mardi 31 mars 2015

Humankind as a dead media


"Accelerando" est un roman de Charles Stross, publié originalement en 2005, et aujourd’hui, dans une traduction française, par Piranha.

Lauréat du Locus 2006, nominé pour le Hugo et quantité d’autres Prix, "Accelerando" est sans conteste un roman - ou faut-il dire une série de nouvelles publiées antérieurement avant d’être reliées biographiquement dans un texte unique ? - important, en dépit de ses imperfections. Et si je vous dis qu’un des premiers actes du roman voit la prise de contrôle de robots spatiaux par des consciences de homards numérisées, vous comprendrez que je ne mens pas.

Au début du troisième millénaire, Stross - plus connu en France pour son cycle de la Laverie, piquant mashup pastiche de Lovecraft et de roman d’espionnage – imaginait, avec "Accelerando", que le monde se lançait dans l’accélération, une marche en avant volontariste vers la Singularité technologique, moment de bascule où l’évolution technique permettra l’intelligence artificielle et la numérisation des consciences. L’humanité parviendra alors à quitter son hardware de viande et à créer autour d’elle un écosystème nouveau de consciences synthétiques dont elle ne sera qu’une partie parmi d’autres. Cerise sur le gâteau, elle entrera peut-être aussi en contact avec les civilisations extra-terrestres qui ont déjà sauté le pas. « Quitter le puits de gravité », l'horizon de Neuromancien, is so passé ; c’est de quitter le hardware si lent de la chair qu’il s’agit ici.

"Accelerando", manifeste transhumaniste et prophétie peut-être autoréalisatrice, raconte ce passage à travers le destin de trois générations successives de la famille Macx.

Du début à la fin du XXIème siècle, le lecteur suit donc les destins de Manfred, génie altruiste et militant de la gratuité et de l’économie de l’abondance, Amber, sa fille par inadvertance qui se taille un royaume dans les environs de Jupiter et envoie l’une de ses consciences à la rencontre d’entités extraterrestres, et Sirhan, le fils d’Amber, aux multiples enfances virtuelles, né dans l’espace et témoin des derniers moments de l’humanité au sens où nous entendons le mot. Les accompagnent dans cette épopée Pamela, ex-femme de Manfred et mère d’Amber, qui refuse le changement, ainsi qu’AINeko, un chat doté d’une intelligence artificielle bien peu commune.

Le roman commence « aujourd’hui », presque. Le monde d’Accelerando est le nôtre, que Stross exagère juste un peu en le poussant à son évolution logique. Une Terre totalement mondialisée, des gouvernements tous plus ou moins en faillite, des mégacorps dominant la vie sociale. Le capitalisme, surtout dans sa forme contractuelle et libertarienne, est le mode d’organisation normal du monde. Tout est contrats, sociétés, droits de vote, royalties. Mais, là où un Gibson inventait le futur de Neuromancien, noir, violent, peuplé de cadres très supérieurs et de mercenaires, Stross imagine une réalité tout aussi augmentée, violente certes, mais dans laquelle la popularité sert de monnaie (pour certains en tout cas, qu’on se souvienne de Dans la dèche au Royaume Enchanté de Doctorow), et où est caressé le rêve d’un monde débarrassé de la rareté, le rêve d’une économie de l’abondance peuplée d’IA et de consciences numérisées vivant des vies et des expériences sans fin en laissant la manipulation de la matière aux nanos, une économie qui serait un premier pas vers la Culture de Banks ou L’âge de diamant de Stephenson. C’est une utopie de l’homme libéré du besoin et du temps qu’imaginent Manfred et son entourage. Pamela, son ex, n’adhèrera jamais à l’idée et la refusera de façon militante, Adamiste hamiltonienne dans un monde d’Edenistes en marche.

D’année en année, au long du XXIème siècle d’abord, de développements techniques en sauts conceptuels, l’humanité fait du corps biologique un support obsolète. La conscience peut tourner tellement vite et mieux dans une simulation informatique. Copies de soi (mais qu’est ce que Soi ? Existe-t-il seulement un Soi unique et identifiable comme par un checksum ?), mondes dans les mondes, fils de pensée parallèles, réglage de la vitesse du système dans lequel tourne la conscience et donc de la pensée elle-même, le monde de Stross se dirige vers celui décrit par Rajaniemi dans la brillante trilogie du Voleur quantique, finissant par aller à la rencontre de consciences étrangères dans une résolution élégante du paradoxe de Fermi.
Ajoutons-y des projets de Sphères de Dyson, voire de Matrioshka Brains, et j’en passe. Je le répète, "Accelerando" est un manifeste transhumaniste de la meilleure eau, indispensable à tout lecteur de SF conséquent.

Hélas, dans ce grand roman d’idées, les personnages souffrent d’une incarnation trop faible, et qui ne tient pas à leur état parfois bien peu physique. C’est le défaut principal du livre, un point faible qu’on trouve aussi parfois chez Doctorow, mais qu’importe, on est abasourdi par la masse d’idées et d’informations brassées par le texte.

Enfin, parlons de la traduction. Il faut savoir qu’Accelerando est disponible en téléchargement gratuit VO sous licence Creative Commons (économie de l’abondance quand tu nous tiens !). Alors faut-il acheter "Accelerando" en français ? Si on peut lire en VO (mais tout n’est pas très accessible), il vaut mieux le faire. La traduction est faible et ne rend pas justice à un roman qui, s’il n’est pas d’un grand styliste, méritait mieux. Si on n’ose pas tenter la VO, alors va pour la VF, le fond le justifie, en sachant bien qu’on devra faire avec une version française dont on aurait voulu qu’elle fut autre.

