samedi 28 février 2015

Dictateur d'opérette


Je ne suis pas un grand fan de Superman, je ne l’ai jamais été. Trop simple, trop monolithique, trop omnipotent à mon goût. Une sorte d’enfant à l’âme binaire dans un corps de géant. Ya qu'à voir sa sexualité...

Ceci explique peut-être pourquoi j’ai été très déçu par "Superman Red Son", une uchronie, parait-il, dans laquelle le bébé Kal-El serait tombé non aux USA mais en Union Soviétique. J’espérais voir le si pur héros se débattre au cœur du système soviétique et de ses luttes de pouvoir, être complice – involontaire ou pas – d’atrocités, participer personnellement à des actions stakhanovistes, découvrir, pourquoi pas, la vérité sur le système concentrationnaire soviétique, réaliser à la dure que « les faits sont têtus » (comme disait l’autre) et que tous les pouvoirs du monde ne sauraient suffire à faire du monde un paradis (Alan Moore l’avait déjà montré vingt ans avant me semble-t-il) – j’aurais dû comprendre où je tombais quand je vis Lex Luthor proposer une formule pour « équilibrer le budget fédéral », quelle imbécillité.
Mais non. Je n'ai rien vu de tout ça.

Ce qu’offre "Superman Red Son" c’est uniquement une sorte d’hommage au personnage original dans lequel il revisite lieux et personnages de la saga sous l’angle d’un autre développement historique dans lequel, hélas, rien n’est creusé sur le plan politique. Cet Otherland a sûrement charmé les fans de Superman qui y ont trouvé une occasion de voir le même sous les traits de l’autre. Il ne saurait satisfaire quelqu’un qui fondamentalement se fout de Superman mais qui aurait bien aimé voir quelle aurait pu être sa vie et sa trajectoire dans le monde dystopique de Staline.

Il paraît que Millar a voulu dénoncer par l’absurde la politique de Bush de War on Terror et d’Expansion de la démocratie. Ma foi… Il ne s'est pas beaucoup fatigué.

On notera des dessins pas géniaux sauf pour certaines planches très réussies dans le style "Réalisme soviétique". La couverture en est un bon exemple.

Superman Red son, Millar, Johnson, Plunkett

vendredi 27 février 2015

Rebel without a cause


A condition de savoir qu’on entre dans une allégorie et qu’il est donc vain de chercher un grand réalisme scientifique dans l’album, "Le Transperceneige" est une bien belle œuvre d’anticipation.

Ecrit en 1984 par Legrand et Lob et dessiné par Rochette, "Le Transperceneige" est un grand classique que je n’avais encore jamais lu. Omission corrigée.

Futur indéterminé. Au début d’une guerre, la bombe climatique a éclaté, plongeant le monde dans une glaciation sans fin. Comme le répète en boucle le texte, « le Transperceneige aux mille et un wagons, dernier bastion de la civilisation » parcourt sans trêve ni répit les étendues glacées à la recherche d’un havre peut-être ou simplement car s’arrêter c’est mourir. L’histoire de toute vie.

A l’intérieur s’entassent, pour aller vite, trois classes de citoyens. Les privilégiés, dirigeants et religieux, à l’avant, dans les wagons dorés où le luxe est le norme. Les queutards, qui ont pris le train d’assaut lors de son départ et survivent depuis, dans des conditions de surpeuplement, de famine et de maladie atroces, dans les derniers wagons du train. Entre les deux, les classes moyennes, moins bien loties que les privilégiés mais prêtes à sacrifier les queutards pour protéger leur confort petit bourgeois sans comprendre qu’ils deviendront alors l’unique classe inférieure. Les militaires encadrent le tout avec brutalité, sous les ordres d’un colonel de la classe privilégiée. C'est en effet la « civilisation » qui s'est reconstituée dans le train. Bourgeois, prolétaires, cadres intermédiaires petits bourgeois, plus un appareil d’Etat au service de la domination, le Transperceneige est une sorte de condensé horizontal de la stratification marxiste du monde. On y trouve même une religion de la loco, l’opium du peuple local, néanmoins assez peu répandue semble-t-il. Qu’importe ? Alcool, drogue, et prostitution pourvoient aussi à l’abrutissement des masses. Et si on mange Dieu sait quoi chez les queutards, des souris chez les pauvres, des lapins au-delà, et des mets raffinés chez les privilégiés, les réserves diminuent ce qui va nécessiter des mesures drastiques.

La fuite de Proloff (Prolétaire ?) des wagons de queue et son odyssée jusqu’à la tête en compagnie d’Adeline, une femme middle-class membre d’une organisation de soutien au « tiers-convoi », permet aux scénaristes de montrer la stratification du train et de pointer les comportements qui la rendent possible. De nombreuses scènes sont intelligentes ou émouvantes, soutenues par le dessin parfaitement adapté de Rochette qui participe fort à l’impact de l’œuvre. En noir et blanc, il propose un univers désespérément clos habités de vrais trognes aux visages inoubliables. Les références narratives sont celles de l’univers concentrationnaire, les wagons de queue que Rochette donne à voir sont des wagons fermés dans lesquels les hommes s’entassent autour de grabats superposés, le tout rappelant fortement les images de baraquements des camps nazis ou du goulag. Proloff et Adeline ont le crane rasé dès leur arrestation, là encore on est dans ces deux univers.

Si l’histoire, écrite en 1984, évoque la réalité d’une société fortement stratifiée, elle prend un sens encore plus fort aujourd’hui alors que les 0,01% de privilégiés sont en train de tellement s’éloigner du reste de la société en terme de revenu et de patrimoine qu’ils pourraient aussi bien ne plus faire partie du même monde que le reste des humains, et où les classes moyennes, craignant une redescente sociale, refont des classes laborieuses des classes dangereuses au sens même où l’écrivait Louis Chevalier. On remarquera que les pathologies de la misère rencontrées dans l’ouvrage de Chevalier trouvent une réplique dans l’effet que produit la progression de Proloff dans le train.

Deux questions. Pourquoi faire parler les personnages comme des parigots (anecdotique), et pourquoi Proloff qui commence en citant la Chanson de Craonne semble-t-il aussi individualiste par la suite ? Les transclasses sont-ils toujours des socio-traitres ? Les chances tuent-elles toujours les places ?

Un regret. Pourquoi utiliser encore une fois la tarte à la crème de la sexualité orgiaque des élites (même si le procès du Carlton remet ma question en perspective) ?

A part ce regret, le tout est de grande qualité.
Les deux suites incluses sont plus strictement SF et anecdotiques imho.

Le Transperceneige, Lob, Legrand, Rochette

jeudi 26 février 2015

Sauve qui peut !


Liu Cixin, Cixin Liu comme on dit en Occident en plaçant le prénom en première position, est l’une des stars de la SF chinoise. Ne me croyez pas sur parole, sachez qu’il a gagné huit fois le prix Yinhe (galaxie) et une fois le Prix Xingyun (nébuleuse). Ca classe un auteur.

Certaines de ses nouvelles avaient déjà été traduites en anglais, et même chroniquées dans ce post ou celui-là. Mais rien de comparable avec la traduction récente, par Ken Liu excusez du peu, de "The Three-Body Problem", premier tome d’une trilogie décrivant sur des décennies ou des siècles un premier contact terrifiant avec une civilisation alien. Un premier contact qui commence ici et maintenant ce qui n'est pas le cas de la plupart des romans SF récemment écrits sur le sujet, par David Brin notamment.

Prestige de l’auteur, prestige du traducteur, vive curiosité pour ce qui se pose aujourd’hui en pièce unique, "The Three-Body Problem" soulève de grandes attentes. Voyons s'il y répond ?

Je ne dirai que le minimum pour ne pas trop spoiler. Le roman réserve un certain nombre de surprises, de twist narratifs qu’il serait dommage de dévoiler ici.

"The Three-Body Problem" raconte l’histoire d’un premier contact. Ouvrant le feu, au plus fort de la Révolution culturelle, par une scène d’une grande dureté, Liu entraine son lecteur à la suite de Ye Wenjie, jeune astrophysicienne suspecte aux yeux du régime en raison de son ascendance ; être la fille de Ye Zhetai, un physicien accusé « d’idéalisme réactionnaire », était le meilleur moyen, en 1967, de finir en camp de travail. Pour Wenjie, ce sera la base Red Coast, complexe ultra-secret de communication radio dans lequel elle entre en raison de ses compétences particulières avec la perspective de ne jamais en ressortir.

