mercredi 29 avril 2015

Hit the road Jack !

USA, 1916. Alors que la guerre fait rage en Europe, les USA vivent une période trompeuse de tranquillité. Jack Garron, un jeune garçon sans histoire rêve d’en avoir une. Il part donc nuitamment à la recherche de son père naturel, ce violoniste dont il a découvert il y a peu l’existence. A la veille de la rentrée des classes, et à l’insu de sa mère adoptive. Alors qu’au même instant un autre garçon croise un mal très ancien et subit une horreur sans nom. Aucun lien entre les deux. Voire...

A la poursuite d’un père idéalisé, de Jamestown à Chicago et retour, Jack va découvrir le monde des routards, des hobos comme on disait. Loin de son confort domestique, il rencontrera la violence des hommes et la dureté d’une société très libérale. Il vivra la peur, mais aussi la solidarité, l’amitié, l’amour. Il vibrera d’espoir, mais connaitra la tristesse et la douleur de la trahison. Une vie de hobos. Une vie d’adolescent que la route fait passer à l’âge adulte au fil d’un apprentissage parfois douloureux.
Quand si ajoute l’horreur, sous la forme d’un terrifiant croquemitaine, la barque devient trop chargée pour le malheureux Jack qui ne s’en sortira pas sans y laisser de grosses plumes.
La très belle couverture résume bien le point. C'est de la ville des hommes et de l'horreur qui se cache derrière en dépit de la modernité qu'il est question ici.

Un album qui commence par un nommé Jack Garron regardant Elvis à la télé, ça sent bon. Je ne veux pas croire que ce soit une coïncidence.
Un album dans lequel la question de la nourriture est centrale et qui fait traverser à son lecteur ces Union Stock Yards qui ont inauguré l’ère du gavage des humains à la viande, avant de l’emmener sur une poutre qui n’est pas sans rappeler celle du Déjeuner au sommet d’un gratte-ciel, ça prouve que Snyder est futé et roublard.

Et cette intelligence narrative, Snyder en fait bon usage. L’histoire est riche, variée, inquiétante, peut-être seulement un peu courte mais c'est hélas dû au médium. Elle soumet le jeune Jack, au fil de ses expériences, à tous les sentiments que peut connaître un adolescent en maturation accélérée, des meilleurs aux pires. Elle crée un couple traqueur/proie dont le mensonge est le cœur. Elle fait monter la tension et accroche les lecteurs aux personnages principaux. Elle les fait espérer pour eux puis désespérer d’une issue positive.

C’est donc une très bonne histoire que Snyder et son coscénariste Scott Tuft livrent. Et le graphisme est à la hauteur. Plus que ça même. Dessins magnifiques, colorisation parfaite, intelligence de la construction graphique, des cadrages, des zooms, de la découpe narrative, de la place des cases sur les planches ou des planches dans les pages, c’est un très bel objet visuel que ce Severed, et c’est aussi un album où l’image soutient activement le récit dans une symbiose réussie.

"Severed" est une BD d’horreur de Snyder, Tuft et Futaki. C’est surtout un très bel album à lire si on aime le neuvième art.

Severed, destins mutilés, Snyder, Tuft, Futaki

mardi 28 avril 2015

Retour de chronique : Les chants de Felya - Laurent Genefort

Retour de chronique publiée dans Bifrost 74
"Les chants de Felya", trilogie de SF de Laurent Genefort que Critic réédite aujourd’hui en Intégrale, est un planet-opera intégral, situé dans cet univers des portes des Vangks qui est celui de nombreux romans de l’auteur. Les races spatiopérégrines s’y déplacent d’un système planétaire à un autre par le biais de portes spatiales gigantesques construites par les Vangks, peuple disparu bien avant qu’on ne découvre leur réseau, toujours fonctionnel, de portes.

La planète Felya doit son nom aux serpents fels, omniprésents sur sa surface. Colonisée pour ses ressources minières, elle abrite, dans une inégalité extrême, des tribus primitives hostiles à la technologie et des colons travaillant pour les « multimondiales ». Impérialistes, brutales, ces firmes n’hésitent pas à déporter des populations entières pour exploiter leurs territoires. Les exterminations de tribus ne sont pas inconnues, même si des traités tentent de limiter les atteintes à la vie des primitifs. Mais ces traités ne disent rien de leur liberté, et les déportés deviennent, au mieux les ouvriers exploités de leurs bourreaux, au pire des prostituées ou des supplétifs indigènes.

