mardi 7 avril 2015

Invisible Planets - Hannu Rajaniemi - Work in progress


Tachyon Publications sort bientôt un beau recueil de nouvelles d’Hannu Rajaniemi, intitulé "Collected Fiction", et limité à 2000 exemplaires. On y trouve tout ce qu’il a publié plus quelques inédits. La Somme d'un auteur en devenir. Vous avez encore le temps de commander le vôtre.

Pour ceux qui ne le connaitraient pas, Hannu Rajaniemi est ce jeune auteur de Hard SF finlandais qui a écrit l’une des trilogie les plus innovantes de la décennie, celle de Jean le Flambeur, à savoir Le Voleur quantique et ses deux suites hélas non traduites. On peut aussi lire en français l’excellente nouvelle La voix de son maitre – présente bien sûr dans le recueil ce qui confirme qu’une partie importante des textes présentés sont de facture ancienne - et donne une image représentative de l’univers de l’auteur.

Rajaniemi, dans une SF à la fois extrême et plausible à long terme, entraine le lecteur plus loin qu’aucun autre auteur du moment. Dans l’univers de Rajaniemi, à quelques exception près, vie biologique, vie informatique, et vie nanotechnologique sont liées dans un écosystème fractal où tout communique, où donc ni borne ni limite n’est imaginable. Dans les cycles d’horloge que décrit Rajaniemi pour son lecteur, la nature exacte de la conscience qui parle ou agit n’a pas d’importance, la nature du topos dans lequel elle se déploie non plus. Humain naturels, humains modifiés, consciences humaines numérisées et patchées, IA natives ou construites mais toujours en cours d’évolution, se croisent, se parlent, s’entraident ou se combattent, à mort parfois, dans des lieux qui peuvent être indifféremment réels, réels augmentés, virtuels connectés voire bac à sable.

C’était le point de sa Trilogie Quantique, c’est le cas ici dans la plupart des nouvelles.

L’informatique, dans sa version omniprésente et décentralisée distribuée, réenchante le monde (lequel ?) en le soumettant à la volonté des consciences qu’elle supporte et qui créent les mondes qui leur sied, telles une infinité de démiurges locaux.
Si le monde de Rajaniemi est réenchanté, c’est d’abord car chacun peut y apparaître tel qu’il le souhaite – qu’il modifie son apparence physique ou la perception qu’en ont les autres - c’est aussi car presque tout objet matériel y est doté d’au moins une forme primitive de conscience – des IA dans d'innombrables objets connectés pour le dire vite - c’est enfin car virtualité et métamorphisme permettent au Finlandais Rajaniemi de faire revivre les trolls et esprits légendaires de sa propre tradition culturelle, sans oublier de satisfaire sa mémoire de joueur de jeu de rôle.
Le monstre ou la forêt magique reprennent existence tangible et pouvoir effectif dans le monde infiniment malléable de Rajaniemi. Si le réel est du code, changer le code c’est changer le réel. C’est ce saut quantique que Rajaniemi fait mieux que ses prédécesseurs, Stross compris. La Singularité est loin, très loin derrière. Elle est déjà de l’histoire ancienne et acquise dans l’univers de Rajaniemi.

Ceci posé pour le lecteur, quelle est la qualité des nouvelles présentées ici ? Il y a dans "Collected Fiction" des textes déjà publiées entre 2004 et aujourd’hui, d’autres inédits, de la fantasy pure (s’épargnant donc l’explication virtualiste SF), et un ou deux textes autres.

Deux ex homine ouvre le bal avec un récit post humain consécutif à la survenue d’une « peste » qui a conduit l’humanité à devoir se protéger de ses enfants perdus dans la folie de la divinité informatique.

The Server and the Dragon est une fort belle histoire de vaisseau routeur stellaire sentient souffrant de solitude et se créant un univers à aimer avant d’être conquis par un séduisant virus cosmique. On y retrouve une idée de spam intergalactique à la Existence.

