samedi 31 janvier 2015

Retour de chronique : Mausolées - Christian Chavassieux

Retour de chronique publiée dans Bifrost 73

Europe. Futur indéterminé. Siècle prochain ?
Les Conflits sont terminés. Ils ont culminé dans l’Année Noire et éradiqué une bonne partie de l’Humanité. Réinventant les structures de la Renaissance italienne, les hommes font leur vie dans des Cités-États largement autonomes, elles-mêmes regroupées, en Europe du moins, en une Fédération lâche et lointaine. Cette vie, même dans la version rabougrie qu’imposent les restrictions de l’Après-guerre, ne durera peut-être plus longtemps car la fertilité humaine a drastiquement diminué sous l’effet des armes chimiques et génétiques utilisées massivement pendant les Conflits.

Dans ce monde rieur, précisément dans la cité de Sargonne où il arrive en « ferrail », se présente au lecteur le jeune Léo Kargo, embauché comme bibliothécaire et biographe par le célèbre et énigmatique Pavel Khan, chef de guerre des Conflits, combattant impitoyable pour la démocratie, fléau des potentats mafieux, mercenaire devenu avec la paix milliardaire et mécène. Dans la base fortifiée de son nouveau patron, Kargo découvre un monde étrange. Une théorie d’assistants - dont la peu farouche Danoo - et de garde du corps forme le nouvel entourage du jeune homme, qui ne rencontrera pas le « souverain » Khan avant plusieurs mois ; l’immense bibliothèque de Khan, que Kargo est chargé de préserver et d’améliorer, semble lui délivrer un message par-delà les siècles. Mais comme l’Humanité entière, et sans doute pour les mêmes raisons, elle est menacée par une lèpre qui détruit les pages et fait disparaître les ouvrages. Il est temps de réagir avant que tout ne disparaisse, en espérant seulement qu’il ne soit pas déjà trop tard. Or comment espérer quand les projets de réparation génétique ne sont pas encore aboutis, quand la lèpre des livres progresse si vite qu’il faut bien admettre qu’ils tirent peut-être leur révérence car, voulant nous parler d’un monde disparu au point d’être incompréhensible, ils n’ont plus rien d’intelligible à nous dire, quand les derniers jours de Khan sont consacrés à une vieille vengeance ? La bonne idée est peut-être simplement de laisser partir ce qui a fait son temps.

Dans "Mausolées", Chavassieux présente au lecteur un théâtre d’ombres, rempli d’illusions et de faux-semblants. Nul n’y est seulement ce qu’il affirme, les non dits et les trahisons abondent ; la méfiance est, pour les résidents de la forteresse, une vertu évolutionnaire qu’ils doivent posséder sous peine de mort. La vie au palais est symbolisé par un jeu de stratégie, le Palais des Fous, créé par Khan lui-même, dans lequel chaque pièce peut être jouée indifféremment par chacun des adversaires. Persuasion, corruption, menace sont nécessaires à la victoire ; il peut même être rationnel de sacrifier une pièce utile pour empêcher l’autre de l’utiliser à son profit.

Finalement assez peu conforme aux canons de la SFFF, si ce n’est par son contexte, "Mausolées" est une histoire de secrets, de vengeance, de paranoïa. C’est un roman qui aurait pu mettre en scène des mafieux contemporains sans être fondamentalement différent. Il peut, de ce fait, décevoir le lecteur attiré par la présentation post-apo de l’éditeur. Nonobstant, c’est une très bonne histoire, lente, tendue, qui saisit le lecteur, fasciné par l’étude, presque entomologique, de la vie d’une fourmilière hiérarchisée et organisée. C’est l’histoire de la fin d’un cycle, celui de l’Humanité que nous connaissons, de sa philosophie et de ses mythes fondateurs. Car même si les hommes réussissent à maitriser assez le génie génétique - et ceux des humains qui souhaitent l’extinction et luttent pour elle - pour éviter que l’Humanité ne devienne un souvenir, ce qui nous succèdera sera très différent de nous ; comment comprendre le son que rend l’arc d’Ulysse quand on ne sait pas ce qui est une hirondelle ?
C’est aussi en contrepoint un histoire sur la volonté de survivre, de poursuivre, de faire descendance, tant physique qu’intellectuelle.
Eros et Thanatos s’affrontent dans "Mausolées" ; le lecteur assiste, médusé, à leur duel.

Rappelant plutôt le Boris Vian de L’Arrache-cœur que le Miller d’Un cantique pour Leibowitz, enfermant ses personnages comme dans le Bunker Palace Hôtel, "Mausolées" propose au lecteur un voyage dans une contrée étrange où vivent des femmes troncs nues aux membres mécaniques, où une abbaye, reconvertie en place forte, abrite des trésors culturels derrière des systèmes de destruction massive, où des vieillards agressent, depuis leur maison, les passants qu’ils haïssent, où les politiques, corrompus ou incompétents, meurent ou trahissent, où un centre pour handicapés tient lieu, parfois, de centre du monde. Un voyage en terre bien singulière, plaisamment dépaysante.

Mausolées, Christian Chavassieux

Retour de chronique : Ceux de l'autre rive - Christopher Buehlman

Retour de chronique publiée dans Bifrost 73

1935. La Grande Dépression est encore vivace aux Etats-Unis. L’économie est moribonde ; la misère est grande, surtout dans les zones rurales.

Dans ce contexte morose, Frank et Eudora, un couple en rupture de ban, s’installent à Whitbrow - petite ville de Géorgie dans laquelle Frank vient d’hériter d’une maison - pour y démarrer une nouvelle vie. Eudora remplacera l’institutrice de la ville et Frank prévoit de faire des recherches pour écrire la biographie de son terrifiant ancêtre local, un planteur esclavagiste, cruel et sanguinaire, assassiné lors de la révolte de ses esclaves. Le couple s’intègre lentement à la vie de Whitbrow et découvre, ce faisant, les étranges traditions de la petite ville et le mystère qui entoure la forêt de l’autre côté de la rivière. Vient un jour où une décision malheureuse de la communauté provoque une avalanche d’évènements terrifiants.

