mardi 30 juin 2015

Nemesis Games : War on Terror

Avec "Nemesis Games", James S.A. Corey offre aujourd’hui aux fans de SF le cinquième volume de la série The Expanse et le second tome de la seconde trilogie. Après un Cibola Burn un peu décevant, Corey réussit-il à relancer sa série ? En partie, oui.

L’Anneau et son réseau de portes vers des centaines de systèmes vierges est ouvert. Des hordes de colons remplissent de matériel des vaisseaux spatiaux de tous modèles et se ruent vers les nouveaux mondes avec l’espoir d’y commencer une vie meilleure en recréant une civilisation de zéro. La ruée vers l’Ouest et la Frontière rejouées à l’âge galactique avec Medina Station, la base lointaine de l’OPA, comme General Store.
On aurait donc pu s’attendre à ce que les auteurs entrainent le lecteur dans le sillage de ces colons. Erreur grave. "Nemesis Games" prend place dans notre vieux système solaire, et même en partie sur Terre.

A cause des évènements de Cibola Burn, le Rocinante a besoin de lourdes réparations qui nécessiteront des mois d’immobilisation sur Tycho Station. C’est l’occasion pour ses membres d’équipage de se séparer provisoirement, après des années de promiscuité. Certains veulent régler de vieilles affaires personnelles. D’autres sont rattrapés par une ancienne vie qu’ils croyaient avoir laissée derrière eux. Les lecteurs connaissaient quelques éléments du passé de l’équipage, ils vont ici s’y plonger explicitement.

Au début du roman, James Holden supervise seul les travaux du Rocinante. Il est donc coincé sur Tycho Station, coupé de cet équipage qu’il considère comme sa famille, alors qu’Alex part sur Mars, qu’Amos redescend sur Terre, et que Naomi se rend à un mystérieux rendez-vous sur Ceres Station, rendez-vous sur lequel elle ne veut donner aucune information à celui qui est autant son amant que son capitaine.
Le chemin sera long et mouvementé avant que ces quatre se retrouvent. En effet, autour d’eux et de leurs « vacances », l’univers continue d’exister. Certains vaisseaux disparaissent en franchissant les portes. Piraterie ou embuscade alien ? No sé. Et dans le système intérieur, les dissensions politiques qu’engendrent tant les nouvelles terres à prendre que l’institutionnalisation de l’OPA culminent rapidement dans un attentat à côté duquel celui du 11 septembre est moins que de la roupie de sansonnet. Comme d’habitude, Holden et son équipage se trouveront au cœur de la tourmente.

Après quatre tomes, il fallait se renouveler un peu, et Corey n’y parvient pas trop mal, même si tout n’est pas parfait dans "Nemesis Games".

D’abord, on sent que les personnages ont vieilli. Tant les années que les épreuves les ont fatigués et assagis ; même l’OPA est devenue clairement fréquentable. Ces changements se voient dans l’aspect physique, ils sont notoires aussi dans les attitudes.
Les membres de l’équipage du Rocinante, comme les politiques importants que sont Fred Johnson ou Chrisjen Avasarala, ont, à des degrés divers, des bilans à tirer, des comptes à solder, et des décisions à prendre, dans leur vie privée comme pour leur avenir public et professionnel.
Holden et ses proches se demandent s’il ne faudrait pas recruter pour rendre le Rocinante moins dépendant d’un équipage objectivement étique.
Fred Johnson prépare l’avenir à long terme de son mouvement politique.
Mars et la Terre essaient de faire face aux bouleversements récents à l’aide de flottes militaires gravement endommagées et à l'encadrement peu fiable.
Holden découvre même, l'expérience aidant, les bienfaits du secret et de la raison d’Etat.

Ensuite, le système solaire lui-même a pris un sacré coup de vieux avec la découverte de l’Anneau. La communauté humaine est divisée comme jamais. D’innombrables humains prennent la route de la Frontière, de partout mais surtout de Mars, jamais convenablement terraformée. Pourquoi s’acharner à rendre une planète habitable quand il y en a des centaines juste de l’autre côté du miroir ? Et qu’adviendra-t-il des Belters, dont l’utilité des ressources qu’ils minent s’est écroulée ? L’humanité continuera-t-elle à soutenir une collectivité humaine trop adaptée à l’espace pour redescendre facilement un puits de gravité et dont de si nombreux besoins ne peuvent être satisfaits qu’à l’aide de couteux transferts des planètes intérieures ? Poser la question c’est y répondre.

Quand l’inimaginable se produit, sous l’impulsion d’un leader charismatique et mégalomane avec une blessure d'égo à soigner, l’action démarre à vitesse grand V. C’est devenu la marque de fabrique des Corey, on la retrouve ici. Vaisseaux et combattants s’entrechoquent à des vitesses relativistes quand tout l’espace humain est embrasé par un crime sans équivalent, né de l’exaspération d’une fraction minoritaire de l’OPA face aux injustices accumulées dont sont victimes les Belters depuis toujours. Xénophobie et inégalités criantes conduisent à hurler sa rage à la face de l’univers, à casser le monde pour régner sur un tas de ruine.

