mercredi 30 septembre 2015

Binti : Pour tout-petits enfants

Tu le sais ou pas, lecteur, mais Tor.com vient de lancer une collection de nouvelles et novellas, tant en papier qu'en numérique. Tor.com délivrant depuis longtemps ce genre de textes gratuitement sur son site, l’idée semble bonne, d'autant que nombre d'éditeurs semblent se lancer sur ce créneau. L'avenir dira s'ils avaient raison.

Venons-en à "Binti", l'un des premiers textes à recevoir les honneurs de la nouvelle collection. Ben c'est pas fameux. Le contraire d'un début en fanfare. Pourtant Nnedi Okorafor sait écrire des romans efficaces et intelligents - Who fears death en est la preuve - mais là...

Bref résumé : Binti est une jeune fille issue d'une tribu africaine de la Terre, isolée et opprimée. Elle est la première de son peuple à être admise à l'université la plus prestigieuse de la galaxie. Elle y part donc en vaisseau spatial, bravant sans vergogne les conservatismes de sa tribu. Le genre belle et rebelle.
Mais son vaisseau est attaqué par les Méduses, les ennemis héréditaires de l'autre peuple humain, ceux qui oppriment le peuple de Binti (faut suivre). Tout le monde est tué, même les (très nouveaux et très de l'ethnie des oppresseurs) amis de Binti, sniff. Tout le monde sauf Binti, grâce à un artefact ancien et mystérieux qu'elle avait opportunément emporté avec elle. Artefact qui lui permet ensuite de communiquer avec les Méduses. Elle comprend alors qu'ils sont farouches, en colère, mais pas si méchants. Ils veulent seulement reprendre le piquant du chef des Méduses qu'un universitaire avait volé pour l'exposer.

Là j'ai espéré un peu de réflexion sur la restitution des restes maoris par exemple. Nân. En fait, sitôt que, grâce à l'artefact traducteur, Binti et les Méduses se sont parlé, la violence a fait place à l'harmonie, elles se sont comprises, et sont devenues alliées (manquaient que des licornes). Aussi, dès son arrivée sur la planète université, Binti réussit donc à convaincre (ah le magistère de la parole !) les universitaires de rendre le piquant. Paix et amour reviennent. Pourquoi se faire la guerre quand on peut discuter entre gens raisonnables et trouver un terrain d'entente ?

Puis Binti, qui est devenue un peu Méduse (c'est vrai), reçoit les félicitations du doyen, commence de brillantes études à l'université en compagnie d'une des Méduses (première admise elle aussi), précisément celle qui était la plus méchante et voulait toujours tuer Binti.

Jamais fait aussi long pour une novella mais il le fallait.

On est donc entre Harry Potter, Coup de foudre à Notting Hill, My Little Pony, et Freud répondant stupidement à Einstein en 1932 que la culture faisait toujours reculer l'agressivité donc le risque de guerre.
C'est consternant de naïveté et de bêtise, digne d'un enfant de 10 ans. Voila ce que je maugréais, seul en ma navrante compagnie, pensant qu'on penserait sûrement que j’étais une très sale bête.
Puis j'ai lu l'afterword dans lequel Nnedi Okorafor se félicitait de toutes les bonnes idées que lui avait apporté Anyaugo, sa fille de 11 ans, pour écrire la novella. Je ne m'étais trompé que d'un an.

Binti, Nnedi Okorafor

Journal de nuit - Jack Womack

"Journal de nuit" de Jack Womack est un roman d'anticipation bluffant qui n'a jamais vraiment réussi à trouver son public. Peut-être cette fois.
"Journal de nuit" c'est le journal de Lola, 12 ans, qui aimerait tant que sa vie agréable continue, dans un monde où ce n'est plus possible. C'est dur et salé-sucré. Prends ça dans ta gueule, lecteur, et sache qu'ici il n'y a même pas besoin de méchants nazis pour que le malheur advienne.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 81, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Rien que de très banal au départ dans ce journal intime que Lola Hart a reçu en cadeau le jour de ses douze ans. L'ayant baptisé Anne, sans doute en pensant à un autre journal célèbre, elle y consigne son quotidien new-yorkais. Les anecdotes familiales et scolaires, la bêtise des garçons, mais aussi les inquiétudes que lui inspirent les signes d'un monde qui ne tourne plus très rond : assassinats successifs des Présidents, S.D.F. livrés au feu en plein Central Park, envoi systématique des jeunes qui ne filent pas droit dans des camps de rééducation... Jusqu'au moment où, pour le lecteur qui n'en croit pas ses yeux, Anne devient le témoignage de la chute de toute une famille et tout un pays dans le dénuement, la folie et la mort, le tableau d'un futur de violence et d'exclusion qui est déjà douloureusement à nos portes...

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

dimanche 27 septembre 2015

Le roi des rats : un Miéville premier jet

"King Rat" (Le roi des rats en VF) est le premier roman de China Miéville. C’est une œuvre d’urban fantasy située à Londres, de nos jours. Mais, bien sûr, un Londres dans les tréfonds duquel s’agitent, loin du regard des simples humains, de bien étranges créatures.