40 ans plus tard environ, Wang Miao, physicien spécialisé dans les nanomatériaux, est contacté par une mystérieuse organisation militaire qui lui demande d’infiltrer un groupe international de scientifiques nommé Frontiers of Science. Beaucoup de grands scientifiques se sont suicidés en un temps très court – la dernière a même laissé un message disant « La physique n’a jamais existé et n’existera jamais » - et il semble qu’ils étaient tous plus ou moins liés à Frontiers of Science. Si, dans un premier temps, on ne lui dit rien de précis sur ce qu’on soupçonne, les autorités qui l’engagent semblent être plus internationales qui strictement chinoises et le discours qu’il entend est celui, tendu, d’hommes en train de mener une guerre. Pour Wang, paisible scientifique d’un pays en forte croissance économique, c’est un coup de tonnerre dans un ciel clair. Il aura vite la preuve, presque impossible à croire, du sérieux de la chose, et se retrouvera plongé au cœur d’une menace sans commune mesure pour l’humanité.

"The Three-Body Problem" est un roman d’une grande richesse en même temps qu'un ouvrage très agréable à lire. J’ai écrit sur les nouvelles de Liu qu’elles mêlaient sans solution de continuité de la SF à l’ancienne et des approches bien plus contemporaines. C’est encore le cas ici, de manière bien plus détaillée, avec de vrais développements scientifiques et des personnages largement développés.

Pour la SF à l’ancienne, le grand complot dans lequel sont impliqués un grand nombre d’agents dormants ou actifs de haut niveau, et la chasse que leur mènent, dans la plus grande discrétion, des « autorités » seules au fait de la menace a un vrai parfum de guerre froide, ou d’envahisseurs à la David Vincent. C’est de cinquième colonne qu’il s’agit ici.

Plus contemporain sont les autres éléments qui constituent le roman, les deux facettes s'imbriquant, sans difficulté.

D’abord, "The Three-Body Problem" est résolument Hard-SF, jonglant notamment avec les notions d’univers à onze dimensions, d'intrication quantique, ou faisant du fameux Problème à trois corps l’un des moteurs intellectuels de l’intrigue, sans parler du rôle que joue involontairement le bruit de fond de l’univers. Rien d’étonnant dans un roman dont les protagonistes importants sont tous, sauf un, des physiciens de haut niveau.

La réalité virtuelle est un autre moteur du récit. Pas dans une approche cyberpunk, celle de Liu est plus prosaïque et proche de ce que nous connaissons – combinaison et casque. Elle sert, par l’intermédiaire d’un jeu immersif invitant à maitriser un environnement étranger complexe, à détecter des candidats intéressants autant qu’à travailler sur le fameux Problème.

La politique, celle du pays de Liu, est aussi importante dans le roman. Même si elle n’est pas centrale, la Révolution culturelle a fait de Ye la femme déchirée qu’elle est devenue et explique une bonne partie de la manière dont les évènements se mettent en branle au début – début qui n’est pas seulement dans les premières pages car les fils sont liés et les flashbacks fréquents sans compter les passages en réalité virtuelle.
Liu entraine le lecteur dans une plongée au cœur de la terreur maoïste et de la guerre civile entre Gardes Rouges. Sans développer le fond politique, Liu montre au lecteur ce que fut dans le concret l’abjection de la Révolution culturelle, la folie de jeunes ahuris gavés d'idéologie qui passent même la science au crible du maoïsme, et montre un pays qui assassina une bonne partie de son élite scientifique, un pays dans lequel un physicien du roman dit qu’il préfère se lancer dans la physique appliquée car « il est facile de faire des erreurs idéologiques dans la théorie » ou dans lequel on peut mourir pour avoir enseigné la théorie incontestablement réactionnaire de la relativité einsteinienne.
L’ironie du sort est que tout cela n’aura servi à rien, que tout cela est déjà oublié, comme le confessent pathétiquement d’anciennes Gardes rouges.

Liu montre aussi le mal qui n'est pas spécifiquement chinois. Les désastres environnementaux, les folies guerrières, la moderne et stupide méfiance envers la science, la vanité courtermiste d’une race dont certains pensent qu’il vaudrait mieux que la Terre se débarrasse.

Mais le roman ne montre pas le contact que de notre point de vue, et là aussi c'est rare dans un roman sérieux. Nous donnant à voir et à entendre les aliens, Liu décrit une civilisation très différente de la notre. Conditionnée, forgée même, par les nécessités de la survie à court terme sur un monde hostile, elle a développé une organisation politique adaptée si ce n'est aimable et un vif intérêt pour une Terre sur laquelle il semble bien plus facile de vivre. Une envie qui se transforme vite en plan d’action concret terrifiant dans l’inexorabilité apparente de ses modalités.

Quelqu’un n’a pas écouté l’avertissement de Stephen Hawking et maintenant tous peuvent se mordre les doigts. Ce monde que nous détruisons à petit feu, d’autres le veulent. Et même s’ils ne doivent arriver que dans quatre siècles, rien ne peut plus être ici comme avant de savoir qu'ils existaient, ceci même sans préjuger des réactions imprévisibles et potentiellement destructrices de la population quand et si les faits deviennent connus. Le roman s’achève alors qu’ils sont en route, et leur plan est si joliment troussé qu’on se demande si une réaction est encore possible. Il faudra attendre cet été pour lire la suite dans The Dark Forest.

Intrigue passionnante qui dévoile ses mystères de manière progressive et logique, science de bon niveau mais jamais rédhibitoire, background politique et historique intéressant, personnages complexes, travaillés, rarement monodimensionnels, c’est donc un très bon roman de SF que livre Liu Cixin, un roman entre Chine et Occident autant qu'entre classicisme et modernité. J’y ai retrouvé, dans un genre très différent, certaines qualités présentes dans The clokwork rocket et ses deux suites.

La traduction de Ken Liu ajoute à la qualité d’un récit que certains articles disent un peu trop sec dans sa version chinoise. On appréciera aussi les nombreuses notes de bas de page qu’il a ajouté au texte.

The Three-Body Problem, Liu Cixin

mercredi 25 février 2015

Sursaut


Sortie du tome 3 de la série Car l’enfer est ici, intitulé "4 millions de voix".

Les voix dont il est question dans le titre sont celles qui pourraient porter Lou MacArthur au poste de gouverneur. Sa campagne est pourtant mal engagée après qu’il ait annoncé son intention d’abolir la peine de mort dans l’Etat de New York s’il était élu, ce qui priverait nombre de citoyens de la vengeance qu’ils attendent sur Joshua Logan, le suspect numéro un dans l’assassinat de Steven Providence et de ses amis. En dépit des efforts de ses équipes, dont la jeune et très motivée Lucy qui n’hésite pas à payer de sa personne, la partie semble perdue pour MacArthur, à la grande satisfaction de son adversaire républicaine Meredith Bambrick et des mafieux qui la soutiennent.

Parallèlement à ces évènements politiques, l’enquête sur la culpabilité de Logan continue, toujours conduite par son courageux avocat assisté de son journaliste de compagnon. Hélas, elle n’avance guère et on peut se demander si Logan pourra prouver son innocence tant les secrets entourant la mort de Providence ont été bien enterrés, quand ils n’ont pas été noyés au fond de l’Hudson. De plus, une décision de la cour empêche la petite Amy de témoigner, ce qui élimine l’une des seules pistes encourageantes dont disposait l’avocat de Logan.
Ce dernier d’ailleurs semble avoir perdu tout espoir, et il doit faire face, si tant est qu’il le veuille vraiment, à sa volonté d’en finir ainsi qu’à la haine homicide de nombre de ses compagnons d’incarcération. L’avenir de Logan n’est pas de ceux sur lesquels on voudrait parier de l’argent.

Au risque de me répéter, je dois dire que la série continue d’être de très bonne qualité. Brunschwig signe un polar de politique fiction haletant et complexe qui pourrait en remontrer à bien des films abordant le même genre de thème.

Après deux premiers épisodes déprimant de noirceur, et alors que tout ce que j’ai écrit ci-dessus, en tronquant pour ne pas spoiler, laisse penser que rien ne s’arrange, ce troisième tome semble être celui de l’amorce du retour vers la lumière - soyons prudent. Rien n’est réglé, loin s’en faut, mais chaque fil narratif, tous liés in fine, contient une inflexion visible qui paraît lui faire prendre la direction du meilleur, c’est à dire celle d’une résolution moralement satisfaisante.

