dimanche 24 mai 2015

1984 pour les (très) nuls

"Oink" est une BD dystopique (vraiment ?) one-shot de John Mueller, auteur et dessinateur de BD donc mais connu aussi comme illustrateur et directeur artistique sur des jeux vidéo tels que Quake 3, Unreal Tournament ou Dark Millenium entre autres.

"Oink" est un BD qu'il a écrite et publiées durant les années 90. Elle jouit aujourd’hui d'une version remasterisée sur laquelle Mueller a travaillé cinq années durant.

Créée par un illustrateur, la BD est objectivement très belle, faites de planches composées de cases vastes et aérées, souvent muettes, au design et aux couleurs travaillés, dans lesquelles s'expriment la violence et la noirceur d'un monde en déréliction. Le mise en image est dynamique et vraiment réussie. On verrait avec plaisir une exposition de nombre de ces planches (appel du pied aux Utopiales) ; magnifiques, elles méritent le grand format et un public nombreux.

L'histoire en revanche - un hybride homme-cochon se lance dans une équipée amok pour lutter contre un système qui fait des hybrides des esclaves et des cochons de la nourriture - est assez navrante. Mueller dit lui-même qu'il l'a écrite jeune, et qu'elle est une allégorie sur le caractère totalitaire du système éducatif américain et les difficultés qu'il a eu à s'extraire du mainstream pour devenir artiste. Dont acte. Pourquoi pas, même si ça fait un peu thématique de clip glam metal des années 80 ? Sujet intéressant si bien traité, et allusion à 1984 que le slogan « L'ignorance c'est le bonheur, le bonheur c'est le sacrifice, le sacrifice est exigé » rend explicite.
Seul problème mais de taille : le scénario complet pourrait tenir en trois lignes. Les personnages aussi peu nombreux que sous-développés évoluent dans un monde vide, le world building est proche de zéro (une vague société eugéniste religieuse sans passé ni fin), le nombre d'actions et de lieux où se déploie (j'ai du mal à ne pas rire) le récit est extrêmement faible. Et je tairai par indulgence ce qui concerne les « forces de l'ordre », quatre espèces de zombies Frankenstein à la genèse inexpliquée.

La tentation puérile de ressembler à 1984 met cruellement en lumière la pauvreté de l'ensemble, que seule la jeunesse de l'auteur peut excuser si on parvient à oublier qu'adulte il écrit aimer : « créer des trucs cools ». Des trucs cools ? C'est un peu court Monsieur Mueller. Encore un effort pour devenir profond.

Oink, Le boucher du paradis, John Mueller

vendredi 22 mai 2015

RIP Gudule

Nous apprenons le décès d'Anne Duguël, dite Gudule.
Ses textes m'impressionnaient souvent par la cruauté de leur pertinence et l'effroi qu'ils parvenaient à instiller. Gudule étaient de ces auteurs rares qui savent aller au bout de ce qui dérange et terrifier leurs lecteurs en n'usant que d'encre et de papier.
On relira avec grand intérêt l’excellent recueil Le club des petites filles mortes (qui contient le chef d’œuvre Entre chien et louve, entre autres), Les petites filles mortes se ramassent au scalpel, ou Truc.
Gudule a maintenant rejoint les petites filles mortes. Puisse son voyage être bon.

Nouvelles chroniques du Vieux Royaume

On ne présente plus (du moins je l’espère) Jean-Philippe Jaworski. Après une entrée fracassante dans le monde de la fantasy hexagonale avec le recueil Janua Vera, l’auteur a poursuivi avec l’excellent roman Gagner la guerre, puis ce Même pas mort, premier volume de la trilogie Rois du monde, qui obtint entre autres le Prix Planète-SF des blogueurs 2014.

Jean-Philippe Jaworski a aussi écrit un certain nombre de fort bonnes nouvelles dont quelques-unes sont rassemblées aujourd’hui dans le recueil "Le sentiment du fer" (collection Hélios), en compagnie d'une inédite : L’elfe et les égorgeurs.

Si on a pris la peine de lire mes chroniques des autres ouvrages de Jaworski, on sait l’admiration sans borne que je voue au style de l’auteur, à la perfection d’une écriture archaïque reconstituée qui oblige le lecteur à plonger tête et épaules dans l’univers qu’il décrit. Lire Jaworski, c’est pénétrer, par la magie des mots et l’hypnose du rythme, dans le Vieux Royaume, un monde imaginaire de low fantasy, ou dans les terres celtiques fantastiques de Même pas mort. Ailleurs encore, parfois.

Cinq nouvelles donc.

Dans Le sentiment du fer, Jaworski retourne à Ciudala, la ville Renaissance de Gagner la guerre. On y découvre Cuervo Moera, assassin de haut vol lancé dans une étrange mission qui lui donnera l’occasion d’expérimenter le cynisme des puissants, exacerbé encore dans une cité placée au cœur de la guerre civile qui embrase le Vieux Royaume. Cuervo y est testé comme on teste une arme, l'arme qu'il doit devenir.

Toujours durant la conflagration embrasant le royaume, L’elfe et les égorgeurs met un elfe voyageur aux prises avec un groupe de routiers abrutis et criminels qui veulent lui faire un mauvais sort. Un sort définitif. Mais tel seront pris qui croyaient prendre.