Saul Garamond est un jeune homme orphelin de mère qui vit avec un père, militant marxiste fervent, avec lequel il ne s’entend plus depuis des années. Rentrant, un soir tard, dans l’appartement qu’il partage avec son père, Saul est bien content de ne pas entendre celui-ci dans le salon. Y voyant une occasion d’esquiver une énième conversation paternelle dont il ne veut pas, Saul fonce dans sa chambre, se couche, et s’endort. Ce sont les coups frappés par la police qui le réveilleront le lendemain matin : son père est mort au pied de l’immeuble. Le pauvre homme est passé par la fenêtre à un moment indéterminé de la nuit, et Saul, endormi dans l’appartement non loin de la baie vitrée explosée, devient de facto le suspect idéal. Arrêté, il est magiquement sorti de sa cellule par un être étrange qui dit être le Roi des rats, le frère exilé de sa défunte mère, son oncle maternel donc. Saul, hybride qui s’ignorait, se retrouve alors au centre d’une vengeance dont il est l’enjeu, une vengeance qui implique Saul, ses quelques amis humains, plus l’incroyable Roi des rats, sans oublier un Roi des araignées, un Roi des oiseaux, et leur Némésis à tous le Joueur de flute de Hamelin, tout droit sorti d’un conte de Grimm.

Jamais déplaisant à lire, "King Rat" est un roman qui témoigne régulièrement du jeune âge et de l’inexpérience de son auteur au moment de son écriture.

D’une part, les personnages ne suscitent pas d’empathie chez le lecteur. Même le malheureux Saul, accusé à tort, manipulé et trahi, et qui murit progressivement au fil de l’histoire et des révélations, n’a pas les éléments de personnalité qui en feraient un personnage aimable au sens premier du terme. Le Roi des rats, à force de mystère entretenu, ne parle guère au lecteur. Et on aurait pu détester le « méchant », le Joueur de flute, mais celui-ci est trop peu construit pour être vraiment inquiétant ou haïssable.

D’autre part, le nombre de pages consacrées à des déplacements dans Londres est absolument rédhibitoire. Certains romans exaspèrent par leur excès de name-dropping, ici c’est le name-dropping de lieux qui énerve. Tout le monde passe son temps à se déplacer, dans les rues de Londres, au ras du sol de Londres, sur les toits de Londres, dans les égouts de Londres, dans le métro de Londres, avec des dizaines de noms associés. Le page count est énorme. C’est très pénible à la longue.

On pourrait dire la même chose des pages sur la Jungle et du développement même de l’histoire sur cette ligne. L’idée de moderniser la légende du Joueur de flute en lui faisant intégrer sa musique à des morceaux de jungle – avec de surcroit l’idée « brillante » de  pouvoir hypnotiser plusieurs races de créatures à la fois grâce à la « magie » du sample – devait permettre de dépoussiérer la légende et de rendre le personnage plus menaçant par l’audience potentielle énorme que lui assurent les moyens électroniques de reproduction. A l’arrivée, on a juste un mongrel qui ne fonctionne guère tant les deux mondes sont distincts, et un luxe de détails qui sent plus le fanboy que l’auteur abouti.

On ne dira rien ici de l’enquête policière en tache de fond, qui se rappelle régulièrement au souvenir du lecteur tout en ne cessant jamais d’être cosmétique, et dont visiblement Miéville ne sait pas quoi faire.

Beaucoup de défauts structurels donc pour un seul roman, et on est bien loin du Neverwhere de Gaiman. Pas de sous-monde ici, juste trois hommes-bêtes et un farfadet maléfique qui font vraiment pièces rapportées.

C’était son premier, Miéville a fait bien mieux après.

King rat, China Miéville

PS : Sur Hamelin, on pourra lire la très belle adaptation en BD.

Utopiales 2015 : Plus qu'un mois à attendre !

Amis blogueurs, lecteurs, auteurs, éditeurs, scientifiques, joueurs, cosplayers, et tout ceux que j'oublie et qui ne manqueront pas de m'en tenir rigueur, le plus grand rendez-vous SFFF de France et sans doute d'Europe, j'ai nommé les Utopiales, se tiendra du 29 octobre au 2 novembre à la cité des Congrès de Nantes.

Allons-y nombreux pour assister, comme chaque année, aux nombreuses conférences mêlant science et fiction. Le thème de l'année est Réalité (s). Qu'est ce que la réalité ? Quid des réalités augmentées ? Que signifie plonger dans les Psycho-réalités ? Et que dire des réalités alternatives ?

On croisera aussi dans les travées de la Cité de très nombreux auteurs parmi lesquels l'immense et légendaire Robert Silverberg, mais aussi le jeune et prometteur Daryl Gregory. Et on pourra faire dédicacer des livres à la tonne par ces deux auteurs - et quantité d'autres dont les noms sont encore inconnus - au sein de la plus grande librairie d'Imaginaire de France.

Et puis on verra des longs et des courts métrages. On jouera à moult jeux (de rôle ou autre). On cosplaiera. On boira et se restaurera au Bar de Mme Spock.