Conviction, amour, courage, les valeurs professées par la maire de NY Jessica Ruppert, permettront peut-être, quand tout aura été accompli, de faire éclater la vérité et de donner à chacun des protagonistes de cette histoire ce qu’il mérite, rédemption, réhabilitation, ou punition. On l’espère depuis le premier tome, ici on commence, prudemment, à y croire. Il faudra encore attendre pour en être sûr.

Car l’enfer est ici t3, 4 millions de voix, Brunschwig, Hirn, Nouhaud

A Aqaba !


"Legend, Part Two", enfin !

La guerre vers laquelle on se ruait dans la Part One a commencé. Menée sur trois fronts, elle ne s’achèvera que par la victoire complète d’un camp et l’anéantissement de l’autre.

En dépit de quelques réticences et de la survivance d’anciennes querelles personnelles qu’il faudra bien solder un jour, au Champ des Ruines, l’ancienne Avalon, Karic rassemble derrière lui tous les templiers, survivants expérimentés du schisme et novices ensemble, quelle qu'ait pu être leur allégeance première. Son charisme et ses hauts faits passés lui offrent même le ralliement des chats et des taupes dont tout indiquait pourtant qu’ils auraient dû rester neutres dans ce conflit de souris qui ne les concerne en rien.
Aidé par une attaque surprise des chauve-souris qui en ont fait leur adversaire principal, prouvant par là même son élection et convaincant les derniers récalcitrants, Karic trouve, après la défaite des muridés volants, les mots, le ton, la posture d’un chef, d’un élu. Habité, enflammé, il prononce les paroles qui forgent l’âme des souris rassemblées pour les batailles de la guerre de libération à venir. Elles seront nombreuses, meurtrières, mais le moral des troupes ne flanchera jamais. Karic est un étendard vivant derrière lequel se regrouper et marcher. Lorsqu’il exhorte ses troupes, dans quelques superbes planches, on a l’impression de voir et d’entendre Lawrence d’Arabie ordonnant l’assaut sur Aqaba. Ici, c’est Dealrach Ard-Vale, la capitale, qu’il faudra prendre.

Dans le domaine immatériel des divinités, on lutte aussi. Et Karic est encore la clef et le catalyseur de ce conflit. Seul capable d’amener une théophanie, d’inciter Wotan à revenir aider son peuple, il est aussi celui par lequel certains anciens dieux revanchards espèrent reprendre pied dans un monde qui les a chassés. Pris dans leurs rets, l'élu devient leur instrument. Sa vie et sa raison sont alors en jeu, sans compter la réussite de la révolution. Il faudra l’amour et la foi de la jeune Ankara pour sauver Karic de ce qui menace son âme et les troupes templières d’un désastre terminal.

Dans la capitale enfin, le combat libérateur a commencé. Alors que le roi Icarus, en Caligula dément, multiplie les meurtres d'impulsion contre les membres de sa propre cour, la résistance se dévoile, dresse des barricades, et entame la reconquête à l’intérieur des murs.

A l’écart de tous ces évènements, Pilot poursuit son œuvre néfaste de trahison de la cause en manipulant un Leito aux nobles idéaux pervertis par son funeste mentor. Pourquoi faire de Leito un ennemi de Karic ? Vers quelle fin ? Ses buts sont toujours aussi obscurs.

Cet avant-dernier tome de la saga a toutes les qualités de ses prédécesseurs. Histoire riche, puissante, parlante car éternelle – c’est de la lutte du bien contre la mal et de la liberté contre la tyrannie qu’il s’agit, volonté de montrer les hauts faits d’armes sans oublier les horreurs de la guerre, les actions héroïques sans négliger la part d'ombre éthique des combattants. Tout est dit de belle façon, grâce encore à des dessins de grande qualité, dynamiques et colorés, qui plongent le lecteur au cœur d’une action qui n’est jamais confuse en dépit de sa complexité.

Vivement le dernier tome et la conclusion de cette immense saga.

The Mice Templar, vol 4.2, Legend Part Two, Glass, Oeming, Santos, Guerra

lundi 23 février 2015

"Mad Max avec des ramures"


Sweet Tooth est une mini série terminée dont "Out of the deep woods" est le premier tome.

Gus, jeune garçon affublé de bois de cerfs (un daguet humain donc), vit seul dans une forêt avec son père. Celui-ci lui a appris à lire, un peu de religion vulgaire, ainsi que de nombreuses compétences de survie. Il l’a aussi élevé dans la peur panique du monde extérieur –plein de feu et de démons - dans lequel Gus ne doit jamais s’aventurer quoi qu’il arrive. L’enfer est à l’extérieur du havre de la forêt. C’est une certitude pour l’enfant.

Seul avec son père, Gus ne connaît aucun autre être humain. Sa mère est morte il y a longtemps. Il l’a presque oublié, il était trop jeune. Elle a succombé, comme la plus grande part de l’humanité, à une maladie mystérieuse et foudroyante dont il semble que son père souffre quand l’histoire débute. Après l’issue fatale, le jeune hybride se retrouve seul pour la première fois de sa vie. Sauvé de l’incursion de deux chasseurs aux intentions clairement malveillantes par Jeppard, un troisième larron de passage, visiblement dangereux et profondément taciturne, Gus décide, contre son instinct et l’enseignement paternel, de quitter la protection des bois et de l’accompagner vers ce que Jeppard nomme le Réserve, un lieu où les hybrides comme lui, tous nés après l’apparition de la maladie, seraient en sécurité. Remember Logan’s run ?

Post-apocalyptique, Sweet Tooth balade son lecteur dans une Amérique rurale dévastée par une pandémie. A la suite de Gus, il rencontre quelques-uns des spécimens les moins reluisants de l’humanité, rendus à leur sauvagerie par les nécessités de la survie et la disparition de tout contrôle social. Il y a dans Sweet Tooth un faux air de Walking Dead sans les zombies, ou de comics de Garth Ennis (Crossed notamment) sans le sexe implicite et parfois stérile omniprésent chez cet auteur.

C’est violent, dur, rude. Jeppard, homme de peu de mots, guide Gus, chassé de son « Jardin d’Eden », au travers de l’enfer terrestre vers une issue qu’on espère favorable sans oser y croire. On retrouve le couple de La route. Duo tragique.

L’histoire, tant le passé à découvrir que l’avenir à construire, est intrigante. Les deux personnages sont intéressants. Jeppard est complexe en brute dotée d’un sens de l’honneur très personnel mais pas inexistant. Gus est touchant de naïveté, de vulnérabilité, et de gentillesse. Son élocution dans un anglais très imparfait et son ignorance complète du monde qu’il traverse suscitent vite l’affection du lecteur qui se prend à rêver, contre toute logique, que les choses tourneront bien pour l'enfant perdu.

Pour savoir ce qu’il adviendra de Gus et comprendre les causes de la pandémie et les origines des enfants hybrides, il faudra lire la suite. Et, même si ce ne sera sûrement pas pour le dessin, assez laid en dépit d’un vrai sens de la dynamique, c’est au programme.

Sweet Tooth t1, Out of the deep woods, Lemire, Villarrubia

Déluge de feu


Sortie du tome 11 de la série-fleuve Prométhée de Bec et Raffaele, intitulé "Le treizième jour".

Le treizième jour depuis le début des évènements qui menacent l’humanité est arrivé. La pire des craintes se réalise, l’invasion extraterrestre commence. Hélas, elle ne vient pas d’où on l’attendait, déjouant ainsi les dérisoires préparatifs des gouvernements mondiaux. On pressentait une défaite, c’est à une débâcle qu’on assiste. On peut se demander s’il restera, même à court terme, quelque chose de la race humaine.

"Le treizième jour" est l’album de l’invasion et de l’écrasement humain. Peu de texte, beaucoup de planches qui promènent le lecteur aux quatre coins du monde et lui montrent les horreurs d’une guerre perdue avant même d’avoir commencé. Cet épisode glace sur papier les scènes d’invasion alien dont le lecteur est familier s’il a vu Independance Day ou La guerre des mondes (ou Mars Attacks pour les pacifistes illuminés). Soucoupes en grand nombre dans les airs, marcheurs robotisés au sol, rayons de la mort, tuant civils et militaires, détruisant monuments et villes, anéantissant comme on flytoxe des insectes les quelques avions de combat à même de prendre l’air. Les lunettes antipodiques dont sont équipés les fantassins américains semblent fonctionner mais que peuvent ces quelques goons, si valeureux soient-ils, face à une telle armada ?