"Ceux de l’autre rive" est un premier roman, et il en a quelques-uns des défauts caractéristiques.

Quelques mots ou expressions trop modernes dans la bouche d’un narrateur des années 30, des personnages peut-être un peu trop contemporains dans leurs attitudes (même pour des intellectuels de la Côté Est), certains dialogues imparfaits, une motivation maléfique pas totalement réaliste. On pourra aussi lui reprocher une fin sans doute trop rapide, et qui, par certains côtés, fleure bon le jeu de rôle.

Mais il serait vraiment dommage de s’en tenir là.

"Ceux de l’autre rive" possède une bonne histoire, au rythme de progression très satisfaisant. Il parvient à être un roman de genre bien typé qui se camoufle assez longtemps comme tel, évitant ainsi l’écueil d’une catégorisation trop rapide tout en instillant dès l’abord un sentiment de malaise intense. Intrigant un lecteur qui n’a, longtemps, pas tous les éléments du mystère en main, il l’invite à croiser deux personnages principaux détaillés et attachants, ainsi qu’un nombre conséquent de seconds rôles pittoresques et hauts en couleur, dans une bourgade reculée de l’Amérique Profonde que la modernité n’a pas encore atteinte. Convaincant dans la description qu’il fait d’hommes simples dépassés par les évènements, Buehlman montre très bien la désagrégation rapide d’une petite communauté confrontée à une menace trop grande pour elle, et l’inefficacité de « civils » tentant de résister par la force à une adversité violente. N’est pas un vétéran de la grande Guerre qui veut ; seul Frank peut s’en vanter.
Ceux de l’autre rive, malgré ses défauts de jeunesse, est un ouvrage agréable et palpitant, un page turner très distrayant. Il y a dans ce premier roman quelque chose du Stephen King des débuts, quand il savait écrire court et inquiéter sans abuser d’effets gore, quand il savait aussi faire entrer le lecteur dans les rituels intimes d’une communauté sans l’abreuver de références pro domo. Quand à Buehlman, c’est un auteur dont il faudra suivre la maturation ; en France dès qu’aura été traduit son second roman : « Between two fires ».

Ceux de l'autre rive, Christopher Buehlman

Retour de chronique : 7 secondes pour devenir un aigle - Thomas Day

Retour de chronique publiée dans Bifrost 73

"7 secondes pour devenir un aigle" est le dernier recueil publié de Thomas Day. En six nouvelles et un peu plus de trois cent pages, il livre sa vision, justement pessimiste, de l’état du monde et de l’avenir de l’Humanité. S’y ajoute, pour le lecteur, une postface documentée de Yannick Rumpala, spécialiste de la décroissance, proche donc du souci de Thomas Day ici.

Car ce dont nous parle l’auteur – convaincant car convaincu - dans un recueil très joliment illustré par Aurélien Police, c’est d’écologie, de deep ecology même, idéologie radicale qui considère comme moralement condamnable de traiter le monde comme une ressource au service de l’Homme, et l’enjoint à respecter la planète sur laquelle il vit ainsi que les êtres vivants avec lesquels il la partage.
Protéger la planète, les biotopes, la biodiversité, est nécessaire, en soi, car tout ce qui est a une valeur, indépendamment de son utilité pour l’Homme. Cela implique conscience, respect, et maîtrise ; la deep ecology c’est à peu près l’opposé exact de l’Ancien Testament invitant les hommes à croitre et à se multiplier en soumettant la Terre et ses créatures.

Sauver la planète, la venger, la soigner, s’assurer au moins de ne pas la meurtrir plus, c’est à ces tâches que s’affairent les personnages de Thomas Day. Suivons-les.

Commençons par Mariposa, très beau texte, délicat et empreint de nostalgie. On y voit un groupe de japonais assistés d’un américain - ennemis d’hier qui tentèrent mutuellement de s’éliminer et y réussirent en partie - faire cause commune pour protéger une espèce d’arbre à papillons endémique, rendant par là même à la terre une partie de ce qu’elle leur donna. Et pas seulement sur un plan symbolique.

Dans 7 secondes pour devenir un aigle, un vieux rebelle indien transmet le flambeau de la révolte à un fils adolescent qu’il n’a pas élevé. Venger la Terre, blesser ceux qui la blessent, est la seule voie droite : c’est celle que Johnny la Vérole enseigne à Léo au cours de sa dernière chevauchée vers une revanche qui est celle de la Terre meurtrie. Léo y apprendra à vivre sans argent, hors du système, en se protégeant des objets de la modernité qui attachent au mode de production suicidaire que l’Occident impose au monde.

Ethologie du tigre est un beau texte dans lequel un homme qui a fait le choix, difficile mais raisonnable, de ne pas se reproduire, étudie les tigres et tente sans espoir de protéger cette espèce qu’il aime d’une extinction programmée par l’Homme.

Shikata gan ai fait du lecteur le spectateur d’un désastre écologique. Dans une ambiance à la Stalker, on suivra des récupérateurs pillant la zone interdite de Fukushima pour vivre de la revente d’objets abandonnés par les populations en fuite.

Tjukurpa est proche de 7 secondes. Personnages issus de peuples premiers - aux marges de la modernité ravageuse, retour aux pratiques et valeurs anciennes, recherche d’harmonie avec le monde, y compris en version virtuelle, rétribution violente et décroissance « forcée » dans une forme, subliminale ici, d’écoterrorisme doux.

Enfin, Lumière Noire nous montre une Terre nettoyée d’une bonne partie de l’Humanité par une IA rogue décidée à réaliser enfin le potentiel jamais exploité de l’Homme en se tournant vers les étoiles. Inquiétant et déjanté. Peut-être nécessaire.

Sur un thème capital, 7 secondes pour devenir un aigle combine l’urgence d’un cri primal à une vraie maîtrise narrative. C’est donc un recueil éminemment recommandable.