Et on pourra, bien sûr, assister le samedi 31 (date à confirmer) à la remise du Prix Planète-SF des blogueurs 2015 au bar de Mme Spock. Venez nombreux nous y rejoindre.

Enfin, on y retrouvera quantité d'amis, trop peu croisés le reste de l'année, l'irl ayant, hélas, ses contraintes propres.

Pour un avant-goût des festivités, voici le mot de Roland Lehoucq, astrophysicien et président des Utopiales.


vendredi 25 septembre 2015

Promise t3 : l'Incube


La petite ville de Promise, maintenant complètement isolée, s'achemine vers l'Apocalypse. Sous la férule du maléfique "pasteur" Laughton, les habitants se préparent à résister à ce Mal annoncé, qui viendrait de l’extérieur, sans voir que c'est en son sein qu'il réside déjà.

La fin des temps approche de toute façon. Dans le ventre de Rachel grandit l'incube qu'y a placé Laughton. Plus que quelques jours à attendre ; la naissance du bébé mettre, dans le sang, un terme au calvaire de Promise.

A moins que Rachel, fille-tonnerre, ne parvienne à se mettre en travers du chemin du démon...
A moins que Corey, qui a fui pour aller chercher l'aide des autorités, ne revienne avec la cavalerie, même au dernier moment...

Suite et fin de la trilogie fantastique. Dans un crescendo effrayant, la ville de Promise va vers sa fin annoncée, la grossesse de Rachel aussi, et Laughton attend avec impatience la réussite prochaine de ses sombres machinations. C'est sans compter sans les rares qui résistent (et que Laughton n'a pas eu le temps ou le loisir d'éliminer).

La conclusion (scénario comme dessin) est satisfaisante, juste un peu rapide, c'est dommage, on aurait volontiers vu plus de suspense ou de rebondissements. Néanmoins, c'est à une belle balade, d'une noirceur extrême, que Thierry Lamy, assisté de Mikaël, a convié le lecteur, et c'est avec plaisir qu'elle a été accomplie.

Promise t3, Incubus, Lamy, Mikaël

mardi 22 septembre 2015

The Croning : Une Horreur Féministe

"The Croning" est le premier vrai roman, publié en 2012, de Laird Barron, auteur multiprimé d’horreur et de dark fantasy presque totalement inconnu en France. Enfin, sauf ici.

Absolument dark, résolument weird, il peut faire penser à Lovecraft par son nihilisme matérialiste, même si son style est bien différent de celui du maitre de Providence. De plus, les entités décrites par Barron sont habitées par une malveillance primordiale qu’on trouve moins chez Lovecraft. Chez HPL l’univers est d’abord et essentiellement indifférent à l’Homme, chez Barron l’Homme est une proie dont le trépas et la souffrance ravissent les entités extérieures.

Venons-en à "The Croning". Le terme d’abord. Croning est un terme anglais utilisé dans certains milieux féministes ou païens, forgé par la contraction de Crone (vieille femme) et de Crowning (couronnement) ou par une simple gérondification de Crone (hypothèse moins fun). Pratiqué en cercle wiccan, le croning est une cérémonie de couronnement, d’initiation, d’hommage, d’intégration (mets ce que tu veux, lecteur, du moment que ça flatte l'élue) d’une femme mure. Je ne m’étendrai pas ici sur les détails de la chose, qu’on sache seulement que cette autocélébration narcissique et éruptive du moi m’a bien fait rire et que je songe maintenant à créer une telle cérémonie au sein du jury du PSF.
Normalement, chez les illuminées wiccanes, ça se passe à peu près sans mal. Ce ne sera évidemment pas le cas dans le roman de Laird Barron.

D’un fantastique lorgnant d’abord sur la fantasy puis sur le weird sans jamais quitter une forme de réalisme mondain, le roman est difficile d’accès. Et il le reste longtemps.

Le texte commence en effet par une version noire et sinistre du conte du Nain Tracassin (Rumplestiltskin en version anglaise). Barron prend soin d’assombrir cette histoire, de la rendre non seulement inquiétante mais écœurante, et de laisser entendre qu’elle s’est conclue de manière bien plus tragique que ne l’ont raconté les frères Grimm (qui pourtant n’édulcoraient déjà guère dans leurs versions initiales), faisant même miroiter une explication complète à venir plus tard. Puis plus rien sur ce sujet, presque jusqu’aux dernières pages.

C’est ensuite à un couple contemporain que l’auteur s’intéresse. Don Miller est géologue. Sa femme Michèle, dont il est follement amoureux et qui le lui rend bien, anthropologue. Le premier contact du lecteur avec les tourtereaux l’amène à les accompagner lors d’un voyage à Mexico, en 1958, qui, après des jours et des nuits de Margaritas, de tourisme, et de sexe, tourna au plus qu’étrange quand Michèle disparut. Parti à sa recherche dans une ville qu’il ne connaissait pas, Don y fit de bien mauvaises rencontres dont il ne sortit indemne que par miracle (et en ayant oublié une bonne partie de ses tribulations).