Tyche and the Ants est un conte de fées lunaire nanotechnologique à la Alice au Pays des Merveilles, avec trolls, magiciens, and so on…

The Haunting of Apollo A7LB montre à une vieille femme que les objets peuvent contenir bien plus que la mémoire inerte de ceux qui les ont portés.

His Master’s Voice est un délirant conte de DRM sur le vivant, où on voit de biens fidèles animaux augmentés voler à la rescousse de leur maitre.

Elegy for a Young Elk est une belle histoire post « peste » de transhumains, de villes vivantes, de consciences uploadées et de refuzniks qui restent ici-bas.

Dans The Jugaad Cathedral, on voit comment une construction pharaonique dans un équivalent futur proche de Minecraft est utilisé pour rendre le pouvoir du calcul à des humains qui en étaient privés depuis l’Assangelypse. On y voit aussi des mécanismes de sympathies sociales qui évoquent le Whuffie de Cory Doctorow par exemple.

Fisher of Men est une histoire de fantasy pure (mais moderne) dans laquelle une sorte de sirène tente de conquérir le cœur et la vie d’un solitaire.

Invisible Planets (dédié à Italo Calvino) décrit certaines des planètes étranges visitées par un vaisseau d’exploration sentient. Elle rappelle fortement dans sa structure The Bookmaking Habits of Select Species de Ken Liu.

Ghost Dogs, chien fantômes, ouais, j’ai pas tout compris là.

The Viper Blanket est un conte cruel de dark fantasy dans lequel un homme doit faire face aux traditions atroces de sa famille.

Paris, In Love, dans laquelle Paris tombe amoureuse d’un Finlandais en visite. On pardonnera à Rajaniemi les effets secondaires du Syndrome de Stendhal qui semble l’avoir saisi. Ah, et il y a les filles du Crazy Horse. Tout s’explique.

Topsight ouvre le lecteur, à l’occasion d’un décès, à la visualisation des Big data, lui montrant à quel point tout est connecté dans un monde mondialisé.

The Oldest Game est du fantastique/fantasy avec Dieu de l’orge et vie qu’on achète en battant les élémentaires à leur propre jeu.

Shibuya no Love développe virtuellement une histoire d’amour possible en quelques secondes ce qui permet aux amoureux potentiels de savoir s’il est utile ou pas de s’y engager. Dans cette histoire comme dans Topsight, Rajaniemi creuse l’idée de présence algorithmique sur les réseaux sociaux, l’algorithme y faisant à ma place (même après ma mort) ce que j’y aurais fait, assurant ainsi une présence virtuelle constante dans le seul monde qui comptera.

Satan’s Typist, micro nouvelle à chute. Que dire de plus ?

Skywalker of Earth est une amusante histoire dans laquelle Rajaniemi brouille les pistes entre SF à l’ancienne, de Verne à l'Âge d’or, Hard-SF quantique, Men in Black et Histoire secrète. Une féerie imaginative qui est aussi le plus long texte du recueil.

Puis Snow White is Dead et Unused Tomorrows, plus expérimentaux et créés dans des contextes particuliers.

Finalement, l’ensemble des textes prouvent le talent imaginatif de Rajaniemi. En revanche, ils sont pour beaucoup trop courts pour avoir le temps d’offrir de vrais personnages attachants et souffrent souvent d’une fin abrupte qui donne l’impression d’avoir été imposée par un maximum de caractères.

Se détachent car parlant autant à l’âme qu’au cerveau :

The Server and the Dragon
His Master’s Voice
Elegy for a Young Elk
The Jugaad Cathedral
The Viper Blanket
The Oldest Game
Skywalker of Earth


Le reste oscille d'« intelligent mais un peu sec, à développer » à « nécessite un travail de réécriture ».

Collected fiction, Hannu Rajaniemi

Aucun commentaire: