pour comprendre les mises en garde cryptées, il faut avoir l'habitude de lire des blogs ce qui réserve les bons conseils aux happy few.

Revenons à la première donc à l'aide de deux exemples récents et personnels (et épargnons-nous tout de suite la tarte à la crème de la subjectivité. Evidemment qu'une chronique est subjective donc contingente, néanmoins il y a un minimum de consensus sur ce que sont un bon et un mauvais livre, on doit donc pouvoir utiliser ce minimum de consensus pour se guider).

J'ai lu récemment Binti de Nnedi Okorafor (dont j'avais par ailleurs bien aimé le premier roman Who fears death) et J'ai tué François-Ferdinand de Le Galli et Héloret. Ces deux ouvrage sont de piètre qualité. Les lire m'a couté de l'argent et du temps. Argent et temps qui auraient été mieux utilisés à la lecture d'autre ouvrages de meilleure qualité. Certains lecteurs sont peut-être immortels, moi non ; mon temps est limité donc précieux. Si on m'avait prévenu de manière argumentée, j'aurais évité ces lectures comme j'en évite beaucoup (un nombre incalculable, de fait). J'aurais aimé qu'un blogueur ou un journaliste me prévienne. Nul ne l'a fait (c'est même pire en fait, Okorafor étant devenu une star elle a une presse dithyrambique, et François-Ferdinand est très bien chroniqué sur certains sites massifs de BD dont on peut douter de l'objectivité quand on compare leur chronique à la réalité de l'album).

Voila pourquoi je chronique négatif quand nécessaire. Pour prévenir les gens qui passent sur mon blog et leur conseiller de ne pas perdre leur temps avec ce qui n'en vaut pas la peine. Je ne laisserais pas un ami acheter un livre que je sais mauvais. J'ai le même souci pour tous ceux qui ont l'amabilité de passer sur mon blog. Si l'édition était une preuve suffisante de qualité, ça se saurait, et il n'y aurait pas besoin de critiques, les éditeurs en tiendraient lieu.

vendredi 23 octobre 2015

Le 31 octobre on saura enfin qui a gagné le Prix Planète-SF 2015

Keep calm and join Planète-SF
Le 31 octobre 2015, pour beaucoup, c'est Halloween.

Pour d'autres, mieux informés ou plus inquiets, c'est le jour où l'astéroïde TB145 nous frôlera (et nous percutera s'il rate son créneau).

Mais pour le monde de la SFFF, le 31 octobre 2015 c'est le jour où chacun saura enfin qui est le lauréat du Prix Planète-SF des blogueurs 2015.

La remise du trophée aura lieu à partir de 11 heures au Bar de Mme Spock, en plein cœur des Utopiales.
Le jury PSF vous y attend nombreux.

Rappelons que les nominés sont :

jeudi 22 octobre 2015

J'ai tué François-Ferdinand : Au secours !

Le 28 juin 1914, un jeune exalté serbe, Gavrilo Princip, assassine l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône d’Autriche-Hongrie. Son geste est la goutte d’eau qui fait déborder le vase bien plein des nationalismes et des alliances européennes. D’ultimatums en négociations fallacieuses il conduira au déclenchement de la Grande Guerre. La poudre était certes déjà là et Princip, un rien-du-tout, n’y était pour rien, mais le jeune serbe restera néanmoins pour l’éternité celui qui alluma la mèche.

"J’ai tué François-Ferdinand" est censé montrer en 56 pages de BD l’enchainement des évènements qui conduisirent à l’assassinat du l’archiduc et de sa morganatique épouse (ça joue un rôle dans l’affaire, qu’évidemment on ne voit pas dans ce très mauvais quoique joli album) lors de leur visite officielle à Sarajevo. Et bien c’est raté, complètement raté.

La seule chose que fait bien l’album, c’est montrer le cheminement physique de Princip vers l’attentat, une sorte de road-movie bosniaque sous les frondaisons, durant lequel on voit bien que tout un réseau s’est mobilisé pour acheminer les apprentis terroristes.

Tout le reste est défaillant. On ne voit pas qui est François-Ferdinand, quel est le statut de sa femme, pourquoi la date de Kosovo Polje (revenue dans la verbalisation des névrosés serbes il y a peu d’années) est si importante, on ne comprend pas quelle est l’organisation politique de l’empire, ni quelles sont les revendications précises des uns et des autres. On ne voit pas vraiment quel est le rôle joué par la Main Noire (dont l'autre nom : L'Union ou la Mort devient dans la BD Union ou la Mort ce qui sonne très mal en plus d'être erroné), ni comment les défauts de sécurité ou d’organisation de la visite aussi bien avant qu'après l’attentat facilitèrent la mise à mort du prince. On ne s’attache jamais à des personnages qui ne sont absolument pas développés, marionnettes condamnées à jouer un rôle qu’elles n’auraient pas écrit ; c’est à un tel point que des personnages apparaissent vers la fin sans qu’on les aient vu arriver, que Danilo Ilic, l’un des principaux protagonistes de l’affaire et celui par qui tout sera dévoilé, apparaît à un moment comme tombé du ciel, etc… En revanche on passe du temps à décrire des rencontres sans conséquence ou à faire de l’humour bidon sur l’un des personnages, Nedeljko Čabrinović, surnommé ad nauseam Kreten.

Abrégeons : quelqu’un qui comme moi connait bien le sujet n’apprendra rien et sera passablement énervé de voir à quel point il a été survolé, quelqu’un qui n’y connait rien n’y comprendra vraisemblablement pas grand chose. Sinon, c’est joliment dessiné.

J’ai tué François-Ferdinand, Le Galli, Héloret

mercredi 21 octobre 2015

Le Maître d'armes : La Bible vulgaire de Dorison

Xavier “Troisième Testament” Dorison revient avec un album one-shot où la religion est de nouveau au cœur du récit. La religion mais pas seulement. Voyons donc ce qu’il en est de ce "Maître d’armes".

France, 1531. Les guerres de religion qui déchireront Catholiques et Protestants durant de longues et cruelles décennies n’ont pas commencé mais les tensions sont déjà vives entre les deux camps. Persécutions, mises à l’index, condamnations et intimidations se multiplient, et, hors même des voies institutionnelles, il n’est pas rare qu’un coquin quelconque prenne sur lui d’occire un malheureux soupçonné d’être de l’autre camp.

L’histoire commence par un duel dans la neige. Hans Stalhoffer (presque le vrai Hans Talhoffer), maître d’armes du roi François Ier, remet comme chaque année sa charge en jeu. Cette année, son challenger est le comte de Maleztraza. Ambitieux et roué, Maleztraza utilise une rapière en combat, une arme que Stalhoffer considère comme déloyale et indigne, l’arme des combattants sans honneur. A l’issue d’un combat où chacun des deux blesse son adversaire, Stalhoffer rend sa charge et se retire. Les temps changent. Maleztraza devient le nouveau maître d’armes.

Quatre ans plus tard, Gauvin, ancien chirurgien du roi et ami de Stalhoffer, lui demande de l’aide pour faire passer une Bible traduite en langue vulgaire en Suisse afin qu’elle y soit imprimée. Peu désireux de s’impliquer dans le conflit religieux, Stalhoffer se laissera convaincre et aidera, au péril de sa vie, Gauvin et son disciple à accomplir leur mission.

C’est un excellent album que livrent ici Dorison et son compère Parnotte. L’histoire est poignante, pleine de bruit, de fureur, de rebondissements. Elle met en scène un guerrier vieillissant, un intellectuel en quête d’un monde meilleur, un jeune idéaliste prêt à mourir pour sa cause, opposés à un arriviste, un salopard, et une flopée de soudards sans foi ni loi hormis celle du mieux armé. Elle révolte, exalte, réjouit et attriste, à tour de rôle. On y voit la folie d’une guerre civile en gestation (qui culminera dans l’effroyable Guerre de Trente Ans). On y est témoin de la morgue du clergé catholique qui ne veut ni perdre ses privilèges ni soumettre les textes du dogme au libre examen par la traduction et la dissémination de ceux-ci. On assiste, hélas, à la barbarie paisible des seigneurs locaux, guère plus que des chefs de bande oints d’une légitimité qui doit tout à l’ordre social dominant. On parcourt un monde dans laquelle la vie humaine ne vaut rien, tellement rien que quiconque peut techniquement prendre une vie n’a aucune incitation morale ou juridique à ne pas le faire. Tous les hommes meurent, c’est entendu, mais se faire occire, c’est, en ces temps, si banal que c’en devient presque normal. Et que dire des buchers, familiers au point qu’on s’y réchauffe les doigts sans en faire toute une histoire.