Tout est perdu, sauf si les quatre hommes revenus par la Porte de Thanatos parviennent à trouver une solution, peut-être grâce à un paradoxe temporel, ou si le président français (et oui !), passager d'un Mirage F1 armé, accomplit une action d'éclat. L’avenir (c’est à dire le tome 12) le dira.

Un album à grand spectacle donc, qui rappelle dans le fond le tome 8 de Murena, La revanche des cendres, décrivant l’incendie de Rome. Il en a les qualités spectaculaires – le lecteur en prend plein la vue - et le défaut de ne pas faire vraiment avancer l’histoire.
L’attente recommence.

Prométhée t11, Le treizième jour, Bec, Raffaele

mercredi 18 février 2015

Un roman de basse intensité


Faute de mieux, "Les Evènements" m’aura au moins fait rire (jaune) quand Jean Rolin m’y a fait découvrir l’AQBRI (Al-Qaïda dans les Bouches-du-Rhône islamiques). Sinon, ce roman, qui se lit en deux heures (n’est-ce pas un peu la marque de fabrique de la littérature française après Victor Hugo ?), m’a laissé sur ma faim. Décidément, j’ai connu des périodes plus fastes. Il faudra choisir avec soin ma prochaine lecture.

Futur très, très proche. La France vit une guerre civile « de basse intensité ». Qui a commencé ? Pourquoi ? Jean Rolin ne le dit pas. Cela lui a peut-être évité l’hystérie qui a saisi le microcosme à propos du roman de Houellebecq. Et pourtant certaines des milices en lutte sont islamistes (c’est clair dès la sixième page). Mais il y a aussi des nationalistes, des extrémistes de droite, des extrémistes de gauche, plus quelques milices bourrines. Tout le monde a fait pis que pendre, on le comprend, il y a des salauds et des victimes partout, donc ça va. Pas de procès en islamophobie fantasmée pour Rolin (et pourtant le titre du roman avait de quoi faire dresser l’oreille).

Et puis aussi, Rolin n’a pas de point de vue « politique » sur ce qu’il raconte, juste une sorte d’ironie désabusée qui fait régulièrement sourire en dépit d’une situation qui n’y prête vraiment pas.

Rolin se contente de faire traverser la France à son « héros », de Paris à Marseille. Un voyage périlleux au milieu d’une France dévastée qui offre l’image de tous les pays en guerre civile que nous voyons à la télé en nous disant que ça n’arrivera jamais ici - nous sommes en démocratie, en Europe, ce n’est que loin qu’arrive ce genre de choses, n’est ce pas ? On oublie sûrement la Bosnie-Herzégovine ou l’Ukraine, pour rester dans les environs.

Le narrateur de Rolin, désimpliqué et insensibilisé par les évènements récents, y est, lui, dans la guerre civile. Dans un pays dont le gouvernement légitime s’est réfugié à Noirmoutier, un pays où tout manque, où une force ONU (la FINUF) tente sans grande énergie de s’interposer, où des organisations humanitaires internationales portent secours aux réfugiés alors qu’on laisse les cadavres en place pour que les enquêteurs de la Cour Pénale Internationale puissent venir faire leurs constatations. Lors de son périple vers le Sud, désintéressé du sort des humains, le narrateur n’a de cesse de documenter la faune rencontrée. Tout au plus se préoccupe-t-il de sa protection en prêtant attention aux informations sur la situation en aval de sa route, et en portant un regard strictement tactique (c’est sans doute le plus troublant pour nous qui connaissons peu ou prou les lieux traversés) sur les panoramas ou l’architecture rencontrés.

Mais, en définitive, il n’y a pas de bût affirmé (si, un petit quand même) à cette pérégrination qui n’inspire rien de bien fort au personnage. On finit par être aussi désimpliqué que lui à cette histoire qui fait redécouvrir au lecteur les départementales si décriée par Jean Yanne en son temps. Il est allé de Paris à Marseille. Bon. Il a traversé un pays en guerre civile. Bon. So what ? Je l’ignore. Juste deux réflexions lui viennent à la fin du roman : la guerre civile c’est plein de gens qui tirent sur plein d’autres pour les tuer, et, partout où la probabilité de mourir n’est pas proche de 1, une vie presque normale reprend son cours entre deux alertes. C’est vrai. On aurait aimé s’y intéresser un peu.

Les Evènements, Jean Rolin

Esquisses


J’avais très envie d’aimer "Tétraméron" de José Carlos Somoza car c’est un auteur dont j’ai déjà beaucoup lu et apprécié. Il m’est hélas difficile d’être enthousiaste sur ce dernier opus.

Soledad, jeune collégienne de douze ans en visite dans un ermitage, s’éloigne de ses condisciples, descend un escalier, arrive enfin, passée une porte acajou, dans une petite pièce où quatre étranges personnages l’obligent à écouter des contes fantastiques et un peu terrifiants qui vont progressivement la mettre à nu et la transformer.

"Tétraméron" est un livre à sketches, comme il y a des films à sketches. Comme ce Décameron d’Antonioni qui s’inspirait de celui, littéraire, de Boccace. "Tétraméron" est aussi une allégorie, guère métaphorique, sur le passage à l’âge adulte d’une jeune fille. Elle devra se débarrasser des oripeaux duveteux de l’enfance et faire face à la cruauté du monde pour espérer s’y faire une place.

Somoza a placé toute la dureté du monde dans ce court récit. On y croise le péril nucléaire, l’obscénité consumériste sécularisée de l’Occident, la superficialité de la distinction, la fascination pour le spectacle, l’horreur économique (comme l’appelait Viviane Forrester dans un livre guère convaincant), le pouvoir de l'argent, la cupidité et l’immédiateté qui dévorent l’avenir, le poids de croyances religieuses toujours anthropophages. Il affirme aussi l’impossibilité d’isoler le principe du Mal et l’obligation de faire des choix pour avancer.

Somoza écrit plutôt bien, ses thèmes font sens, et son habituelle culture transpire dans le texte. Il se permet même de faire des clins d’œil appuyés à ses autres ouvrages, notamment à La dame n°13 et à Clara et la pénombre, ce qui pour un amateur de l’auteur est agréable. Mais on sort de cette lecture avec un sentiment de trop peu.

Bizarres mais jamais assez pour être qualifiés de weird, les récits sont désespérément trop sages pour étreindre. La perversion, la luxure, ou la violence, qui en constituent le fond sont modestes, jamais choquants, de fait décevants. Des orgies à la Eyes wide shut. On est loin, bien loin, de Bocacce. Il en faut beaucoup pour choquer aujourd’hui. Même la pédophilie, très platonique, suggérée à moultes reprises par l’apparition de jeunes corps nus a été rendue triviale depuis longtemps par les mangakas et leurs écolières en culotte de coton et yeux ronds hébétés.

Pour ce qui est de l’intrication du Bien et du Mal, explicite dans le récit Particules (par ailleurs le seul vraiment surprenant), on les trouvait déjà, sous une forme proche, chez Khalil Gibran. Et le problème est le même pour chacun des thèmes abordés. Tout a déjà été fait ailleurs, mieux, plus à fond, ou plus finement. On a l’impression de lire des ébauches, le programme d’écriture de Somoza pour les vingt prochaines années. Si c’était le cas, ça aurait du sens. Sinon…

Tétraméron, José Carlos Somoza

L'avis d'Anudar

mardi 17 février 2015

Le monde assoupi


Sortie du tome 2 du Monde Perdu, adaptation de Conan Doyle par Bec, Salvatori, Faina.
Après un premier tome d’exposition, entrée dans le vif du sujet : l’exploration du monde perdu peuplé de dinosaures découvert à la fin du premier tome. Hélas, si de sujet il y a bien, de vif on ne trouve guère.

Suivant assez fidèlement le récit de Conan Doyle, Bec envoie ses personnages à la découverte du Monde Perdu.
L’opposition entre Challenger (l’innovateur qui croit aux dinosaures) et Summerlee (l’académique qui n’y croit pas) culmine puis se calme avec la conversion inévitable de Summerlee à la réalité de ce qu’il a sous les yeux. L’expédition manque cruellement d’eau ce qui l’amène à bouger jusqu’à découvrir un lac que l’amoureux transi Ned Malone nommera Lac Gladys du nom de la femme pour qui il s’est lancé dans cette périlleuse aventure. Les explorateurs découvrent des herbivores, puis des carnivores, puis des insectes géants, et même un scorpion géant. Il sont un peu attaqués mais pas trop, même si Summerlee finit par être gravement blessé par un ptérodactyle (son pronostic vital ne semble pas réservé néanmoins). Le camp des aventuriers est détruit par un saurien. Il semble que des humanoïdes rodent et se cachent.