Les Corey savent manier l’action, ils savent aussi lui donner un soubassement politique. Il y a toujours plus que de l’action pure dans leurs romans qui, en dépit du caractère spectaculaire des conflit en cours, sont plus des parties d’échec que des matches de squash. En cela ils sont proches de leur mentor GRRM, auquel ils font d’ailleurs référence en parlant plusieurs fois de « monter la garde » ou « assurer sa garde ».

Ils font grandir leurs personnages et c’est bienvenu car il était temps. Ils donnent enfin de vrais rôles, une parole signifiante, et un background visible aux trois compagnons de James Holden, préparant parallèlement l’intégration d’au moins un nouveau membre d’équipage.

Ils proposent une intrigue décoiffante et captivante par l’ampleur du (des ?) complot (s ?) qui se déroulent sous les yeux du lecteur, le niveau des préparatifs nécessaires, et l’énormité des enjeux sous-jacents.

On regrettera en revanche que les fils ne soient pas tous d’égale qualité, celui sur Terre avec Amos étant clairement le plus faible, tant par les coïncidences qui le meuvent que par la simplicité apparente avec laquelle une situation inextricable est gérée, même si ça donne l’occasion à Amos de dire deux ou trois choses pertinentes sur le rétrécissement rapide du cercle de la communauté en situation de crise vitale.

On regrettera aussi que la protomolécule alien revienne dans le jeu sans qu’on en sache plus long sur ses concepteurs ou son origine, rendez-vous étant clairement donné à la fin dans un tome ultérieur. Il ne faudrait pas que la protomolécule et les technologies alien connexes autour desquelles se battraient des humains avides de les utiliser à leur profit deviennent l’équivalent moderne du legs martien de la série D.A.S. de KH Scheer, dont se souviennent sans doute les amateurs âgés de mauvaise SF. Croisons les doigts.

Globalement, "Nemesis Games" est quand même un bon roman d’aventure SF qui n’a pas encore sauté le requin. Il serait dommage de s’en priver.

Nemesis Games, The Expanse t5, James S.A. Corey


lundi 29 juin 2015

Je me suis tue : Une tragédie contemporaine

L’excellent Nicolas Winter étant enthousiaste sur "Je me suis tue", premier roman, récemment sorti, de Mathieu Ménégaux, je me devais d’aller y jeter un œil. Bien m’en a pris.

Claire, la quarantaine. Elle est belle, intelligente, nantie d’un bon emploi et d’un séduisant mari qu’elle aime et qui l’aime. Bien sûr il y a entre eux de ces agacements décrits par JP Kaufmann, mais rien de grave. Quoiqu’en y regardant de plus près, si. Une blessure intime. Une absence d’enfant dont l’asthénospermie d’Antoine est la cause. Mais leur douleur n’est plus aiguë. Il y a si longtemps que ces deux savent à quoi s’en tenir – et ils ont tant fait en vain - qu’ils ont appris à vivre avec, compensant ce qu’ils ressentent, en bruit de fond, comme un manque par une existence libre et culturellement riche, sans parler de carrières qui ont prospéré à l’ombre de l’infertilité du couple. La souffrance est devenue chronique, à bas bruit, attisée seulement de temps à autre par le spectacle du bonheur familial des autres.
Inné ou acquis, le désir d’enfant inassouvi du couple ? Ce n’est pas la question ici. Il existe. Ca suffit.
Et voilà que cette vie confortable et rangée est bouleversée. Une grossesse, puis un enfant, puis un infanticide.

Le roman s’ouvre au milieu du procès de Claire. Elle y rédige, dans le secret de sa cellule, une confession. Elle livre au lecteur sa vérité sur l’enchainement des circonstances qui a conduit au meurtre, cette vérité qu’elle n’a voulue dire à personne, qu’elle a tue à ses proches, à la justice, au monde. Elle offre au lecteur de savoir, lui donne la possibilité non pas d’excuser mais certainement de comprendre.

Impossible de raconter quoi que ce soit de précis. Ce serait spoiler ce court roman ce qui serait dommage. Qu’on sache seulement que "Je me suis tue" est un récit captivant.
Claire y décrit, en termes si précis qu’ils sont cliniques, tous les faits qui conduisent au meurtre et sont causes et conséquences d'une succession de décisions, souvent impulsives, qui s’avèrent être des erreurs cumulatives.

Elle montre comment tous ces faits sont médiatisés par une volonté hypertrophiée de contrôle. Là encore, on ne sait pas si cette volonté est particulière à Claire ou si elle n’est que la manifestation de l’hybris d’individus occidentaux convaincus que le réel n’existe que s’ils l’ont validé et que le pouvoir de la volonté (de leur volonté) est sans limite. Là aussi, qu’importe ?

Elle met en évidence à quel point le désir d’être aimé, de ne pas perdre la face, de ne pas déchoir, de correspondre pour soi et les autres à l’image qu’on a construit de soi-même, conduit à des choix désastreux qui semblaient pourtant les meilleurs dans une optique de long terme. Puis conduit à se taire pour préserver le peu qui reste.

Elle décrit les affres qu’imposent les injonctions à la virilité dans leurs manifestations les plus ataviques, et montre comment « deux amants qui s'idolâtraient la veille, pour un mot mal interprété, s'écartent, l'un vers l'orient, l'autre vers l'occident » comme l’écrivit Lautréamont.