Par delà le contexte situé, "Le Maître d’armes" c’est l’éternelle querelle des anciens et des modernes. Catholiques contre protestants bien sûr, mais aussi épée contre rapière, chevalerie contre armée de masse, effort d’une vie et dédication contre apprentissage rapide et dilettantisme. Les anciens finissent toujours par perdre ; la marche de l’Histoire, pour le meilleur ou le pire, ne stoppe jamais.
Mais quand tout est perdu, reste l’honneur. C’est pour cela que Stalhoffer reviendra à la fin, alors que ni lui ni personne ne peut arrêter la marche de l’Histoire vers toujours plus de simplicité et de vulgarité. Sacrifiant aux armes et aux méthodes qu’il réprouve, lâchant sur ses principes pour faire avancer une cause qu’il a appris à apprécier, il obtiendra pour les reformés le droit d’imprimer et de diffuser leur Bible en français.

Aussi bon que le scénario, le dessin est très beau. Paysages de montagne, duels, combats, tout est finement dessiné, tout est dynamique, cadrages et découpage sont très efficaces.
Un très bon one-shot donc que je recommande vivement.

Le Maître d’armes, Dorison, Parnotte

samedi 17 octobre 2015

Deux très belles sorties VF : Golgoth 1 et Trees 1

Sortie chez Delcourt du tome 1 de la très noire et très bonne (ou l'inverse) série Empire, de Mark Waid et Barry Kitson, intitulée en France "Golgoth, le dernier Empereur". Elle était chroniquée ici.

Sortie chez Urban Comics de l'excellente série Trees, de Warren Ellis et Jason Howard. Elle était chroniquée ici.

Golgoth le dernier empereur 1, Waid, Kitson
Trees 1, Ellis, Howard

mercredi 14 octobre 2015

Festival de l'Imaginaire du Pays d'Aix

Amis sudistes, pour se chauffer un peu avant les Utopiales, on peut faire un tour au Festival de l'Imaginaire du Pays d'Aix.

Sur plusieurs villes et plusieurs jours, c'est le steampunk (décidément !) qui est à l'honneur cette année. On pourra y croiser des cadors du genre, entre autres Etienne Barillier, Raphaël Colson, le très lovecraftien illustrateur Gilles Francescano, ainsi que Jean-Laurent 'vent et colères' Del Socorro.

Il est très possible qu'on m'y croise aussi mais je suis bien incapable de dire quand.
En revanche, pour les auteurs sus-cités, pour ceux que j'ai oublié, et pour toutes les animations (notamment si vous pouvez voir Astier (pas Alexandre, non), c'est un spectacle plutôt bien documenté), tout est dans le programme, juste au bout d'un clic. Les festivités ont commencé le 10 mais le gros de l'affaire aura lieu à Lambesc samedi et dimanche prochains.

lundi 12 octobre 2015

Feuillets de cuivre : Cthulhu by gaslight ?

Cette chronique sera courte car une préface et une postface qui décortiquent le roman m’ont un peu coupé le sifflet. Quelques mots donc pour qui n'aurait pas lu le paratexte.

"Feuillets de cuivre" est un « roman » steampunk de Fabien Clavel. Roman ou fix-up ? A voir. En effet, le texte est constitué de onze récits successifs séparés dans le temps par quelques années (de 1872 à 1912), mettant en vedette le même personnage principal, l’inspecteur Ragon de la police parisienne.