Puis le temps passe et, de flashes en flashes, oscillant entre 1980, aujourd'hui, et des souvenirs de dialogues antérieurs, Barron invite le lecteur à suivre la vie de ce couple d’intellectuels. Mais plus la lecture avance, plus le lecteur sent que quelque chose ne colle pas. Les descriptions sont trop imprécises, les souvenirs trop fragmentaires. Don, qui raconte, est le narrateur non fiable par excellence. Sa mémoire le trahit ; elle nous trahit donc aussi.
Et Don, si inquiet pour sa femme en 1958 mais si vivace et décidé aussi, qu’est-il devenu au fil des années ? Craintif, fatigué, il a progressivement abandonné le travail sur le terrain pour se consacrer à des fonctions administratives.
Et cette Michèle, qu’il aime toujours autant mais qui semble maintenant tellement plus forte que lui, tellement plus libre, définitivement installée du bon côté d’un déséquilibre que l’accumulation de détails finit par présenter comme abyssal.
Et cet entourage encore, toutes ces familles upper-upper class du Nord-Ouest des USA aux liens au moins aussi anciens que la colonisation et dont le pouvoir dans l’Etat de Washington est indiscutable ; des familles dont fait partie la (mystérieuse et invisible) famille de Michèle et que tangente celle de Don.
Qui sont vraiment tous ces gens ? Que veulent-ils ? Quels rapports entretiennent-ils avec les Miller et leurs (maintenant grands) enfants ? Ou encore, qui est vraiment Bronson Ford, le mystérieux garçon adopté par les voisins ? Et que veulent les agents fédéraux (le sont-ils d'ailleurs ?) qui contactent Don et lui racontent une histoire incroyable ?

Des questions, tant de questions qui s’accumulent au fil des pages et tournent en vrille dans l’esprit du lecteur. Car ce n’est pas possible, il faut bien qu’une logique dissimulée rende tous ces fragments cohérents. Hélas, pour obtenir des réponses, le malheureux lecteur n’a que Don vers qui se tourner. Don qui ne comprend pas toujours tout, qui n’a pas toujours tous les éléments, qui oublie tant et peut si peu. Don qui n’est pas de taille (mais qui le serait ?) contre une menace antédiluvienne et absolument étrangère dont il n’a de toute façon qu’une conscience diffuse.

La confusion de Don est celle du lecteur. C’est très bien fait par Barron qui réussit à entourer ce dernier du même brouillard de désorientation mentale que son héros, sans jamais sacrifier ni l’avancée du récit, ni le rythme des révélations.

Amateurs d’horreurs cosmiques, plongez avec Don dans un le pot d’encre de seiche. Le voyage est ardu mais, arrivé à destination, quand l’ensemble des points dessinera une tapisserie, vous ne regretterez pas de l’avoir fait, ni d’avoir assisté Don, sa vie durant, au cœur de l’étrange mashup de Rumplestiltskin et de Rosemary’s Baby qui fut son lot.

The Croning, Laird Barron

mercredi 16 septembre 2015

Three moments of an explosion : Mieville pour le meilleur et pour le pire

Inutile de présenter ici le célèbre China Miéville, disons seulement que lui et moi avons une relation compliquée (enfin, surtout moi, lui je ne crois pas). Aimé Embassytown, aimé The City and the City, pas réussi à finir Perdido Street Station - les deux chros sont du bon TiberiX - le roman qui l’a rendu célèbre, et eu beaucoup de mal avec le recueil Looking for Jake. Voilà.

Et pourtant je continue de lire. Volonté d’enfin voir la lumière ou névrose masochiste ? Mystère. Me voici donc aujourd’hui à avoir lu "Three moments of an explosion", le dernier recueil de nouvelles de l’anglais, encensé par une presse internationale révérencieuse comme toujours quand il s’agit d’un nom connu. Qu’en est-il vraiment de ce livre ?

28 textes, des très courts aux plus longs. 400 et quelques pages.

Soyons simple et efficace. Les textes courts sont des exercices de style assez vains, jamais émouvants, jamais époustouflants. On est vraiment loin du texte bonsaï de Gaiman Et pleurer, comme Alexandre qui, en seulement sept petites pages, éblouit son lecteur.

Pour les textes plus longs, majoritaires, tout dépend du degré d’humanité et de personnalité que Miéville a réussi à (ou voulu) insuffler dans son texte.

Certains, vides d’homme ou peu s’en faut, ressemblent à des backgrounds détaillés, des décors, des timelines, des espaces-temps dans lesquels situer des histoires un jour, peut-être. On se lasse vite de ces récit dont les enjeux sont incompréhensibles ou trop lointains pour être perçus.

Mais d’autres, heureusement, sont plein de vie. Habités par des personnages de chair et de sang, ils suscitent intérêt et empathie chez le lecteur. Les caractères résolument weird de l’œuvre de Miéville, des décors qu’il montre, des situations qu’il décrit, des réalités incroyables qu’il donne à voir, bénéficient alors pleinement de leur confrontation avec des sentiments et des progressions absolument humains. Accroché au fil d’Ariane que constituent les personnages, le lecteur s’enfonce avec la délectation de la peur devant l’inconnu dans les mondes sans limite de Miéville. C’est le lecteur lui-même, endossant le rôle des personnages, qui plonge dans ces mondes et les explore en frissonnant de plaisir.