Sur la très drôle Profanation, on lira ces quelques lignes.

Et sur la brillante Désolation, celles-là.

La troisième hypostase, enfin, est sans conteste est la plus magique. On y retrouve l’esprit de Tolkien, tant avec le départ des elfes qu’avec la présence d’un des deux derniers archimages, alors que la guerre implique maintenant jusqu’à ces elfes qui avaient décidé qu’elle ne les concernait pas, sans oublier l’enchanteresse Lusinga qui se croyait à l’écart sur son ile de Llewynedd.

Je ne parle que très rarement du livre-objet car ce qui m’intéresse, toujours, c’est le texte, le support m’importe peu. Mais ici je vais le faire.
Livre de poche, papier de bonne qualité mais :
Pas de sommaire.
Pas de bibliographie de l’auteur.
Pas de date sur les nouvelles déjà publiées ni même une mention de leur première publication.
Un achevé d’imprimer erroné de deux ans.
Des marges hautes et basses de 1 cm maximum.
Ca ressemble plus à des épreuves non corrigées qu’à un livre commercialisé. Je ne sais pas si tous les Hélios sont de la même eau, mais si c’est le cas ce n’est guère appétissant.

Le sentiment du fer, Jean-Philippe Jaworski

mercredi 20 mai 2015

De l'insinuation efficace

Milan, 1992. Colonna, un lettré encalminé depuis longtemps dans des voies de garage, est contacté par un nommé Simei qui lui propose une forte somme d’argent pour servir de « biographe » officieux à un journal en cours de création, « Domani : ieri », journal dont Simei veut qu’il soit un quotidien qui ressemble à un hebdomadaire, mêlant volontairement actualité et inactualité.

Six journalistes en tout – pas des premiers couteaux – plus Colonna en garde-chiourme stylistique et Simei en nonce du commanditaire,  l’homme d’affaire Vimercate – qui rappelle furieusement le Berlusconi d’alors, d’avant l’entrée en politique. Leur mission, pendant un an : produire douze numéros zéro pour voir ce que pourrait donner le journal. Officiellement. En réalité, et ça seul Simei et Colonna le savent, le journal n’existera probablement jamais. Ce que veut Vimercate, c’est se doter d’une arme utilisable pour faire pression sur les milieux politiques et économiques. Si celle-ci est assez dissuasive, il ne sera jamais nécessaire de l’utiliser. Quoique… On ne sait jamais…

Les journalistes de « Domani : ieri » s’attellent, inconscients, à leur tâche bien peu ragoutante. Mais l’affaire dérape quand l’un des six, Braggadocio (Vantard en anglais italianisé, et sans doute Eco lui-même s’auto-citant en spécialiste du conspirationnisme), se met en tête de dévoiler un très vieux secret qu’il aurait découvert, source d’un complot – réel ? - dont il est convaincu qu’il structure l’histoire italienne depuis cinquante ans.

Sur cette trame double, Eco brode un roman court et assez peu développé. Personnages silhouettes, situations à résolution rapide, "Numéro Zéro" se trouve quelque part entre le roman court, la fable, et l’essai romancé. Ce n’est pas le texte le plus littéraire d’Eco, presque un documentaire imaginaire sur certaines dérives italiennes ou globales. Car ce à quoi le vieux sémiologue italien convie, parfois sèchement, le lecteur, c’est à une réflexion sur les relation entre presse et pouvoir, la passion complotiste, l’état de l’Italie et de la démocratie. Il le fait de manière explicite, peut-être trop par moments.

Presse et pouvoir. La presse comme quatrième pouvoir. Ou la presse au service des puissants. Finalement est-ce si différent ? Ici il y a un commanditaire avec un agenda ; parfois c’est la certitude vertueuse d’une rédaction qui en fait office (la courte chronique consternée de l’Express est amusante de ce point de vue, illustrant la haute opinion que la profession se fait d’elle-même et la présomption de pureté qu’elle estime lui être due).
Eco décrit par le menu et par la bouche de Simei, lors des obscènes conférences de rédaction de « Domani : ieri », les techniques à utiliser. Deux objectifs : créer une ambiance, un bruit de fond populiste, qui pourront être utilisés pour atteindre des objectifs politiques (créer Forza Italia par exemple), et insinuer pour diffamer, afin d’éliminer des adversaires politiques tout en gardant les meilleurs rapports avec ceux dont on veut se faire des alliés.

Pour cela, plusieurs méthodes simples.
Regrouper, par des titres bien choisis, des évènements proches dans le fond même s’ils sont très éloignés dans le temps pour accréditer l’idée que tel ou tel phénomène est constamment à l’œuvre. Insinuer sans dénoncer afin de laisser au lecteur le soin de tirer lui-même les conclusions qu’on lui aura balisées. Brouiller la frontière entre fait et opinion. Utiliser le micro-trottoir bien balancé pour faire dire à l’homme de la rue ce que veut dire la rédaction. Noyer les faits qu’on veut minimiser dans un salmigondis de faits triviaux ou croustillants. Etc.
Le tout fondé sur un profond mépris du lecteur auquel on doit s’adresser dans la langue simple qu’il comprend, même lorsque cela signifie utiliser incorrectement une expression idiomatique si c’est ce que fait la majorité du lectorat, ou s’intéresser aux choses uniquement sous l’angle auquel celui-ci s’y intéresse, même s’il est trivial ou absurde. Et peu de culture, seulement, à la limite, le livre dont tout le monde parle.