Régulièrement appelé sur des meurtres étranges autant que sordides, Ragon enquête à l’aide de sa méthode très personnelle. Pour lui, la vérité est dans les livres, la clef du mystère est donc toujours littéraire, entrevue parfois dès l’arrivée sur le lieu du crime grâce à l’examen des ouvrages présents (ou pas) auprès du cadavre. Les livres parlent, ils peuvent mentir aussi ; leur absence même dit quelque chose. Une méthode surprenante mais qui fonctionne, et prend de plus en plus d’importance au fil du récit.

Avec "Feuillets de cuivre", il est question de policier steampunk. Mais pas d’ambiance victorienne ici, c’est à Paris que l’action se déroule, entre défaite de Sedan, expositions universelles, affaire Dreyfus, apaches, filles perdues, Moulin-Rouge, et Brigades du Tigre. Du Belle-Epoquepunk donc, pour la seconde moitié de la période tout au moins. La partie « punk » est assurée dans le roman par un mélange de savants fous et de mécaniques insolites, sans oublier magie et surnaturel, auteur de Nephilim oblige. Ce n’est pas déplaisant et rappelle, pour qui voudrait se faire une idée, un monde et des histoires situés entre  l’Adèle Blanc-Sec de Tardi et la série Aspic de Gloris et Lamontagne.
On retrouve aussi ici le name-dropping qui fait le charme du genre, avec une orientation très marquée vers la littérature. On croise donc, plongés dans l’action ou comme éléments du décor, Nerval, Maupassant, un des frères Goncourt, Hugo, Flaubert, etc…

La style de Clavel est ici proche de celui des feuilletonistes de l’époque (il cite explicitement Eugène Sue, le maitre du genre). Action rapide, résolution de même, recherche du bizarre, du choquant, du grotesque, du spectaculaire, sans souci excessif du réalisme, ni dans la situation initiale, ni dans le complot sous-jacent, ni dans le mode ou la vitesse de résolution des affaires. Du coup c’est très distrayant et le roman est un vrai page-turner. En revanche, revers de la médaille, il faut accepter de faire avec de nombreux moments capillotractés. Ca va pour un roman, ça n’irait pas pour un cycle de dix imho.

Là où Clavel renouvelle le genre du feuilleton, c’est quand il intègre les techniques narratives des séries télé. Série au début avec une succession d’affaires indépendantes promptement résolues, liées par un même héros principal et des personnages récurrents, feuilleton ensuite quand commence à émerger le fil rouge qui va orienter le récit et qu’évolue sous les yeux du lecteur le personnage de Ragon. Ce souci de modernité fait commettre une petite erreur à Clavel. Alors que la culture de l’époque, y compris dans ce qu’elle a de plus rétrograde, est bien rendue dans les dialogues, un mot, à un moment, choque, celui de « genre ». Ce n’est qu’un détail mais parler d’androgynie en employant le terme de « genre », c’est proférer un anachronisme, le Littré est formel.

Rapide, nerveux, follement exotique, "Feuillets de cuivre", s’il oscille entre des constructions complotistes très (trop) complexes et des situations concrètes trop vite réglées ce qui l'emmène souvent bien près de sauter le requin, est néanmoins d’une lecture agréable. Il est un plaisant divertissement qui plonge un moment le lecteur dans un monde où Casque d’Or rencontrerait Auguste Dupin. De la bonne lecture de détente.

Feuillets de cuivre, Fabien Clavel
-Feuillets de cuivre sortira le 5 novembre aux éditions ActuSF- 

dimanche 11 octobre 2015

Brève revue de BD

Suite et fin de la biographie de Félix Kersten, le médecin d'Himmler, avec cet album intitulé "Au nom de l'humanité".

En dépit de l'assassinat d'Heydrich, la Gestapo, incarnée maintenant par l'Obergruppenführer Kaltenbrunner, se méfie toujours de Kersten et tente toujours de l’éliminer. Ce n'est qu'à la chance et à la protection permanente d'Himmler que Kersten doit de continuer à vivre. Ca en dit long sur le courage dont il fait preuve. Toujours plus lié à la politique suédoise, Kersten réussit à sauver de très nombreux juifs et fait même signer à Himmler un "contrat" intitulé Contrat au nom de l'humanité dont la finalité est de protéger les déportés des camps de concentration alors que la guerre prend fin. Il organise pour cela, à son domicile, une rencontre entre Himmler et un représentant du Congrès juif mondial, Norbert Masur.