7 secondes pour devenir un aigle, Thomas Day

mardi 27 janvier 2015

Lost in the supermarket


Il y a parfois d’étranges coïncidences. Quelques jours avant l’attentat islamiste contre Charlie Hebdo, j’achetais "Houellebecq économiste", un court essai de Bernard Maris.

Au moment où bien pensance et mal pensance s’étrillaient sur le statut du Soumission de Houellebecq - brulot islamophobe ou perle désespérée d’ironie littéraire – il me paraissait amusant de lire ce que disait de Houellebecq l’Oncle Bernard, un des économistes les plus drôles, pertinents et cyniques de l’éconosphère.

Quelques jours passent et Bernard Maris est assassiné par des islamistes combattants dans les locaux de Charlie Hebdo. Nul doute que si les funestes frères Kouachi avait su quelle admiration Maris vouait à Houellebecq ils l’auraient assassiné une seconde fois. Ceci, néanmoins, à trois conditions : que les frères Kouachi sachent lire, qu’ils sachent qu’existait quelqu’un dans le monde qui s’appellait Michel Houellebecq, qu’ils sachent enfin que le Michel Houellebecq en question venait de publier un roman intitulé Soumission (Islam donc en français ce que peu de commentateurs autoproclamés islamologues ont relevé) qu’on n’osait ouvrir qu’en se signant tant le diable de l’islamophobie l’habitait.
Les frères Kouachi ne savaient rien de tout ça, et rien de beaucoup d’autres choses. Ils ont tiré sur Bernard Maris, auteur de l’excellent Anti-Manuel d'économie, parce qu’il se trouvait là et que, comme disait ma grand-mère, « Qui se ressemble s’assemble ».

Ceci posé, revenons à nos moutons !

Dans ce court et étonnant livre, Maris se livre à une rapide exégèse de l’œuvre de Houellebecq (et contrairement à moi il a lu aussi la poésie) et l’interprète sous l’angle de la recherche de l’amour et de la peur de la mort dans un monde qu’individualisme et libéralisme consumériste livrent à la désintégration sociale sous les applaudissements béats de ceux qui en feront les frais. C’est le cœur de l’œuvre de Houellebecq et il faut être très optimiste pour penser qu’il a tort.

Le postulat de Maris est que Houellebecq est, de tous les auteurs contemporains, celui qui a su le mieux saisir « le malaise économique qui gangrène notre époque ». D'où le livre.

De la « science sinistre » (dismal science pour Thomas Carlyle), peu trouve grâce aux yeux de Maris l’économiste si ce n’est Keynes. Le reste, c’est une « science » qui n’en est pas une car sa capacité prédictive est nulle, mais dont les énoncés, drapés dans la mathématique et la statistique, ont réussi l’exploit de devenir performatifs.
 Il égrène donc les théoriciens les plus connus de l’économie et montre comment Houellebecq, au fil de ses écrits, illustre leurs visions, en montrant l’inanité et l’irréalité (ce n’est pas pour rien si Sen, décrivant les homo economicus, parle de « Rational fools »).

On passe donc par Marshall (sans oublier Becker) et l’individualisme forcené de l’homo economicus plongé dans « les eaux glacées du calcul égoïste ». La destruction créatrice de Schumpeter comme modèle d’un renouvellement permanent qui broie les individus et les systèmes. Keynes nous parle de l’infantilisme du consommateur dans un monde qui n’est plus qu’un gigantesque supermarché dominé par la pub et son excitation des pulsions les plus régressives de l’humanité. Marx et Fourier aident à faire la distinction entre l’utile et l’inutile, entre les artistes, sublimes car bellement inutiles, et les détenteurs de bullshit jobs, valorisés par le système capitaliste mais véritablement inutiles. Malthus enfin qui annonce la fin du système comme les climatologues le font aujourd’hui.

Dans ce pamphlet qui est autant un hurlement contre la dérive économiste qu’un cri d’amour à Houellebecq, Maris pose la vérité d’un système économique où on « connaît le prix de tout et la valeur de rien » comme l’écrivit naguère Oscar Wilde. Un système dans lequel la compétition est érigée en but et technique d’étalonnage. Un système dans lequel danse stupidement au son de flutes folles (non, là je m’égare) le consommateur roi, avatar moderne de l’imbécile heureux, en recherche d’un amour qu’il ne trouvera pas et que le sexe ne saura remplacer, et terrifié par une mort qu’il sait certaine et qu’aucun de ses jouets ne pourra mettre en fuite. Ne lui reste que l’abrutissement du divertissement sans fin, oubliant que ce carpe diem qu’on trouve maintenant sur des T-shirts ne signifiait pas qu’il fallait faire le max. de choses par jour au Club Med mais au contraire qu’il fallait s’asseoir, laisser le monde entrer en soi, et profiter d’un moment de communion dans le calme et la paix.
Un livre exaltant, peut-être trop elliptique pour qui n’est pas familier de l’œuvre de Houellebecq ou de celle des économistes cités, mais qu’importe, il est compréhensible par tous.

Houellebecq économiste, Bernard Maris, in memoriam

lundi 26 janvier 2015

Ils ont rasé la Mésopotamie


Le tome V de l’Intégrale Sandman propose trois univers très distincts au lecteur.

D’abord, un récit, assez long, intitulé Ramadan. Très connu, il signe l’incursion du Rêve dans le monde des Mille et une Nuits. Au fil d’une histoire parfaitement maitrisée qui reprend les codes des contes orientaux dont Ramadan s’inspire - notamment le mélange de beauté et de cruauté qui caractérise la plus belle des villes ainsi que l’ennui et le trouble qui habitent le noble et sage calife Haroun Al-Rachid - il montre comment le Rêve accepte de rendre immortelle Bagdad, la perle de l’Orient. On voit ce qu’il en advient.

L’histoire remet tristement en mémoire le pamphlet de Bruno Etienne et Mohammed El-Ahnaf « Ils ont rasé la Mésopotamie ».

Puis vient un arc de six histoires intitulé La fin des mondes.