Si Eco n’est pas tendre avec la presse, il ne l’est guère plus avec le public, italien en l’occurrence (mais le français vaut-il mieux ?). Celui-ci ne cesse d’oublier, de passer à la suite, ne fait jamais le lien entre des éléments pourtant connus. Complice inconscient de sa propre désinformation, il facilite ainsi le travail de ceux qui lui mentent par déformation ou omission sans même le besoin d’être talentueux pour ce faire.

Enfin, c’est à une histoire secrète de l’Italie que s’attaque Eco sous l’angle du complotisme. Braggadocio met en relation quantité d’éléments qui vont de la mort de Mussolini à la loge P2 et de l’organisation Gladio aux attentats de la stratégie de la tension des années de plomb en passant par les assassinats de Falcone ou d’Aldo Moro par exemple. Pour Braggadocio tout est lié. Comme tout bon complotiste, il relie entre eux des multitudes d’évènements pour dessiner des chaines de causalité qui lui paraissent éclairer le tout d’une cohérence indiscutable.

Mêlant vrai et faux dans son roman comme le font les journalistes qu’il décrit, insinuant comme ils le font eux-mêmes, Eco met en lumière tant les mécanismes de la désinformation et du complotisme que la facilité avec laquelle ils sèment doute et diversion dans l’esprit des citoyens. D’ailleurs peut-on encore parler de citoyens ? Colonna en doute à la fin, quand il remarque avec dépit que la dissimulation est de moins en moins nécessaire dans un pays qui se désintéresse de la politique, et que l’obscénité de la corruption sud-américaine atteint sans far ni vergogne la vie publique italienne.
Ce pauvre Colonna n'est qu'en 1992. Berlusconi premier ministre est encore à venir.

"Numéro Zéro" est donc un cri de rage contre l’abaissement ostensible des standards moraux de la vie publique, un livre simple et explicite - trop lui reprochera-t-on peut-être, même si Eco s’autorise comme d’habitude l’insertion de quantité de références érudites. Tout juste un roman, "Numéro Zéro" est presque un long éditorial ou une version XL d'une de ces chroniques qu'Eco écrit depuis longtemps dans l'Espresso. Salutaire sans doute. Efficace ? Comme Colonna, j’en doute.

Numéro Zéro, Umberto Eco

mardi 19 mai 2015

Comment suivre Dieu quand Dieu n'est pas là ?

Lucifer, suite et fin.
Je serai très bref car j'ai déjà beaucoup écrit sur cette série qui se termine ici.

La guerre à la fin des temps arrive à sa conclusion. Il en sort non l'oblitération crainte mais une solution - sacrificielle - satisfaisante. Et, après maintes morts et destructions, une Création plus libre et responsable peut-être. On peut l'espérer. C'est ce vers quoi semble tendre l'avenir.

Les histoires se terminent, les phrases d'adieu sont prononcées. Un nouveau Dieu accepte peu à peu sa responsabilité et admet que le plus difficile dans l'omniscience et l'omnipotence est de laisser faire.

Une belle fin pour une belle série que Mike Carey conclut avec plus de cent pages d'adieux et de sorties de scène.

Lucifer Book Five, Carey et al.

samedi 16 mai 2015

Vous devez lire La ménagerie de papier

Novelliste, romancier depuis peu avec The grâce of kings, traducteur de Cixin Liu entre autres, Ken Liu est un touche à tout brillant et inspiré récompensé par de nombreux Prix. Le Bélial vient de traduire son recueil intitulé "La ménagerie de papier" et c’est la meilleure nouvelle de l’année. Rendre accessible au public francophone l’œuvre en short du sino-américain Ken Liu était indispensable. C’est chose faite. En attendant le reste.

"La ménagerie de papier" donc. Comme LA nouvelle du recueil, prix Hugo, Nebula, et World Fantasy. Un chef d’œuvre. Rien d’autre. Je renvoie à ma chronique précédente, il n’y a rien à y ajouter.

Puis tout le reste (18 autres textes), presque tous de très bonne qualité.
Liu touche avec un égal plaisir la SF, la fantasy, la dystopie, le fantastique, et même l’histoire de détective (et de fantômes) chinois. Quand on vous dit brillant.
Pour le fond, il se dégage du recueil une sorte d’unité thématique. De nouvelle en nouvelle, au fil des pages, le recueil dessine une image de ce qui anime l'esprit de l'auteur.

Liu traite de la famille, rarement absente ne serait-ce qu’en bruit de fond. Du cercle présent, il passe au temps long,  aux générations qui se succèdent, dans une approche résolument moderne qui prend le meilleur de deux mondes culturels. Liu représente l'homme comme un point moyen entre le passé et la tradition, qu’il faut honorer, et l’avenir et l’évolution, vers laquelle il faut tendre. C’est éclatant dans Avant et Après, même si la nouvelle, mis à part une originalité formelle, n’est guère indispensable, sauf comme note de bas de page du recueil. La famille, source de repères, de force, de tendresse et de chaleur, on la trouve bien sûr dans la nouvelle La ménagerie de papier mais aussi dans bien d’autres. Par moments, dans un genre complètement différent, cette omniprésence de la famille et d’une douceur véritable qui s’y attache m’a fait penser à l’œuvre de Mélanie Fazi.

