lundi 31 août 2015

Aspic 4 Vaudeville chez les vampires : Langue de belle-mère

Sortie du tome 4 de la série Aspic, les Détectives de l'étrange. C'est le second volume du second diptyque. Avoir lu le tome 3 est donc utile, en revanche on peut se passer des deux premiers. Mais c'est dommage.

Dans "Vaudeville chez les vampires", on plongera dans l'intimité familiale d'un vampire amoureux qui a jeté son dévolu sur la jeune et belle Flora. Séduite, ensorcelée, puis finalement enlevée, Flora est promise à un destin pire que la mort.
Heureusement, son compère Hugo veille, assisté par l'inspecteur Nimber et Auguste Dupin, ainsi que par les improbables Michel Strogoff et Gilbert de Tiffauges, porteur d'une épée-goule nommée Crève-Charogne.
La courageuse compagnie devra plonger au cœur du Mal pour sauver Flora. Mais heureusement, la petite confrérie familiale de vampires qui gravite autour du comte Schreck va donner toute la mesure de son imbécillité malsaine et faciliter grandement le travail des héros à la rescousse.

C'est amusant, dépaysant, joliment mis en image. C'est une vraie série de divertissement, pleine de clins d’œil, ici de Nosferatu à Twilight.

Aspic t4, Vaudeville chez les vampires, Gloris, Lamontagne

dimanche 30 août 2015

2084, la fin du monde : Big Brother djihadiste

"2084" est un roman de blanche qui lorgne très fortement du côté de la littérature de genre, version dystopique. L’écrivain algérien Boualem Sansal, reconnu et primé de nombreuses fois, y raconte sa crainte du totalitarisme islamique qu’il voit venir et même temps qu’il y rend hommage au 1984 d’Orwell qu’il apprécie beaucoup.

Futur indéterminé. Après 2084 en tout cas, date probable de la victoire de la Grande Guerre Sainte sur la Grande Mécréance, mais rien n’est bien sûr dans le monde de Sansal. Ati, un homme insignifiant, vit en Abistan, l’empire (unique au monde ?) fondé par Abi (le Salut soit sur lui), Délégué sur Terre de Yölah. Répétons ensemble : « Yölah est grand et Abi est son Délégué » !

Soigné de longs mois dans un sanatorium reculé pour une tuberculose, Ati a le temps d’y réfléchir, de s’y interroger, et de remettre en cause la foi aveugle qui l’animait, comme elle anime tous les autres Abistanais ; foi aveugle ou image de la foi car, comme le comprend Ati, nul n’est besoin de croire vraiment, l’important est d’afficher sans cesse tous les signes de la croyance.
Renforcée par une conversation qu’il n’aurait jamais du avoir avec un archéologue dont les découvertes remettraient en cause le dogme, la mécréance d’Ati va se développer dès son retour du sanatorium et l’entrainer dans une équipée qui le conduira au cœur d’une révolution de palais.

L’Abistan, c’est la califat rêvé par l’EI après la victoire dans sa guerre de la fin des temps, mâtiné d’Etat algérien, tentaculaire, kafkaïen, et corrompu.

Pour ce qui est du califat, Sansal met en lumière les aberrations ignobles qu’amèneraient se réalisation. Neuf prières par jour pour un peuple retourné économiquement des siècles en arrière, pèlerinages et processions permanents tenant lieu d’activités structurant la vie des croyants, contrôle social omniprésent - avec les Comités, les Civiques, les Corps d’Inspection, etc… - , guerre permanente contre on ne sait trop qui - l’ennemi extérieur (?) et l’ennemi intérieur (?) aussi sans discrimination ni favoritisme - , fanatisme des jeunes chauffés à blanc par des prêcheurs fous jusqu’au point d’implorer le droit d'aller mourir en martyr dans la prochaine Guerre Sainte (contre qui, si l’Abistan est unique ? Nul ne s’en préoccupe), mariage précoce des filles et ensevelissement des femmes dans des versions améliorées des niqabs contemporains, uniforme burni pour les hommes qui dit autant la position sociale que le rang, cérémonies publiques récurrentes de célébrations, d’autocritique, d’exécutions - tout ce qui fait société dans un monde transparent sous le regard permanent d’un totalitarisme bigot. Toute vérité réside dans le Gkabul, dicté par Yölah à Abi son Délégué, livre guide de toute vie et de tout gouvernement contenant tout ce qu’il y a à savoir et tout ce qu’il y a à faire. Sansal en cite de nombreux versets édifiants dans le roman. « Tout dans l’Etat, rien contre l’Etat, rien en-dehors de l’Etat », la définition que Mussolini donnait du fascisme s’applique à merveille pour peu qu’on remplace Etat par Gkabul.

"2084" est aussi un hommage à 1984. Explicite parfois, comme quand Sansal cite l’Angsoc ou reprend les trois principes d’Orwell en y ajoutant ceux de l’islamisme - notamment « La mort c’est la vie » - , implicite (tout juste) quand Abi est surnommé Bigaye. On retrouve aussi, en partie seulement, la structure de 1984 : éveil, mentor, introduction dans les cercles du pouvoir, même si tout n’est pas superposable, heureusement, et si ça finit mieux pour Ati. Communs aussi, la destruction de l’Histoire et de toute référence à une civilisation antérieure sauf comme repoussoir des temps dominés par le Mal, l’invention d’une nouvelle langue simplifiée, l’abilang, l’omniprésence d’un Ennemi d’autant plus inquiétant qu’il est diffus, la Guerre perpétuelle comme moyen d’employer des hommes qui sinon n’auraient guère d’utilité dans le système contraint de l’Abistan (le pèlerinage de plusieurs années étant l’autre moyen d’occuper les foules désœuvrées en plus de créer une expectative rassembleuse pour les candidats et leurs proches), l’existence de quelques privilégiés vivant une vie stratosphérique de luxe et d’exemptions à la règle commune au prix de l’enfermement de millions de miséreux dans la cage de fer de l’ordre totalitaire.

Sur ce dernier point, difficile de ne pas voir aussi une critique de l’Algérie contemporaine. Abi, invisible, dont on dit qu’il est immortel, rappelle le grabataire mais inusable président Bouteflika, les clans corrompus en lutte pour conquérir ou garder le pouvoir dans le cercle du gouvernement évoquent immanquablement les arcanes de l’organisation politique algérienne, la manipulation du peuple à qui on sert des fadaises qu’on laisse à la rumeur la tache de propager et d’amplifier, tout fait penser à cet Etat algérien que Sansal n’apprécie guère et qui le lui rend bien.
Même l’illumination vint pour Ati de son séjour dans les montagnes, lors de son éloignement forcé de la ville. On se souviendra que Sansal est partisan de l’autonomie de la montagneuse Kabylie.

Faut-il lire "2084" ?

Pour briller dans les diners, sûrement, ça sera un des livres de la rentrée.

Si on est un lecteur de blanche qui veut, d’un même mouvement, lire un peu de dystopie et s’intéresser à un grave problème contemporain dont l’Occident démocratique, étouffé par son hégémonique culpabilité post-coloniale, refuse de prendre l’effroyable mesure, oui sans aucun doute.