Une tempête de réalité secoue les mondes et pousse maints voyageurs de maintes réalités - y compris le centaure Chiron - à chercher refuge dans L’auberge de la fin des mondes. Certains en repartiront dès le calme revenu, d’autres choisiront d’y rester pour toujours. Durant leur séjour, alors que l'univers est en tourment, les réfugiés doivent chacun raconter une histoire aux autres, sur le modèle des Contes de Canterbury de Chaucer. Tous les contes ne sont pas d’égale qualité, néanmoins certains sont complexes, drôles, intrigants, ou beaux.

Citons notamment ceux sur la Faerie, le Président des USA (quand on lit ce que Gaiman dit de la genèse de cette histoire, on ne peut s'empêcher de penser au devenir de Syriza), ou la multiplicité des rites funéraires – ce dernier utilisant la technique des récits emboités.
On y entend aussi le non récit involontaire et très émouvant de cette Charlène de notre monde qui raconte, comme un cri de rage, sa vie de sarariwoman solitaire.

Enfin, un arc superbe, Les chasseurs de rêves.

Superbe d’abord du fait du dessin. Traité sur le mode de l’estampe japonaise en traits clairs et couleurs douces, situé dans ce Japon médiéval où se côtoyaient hommes, esprits, et dieux, l’arc est visuellement somptueux. Et puis il y a ce qu'on y lit. Une histoire très japonaise d’amour, de malédiction et de vengeance, qui met en scène un bon moine, une femme renard, et un bien maléfique sorcier. Impossible de résister à cette histoire ; il est presque impossible de résister aux femmes renards tant elle sont belles, aimables, et capable d’emportements amoureux. Ce n’est pas Kij Johnson qui me contredira.

L’ensemble est donc très satisfaisant.

Sandman L'Intégrale tome 5, Gaiman et al.

Ce roman participe au challenge Winter Mythic Fiction du RSF Blog

dimanche 25 janvier 2015

Hippocrate à son meilleur


Félix Kersten est un autre de ces héros de la WWII dont le grand public ne connaît pas le nom et à qui la BD rend un hommage mérité. Il est vrai que réaliser un ou deux albums coute infiniment moins cher que de réaliser un film. Ceci expliquant sans doute cela.

Félix Kersten est donc un médecin finlandais d’origine estonienne, spécialiste du massage, entré dans l’Histoire pour avoir été le médecin personnel d’Himmler de 39 à la fin de la guerre.

Auréolé d’une excellente réputation internationale en tant que médecin, Kersten est convoqué par Himmler en mars 39. Le chef de la SS souffre depuis longtemps de très sévères douleurs gastriques que les drogues ne parviennent pas à soulager et Kersten lui apparait comme un dernier espoir.

Réticent à soigner un dignitaire nazi, Kersten accepte de le faire par amitié pour un industriel allemand de sa connaissance, puis se laisse convaincre par les autorités finlandaises de continuer à soigner Himmler qu’il a réussi à soulager. Car le traitement de Kersten agit, ce qui engendre chez Himmler une gratitude immense pour son médecin.

Considérant Kersten comme son sauveur et son ami, en pleine confiance avec lui, Himmler se laisse aller à des confidences qui permettront au médecin de sauver beaucoup de victimes potentielles du Reich et de déjouer certains des projets les plus monstrueux du régime, notamment concernant les Pays-Bas occupés. Il usera de la très grande influence qu’il a sur le dignitaire nazi pour obtenir des grâces individuelles ou collectives et « orienter » dans un « bon » sens certaines décisions politiques.

Proche d’Himmler, et de son secrétaire personnel Brandt, durant tout le conflit, Kersten fut sans cesse en danger car Heydrich et la Gestapo suspectaient son double jeu et tentaient régulièrement, en vain, de le démasquer.

C’est donc l’histoire d’un homme très courageux et d’un héros immense par le nombre de vies qu’il a sauvées que nous raconte cet album, qui aura bientôt une suite afin de boucler le récit. C’est aussi l’histoire d’un homme que l’immédiat après-guerre a maltraité au point que son mérite ne sera reconnu qu’en 49 après une longue enquête. Il sera alors décoré par les Pays-Bas, proposé pour le Prix Nobel de la Paix, mourra en 1960, et recevra la Légion d’Honneur à titre posthume.

Un album passionnant donc, au scénario incroyable et aux graphismes minimaux mais suffisants. A lire en attendant la suite. On regrettera seulement que les divers contacts occultes de Kersten ne soient pas plus clairement identifiés, cela rendrait certaines scènes plus compréhensibles.

Kersten, médecin d’Himmler t1, Pacte avec le mal, Perna, Bedouel

Les manigances de la marâtre


Suite et fin de la série consacrée au Juge Bao. Avec ce sixième tome, intitulé "L’impératrice oubliée", se termine la tournée anti corruption du juge dans une Chine médiévale en proie aux fléaux de la prévarication, de l’abus de pouvoir et des détournements. Les corrompus de tous poil seront enfin démasqués et condamnés. Ainsi, Bao fera de nouveau régner justice et harmonie dans l’Empire du Milieu.

Mais tout n’est pas si simple. Les corrompus résistent, ne voulant abandonner ni leurs biens mal acquis, ni leur vie (ce qu’on peut comprendre). Proches de l’empereur, ils intriguent pour se débarrasser de ce juge trop vertueux à leur goût et sont bien prêts d’y parvenir.
Il faudra donc beaucoup de ruse et une prise de risque énorme au Juge Bao pour parvenir à les confondre, d’autant qu’une révélation inattendue lui permet de mettre au jour une vilénie bien plus ancienne et grave, qu’il est aussi de son devoir de réparer.

Comme les cinq qui l’ont précédé, ce sixième opuscule est joliment écrit et très joliment dessiné. Plein de grandeur, d’héroïsme et d’honneur, investi de sa mission au point de risquer sa vie pour elle, Bao est de ces juges incorruptibles, comme le Juge Ti, qui parsèment l’imaginaire chinois, luttant pied à pied contre un fléau que l’actualité remet à l’ordre du jour quand le président Xi Jinping parle de « gagner la guerre féroce contre la corruption…ce poison qui ronge nos os ».