Problème : cela vient-il de la narration de Conan Doyle ou de celle de Bec, je l’ignore, mais on ne ressent jamais ni émerveillement ni stress à la lecture de cet album. Les planches s’enchainent sans provoquer grande émotion, et, le sujet étant ce qu'il est, c'est un comble. Jurassic Park est passé par là, des dinosaures on en a déjà vus, et Bec, qui sait d’habitude créer la tension comme peu d’auteurs BD, aurait peut-être dû s’écarter plus du récit de Conan Doyle, écrit à une époque où on s’émouvait de peu.
Le traitement différentiel de Manuel, le guide indien, par les deux professeurs est finalement, dans son réalisme certain et regrettable, l’élément qui accroche le plus l’attention.

Le dessin n’aide guère. Faina et Salvatori proposent une ligne claire honnête mais sans brio, desservie par une colorisation extrêmement plate. Quelques belles planches larges néanmoins.

Le monde perdu t2, Bec, Faina, Salvatori

lundi 16 février 2015

L'âme de l'empereur - Brandon Sanderson


"L'âme de l'empereur", de Brandon Sanderson, est un court roman de fantasy, Prix Hugo du short 2013, à la lecture rapide et agréable. Et c'est un traduction de Mélanie "Sanderson" Fazi.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 78, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

La jeune Shai a été arrêtée alors qu’elle tentait de voler le Sceptre de Lune de l’Empereur. Mais au lieu d’être exécutée, ses geôliers concluent avec elle un marché : l’Empereur, resté inconscient après une tentative d’assassinat ratée, a besoin d’une nouvelle âme. Or, Shai est une jeune Forgeuse, une étrangère qui possède la capacité magique de modifier le passé d’un objet, et donc d’altérer le présent. Le destin de l’Empire repose sur une tâche impossible : comment forger le simulacre d’une âme qui serait meilleur que l’âme elle-même ? Shai doit agir vite si elle veut échapper au complot néfaste de ceux qui l’ont capturée.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

vendredi 13 février 2015

LC : Tous à Zanzibar - John Brunner


Relire "Tous à Zanzibar" (Hugo 1969), plus de vingt ans après la première fois et quarante-sept ans après sa publication, est une expérience troublante.
Le chroniquer est presque mission impossible tant il faudrait commenter chaque phrase pour en montrer la richesse descriptive, prédictive, ou simplement relever la manière dont l’intelligence s’y associe à l’air de ne pas y toucher.

En 1968 donc, l’anglais John Brunner décidait de projeter ses lecteurs en 2010. Alors que la « bombe démographique » était dans tous les esprits (il suffit de se souvenir du Billenium de Ballard ou de la publication du Rapport Meadows qui pointait, entre autres, les risques d’une croissance démographique emballée, sans parler des Monades urbaines de Silverberg qu’inspiraient les mêmes problématiques), Brunner décidait de pousser au bout la logique d’une société capitaliste du spectacle dans laquelle la population mondiale ne cessait de croitre. Le pertinent travail de prospective de l’auteur envoyait le lecteur dans un monde qui, vu de 1968, paraissait absolument dystopique. Brunner ne faisait pourtant que suivre les lignes de force qu’il décelait dans le monde qui était le sien, et souvent celles-ci n’ont que peu dévié, ce qui fait que le monde déduit par Brunner ressemble beaucoup à celui que nous connaissons.

Aujourd’hui, en 2015, il pourrait donc être tentant de relire "Tous à Zanzibar" pour le soumettre à l’épreuve du réel et déterminer lesquelles des prédictions de Brunner se sont réalisées et lesquelles sont restées lettres mortes. Pour le plaisir, on citera donc quelques éléments.

Brunner décrit un monde surpeuplé et frénétique. Un monde dans lequel la violence sociale est endémique. Un monde dans lequel est apparu un terrorisme aveugle qui frappe les populations civiles des pays développés. Un monde dans lequel les médias sont au centre de la vie. Un monde dans lequel Mr et Mme Jesuispartout permettent aux téléspectateurs de vivre virtuellement les aventures que les médias leur offrent ou leur imposent (question de point de vue). Un monde dans lequel les médias de masse se sont transformés en une multitude de canaux customisés pour chaque spectateur individuel. Un monde dans lequel on ne fume plus de tabac mais dans lequel aussi le cannabis est de consommation courante. Un monde dans lequel les tranquillisants servent de béquilles à des psychés épuisées. Un monde dans lequel la séduction sexuelle est une activité banale assistée par des dispositifs commercialisés. Un monde dans lequel des multinationales sont riches au point de pouvoir « acheter » des Etats entiers, notamment dans une Afrique encore aux prises avec les  affres du post colonialisme. Un monde dans lequel c’est l’Asie, et en particulier la Chine, qui sont les adversaires privilégiés des USA. Un monde dans lequel l’homme noir est plus l’exception que la règle au sommet du pouvoir. Un monde enfin dans lequel l’intelligence artificielle est en approche sous la forme du facétieux Shalmaneser.

Prospective réussie donc, en dépit de quelques loupés, le principal étant la disparition complète de la variable démographique du débat public (nous vivons aujourd’hui dans un monde de mamans, de papas, d’enfants forcément merveilleux, et le contrôle démographique est devenu une obscénité conceptuelle ; plus on est de fous plus on rit, et qu’importe si la planète en crève).

Mais il serait fallacieux d’oublier à quel point "Tous à Zanzibar" parle aussi de son temps. Les jeunes américains partent mourir à la guerre. Les émeutes urbaines démarrent facilement. La révolution sexuelle a eu lieu, et les hommes, sortant de décennies de répression sexuelle, la vivent comme une entrée enfin possible dans la caverne d’Ali Baba, avec pour conséquence une vision très machiste de la femme. L’affirmative action impose de recruter des noirs en proportion de leur présence dans la population. Norman Niblock House, l’un des héros du livre, est un enfant de X. La génétique - déchiffrage de l’ADN en 1966 - est perçue comme the next big thing, source de contrôles et de manipulations sans fin à venir. Et surtout, la peur de la surpopulation, omniprésente, qui, associée à la connaissance approfondie de l’ADN, conduit à des pratiques eugénistes, imaginées à l’époque mais non dépourvues d’une certaine réalité aujourd’hui si l’on prend en compte les nombreuses techniques de sélection d’embryons et de diagnostics préimplantatoires.

Livre prémonitoire donc mais aussi livre témoignage. Chad Mulligan, le cynique sociologue du roman, déchiffre le monde - tant l’ancien que le nouveau - pour le lecteur, et lui met sous le nez la vérité crue de son fonctionnement dans une optique résolument déconstructiviste.

Et pourtant, étonnamment, ce n’est pas le fond qui est le plus important dans "Tous à Zanzibar". Les deux intrigues principales, sans être désagréables, sont assez quelconques. C’est donc bien que c’est le monde qui compte, bien plus que les pérégrinations de Norman Niblock House ou de son comparse Donald Hogan. Et c’est la forme, le moyen qu’utilise Brunner pour catapulter le lecteur dans son 2010, qui fait de ce roman un chef d’œuvre absolu.

Reprenant la technique de collage de Dos Pasos et la poussant à son paroxysme – on peut aussi sentir l’influence du split-screen, très à la mode dans les années 60 (voir par exemple l’utilisation qu’en font Richard Fleischer dans L’étrangleur de Boston ou Norman Jewison dans L’affaire Thomas Crown), Brunner entremêle quatre fils dont trois servent le description du monde et pas le récit, même si des éléments se répondent d’un fil à un autre. On lira donc dans "Tous à Zanzibar" des chapitres qui sont regroupés dans les fils Continuité (les intrigues), Contexte, Le monde en marche, Jalons et portraits.

Ne s’interdisant aucune audace formelle, Brunner mélange des titres de presse, des pubs, des réflexions, des extraits de livres fictifs, etc. Certains chapitres, très déstructurés et foisonnants, sont spécifiquement dédiés à l’engloutissement du lecteur dans le maelstrom informationnel – Brunner y mêle très intelligemment, et sans pondération ni mise en perspective aucune, l’important, le trivial, et l’absurde, comme le font le portail Yahoo News ou le fil d’actu de BFMTV entre autres. Contemporain on vous dit. Hélas.
De ce point de vue, le chapitre « Mes gages » est l’essence même du roman. Sans bombarder le lecteur avec les injonctions variées des médias ou les productions de la culture populaire comme le font d’autres chapitres, il l’oblige à voir comment le monde lui-même, dans sa composante humaine, est un composé de points de vue absolument divergents. Il place pour cela le lecteur/voyeur dans la position de celui qui entend peu ou prou toutes les innombrables conversations d’une soirée costumée, et en saisit donc à la fois l’impossible unicité et la profonde insignifiance.