Pour un lecteur de genre, habitué aux dystopies, je trouve que le roman ne va pas assez loin dans la description du système, et que le ton, souvent cocasse ou ironique, dessert son propos. Insistant sur l’absurdité voire le ridicule du système religieux, il détourne parfois l’attention de sa très profonde cruauté et de son inhumanité. L’humour (même si "2084" n’est certes pas une comédie) est souvent contre-productif en politique imho. L’horreur doit être horrible pour impressionner. Ce n’est pas toujours le cas ici, Sansal en présentant parfois surtout l’aspect grotesque. Je trouve que rien n’est plus fort que la phrase d’Orwell « Si vous voulez une image de l'avenir, imaginez une botte piétinant un visage humain, pour toujours. », on n’en trouve pas un équivalent dans "2084".
Ajoutons enfin que la première partie, dans laquelle Ati conduit son jihad intérieur, est un peu verbeuse. Heureusement on y présente aussi nombre d'éléments de contexte.

Ces bémols prononcés, et passée l’un peu longue première partie, le roman est agréable à lire, plutôt bien vu, et il permettra, de surcroit, de briller dans les diners ce qui n’est pas négligeable.

2084, la fin du monde, Boualem Sansal

Nous allons tous très bien merci - Daryl Gregory en VF

Sortie récente au Bélial de "Nous allons tous très bien, merci", version français du We are all completely fine de Daryl Gregory. J'ai déjà dit tout le bien que je pensais de ce court roman (novella ?), à fortiori quand il est lu par un aficionado de l'imaginaire qui se sentira par certains aspects si proche des personnages qui y sont mis en scène.

Une lecture hautement recommandable donc.

Nous allons tous très bien, merci, Daryl Gregory

jeudi 27 août 2015

Métropolis tome 3 : De chair et d'huile ?

Sortie du tome 3 de l'excellente uchronie Métropolis. Voir les chroniques précédentes pour le background.

Le Moyen-Age avait le Diable comme Ennemi, notre époque Adolf Hitler. Rien d’étonnant donc à ce qu'il se retrouve au centre des manigances dans Métropolis, toujours poursuivi mais jamais vu, comme le Diable. Mais ce consternant personnage n'est pas le seul à peupler l'avant-dernier volume de la série.

On y voit Gabriel Faure enquêter en terrain glissant, combattre les Loups noirs et pourchasser l'insaisissable Wolff, sous le contrôle permanent et inquiétant du mystérieux Secret. On y entend l'histoire de Loulou, une folle qui ne l'est sans doute pas, coupable d'avoir découvert l'un des secrets peu ragoutants de la ville. On y voit Lohman devenir de plus en plus étrange et, qui sait, dangereux. On y croise un médecin légiste nommé Destouches, l'amie d'un peintre prénommée Eva ; on y aperçoit Nietzsche avec Lou Andréas-Salomé, et des pulps contenant des articles sur Lovecraft.

Entre uchronie et rétrofuturisme, les secrets de la ville émergent lentement du voile d'obscurité derrière lequel ils reposaient. Il sera complétement levé au début de 2016. Patientons.

Metropolis, tome 3, Lehman, De Caneva, Martinos

Brève revue de BD : The Sixth Gun tome 8

Sortie récente du TPB 8 de la série western fantastique The Sixth Gun, intitulé "Hell and High Water".

La fin des temps est de plus en plus proche.  Tout laisse penser que la Sorcière Grise est victorieuse. Elle possède les armes, elle sait où est le sceau, elle a ce qu'il faut pour en huiler les gonds, et surtout elle est débarrassée, semble-t-il, de ses adversaires, vaincus et abattus.

Comme on s'en doutait, les héros trouveront un sursaut de foi et se lanceront aux trousses de la Sorcière. Reste à faire les bons choix. Devront-ils (et pourront-ils) l'empêcher de détruire le monde ou vaudra-t-il mieux la laisser entrer dans les enfers pour mieux l'y poursuivre et l'y détruire définitivement ? Est-il judicieux de s'allier à des puissances primordiales capables de détruire le monde sous un déluge d'eau ? L'avenir des cycles futurs est entre les mains de héros pour qui la moindre erreur tactique signifierait le recommencement honni.

Beaucoup d'action dans ce volume, et une conclusion dont on sent qu'elle est maintenant vraiment proche, très certainement pour le TPB suivant.

The sixth gun t8, Hell and High Water, Bunn, Hurtt, Crabtree

mardi 25 août 2015

Le petit jardin des fées : L'été meurtrier

Si vous voulez faire un dernière lecture rapide avant la rentrée, "Le petit jardin des fées" d'Anne Duguel - parfois dite Gudule - vous guérira au moins de l'envie d'abuser des vacances au soleil.
Ce court roman, vite lu, ni indispensable ni déplaisant, montre, s'il en était encore besoin, que la bêtise, la crasse, l’étroitesse d'esprit, et la malveillance ne sont pas moins pénibles au soleil.

Trois petites filles avaient l’habitude de se retrouver pour les vacances dans leur « petit jardin des fées », un carré de verdure appartenant à la grand-mère de deux d'entre elles au cœur du petit village de Pastourou, dans le Tarn. Survient un drame atroce. Neuf protagonistes des faits témoignent.

Prêtant sa plume aux neuf personnes les plus impliquées, Anne Duguel fait dire à chacun sa vérité. Chaque témoin décrit la partie du réel qu'il a vue, ce qu'il en a compris une fois passé le filtre de ses informations, de ses croyances, de son idéologie ou de ses préjugés. Elle compose une histoire dont les neufs témoignages, entrelacés tout au long du récit, ne sont chacun qu'une facette. Tout est dans chaque confession et pourtant aucune n'est le tout.

Au fil d'une histoire dont on comprend très vite, hélas, comment elle sera conclue, Duguel dresse un portrait des petitesses humaines, telles que les exacerbe la vie en vase clos dans un petit village entre dépérissement et régénération. Rivalités, médisances, malveillances, coalitions, et stigmatisation, sur fond d'homophobie, de xénophobie, d'allochtonophobie au sens large, de bêtise avinée et de vagabondages sexuels. Tout le monde traditionnel est là, concentré sous les yeux du lecteur comme une essence de parfum. On oublie trop souvent à quel point la « chaleureuse » solidarité des sociétés traditionnelles se paie d'un contrôle social intense et de violents rappels à l'ordre. Pierre Jourde en sait quelque chose.

Le drame du présent trouve son origine dans les drames et les crimes impunis du passé. Qu'on se rappelle de L'été meurtrier. La politique de la poussière sur le tapis, souvent mise en œuvre dans les petites communautés, ne fait que préparer les malheurs à venir. Le village survivra encore. Le fatum s'acharne encore et encore sur la même victime qui prend sur elle tout le mal de la communauté,  le canalisant comme un paratonnerre . Il n'y a plus de fées dans le jardin des fées.

Le petit jardin des fées, Anne Duguel

Les nefs de Pangée : Une trop fragmentaire Odyssée

IMPORTANT : Cette chronique sera activement spoiler-free (ce qui imposera, hélas, certaines ellipses). C’est important pour ce roman aux multiples rebondissements.
Ne pas lire le glossaire avant d’avoir fini le roman, ne pas lire la dernière page pour voir, ne pas picorer dans le livre. On ne ferait que se gâcher le plaisir de la découvert progressive de l’étonnant monde de Pangée.