On lira donc avec grand profit :

Polynia, dans laquelle des icebergs en vadrouille planent au-dessus de Londres, reliant deux réalités dont une invisible. La première nouvelle si on excepte le très court Three Moments of an Explosion, la moins bonne de toutes celles que je vais lister ci-dessous mais il faut bien commencer quelque part.

In the slopes et son récit plein de passion et de rivalité scientifique dans le petit monde de l’exopaléontologie terrienne.

Le très brillant Säcken dans lequel un couple de femmes en villégiature est victime d’une ancienne malédiction.

L’étonnant et facétieux Dreaded Outcome et ses psychanalystes d’un genre très particulier.

Le dérangeant After the Festival, qui réussit à inquiéter et mettre mal à l’aise en décalant un tout petit peu l’ordonnancement du monde, et fait immanquablement penser à un épisode de Black Mirror (et pas seulement parce qu’il y a un cochon). Très bon texte aussi.

Disons un mot sur The Dusty Hat, le seul texte que je n’ai pas aimé sur lequel j’ai quand même envie d’écrire une ligne. Délire de voyage temporel impliquant des révolutionnaire éternels repérés à un congrès politique, il n’y a qu’un militant d’extrême-gauche comme Miéville, convaincu et habitué de ces batailles de motions qui rendraient fou tout homme normalement constitué, qui puisse penser que ce texte, si représentatif de l’ambiance et des enjeux byzantins de ces rassemblements, puisse être agréable à lire pour le vulgum pecus. A titre ethnologique donc.

La très étonnante The bastard prompt et sa relecture volontairement littéraliste de la notion de rétrovirus, peut-être.

Le mini thriller scientifique weird Keep avec ses patients zéro et son monde au bord de l’effondrement.

Covehithe, un message écologiste déformé, à la limite de ne pas être dans cette liste, les personnages y étant plus témoins qu’acteurs.

The Junket, qui pourrait aussi être ici ou pas, dans lequel Miéville pousse à l’extrême limite le Hope de Shalom Auslander. A-t-il voulu dénoncer, mettre en garde ou valider ? Mystère.

L’effroi domestique de The Rabbet, effrayant car domestique et familier justement.

Le très inquiétant victorien contemporain (comprenne qui pourra s’il lit la nouvelle) de The Design, qui rend hommage au Lovecraft de L’affaire Charles Dexter Ward dans l’ambiance et raconte une histoire de scrimshaw – les grands esprits se rencontrent – comme dans le Nous allons tous très bien, merci de Daryl Gregory.

Concluons en disant que rien ne m’a vraiment excité dans les cent première pages et qu’il a fallu tout l’espoir qu’éveille en moi le nom de China Miéville pour que je continue. Bien m’en a pris car quand c’est bon, c’est à dire bien plus de la moitié du temps, c’est du weird de grande qualité que Miéville offre à ses lecteurs, mâtiné de fines touches lovecraftiennes d'un commerce agréable. Et quelle amplitude lexicale, quelle complexité de construction ; quelle facilité d’écriture aussi qui rend cette complexité fluide et roborative. Toujours. Dans les textes fascinants (il y en a beaucoup) comme dans ceux qui sont ennuyeux à mourir (il y en a pas mal).

Three moments of an explosion, China Mieville

mercredi 9 septembre 2015

Arche de Baxter : Ne manque qu'un raton-laveur

"Arche" de Stephen Baxter, est le second volet du diptyque entamé avec Déluge.

Déluge racontait l’histoire d’une montée cataclysmique des eaux consécutive à la vidange subite de gigantesques mers souterraines cachées jusque là dans le manteau de la Terre ; "Arche" commence alors qu’une grande partie des terres terrestres est déjà inondée. Les morts sont innombrables, les réfugiés plus nombreux encore, les Etats en voie d’écroulement tentent de sauver ce qui peut encore l’être. C’est dans ce contexte de disparition possible de toute l’humanité qu’une coterie de milliardaires décide de lancer une arche (au sens biblique du terme) dans les étoiles afin de permettre à l’humanité de survivre comme espèce en recommençant ailleurs. 80 survivants jeunes, triés sur le volet (parmi lesquels les enfants des initiateurs du projet), auront la lourde tâche de recréer une civilisation humaine sur un monde neuf.

Le temps est chichement compté. Il faut concevoir un vaisseau en usant de technologies à inventer dans l’urgence, transformer un petit groupe d’enfants en équipage efficace en lui apprenant sur des années tout ce qu’il devra savoir pour piloter un vaisseau inédit, et mettre au point des procédures et des règles assurant une chance de survie maximale au dit petit groupe ainsi qu’un potentiel de reproduction maximum couplé avec la plus grande diversité génétique possible.