Accelerando, Charles Stross

vendredi 27 mars 2015

Baudelaire, le diable et moi - Claire Barré


"Baudelaire, le diable et moi", de Claire Barré, est un hommage à la poésie des maitres du XIXème mâtiné de voyage dans le temps. J'aurais tant voulu aimer ce roman. Mais n'est pas Connie Willis qui veut.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 79, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

« Émue jusqu'à la fibre de l'âme, je détaille son costume ajusté aux tons sombres, ses mains gantées, nerveuses, triturant un chapeau d'une élégance rare, son visage bouleversant. Pas exactement beau, mais infiniment séduisant. "Le beau est toujours bizarre." Il finit par grimacer un sourire. "Bonjour, mademoiselle." Sa voix mélodieuse, plus aiguë que prévue, fait jaillir mes larmes. Désarmé, il me tend un mouchoir orné de ses initiales brodées. Je tapote mes cils, laissant sur le tissu des traces de khôl : petits soleils aux rayons noirs. Je relève les yeux vers lui : "Vous voulez coucher avec moi ?" »

Une jeune femme dépressive et inadaptée au monde moderne signe un pacte avec le diable. Ce pacte lui permet de voyager dans le temps, à la rencontre des poètes qu'elle chérit et qu'elle s'amuse à séduire, accomplissant une sorte de tourisme sexuel temporel. Mais ces voyages ont des conséquences de plus en plus imprévisibles...

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

lundi 23 mars 2015

Briser les vagues


Normandie, début du XXème siècle. Une IIIème République rurale dans laquelle la religion est encore très influente et où les notabilités se construisent sur des fondations de fortunes foncières et de légitimation élective. Un monde dual dans lequel les hommes sont libres d’aller et venir sans contrainte, y compris pour trahir leurs vœux de fidélité presque au vu et au su de tous, et où les femmes forment une sorte de majorité morale silencieuse, exerçant, avec l’onction du prêtre, un contrôle social tout de mépris et d’exclusion sur celles d’entre elles qui ne jouent pas explicitement le jeu de la soumission. Ajoutons qu’en dépit d'un suffrage dit « universel », les femmes n’ont pas le droit de vote et qu’elles sont encore souvent mariées (admirez le style passif !) pour des motifs économiques à des hommes qu’elles n’aiment pas et qui en usent ou abusent à leur guise.
Le devoir conjugal est une réalité, ainsi que la violence domestique. Dans un mariage de raison, le mieux qu’on puisse espérer c’est un conjoint paisible et la naissance progressive d’une affection voire d’une amitié entre les époux.

Un soir, dans le petit bistrot qui assure à Rosa et à son mari tuberculeux Mathieu le peu qui leur permet de vivre, quelques hommes du cru se lancent un pari pour déterminer lequel d’entre eux est le plus viril. Vanité de coq qu’il est impossible de rattraper et qu’il faut donc maintenant objectiver. Problème : qui jugera ?
Rosa, d’abord atterrée par la stupidité du pari dont elle est témoin, finit, quand les hommes ne trouvent personne de convenable,  par se proposer comme juge afin de gagner de quoi payer le sanatorium à Mathieu dont la maladie s’aggrave. Sacrifice physique mais surtout social pour sauver, à son insu, un homme qu’elle n’a pas choisi mais pour qui elle a fini par développer une vraie affection.

Dans cette bravade d’hommes, Rosa va plonger, mais de cette bravade d’homme, elle va s’extraire à son avantage. Prenant le contrôle du jeu, elle impose ses conditions, fait du pari une affaire sérieuse et réfléchie, se place dans une position digne qui ne laisse prise à aucune grivoiserie. Le village en sera bouleversé. Quant à Rosa, elle en sortira incontestablement grandie, aux yeux de tous les hommes impliqués comme aux siens propres.
Mais Rosa va aussi découvrir, au fil des jours, la cruauté des femmes pour qui l’insulte n’est pas de faire entorse à la morale mais de ne pas s’en cacher, le pouvoir fascinant de l’argent qui permet à ses contempteurs de s’asseoir sans frémir sur leurs inquiétudes morales initiales, et les bassesses stupéfiantes des jeux politiques.

Joliment raconté, superbement illustré dans un style réaliste où trait et couleurs s’associent pour donner à voir un monde campagnard disparu peuplé de figures mémorables, l’album évoque irrésistiblement une nouvelle de Maupassant dans son histoire et son traitement.
François Dermaut signe donc un bien bel album avec ce "Pari", tome 1 du diptyque Rosa, d’après une histoire de Bernard Ollivier.

Rosa t1, Le pari, Dermaut

mercredi 18 mars 2015

La monstrueuse parade


"Hollywood Monsters" est le dernier roman de Fabrice Bourland dans la série des Détectives de l’occulte.
Après un quatrième tome un peu décevant, Bourland retrouve les qualités des trois premiers volumes.

Dans le style des feuilletonistes du début du siècle, Bourland met toujours en scène Andrew Singleton et James Trelaweny, ses deux détectives fétiches.

A la fin de l’année 1938, alors que la guerre approche, les deux compères passent quelques semaines de vacances en Californie. Ce sont les premières années du parlant, l’effervescence des grands studios d’Hollywood, un monde habité par des réalisateurs mythiques, des stars confirmées ou en devenir, une police controversée, et des journalistes dont le gros du travail consiste à rendre compte de l’activité frénétique du monde du cinéma. C’est aussi l’époque des Universal Monsters,  de Tod Browning et de ses freaks.

Perdus de nuit sur une route de campagne, Singleton et Trelawney manquent renverser un « homme-loup » qui disparaît ensuite dans l’obscurité. Ils apprennent peu après qu’une femme a été retrouvée égorgée tout près du lieu de l’incident. Se lançant dans l’enquête en réaction à l'inertie de la police locale, ils découvrent le monde des freakhows, la condition pitoyable qui est faite aux « monstres » de l’époque, dans un Occident où l’eugénisme est la politique officielle de nombreux Etats, même démocratiques. Leurs recherches les conduiront jusqu’à une bien étrange société secrète aux objectifs délirants et aux moyens scandaleux. Les monstres ne sont pas ceux que l'on croit.