Pangée, massif continent solitaire au milieu d’un océan nommé l’Unique. Une myriade de peuples y vivent, organisés en cités ou régions indépendantes. La cité de Basal domine Pangée. La famille Anovia domine Basal. Mais le pouvoir politique est souple, la domination est plus symbolique qu’autre chose.
Entre les peuples de Pangée, très différents dans leurs coutumes et leurs modes de vie, existe un lien fort : la chasse à l’Odalim. Une fois par cycle de 25 ans, les nations de Pangée envoient une armada sur l’Unique pour traquer et tuer – sacrifier serait plus exact – l’énorme et terrible créature marine. Les risques sont grands mais une chasse réussie annonce un cycle prospère alors qu’une chasse ratée signifie mauvaises récoltes et menaces de guerre. Hélas, trois fois hélas, le roman s’ouvre sur le retour de la 9ème chasse. Un échec cuisant.
En vue d'amoindrir les forces centrifuges qui ne manqueront pas de se manifester, les trois familles dominantes de Pangée décide de lancer pour le cycle suivant la plus grande chasse jamais vue : 300 nefs sur l’océan, embarquant environ 250000 membres d’ équipage. Un effort de Pangée toute entière, chaque peuple contribuant à la mesure de ses possibilités. Cette terrible armada devra réussir à tuer l’Odalim, laver l’affront, et enclencher un nouveau cycle de prospérité, après avoir été le ciment de Pangée pendant les 25 années de sa construction. Mais n’y a-il que cela ? Certains promoteurs du projet n’auraient-ils pas un agenda caché ? Et quel sera le destin de l'Achab de Pangée ? Il faudra lire pour le savoir.

The times they are A-changin’ chantait Bob Dylan. Et c’est bien de changements que parle "Les nefs de Pangée".

Abandon des formes traditionnelles de légitimité et d’organisation politique, passage d’une économique à une chrématistique, développement de la stratification sociale, l’ordre politique et social sera bouleversé. Et des guerres, des guerres à n’en plus finir car la nouvelle société est dure à accoucher, à fortiori si on ajoute aux troubles internes la menace des Flottants, un peuple lacustre que les « terrestres » veulent éradiquer pour être enfin seuls maitres de Pangée, des guerres qui montrent comme toujours que si l’autre est aussi mauvais que nous, nous savons sans difficulté être aussi mauvais que l’autre. Et cet Odalim de la 10ème chasse, si fort, si intelligent, qui se révèle être un adversaire terrifiant et non le bouc émissaire girardien qu’il suffirait qu’il soit pour que son meurtre par la société unie renouvelle le sacré.
Que sortira-t-il de ces temps de bouleversements ? L’avenir s’incarne-t-il dans le changement ou n’est-il qu’un éternel retour ?

"Les nefs de Pangée" est un roman joliment écrit. Les descriptions sont fort bien imagées. Chavassieux sait, de plus, être lyrique, spectaculaire, en particulier dans certaines scènes de bataille ou de massacre ; il sait aussi rendre hommage au grand devancier que lui est Flaubert.
"Les nefs de Pangée" est aussi un vrai voyage dans l’inconnu. Chavassieux entraine le lecteur à sa suite dans un monde étranger à l’écologie surprenante et à l’organisation économique et sociale qui évoque ce que fut sans doute la cité grecque rêvée d’Aristote, et il le fait en des temps où cet ordre est bouleversé, où se révèlent donc tant les fils ancestraux qui faisaient tenir la société que les nouveaux que certains tentent de tisser pour elle.
"Les nefs de Pangée", enfin, est un roman où rien n’est acquis. Renversements et éclaircissements se succèdent très efficacement sous les yeux du lecteur.

Au passif, on regrettera le choix d’un style chroniqué qui tient le lecteur à distance de l’histoire. Presque 30 ans d’un monde racontés en 500 pages, ça fait peu de pages par an et par protagoniste. Ellipses et sauts sont trop nombreux à mon goût, et les personnages sont plus des figures historiques que des personnes. Si on ajoute une narration souvent très factuelle et distanciée, c’est à dire le ton du chroniqueur qui, des décennies plus tard, explique les évènements pour des lecteurs qui ne les ont pas vécus, on se retrouve à lire une histoire vraiment riche de laquelle on reste toujours un peu détaché. C’est moins vrai dans la seconde moitié du récit, quand l’Histoire accélère, mais c’est une tonalité qui ne disparaît jamais. Dommage. Il aurait peut-être fallu céder aux conventions de la fantasy et écrire au moins deux tomes.

C'est donc plus du regret que du reproche. Christian Chavassieux livre une belle, même si trop fragmentaire, histoire mythique : le récit de la métamorphose de Pangée. A lire comme une Odyssée.

Les nefs de Pangée, Christian Chavassieux

dimanche 23 août 2015

The Three-Body Problem, Hugo 2015

Après une année très agitée pour les Hugo, le verdict, concernant les romans, est tombé : The Three-Body Problem, de Liu Cixin traduit par Ken Liu, emporte le trophée. Loin de la grotesque tentative des navrants Sad Puppies et Rabid Puppies d'entrainer le Prix dans des directions aussi contestables que dangereuses pour sa survie même, les votants ont désigné une SF, certes plutôt classique dans son approche et en tout cas loin des innovations formelles très idéologiques d'Ann Leckie, mais définitivement non américaine et non occidentale.
Un chinois traduit par un sino-américain : deux puissances spatiales sont à l'honneur dans ce bien beau cru 2015.

On peut lire la chronique de The Three-Body Problem ici, et celle de sa suite The Dark Forest là

Stay tuned !

vendredi 21 août 2015

The Dark Forest : Pour vivre heureux, vivons cachés

Que ferait l’Humanité si elle était sûre d’être anéantie dans quatre siècles ? C’est la question angoissante que pose "The Dark Forest", le roman de Cixin Liu qui fait suite à l’exaltant The Three-Body Problem.

La flotte trisolaranne est en route pour la Terre. Son objectif, connu, est d’éradiquer la race humaine pour faire de la place à l’invasive race trisolaranne en quête d’une planète où vivre. Etant donnée son accélération, elle arrivera dans 450 ans environ.

Dépassée technologiquement, espionnée dans toutes ses conversations, bloquée dans sa progression scientifique par l’action des sophons de Trisolar, la race humaine semble en effet condamnée. Reste un unique et maigre espoir. S’ils peuvent tout voir et tout savoir, les trisolariens ne peuvent pas lire les pensées, ils ne comprennent même pas vraiment la différence entre le penser et le dire. Jouant le tout pour le tout, l’ONU se saisit de cette seule opportunité de résistance et lance le projet Wallfacer. Quatre wallfacers soigneusement choisis sont désignés pour élaborer dans le secret de leur esprit une stratégie conduisant à la victoire. Ils auront accès à d’immenses ressources sans jamais avoir à justifier de leur usage. Ils devront, seuls, préparer la Terre à vaincre, en cachant à tous l’objectif réel de leurs préparatifs stratégiques. Une tâche presque inimaginable.

"The Dark Forest" est assurément le roman très noir qu’indique son titre. Cixin Liu y interroge dans toutes les directions la réaction d’un peuple qui se sait condamné. Il y propose aussi sa solution, déprimante, au paradoxe de Fermi.