Hélas, dès le lancement, parasité par quelques passagers clandestins, rien ne tournera vraiment comme prévu, et le très pénible exode envisagé deviendra vite un chemin de croix d’où il n’est même pas sûr que l’humanité sortira gagnante une fois toutes les épreuves surmontées. Car oui, "Arche" est un roman très noir. Il aurait donc dû me plaire.

Rempli d’idées intéressantes, "Arche" est néanmoins un roman plus raté que réussi (à tel point qu’à plusieurs moments on se dit qu’écrit par un auteur inconnu on en aurait abandonné la lecture).

D’une part, Baxter écrit trop long. C'est son défaut, ici comme ailleurs. Mais ici ça nuit à l'équilibre de l'ensemble. Avec une arche qui décolle à la page 190 sur 450, on se dit qu’il ne reste plus grand chose pour l’incroyable odyssée à venir - ça se vérifiera par la suite – d’autant que la partie préparation n’est guère enthousiasmante d’un point de vue scientifique.

En effet, comme dans le trop sous-estimé Titan, Baxter situe une bonne partie de son histoire sur Terre, à décrire la conception et la préparation de la mission. Mais, dans Titan, il s’agissait de rendre opérationnelle des technologies devenues obsolètes (navette spatiale). Ici, il faut inventer (et, certes, récupérer aussi le délirant Projet Orion), ce qui signifie mettre au point un Warp drive Alcubierre supraluminique en grosso modo 15 ans. Orion, c’est déjà limite, mais Alcubierre, là, c’est nawak. Baxter abandonne toute crédibilité scientifique et les lecteurs du roman verront combien souvent il le fait encore au fil des pages restantes (minage d’antimatière and so on). De ce point de vue, couplant aussi urgence extrême et délai court, les solutions imaginées par Neil Stephenson dans Seveneves sont bien plus convaincantes scientifiquement. Rien à espérer sur le plan scientifique donc. Même les contraintes environnementales spécifiques à un environnement totalement clos, si bien traitées dans Aurora, sont presque inexistantes ici sauf en bruit de fond intermittent.

Sur le plan sociétal – car le petit groupe devra faire société – ce n’est guère plus convaincant. Les évolutions culturelles, les fluctuations dans les rapports de pouvoir, tout est trop rapide. On a beau exhumer de ses souvenirs les expériences de Stanford ou de la Vague pour se dire que ce que décrit Baxter est possible, il est difficile de croire qu’un groupe d’hommes et de femmes entrainés leur vie durant à appliquer des procédures ciselées pendant des années leur tourne le dos aussi vite et s’effondre humainement au point où le fait l’équipage de l’arche. Et croire qu’un personnage tel Zane ait pu échapper aux multiples évaluations psychologiques… Ou Wilson aussi d’ailleurs…
Il y a ici, comme sur le plan scientifique, une recherche du rebondissement et du spectaculaire qui décrédibilise l’ensemble.

C’est dommage car il y a quand même quelques beaux personnages, condamnés à vie à porter, dans l'enfermement, une charge comme nul n’en a jamais portée, et quelques belles pages, poignantes, surtout vers la fin. Mais elles arrivent trop tard, après trop d’attente, d’ahurissement, et de déception. Passée la fête, adieu le saint.

Baxter n’a pas voulu choisir son sujet, entre terre et ciel, préparation de l’expédition et suivi de l’expédition, défi technologique et microsociologie de bistro, voyage et arrivée. C’est d’autant plus éclatant au moment de ce qu’il nomme le Split, quand l’équipage (pourtant minuscule) se divise en trois groupes distincts. De l’un on n’aura plus aucune nouvelle, de l’autre peu, restera la troisième auquel Baxter s’attache.

Il n’a pas choisi de quoi il voulait parler, entre apocalypse civilisationnelle, description à charge de la raison d’Etat (le plus froid de tous les monstres froids, disait Nietzsche), abus sur mineurs, parentalité dysfonctionnelle, DID, soif de pouvoir monarchique, paradoxe de Fermi (intéressante tirade de l’astronome du groupe sur le sujet, c’est sans doute Baxter qui parle), contact ou pas, enfin si, enfin non, quoique… Et ça c'est vu. Qui trop embrasse mal étreint.

Un livre qu’on déteste détester.

Arche, Stephen Baxter

mardi 8 septembre 2015

Bedlam : le serial killer fou comme un lièvre de mars

J'avais adoré en VO, ça sort en VF chez les Humanos. A vous !
Bedlam TPB 1, Le mal c'est ce que j'ai fait ou c'est ce que je suis ?, Spencer, Rossmo, Irving

lundi 7 septembre 2015

Le géant enfoui : Vérité et réconciliation pour les Nuls

L’Angleterre ou ce qui la préfigure, juste après le règne d’Arthur. Axl et Béatrice forment un couple au crépuscule de leurs jours, des jours qu’ils vivent sans grand confort au sein d’une petite communauté qui ne leur montre guère de chaleur. Ils ont un fils, mais il est parti vivre ailleurs. Quand ? Pourquoi ? Il n’y a pas de réponse précise à ces questions au début du roman. D’ailleurs, peu de réponses précises à quoi que ce soit sont disponibles. Un brouillard d’oubli semble recouvrir le pays. La mémoire s’efface, celle de l’Histoire d’abord, puis celle des personnes. A tel point qu’Axl et Béatrice craignent d’oublier même qui ils sont l’un pour l’autre et quel amour les unit. Une seule chose reste sûre, stable, solide : leur fils ne vit pas loin, dans un village à deux grosses journées de marche environ. Et, quand le roman commence, Axl et Béatrice viennent de prendre la décision d’aller revoir ce fils si longtemps perdu de vue. Commence alors pour le vieux couple un voyage éprouvant à travers un pays plein de menaces sourdes et d’inquiétante magie. Un voyage qui va changer le pays lui-même.