Elle prouve par l’absurde que le passé, hélas, ne passe pas, et que la politique de la poussière sous le tapis n’est jamais la bonne à long terme.

Et tout ceci, Claire le raconte d’une manière simple et précise. Sans jamais chercher à se dédouaner ni à se justifier. Juste ce qui est arrivé, ce qu’elle en a pensé, ce qu’elle a décidé, puis ce qu’elle a fait, and so on… Racontant au lecteur, pour qu’il sache et se fasse son opinion.

Si le milieu social et l’éducation de Claire ramènent à l’esprit cette autre affaire d’infanticide en silence que fut l’affaire Véronique Courjault, c’est à Irréversible de Gaspar Noé (en dépit d'un schéma narratif différent) qu’on est ramené, tant par l’origine et la (les) conclusion (s) du récit que par l’enchainement inéluctable des faits aussitôt que Claire a choisi la voie du silence.

Mathieu Ménégaux, impressionnant dans sa construction d’une femme qu’il n’est pas, cite en exergue l’Antigone d’Anouilh distinguant la tragédie du drame. C’est bien, en effet, une tragédie que cette histoire. Une fois les évènements mis en branle par des dieux qui se rient de nous, une fois l’équilibre brisé par l’action exogène du monde, dans "Je me suis tue" comme dans Irréversible ou tant d’œuvres classiques tout s’enchaine de manière logique. Et on peut bien s’agiter tant qu’on veut, le chemin est tracé, il n’y a plus qu’à le suivre. Alors autant arrêter et se laisser porter. La tragédie « c’est pour les rois, et il n’y a plus rien à tenter, enfin ! »

"Je me suis tue" est donc un premier roman très réussi, épuré et fin comme un laser, qui donne à entrer dans la vérité intime d’une femme et prouve par là même qu’il y a des raisons à tout, même si elles ne sont pas toutes bonnes.

On regrettera seulement l’intégration d’extraits de chansons populaires dans le texte, qui distrait et donne l’impression d’être dans On connaît la chanson. Le roman se serait mieux porté sans cet artifice.

Je me suis tue, Mathieu Ménégaux

dimanche 28 juin 2015

L'étrange vie de Nobody Owens : Bof !

"L’étrange vie de Nobody Owens" est un roman jeunesse de Neil Gaiman, un « conte gothique » contemporain. Il a été adapté en BD par Gaiman lui-même, avec Craig Russel et quelques amis aux pinceaux. La VF de cette BD est publiée aujourd’hui par Delcourt.

Nobody Owens est un très jeune garçon dont les parents viennent d’être assassinés par un étrange tueur nommé Le Jack. Ignorant du sort de sa famille, le garçon divague, autant par chance que par inadvertance, jusqu’à un cimetière proche, sauvant ainsi sa vie sans même avoir réalisé qu’elle avait été menacée. Il y est recueilli par le couple Owens, deux des nombreux revenants peuplant la nécropole, qui l’élèveront comme leur fils. Les assiste dans cette tâche, Silas, un vampire au grand cœur qui, contrairement aux fantômes du lieu, peut quitter le cimetière pour aller chercher en ville ce dont Nobody a besoin. En effet, le Mal rode toujours à l’extérieur, et Nobody, très jeune et toujours en danger, ne doit sous aucun prétexte quitter son havre de paix. Il grandira donc et apprendra la vie – et tout ce qu’on doit savoir - entre les grilles du cimetière, mais, les années passant, sentira de plus en plus fort l’appel du monde des vivants.

On peut voir dans "L’étrange vie de Nobody Owens" un roman d’apprentissage, et ça l’est peu ou prou. Un roman d’apprentissage mâtiné de surnaturel et d’occultisme. C’est plutôt joliment écrit, et charmant comme Gaiman sait faire. Et le dessin de Russell et ses compères est dans le même ton agréable. Alors, pourquoi pas ?

Il n’en reste pas moins que "L’étrange vie de Nobody Owens" est clairement Jeunesse. Personnages simples, situations à résolution évidente, enjeux triviaux (en dépit de l’enjeu vital que Le Jack fait peser sur Nobody), surnom censé être drôle, bons sentiments à la pelle. C’est gentillet et simple. Essentiellement gentillet et simple. Au point d’en être parfois ennuyeux. Mes expériences dans ce domaine, même si elles sont rares, ne se terminent presque jamais autrement. Une fois encore, je pose un Jeunesse fini en étant sûr qu’il ne me manquera pas et en me disant que l’engouement de certains lecteurs adultes pour ce genre de littérature ne cessera jamais de m’étonner.

L’étrange vie de Nobody Owens, t1, Gaiman, Russell

samedi 27 juin 2015

Prix Planète-SF 2015 - Les nominés

La liste des finalistes pour le Prix Planète-SF 2015 est connue. Nouveauté cette année : les forumeurs et blogueurs non membres du jury ont voté pour proposer le premier des quatre titres retenus !

Voici donc la short-list et les quatre nominés :
Enormes félicitations à tous ceux qui ont permis que ces livres de grande qualité existent, même si - la règle est dure - il n'en restera qu’un à l'arrivée.