Tout est là, tout est dans ce chapitre. Et néanmoins, il y a encore tant d’autres choses entre les deux couvertures de "Tous à Zanzibar". Il ne faut rien laisser perdre, même s’il est clair qu’aussi fort qu’on essaie on n’aura jamais tout vu.

Tous à Zanzibar, John Brunner


On notera que John Brunner poursuivit son travail de prospectiviste sur le même ton avec L’orbite déchiquetée (tensions raciales), Le troupeau aveugle (surexploitation des ressources), et Sur l’onde de choc (société numérique).

mercredi 11 février 2015

Le cercle de Farthing - Jo Walton


Sortie, enfin, du Cercle de Farthing, premier roman de la trilogie Small Change de Jo Walton. On l'avait chroniqué il y a quelque temps.

Ami lecteur, tu peux retrouver toutes les chroniques sur les romans de Walton ainsi que l'interview qu'elle a accordé au blog en suivant les liens ci-dessous :

Farthing
Ha'Penny
Half a crown
Morwenna
My real children
Interview de Jo Walton aux Utopiales (1/2)
Interview de Jo Walton aux Utopiales (2/2)

Voila, ami lecteur, Gromovar ne peut pas plus pour toi.

samedi 7 février 2015

De mal en pis


1194, Paris. Le Royaume de France. Encore médiéval. La féodalité, elle, n’a plus longtemps à vivre. Philippe Auguste est en train de signer son arrêt de mort.

Tristan, guerrier puissant et roublard, est le premier Roy des Ribauds. Milicien officieux au service du Roi de France, chargé de la protection du souverain, des basses besognes d’enquête ou d’élimination, ainsi que du contrôle des filles publiques, Tristan est aussi, merveille des synergies professionnelles, tenancier de bordel et chef du conseil des corporations plus ou moins criminelles de la ville. Il travaille avec deux hommes de confiance, emploie des espions, et maintient sous sa tutelle les chefs des autres bandes cryptocriminelles de Paris. Un genre de mélange entre Vidocq et Littlefinger.

1194, pour les férus d’histoire, c’est aussi l’année où Richard Cœur de Lion est libéré de son emprisonnement par l’empereur Henri VI « le Cruel », en échange d’une énorme rançon versée à l’initiative d'Aliénor d’Aquitaine, sa mère. De son côté, le frère « aimant » de Richard, Jean sans Terre, avait fait tout ce qu’il pouvait pour ne pas réunir la somme, à la grande satisfaction de Philippe Auguste qui, de la sorte, était débarrassé d’un ennemi puissant sans compter que le Sans Terre lui vendait généreusement ses possessions françaises.

Au début de cette année 1194 donc, Philippe Auguste recevait en grande pompe un envoyé d'Henri VI pour discuter de la situation internationale, rencontre qu’il savait placée sous de bien noirs auspices. Hélas, c’est aussi le moment que choisit Tristan pour venger l’honneur de sa fille chérie. Mauvaise idée. Les deux affaires, que rien n’auraient dû relier, vont l’être par malchance, plaçant Tristan dans une situation terriblement inconfortable.

Brodant de l’imaginé sur de l'historique, Brugeas tisse une intrigue captivante et haletante, un vrai thriller placé dans un Moyen-Âge ras du sol, violent et bien éloigné des fastes des palais ou des ors de la chevalerie. Toulhoat dessine comme il sait le faire, tout en ellipse descriptive et lavis de couleur. Ce que le dessin, stylisé, perd en précision historique est plus que compensé par le dynamisme de ses planches dont chaque morceau raconte une partie de l’action, attirant l’œil comme le ferait un aimant.

Le lecteur de BD aura reconnu le duo à l’origine de la perle uchronique Block 109. Qu’il sache que, tant pour le scénario que pour le graphisme, dans un genre complètement différent la même qualité est au rendez-vous.
Peu de BD font vraiment accélérer le pouls, c’est le cas de celle-ci. Attendons avec impatience la suite.

Le Roy des Ribauds, Livre 1, Brugeas, Toulhoat

Sur le roi des Ribauds, une note extraite des Considérations sur le célibat de Poncet de la Grave :

dimanche 1 février 2015

The Juwes are the men that will not be blamed for nothing


J est le dernier roman de l’écrivain et journaliste britannique Howard Jacobson. Il a été short-listé pour le Man Booker Prize et a reçu un plutôt bon accueil dans la presse anglophone. Immérité imho.

Futur pas trop lointain. Grande-Bretagne – on finit par en être sûr. Un évènement terrible s’est produit : « CE QUI EST ARRIVE, SI TANT EST QUE C’EST ARRIVE », il y a assez longtemps pour que le souvenir de cet événement présumé ne soit plus très clair dans les mémoires. Le temps efface tout, mais il n’est pas seul. L’Etat s’en est chargé aussi, on va le voir.

SPOILER ? EN FAIT NON : A moins d’avoir choisi ce roman au hasard dans un bac de livres d’occasion, le lecteur sait que l’évènement concerne les juifs. Je ne spoile donc pas en le disant.

Le pays que décrit Jacobson est bien différent de l’idée que nous pouvons nous faire d’une Grande-Bretagne probable. Le gros du passé y a été oublié. Volontairement. Peu est strictement interdit mais beaucoup est déconseillé ou indisponible. Conformisme, pression sociale, et surveillance discrète font le reste.

Il a donc fallu oublier le passé. Pour cela, ne pas posséder d’objets trop anciens – et seulement en petite quantité, expurger des livres tout ce qui pouvait prêter à confusion intellectuelle, éliminer la plus grande partie des réseaux informatiques et des médias, éradiquer de l’art tout ce qui ressortait de l’individualisme ou du conceptuel pour retourner à l’exaltation de la nature.

Mais ça ne suffisait pas. L’étape suivante fut donc celle de la castration énonciative. Eviter d’utiliser la lettre J, sans parler, naturellement, du J-Word (J-Word, comme écho aux F-word et autres), ne jamais parler clairement de « CE QUI EST ARRIVE, SI TANT EST QUE C’EST ARRIVE » au point d’en oublier les contours précis, oublier complètement, par l’effet du vide narratif, l’existence de ce groupe à qui est peut-être arrivé quelque chose, passer son temps à s’excuser sans motif, car l’excuse est positive mais l’énonciation de la cause de l’excuse ramènerait de mauvais souvenirs en mémoire, et surtout, OPERATION ISHMAEL, changer tous les noms de tous les habitants du pays en nom J… Le même et l’autre se fondant donc nominativement dans l’autre en dépit de la quasi disparition de celui-ci, étape ultime d’une repentance qui ne dit pas son nom.

Dans ce monde plus assoupi qu’apaisé, où vit une population protégée d’elle-même sous la surveillance constante de well-wishers étatiques, on ne sait plus trop qui a fait quoi à qui ni pourquoi. On ne sait même plus vraiment qui on est ni qui ils étaient, si tant est qu’ils aient existé.

Dans ce monde donc, précisément dans le petit village de Port Reuben, vivent Kevern Cohen et Ailinn Salomons. Ils se rencontrent, s’aiment, et découvrent peu à peu les secrets de leurs origines. Qui étaient vraiment leurs ancêtres ? Quels secrets gardaient-ils ? Et que vient faire l’Etat dans tout ça ? Que veut-il d’eux ?

Disons-le tout de suite, J n’est pas un roman satisfaisant. Et pourtant il a bonne presse. Et pourtant il a d’indéniables qualités.

Pour la presse, rien d’étonnant. Un auteur connu écrit un roman dont le thème est l’antisémitisme. Que peut dire la presse sinon que Jacobson nous fait froid dans le dos, nous met en garde…vous terminerez vous-mêmes. Présomption de qualité donc.

Pour les qualités propres du texte, elles tiennent au sentiment de grand mystère que Jacobson réussit à instiller au long des pages. On sent bien qu’il y a un secret, un double secret même, privé et public, ignoré des personnages et qui s’éclaircit au fil de la lecture. On se demande comment ce qui est caché sera mis à jour, quel est le rôle de ceux qui surveillent Kevern et Ailinn, et quels sont les contours exacts du secret en question.