Si le voyage d’Axl et Béatrice est périlleux, c’est pour plusieurs raisons.

D’abord, les deux vieillards sont fragiles, il leur faut se ménager et ne pas présumer de leurs forces dans un monde où le moindre accident peut être fatal. Ni pompiers ni secours d’urgence au milieu du wilderness dans le pays des Britons.

Ensuite, le pays est risqué. Il y a les ogres et leurs assimilés, les sorcières éventuelles, les bandits possibles, les soldats du chef de guerre briton Brennus, les saxons avec qui on est en paix mais dont on se méfie quand même, de saints moines auxquels on n’est pas sûrs de pouvoir faire confiance, et puis ces bateliers, fourbes au visage avenant, qui séparent les couples et, tels de funestes passeurs, déposent leurs passagers sur des iles où ne les attend qu’une solitude sans fin.

Et puis, il y a l’oubli. Un sort, un brouillard d’oubli qui semble avoir saisi le pays, rendant la pensée confuse et la réalité incertaine, un brouillard d’oubli qui inquiète tant Béatrice qui craint d’y perdre son amour. D’où vient-il ce brouillard ? Peut-on le lever ? Si oui, comment ? Et surtout, si oui, le faut-il ? Est-ce une bonne idée ? Oublier, est-ce la perte d’identité et de substance même que redoute Béatrice ou la condition sine qua non de l’apaisement après l’horreur comme semble l’inférer Axl ? Recouvrer la mémoire, est-ce le premier pas vers la justice ou le réenclenchement de la spirale de la vengeance ? Mais de quoi parle-t-on ? Qu’a vécu le pays ? Quel rôle a joué et joue encore ce Gauvain vieillissant - et Don Quichottesque - qui croise sans cesse le chemin du couple ? Qu’a ordonné Arthur ? Quelle parole fut brisée ? Et, last but not least, qui sont en réalité Axl et Béatrice ?

J’ai entamé "The Buried Giant, aka Le géant enfoui" avec un à priori très positif. L’auteur de The Remains of the Day ne saurait mal faire, pensais-je. Hélas, je me trompais.

Du côté des qualités, "The Buried Giant" est un roman joliment écrit, dans un style classique mais limpide. Kazuo Ishiguro est un habile littérateur, ça se vérifie dès les premières lignes qui présentent l’Angleterre de l’époque de manière fort subtile. Il est aussi un perfectionniste qui cisèle ses phrases tout le roman durant ; c’est agréable.

On ajoutera à cette première louange une seconde pour le thème abordé. Développant une allégorie de fantasy sur 400 pages, c’est de notre monde, de nos guerres civiles, de l’oubli et de la mémoire dont parle Ishiguro. Le thème est donc important. D’autant qu’à la différence de Jacobson, l’approche fantasy permet de justifier l’oubli bien mieux que ne le fait l’auteur de J sur une thématique proche mais avec un traitement réaliste.

Mais le roman souffre de trois défauts rédhibitoires imho.

D’une part, l’allégorie est tellement évidente (car le roman est très didactique en plus d’avoir été expliqué au long d’innombrables interviews) qu’elle ne véhicule au final qu’un symbolisme nunuche à destination des pauvres en esprit. Quand l’allégorie devient bijection, je lâche l’affaire.

D’autre part, le rythme est, volontairement j’imagine, très lent, exprimant le ralentissement du pays sous l’effet de l’oubli forcé. Pourquoi pas ? Mais comme l’allégorie est basique, la lenteur ne sert pas à donner le temps de la compréhension, elle donne juste le temps de s’ennuyer à mourir à regarder un tour de magie dont on a compris le truc.

Enfin, aucun des personnages, tant en raison du flou qui les entoure qu’en raison d’une mise en scène souvent irréelle, n’accroche le lecteur. Ni les tourtereaux qui se donnent des mots d’amour et geignent beaucoup trop, ni le rodomont chevalier Gauvain, ni les deux jeunes saxons qui les accompagnent n’inspirent la sympathie ou l'intérêt. Jamais. On lit donc en se disant que le thème est bien intéressant mais que, pour le coup, un roman réaliste aurait mieux touchée la marque.