Liu traite aussi de la détermination. Dans une approche qu’on peut qualifier de spinoziste, il pose un libre-arbitre qui n’est qu’une illusion, celle que se donne à elle-même une conscience incapable de discerner les enchainements cause-effet qui la meuvent et qui croit donc qu’il y a du choix dans ses actes quand il n’y a qu’obéissance à la nécessité, comme l’écrirait le maitre hollandais. C’est le point des Algorithmes de l’Amour entre autres.

Même lorsque la cause ne se trouve pas dans le fonctionnement bio-chimique du cerveau, l’homme n’est pas libre pour autant. Soumis à la nécessité par un neutrino venu du fin fond de l’espace dans L’erreur d’un seul bit, il n’est pas plus maitre de ses actes que la pierre de la Lettre à Schuller.

Et si l’homme est déterminé par son fonctionnement biochimique au point de pouvoir être mis en algorithmes, la société devient contrôlable. Dans Faits pour être ensemble, une évocation glaçante du futur de Google, Liu présente un monde dans lequel les IA créent du repli sur le même et de la domestication sous couvert d’assistance. Une servitude volontaire et complète. Ca sonne tellement probable que ça fait froid dans le dos.

Détermination toujours quand l’homme connait son avenir. On ne peut le changer, on peut seulement faire avec. Apprendre à vivre avec la main qu’on a, et voir venir la mort sans terreur. Mono No aware (Hugo 2013, sensible, émouvant), ou L’Oracle (qui lorgne vers Minority Report).

Même la conscience n’est guère qu’une illusion, un artefact qui croit à son unité quand il n’en a aucune. C’est la mémoire qui trompe l’homme et lui laisse imaginer que celui qui s’est endormi est le même que celui qui se réveille en dépit de l’interruption complète de la conscience. Pourtant, quand le réveil ne vient pas, cette interruption s’appelle la mort. Les souvenirs créent donc l’identité, mais ils sont si peu fiables, si faciles à travestir, qu’on peut se demander ce qu’est l’identité alors, et s'il est bien raisonnable de s’y raccrocher ? Le corps physique n’est-il que le vaisseau d’une personnalité passagère à tous les sens du terme ? Billy Milligan pourrait nous en dire long sur le sujet et la nouvelle Renaissance le fait aussi. Intéressante mais vite prévisible.

Et puis il y a la très brillante Forme de la pensée. Contact extraterrestre, langage gestuel et lumineux, difficulté de la traduction, c’est très bien fait, et ça rappelle deux autres textes dans lesquels le langage est central : Embassytown de China Mieville et L’histoire de ta vie de Ted Chiang.

Il y a aussi Le peuple de Pélé, histoire d’une colonisation spatiale sans retour, un des quelques textes « géopolitiques » qui montrent que Chiang sait qu’il vit dans un monde tendu.

Il y a le délicieux Golem au GMS, dans lequel on réalise que les cocons familiaux juifs et chinois n’ont pas grand chose à envier l’un  à l’autre. Un récit drôle qui rappelle autant le Dibbouk de Mazel Tov IV de Silverberg (et ça, ici, c’est un énorme compliment) que le Beware of God de Auslander.

On pourrait continuer avec l’amusante (et vraiment bien pastiché) histoire de détective chinois La Plaideuse. Ou citer Le livre chez diverses espèces, très originale même si guère palpitante. Sans oublier celles que je n’ai pas citées et qui, peu ou prou, valent toutes le détour (à part peut-être Nova Verba, Mundus Novus).

Le recueil est brillant car Ken Liu l’est. Tant de talents sur tant de facettes, c’est rare. Des idées, de l’imagination, de l’émotion. Comme un mashup de Greg Egan et de Mélanie Fazi.

La ménagerie de papier, Ken Liu

jeudi 14 mai 2015

Hey Ho Hey Ho To Ragnarök we go

Arrive le quatrième et avant-dernier tome de la série Lucifer. Il rassemble les épisodes #46 à #61.

Que feriez-vous si la fin des temps était proche ? Pas grand chose d’utile sans doute. Manque de pouvoir. Réalisme. Les deux.

Quand la fin de la Création de Dieu (celle dans laquelle nous vivons) devint une évidence incontestable, Lucifer choisit d’abord de ne rien faire, mis à part prendre quelques mesures prophylactiques internes. Après tout, la sienne de Création n’était pas menacée.
Hélas pour lui - et tant mieux pour nous - il s’avère vite que toutes les Créations sont en danger, que toutes seront annihilées, car Ragnarök arrive. Fenrir le loup (nommé ici Fenris et proprement impitoyable) est libéré, il récupère sa mémoire dissimulée, et se prépare à baigner dans le Sang des Proches les racines d’Yggdrasil, l’arbre qui soutient les Créations, déclenchant ainsi la première étape de la fin des temps.

Lucifer, Michael, et Elaine s'allient bon gré mal gré et tentent d’empêcher Fenrir de parvenir à ses fins. S’ils obtiennent un répit, à un prix élevé, les évènements sont néanmoins en branle. La réalité se délite littéralement. La guerre dans les cieux est proche. Les torts anciens seront, ou pas, redressés et sanctionnés. Des personnages gagnent en puissance, d’autres perdent tout, et, de l’aube des temps, la plus ancienne des vengeances cherche à s’assouvir.