Exilé de sa tribu pour en avoir violé la coutume, le jeune Lorin entreprend un long voyage, ponctué de dangers et d’épreuves, qui le conduira à rencontrer une femme, Soheil, issue d’une tribu adverse. Ces deux-là s’aimeront, et auront une fille qui finira par changer la planète Felya.

Tu veux savoir, lecteur, si tu dois lire "Les chants de Felya". J’ai envie de te dire que si tu apprécies les planet-opera de Pierre Bordage, ces chants sont faits pour toi, ils en ont les qualités et les défauts.
Revue :

Dans une dénonciation explicite des brutalités coloniales et des méfaits environnementaux et sociaux des firmes délocalisées, Genefort livre un roman rythmé, nerveux, qui se lit d’une traite. L’action y progresse par succession d’épreuves que doivent surmonter les protagonistes du roman, les amenant à visiter une planète qu’ils connaissaient peu et entrainant le lecteur à leur suite. L’imagination de l’auteur est foisonnante, elle invite à plonger dans un écosystème riche et inédit, et à rencontrer des organisations sociales, souvent symbiotiques, fondamentalement étrangères et toujours adaptées – mention pour la tribu qui vit dans des méduses. On ne sait plus où porter son regard tant Felya est décrite dans sa singularité.

Dépaysement, action nerveuse et dénouement favorable, que demander de plus ?

Mais le roman a aussi les défauts de son volontarisme. La vision du monde, en deux blocs adverses et inconciliables, y est très manichéenne - même si à l’intérieur des blocs les choses sont un peu plus complexes, les sentiments y sont décrits de manière si idéale qu’elle semble parfois puérile, une sorte de féminisme naïf imprègne le texte. Les traits sont forcés, les personnages ne surprennent jamais tant ils collent à leur rôle ; en voulant dire le bien, le texte verse dans un didactisme de situation qu’on pourra trouver trop simple.

Vous savez tout. A vous de décider.

Les chants de Felya, Laurent Genefort

lundi 27 avril 2015

Le secret - Nailbiter 2 : revue de comics

Une bande de jeunes, un amoureux transi qui va se réchauffer, une soirée débile à faire des canulars téléphoniques. On compose un numéro au hasard, on dit « Je connais ton secret », puis on donne à la victime de la blague un rendez-vous nocturne auquel on ne pense pas vraiment se rendre.
Mais quand on tombe sur quelqu’un qui a un vrai secret, le jeu peut très mal tourner. Et certains le payer de leur vie.

"Le secret" est une histoire complète d’horreur de Richardson et Alexander. Reprenant tous les codes du cinéma d’horreur teen avec psychopathe et jeunes coqs sur ergots, Richardson livre un récit qui, à défaut d’être original, est efficace et conforme au canon, jusqu’à l’inévitable rebondissement final, celui dont on disait, au temps des VHS, qu’il annonçait une suite.
Les dessins sombres créent une atmosphère inquiétante adaptée au récit et à la construction de la tension.

Une lecture agréable, si pas indispensable, pour amateur du genre.

Le secret, Richardson, Alexander

Nailbiter tome 2, "Bloody Hands". Voir le 1 pour le contexte.

Un changement de point de vue, de nouveaux personnages dont le célèbre Brian Michaël Bendis, et une dynamisation de l’enquête, donnent à cette série le second souffle dont on craignait qu’elle manque. Ca reste très centré sur l’action et le suspense, mais le mystère construit est épais et l'avancée des investigations régulière faute d’être rapide, ce qui est positif.
Des fragments d’explication commencent à apparaître, la ville se révèle peu à peu au lecteur, les tueurs en série et autres fous décrits sont souvent truculents, et, même si ce n’est pas de la littérature d’idées, le tout se lit avec plaisir.
Histoire de grogner un peu quand même, on s’inquiétera juste du développement d’un éventuel syndrome Lost au cas où l’auteur rendrait les ramifications du mystère trop foisonnantes pour le bien du récit. Qui vivra verra.