Et c’est là que le bat commence à blesser. Car, in fine, le secret n’est rien de plus que ce qu’on supposait à la lecture ou qu’on savait en achetant. Et comme la révélation n’est pas le fruit des déductions intellectuelles finaudes des personnages mais qu’elle leur est livrée de manière explicite (on pense aussi aux moins rapides des lecteurs par ce biais), on n’a pas plus le plaisir d’un approfondissement que celui d’un beau raisonnement.

De plus, les personnages de J n’attirent pas la sympathie. Le névrosé paranoïaque Cohen, solitaire et affligé de TOCs puis énamouré comme un adolescent, et l’orpheline Ailinn, terrorisée par un Achab qui n’existe que dans sa tête, ne sont vraiment plaisants ni l’un ni l’autre. Leur couple débutant, tiraillé de tensions permanentes, ne l’est pas non plus. L’entrée par les personnages est donc limitée.

Enfin et surtout, l’erreur de Jacobson est d’avoir écrit une histoire dystopique sans y entrer par le politique. L’Etat est loin, discret, le lecteur n’en sait pas grand chose, et du monde encore moins. On se trouve donc dans un récit qui cherche sans cesse son statut entre comédie romantique, roman à secret de famille (avec lettres et carnets secrets), whodunnit (il y a des meurtres, secondaires), et anticipation peu explicite. Le lecteur oscille sans cesse d’un genre imparfait à l’autre et se demande où veut en venir Jacobson, ce qu’il veut lui dire. Ce n’est jamais vraiment clair avant la fin. Même les tentatives d’humour – une spécialité habituelle de l’auteur - tombent à plat, le contexte ne s’y prête pas.

Fondamentalement, ce qu’a voulu dire Jacobson c’est qu’est encore fécond…vous terminerez vous-mêmes. Mais il s’y prend mal. Sur la forme, j’ai dit pourquoi au-dessus. Sur le fond, on a l’impression que Jacobson, rattrapé par une judéité qui dévore sa réflexion, rate un peu le coche. Du livre il ressort que :

Les juifs sont destinés de toute éternité à souffrir et à être exterminés, à plus ou moins grande échelle. Ce qu’ont fait les nazis n’a été que le dernier avatar d’une interminable succession de massacres. Rien d’inédit donc, ce qui explique que ça ait pu se reproduire au XXIème siècle. Car le juif est le proche/différent (narcissisme des petites différences, défini par Freud et préfiguré par Tocqueville), celui qu’on aime haïr, qui assure la stabilité sociale – « l’équilibre de la haine » – en prenant sur lui, tel le bouc émissaire, les tensions accumulées par la société. Le juif est donc utile, il remplit une fonction sociale, à peu près la même que les balles anti-stress ou les barres de contrôle des réacteurs nucléaires. Plus qu’utile, il est, nous dit le livre, indispensable. A protéger ou à réintroduire donc.

Hors de cette explication essentialiste, Jacobson est court. Pas de politique dans le livre, pas d’histoire, pas d’international. Juste une recension de toutes les causes possibles de l’antisémitisme, du déicide multiséculaire à l'exigence insupportable de George Steiner. Sans compter le retour d’un antisémitisme chrétien (sans oublier l’inévitable passage par la tarte à la crème Wagner) dont on se demande bien où il le voit. Il y a bien longtemps qu’on ne trouve plus d’aryens blonds tirant sur les synagogues ; ce méfait là est commis aujourd’hui par des musulmans bas du front qui pensent venger ainsi les enfants de Palestine. Jacobson le laisse entendre à un moment mais de manière bien trop cryptique.

Donnant sans équivoque du « peuple juif » la définition matrilinéaire qui permet d’entretenir, en dépit du bon sens, le fantasme d’une descendance des exilés du Temple, Jacobson donne corps et substance au golem même que les antisémites veulent détruire. Corps objectif dont la preuve d’existence semble être donnée par la peur constante d’Ailinn qui « sent » que quelqu’un ou quelque chose la poursuit sans trêve ni répit.

Je pourrais continuer, j’arrête là. Ce texte lourd car didactique souffre d'une côte mal taillée.

J est le roman d’un homme cultivé à qui la peur a fait perdre ses moyens intellectuels mais qui est assez politiquement correct ou prudent pour ne pas désigner clairement ce qui l’inquiète. C'est le roman d’un homme qui a voulu dire et expliquer ce qu’il craignait, sans juger utile de passer par l’essai alors que ça aurait peut-être été le bon moyen. C'est un roman qui ne choisit pas comment il veut s'adresser au lecteur et ça finit par se voir. Dommage. Il plaira sûrement au grand public qui aura l’impression de faire œuvre utile, de sortir plus intelligent de sa lecture, et d’avoir enfin lu une dystopie. Orwell et consorts doivent se retourner dans leur tombe.

J, Howard Jacobson

Retour de chronique : Epouvante et surnaturel en littérature - HP Lovecraft

Retour de chronique publiée dans Bifrost 73

En 1925, à peu près au milieu de sa vie d’écrivain, Lovecraft reçut de son ami Paul Cook (pas le batteur des Sex Pistols) la commande d’écrire un article sur « les éléments de terreur et d’étrange dans la littérature ». En fait d’article, Lovecraft écrira un essai de plus de 100 pages, certainement l’un des plus complets et marquants sur la littérature surnaturelle, qu’il ne cessera jamais de réviser jusqu’à sa mort. Lovecraft y procède à une recension, exhaustive ou presque, du genre jusqu’à son époque. Il y pose aussi quelques-uns des principes qui guident sa propre écriture. Le connaisseur d’HPL y reconnaitra enfin, dans quelques-uns des résumés, certaines des sources d’inspiration du reclus de Providence.

« L’histoire étrange typique de la littérature est un enfant du 18ème siècle ». C’est parce que Lovecraft l’analyse ainsi qu’après quelques rappels historiques, remontant jusqu’à l’Antiquité gréco-latine, il commence son essai par les premiers vagissements du Gothique, singulièrement par Le château d’Otrante d’Horace Walpole. Malgré les nombreux défauts formels qu’y pointe HPL c’est pour lui la point de départ d’un mouvement qui conduira au Weird contemporain. De cette racine, HPL développe l’arbre généalogique du Gothique, passant par Ann Radcliffe, Grégory Lewis, Charles Maturin, et bien d’autres encore. En dépit de la qualité qu’il juge globalement faible de ces écrits, il pointe justement la « montée en gamme » qui marque le genre, comme si chaque auteur, parmi les mémorables, partait du niveau de ses prédécesseurs pour aller un peu plus loin, le Melmoth de Mathurin, loué par de très nombreux littérateurs du 19ème siècle, étant peut-être le chef d’œuvre du genre.

Le Gothique donna l’impulsion dont avait besoin l’horreur surnaturelle pour se développer. Dans la foulée de ce mouvement naquirent donc le Frankenstein de Mary Shelley et les ouvrages de Le Fanu ou Stevenson entre autres, ainsi que, plus tard, les magistraux Dracula de Bram Stoker et Le portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde.

De pays en pays, sans oublier la France de Baudelaire ou Maupassant, HPL emmène le lecteur au long de sa vision encyclopédique d’un genre qu’il connaît parfaitement, et c’est passionnant car très complet et qu’on y voit combien d’auteurs, connus pour d’autres choses, se sont essayés à l’étrange.
HPL développe longuement l’œuvre des auteurs qui lui semblent les plus importants et dont il s’inspira plus ou moins directement.

Un chapitre entier est donc consacré à Poe, clef de voute du genre horrifique pour HPL en ce qu’il synthétise et améliore ce qui s’est fait avant lui et sert de modèle à ceux qui lui succèderont.

Puis, de chapitre en chapitre, HPL traite en détail ceux des auteurs qui ont eu la plus grande influence sur lui. Ambrose Bierce et sa Mort d’Halpin Frayser, Robert Chambers, auteur du Roi en jaune, par là même père d’Hastur, W. H. Hodgson dont La maison au bord du monde ou Le pays de la nuit offrent des aperçus d’espace et de temps incommensurables, Arthur Machen dont Le grand Dieu Pan lui offrit l’alphabet Aklo, Algernon Blackwood qui poussa à l’extrême, notamment avec The Willows, la vision lovecraftienne d’une littérature étrange qui est d’atmosphère plus que de faits, Lord Dunsany, touchant bellement cette vison « cosmique » dont HPL pensait qu’elle était un élément essentiel de la littérature étrange dont il voulait parler - hors donc du mystère psychologique ou de l’horreur physique - et formant avec M.R. James les deux pans du traitement de l’étrange qu’on trouve dans "Les contrées du Rêve".