La narration du roman gravite autour des actions des quatre wallfacers : Fréderick Tyler, ancien secrétaire US à la défense, Manuel Rey Diaz, président bolivarien du Venezuela, Bill Hines, scientifique spécialiste du cerveau et politique européen, et enfin l’outsider Luo Ji, astronome chinois, fondateur et unique pratiquant de la « sociologie cosmique ». Le lecteur suit ces quatre hommes, certains – miracle de l’hibernation – sur plusieurs siècles,  sans savoir plus que quiconque quelles sont leurs intentions véritables. Il suit aussi le destin exceptionnel de Zhang Baihai, commissaire politique de la flotte chinoise, reversé dans la flotte spatiale naissante, homme de devoir et de conviction qui orientera une partie importante de l’évolution humaine durant la crise en faisant sienne la nécessité de changer de morale. Il retrouve enfin le truculent Da Shi, vu dans le tome précédent. Les autres personnages font le boulot, sans plus.

Autour des « héros », le monde, atterré, sombre dans une profonde dépression. Le défaitisme y devient dominant, au point que l’escapisme, forme ultime de celui-ci, est formellement mis hors la loi par la communauté internationale. De leur côté, les wallfacers travaillent, engloutissant d’énormes ressources dans des projets pharaoniques censés conduire à la victoire. Ils poussent à bout, sans considération de coût, l’application des connaissances existantes, le blocage scientifique imposé par les trisolariens empêchant de nouvelles découvertes fondamentales. Plus précisément, trois des wallfacers travaillent. Luo Ji, lui, égocentrique et vain, ne fait pas grand chose. Et les trisolariens sont chaque jour plus proches, avec leur technologie supérieure et leur volonté implacable. L’Humanité parviendra-t-elle à sauver sa peau, et si oui, à quel prix ?

Etonnamment, ce roman de SF qui manie aussi bien l'intime que le (très) grand spectacle peut se lire comme un traité d’économie.

On y rencontre le dilemme classique entre consommation et investissement que rend encore plus sévère l’engagement dans une course aux armements – l’URSS y a perdu son existence même, l’IDS ayant été le dernier clou du cercueil soviétique.
On s'y pose implicitement à plusieurs reprises la question du taux d'actualisation de l'avenir qui traverse les débats environnementaux actuels.
On y apprend que, ruinée par l’effort de défense et les bouleversements écologiques, la Terre traversera le Grand Ravin, une version premium de la Grande Dépression, un temps de tribulations et de malheur qui engloutira une bonne partie de l’Humanité.
On y voit les effets de la Révolution mondiale qui suivra les décennies noires, engendrant une Nouvelle Renaissance que la meilleure volonté politique n’aurait pu rendre possible sans la réduction drastique de la population qui l’avait précédée ; on oublie toujours que la taille de la population est l’un des termes des équations environnementales.
On y découvre comment l’exaltation remplace la dépression quand est mise en place en place une société post-rareté sur les ruines du monde ancien, jusqu’au déni de la menace et à l'expression d'un optimisme que rien ne justifie hormis un wishfulk thinking puéril.
On y voit le paradoxe de Fermi trouver sa réponse via les axiomes de la sociologie cosmique : « la survie est l’objectif premier de toute civilisation » et « les civilisations ne cessent de grandir et de s’étendre alors que la matière totale dans l’univers reste constante ». Dans la version cosmique du dilemme du prisonnier, les solutions sous-optimales que prévoient la théorie des jeux sont celles qui sont mises en œuvre. C’est vrai entre civilisations. C’est vrai à plus petite échelle pour le petit groupe des vaisseaux perdus de la flotte humaine en route vers l’inconnu. L'homme cosmique doit être une nouvelle espèce d'homme ou ne pas être.

Beaucoup de pistes, beaucoup de questions, "The Dark forest" est sans conteste un roman riche. Il est, ceci dit, un peu moins palpitant que The Three-Body Problem. La malédiction des tomes centraux, dans lesquels le monde est révélé mais la conclusion pas encore imaginable, peut-être. La faute aussi sans doute à l’histoire d’amour de Luo Ji, un chemin de traverse certainement trop long dans ses deux manifestations, qui rappelle par ses incessants détours hors du récit principal les pérégrinations d’Ozzie Isaacs sur les chemins des Silfen dans L’étoile de Pandore. Ajoutons que le branlo Luo Ji est loin d'avoir la profondeur et le charisme de Ye "Three-Body" Wenjie. Enfin, la longue échelle de temps du récit et le saut temporel en cours de roman posent le même problème que dans Seveneves, celui d’une rupture des fils narratifs, même si beaucoup des personnages principaux font la transition avec le lecteur, ce qui n’était pas le cas dans le roman de Stephenson.

Ces bémols posés, "The Dark Forest" est un bon roman, intelligent, foisonnant, dont je ne peux qu’effleurer la richesse sous peine de spoiler gravement par inadvertance. Disons seulement que s’il se termine sur la résolution satisfaisante d’une crise, le pire est sans doute à venir. Pyrrhus avant Luo Ji en avait fait l’expérience à ses dépens.

The Dark Forest, Cixin Liu


lundi 17 août 2015

Ouverture de la page De Dune à Rakis

Un petit mot pour annoncer l'ouverture de la page FB De Dune à Rakis, la nouvelle vitrine du forum éponyme. Les passionnés de Dune comme les simples curieux y trouveront de nombreuses informations et analyses sur l'univers de Dune, de Frank Herbert, ce roman dont le regretté Bruno Etienne disait qu'il était l'un des meilleurs romans de politique fiction de tous les temps.

samedi 15 août 2015

Charognards : Corvus et Mallarmé sont dans un bateau

Un petit village en France, sans doute. Maintenant, on le suppose. Alors qu’il rentre chez lui en voiture, un homme anonyme remarque, sur la route, un petit groupe de corbeaux affairés à déchirer une charogne. Il ne peut imaginer qu’ils forment l’avant-garde de l’invasion qui va s’abattre sur son village et le vider de ses habitants, entre extermination et exode. Une invasion que le monde semble ignorer mais qui apparemment - est-ce certain ? - a fini par s’étendre au monde entier.

Ce qui pourrait être un roman apocalyptique parmi d’autres est en fait un objet bien peu commun.

De l’extérieur d’abord, on remarque deux bandes de pages noires au début et à la fin du livre. Dotées d’une signification propre, elles encadrent ce qui est l’histoire de l’invasion, à savoir le journal de l’anonyme.

A l’intérieur ensuite, le texte interpelle. Pour passer de ces « Ouvertissemens » qui expliquent, dans un langage déformé, la genèse de ce qui suit aux pages ultimes, de plus en plus sombres et de moins en moins bien imprimées jusqu’au fondu au noir définitif de la fin du récit, on traverse le journal d’un homme qui voit son monde s’effondrer sous l’assaut de corbeaux de plus en plus nombreux.
Et non, ce n’est pas Les Oiseaux. Le monde clos de l’anonyme, son incapacité à le quitter, la quasi disparition des autres, évoquent tragiquement un retrait en soi, loin du réel, loin d’un événement traumatisant jamais explicite qui l’isole des siens et le laisse s’emmurer seul dans la déliquescence et la folie. D’ailleurs tout ceci a-t-il vraiment lieu ? On en doute parfois, même si les « Ouvertissemens » le suggèrent. C’est en tout cas un cauchemar, au propre ou au figuré peu importe.