Nailbiter t2, Bloody Hands, Williamson, Henderson

Le livre du long soleil - Gene Wolfe


"Le livre du long soleil", œuvre majeure de Gene Wolfe, sort en Intégrale chez Mnémos. C'est dense, riche, énorme, mais ardu. Si tu te sens le courage, lecteur...

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 79, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Dans ce cycle à la fois subtil et truculent, Gene Wolfe nous emporte avec sa maestria coutumière sur le Méande, un monde à l’horizon concave et au soleil identique, semble-t-il, à une immense ligne lumineuse qui traverse les cieux. Voici un univers tout à la fois empreint de fantasy et abritant d’étranges reliques mécaniques, où les habitants ont oublié l’usage de la technologie et n’ont plus que les prières et les sacrifices comme seuls espoirs. Mais un jeune prêtre, attachant et naïf, est peut-être l’élu qui pourrait sauver les siens… Il entreprend alors un voyage sans fin, inconscient des immenses périls, des remises en question et des rencontres renversantes qui l’attendent.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

Organisateur de concours, c'est un métier


Se souvient-on que 3 exemplaires de l’Accelerando de Charles Stross étaient à gagner ici ?

Et bien, c'est fait, concours clos. Les réponses ont afflué. Le tirage au sort a été effectué avec le résultat ci-dessous, qui fait référence à la feuille de calcul qui stockait les propositions des candidats.


Les vainqueurs sont donc (compte tenu de la ligne 1 qui sert de titre) les candidats numéro 6, 12, et 22. Un mail vient de leur être envoyé (ce qui signifie que si vous n'avez pas reçu de mail, vous n'avez pas gagné).
Hélas je ne peux vous donner leur nom car mon formulaire ne comportait pas de case pseudo. Un oubli regrettable. Je me couvre la tête de cendres et j'éditerai ce post dès que j'aurai leur nom. Cerise sur le gâteau : le seul que je crois avoir identifié me semble être en zone non éligible. Time will tell. Stay tuned !
Edit 1 : Le premier gagnant se prénomme Frédéric et il vit à Lyon. Bravo à lui !
Edit 2 : Le second gagnant identifié s'appelle Philippe, de Meudon. Bravo !

And remember, comme le chantait Doris Day, Que sera sera !


dimanche 26 avril 2015

Les dormeurs doivent se réveiller

"Trees" est une nouvelle série de comics de Warren Ellis.

Il y a dix ans, d’énormes artefacts aliens ont atterri sur Terre. Semblables à des piliers d’une hauteur vertigineuse, sans ouverture, silencieux, immobiles, ils ont été surnommés les Arbres (Trees) car c’est ce à quoi ils ressemblent le plus.

Certains des Arbres se sont plantés dans la cambrousse (Spitzberg ou frontière somalienne), d’autres ont écrasé des quartiers entiers de grandes villes (New-York ou Rio), voire de plus petites comme Cefalu en Sicile. La Chine a entouré son Arbre d’un mur gardé, et laisse prospérer dans la ville qu’il enserre une liberté culturelle et sexuelle aussi totale qu’expérimentale.

Partout, la présence des Arbres a modifié l’écoulement des eaux et la circulation des vents, ou éloigné les animaux sauvages. Les flux de capitaux s’écartent aussi des zones touchées, avec de graves conséquences sur les économies locales. A part ça, rien. Après leur atterrissage, les Arbres n’ont plus rien fait, n’ont jamais validé la présence de l’humanité. De temps en temps, dégazage à l’aveugle, ils dégorgent une sorte de sève toxique qui détruit et tue alentour. Pourquoi pas ? Les fourmis meurent bien quand nous vidons une bouteille d'eau. On pourrait être avant Stalker.

Sous l’ombre des Arbres, les sociétés se sont délitées, certains gouvernements ont perdu beaucoup de leur pouvoir. Les villes touchées directement ont sombré dans des états d’anarchie où gangs et police militarisée s’affrontent pour contrôler des territoires gangrénés par une corruption rampante et une misère endémique. Mais du côté des Arbres, rien. Toujours, désespérément, rien.