L’impératrice oubliée, Marty, Nie

L'avis d'Anudar

Le paradoxe de Fermi - Jean-Pierre Boudine


"Le paradoxe de Fermi" est la mise à jour d'un roman écrit il y a plus de dix ans par Jean-Pierre Boudine. On y voit la civilisation humaine basculer très vite dans la barbarie. Inquiétant et documenté, ce texte est peut-être néanmoins trop sec et rapide.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 78, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Dans son repaire situé quelque part à l’est de l’arc alpin, Robert Poinsot écrit. Il raconte la crise systémique dont il a été témoin : d’abord le salaire qui n’arrive pas, les gens qui retirent leurs économies, qui s’organisent pour trouver de quoi manger, puis qui doivent fuir la violence des grandes villes et éviter les pilleurs sur les principaux axes routiers. Robert se souvient de sa fuite à Beauvais, de son séjour dans une communauté humaniste des bords de la mer Baltique et des événements qui l’ont ramené plus au sud, dans les Alpes. Quelque part dans le récit de sa difficile survie se trouve peut-être la solution au paradoxe de Fermi, à cette célèbre énigme scientifique : dans un univers aussi vaste que le nôtre, l’espèce humaine ne peut pas être la seule douée d’intelligence ; alors où sont les autres, où sont les traces radio de leur existence? Jamais auparavant l’effondrement de notre civilisation ne fut décrit de façon plus réaliste.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

Un Frankenstein OGM


"Defenders" est le dernier roman d’un auteur injustement trop méconnu en France, Will McIntosh.
C’est aussi la novellisation d’une nouvelle publiée dans Lightspeeed en 2011 (c’est sans doute l’origine des problèmes que rencontre le roman) et il n’est pas impossible que ce texte lui-même doive quelque chose à la nouvelle Defenders de PK Dick dont le thème est proche.

2030, les Luyten, sorte d’étoiles de mer télépathes et agressives, débarquent en masse sur Terre. Ils entament une guerre de conquête qui anéantit les deux tiers de l’Humanité en une grosse année ; difficile de vaincre un ennemi qui sait où vous êtes et ce que vous allez faire. Au bord de l’extinction, l’Alliance humaine tente une manœuvre désespérée : la création d’êtres OGM nommés Defenders, des géants à trois jambes et trois doigts qui sont à la fois des génies tactiques à la limite de la sociopathie, des créatures agressives à qui on a inculqué la haine des Luyten, et des males stériles (des millions de mâles alpha stériles), et surtout des humanoïdes dont le cerveau ad hoc ne peut être lu par les Luyten. Indépendants des humains dont ils ne reçoivent pas d’ordres, ils poursuivront avec une efficacité remarquable et une brutalité qui ne l’est pas moins ce qui est pour eux plus un désir qu’un objectif rationnel : éliminer les Luyten. Quelques mois après la mise en service des Defenders, les Luyten survivants capitulent et acceptent d’être internés dans un camp.

La guerre finie, les Defenders demandent et obtiennent l’Australie pour s’y installer et y vivre entre eux. Ils se camouflent vite derrière un rideau électronique et plus personne ne sait ce qu’ils font dans leur bout du monde. Quinze ans plus tard, ils invitent des ambassadeurs humains sur leur continent et font connaître des exigences qui conduiront à une nouvelle guerre, à front renversé.

En dépit de ses 500 pages, Defenders se lit vite et bien.

L’écriture très simple de McIntosh, la transparence des situations permettent une lecture aisée et vive. Lire "Defenders" n’est jamais déplaisant. C’est même souvent plutôt agréable.

En Mary Shelley moderne, McIntosh confronte la créature à ses créateurs mais le choc ici est bien plus violent que dans le roman gothique. Les Defenders ont été conçus pour être forts, rapides, intelligents, implacables ; ce n’était pas le cas du malheureux assemblage de morceaux de cadavres animé par le Docteur Frankenstein. Le monstre était seul ; les Defenders sont des millions. Le monstre était perdu ; les Defenders sont territoriaux, hiérarchiques, agressifs. A l’angoisse métaphysique du maitre attaqué par l’élève s’ajoute ici l’effroi causé par la disproportion des forces entre eux deux.

Will McIntosh sait d’ailleurs fort bien instiller la tension, et il y a de nombreux moments où le pouls s’accélère tant l’équilibre instable dans lequel sont les personnages (puis l’Humanité entière) peut basculer à tout instant vers le pire. De fait, le pire survient régulièrement ce qui continue à maintenir un niveau élevé de tension. Les Defenders ne plaisantent pas, ne profèrent pas de menaces vaines, n’utilisent pas le second degré, ne sont arrêtés par aucune considération morale. Ils font ce qu’ils estiment tactiquement nécessaire sans état d’âme, réagissent aussi avec une violence extrême et une rapidité inouïe à tout ce qu’ils interprètent comme une agression à leur endroit.

Néanmoins, ce roman souffre d’un défaut majeur : il est presque impossible de le considérer comme crédible.

Trois raisons à cela.

D’abord, bien trop de situations se règlent bien trop facilement. Ceux qui doivent se retrouver se retrouvent, ceux qui doivent survivre survivent, ceux qui doivent contacter ceci ou cela y parviennent. En dépit de pertes réelles qui prouvent qu’ils ne sont pas invulnérables, les héros font très souvent montre d’une capacité à se déplacer et à se retrouver qui frise l’incroyable.

Ensuite, les situations créées par les ennemis des humains sont souvent si inextricables que, lorsque ces derniers les surmontent, McIntosh se sent obligé d’expliquer par la bouche d’un des personnages comment cette réussite miraculeuse n’entre pas en contradiction avec ce que le lecteur savait. Etrange procédé.