Après la guerre, la Suède fera de bien mauvaises manières à Kersten afin de protéger la légende du comte Bernadotte, libérateur "officiel" de prisonniers en camps pendant la guerre grâce à ses bus blancs. Une légende entachée par le coût réel des sauvetages : la libération de certains prisonniers se faisait au prix de la mort de prisonniers "autres", transférés dans des conditions inhumaines vers d'autres camps.
Ce n'est que quelques années plus tard que la Suède reconnaitra le rôle héroïque de Kersten et le naturalisera.

Une bonne conclusion à une histoire étonnante.

Tome 3 de l'adaptation BD des Fables de l'Humpur de Pierre Bordage.

L'épopée continue dans le royaume des Siffles. Les héros avancent toujours dans la difficulté, ils sont toujours poursuivis par leurs ennemis Hurles et Kroaz. Les rapprochements continuent entre Tia et Véhir ainsi qu'entre Ruogno et une nouvelle venue, la Siffle Ssasi.

La mise en image est ici peu réussie. Le rythme est lent, les scènes pas toujours explicites (d'autant que l'animalité des personnages n'aide pas toujours à les identifier facilement), la beauté stylistique du livre ne passe plus dans cet album où les enjeux ne se renouvellent pas vraiment et dont les personnages manquent d'épaisseur (même ceux qui en avaient la perdent). On s'ennuie un peu dans des décors trop monotones abritant des actions souvent mal liées entre elles et confuses dans leur enchainement ou leur déroulement.

Reste un dernier tome à venir. On verra bien s'il sauve l'ensemble.

Sortie d'une belle anthologie de Poe par Corben avec cet "Esprits des morts et autres récits d'Edgar Allan Poe".

On y trouve quatorze récits adaptés par Corben - interprétés devrait-on plutôt dire - certains déjà publiés (parfois retravaillés ici), d'autres inédits. Le style de Corben est à la fois personnel et très expressif. Loin d'illustrer comme un simple faiseur, c'est la folie des textes de Poe qu'exprime le dessinateur, tant dans le délire visuel que dans les ellipses scénaristiques. L'ambiance de la prose poétique de Poe est transformée par Corben, et pourtant elle est là, notamment dans les récits les plus longs qui se donnent le temps de tricoter des correspondances, par exemple "La chute de la Maison Usher", "Double meurtre dans la rue Morgue" (avec un fantomatique et pourtant très beau Vieux Paris), ou "La Barrique d'amontillado". Des extraits intégraux de texte utilisés aux moments opportuns complètent l'immersion dans le style lugubre de l'ensemble. Tradition des comics horrifiques, une sorcière introduit et conclut chaque histoire comme le faisaient Caïn et Abel dans beaucoup des House of Mystery.
Les textes courts sont moins immersifs, il faudrait un peu plus de temps pour se faire à leur étrangeté.
L'édition est joliment faite, avec une courte interview de Corben au départ, et un recueil de couvertures à la fin.

Kersten, médecin d'Himmler, t2, Perna, Bedouel
Les fables de l'Humpur, t3, Bordage, Roman, Richard
Esprits des morts et autres récits d'Edgar Allan Poe, Corben

jeudi 8 octobre 2015

Luna New Moon : Dallas in Space

La Lune, dans moins de 100 ans. Un peu plus d’un million de personnes y vivent et y travaillent, sous les auspices de la Lunar Development Company, une corporation opaque qui leur vend l’infrastructure de base, et notamment les 4 Eléments : O2, Eau, Carbone, Bande passante. Tout se paie à la seconde, aussi quand on est pauvre on vend sa pisse pour les sels minéraux qu’elle contient et on restreint sa consommation d’oxygène en forçant cybernétiquement ses poumons à ne respirer qu’à la limite de l’essoufflement. Quand aux médicaments, inutile d’y penser. Il n’y a qu’une fois morts que riches et pauvres sont traités à égalité, leurs cadavres sont récupérés par la LDC en vue de recycler les éléments qu’ils contiennent.