Lucifer, anges et séraphins sont en première ligne. Mais on n’oublie pas les familiers du plus beau des anges, chacun dans un rôle adapté à son histoire, à ses faiblesses, ou à son potentiel. On voit ou revoit donc Mazikeen et Briadach se débattre au cœur d’un sacré problème de famille, Jill Presto pérégriner et couver à moins que ce ne soit l’inverse, Gaudium aventurer comme il le fait si bien, avec décontraction et compétence à la fois, là où Spera, sa sœur, le fait avec intelligence et pertinence. On voit enfin Christopher Rudd endosser le costume très surprenant de… Il faudra lire pour le savoir, ce serait trop que de le révéler, mais c’est stupéfiant.

Gros coup dans la gueule avec ce volume. A la différence de Sandman qui est organisé comme une série avec des arcs distincts reliés par un fil rouge, Lucifer est clairement un feuilleton. Les épisodes s’enchainent, chacun à la suite directe ou presque du précédent. Et tant les enjeux que les faits gagnent en énormité au fil du temps. Il y a donc, à la lecture de Lucifer, une impression d’avancée et d’accélération, comme si le récit était une avalanche qui démarre modestement puis acquiert de plus en plus de vitesse et d’énergie jusqu’à devenir proprement terrifiante. Nous en sommes là. "Lucifer Book Four" est terrifiant, et le pire, l’instant où l’avalanche détruit ce sur quoi elle s’écrase, est à venir dans l’ultime volume. Je me rue dessus. Nouvelles suivront. Si je survis à la Fin de Tout.

Lucifer Book Four, Carey et al.

dimanche 10 mai 2015

Les Vikings en Europe

"Northlanders" suite et fin. C’est cette fois à l’Europe continentale que le volume est consacré. Cette Europe que les Vikings ont si longtemps parcouru, pas toujours pacifiquement.

Un prologue et trois histoires, avec un interlude qui sert de respiration.

Passons sur le prologue et l’interlude, courts récits très graphiques centrés autour des mêmes thèmes : la détermination guerrière, la rage combattante, la folie de l’honneur, et l’obstination d’aller à l’ordalie.

Voyons ce qu’il en est des trois histoires :

Metal. Norvège vers 700. Erik est un géant guère futé, forgeron de son état. Quand des chrétiens plein de morgue s’installent dans son village et paient ses frères vikings pour leur construire une église, le fougueux jeune homme ne peut le supporter. D’autant qu’il s’amourache d’Agnès, une nonne viking albinos à qui prêtres et religieuses font subir outrages et humiliations pour la punir de ce qu’elle est. Aidé - mais est-ce bien le mot ? - par la déesse Hulda, Erik et Agnès, qu’il a libérée, se lancent dans une équipée sanglante contre les chrétiens du pays, tuant, brulant, pillant. Mais, usant d’une magie qu’ils ne maitrisent pas, ils réveillent un mort qui devient leur Némésis, et ne comprennent que bien trop tard qu’ils sont utilisés par une Hulda qui n’a pas de vraie affection pour eux.

Le siège de Paris, en 886. Alors que l’armée viking de Siegfried ne veut que contourner la ville pour aller piller au-delà, elle se trouve arrêtée par les fortifications du Paris de l’époque - grosso modo l’Ile de la Cité. Des mois de siège, des milliers de morts, avant un assaut qui améliore la position des vikings sans leur offrir de victoire définitive. C’est finalement l’empereur Charles le Gros qui paiera les vikings pour partir. Le tout est vu à travers les yeux d’un capitaine mercenaire roué et courageux.

La veuve et la peste, Volga en 1020. La plus longue et la meilleure histoire. On y voit une colonie viking chrétienne victime de la peste s’enfermer pour tenter d’enrayer l’épidémie. A l’intérieur, quelques centaines d’habitants vont vivre un hiver de disette glacée car l’arrêt de toute communication pose vite des problèmes importants à un peuple commerçant. A fortiori si, aux malheurs du temps, s’ajoute la malveillance des hommes.
De l’indifférenciation frileuse émergent quelques personnalités notables, acteurs du drame : Boris, un prêtre lettré qui a le malheur d’être étranger, l’Ancien, le vieux sage qui représente l’autorité morale traditionnelle, Hilda, dont le riche mari vient de succomber à la peste et qui vit dorénavant seule avec sa fille Karin, et Gunborg, une brute épaisse immorale et violente qui commande, hélas, aux guerriers. Enfermés tous ensemble dans leur enceinte gelée, les Vikings de la colonie russe, et Hilda plus que les autres, vont découvrir un mal bien pire que la peste sous les traits de Gunborg. Lui et sa bande sauront en effet profiter de la situation pour conquérir un pouvoir qui ne leur revenait pas en se débarrassant peu à peu de tous ceux qui les gênent. L’homme est un loup pour l’homme. Souvent.

Northlanders t3, Le livre européen, Wood et al.

Deux frères, une princesse, un champignon

Sur Roche-Nuée, un grand promontoire en forme de champignon qui surplombe les inquiétantes Terres-Mortes, vivent la Famille Jour et la Famille Nuit, deux groupes lignagers restreints cohabitant dans une paix méfiante.