Ce qui fait de "Charognards", le premier roman de Stéphane Vanderhaeghe, une expérience unique, c’est l’inventivité formelle du texte qui s’apparente plus à un long poème en prose qu’à un roman à proprement parler.

De clins d’œil rimbaldiens en néologismes, l’auteur joue des assonances et défait le langage alors même que le monde disparaît dans le lointain. Usant de phrases tronquées, de phrases sans verbe, de nuages – au sens propre - de mots qui marquent les points saillants d’une conversation entendue, l’auteur livre un récit toujours clair en dépit de ses trous et ellipses, de plus en plus nombreux au fil des pages. Les temps sont remplacés par un présent statique d’où la chronologie finit par s’effacer. D’incantatoires anaphores rythment le récit. Incises et hypothèses se succèdent au rythme syncopé de la narration. Et puis les phrases, les mots, les lettres elles-mêmes s’agencent à leur guise sur la page, échappent à leur auteur, et créent des structures de sens - dans lesquelles signifiant et signifié se rejoignent - qui ne sont pas sans évoquer l’impressionnant Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, de Mallarmé.

Dans le texte lui-même, on retrouve un peu de l’inventivité lexicale de Vian, sans l’humour associé eu égard au contexte (et le grand Boris fit même aussi le coup de l’incroyable circonscrit dans sa nouvelle L’amour est aveugle), un peu de l'inexpliqué weird de Ionesco, Kafka ou Vian encore, un peu de l’écœurement paranoïaque de Céline.

Texte poétique et contemporain, "Charognards" invite le lecteur à suivre un narrateur non fiable dans les méandres d’une pensée de plus en plus rabougrie par la perte du monde et de la langue. C’est une expérience inhabituelle et vivement dépaysante. Plongeons dans l'inconnu, on pourrait y trouver du nouveau.

Charognards, Stéphane Vanderhaeghe

vendredi 14 août 2015

East of West 1 - La promesse : Non tenue

Tome 1 de la série East of West, intitulé "La promesse".

Au secours ! Depuis quelques jours,  j'ai pas la gagne :(

Une uchronie dans laquelle la Guerre de Sécession a pris quand quand une météorite s'est opportunément écrasée sur Terre. Pas d'USA mais Sept Nations d'Amérique, bordées d'on ne sait pas trop quoi (des Badlands ou un truc du genre, n'oublions que dans Badlands, ya Bad, c'est bien pour les gars qu'ont bien de la testostérone). Sept Elus qui doivent hâter l'Apocalypse (je mets des majuscules partout, ça montre bien que c'est très important) avec l'aide d'une Mort dont on ne sait pas trop ce qu'il/elle veut (mais il a un bébé, à sauver sûrement, comme Balavoine, mon Dieu que c'est beau) et de trois autres Cavaliers réincarnés en enfants (tant qu'à faire) qui ont perdu leur frère, égaré par l'amour. C'est beau à mourir.

Une histoire, qui croit que des circonvolutions sont un signe de qualité, racontée dans ce style inimitable sentencieux et grandiloquent qui caractérise les backgrounds bodybuildés et absurdes des jeux de rôle par ordinateur.

Des dessins pas fameux, style manga sans en être, foireux.

Passe ton chemin, étranger !

East of West t1, La promesse, Hickman, Dragotta, Martin

Les nominés des Prix Utopiales 2015

Les nominés aux Prix Utopiales Européen et au Prix Européen Jeunesse sont connus.

Pour le Prix Utopiales Européen, les dieux vivants sélectionnés sont :

  • Celle qui a tous les dons, Mike Carey (traduction de Nathalie Mège), éd. L’Atalante
  • Lum’en, Laurent Genefort, éd. Le Bélial
  • Thinking Eternity, Raphaël Granier de Cassagnac, éd. Mnémos
  • L’Adjacent, Christopher Priest (traduction de Jacques Collin), éd. Denoël
  • L’Autre Ville, Michal Ajvaz (traduction par Benoît Meunier), éd. Mirobole
Pour le Prix Européen Jeunesse, les nominés sont :

  • Humains, Matt Hai, éd. Hélium
  • Ciel 1.0. L’hiver des machines, Johan Heliot, éd. Gulf Stream Editeur
  • Memor : le monde d’après, Kinga Wyrzykowska, éd. Bayard
  • Mingus, Keto von Waberer (traduit par Jacqueline Chambon), éd. Le Rouergue jeunesse (Epik),

Rappelons que les Utopiales 2015 se dérouleront du 28 octobre au 2 novembre à la Cité des Congrès de Nantes. Que l'affiche de Manchu est superbe. Et que c'est toujours le plus grand festival d'imaginaire de France.

Be there or be square !

mercredi 12 août 2015

Gene mapper : Un livre à cytolyser

"Gene Mapper", de Taiyo Fujii, c’est l’éternelle histoire du gars autoédité sur Internet qui vend pas mal ou donne beaucoup gratis, est du coup contacté par un éditeur papier, et vend alors au plus grand nombre – souvent avec une presse dithyrambique que ce genre de conte de fées numérique excite – un livre médiocre ou trop mainstream que le buzz rend incontournable. De Glukhovsky à E. L. James en passant par Hugh Howey, les exemples commencent à abonder ; Taiyo Fujii fait maintenant partie du club.

Milieu du 21ème siècle. Mamoru Hayashida est un gene mapper. Il programme de l’ADN comme un informaticien crée du code, assemblant des gènes qui remplissent des fonctions afin d’obtenir les effets désirés dans les organismes créés. Sur le coup là, il a été responsable de la couleur de la nouvelle variété de riz « distillé » (comme des OGM mais avec un génotype totalement synthétisé sans utiliser comme base une plante naturelle), le SR06. Plus précisément, Mamoru a programmé les gènes qui, activés par les signaux chimiques adéquats, donneront aux plants de riz les différentes couleurs permettant d’afficher, à l’échelle monumentale du champ, les logos des compagnies propriétaires, L&B et Mother Mékong. Le roman commence alors que les logos disparaissent dans un des coins du champ expérimental. Erreur, contamination, ou sabotage, le gene mapper Mamoru et son ami et directeur de projet Takashi vont se lancer dans une enquête qui les conduira au Vietnam et au Cambodge à la recherche d’une explication au mystère scientifique posé par l’évolution inattendue des plants de riz, mystère épaissi par de premiers échantillonnages aberrants des plants. Ils y collaboreront avec Isamu, un hacker informatique capable de récupérer les vieilles données de l’Internet, normalement inaccessibles maintenant que celui-ci a été remplacé, après un crash systémique, par True Net, une version sécurisée mais pauvre du réseau mondial.

Bon. Disons-le clairement : Gene Mapper est un mauvais roman.

D’abord, Fujii semble s’être trompé de sujet. Alors qu’il est question d’ingénierie génétique et de biohacking, le roman consacre un nombre de pages absolument hallucinant à montrer les innombrables aspects et possibilités de la réalité augmentée. On dirait presque un prospectus publicitaire pour des outils d’AR tant c’est omniprésent et développé dans chaque scène du roman.