"Hollywood Monsters" est un très bon divertissement. Enlevé, cohérent, documenté, et écrit dans la style de l’époque, il offre à son lecteur à la fois un vrai dépaysement au cœur d’une ville un peu folle et un mystère qui ne cessera de l’intriguer jusqu’aux explications finales. Un livre plaisir à savourer donc.

Sur les freaks, on pourra bien sûr (re)voir les films de Tod Browning (en particulier Freaks ou The Unknown), et/ou lire le passionnant La fabrique des monstres, de Robert Bogdan.

Hollywood Monsters, Fabrice Bourland

dimanche 15 mars 2015

The evil that men do lives on and on


Le prince de la nuit, c’est une histoire de vampire en BD dont le premier tome est paru il y a 21 ans. Tout ça ne nous rajeunit guère.

Deux cycles, de 94 à 96 puis de 99 à 2001. Puis, plus rien. On pouvait penser que la série était définitivement terminée.

Au fil des six premiers volumes, on suivait la guerre secrète opposant Vladimir Kergan, un vampire millénaire, à la famille Rougemont dont les membres se sont donnés pour mission de le vaincre. A travers les siècles, on se régalait de la traque du vampire et de ses éternelles évasions au fil d’un scénario complexe illustré par de superbes dessins et colorisations. Puis Kergan disparut du monde éditorial. Il revient aujourd’hui.

Dans "La première mort", tome VII de la série donc, c’est l’origine de Kergan que dévoile Swolfs. Une origine qui plonge ses racines chez les Daces (un peuple de l’actuelle Roumanie) du temps de l’empereur Trajan. Une jalousie, un complot de palais, et une grande douleur contribueront à faire d’un prince incertain un monstre traversant les âges.

Même si les évènements qui amènent à la transformation de Kergan en non mort sont assez classiques, le récit est fort, les dessins encore une fois superbes, ainsi que la mise en couleurs même si le coloriste a changé. C’est donc avec un immense plaisir qu’on retrouve Swolfs et son Kergan, dans le monde d’avant les Rougemont, aux principes de l’histoire.

A noter qu’existe une Intégrale, publiée en 2003, qui peut aider les nouveaux venus dans la série à se mettre en jambes, le tome 7 étant néanmoins lisible seul dans la mesure où il se passe bien avant le reste.

Le prince de la nuit T7, La première mort, Swolfs

Yawn !


Aimer ou pas "Lune noire", le premier roman de Kenneth Calhoun, dépend, je pense, en grande partie du lecteur.

Une « épidémie » d’insomnie complète frappe l’humanité. Progressivement, plus personne n’arrive à dormir. La privation de sommeil rend peu à peu les hommes fous, délirants, violents, en proie à des hallucinations et victimes d’une confusion mentale qui ne fait que s’aggraver avec les jours, jusqu’à la mort inévitable. Errant tels des zombies, les insomniaques sont d’une agressivité extrême avec les quelques dormeurs subsistants qu’ils croisent. Effondrement des structures sociales, mort à court terme des « infectés », lynchages brutaux des rares « immunisés », l’extinction de la race humaine semble en route dans un roman dont le décor est post-apocalyptique.

Au milieu du chaos, Calhoun suit, pour le lecteur, quelques personnages « immunisés ». Chase et son ami d’enfance Jordan volent un énorme stock de somnifères en espérant les revendre. L’adolescente Lila est envoyée au loin par des parents qui savent qu’ils finiront par la tuer pour la punir d’arriver à dormir. Le publicitaire Biggs cherche sa femme Carolyn à travers un voisinage dévasté par la catastrophe. Un ou deux autres fils (dont un, très bien écrit, qui ne fait qu’un seul chapitre) éclairent d’autres aspects des évènements. C’est donc à travers les pérégrinations, finalement très locales en distance, de quelques personnages que Calhoun promène ses lecteurs dans un monde à l’agonie. Post-apo, sommeil, deux thèmes qui me parlent.

Malheureusement, le roman, lui, ne m’a guère parlé. Il y a plusieurs raisons à cela.

D’une part, les fils narratifs fonctionnent sur des chronologies différentes. Ce ne serait pas bien grave, même si c’est un peu confus au début, si, à l’intérieur même des fils et des chapitres, le récit n’était pas structuré en allers-retours permanents entre des situations dans lesquelles le lecteur arrive sans savoir comment le personnage s’y est retrouvé, avant de lire, plus tard, un récit rétrospectif qui éclaire le déroulé des évènements. La lecture en est heurtée, inutilement. Les personnages, eux, savent bien ce qui s’est passé ; il n’y a pas de mystère à révéler. La technique est donc très artificielle.

D’autre part, une très grande partie du récit (la majorité ?) consiste en souvenirs d’avant le drame. Les personnages se souviennent, longuement, de ce qui a constitué, dans leur esprit, les temps fort de leur existence. On lit alors des pages sans fin d’un roman qui ne dépareillerait pas dans une collection blanche, avec mariage, séparation, deuil, fausse-couche, panne sexuelle (c’est même l’un des points importants de l’identité d’un des personnages conduisant à des aventures picaresques avec du Viagra ; surprenant), etc. Pas vraiment ce qu’on attend de son roman post-apo du weekend.
Dans le même ordre d’idées, les rêves éveillés occupent une autre part importante du roman, éléments d’un dialogue interne des personnages avec ceux qu’ils ont perdus ou qu’ils espèrent encore retrouver. Qu’on ne me comprenne pas mal. En dépit de la déception liée à l’aspect si peu science-ficitf du tout, le roman aurait pu me toucher par la description de ces quelques vies qu'un destin incompréhensible a brisées (c’est ainsi, je pense, qu’il pourra toucher certains lecteurs). Hélas, le tout est tellement lent, long, volontairement confus, qu’il m’a été impossible d’accorder à ces histoires l’intérêt que l’auteur aurait voulu me voir manifester. L’ennui m’en a souvent empêché. Car les effets de la catastrophe deviennent vite à la fois évidents et redondants, et pour ce qui est des personnages, leurs pérégrinations sans boussole hors d’un monde qui n’a plus d’autre réalité que le danger représenté par les insomniaques en colère donnent l’impression de suivre un road movie dont le conducteur aurait les yeux bandés.