La Famille Jour habite dans des yourtes et chasse de jour, les Nuits vivent dans des grottes et sont actifs la nuit. Sous les auspices du céleste Dieurouge et des mânes de leurs ancêtres, ils se partagent, sans s’y croiser, une forêt et un lac, écosystème borné par les limites du surplomb. Est-on dans le passé ? Ou plus tard, après un cataclysme ? Impossible à dire. En tout cas, c’est primitif.

Les deux clans, issus d’un groupe cavernicole unique que sa taille a forcé à la division, partagent une même culture. Résolument endogames, les Familles pratiquent le mariage exclusif dans le clan (ce qui n’est pas très original dans ce type de groupes), auquel elles ajoutent (ce qui est presque inédit) le mariage exclusif entre parents proches. Les couples formés et légitimes sont donc frère/époux et sœur/épouse, voire si besoin fils/époux et mère/épouse. Le tabou de l’inceste n’est pas seulement violé ; l’inceste est une prescription culturelle. S’y ajoute le cannibalisme mortuaire. Les femmes ingèrent les morts du clan, fermant ainsi encore plus un cercle absolument tourné vers l’intérieur et la reproduction à l’identique.

On peut imaginer qu’un tel mode matrimonial accumule les mutations récessives et provoque la naissance fréquente d’enfants imparfaits. C’est le cas. Les Familles nomment indésirés ces enfants et les jettent dès leur naissance par delà le bord du promontoire vers les Terres-Mortes, ou plus tard, dans l'enfance, si le handicap ne se révèle qu’après.

Le narrateur du roman est un indésiré, nain au sexe indéterminé que le caprice d’un frère a sauvé de la mort. Il est l’ombre de son frère (il prendra le nom d’Ombre par la suite mais au début il n’en a aucun), celui dont nul ne doit accréditer la présence car sinon il faudrait qu’il meure. Sa survie ne tient qu’à son inexistence formelle. Toujours aux basques de son frère Argile dont il n'est que la silhouette silencieuse, Ombre (nommons-le ainsi) a grandi dans la solitude complète qu'amène l’absence de tout contact relationnel.

Vient qu’un jour, à la chasse, Argile rencontre Tilana, une chasseuse de la Famille Nuit. L’inévitable se produit. Les deux jeunes tombent amoureux, violant ainsi le plus grave tabou de leurs clans respectifs. De fil en aiguille, et comme prévu par les Arrières Grands Mères (les sages des deux clans matriarcaux), malheur et mort résulteront de cette transgression. Ombre, qui n’y peut rien, se retrouve au cœur des bouleversements que les actes d’Argile et Tilana ont mis en branle. Il découvrira alors ce qu’il y a dans les Terres-Mortes, y trouvera un foyer et un nom, gagnera en assurance et respect, puis prendre sa vie en main, et pas seulement la sienne.

"Roche-Nuée" est un roman de fiction anthropologique qui rappelle les écrits d’Ursula Le Guin. Roman initiatique, il donne à voir deux passages.  De l’enfant qui n’aurait pas dû vivre à l’adulte autonome et de l’essence à l’existence.
C’est aussi un roman fonctionnaliste. La fonction y crée l’organe. L’un des personnages le pose de manière explicite.
C’est donc, à priori, un roman intéressant.

Et pourtant je m’y suis un peu ennuyé. L’étroitesse du terrain de jeu et le peu de marge de manœuvre qui en découle en sont la cause. C’est un univers taille aquarium que nous propose Kilworth. Tout y est trop peu, le terrain, les sociétés, les obstacles et leur résolution, les personnages – sauf peut-être cet Ombre qui, tout nain qu’il soit, n’a rien du priapique Tyrion. J’aurais aimé que la taille du roman m’emporte. Elle ne le pouvait pas. Parfois un petit nombre de pages n’est pas la meilleure idée.

Roche-Nuée, Garry Kilworth 

L'avis de Nebal

vendredi 8 mai 2015

Deux lauréats du Prix Planète-SF des blogueurs disponibles en poche

Petit plaisir certain pour nous, jurés du Prix PSF, et grand plaisir assuré pour vous, lecteurs du blog.

Si ce n'est déjà fait, sachez que vous pouvez lire depuis peu, en poche et chez FolioSF :

Même pas mort de Jean-Philippe Jaworski, Prix PSF 2014 entre autres
et
La maison des derviches de Ian McDonald, Prix PSF 2013 entre autres

Deux grands romans. Deux grands moments de lecture. Ruez-vous !