Pour information, voici les autres romans proposés par les forumeurs qui en sont pas arrivés jusqu'en sélection finale
  • Anti-Glace – Baxter, Stephen (Ed. Le Bélial)
  • Royaume de vent et de colères – Del Socorro, Jean-Laurent (Ed. ActuSF)
  • Drift – Di Rollo, Thierry (Ed. Le Bélial)
  • Trois oboles pour Charon – Ferric, Franck (Ed. Denoël)
  • High-Opp – Herbert, Frank (Ed. Robert Laffont)
  • Manesh – Platteau, Stefan (Ed. Les Moutons Electriques)
  • L’Adjacent – Priest, Christopher (Ed. Denoël)
  • Vongozero – Vagner, Yana (Ed. Mirobole)
L’été sera donc studieux pour le jury du Planète-SF qui délibérera à la rentrée et remettra le Prix des Blogueurs lors des Utopiales fin octobre.
Stay tuned !

jeudi 18 juin 2015

Sociologie de Marseille c/o La vie des Idées

Cela fait un bon mois que je veux chroniquer le très intéressant "Sociologie de Marseille" de Péraldi, Duport, Samson. Je n'ai pas trouvé le temps de le faire et voila que je tombe sur une fiche de lecture exhaustive publiée par Pierre Olivier Weiss sur le site La vie des Idées. J'en ai perdu le peu de motivation qui me restait pour écrire une chronique hors ligne éditoriale du blog alors même que je dois consacrer tant de temps à cette dernière. Mes incursions hors-cadre s'en raréfient par nécessité.

Je renvoie donc ceux d'entre vous qui peuvent être intéressés par le sujet à la fiche de Pierre Olivier Weiss.

Sur un sujet seulement en partie connexe, et la maison ne reculant devant aucun sacrifice, je profite de l'occasion pour braquer le projecteur sur le très bon "Ghetto urbain", de Lapeyronnie, qui en apprendra long sur le fonctionnement des quartiers sensibles à tous ceux qui en parlent sans y avoir jamais mis les pieds. Il fait l'objet d'une recension par Thierry Oblet sur le même site.

lundi 15 juin 2015

The water knife : L'homme est une hyène pour l'homme

Paolo Bacigalupi est l’auteur de l’impressionnant La fille automate, Prix Planète-SF des blogueurs 2012 entre autres. Il y décrit un futur inquiétant dans lequel tout ce que nous tenons pour acquis a été remis en cause par les destructions environnementales.
Au long des nombreuses pages de ce roman très imaginatif et bourré d’action, le lecteur découvrait qu’on pouvait se passionner pour des semences, et surtout pour les droits que certains ont ou croient avoir sur leur usage, au détriment d’autres qui n’en auraient pas.
Avec "The water knife", plus de Thaïlande, plus de banque génétique de semences, c’est d’Ouest américain et de droits d’utilisation de l’eau qu’il s’agit.

Futur proche. Trop. Dans le monde et le temps de la nouvelle The tamarisk hunter qu’on peut lire dans le recueil La fille flute. Le climat a changé. Assez pour que l’eau devienne rare.
Dans les Etats de l’Ouest américain, dont certains ont fait fleurir des déserts, le niveau du Colorado, l’artère qui irrigue les terres et leur apporte la vie, a drastiquement baissé. Les Etats qui en dépendent en sont bouleversés, littéralement balancés cul par dessus tête.
Et c’est encore pire à l'est, au Texas, l’Etat dans lequel irl le gouverneur Perry organisait il y a peu des sessions de prière pour la pluie. Effondré, le Texas a vu sa population fuir, se lancer dans un dangereux exode vers un Ouest qui ne veut pas d’elle.

"The water knife" débute par la destruction de l’usine de traitement des eaux de Carver City, entre manipulation judiciaire et opération militaire violente. Privée d’eau, Carver City est vouée à dépérir et à devenir à court terme une des nombreuses cités fantômes qui parsèment un Ouest assoiffé. Conduite par Angel Velasquez, mercenaire et « coupeur d’eau », l’opération a été commanditée, depuis son fief de Las Vegas, par la terrible Catherine Case, patronne toute puissante de l’autorité de l’eau du Nevada. Le crime de Carver City : vouloir utiliser à son profit une partie de l’eau dont Vegas a besoin pour vivre.

Ici il faut dire un mot sur le Colorado. Traversant plusieurs Etats dont certains très arides, le Colorado (comme les autres cours d’eau US d’ailleurs) fait l’objet d’un système complexes de droits d’utilisation intriqués, certains très anciens, dont l’objet est de permettre à chacun d’avoir une part équitable de la ressource tout au long de son trajet de 2300 km entre USA et Mexique. Alors que le droit de riveraineté est dominant dans l’Est américain, c’est celui de première appropriation qui façonne l’usage de l’eau dans l’Ouest. Dans la première appropriation, la valeur des droits d’usage (mesurés en volume) dépend largement de leur ancienneté. Les droits les plus anciennement attribués sont prioritaires sur les plus récents, sauf en cas de non utilisation prolongée. La gestion de l’ensemble repose sur des administrations étatiques spécialisées et des Tribunaux de l’eau, suivant les Etats. Pour les eaux du Colorado existe un étage supérieur : le Colorado River Compact amendé, accord interétatique signé en 1922, règlemente le partage des eaux entre Arizona, Californie, Colorado, Nevada, Nouveau Mexique, Utah, et Wyoming.