Dix ans après le contact, le lecteur suit les parcours très différents de Vince, qui veut devenir le nouveau maire d’une New-York post-apocalyptique, de Chenglei, plouc chinois aux velléités d'artiste qui cherche qui il est au cœur de la « zone culturelle libre » chinoise, d’Eligia, prête à tout pour s’en sortir dans une Sicile passée sous la coupe d’une organisation néo-fasciste, de Malek, le journaliste français en contact avec un président somalien prêt à la guerre. Tous luttent à leur manière pour s’adapter à un monde qui a définitivement changé. Car même si les Arbres ne font rien, leur simple existence transforme humains et sociétés .

Et enfin il y a Marsh, un scientifique de la base du Spitzberg dont la détermination obstinée lui permet de détecter ce qui sera peut-être le premier mouvement des Arbres, un mouvement potentiellement dévastateur.

Entre Le jour des triffides et Les Chronolithes, Ellis propose une histoire prenante appuyée sur des personnages forts. Un mystère qui intrigue, un effondrement lent, une violence jamais occultée, une suite à venir. Que demander de plus ?

Trees t1, In Shadow, Ellis, Howard

Retour de chronique : La révolte d'Albi - Claude Mamier

Retour de chronique publiée dans Bifrost 74
2056. Les grandes entreprises françaises du BTP gagnent le juteux marché de la reconstruction d’Alexandrie, partiellement détruite lors de l’effondrement du mur d’Aboukir, digue gigantesque élevée au XIXème siècle et qui n’aura pas résisté à l’élévation du niveau des mers. Cerise sur le gâteau, on reconstruira même la phare d’Alexandrie comme symbole de la renaissance de la ville meurtrie.
En contrepartie, la France accueille quelques centaines de milliers de réfugiés égyptiens sur son sol. Accueil très temporaire car il est acquis que, sitôt la reconstruction terminée, d’ici trois à cinq ans, les réfugiés devront rentrer chez eux. Le voudront-ils ? Les y forcera-t-on ?

Quatre personnages tentent de faire entrer le lecteur dans cette histoire. En vain, car d’histoire, au sens de progression narrative un tant soit peu intéressante, il n’y en a pas.

L’auteur décrit les destins de Renaud, anarchiste forcené en paroles mais velléitaire en actes, qui anime la radio libre d’Albi, Ahmed, conteur égyptien réfugié à Albi et révolté par les injustices faites à ses compatriotes, Robinson, fils de Renaud et ingénieur expatrié sur le chantier du Phare, et enfin Fathi, berbère parti chercher sa voie dans la grande ville puis retourné dans son village pour y poursuivre le rêve, brisé à Alexandrie, d’une Commune réalisée. Pourquoi pas ?

Mais ce qui pêche, c’est le récit. Ahmed part pour la France, il arrive à Albi où il rencontre Renaud qui va faire de lui un participant régulier de ses émissions. Puis il participe à un mouvement de protestation contre le retour forcé des réfugiés, trahis par un gouvernement français en mal de contrôle. Robinson reconstruit le phare sans grand enthousiasme puis rentre en France, où il assiste à la conclusion du mouvement. Fathi part pour Alexandrie, y intègre une Commune lovée dans les ruines de la ville, puis, après la destruction de celle-ci par la police égyptienne, rentre dans son oasis pour en organiser une autre, qui finit par connaitre le même destin. C’est peu car tout ceci est rapide, survolé, dépourvu d’affect émouvant ou de progression dramatique véritable. Trois ans entre le début et la fin du roman, sans rien entre les deux. Les évènements se succèdent sans qu’on y voit tension ni construction et servent surtout de prétexte à placer, comme pour s’en pourlécher, des marqueurs de l’anarchisme ou de la gauche progressiste. Le lecteur aura donc l’occasion de voir une France où la révolte de 2029 a imposé le revenu universel, des flics génériques bêtes et brutaux et des militaires génériques qui ne le sont pas moins, un gouvernement français, menteur comme de juste, utilisant à bien mauvais escient une découverte scientifique dans le bût de surveiller les individus, une population indifférente, des immeubles nommés Ravachol ou Bakounine au sein d’une Commune autogérée dans laquelle chacun donne selon ses moyens et reçoit selon ses besoins, l’éducation des enfants décrite comme « fascisme, dictature du parti unique ». Et j’en passe.