Ensuite, les personnages ne sont guère plus que des silhouettes au background fantomatique. Mamoru n’a aucune vie, et un trait de caractère, il est un peu horny. Sans excès. Les autres ne valent guère mieux, et ce même en dépit d’un « rebondissement » aussi moliéresque qu’inutile à la fin du roman sur l’air de « Je suis ton père », et d'une ou deux autres inepties de la même eau.

De plus, l’intrigue est si brève, simple, linéaire, que je ne crois pas qu’elle puisse saisir quiconque à plus de douze ans, et tous les efforts – explicites – pour installer une ambiance paranoïaque de faux-semblants et de trahison n’y changent rien. N’est pas Gibson qui veut. Muetdhiver est loin.

Et je ne parle pas de l’irruption ridicule d’une star de la presse tabloïd qui se retrouve aux manettes d’une bonne partie de la manipulation.
Passons aussi sur le fait que l’énorme menace que l’échec possible de la souche SR06 fait peser, tant sur la survie de la compagnie L&B que sur l’alimentation d’un monde surpeuplé, soit confiée, pour son traitement, à trois gars opérant en freelance qui se chargent aussi bien de la question technique que du traitement médiatique de l’affaire. Le tout, bien sûr, en autonomie complète, sans backup ni sécurité. N’importe quoi !

Et puis, l’écriture est faible, les descriptions sont phagocytées par les délires constants sur l’AR, les dialogues ne sont guère convaincants, le tout culminant dans une bordée d’explications finales dialoguées si explicites et répétitives qu’on les diraient copiées d’un tract.

A la fin, on referme un manifeste pour l’open source en ingénierie génétique déguisé en roman, en se disant que Fujii aurait mieux fait d’écrire un petit essai que ce salmigondis.
Il n’y a guère que le mélange foutraque de système D et de modernité entrevu à Ho Chi Minh City qui fasse un peu vrai.

Gene Mapper, Taiyo Fujii

mardi 11 août 2015

Something coming through : Faire du vieux avec du neuf

"Something coming through" est le nouveau roman de Paul McAuley. Il marque une rupture avec son cycle The Quiet War. Il est sans doute le premier d’une série ; la fin le suggère en tout cas.

Milieu du 21ème siècle. Le niveau des mers monte, avec son lot de réfugiés climatiques et d’iles submergées. Un conflit nucléaire limité a opposé au moins l’Inde et le Pakistan, et des frappes terroristes tactiques ont visé certaines capitales, dont Londres il y a quatorze ans. La routine en SF contemporaine, même si ce n’est ici que le background et pas le cœur de l’histoire. Et puis, il y a treize ans, les Jackaroo ont pris contact avec les humains. Aliens de nature inconnue, uniquement présent sur Terre par le biais d’avatars, les Jackaroo disent être venus pour aider. Ils ont « offert » à l’humanité quinze planètes terracompatibles à coloniser, accessibles via un système de navettes qu’ils contrôlent. Terriens tirés au sort et passagers payants des mégacorps embarquent depuis lors dans ces vaisseaux à destination de nouveaux mondes à défricher. Un détail cependant : les Jackaroo ont déjà fait le même « cadeau » de nombreuses fois dans le passé, les quinze nouveaux mondes regorgent donc de vestiges archéologiques laissés par les espèces (les Anciennes Cultures) qui y ont précédé l’espèce humaine et ont toutes disparu depuis. Objets d’art exotiques mais aussi vestiges technologiques reviennent donc plus ou moins légalement sur Terre. Ils y sont achetés par des collectionneurs ou utilisés par Etats et entreprises pour mettre au point de nouveaux produits miraculeusement avancés. Hélas, parfois, des « eidolons », souvenirs quantiques d’entités inconnues ( ! ), voyagent avec les vestiges et semblent influencer voire contrôler les humains qui se trouvent à leur contact. Faut-il jouer avec des choses qu’on ne comprend pas ? C’est l’une des questions lancinantes du roman.

Mélange de police procedural, de  noir, et de SF tendance Contact, "Something coming through" tisse deux fils qui ne cessent d’alterner jusqu’à la fin où ils se rejoignent.

Londres, 2 juillet. Chloé Millar est une jeune femme qui travaille pour Disruption Theory, une entreprise spécialisée dans la récupération d’artefacts aliens. De manifestations étranges en cultes bizarres, elle traque les eidolons qui signalent la présence d’artefacts. Lors d’un de ces évènements, elle croise le jeune Fahad qui lui semble possédé par une entité de grande puissance. Devenu l’objet de trop d’attention à son goût, Fahad s’enfuit avec sa petite sœur et tout deux disparaissent dans la nature. Commence alors pour Millar une traque qui lui fera découvrir les aspects les moins ragoutants de Disruption Theory, l’opposera directement à la Alien Technology Investigation Squad, plus connue sous le nom de Hazard Police, et la conduira, bien plus tard, jusqu’à la planète Mangala.

C’est sur Mangala que le lecteur rencontre dès le chapitre 2, l’inspecteur Vic Gayle. Colon de la première heure, vieux de la vieille dans la police locale, Gayle est appelé sur un meurtre commis à l’aide, semble-t-il, d’une arme à rayonnement à l’existence hypothétique. Gayle n’en sait rien encore mais l’affaire complexe dans laquelle il met les pieds est liée aux investigations de Millar, et leur rencontre ultérieure est inévitable. On est le 24 juillet dans ce chapitre 2. Ce décalage de date entre les deux fils va se maintenir jusqu’au bout en se resserrant progressivement. Certains faits qui intriguent Gayle se verront donc expliqués, pour le lecteur, dans les actes décrits de Millar et de son entourage.

Mais, à part ça, McAuley ne fait pas grand chose de cette construction en décalé qui aurait pu être très fertile. Et c’est, sur tous les points, cette impression générale de friche à mettre en culture que donne le roman. De bonnes idées dont l’auteur ne fait rien de vraiment utile. Quelques exemples :
Jours et nuits durent 31 jours sur Mangala – aucun effet psychologique notable, notamment sur les nouveaux arrivants (voir Insomnia).
Une tempête de sable géante approche durant tout le roman – la population s’y prépare en fond, elle finit par arriver, et c’est tout.
Une opposition entre premiers colons (les vrais, les purs, les durs) et nouveaux arrivants qui reste au niveau de quelques remarques acerbes dans la bouche de Gayle.

De plus, tout est un peu caricatural et archétypique dans "Something coming through". Passent encore les avatars déguisés en super-héros ou autres amusements qui peuvent être vus comme de l’humour caustique. Mais les personnages font désespérément clichés, que ce soit Gayle, Millar, ou leurs quelques compagnons d’aventure. Les situations et les dialogues, surtout dans la partie Mangala, sont prévisibles et convenus. Les méchants, les gentils, les idéalistes, les compromissions diplomatiques, tout a été vu et revu dans des dizaines de romans ou de films, avec plus de conviction dans la réalisation et de détails dans la description. Enfin, il faut supporter une dernière partie longue et pénible à la Rivière sans retour, conclue par un Deus ex Machina et une ouverture vers d’inévitables suites.

Surtout, McAuley, sous des dehors novateurs, livre une SF à l’ancienne comme je croyais qu’on n’osait plus en faire aujourd’hui. Rien n’est expliqué ni explicable. C’est technique, c’est avancé, c’est des aliens, donc ça marche. Comme si c’était magique (un coucou à Arthur C. Clarke). Un seul exemple : les q-phones, téléphones à intrication quantique (tant qu’à faire) qui permettent de communiquer instantanément de système à système en négligeant les conditions de l’intrication (voir à ce propos l’intelligence avec laquelle Charles Stross traite ce même objet dans Singularity Sky).