Enfin, et c’est le plus grave défaut, les échelles de temps sont absolument invraisemblables. L’avancée du front, les percées scientifiques, les transformations industrielles, etc. tout est bien trop rapide pour être crédible, étant donné l’échelle planétaire et les effectifs énormes considérés. Problème et solution auraient été magiques, ça n’aurait pas posé problème. Magie de la magie. Avec une approche scientifique, ça ne cesse de démanger en fond de crane.

"Defenders" est donc un roman agréable à lire pour peu qu’on ne cherche pas trop fort à en éprouver la plausibilité.

Defenders, Will McIntosh

samedi 24 janvier 2015

Sleeper - Jo Walton


Tor.com offre généreusement aux lecteurs un ou deux textes gratuits chaque semaine. Je ne les lis pas tous, je ne les apprécie pas tous. Mais je signalerai ici ceux que pour lesquels ça a été le cas.

"Sleeper" est une courte (trop) nouvelle SF de Jo Walton. On y voit de manière plutôt amusante comment une biographe tente de lutter contre un système politique dystopique et inégalitaire. On y croit encore un peu, futile espérance, au Power of Words de Mayakovsky.

L'intelligence pour les nuls


"Elle est pas belle le vie ? " est un livre exaltant de Kurt Vonnegut. On y trouve compilés neuf discours prononcés par l’auteur d’Abattoir 5 – entre autres, on est toujours le victime perpétuel de son plus grand succès – lors de cérémonies de remise de diplômes (Ah ! Que n’en avons-nous pas en France !), de réunions annuelles d’associations civiques, ou de remises de Prix.

Ironique, drôle, intelligent, Vonnegut fait passer une pensée humaniste dont il dissimule la profondeur sous des dehors patelins. Histoire, questions contemporaines, politique ou démocratie, Vonnegut saute d’un sujet à l’autre dans une sorte de coq à l’âne qui commence par être déconcertant avant que la logique qui le sous-tend n’en émerge. Et certaines de ses phrases, prononcées il y a plus de vingt ans parfois, résonnent étrangement hic et nunc. C’est très bien fait, lucide et accessible à la fois, finement pensé et joliment mis en mots. Je recommande vivement la lecture de cet ouvrage qui prouve, s’il en était besoin, à quel point les auteurs de SF sont des gens qui en ont dans la caboche.
On lira aussi avec intérêt la postface de Dan Wakefield.

Et surtout ne vous trompez pas ! Ca n’existe pas en DVD et ça ne se passe pas à Marseille.

Elle est pas belle la vie ? Kurt Vonnegut

samedi 17 janvier 2015

Avant le crépuscule


Impossible de parler de "L’épée brisée" de Poul Anderson sans évoquer aussi Le seigneur des Anneaux de vous savez qui. Publiés tous les deux en 54, Le seigneur et L’épée ont eu un peu les destins divergents des Beatles et de Pete Best.

Comme Tolkien, Anderson plonge dans les racines nordiques, celtes, saxonnes de l’Europe, dans ses mythes, ses croyances, ses valeurs, pour en tirer un récit épique qu’il situe dans un monde de fantasy, quoi que ce mot puisse signifier. Mais, ceci posé, les différences sont bien plus nombreuses que les points communs entre les deux œuvres.

Le monde de "L’épée brisée", c’est notre monde, l’Europe du Nord médiévale, alors que la christianisation est en marche et qu’elle relègue aux marges dieux, prêtres, et faëries de l’Ancien monde ; Tolkien situe son histoire « bien avant », si ça peut faire sens, dans un monde délibérément mythique que les elfes finiront par abandonner aux hommes. "L’épée brisée" se passe en Angleterre, en Scandinavie, en Normandie même. Vikings et chrétiens s’y côtoient en chiens de faïence ; les prêtres de Rome exorcisent les faëries pour les faire disparaître. Mais le monde magique est là, encore un peu, superposé au monde réel, inaccessible sauf par magie, juste de l’autre coté d’un clignement de paupière.

"L’épée brisée" s’ouvre sur l’extermination d’une famille par une autre. Sur ce crime fondateur se développe l’histoire d’une guerre à mort entre deux « frères » à la naissance trouble, entre deux peuples magiques, entre deux groupes de puissance. Mais loin de la guerre finalement très propre et noble de Tolkien, Anderson parle de jalousie, de violence, d’amour incestueux, de mort et de malédiction. A lire les deux romans on croit revivre le passage du western au western spaghetti.

Le monde d’Anderson est dur, âpre, bien plus humain hélas que celui de Tolkien. Les tortures sont visibles, les morts graphiques, les sorcières donnent le sein à des rats. Pas d’elfes éthérés ou de hobbits sympathiques chez Anderson. Les elfes sont des hédonistes roublards – et ne parlons pas de leurs femmes ; les héros sont humains, trop humains, pleins de folie, de rage, de désir. Les ennemis aussi, trolls principalement, sont d’abord des guerriers barbares violant, mangeant, buvant, déprimant aussi quand la guerre tourne mal, comme la Wehrmacht à Stalingrad. Dieux et géants interfèrent, de loin mais sans cesse, comme il est de tradition dans les mythes, qu’ils soient nordiques ou grecs.

C’est d’ailleurs à cela que fait penser "L’épée brisée". Plus qu’un roman de fantasy, c’est une saga nordique ou un récit mythologique grec qui est raconté, dans un style chroniqué approprié au genre. La manipulation des hommes et de la faërie par les dieux, l’intervention de créatures monstrueuses, les voyages sur des mers inconnues, les catastrophes familiales, les tabous piétinés, tout dans le livre nous conduit quelque part entre l’Odyssée, Phèdre, et Œdipe. Les mythes se répondent. Bolverk, le géant forgeron qui a créé l’épée et la réparera pour Skafloc le viking, est bossu, difforme, si courbé que ses mains touchent le sol, aussi contrefait que l’est Héphaïstos, mais c’est Odin le vagabond qui conduit la Chasse sauvage. Et comment ne pas voir en Skafloc et Freda la version andersonienne du couple Siegmund/Sieglinde ? Ou dans la lutte à distance entre Odin et Loki un premier mouvement vers l’inévitable Ragnarök ? D’autant qu’un enfant est né, qui conduira sans doute l’histoire à son achèvement. Plus tard. Après la fin du livre.