Calhoun a sûrement voulu mettre son lecteur dans un état de désorientation proche de celui qu’éprouvent les insomniaques. Il y arrive peut-être trop bien, au point où l’expérience, de scènes folles en ruminations, n’est jamais agréable.

Il y a pourtant un vrai développement sur la plupart des personnages principaux. Il y a pourtant quelques scènes émouvantes ou glaçantes. Il y a même une écriture de qualité et quelques jolies trouvailles stylistiques. Mais ça ne suffit pas à faire passer le reste, l’impression de canard sans tête courant à l’aveugle vers un passé qui n’existe plus. Et que dire de la fin non conclusive et de son délire mystique ?

Lune noire, Kenneth Calhoun

samedi 14 mars 2015

Salon du Livre de Paris 2015 : deux invitations à gagner


Oyez ! Oyez ! Bonnes gens. Qu'on sache qu'en ces lieux on peut gagner, dès cet instant, deux places pour aller au beau Salon du Livre de Paris 2015.

A quelles bassesses devras-tu te livrer, ami lecteur, pour les gagner ?

D'abord jurer sur ton sang que tu utiliseras les places. Pas de candidat au cas où, de peut-être, and so on... Si tu n'es pas sûr, laisse les places à quelqu'un qui en fera usage.

Puis, répondre à cette question simple. Combien de livres éligibles au Prix Planète-SF des Blogueurs 2015, Gromovar a-t-il lu ?

Réponse en commentaire. Premier arrivé (avec la bonne réponse quand même), premier servi. Les deux gagnants devront ensuite m'envoyer leur adresse mail par le lien de contact.

jeudi 12 mars 2015

Back to basics


"Soumission", le dernier roman de Michel Houellebecq n’est pas islamophobe. Voilà, c’est dit. Ceux qui s’inquiétaient peuvent arrêter là.

Je n’aborderai pas la polémique dont tout le monde se foutra bientôt et qui en dit moins sur le texte que sur l’hystérie d’antiracistes pavloviens que leur propre ombre effraie.

Pour ceux qui voudraient savoir ce qu’il y a dans le livre, je passe aussi rapidement sur le résumé que, je crois, tout le monde connaît maintenant. Grosso modo, en 2022, au second tour de la Présidentielle, tous les partis de gouvernement s’allient à la Fraternité Musulmane de Mohammed Ben Abbès pour faire barrage à l’extrême droite représentée par Marine Le Pen. Pari gagné, Ben Abbès est élu, il va pouvoir appliquer son programme « islamiste modéré ». Témoin de la plus grande bascule politique depuis des lustres, François, universitaire dépolitisé spécialiste de Huysmans, va y voir d’abord une opportunité de se retirer encore plus du monde, avant d’y retourner dans le cadre des nouvelles règles qui s’y sont mises en place.

Fable politique, "Soumission" (Islam en arabe), décrit un futur proche guère crédible. Pas à cause des tendances que développent Houellebecq (j’en reparlerai), mais en raison de la rapidité proprement sidérante avec laquelle la société française change. Il faut que Houellebecq ne connaisse pas grand chose au droit public et aux procédures législatives pour imaginer un renversement sans violence aussi rapide que celui qu’il décrit dans le livre. Mais qu’importe. L’essentiel n’est pas là.

Dans "Soumission" il y a d’abord le style Houellebecq. Maniant l’ironie pince-sans rire qui caractérise son œuvre, il est souvent très drôle, même si au fil du roman cet aspect s’affadit un peu. Houellebecq est aussi l’un des rares contemporains à savoir dénoncer l’absurdité ou l’obscénité d’une situation en une seule phrase, cinglante sans avoir l’air d’y toucher ; certaines descriptions relèvent alors de l’aphorisme tant il y a de signification derrière les quelques mots qu’il propose au lecteur. Qu’il parle de la politique interne de l’université ou du fonctionnement du système politique, qu’il fasse mine de trouver intéressantes les propositions publicitaires de la société de consommation ou de croire aux promesses mensongères des sites d’escort, Houellebecq pratique avec art un décalage discursif qui fait que c’est le sérieux même avec lequel il énonce une trivialité qui en souligne le caractère trivial (on se souviendra des Particules Elémentaires et de la « fascination » d’un de ses personnages pour les évolutions de l’offre dans sa supérette de quartier, ici c'est la nourriture livrée à domicile et les catalogues Bricorama).

Et ce à quoi l’auteur utilise son style, c’est à décrire une civilisation occidentale, celle-là même qui a des racines chrétiennes, qui meurt de sa belle mort. Fatiguée de vivre, fatiguée d’elle-même, vaincue par les forces d’un capitalisme dont Marx disait qu’il avait « noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste ». Ne restent hic et nunc qu’un individualisme dépourvu de sens et de but, que des individus, assoupis par le spectacle, que le système de la marchandise remplit de plaisirs futiles et vains, le tout avec la complicité objective de marxistes qui se sont employés à détruire toutes les superstructures traditionnelles, complices honnis de toute domination, en oubliant que celles-ci ne sont que le produit de l’infrastructure et qu’aucune société ne peut être cohésive sans superstructure donnant sens au social, fut-il inégalitaire. Durkheim aussi, par exemple, voulait se débarrasser de la religion mais il voulait lui substituer une religion de la société car l’homme ne peut vivre sans un horizon qui lui soit supérieur. L’Etre suprême de la Révolution n’était pas autre chose ; une manière de lutter contre le désenchantement wéberien du monde.