Finalement le roman pose une seule question intéressante. Une communauté anarchiste peut-elle échapper à la loi d’airain de l’oligarchie ? La réponse de Mamier n’est pas optimiste.

A éviter. Mieux vaut lire un tract.

La révolte d'Albi, Claude Mamier

samedi 25 avril 2015

Interview : Jean-Laurent Del Socorro à la conquête de Marseille

JL Del Socorro et Jérome Vincent, son éditeur

Nous avons pu rencontrer récemment à Marseille ce Jean-Laurent Del Socorro qui y a vécu trois ans et lui a offert un bon roman de low-fantasy historique, Royaume de vent et de colères.

Conférence de presse commencée à la marseillaise, c’est à dire avec trente minutes de retard, le patio qui devait nous accueillir n’ayant pas ouvert à l’heure prévue, faute de janitor. Mais conférence de presse conviviale et très agréable avec un auteur détendu, visiblement content d’être là.

Quelques pépites glanées dans la conversation :

Fantasy historique : Del Socorro nous a dit avoir inclus un peu de magie, de fantasy, dans son roman car il ne voulait pas faire un pur roman historique, il souhaitait revendiquer son roman comme roman de genre. Sur un cadre historique fort, il a voulu intégrer une dimension magique.

Marseille frondeuse : Del Socorro a découvert les évènements qu’il décrit lorsqu’il a vécu à Marseille, et l’histoire de cette « république » indépendante, de 1590 à 1596, l’a fasciné. C’était un Etat dans l’Etat, une ville indépendante au cœur du royaume français. Cette volonté d’indépendance lui a plu ; il pense qu’elle existe encore aujourd’hui, que ce n’est pas un cliché. Son expérience marseillaise lui a montré qu’il y avait quelque chose de vraiment singulier dans cette ville.

Premier roman : Del Socorro n’est pas littéraire à la base, il est scientifique. Il a eu des velléités d’écriture il y a longtemps, qui ne se sont pas concrétisées. Puis, voici trois ou quatre ans, il a rencontré Mathieu Gaborit – auteur de fantasy – qui lui a conseillé d’écrire. C’était parti. Pour apprendre à écrire, il a commencé par des nouvelles – dont des mauvaises – puis il a pris six mois pour écrire un roman – en fait huit – avec une méthode de travail rigoureuse.

L’histoire : Aucun synopsis au départ. Quatre notes la veille de commencer, pas de plan. Del Socorro n’écrit pas de façon chronologique, il écrit à l’envie, comme un réalisateur de court métrage écrirait les scènes qu’il a envie de voir. Puis il y a un gros travail de montage presque cinématographique. Et un travail de réécriture pour assurer la progression dramatique, une approche voisine donc de celle de l’écriture théâtrale. Le travail de réécriture a été énorme. C’était prévu. Mais un peu casse-gueule pour un premier roman.

Le montage : L’écriture, en passage de point de vue d’un personnage à un autre qui prend le relais, impose de réfléchir au montage et d’enlever ou de rajouter des scènes pour assurer la progression et ne pas avoir de redondance ou de trous narratifs. La seule scène qui ait été plusieurs fois récrite est la première. D’ailleurs il ne la trouve toujours pas satisfaisante.
Del Socorro voulait pouvoir « tricher » comme au cinéma. Qu’on voit toute une scène en passant d’un personnage à l’autre mais en revenant un peu en arrière lors du passage de point de vue. On voit un personnage puis le nouveau arrive au milieu de la scène précédente. Un film utilise cette technique, c’est Sin City.

Les personnages : Quatre personnages vont faire découvrir les 24 dernières heures de la république indépendante de Marseille. Ils se croisent alors qu’Henri IV vient à la reconquête de Marseille. Chacun suit son chemin, progresse dans son histoire, et leurs chemins se rejoignent et rejoignent la grande Histoire. Plus un cinquième personnage qui sert de chœur, comme au théâtre, et intervient à la fin de chaque partie pour raconter l’Histoire, le cadre historique, au lecteur. Del Socorro se dit très attaché à cette approche théâtrale. Il y a des scènes qui sont ouvertement des scènes de théâtre, potentiellement exploitables sur les planches.