A la lecture, on est pris par l’enquête comme toujours, puis on se pose un peu et on réalise tous les défauts du roman. Dommage, car l’idée de base était à creuser, d’autant qu’on trouve néanmoins quelques réflexions intéressantes dans "Something coming through".

On voit comment Mangala, planète à coloniser, est passée très vite du statut de « frontière » à celui de « port franc » (il y a même un Mac Drive maintenant dans la capitale, l’Homme emporte son monde avec lui où qu’il aille). On entrevoit la corruption et les collusions qu’impliquent toute création trop rapide d’une entité politique. On constate comment l’Homme emmène avec lui, même à l’autre bout de la Voie Lactée, sa violence, ses vices, ses crimes ; comment une situation inédite et objectivement merveilleuse génère d’inédites opportunités criminelles (il n’y a pas que les mégacorps qui déménagent, les mafias viennent aussi). On mesure les risques d’une importation incontrôlée de technologies étrangères avancées, et les réactions pour le moins mitigées qu’inspirent aux terriens le cadeau des Jackaroo voire leur présence même. On découvre (trop peu) un écosystème étranger qui aurait été fascinant à explorer, sans parler des quatorze qui restent hors-champ.

C'est un coup raté. Tant pis.

Something coming through, Paul McAuley

Sayonara bullshit

"Sayonara gangsters" est le premier roman de Genichiro Takahashi. Bien.

Je n'ai rien à priori contre un texte qui se situerait « entre science-fiction, traité philosophique, poésie, roman noir et autobiographie » - même si on peut craindre qu'à trop embrasser Takahashi n'étreigne mal - mais, comme le dit Laffer un soir d'ivrogrerie : « trop de bullshit tue le bullshit ». Dont acte.
Quant à être « souvent drôle voire hilarante » (Hilarante !!!), nous ne devons pas avoir la même définition du mot.

Bref, si vous venez à vous abonner à Books et devez choisir l'inévitable autant que puéril Cadeau de bienvenue, préférez le hors-série sur La vie privée des écrivains, qui, certes, n'est pas littéraire mais vous apprendra au moins quelques anecdotes amusantes sur Brecht ou Tolstoï. Et si vous voulez lire japonais, une page de Mishima vaut plus que la totalité de cette inutilité.

Sayonara gangsters, Genichiro Takahashi

vendredi 7 août 2015

Chasse royale : La courre est lancée

Avec "Chasse royale", la suite attendue de Même pas mort, Prix Planète-SF des blogueurs 2014, Jean-Philippe Jaworski offre enfin aux lecteurs la deuxième branche (tout au moins la première moitié de celle-ci) de sa trilogie celtique.

Le premier tome présentait le personnage tourmenté de Bellovèse, fils d’un roi vaincu, neveu de son vainqueur, tenu par le double bind que lui imposent la vengeance filiale et la solidarité familiale. Atteint d’une blessure mortelle dont il ne mourait pas (d’où le titre du roman), Bellovèse y était frappé d’interdit religieux, et devait, pour reprendre sa place au sein des hommes, mener à bien une quête qui, en permettant la levée de l’interdit, donnait surtout l’occasion de découvrir en détails son histoire et celle de cette guerre des Sangliers qui déchira le royaume, faisant de Bellovèse un prince sans fief ainsi qu’une menace vivante pour le haut-roi régnant.

Mais le temps a passé. L’entrevue qui, à la fin de Même pas mort, mettait face à face le jeune et bouillant Bellovèse, guerrier, héros en devenir, rebelle potentiel, et le roi Ambigat, souverain des Bituriges, haut-roi de la Celtique, oncle du précédent et fléau de son père, a apaisé les tensions qui existaient entre les deux hommes. Bellovèse est devenu, comme son frère Ségovèse, un guerrier d’Ambigat. Depuis, neuf ans se sont écoulés. Bellovèse, fils de Sacrovèse, est maintenant un combattant respecté de l’entourage d’Ambigat. Il est un homme aisé, marié, père de deux filles, possédant troupeaux et esclaves, ceci en dépit de la méfiance persistante de certains. Le passé semble mort, la page tournée, Sacrovèse peut reposer et Ambigat régner.

Hélas, quand les feux sont mal éteints ils finissent inévitablement par se raviver. Après des décennies de prospérité, la Celtique connait des temps difficiles. Maladies des récoltes, épidémie du bétail, la disette, oubliée depuis si longtemps, frappe une génération qui n’avait connu que l’abondance. Face à l’adversité, les tribus s’ébrouent et grondent en désordre, mais peu ou prou tous blâment Ambigat. Terre et roi sont un. Les blasphèmes se paient. D’autant que les dieux ombrageux de la Celtique s’étaient impliqués dans l’un ou l’autre camp lors du conflit fondateur du règne d’Ambigat et que les vaincus sont en quête de revanche.

Dans "Chasse royale", le lecteur retrouve les énormes qualités littéraires qui caractérisaient Même pas mort. Le récit, en revanche, est bien plus linéaire, donc plus abordable. Le temps de l’histoire est aussi plus ramassé. Le roman commence alors qu’Ambigat et ses hommes approchent d’Autricon, la forteresse des Carnutes. Le grand druide Comrunos, à l’encontre de toutes les traditions, y a convoqué une assemblée anticipée pour la fête de l’été. Il s’agit, en sacrifiant aux dieux, de rompre la malédiction qui semble poursuivre Ambigat et de ramener la prospérité enfuie. Les rois réunis, accompagnés des héros de leur suite, viennent donc assister aux cérémonies druidiques. Le grand druide, sous les auspices d’un terrible homme d’osier, doit allumer le Feu nouveau et restaurer par là-même la légitimité d’Ambigat. Hélas, beaucoup ont d’autres projets.

"Chasse royale" raconte une histoire dense. Deux ou trois jours, pas plus, un lieu unique ou presque, l’excision violente d’un bubon qui grossissait depuis des années ; les nœuds gordiens sont tranchés et il est temps pour chacun de choisir son camp. La Celtique s’embrase. Les armes s’entrechoquent. Bellovèse doit choisir entre sa loyauté et son héritage, entre l’oubli et la vengeance.

Bruit et fureur, héroïsme et hauts faits, trahison et lâcheté se succèdent à un rythme effréné, superbement décrits par Jaworski. C’est prenant, poignant, spectaculaire et intime à la fois, car les combats à mort opposent des hommes que lient une vie entière de camaraderie guerrière ou au moins d’admiration réciproque. Si c’est une grande histoire politique que raconte Jaworski, c’est aussi et plus encore une grande histoire d’hommes. A qui être loyal quand familles et clans se déchirent ? Comment se fier à un clergé druidique divisée ? Comment supporter la perte d’amis très chers? Que faire quand le pilier de toute une vie s’écroule ? Partir comme les soldures qui suivent leur suzerain dans la mort, ou chercher la furie de la vengeance à outrance ?