Parlons aussi de l’épée elle-même. Brisée certes, reforgée aussi, mais en aucun cas l’épée d’Isildur. Celle d’Anderson, noire et couverte de runes n’a pu qu’inspirer Moorcock - qui préface – pour la création de Stormbringer. Comme cette dernière, l’épée de Skafloc apporte puissance et malheur à la fois, possède son porteur et se montre aussi dangereuse pour lui que pour ses ennemis. Stormbringer initie dans la destruction un nouveau cycle historique, l'épée d’Anderson l’annonce. Ces lames n’ont vraiment rien en commun avec celle que finira par brandir Aragorn.

Anderson, en Homère contemporain, forge un mythe finalement bien plus « crédible » que celui de Tolkien. Les passions qu’il y place sont humaines. Les dieux y sont, loin de l’incompréhensible Sauron, tortueux, vicieux et roublards, rappelant ces « nations étrangères » qu’étaient les dieux grecs pour Paul Veyne. Il montre que le crépuscule arrive, que rien ne l’empêchera, mais que les convulsions d’un monde qui ne veut pas mourir seront longues et pénibles.
Il le fait dans une langue archaïque très riche - à laquelle la traduction de JD Brèque rend toute justice – qui emporte le lecteur dans un monde de fracas, d’héroïsme, de fureur, de beauté et de merveilles aussi, dont on regrette qu’il n’ait pas été, au point qu’on se surprend à espérer qu’il soit peut-être pourtant là, juste de l’autre côté d’un clignement de paupière.

L’épée brisée, Poul Anderson

Ce roman participe au challenge Winter Mythic Fiction du RSF Blog

mercredi 14 janvier 2015

Good Bye Brejnev


Camarade, tu as acheté, en dollars et dans un magasin réservé, le roman d’anticipation rétro-futuriste uchronique et possiblement révisionniste "Sovok", et tu te demandes si tu as bien fait. Cet ouvrage n’est-il pas révisionniste ? Cédric Ferrand, son auteur, doit-il être qualifié de Héros de l'Union soviétique ou n’est-il qu’une hyène lubrique contre-révolutionnaire ?
Ne t’inquiète plus, camarade. Le camarade Gromovar, commissaire spécial envoyé par le Comité d’Etat pour les Publications  est venu pour de te dire ce qui doit advenir de cet ouvrage et de ses lecteurs.


Sovok est un terme d’argot qui désigne les individus et les idées qui sont profondément imprégnés de réminiscences nostalgiques de l’Ex-Urss.

"Sovok", ici, c’est l’histoire de Méhoudar, un « cul noir » issu de l’improbable Oblast autonome juif de Birobidjan et récemment « monté » à la capitale. Précisément, c’est cinq jours de la vie de Méhoudar, à partir de son embauche par la société d’ambulances d’urgence aéroportées Blijni, dirigée par le roublard Saoul. Cinq jours qui l’amèneront dans toutes les strates d’une société moscovite en déshérence, laminée par l’agonie sans fin d’un système que des bouts de ficelle font tenir dans une ambiance fin de règne de pénurie généralisée, entre reste d'étatisme et libéralisme incontrôlé. Et si la Russie va mal, la Blijni, sous la pression des ambulances européennes ultra-modernes de la Last Chance, ne se porte guère mieux. On parle de faillite, de fermeture, de rachat.

A l’instar de Nicholas Cage dans le brillant A tombeau ouvert de Martin Scorcese, Méhoudar sillonne la ville, secourant, assistant, voyant ce que seuls ses semblables voient. Embarqué dans une Jigouli volante à la limite de l’épave, en compagnie de l’obèse Vinkenti, qui pilote, et de la peu amène Manya, dont le seul diplôme médical est vétérinaire, le jeune homme passe de souffrance en souffrance, apportant le peu de soulagement dont la Blijni, structurellement sous-équipée, est capable. L’appareil politique est resté fidèle à des siècles de tradition autoritaire, la population à des décennies au moins de corruption et de débrouille. Méhoudar, naïf qui apprend vite, devra se débattre dans un marigot social guère ragoutant.

Infatigable guide touristique, Cédric Ferrand invite le lecteur à le suivre à travers une succession de vignettes, d’interventions, qui présentent des facettes variées de la réalité moscovite. De la paperasse omniprésente aux pots de vins pour réserver des places à l’hôpital, du coiffeur gratuit à la crise d’épilepsie mortelle dont le caractère accidentel évident n’évitera pas au veuf éploré un séjour dans les locaux de la milice, de l’incendie bien étrangement éteint à la distillerie clandestine en appartement, rien ne sera épargné au bizut Méhoudar. Pas même les problèmes personnels graves de ses collègues, ni des troubles politiques qui ne le sont pas moins. Mais d’éventuels troubles politiques, il vaut mieux ne pas parler. Qui garantit qu’ils sont autre chose que des rumeurs malveillantes colportées par l’étranger ?

Il y a un fil rouge dans "Sovok", et pourtant chaque intervention est une histoire en soi. Aucune trop longue, aucune bâclée. On lit donc dans la sérénité, récit par récit, sachant qu’à la fin de chaque vignette on peut choisir d'interrompre la lecture ou de s’en envoyer une de plus dans le gosier. C’est à la carte. Le client est roi.

Le tout est drôle, dépaysant, bien vu, raconté sur un ton pince sans rire qui fait ressortir l’ironie des situations bien plus que ne le feraient de gras éclats de rire. Fin aussi, souvent. On notera notamment une description brève mais fort juste des modalités d’un entretien d’embauche et le traitement très délicat d’une scène de fin de vie. C’est donc un moment futé et agréable, une lecture fort distrayante qui, en dépit de l’illustration de couverture et de l’arme qu’embarque la Jigouli, ne doit rien aux Trauma Team du jdr Cyberpunk 2020. On lui reprochera seulement une fin qui déconnecte l'histoire de l'Histoire.