Mais il n’y a pas que des pauvres sur la Lune ; "Luna New Moon" est l’histoire de la lutte entre les cinq familles dominantes de l’astre, pionniers devenus ploutocrates, aussi  à l’aise que des poissons dans l’eau dans cette société sans loi ni Etat. Car sur la Lune, tout est contractuel, tout est négociable. Contrats (souvent incroyablement détaillés), paiements, et dédommagements, constituent l’intégralité de la partie formelle des relations sociales. On se croirait dans un rêve d’Ayn Rand. Même ce qui tient lieu de système judiciaire est strictement limité au civil et utilise des procédures de règlement, négociées au cas par cas, qui vont de l’arrangement financier au duel judicaire.

Sur cette Lune sans Etat dominent cinq familles, les Cinq Dragons ; beaucoup des sélénites sont leurs employés ou leurs obligés. Au premier plan, face à face et rivaux depuis toujours, les Corta, d’origine brésilienne, ont le monopole du minage du He3 dont la Terre a besoin pour ses réacteurs de fusion, et les MacKenzie, australiens, sont dans l’extraction de minerais. Trois autres familles sont à l’arrière plan : les Sen, chinois, spécialisés dans l’informatique, les Asamoah, ghanéens, qui font surtout dans la génétique, et les Vorontsov, russes, qui assurent presque tous les transports à la surface et vers l’orbite.
McDonald concentre son récit sur les Corta et sur la dernière manifestation de la guerre larvée qui les oppose aux MacKenzie. Et si le début, toute la mise en place, est lente, la tension et la violence montent crescendo jusqu’à devenir suffocantes.

Disons-le dès à présent, "Luna New Moon" n’est pas d’un abord aisé. McDonald plonge le lecteur dans un marigot très dense au sein d’une société radicalement différente.
Après une scène d’introduction qui signe immédiatement l’étrangeté radicale de la société lunaire, McDonald introduit rapidement les nombreux protagonistes du récit. Cinq familles, liées par des liens matrimoniaux féodaux, composées de nombreux membres dont les intérêts, les alliances, et les inimitiés divergent, parfois même à l’intérieur de leur propre clan. Des patriarches fondateurs, durs, si durs, endurants, visionnaires, chanceux aussi, entourés de descendants de deuxième et troisième générations, dont la morphologie forgée à la faible gravité lunaire ne leur permettrait plus de vivre sur Terre, et dont la culture est si éloignée de celle de leur monde d’origine qu’ils ignorent les choses les plus simples de la vie ou des usages terrestres. Des Jo Moonbeam enfin (nouveaux immigrants), fraichement arrivés sur un monde qui a plus de mille manières de tuer. Heinlein avait dit que la Lune était une dure maitresse ; il n’avait sûrement pas imaginé à quel point.

Au côté de ces très nombreux personnages, le lecteur visite la société lunaire, une société dont McDonald a imaginé les moindres détails. Loisirs, religion, art, mode, sexualité, mariage, reproduction, système légal (!), économie, médias, science, architecture, et j’en passe. Au pinacle de ce que doit être la SF, l’auteur, qui a créé un monde total, décrit tout, montre tout, de ces assistants informatiques que chacun porte sur soi en permanence (reliant son porteur au réseau et donc au monde) aux animaux GM éphémères utilisés pour agrémenter les fêtes, en passant par les navettes de transport balistiques (pas d’air sur la Lune) ou les contrats de mariage avec ou sans clause de fidélité.
C’est un nouveau monde qui est né. Les sélénites ne sont pas des terriens qui vivent sur la Lune, ils sont absolument autres. Les contraintes de la survie, le risque permanent, la promiscuité, l’enfermement dans des cavernes loin des radiations solaires, la possibilité surtout de recommencer à zéro, d’inventer quelque chose de neuf et surtout quelque chose de neuf pour chacun tout autant qu’il arrive à contracter pour obtenir ce dont il a besoin, ont contribué à créer une société radicalement différente, étrangère, dont il faut avoir parcouru tous les recoins pour prétendre la connaître.