The Buried Giant, VF Le géant enfoui, Kazuo Ishiguro

dimanche 6 septembre 2015

Les Folies Bergères : L'élégie du 17ème d'infanterie

Superbe album que ce "Folies Bergères". Beau, émouvant, et plutôt original dans la masse énorme des BD traitant de la Grande Guerre.
Début 1918, Verdun. La guerre n'en finit pas de ne pas finir ni les hommes d'y mourir. Dans une tranchée de première ligne tentent de survivre un capitaine et ses hommes, son frère aussi, devenu prêtre. L'horreur est permanente, lancinante, et bien connue des lecteurs de ce blog : les assauts vers des tranchées ennemies qu'on n’atteindra pas, les morts qui pourrissent dans le no man's land, la balle qu'on prend dans la tête juste parce que celle-ci a eu la malchance de dépasser un peu du sommet de la tranchée, le rata infect qu'on mange au milieu des poux et des rats. Mais, déprimés et désabusés, on se serre les coudes. On donne des noms de plats gastronomiques au salmigondis qu'on mange, on fait danser un pantin comme si c'était le bal, on se promet qu'après la guerre on ira aux Folies Bergères. Le plus tendre est finalement le capitaine, si affecté qu'il se réfugie de plus en plus dans un monde imaginaire, entre rêve et hallucinations.

Et puis survient l'incroyable : un condamné à mort qu'on fusille et qui ne meurt pas.

Superbe récit je le répète. Zidrou renouvelle de manière brillante un genre très encombré.

Mêlant réel et fantastique de manière bien plus convaincante - et utile surtout - que Dan Simmons dans Le grand amant, il livre une histoire dont le mystère finit par être levé de bien poignante manière.

Très documenté, il raconte le désarroi de ces officiers de ligne qui étaient dans leur immense majorité des civils qui avaient cru au message patriotique avant d'en voir la réalité sordide. Il tisse deux belles histoires d'amour, très différentes mais aussi fortes l'une que l'autre. Il rend leur désir sexuel à des poilus trop souvent décrits comme de purs esprits uniquement préoccupés de survivre. Il donne à voir la Voie sacrée, cordon ombilical qui assure la survie des soldats à Verdun mais aussi convoyeur livrant sur le front la chair fraiche dont il se repait. Il montre les soldats pénétrant dans les forts de Verdun comme dans leur tombe déjà. Il décrit de façon très réaliste le désastre d'un assaut échoué et le quotidien un peu fou des tranchées, une folie qui n'est pas sans rappeler celle qu'on observe dans Apocalypse Now par exemple. Il conclut, enfin, en apocalypse.

Et puis le dessin de Porcel est magnifique. Réaliste, expressif, colorisé en aplats gris ou sépia, il montre le champ de bataille comme rarement. On y voit du ciel le terrain lunaire grêlé de cratères d'obus qu'est devenu l'alentour de Verdun (les cratères y sont encore aujourd'hui même si de la végétation les dissimule un peu). On y voit les réseaux de tranchées, toujours en équilibre entre stabilité et effondrement. On y voit les cagnas. On y voit les hommes dans les positions courbées de leur vie précaire ou allongés pour l'éternité sous les yeux de leurs compagnons d'infortune.

92 pages superbes, superbes, superbes. Acheter et lire.

Les Folies Bergères, Zidrou, Porcel

Chew 10 - Blood Puddin' : Got you, bastard !

Chew 10. "Blood Puddin" donc ; comme le titre le laisse entendre, ça va saigner dans cet épisode. Saigner grave !

Après l'équipée désastreuse qui concluait l'épisode 9, Tony Chu est fou de rage. L’hôpital est rempli de ses proches, plus ou moins gravement blessés. Le FDA, décapité, est réorganisé. Tony lui même se retrouve affublé d'un nouveau partenaire qu'on dirait tout droit sorti de Shaft. Il est temps de rendre la monnaie de sa pièce au cibopathe maléfique qui se fait appeler le Collectionneur.

Mais d'abord, retrouver Olive, la fille de Tony, devenue maverick et conséquemment lancée dans la destruction de l'appareil criminel du Collectionneur. La retrouver, l'arrêter, l'empêcher de se faire tuer, et enfin, Olive écartée, neutraliser le Collectionneur de la seule manière possible si on en croit la vision de Toni, la sœur trop tôt partie de Tony. Une vision qui commence par l'incroyable, l'inimaginable, l'inénarrable : Tony mangeant Poyo (si vous ne comprenez rien à tout ce binz c'est que vous avez raté les neuf premiers épisodes, sinon c'est limpide).

Dans cet épisode qui clôt l'un des arcs narratifs, le ton est plus grave que drôle. Les enjeux sont énormes, Tony doit s'y faire pardonner ses nombreuses erreurs relationnelles, et bien des vies sont en balance. Néanmoins le comics conserve son pouvoir comique principal : un contexte délirant qui entoure l'action et les héros. Truffé de petits détails visuels en arrière-plan (le travail de Guillory est stupéfiant), de textes semi-cachés, s'adressant parfois directement au lecteur, n'hésitant devant aucune absurdité avec un tel aplomb qu'elles y gagnent l’apparence de la logique, Chew me fait toujours plus penser à un hybride post grippe aviaire de Monty Python et de Mad. Je lis avec grand plaisir. Ne boudez pas le vôtre.

Chew t10, Blood Puddin', Layman, Guillory