Sans communauté d’aucune sorte, sans spiritualité, sans nation, le groupe s’étiole. En sociologie, on ne parle de groupe social qui quand il y a reconnaissance externe et interne du groupe. L’humanité ne peut pas être un groupe social. La nation, on en est ou pas, la religion, aussi. La politique, écrit Carl Schmitt, c’est la distinction entre l’ami et l’ennemi. L’humanité, c’est tout le monde, donc ça ne fait pas sens.

Pour peu que s’y ajoute l’insécurité physique de la délinquance, celle, sociale, de la compétition capitaliste, celle, sexuelle, de la lutte sur la marché de la sexualité, nombre d’individus estiment alors, à tort ou à raison, que la société ne remplit plus sa part du contrat social. C’est là qu’intervient Ben Abbès. Ramenant dans sa besace ces diverses formes de sécurité, il offre à la société française une alternative policée, y compris dans ses aspects les moins « progressistes » notamment en ce qui concerne les femmes, à la lutte de tous contre tous que craignait Hobbes et qui obsède Houellebecq depuis ses premiers romans. Finement, Houellebecq oppose aux islamistes modérés les « identitaires », ces gens qui croient qu’on peut régénérer un organe mort alors que seule une greffe peut réussir. C’est cette dernière voie que choisit la France du roman pour ne pas disparaître complètement, à contrario donc de nombre d’autres sociétés qui l’ont précédée.

L’histoire, ce crépuscule de l’Occident régénéré par une religion qui n’a pas connu la sécularisation, est portée par une collection de personnages. Au centre, évidemment, François, narrateur houellebecquien typique. Au bout de tous les rouleaux, professionnel, intellectuel, sentimental, sexuel même, François, après une apogée personnelle (une thèse remarquée sur Huysmans, son seul vrai proche, mort depuis bien longtemps, hélas pour François), est sur la pente descendante, se posant même la question du suicide. Rien ne va vraiment bien et tout ne peut que s’aggraver, le temps passant. Autour de lui, des figures, guère développées, qui animent le débat intellectuel sur les dangers ou les vertus d’une islamisation du pays, et éclairent pour le lecteur les raisons du changement.

François, lui, est finalement le héros éternel d’un Houellebecq arrivé au bout de son cheminement intellectuel. Assommé par les torts que lui auraient causé des parents baby boomers individualistes, revenu d’un « domaine de la lutte » sexuelle dans lequel il n’est pourtant (jusqu’à quand ?) pas le plus mal loti, engourdi par un emploi (pourtant prestigieux) dans lequel il ronronne sans passion et qui ne le place pas au sommet de la compétition économique, écœuré par une société définitivement matérialiste et puérile, François perd peu à peu toute raison de vivre dans un monde qui ne lui apporte plus aucune satisfaction. Dans le réel il n’y a pas de transhumanisme, pas de solution à la Particules élémentaires ou à La possibilité d’une île. Vaincu socialement, sexuellement, sentimentalement, et en dépit d’une vraie compétence intellectuelle (mais qui s’intéresse à Huysmans ? qu’on se rappelle le Paris au XXème siècle de Jules Verne) François n’a plus qu’à attendre la fin en baisant, le seul loisir qui le distrait encore un peu, quand la tuyauterie veut bien suivre.

Il finira par être convaincu de participer à la nouvelle société et se convertira. Il y gagnera reconnaissance, prestige, sécurité sentimentale et sexuelle. La nouvelle société est finalement bien plus paisible que celle qu’il a quittée. Comme Huysmans à la fin de sa vie, François choisit la paix, celle que lui laisse espérer la disparition en cours de tous les domaines de la lutte dans une société recommunautarisée.

"Soumission" n’est pas le meilleur roman de Houellebecq. Il est par moments mou ou peu inspiré, mais il est néanmoins souvent drôle, éclairant sur Huysmans, et extrêmement pertinent sur la déliquescence qu’il décrit même si l’issue qu’il propose paraît largement irrréaliste. Quoique…
Il boucle surtout toute l’œuvre de l'auteur, et offre enfin à ses personnages une porte de sortie « réaliste », plus en tout cas que celle de ces précédents romans, hors d'un Occident capitaliste concurrentiel sécularisé qui leur est insupportable.

Soumission, Michel Houellebecq

L'avis de Nebal

lundi 9 mars 2015

Family Guy in space


Décidément il faut que Nancy Kress arrête d’écrire des novellas, ou que j’arrête de les lire. C’est l’un ou l’autre.

USA, avenir proche, dystopie légère aperçue en fond (dystopie ou simplement le bordel politique et social possible à moyenne échéance). Un vaisseau alien est arrivé (il est déjà là au début du récit), a envoyé une ambassade à NY (évidemment), puis annoncé une terrible nouvelle à l’humanité. Un nuage de spores cosmiques virales approche de la Terre. Nous serons tous morts dans quelques mois.
A moins que, tous ensemble, aliens et humains mettent au point un vaccin (en quelques mois !).

Bon…
Une ou deux (trois ?) idées. Une utilisation de l’ADN mitochondrial qui explique pourquoi les aliens ne le sont pas tant que ça in fine (ils viennent d’ailleurs aussi pour retrouver ceux qui leur sont apparentés). Une organisation sociale alien, (très) vaguement esquissée, basée sur le clan familial. Les effets contrastés du premier contact. Etonnamment, l’effondrement social probable qu’amènerait la quasi certitude de l’annihilation imminente n’est pas abordé.