C’est ce que fait le lecteur, dans les pas de personnages qui se succèdent rapidement au fil du récit. On passe très vite de l’un à l’autre, d’un lieu à l’autre, d’une action à l’autre, que cette action soit une négociation politique, un moment de détente, une relation sexuelle, un combat, ou une tranche de l’Histoire lunaire.
De ce fait, au début, une certaine désorientation guette. On trouve dans "Luna New Moon" la profusion de détails et de situations qui faisait la richesse du Fleuve des dieux mais les scènes se succèdent aussi vite que dans un épisode de Game of Thrones et sont aussi diverses que dans une telenovella. On ne comprend pas bien vers quoi tout cela tend mais on découvre, on s’étonne, on s’accroche, on emmagasine, et progressivement l’ensemble des points forment tapisserie. Avec le temps, alors qu’un conflit ouvert devient inévitable entre Corta et MacKenzie, les personnages finissent par se raconter et dévoilent alors la profondeur que dissimulait leur image publique. S’agissant des membres des grandes familles, c’est l’histoire de la Lune et celle de leur dynastie naissante qu’ils racontent en même temps que la leur propre. Ils nous semblent toujours aussi singuliers mais leurs amours, leurs haines, leurs motivations, leurs regrets, nous  prouvent qu’ils sont aussi humains, même si c’est parfois au pire sens du terme.

Cette humanité c’est McDonald qui la leur offre dans quantité de scènes poignantes, émouvantes, belles tout simplement, qui montrent des individus, avec leurs désirs, leurs forces, leurs failles, leurs petitesses aussi, aux prises avec l’Histoire ou en train de la faire. Plus la tension et les enjeux montent, plus les protagonistes de la pièce s’ouvrent au lecteur. On se passionne alors pour Adriana, la très vieille matriarche des Corta, pour ses fils, le charismatique Rafael, le calculateur Lucas, le combattant Carlinhos, et l’ombrageux Wagner, pour ses petits-enfants aussi, au cœur de luttes de pouvoir qui les dépassent, ou pour la Jo Moonbeam Marina, entrée dans la famille après avoir sauvé un de ses membres d’une tentative d’assassinat. On vibre, on tremble, on hurle, avec eux, comme eux, pour eux. Même leurs ennemis, moins souvent sur scène, émergent un par un de l’anonymat et viennent prendre leur place inévitable dans la tragédie en cours comme dans l’esprit du lecteur.

Le premier roi fut un guerrier heureux, dit-on ; il n’y a pas de roi sur la Lune, pas encore. Mais le jeu est en cours, toujours ouvert ; la nature a horreur du vide. Pouvoir, sexe, violence, ambition, loyauté, vengeance, il y a du Game of Thrones dans "Luna New Moon", un peu de Dune aussi (une scène d’entrainement au couteau d’un héritier sous les yeux d’un personnage prénommé Duncan, ça ne peut être un hasard), et très certainement les mânes des Capulets et des Montaigus.
C’est en tout cas, un roman d’une très grande richesse qui, s’il ne se donne pas au premier rendez-vous, offre beaucoup à celui qui sait attendre qu’il s’ouvre à lui. McDonald, comme à son habitude, y montre comment la technique transforme la société, mais jamais la transformation n’aura été aussi radicale. Qu’il sera long d’attendre le second tome.

Luna New Moon, Ian McDonald

mardi 6 octobre 2015

La femme d'argile et l'homme de feu - Hélène Wecker VF

Sortie dans deux jours (avec un titre cryptiquement traduit et sous une couverture guère engageante) d'un très beau roman fantastique d'Hélène Wecker, "La femme d'argile et l’homme de feu", qui fut en VO le bien plus explicite The Golem and the Djinni.

Ne vous laissez repousser ni par le titre ni par la couverture, lisez ce très beau roman qui passe par le fantastique pour dire bien d'autres choses.

La femme d'argile et l'homme de feu, Hélène Wecker