Etats, villes, individus ont donc des droits plus ou moins étendus de tirer dans une ressource qui se raréfie. Le clash était inévitable. Il s’est produit. L’eau devenant de plus en plus rare, les uns et les autres ont dégainé leur antériorité pour couper l’eau à leurs voisins, s’aidant quand nécessaire de services de sécurité à l’allure d’armées privées. Tous s’y sont mis, mais Névada et Californie sont les plus actifs dans les opérations noires dont la finalité est d’assurer sa survie en obérant celle des autres. Des actions spectaculaires en plus d’être illégales ont été aussi conduites, comme la destruction partielle du Central Arizona Project, le canal qui irrigue la ville de Phoenix, faisant de celle-ci une ville en cours de désintégration.

C’est justement à Phoenix que Case envoie Angel, pour enquêter sur un problème dans le réseau d’espion que le Névada entretient dans la capitale mourante de l’Arizona. Il y tombe dans un nid de vipères, sur un bordel sans nom autour d’hypothétiques droits sur l’eau d’une ancienneté telle qu’ils surpasseraient tous les autres. Il y rencontre Lucie, une journaliste brillante qui couvre depuis longtemps la chute de Phoenix, dans une dédication qui frôle parfois l’obstination suicidaire, et Maria, réfugiée texane qui tente, si fort, de survivre dans un monde qui s’écroule. Confrontés à une violence extrême, chacun sera forcé d’aller au plus profond de lui-même, et les trois seront martelés, forgés, ou brisés par une épreuve qui est l’épitomé de l’effondrement des USA.

Dans "The water knife", Bacigalupi présente un futur terrifiant et pourtant si crédible. Effondrement de l’Union dont ne restent que quelques façades après le vote du State Sovereignty Act autorisant chaque Etat à fermer et garder ses frontières, camps de réfugiés humanitaires dans les rues d’une grande ville américaine, fermeture des Etats dans des limites que gardent des milices criminelles, actions black ops des Etats (ces entités que Nietzsche qualifiait de « plus froids des monstres froids ») les uns contre les autres, insensibilité des plus aisés vivant à l’aise dans des arcologies construites et entretenues par des sociétés chinoises pendant que les réfugiés boivent leur propre pisse filtrée par des Clearsacs, pullulation des gangs se repaissant de la misère des réfugiés et des perdants, sans oublier les fous Merry Perry, convaincus que la prière va finir par tout arranger, et dont le caractère illuminé n’enlève rien au fait que ce sont des Texans armés.

Bacigalupi n’oublie pas non plus de montrer que si l’enfer est ici, d’autres lieux du monde sont encore à l’abri de l’assèchement. Ces lieux, on peut toujours les voir sur Internet ou dans les médias, ils sont juste de l’autre coté de l’écran, mais ils pourraient être sur Mars tant ils sont protégés par des frontières et des visas délivrés au compte-goutte. De ces mondes, on regarde l’Ouest américain comme aujourd’hui nous regardons l’Afrique. Sic transit gloria mundi.

Dans ce chaos, Bacigalupi place son histoire, un thriller haletant, passionnant, à couper le souffle parfois tant il est dur. Il la fait porter par trois personnages riches dont l’histoire, la profondeur, et la complexité se révèlent au fil du récit. Des personnages tiraillés par les injonctions contradictoires de la justice, de l’honneur, et de la survie, dans un monde où la vie peut s’arrêter à tout instant sans raison valable (même ceux que personne n’assassine d’ailleurs, qui sont-ils sinon des cadavres en devenir ?), et où la loyauté peut être une erreur tant la trahison et la corruption y sont monnaie courante. Les seconds rôles aussi sont de qualité. Monstres ou victimes, héros modestes ou survivants à bas bruit, ils brillent chacun à leur manière au milieu des tempêtes de sable dont on n’est protégé qu’à l’intérieur des arcologies.

Et si le dernier chemin vers la conclusion est un peu rapide peut-être, celle-ci est époustouflante par ce qu’elle dit du nouveau monde qui nait. Epoustouflante et glaçante à la fois. Le vieux monde est mort. L’homme est une hyène pour l’homme.

The water knife, Paolo Bacigalupi

PS : On pourra lire avec profit 2084, an oral history of the great warming de James Powell ou son interview ici.

mardi 9 juin 2015

Dites aux loups que je suis chez moi

"Dites aux loups que je suis chez moi", premier roman de Carol Rifka Brunt, est le livre de blanche que j’ai cru pouvoir apprécier ces jours-ci. La quatrième de couverture m’attirait, les recensions presse étaient bonnes, même l’immense Gérard Collard, l’arbitre des élégances grand public, avait adoré. Diantre !