On sort de cette lecture enrichi, ayant appris et compris. « Suggérer assez, et dire le moins possible » fut la règle cardinale de l’écriture d’HPL, il l’énonce ici, ainsi que cette autre, qu’il déduit de MR James et qu’il fera sienne : « une histoire de fantôme doit être située à l’époque moderne dans un environnement familier, ses manifestations doivent être malfaisantes, et la patois technique de l’occulte doit être évité ».

NB : Si on lit l’anglais, il faut lire la version annotée par S.T. Joshi.

Epouvante et surnaturel en littérature, HP Lovecraft

Retour de chronique : Les contrées du rêve - HP Lovecraft

Retour de chronique publiée dans Bifrost 73

Il est difficile d’écrire une seule chronique des "Contrées du rêve", tant il en faudrait deux : une pour les nouvelles du début, une autre pour la novella La quête onirique de Kadath l’Inconnue et ses trois surgeons. Tentons l’impossible.

Dans "Les contrées du rêve", on suivra, au fil des nouvelles, des quêteurs oniriques, mal traités par le monde de l’éveil, souvent nostalgiques d’un passé plus heureux, celui de l’enfance ou de l’époque paisible d’avant la modernité, qui trouvent refuge et consolation dans le monde magique et terrifiant né de leur esprit. Ces rêveurs sont des créateurs de monde ; ils n’ont jamais perdu ce pouvoir en vieillissant ; ils n’ont jamais cédé à ce désenchantement que décrivait Max Weber à la même époque. Randolph Carter, auquel quatre textes dont la novella sont consacrés, en est l’archétype. Même un temps récupéré, il finit par retrouver son précieux accès au monde des rêves.

Guidé par le maitre rêveur Lovecraft, alter ego de Carter, on part à la suite d’Iranon en quête de sa cité natale dont il doit redevenir roi, on défend le pays de Lomar sous l’œil hostile de l’Étoile Polaire, on assiste à la destruction de Sarnath l’orgueilleuse, on emboite les pas du mystérieux Hypnos à la recherche de paradis artificiels, on explore cette étrange maison dans la brume dont nul ne revient inchangé, on embarque sur le bateau blanc pour un voyage à l’issue tragique le long des côtes superbes et terribles des Contrées du rêve, on assiste au drame de Kuranes qui retrouva un rang que notre monde lui avait ravi en régnant à Celephaïs, on découvre qu’il n’est sage ni de s’attirer l’inimitié des puissants chats d’Ulthar, ni de chercher à voir les Autres Dieux.

Clé de voute du recueil, La quête onirique de Kadath l’Inconnue est un long texte qui serait de la fantasy s’il ne prenait place dans un monde onirique. Au fil d’une grande épopée, Randolph Carter cherche Kadath, où vivent les Dieux, pour leur arracher le droit d’atteindre la cité du soleil couchant de ses rêves. Traversant mille contrées, combattant, s’alliant, rusant, tombant sans cesse de Charybde en Scylla sans jamais cesser de reprendre le contrôle des évènements, Carter est au centre de tribulations qui évoquent les Mille et Une Nuits, tant par le merveilleux omniprésent que par le rythme des déplacements, des alliances ou des conflits, mais aussi et surtout l’Odyssée ; Carter, comme Ulysse, résiste au chant des sirènes, finit par rentrer chez lui et découvre que tel était le but de sa quête.

Nourri de culture classique, Lovecraft décrit abondamment ses Contrées. Son style chargé, riche en adjectifs, emmène le lecteur dans un monde étranger proche parfois d’une Grèce antique cauchemardée. Riches matériaux, pierres précieuses, soieries, monstres, les Contrées sont baroques, démesurées dans la beauté comme dans l’ignoble. Couturées de gouffres noirs qu’il faut traverser pour avancer, elles unissent la nécessité de plonger dans l’Inconnu pour trouver du nouveau à l’affirmation de la beauté troublante des charognes.

Les contrées du rêve, recueil atypique, recueille sans doute ce qui est le plus personnel dans l’œuvre de Lovecraft. Si ses nouvelles horrifiques, plus connues, disent beaucoup de ses croyances, les textes rassemblés ici nous parlent de son âme. Dans la lignée d’un Baudelaire traçant la ligne entre le poète et le vulgaire, Lovecraft décrit des personnages de rêveurs, inadaptés au monde, si amoureux de Beauté qu’ils pénètrent dans ces contrées oniriques où tout est fantastique, au sens le plus fort du terme, voire les façonnent, car qui est le poète si ce n’est celui qui crée des mondes merveilleux, uniques dans leur beauté, leur laideur, leur cruauté ou leur étrangeté radicale.
Dieu est mort, il revient aux rêveurs de créer le monde : « L’homme de Vérité est par-delà le bien et le mal » psalmodie une voix dans A travers les portes de la clé d’argent.

Un recueil indispensable pour qui veut vraiment ressentir Lovecraft.

Les contrées du rêve, HP Lovecraft

Retour de chronique : La peau froide - Albert Sanchez Pinol

Retour de chronique publiée dans Bifrost 73

Début du XXème siècle, un républicain irlandais fuyant son passé est déposé sur une petite ile de l’Atlantique Sud, non loin de l’Antarctique. Il doit y occuper le poste de météorologue, seul et loin de tout, pour une année entière. Une année, ça oui, mais seul, non. Malheureusement pour lui. Assiégé dès la première nuit par des hordes de monstres amphibies, il trouve un improbable allié dans le « gardien du phare », Cafis Batto, homme dur et bourru, sans doute fou, mais entrainé à la survie. Jusqu’à ce qu’un amour étrange pour un monstre femelle fasse basculer les alliances.

"La peau froide" est un livre d’un élégant classicisme dans l’écriture. Maîtrise et richesse de la langue, préjugés racialistes énoncés comme des évidences, "La peau froide" pourrait passer sans difficulté pour un ouvrage écrit il y a cent ans ou plus, ce qui, sous ma plume, est toujours laudatif.
Sur le plan narratif, l’histoire est de bon aloi pendant au moins deux bons tiers. L’isolement absolu, le retrait hors de l’Humanité, vécu par les deux naufragés encalminés sur une petite ile, sans moyen de communication et loin des routes maritimes, a quelque chose de vertigineux. Tekeli-li !

Réduits à focaliser toutes leurs actions puis tout leur être sur les nécessités de la survie par la guerre, les deux hommes finissent par se réduire à un vouloir vivre où l’intelligence n’est qu’un outil au service de l’anéantissement de l’Autre. Même plus le temps de lire le Frazer, pourtant disponible dans le phare, qui pourrait peut-être les éclairer. Dans un contexte fantastique qui rappelle Lovecraft et ses profonds, La peau froide a les attributs d’un roman post-apocalyptique.

Puis il y a le contact, émotionnel. Un monstre femelle vit dans le phare avec les deux hommes, serve volontaire, étrangement attirante, à la sexualité hypnotique et vénéneuse, qui amène progressivement le météorologue à dessiller les yeux.

Et là, le roman bascule dans un didactisme regrettable. Jusqu’alors, les deux niveaux de lecture n’interféraient pas. Roman effrayant d’un côté, métaphore du racisme et de la guerre de l’autre. Volonté d’anéantissement, dépersonnalisation et déshumanisation de l’ennemi, privé même de nom, solidarité « biologique » dépassant les antagonismes moraux, c’était plutôt fin, et surtout ça laissait le choix au lecteur de la lecture qu’il voulait faire ; j’y ai plaqué le conflit israélo-palestinien. Mais quand le « héros » découvre, comme une épiphanie, que, sous la peau froide des monstres, il y a un petit cœur qui bat, ça m’a rappelé un vieux sketch de Fernand Raynaud intitulé Le douanier. Et c’est au contact des enfants des monstres que se produit le miracle ; rien ne sera donc épargné au lecteur. La suite est prévisible, entre ceux qui voient plus loin, assez pour chercher à faire la paix, ceux qui refuseront ce que leurs sens leur disent, jusqu’au suicide, et la relève, fraiche et enthousiaste, qui empêchera la guerre de cesser.

Au final, si on aime le bien et le bon, il faut lire "La peau froide" ; si on préfère un peu de finesse, il vaut mieux éviter, on s’épargne la déception.

La peau froide, Albert Sanchez Pinol