Et on n'oublie pas que Cleer de L.L. Kloetzer, Prix PSF 2011, est toujours disponible.

jeudi 7 mai 2015

Le loup dans le camion blanc - John Darnielle

"Le loup dans le camion blanc" est un roman du chanteur/compositeur John Darnielle. Un jeune garçon nommé Sean s'y raconte. A l'usage, le loup aurait peut-être pu rester dans le camion blanc et Darnielle s'en tenir à la musique.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 79, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

À dix-sept ans, Sean est défiguré. Sous l’effet des pilules analgésiques ingurgitées trois fois par jour, son imaginaire – nourri des lectures de Conan le Barbare, des fanzines de science-fiction ou de musique rock – s’enflamme : il crée Trace Italian, un jeu de rôle par correspondance dans lequel les joueurs cherchent un abri dans une Amérique postapocalyptique.
Reclus dans sa maison du sud californien, Sean, devenu adulte, reçoit un jour une lettre d’injures le tenant pour responsable de la mort de deux adolescents qui ont voulu transposer Trace Italian dans le monde réel. Ce drame réactive chez lui des souvenirs enfouis. Dans le labyrinthe de sa mémoire, il tente, à travers des événements anodins, de comprendre comment certains choix ont pu bouleverser toute sa vie.
Le Loup dans le camion blanc est une histoire envoûtante, à la fois sombre et brillante, débordante d’imprévu, de solitude et de fuite.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

Un Radeau de la Méduse spatial

"Slow Bullets" est une novella du maitre de la SF Alastair Reynolds, connu pour avoir créé un colossal univers, celui de l’Espace de la Révélation. Elle sera publiée par Tachyon.

Une guerre a déchiré des centaines de mondes. Eux contre les Autres. Leur Livre contre celui des Autres. Des différences minimes dans les textes, mais suffisantes pour qu’on s’entretue à leur propos. L’éternelle histoire.

Et voilà que, juste avant le début du livre, la paix est signée. Scur, guerrière enrôlée contre sa volonté, pense voir enfin le bout du tunnel. Hélas pour elle, elle croise, dans ces moments incertains entre guerre et paix, le criminel de guerre Orvin qui la capture et s’apprête à lui faire subir une mort ignominieuse. Tout s’enchaine alors très vite. Scur croit d’abord mourir - en Augustin Trébuchon de l’espace - sous les tortures d’Orvin, puis être sauvée quand celui-ci s’enfuit à l’arrivée des Pacificateurs, avant de sortir d’hibernation dans un vaisseau de transport, le Caprice, sans se rappeler y être jamais montée. Pour Scur, comme pour ceux qu’elle voit, bien énervés autour d’elle, c’est un réveil brutal et visiblement imprévu qui remet en contact des gens qui ne s’apprécient guère.

Soldats des deux camps de retour vers la vie civile, criminels de guerre ou traitres, équipage civil, tous comprennent vite la situation. Le vaisseau, endommagé, n’est pas où il devrait être, et il est impossible de contacter la civilisation. Problème de saut supraluminique peut-être (et oui, Reynolds utilise ici cette bonne vieille FTL), survenu pendant l’hibernation. Pour les naufragés de l’espace coincés sur leur Radeau de la Méduse interstellaire, il faut comprendre ce qui s’est passé, puis tenter de rejoindre la civilisation en évitant de s’entretuer avant l’arrivée.

A priori l’histoire est simple et claire : un vaisseau en perdition doit retrouver le port. Et pourtant Reynolds, en vieux briscard, réussit à surprendre et à intriguer.

Qui sont les soldats, qui sont les criminels ? Pourquoi les uns et les autres sont-ils à bord ensemble ? Où est le Caprice et que lui est-il arrivé ? Le récit progresse au fil de nombreux rebondissements. Les personnages ne sont pas toujours ce qu’ils semblaient être. La direction que prend l’histoire change au fil des découvertes.

Et puis, il y a quelques réflexions intéressantes. Comment terminer une guerre ? Peut-on pardonner à l’ennemi ? Comment savoir qui est l’autre, et même qui on est soi-même quand la mémoire peut être manipulée ? A qui s’associe-t-on, de qui devient-on ami, en un temps de grand péril ? Comment construire l’avenir et aller de l’avant ? Faut-il oublier, effacer le passé, s’oublier soi-même ? Faut-il garder le meilleur seulement ? Si oui, qui choisit ? Et, plus important encore dans le cas des naufragés du Caprice, comment faire ?

Quel est le devoir, enfin, de tout homme envers la civilisation, l’Histoire, l’Humanité, si dispersée dans les étoiles soit-elle ?

Finalement, c’est une histoire passionnante que livre Reynolds. Enormément d'idées dans peu de mots.

Tiré par l’intrigue, allant de surprise en surprise, le lecteur tourne les pages à toute vitesse, et il n’est jamais déçu par l’originalité de ce qu’il rencontre. On regrettera seulement quelques transitions du narrateur Scur qui semblent trop sentencieuses par rapport à ce qu’elles annoncent. C’est mineur.

Slow bullets, Alastair Reynolds

mercredi 6 mai 2015

La guerre éternelle de Palestine

La librairie Scylla vient de créer, par crowdfunding, une maison d’édition. Groovy !
"Il faudrait pour grandir oublier la frontière", de Sébastien Juillard, est l’un des deux premiers textes qu’elle publie à l’issue de l’opération réussie de financement. Une novella d’anticipation SF dans cette terre désolée de Palestine où les fanatiques de tous poils interprètent leurs textes sacrés comme des documents cadastraux.

Bande de Gaza, dans un certain nombre d’années - réalisant qu’on est bien après 2030, on pense à la Guerre éternelle de Haldeman, même si c’est plutôt d’un fragile d’espoir de paix qu’on parle ici. Car, conclusion inévitable ou vœu pieu de l’auteur, le conflit séculaire consécutif à la Nakba semble être en voie d’apaisement. Pourquoi, comment, qui à fait quoi, qui aurait dû, qui aurait pu, ce sera aux historiens de le dire, au jour peut-être. Il n’en reste pas moins que sans l’installation massive d’un fantasmatique peuple juif sur la terre palestinienne après la WW2, on n’en serait pas arrivés là. L’émigration juive en Alaska, envisagée un temps et matérialisée en rêve par Michaël Chabon, eut été préférable, au vu des conséquences engendrées depuis.

Dans "Il faudrait pour grandir oublier la frontière", le lieutenant Keren Natanel est un officier de Tsahal en poste à Gaza. Elle y accomplit une mission d’enseignement de l’hébreu auprès de veuves et d’orphelines de guerre candidates à l’émigration vers des secteurs plus calmes du complexe israélo-palestinien. Elle y est amie avec Jawad, un ingénieur palestinien qui « répare » les blessés avec des prothèses cybernétiques de récupération. Elle y côtoie Marwan Rahmani, un ancien fedayin longtemps embastillé, qui a maintenant abandonné la lutte armée pour tenter le développement de Gaza et la paix. Chacun essaie à sa façon et avec ses moyens de donner un avenir pacifique à une terre meurtrie.

Mais qui veut de la paix ? L’ONU, oui, un Hamas en recherche de respectabilité, sans doute (le Fatah de Yasser « Baraka » Arafat semble avoir disparu dans les combats précédents), ainsi que beaucoup d’hommes et de femmes fatigués par des décennies d’horreur et de spoliation. Mais pas les faucons israéliens, ni les promoteurs ou profiteurs de la colonisation. Pas non plus Ahmed, l’infatigable combattant de la cause palestinienne. Et encore moins les fanatiques du Djihad (…Islamique je suppose), toujours financés par notre « nouvel ami » l’Iran. Les derniers feux de la guerre sont attisés par des hommes qui ne veulent ni d’une paix des braves ni même d’une paix d’épuisement. Des hommes qui, à coup d’attentats suicide et d’enlèvements, tentent de faire capoter, une fois encore, un processus de paix qui ressemble chaque jour un peu plus à un supplice de Sisyphe. C’est à un fragment de ce moment d’équilibre instable entre guerre et paix que l’auteur convie son lecteur.

Juillard offre, avec "Il faudrait pour grandir oublier la frontière", une histoire hélas tragiquement contemporaine. On est dans l’avenir, les technologies ont évolué, de nouveaux moyens de s’entretuer ont été mis au point, mais le conflit a perduré. Ce n’est que sous l’égide de l’ONU, peut-être, qu’il s’achèvera, si les fanatiques ne parviennent pas à empêcher la paix, ce qu’ils s’évertuent à faire en faisant régulièrement remonter la tension par des atrocités visant à réactiver chez l’adversaire la loi du talion. Ils arrivent hélas le plus souvent à leur fin (j’ai l’âge d’avoir entendu, attéré, l’assassinat de Rabin en direct). Seul l’avenir dira donc lequel, du camp de la guerre et de celui de la paix, parviendra à ses fins. Si l’on en croit l’auteur, ce n’est pas avant encore quelques temps.

Juillard peuple son histoire de beaux personnages, habités par une idée, un désir, qui les dépassent. Les artisans de paix sont évidemment bien plus sympathiques que les fauteurs de guerre, mais tous sont mus par un un moteur plus grand qu'eux. Tous vivent intensément, au-delà d’eux-mêmes, si différents des Occidentaux du règne de la marchandise. Ils touchent et plaisent car ils sont vivants.

Juillard écrit enfin un manifeste pour une paix à portée de main, si chacun parvient à dépasser les anciennes vengeances. Dans une région où tant ont combattu si longtemps et si cruellement, sortir du besoin clanique, vital, de rendre la monnaie de sa pièce à l’autre est la condition sine qua non d’un possible apaisement. On ne peut faire la paix qu’avec ses ennemis. Et il faut parfois pour y parvenir oublier les frontières (physiques ou mentales), certes, se départir aussi des lieux réels ou fantasmés et des droits supposés qu’on aurait sur eux, mais encore éliminer ceux de ses anciens camarades de combat qui ne veulent pas se résoudre à remettre les armes au râtelier. Mission détestable mais indispensable. Juillard veut croire que toutes ces conditions sont réalisables.

Texte très écrit, joliment métaphorique, plein des images de Palestine – terre et massacre  liés - "Il faudrait pour grandir oublier la frontière" souffre un peu pourtant de son format. 111111 caractères, c’était le deal. C’est trop court (et, encore heureux, ce n’était pas du binaire). On voudrait connaître plus les personnages, on voudrait une timeline de l’évolution historique, on voudrait un point géopolitique, on voudrait des développements plus longs pour creuser les récits. On aimerait voir bien plus longuement l’intrication des destins, des vengeances, des rancœurs, et des changements s’ils finissent par advenir. Il faudra y revenir, j’espère. Revenir et creuser le sillon, encore et toujours. Juillard a commencé son Captif amoureux, il lui fait le compléter maintenant.

Deux références que j’aime, pour finir :

Un superbe extrait de David Mitchell (The Bone Clocks) qui ne parle pas de Palestine mais qui dit tout ce qu’il y a à en dire.


Et Territory, une chanson de Sepultura.


Il faudrait pour grandir oublier la frontière, Sébastien Juillard