Et deux personnages en autant de fils alternés pour porter le récit : Marianne une scientifique dont on ne comprend pas ce qu’elle vient faire dans cette galère car, c’est elle-même qui le dit et en dépit de sa découverte initiale, le travail que lui demandent les aliens aurait pu être fait par n’importe quel technicien compétent. Noah, son fils, qui, divine surprise, s’avère être directement concerné par le projet alien. Quelle chance scénaristique !

L’histoire n’est jamais prenante et ceci pour plusieurs raisons. D’abord, des personnages sans grande profondeur qui sont plus des masques de théâtre destinés, par leur relation et ce qu’elle implique, à dramatiser un tant soit peu un récit qui ne l’est guère, dramatique. Justement, une tension jamais présente, alors que l’enjeu est pourtant le plus élevé possible, en raison d’un déroulé plat qui refuse toute accélération (et, cerise sur la gâteau, finit par s’écrouler comme un soufflé). Enfin, tout ceci sent vraiment le réchauffé. Il n’y a rien dans cette histoire qui ne rappelle pas autre chose. L’ADN mitochondrial déjà vu chez Egan dans Mitochondrial Eve (incluse dans le recueil Radieux). Le vaisseau alien à New-York et les aliens bienveillants rappellent Le jour où la Terre s’arrêta. Les quelques pompeuses cérémonies aliens m’ont fait penser à certaines scènes de Star Trek. Enfin, l’effet du contact à été traité (et surtout développé) par tant de gens que je ne les citerai pas ici.

Comment ce texte, après le déjà décevant After the Fall, Before the Fall, During the Fall, a-t-il pu se retrouver nominé Nebula 2015, c’est un mystère pour moi. A moins que le Nebula se spécialise maintenant dans la SF éducative publiable dans Playboy.

Yesterday’s Kin, Nancy Kress

samedi 7 mars 2015

L'histoire du Grand Homme et du Petit Garçon


Binge-reading des cinq derniers tomes de la série Sweet Tooth. Et c’est toujours aussi bon. Ne pas spoiler ici car il y a beaucoup de surprises.

Les personnages, révélés dans leur complexité, gagnent en profondeur. Gus et ceux, humains comme hybrides, qui deviennent son entourage doivent parvenir à survivre dans un environnement très hostile. Ils veulent aussi comprendre pourquoi le monde est devenu un enfer. D’où vient la maladie ? Peut-on la guérir ? Quel rapport existe-t-il entre celle-ci et l’apparition des enfants hybrides ? Il faudra, pour obtenir des réponses, voyager loin, en dépit du danger, vers une explication possible, liée au passé de Gus.

Les personnages sont complexes, forgés par leurs épreuves durant l’apocalypse. Leurs actes sont conditionnés par les traumatismes subis autant que par les nécessités du temps. Pour ces hommes et ces femmes, si survivre seul est impossible, la confiance est ce qui est le plus difficile à accorder. Les plus durs devront pourtant apprendre à s’ouvrir et les plus bienveillants à s’endurcir.

Lemire oscille entre les évènements du présent, trépidants, et la révélation progressive des histoires individuelles des protagonistes, par le biais de flashbacks dont certains ramènent loin dans le passé. C’est toujours fait au moment opportun ; le tableau s’éclaire au fil de l’avancée dans la lecture.

Au-delà du scénario solide et passionnant, la mise en images est la force première de la série.
Le trait est toujours aussi minimal, mais la dynamique, évoquée dans la première chronique, ne cesse de s’améliorer, apportant une vraie puissance à la narration.
Tout explose à la vue. La diversité des cadrages, le mouvement qu’ils évoquent, le nombre même des cadres, leur position sur la page, les éléments hors-cadre, tout ceci participe à l’aspect profondément cinématographique du comic.
Les couleurs, souvent en taches aqueuses, créent une ambiance adaptée au récit.
Le style de dessin change suivant le type de narration ou le narrateur. Le lettrage aussi s’adapte à la personne qui parle ou au mode d’énonciation.
On se prend régulièrement à être ébloui par la créativité dont Lemire fait preuve dans la mise en images de son histoire, déjà intrinsèquement intéressante. Le dessin n’est certes pas réaliste mais il tangente si souvent l’impressionnisme qu’il en devient beau. Et quelle énergie !

Commencée comme un conte pour enfant, c’est encore ainsi que se termine la série, par, on peut le dire, un happy end paradoxal. Conte dur, conte cruel, résolument pour adultes, "Sweet Tooth", critique sans appel  de l’hubris occidentale et quasi-fable environnementaliste, passionne, émeut, révolte ou exalte.

Sweet Tooth est une superbe série qui saisit le lecteur et ne le lâche plus jusqu’à ce qu’il soit à bout de souffle. A lire absolument.

Sweet Tooth, tome 2 à 6, Lemire, Villarrubia

vendredi 6 mars 2015

Vacancy in Heaven


Troisième recueil de la série Lucifer. Entre deux couvertures souples, les numéros #29 à #45 du comic de Mike Carey.

Fils narratifs  et personnages continuent de vivre leur vie.

Lucifer tient sa promesse et, en dépit de la perte d’une bonne partie de ses pouvoirs, se rend au duel à mort qu’il a accordé à Amenadiel. Tricherie et trahisons abondent lors de cette ordalie à laquelle assistent des millions de démons.
Parallèlement, Lucifer doit une fois encore compter sur la démone Mazikeen pour espérer recouvrer ses pouvoirs. En infatigable beast of burden, celle-ci paiera lourdement de sa personne pour remplir la mission que lui a assignée Lucifer.

De nouveau entier, Lucifer lance une expédition jusqu’au bout du réel pour récupérer l’âme d’Elaine Belloc. Ici aussi, l’action se développe dans deux lieux. Alors que les alliés de Lucifer combattent pour sauver leur vie et l’âme d’Elaine, l’ange déchu et son frère l’archange Michel entrent enfin, littéralement, dans le secret de Dieu. Hélas, pas sans dégat pour la psyché de Michel.
Il s’agira, pour finir, de défendre la cité céleste contre une tentative de prise de contrôle par deux titans en goguette.