Voilà, camarade. Inutile de lire "Sovok", je t’ai dit tout ce que tu pouvais savoir. Ton temps sera mieux utilisé à réfléchir à la consolidation du « socialisme réel ».

Sovok, Cédric Ferrand

mardi 13 janvier 2015

Le Guide de l'Uchronie - Karine Gobled et Bertrand Campeis


Pub copinage comme dirait Nebal.

Sortie récente du très complet "Guide de l'Uchronie" écrit par Karine Gobled, membre éminente du jury du Prix Planète-SF des Blogueurs, et son compère Bertrand Campeis, encyclopédie vivante de l'uchronie, tous deux membres par ailleurs du jury du Prix ActuSF de l'Uchronie.

Abordant le genre dans tous les médias possibles, le Guide offre aussi de nombreuses interviews dont celles de Richard Nolane, Jo Walton ou du dieu vivant Robert Silverberg, entre autres. Le tout forme un bel objet de référence.

Je ne dirai pas plus pour d'évidentes raisons éthiques.

Le Guide de l'Uchronie, Karine Gobled et Bertrand Campeis

lundi 12 janvier 2015

Dernières nouvelles d'Œsthrénie - Anne-Sylvie Salzman


"Dernières nouvelles d'Œsthrénie", d'Anne-Sylvie Salzman nous invite à découvrir l'Œsthrénie, un pays imaginaire bien plus étrange et inquiétant que la Bordurie. Les 300 et quelques pages du recueil nous donnent l'occasion de découvrir en profondeur ce pays et d'assister aux convulsions de son histoire. Dépaysant.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 78, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Ben, non, toujours pas de résumé chez Dystopia. L'Œsthrénie, histoire, géographie, société. C'est déjà pas mal.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


Chants du cauchemar et de la nuit - Thomas Ligotti


"Chants du cauchemar et de la nuit" est le premier recueil de Thomas Ligotti jamais publié en France. Rien que ça vaut le déplacement. Noir, pessimiste, nihiliste, Ligotti, une célébrité dans les pays anglo-saxons, était injustement méconnu dans notre pays. On ne pourra plus le dire.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 78, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Message de service : En l'absence de résume, cette conclusion de Charybde 2, même si mon enthousiasme est moins vif que le sien :
« Onze nouvelles pour un choc d’une rare intensité, ouvrant abîmes et engendrant vertiges à répétition, maniant une langue redoutable, sachant murer certaines perspectives pour dissimuler les pièges qui se trouvent là, juste sous vos pieds : un grand recueil, sous son petit format et ses 230 pages, orné d’une superbe couverture intégrale (selon l’habitude Dystopia Workshop) de Stéphane Perger, à découvrir absolument. »


Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


mardi 6 janvier 2015

The Best We Can - Carrie Vaughn


Tor.com offre généreusement aux lecteurs un ou deux textes gratuits chaque semaine. Je ne les lis pas tous, je ne les apprécie pas tous. Mais je signalerai ici ceux que pour lesquels ça a été le cas.

Si vous voulez désespérer, vous arracher les cheveux, et pleurer de rage à cause d'une histoire, hélas si crédible, de découverte d'un artefact extraterrestre, "The Best We Can", de Carrie Vaughn, est fait pour vous.

On y voit, avec un effroi qui ne cesse de grandir, comment la plus grande découverte de tous les temps, une fois passée à la moulinette budgétaire et administrative, se retrouva encalminée.

samedi 3 janvier 2015

Farewell Philippe Delaby


Fin 2014, plus de deux ans après la sortie du tome 3, un peu mou du genou, arrive enfin le quatrième et dernier volume du second cycle de la série Complaintes des landes perdues (21 ans après la sortie du premier tome du premier cycle et 10 après celle du premier tome du second cycle). Je sais, c’est dur ; il faut suivre.

Arrive donc la conclusion de ce cycle des Chevaliers du Pardon, et c'est bien agréable, même si elle me paraît expédiée un peu vite. Les secrets sont levés, on comprend qui se cache sous le casque du Guinéa Lord, on rencontre enfin la mystérieuse Dame à l’Hermine, on voit Seamus devenir un vrai Chevalier du Pardon et Sill Valt affronter son plus terrible adversaire. On a même des nouvelles du Cryptos, démon maléfique et tentateur dont le pouvoir de divination est une arme à double tranchant pour les Chevaliers, Sill Valt en particulier. Quand a Sanctus, elle résiste encore et toujours brillamment à l’adversité.

Même si le traitement de l’histoire est, je le répète, un peu rapide, le scénario est agréable à suivre.
Le monde y est pour beaucoup. Celui décrit par Dufaux est merveilleux au sens premier, presque étymologique, du terme. Magie ancienne, acier luisant, charmes subtils, fées et sorcières, sang et foudre, tout cela et bien d’autres choses se trouvent dans les pages magnifiques des albums de ce cycle.
Car il importe de dire que l’histoire de Dufaux est sublimée par le dessin de Delaby (servi par une colorisation impeccable de Sébastien Gérard), si beau qu’il coupe le souffle. Le duo de Muréna sévit ici aussi, une histoire de qualité étant soutenue par une mise en image comme on en voit peu.

Hélas, les amateurs de BD le savent, Philippe Delaby a raccroché les pinceaux le 28 janvier 2014. L’album a été terminé (21 dernières planches) par Jérémy dont le dessin se rapproche de celui de Delaby même s’il ne l’égale pas ; si peu de dessinateurs l’égalaient, sans parler de le surpasser. C’est une perte énorme pour le monde de la BD.

Un bien beau cycle dont Dargaud ressort les trois premiers tomes parallèlement à la sortie du quatrième ; les nouveaux venus peuvent donc se procurer le tout d’un seul coup. Il faudrait le faire ; dommage de se priver de ce bel objet de bande dessinée.

Complainte des landes perdues, t4, Sill Valt, Dufaux, Delaby, Jeremy