Milieu des années 80, précisément 87 on le découvrira à une seule occurrence (!). June Elbus est une adolescente un peu à l’écart, rêveuse et passionnée de Moyen-Age. Elle vit avec sa sœur ainée, Greta, et ses parents, comptables tous les deux, à Westchester, la banlieue de New-York où le Professeur Xavier a installé « L’institut Xavier pour jeunes surdoués ». Son oncle maternel Finn (qui est aussi son parrain) est un artiste connu qui vit à Manhattan. Quand le roman s'ouvre, Finn est en train de mourir du sida et il a proposé aux deux sœurs de les peindre ensemble sur un tableau, sa dernière œuvre, qu'il leur offrira.
A sa mort, June, dévastée, découvre que cet oncle qu’elle adorait avait un compagnon, Toby, que sa famille lui avait toujours caché car elle l’accuse de l’avoir tué en lui transmettant la maladie. Cherchant à garder le contact avec le défunt Finn, répondant à une demande posthume, jalouse aussi de tous les moments d’intimité que Toby partagea avec Finn et dont elle ne fut pas part, June développe progressivement, à l'insu de sa famille, une amitié clandestine avec Toby, personnage fragile et délicat qui vécut dans l’ombre du solaire Finn. Elle en tirera sa première vraie responsabilité, la vérité sur la maladie de son oncle, et quelques lumières sur l’histoire non dite de sa famille.

Les plus âgés des lecteurs se souviendront du traumatisme que représenta l’apparition du sida. Ils se souviendront qu’on le qualifia de « cancer gay » (référence au sarcome de Kaposi, fréquent dans la maladie), de maladie des 4H (Homosexuels, Héroïnomanes, Haïtiens, Hémophiles). Maladie nouvelle, mortelle, inexpliquée au début, sexuelle donc honteuse et homosexuelle donc encore pire, le sida provoqua les réactions et les rumeurs les plus abracadabrantes, de la punition divine jusqu’à Jean-Marie Le Pen qui proposa en 86 de rassembler les malades dans des « sidatoriums ».

En 87, Klaus Nomi était déjà mort, Freddy Mercury pas encore.
En 87 aussi, Finn Weiss, l’oncle dont June est secrètement amoureuse, meurt, la laissant orpheline d’un premier amour interdit autant qu’elle l’est de parents que leur travail accapare.

Brunt montre justement la méconnaissance de la maladie, la peur qu’elle inspire, le caractère honteux qu’elle revêt, la nécessité psychologique d’en faire le résultat d’une faute pour laquelle il y a forcément un responsable. Elle montre comment les relations dans une famille se distendent au point de devenir des ersatz, comment peut y naitre la cruauté en réaction à des offenses réelles ou supposées, comment l’amour n’y disparait néanmoins jamais vraiment. Elle évoque les occasions non saisies qui jalonnent un fil biographique et les regrets éternels qu’elles engendrent, ainsi que le trouble qu’on peut ressentir à penser qu’on a étriqué la vie de quelqu’un qu’on aime. Elle oppose le vif attrait d’une vie libre d’artiste à la morne banalité d’une vie rangée. Elle raconte le trouble adolescent, entre choix d'un mentor, responsabilité imposée, désirs naissants ou rejetés, déceptions intimes, et volonté d’émancipation. Tout ceci est bel et bon, d’autant qu’il y a quelques jolis moments et quelques scènes bien vues.

Et ça commençait plutôt bien. June parle à la première personne, dans un langage simple qui s’adresse au lecteur sans en avoir l’air, comme si elle écrivait dans un journal en négligeant le formalisme de la chose, comme ça par exemple : « Donc, comme je le disais, si l’on est de bonne humeur, c’est un chouette endroit pour diner ». Proche et amical, le style accroche. Ton et thème entrainent.

Hélas, au fil des pages, on comprend que l’apprivoisement réciproque de June et de Toby va être très (trop) long, et que c’est définitivement une jeune adolescente qui nous parle. Les enjeux – les entrées dans les thèmes - sont souvent modestes ou puérils ; les actes aussi. Les analyses et les émotions de June sont celles d’une très jeune fille, justes peut-être mais souvent désespérément ennuyeuses tant tout y est limité. Même le trouble sociétal des « années sida », pourtant au cœur du livre, est traité discrètement, trop sans doute, faisant de la maladie un élément de problématique familiale qu’un autre aurait pu remplacer en produisant le même effet.

Brunt se défend d’avoir écrit un livre YA, et pourtant c’est vraiment ce à quoi ressemble "Dites aux loups que je suis chez moi". Les thèmes pas inintéressants du roman sont traités au ras du sol, par les yeux d’une adolescente qui ne voit pas plus loin que le bout de son petit nez, au fil d’un discours qui est trop longtemps égocentré pour qu’on ait encore patience et indulgence au moment où ce discours découvre qu’il ne constitue pas le centre du monde.

Il plaira (de fait il plait) aux amateurs de mélo, à de jeunes adultes souhaitant satisfaire leur goût de la romance littéraire en l'épiçant d'une once de pénible réalité, aux lecteurs (très nombreux) qui pensent que Paulo Coelho écrit de grands ouvrages philosophiques. Je n'en suis pas.

Dites aux loups que je suis chez moi, Carol Rifka Brunt

dimanche 7 juin 2015

14-18 Le champ d'honneur : Qu'on en finisse !

Troisième tome de la série 14-18 de Corbeyran et Le Roux.