Autour des arcs décrits ci-dessus, et outre deux histoires courtes et plus anecdotiques, on lira une histoire finale drôle et cruelle dans laquelle l’ange déchu fait la démonstration de son insensibilité purement machiavélique.

Après un tome 2 qui s’éloignait un peu des personnages, ceux-ci sont de retour, enfin.
De Loki torturé à son frère Bergelmir, facétieux et séducteur comme lui, de Salomon en Punisher biblique à Michel en archange déçu, ils abondent, chacun avec ses motifs et sa vérité. On retrouve aussi, dans des rôles construits, la trépassée Elaine, son « père » David Easterman, la possédée Jill Presto qui réalisera un avortement original. Et encore les démons absurdes Gaudium et Spera, l'amoureuse Béatrice Wechsler, ou la fidèle et indestructible Mazikeen, sans compter les nombreux autres, humains, anges ou démons. C’est très agréable ; l’excitation est revenue.

Lucifer Book Three, Carey et al.

mercredi 4 mars 2015

Les aventuriers de l'aryanité perdue


Vous vous souvenez de l’espion nazi en gabardine de cuir qui s’opposait à Indiana Jones ? Voici l’occasion d’entrer dans sa tête.

Europe et Proche-Orient, 1939. Friedrich Saxhäuser est un officier SS, espion international, proche d’Himmler, ancien garde du corps d’Hitler, compagnon de route historique du nazisme. Alors que sa foi dans le régime qu’il a contribué à mettre en place vacille, il est envoyé en Irak, sous couvert de participer à une expédition archéologique de l’Ahnenerbe,  pour contacter discrètement les locaux susceptibles d’aider les nazis. Dans une vallée reculée, il va rencontrer l’incroyable, le rêve réalisé des occultistes nazis et aussi peut-être l’occasion de mettre la main sur des armes inédites alors que la guerre s’annonce.

"Le Château des millions d'années" est d’abord un thriller de SF qui mixe Indiana Jones et X-Files. Irak, archéologues, fouilles, secrets aliens mis à jour. Tout y est. Sans oublier des espions anglais, une journaliste allemande libre et volontaire, des fusillades, des poursuites en moto, une chasse à l’homme maritime de Beyrouth à l’Atlantique en passant par Gibraltar. Et même une référence rapide à Casablanca, la cité des espions. L’histoire se lit vite, va de rebondissement en rebondissement dans une approche résolument cinématographique, jusqu’à donner à voir cet héroïsme spectaculaire et haut en couleurs dont est capable Indiana Jones (entre autres) et qu’il faut accepter sans chercher à savoir si tout est crédible, juste pour le fun. Il est d’ailleurs facile d’imaginer à la lecture ce que donnerait une version cinéma de l'histoire.

Le récit avance sans à-coups et distrait son lecteur autant qu’il le dépayse. Rien de très original là-dedans, un style loin d’être inoubliable, mais Stéphane Przybylski raconte avec une application louable son histoire de contact et d'espionnage. Là, ami lecteur, tu te dis que je n’aime pas souvent ce qui n’est que distrayant s’il n’y a pas au moins l’attrait du style. Et tu as bien raison.

Mais il y a une autre facette au livre. A travers les souvenirs de Saxhäuser, on revit la montée du nazisme, de l’humiliation du Traité de Versailles à la fondation des Freikorps - ancêtre des SA - jusqu'à la marche progressive d’Hitler vers le pouvoir. Et cette partie, entrelardée dans l’aventure, est très bien faite.

Stéphane Przybylski raconte, à travers un grand nombre de petites vignettes mémorielles, la peur du bolchévisme qui saisit une partie des allemands juste après 1918. Il dit comment les protonazis prirent racine dans cette peur et se nourrirent de l’humiliation historique. Il montre que la classe dominante allemande soutint assez vite Hitler, d’abord du bout des lèvres, puis de manière plus affirmée quand il sut lui promettre ce qu’elle voulait, stabilité, profits, maintien des privilèges de la classe militaire prussienne. Il raconte le putsch raté, les manœuvres allemandes au Japon, l’opposition entre l’Abwehr et la SS, le sacrifice des SA - donnés par Hitler aux milieux dominants qui le soutenaient, la Nuit de Cristal, le Berghof, la folie occultiste et raciale d’un régime dont une partie de l’élite était membre de la Société Thulé. On pourrait continuer longtemps pour la partie allemande.

Il propose aussi quelques portraits de nazis, à commencer par celui de Saxhäuser, et montre la diversité des motivations qui conduisirent des hommes et des femmes très différents à adhérer à l’idéologie ou au moins au régime. Ces portraits éclairent la question de l’adhésion à l’horreur et rendent évident son caractère non monolithique. Comme l’écrivait Max Weber « il ne suffit pas de savoir ce que font les acteurs, il faut aussi savoir pourquoi ils le font », et aussi « il n'est pas besoin d'être César pour comprendre César ».

Enfin il y a la partie orientale, sans doute la réalité la moins connue ici. Dans un Irak qui venait d’acquérir une factice indépendance au sein d’un Moyen-Orient découpé à la serpe par les Accords Sykes-Picot, l’antisémitisme militant des nazis, en dépit d’un mépris pour les Arabes qu’ils avaient souvent du mal à dissimuler, passait bien auprès d’un certain nombre d’Arabes, dirigeants comme hommes du peuple, d’autant que le ressentiment contre les Britanniques était fort dans ce qui étaient des territoires occupés, à fortiori après que les promesses de Lawrence d’Arabie aux Arabes soient pour l’essentiel restées lettres mortes. Une proximité qui n’a jamais été vraiment organisée, en dépit d’un coup d’Etat à la vie brève organisé par les nazis, mais qui faisait sens dans une partie de la population hostile tant aux Britanniques qu’aux Juifs.