Bellovèse est au centre de tous ces dilemmes. Menacé de toutes parts, fourvoyé dans ses loyautés peut-être, il doit trouver la voie étroite qui lui permettra de devenir ce qu’il est, au péril de la Celtique. Forgé par la rébellion au feu du conflit et de la mort, devenu de fait celui qui achève ce qui doit l’être, poursuivant après maints errements sa vengeance et son destin, Bellovèse pourra-t-il être autre chose qu’un pion entre les mains des dieux indifférents qui utilisent rois et héros comme des chiens de chasse dans la partie qui les oppose ?
Il faudra lire la suite pour le savoir. Ce sera avec plaisir.

Chasse royale, Jean-Philippe Jaworski

lundi 3 août 2015

Le grand amant : L'Amour plus fort que la Mort

"Le Grand amant" est un court roman de Dan Simmons, écrit en 93 et publié en français chez Hélios (avec les bugs de typo inévitables dans cette collection semble-t-il). Comme dans Terror, l’auteur touche-à-tout utilise un fonds historique comme base d’un récit imaginaire et légèrement fantastique. Ici, ce n’est pas de l’expédition Franklin qu’il s’agit mais de la Grande Guerre.

Au vu de la couverture et du résumé du "Grand amant", on pourrait croire à une histoire d’Anges de Mons. Il y a un peu de ça, en version individualiste, mais c'est surtout une excellente évocation des atrocités du conflit.

1916, Bataille de la Somme. 450000 morts dont plus de 200000 britanniques en 6 mois, sans compter 600000 blessés. Le 1er juillet, 1er jour de la bataille, fut le plus meurtrier de toute l’histoire militaire britannique avec environ 20000 tués. La désastreuse offensive de l'été 1916 fut l'une des pires boucheries d’un conflit qui n’en a pas manqué.

En 1916 donc, le jeune poète Edwin Rooke est sur le front, en première ligne, comme lieutenant (eu égard à son éducation et à son milieu, comme c’était la règle alors). A travers les pages d’un carnet secret retrouvé longtemps après le conflit, la guerre de Rooke se révèle au grand public. Elle est bien différente de ce qu'on croyait en savoir. Car on découvre dans ce texte étonnant que Rooke, bourrelé de doutes sur sa place dans un conflit qui dépasse en inhumanité toutes les guerres antérieures, croit être visité à l’insu de tous par une femme mystérieuse qui est peut-être la Mort, venue le cajoler personnellement au milieu du massacre. Qui est-elle ? Que lui veut-elle ? En quoi change-t-elle le cours de sa vie ?

En se plongeant dans le carnet secret de Rooke, le lecteur éprouve, comme en direct, l’horreur quotidiennement renouvelée de la Grande Conflagration. Rien de poétique, de vaillant, ni de beau dans la guerre industrielle. Vivant comme des rats – et au milieu d’eux – dans les tranchés, les hommes en sortent régulièrement, sous les ordres de sinistres généraux, pour se retrouver face à des mitrailleuses qui les fauchent comme des blés trop murs. La tête ne doit jamais dépasser de la tranchée, c’est l’assurance de prendre une balle, mais au coup de sifflet on doit sans délai envoyer tout le corps hors de la protection de l’abri de terre, foncer vers les tranchées ennemies, zigzaguer entre les trous d’obus, en sachant bien qu’on n’a presque aucune chance d’atteindre l’objectif avant d’être tué.

Cela, tout le monde, hélas, le sait bien aujourd’hui. Les livres ne manquent pas, ni les films. Le témoignage de Rooke, sous la plume de Simmons, n’est donc qu’un ex-voto de plus au milieu de ceux laissés par Remarque, Barbusse, Junger, ou Dorgelès, entre autres. Pour en avoir lu beaucoup, je peux dire que Simmons, en recréant les mémoires d’un soldat imaginaire, ne démérite pas. Son texte, plein de l’horreur du terrain et de l’ignominie des hommes, sonne vrai.

La Grande Guerre, c'est d’abord une agression des sens. L’odeur lancinante des corps en décomposition, le spectacle des cadavres déchiquetés sur un sol ravagé par les obus, les bruits tous différents des calibres d'artillerie, sont décrits avec justesse par l’auteur.

On retrouve aussi dans les pages du "Grand amant" la vie maussade des tranchées, faite de peur bien sûr mais surtout d’inconfort extrême et perpétuel. On y voit les rats, les poux, l’eau souvent putride, l’exiguïté des cagnas qui, en dépit de leur situation enterrée, ne protège pas d’un coup direct de l’artillerie. On y voit les tués accrochés aux barbelés et qu’on ne peut récupérer, ou ceux que la boue enterre progressivement dans un sépulcre minéral. On y voit la peur de manger avant de monter à l’assaut et de risquer d’offrir aux balles un estomac plein et fragile mais aussi le petit coup de cognac offert aux troupes qui partent au sacrifice.

On voit comment, dans les entrées du journal, s’entremêlent l’horreur de la mort qui oblitère et les petits plaisirs à saisir absolument car chaque instant peut être le dernier : « Untel a été déchiqueté par un obus. Tel autre m’a offert un verre du bon whisky qu’il a reçu d’Angleterre », les deux phrases à la suite, sans transition aucune. C’était sans doute le plus choquant dans les Carnets de Guerre de Junger. C’est très bien reproduit ici.

On voit l’obscénité d’officiers supérieurs (les officiers de ligne, eux, montaient à l’assaut et étaient souvent les premiers tués) qui considèrent des pertes énormes comme acceptables, qui disent à leurs soldats qui viennent de se faire tailler en pièce qu’ils lui ont fait honte, ou les menacent de sanctions avant un assaut meurtrier car leurs latrines ne sont pas assez propres.

On voit l’affection sincère mais un peu condescendante que ressent Rooke pour les hommes du peuple qui sont sous ses ordres. On trouve la même dans les écrits de Tolkien. Ces soldats serviront de base au personnage de Sam Gamegie. On remarque aussi la valeur qu’attache Rooke aux rares conversations intéressantes qu’il arrive à avoir. Les intellectuels rencontraient le peuple pour la première fois.

On voit aussi et encore l’envie d’en finir, la peur d’y aller, celle de ne pas y aller, les blessures atroces, les tirs amis trop courts, l’abjection des gaz, les voisins d’assaut qui meurent en un éclair, les voisins d’hôpital qui meurent après avoir craché leurs poumons, les attaques annulées trop tard qui lancent des centaines d’hommes sans soutien à l’assaut d’un point dont on ne veut plus, etc. Je pourrais continuer longtemps. C’est bien de la Grande Guerre qu’il s’agit, les faits y sont, le ton aussi. Simmons se met fort bien dans la peau d’un lieutenant britannique plongé dans l’enfer des tranchées. Sa reconstitution est brillante, dans la forme comme dans le fond, au point qu’elle passerait sans difficulté pour un vrai journal de guerre.

Alors Mr Simmons, pourquoi avoir ajouté ces éléments fantastique (ou oniriques, au lecteur de choisir) ? Volonté de décrire un homme, un poète, qui, face à l’horreur absolue, se réfugie dans l’imaginaire ? Peut-être. Mais qu’elles sont faibles ces pages où Rooke retrouve magiquement sa Dame. Qu’elles sont peu intenses en regard de ce qui les encadre. Qu’elles sont finalement de trop. Par bonheur, elles n’enlèvent rien à la narration brillante que fait Rooke de sa bataille de la Somme.

Le grand amant, Dan Simmons