Avec "Le champ d’honneur", on entre dans la phase d’enlisement. Après une trêve de Noël que des moments fugaces de fraternisation entre damnés du front ont rendu mémorable, les affaires militaires, hélas, reprennent. La Guerre de mouvement - celle qui devait ramener les soldats dans leurs foyers avant Noël – a pris fin sans vainqueur évident, il est maintenant clair que la guerre sera longue.

Sur un territoire français en partie envahi, les troupes belligérantes s’apprêtent à s’enterrer pour des années. Le conflit approche de ce qu’on nommera la Guerre d’usure, monstruosité cynique dont le seul objectif était de vaincre en provoquant plus de pertes chez l’ennemi qu’on n’en subissait soi-même. Le nombre absolu des morts n’était plus déterminant pour les états-majors, seul importait le différentiel entre ses propres pertes et celles de l’ennemi.

Pour les huit amis engagés dans le conflit, le début de l’année 1915 est le moment où, tout enthousiasme ou sens du devoir bus, apparaissent lassitude, frustration, énervement. Six mois qu’on n’est pas rentrés, famille et vie civile manquent cruellement, d’autant que les premiers permissionnaires partent et engendrent des suspicions, infondées, de favoritisme. Entre les huit appelés dont Corbeyran nous raconte l’histoire, les tensions montent, fruits de l’éloignement, de la peur, et de l’ennui, résultats aussi des secrets, anciens ou actuels, que met à jour la promiscuité de la vie de campement.

C’est alors qu’une mission très dangereuse est confiée à la compagnie. Armand, ami et ici surtout caporal des sept autres, découvrira à cette occasion les affres du commandement, mais aussi la folie furieuse qui saisit le corps quand le poids des responsabilités et celui de la peur sont si lourds qu’on saute, sans même le vouloir, sur le moindre exutoire, si contestable soit-il, tant est grand le besoin d’évacuer la tension pour ne pas défaillir.

Aussi convaincant que les deux précédents, cet album plonge le lecteur, au ras du sol, dans les réalités de la guerre. Il y voit la barbarie des combats, les craquements qui altèrent peu à peu le vernis de civilisation, le cynisme insensible d’une hiérarchie militaire qui considère ses hommes comme des pions sur un échiquier et parle de sacrifice comme on dit gambit. Mêlant très habilement une phase combattante, superbement mise en scène, et les petits moments de la vie au campement, mais liant aussi passé et présent ou front et arrière, Corbeyran offre encore un récit qui touche et informe. La mise en image est très belle, classique mais fine, et magnifiquement colorisée.

14-18 t3, Le champ d’honneur, Corbeyran, Le Roux

samedi 6 juin 2015

Seveneves : de la science mais pas de chair


Bientôt. Très bientôt. Un évènement inexpliqué, l’Agent, détruit la Lune, la réduisant en sept fragments qui continuent, comme si de rien n’était, leur ronde orbitale sans s’éloigner de leur centre de gravité commun. Etonnant, joli même, nouveau en tout cas. Mais très vite, les calculs montrent que les fragments vont entrer en collision les uns avec les autres, de plus en plus fréquemment au fur et à mesure de l’augmentation de leur nombre. Ils se diviseront alors en morceaux de plus en plus petits dont l’orbite et les mouvements erratiques finiront par en conduire une bonne partie à tomber sur Terre, provoquant ainsi une pluie de météorites de plusieurs millénaires qui oblitèrera toute vie de la surface du globe. Ces informations glaçantes, Stephenson les donne en très peu de pages au tout début de l’énorme roman (14400 unités Kindle, les connaisseurs apprécieront). Après, le gros se passe en orbite. Peu de Terre, pas plus de pathos.

Que faire quand les lois immuables de la physique annoncent que tout finit dans deux ans ?

L’humanité, pour une fois plus ou moins unie, décide de sauver ce qui peut l’être en tentant le pari fou d’une survie spatiale dans l’attente de la fin lointaine mais prévisible de la Hard Rain. Une Arche spatiale distribuée est constituée à la vitesse de l’éclair autour de l’ISS. L’équipage qui y était ne redescendra jamais, et il sera progressivement rejoint par plus d’un millier de spécialistes et de paires H/F sélectionnées par leurs communautés respectives. Leur mission : préserver l’échantillon de race humaine qu’ils constituent, prendre soin des échantillons génétiques réels et numérisés expédiés dans l’Arche, conserver les connaissances scientifiques, et attendre le jour où tout pourra revenir sur une Terre à terraformer.

"Seveneves" est un roman divisé en trois parties identifiées. La première partie (de la destruction jusqu’au début de la Hard Rain) est la plus réussie, la seconde (de la Hard Rain à l’établissement d’une « colonie » stable ») moins, et la troisième (5000 ans après, alors qu’une société d’habitats en anneau prospère et que le retour sur Terre s’amorce) est décevante et ennuyeuse. De fait, "Seveneves" a autant de qualités spéculatives que de défauts littéraires.