Le tout est donc très documenté et présente évènements marquants comme billets d’ambiance d’une manière vivante qui plonge le lecteur au cœur de l’Histoire, en l’ancrant dans la biographie d’un homme dont l’éducation militaire et la Grande Guerre ont fait un tueur impitoyable et froid qui n’a pas été sans me rappeler le Ernst Jünger des Carnets de Guerre. C’est très efficace, et je vous passe, par charité, la liste, impressionnante, des personnages historiques qui vivent dans le roman. Sachez seulement que peu de ce qui comptèrent dans le régime nazi n’y sont pas.

Si "Le Château des millions d'années" ne comportait que les chapitres qui se passent dans le contemporain du récit principal, à savoir l’année 1939, il ne serait qu’un thriller SF du sous-genre nazi/alien distrayant certes mais sans grande conséquence. Mais il est aussi une histoire documentée et finement résumée de l’ascension du nazisme, cette Résistible Ascension d’Arturo Ui que décrivit Brecht il y a longtemps déjà. L’ensemble se hisse donc au-dessus du pur divertissement et offre un cocktail à la fois digeste et intéressant. Ceux qui ont lu En panne sèche d’Eschbach retrouveront ici le même mix entre récit fictionnel et rappels historiques passionnants.

Dans la colonne « Moins », on regrettera un style banal ainsi qu'un abus de flashbacks/flashforwards qui sentent vraiment trop la volonté de faire feuilleton en gardant du suspense et des rebondissements sous la main. Ca ne nuit pas à la clarté du récit dès qu’on a compris que ce sera la structure standard du roman mais ça fait parfois très artificiel.

La fin. Cliffhanger ou pas ? Je l'ignore. Quoi qu'il en soit, restent trois tomes à suivre pour composer une tétralogie. Wagner, encore et toujours.

Le Château des millions d'années, Stéphane Przybylski

mardi 3 mars 2015

L'oeil ne voit que la surface des choses


"Les Perséides" est un recueil, inédit en français même si toutes les nouvelles qui le composent ne le sont pas, de Robert Charles « Spin » Wilson.

Neuf nouvelles donc, le feu étant ouvert par la glaçante Les champs d’Abraham qui pose l’ambiance. Des points communs, kind of. Toronto. La boutique Finders, librairie d’occasion. Quelques personnages récurrents, Déirdre, Oscar. Un amour explicite pour la SF, même si elle est diffuse ici et tangente parfois le Weird. Un amour des livres. Ouais. Mais surtout des thèmes dominants et un ton qui donnent une unité à l’ensemble.

"Les Perséides" est le lieu où l’humain, entre les pages du recueil que tient le lecteur ou d’un exemplaire déniché par un personnage chez Finders, rencontre l’étrange, l’inhumain, le résolument Autre. Celui-ci est extra-terrestre, infra-terrestre, ou existe entre les plans de réalité. Il est matériel ou pas. Bienveillant, malveillant, ou indifférent à l’humain. Mais quoi qu’il en soit il, est là. Jamais directement visible et pourtant accessible pour peu que les conditions appropriées soient réunies. Touchant l’humain et le changeant.

"Les Perséides" est aussi le siège d’une géographie étrange, d’un monde à côté du monde dans lequel on pénètre par inadvertance pour le meilleur ou pour le pire, que ce soit dans La ville dans la ville - qui rappelle moins The city and the city de Miéville que beaucoup des nouvelles contenues dans son recueil Looking for Jake - comme dans Protocoles d’usage ou Le miroir de Platon.

"Les Perséides" est encore habité par la mécanique quantique et son approche si déroutante de la réalité comme probabiliste. La fonction d’onde représente l’ensemble des probabilités associées à une situation ou position. L’observation la fait « s’effondrer », l’oblige à « choisir », parmi toutes les probabilités laquelle s’actualise. Pour Wilson ce n’est pas vrai seulement pour les particules élémentaires mais aussi pour les vies humaines. Ce thème revient souvent dans les nouvelles. Il est même au cœur de celle intitulée Divisé par l’infini.  On rappellera qu’Egan avait poussé ce thème au bout dans son roman Isolation.

"Les Perséides" est également un recueil parcouru par la solitude humaine, les aventures sans peu de lendemains, les séparations, les relations insatisfaisantes ou qui finissent par le devenir. L’humain ne trouve que rarement son double dans le recueil, et même quand il croit le faire c’est le plus souvent illusoire. Le romantisme de Wilson est noir, résolument.
Il se dégage alors du recueil une forme de tristesse sourde et émouvante qui fait peut-être mieux que tout le reste l’unité du recueil. Les histoires d’amour, quand elles existent, « finissent mal en général ». Les trahisons, petites ou grandes, abondent. C’est un recueil de fins d’histoires, de fins de vie, de déceptions ou d’espoir vains. A lire absolument en écoutant les Nocturnes de Chopin par Rubinstein. On y trouve la même sensibilité et la même délicatesse navrée.

J’avais déjà lu deux des trois nouvelles non inédites, à savoir Les Perséides, L’Observatrice, et Divisé par l’infini. Elles m’avaient laissé un bon souvenir, pas beaucoup plus. Et je pense que ça pourrait être le cas pour beaucoup des textes réunis ici. Simplement, ici, tous rassemblés, il y a un effet d’accrétion qui donne une qualité émergente à l’ensemble. Le recueil intrigue, émeut, met souvent mal à l’aise. Plus que du Lovecraft ou du Borges, il y a du Ligotti dans ce recueil, le Ligotti  de The last feast of Harlequin par exemple – le même genre de pérégrinations et d’interrogations. Rien d'étonnant, ce dernier ne fait-il pas d’une certaine manière la synthèse des deux premiers ?

Les Perséides, RC Wilson

L'avis de Nébal, de Lune, de Julien, d'Efelle