Sur la spéculation, Stephenson est brillant. Partant de recherches contemporaines et les poussant à leur extrémité, il imagine une technologie nouvelle fondée sur la robotique en essaim, la mécanique orbitale, et les machines géantes, fouets et chaines articulés notamment. On est dans une version simultanément steampunk et hitek de la conquête spatiale. Capture d’astéroïdes, de comètes, propulsion nucléaire improvisée, Stephenson n’esquive aucun excès dans une première partie haletante tant elle est inquiétante : est-il possible en effet de donner ne serait-ce qu’une chance raisonnable de réussite à l’entreprise la plus folle qu’ait jamais tenté l’humanité ? On y voit aussi les priorités habituelles réévaluées : la vie humaine individuelle perdre toute valeur en soi et aucune opération n’être trop risquée pour n’être pas tentée. La sacro-sainte règle de la « sécurité d’abord  dans l’espace » se fracasse sur le mur de la nécessité. D’autant que les innombrables et permanents dangers de l’espace que sont les radiations, les bolides (énormes ou microscopiques), et les accidents prélèvent leur part de morts, sans même qu’il soit besoin de bouger le petit doigt.

Dans la seconde partie, Stephenson ajoute à ces dangers des troubles politiques au sein de l’Arche distribuée. Là, le roman commence à dériver vers le moins bon. D’une part il était inutile au vu des risques rencontrés d’allonger encore la sauce, d’autre part la manière dont ces troubles adviennent fleurent bon le Deus Ex Machina de piètre crédibilité en plus d’être atrocement convenus dans leur nature même (ne pas spoiler). Cette partie se termine sur une stabilisation, alors que la Hard Rain est lancée pour des millénaires. La phase d’urgence est achevée.
Mais, de toute l'Arche humaine, ne restent en tout et pour tout que huit survivantes (plus quelques milliers de petits robots). Il va falloir s’inscrire dans le temps long et repeupler en usant de tous les artifices génétiques, y compris en modifiant les patrimoines pour créer des lignées spécialisées et, ou pas, complémentaires.

La troisième partie, enfin, qui semble atrocement longue tant il ne s’y passe rien, propose une intrigue conclusive qui mêle invraisemblance et coïncidence (ne pas spoiler). Tout ce que j’aime.

On aurait pu suspendre très fort son incrédulité, ne pas s’interroger trop sur les capacités réelles de développer presque ex-nihilo une civilisation dans l’espace proche, profiter du spectacle de la destruction et de la survie, s’émerveiller - et apprendre - devant les descriptions très longues et détaillés des phénomènes physiques ou des technologies innovantes imaginées par Stephenson. Le bilan, pour un lecteur de Hard-SF, aurait pu être globalement positif.

Hélas, passé la première partie, il manque au roman des intrigues crédibles et intéressantes. On a l’impression (et ce n’est pas qu’une impression) de lire des dizaines de pages de développements techniques vaguement entrecoupés d’interventions humaines, une discontinuité préjudiciable d’un point de vue littéraire. Et si ce n’était que ça. Mais, tant au début qu’à la fin, les personnages sont creux. Même les quelques-uns qui apparaissent plus et jouissent d’un peu plus de background ne génèrent aucune empathie, au point que les nombreuses morts (mêmes les héroïques, il y en a) n’inspirent rien au lecteur. Les humains sont narrativement écrasés par la mécanique orbitale et les grosses machines, auxquelles s’ajoutent dans la troisième partie une génétique et une épigénétique omniprésentes au point de faire des personnages (nouveaux bien sûr) de simples porteurs de caractères innés occupant les niches psychologiques que leurs conceptrices, des milliers d’années auparavant, ont imaginées pour eux. Quand à la réalité socio-politique de la société spatiale, Stephenson prend bien garde de ne pas aller plus loin qu’une vague Guerre Froide entre factions rivales et un « But » dont on ne connait ni la teneur exacte ni les porteurs, même si on comprend qu’ils doivent être actifs et influents.

Le résultat est que, passé les quelques centaines de première pages o_O, mêmes les éléments techniques finissent par ennuyer profondément. On finit le livre parce qu’on se dit qu’il serait dommage de ne pas avoir de retour sur investissement après un coût en temps de lecture aussi élevé. Hélas, le payback n’est pas à la hauteur. Il manque une histoire au moins un peu crédible et des personnages un peu travaillés. Là où Egan réussit à mêler science dure et destins individuels dans la trilogie Orthogonal, Stephenson échoue. Là où Wilson met de l’humain et de la société dans Spin, Stephenson échoue. "Seveneves" m’a fait penser à ces documentaires en 3D des chaines scientifiques dans lesquels le réalisateur place des silhouettes humaines pour donner un peu de vie à la simulation alors que chacun sait bien que l’essentiel de ce qu’il veut raconter n’est pas là.

Seveneves, Neal Stephenson

mercredi 3 juin 2015

La guerre de Caliban - James S.A. Corey

Après L'éveil du Léviathan, début d'une trilogie SF décoiffante de James S.A. Corey, Actes Sud publie sa suite, "La guerre de Caliban".

Tome 2 donc, bien plus politique, alors que la menace sur la race humaine se précise et s'amplifie, jusqu'à devenir terrifiante. White Walkers et protomolécule, GRRM a clairement inspiré cet auteur bicéphale dont il est proche. On peut avoir pire inspirateur.

"La guerre de Caliban" est chroniqué en VO. Clique sur le lien et la chronique cherra.

La guerre de Caliban, James S.A. Corey