Le travail historique : Del Socorro a voulu être très précis sur le plan historique, y compris dans ce que l'histoire a eu d’extraordinaire. En revanche sur la description de la ville, le visuel, il l’a été beaucoup moins, d’abord car il y a très peu de descriptions précises de la ville à cette époque. Il a préféré ne pas faire une description fantasmée. Les distances en revanche sont bonnes, même s’il s’est rendu compte de quelques approximations par la suite ou s’il donne à certains quartiers un nom moderne par nécessité (le Panier par exemple).

La carte de fantasy (ou son absence) : Les descriptions sont  très succinctes, c’est un choix. Idem pour les personnages. Mieux vaut que le lecteur fasse travailler son imagination. Les personnages principaux sont identifiés par des éléments physique ou d’attitude mais on ne peut en donner une description physique précise. On ne sait rien de plus que des détails significatifs. La volonté était la même concernant la ville. Le lecteur doit imaginer.

Le siège de Marseille soutenant Pompée contre César : Del Socorro n’a connu cet épisode qu’après l’écriture du roman. Il l’utilisera peut-être, qui sait, pour l’écriture d’une nouvelle.

La contemporanéité du roman : Une double volonté. D’abord une écriture très contemporaine, pas de reconstitution d’une langue d’époque. Ensuite, Del Socorro voulait que la mixité sociale, l’égalité sociale de notre société transparaisse dans le roman quitte à ce que ça ne soit absolument pas réaliste. En tant que lecteur il en avait assez de ne pas retrouver cet aspect dans les romans. L’héroïne princesse, l’archère elfe, c’est insupportable. Pourquoi ne pas avoir des personnages différents ? Même si, ici, c'est un peu l'autre extrême.

Roman et jeu de rôle (les cinq doigts) : La phrase récurrente (les cinq doigts) vient du théâtre d’improvisation. Comment caractériser rapidement un personnage ? Une attitude, un tic, un regard, une façon de parler, un mot qui revient. Donc oui, il y a un peu de ça.

La postérité du roman : le roman est indépendant mais les personnages ont sûrement encore des choses à dire. D’autant que, quelques années plus tard, Marie de Médicis, la future reine de France, détestée des Français, débarquera à Marseille pour remonter jusqu’à Lyon retrouver son époux. Il y a là une belle histoire à raconter.

Les projets d’écriture : De nouveau une trame historique, très différente, à déterminer. Del Sorocco n’est pas un créateur d’univers. Il veut créer des personnages. Un contexte historique fort permet de s’affranchir du travail de création d’univers.
S’il y a un deuxième roman, il sera moins bon, dit-il. On ne confirme jamais après la première. On se relâche. Et il dit être encore en recherche de sa propre écriture. Etre limité par son propre artisanat. Travailler comme un artisan consciencieux qui polit, vérifie, demande conseil. « C’est très littéraire comme roman » est donc le plus beau compliment qu’il ait reçu.

jeudi 23 avril 2015

Dans la tête de Vladimir Poutine et pas celle de Malkovich

"Dans la tête de Vladimir Poutine" est un essai très instructif pour qui veut comprendre ce qui anime le leader du Kremlin et savoir ce vers quoi il tend.

Au long d’un texte documenté de 170 pages, l’auteur, l’agrégé et docteur en philosophie Michel Eltchaninoff, analyse les discours de Poutine, les met en relation avec ses actes, montre comment ils évoluent, tant au fil du temps qu’en fonction du public auquel Poutine s’adresse, quels rapports entretiennent ces discours avec des courants historiques ou plus contemporains de la pensée russe.
C’est cette mise en relation qui est passionnante et fait la richesse de l’ouvrage.

De la « verticale du pouvoir » à la « dictature de la loi »,  Eltchaninoff décrit un autocrate pseudo-libéral fidèle à l’ordre soviétique pourvu qu’il soit détaché du communisme, un chef d’Etat préoccupé par la reconstitution, éventuellement sous des formes nouvelles, d’un empire qu’il a vu s’effriter, un conservateur (réactionnaire ?) tout plein de russitude, obsédé par la morale issue de l’orthodoxie, la crainte d’une décadence des valeurs « à l’occidentale » et le souci démographique, méfiant envers un Occident perçu comme menaçant, tant par ses actes que par les valeurs qu’il véhicule, et qu’il faudra bien un jour combattre, ainsi qu’attiré par une Asie qu’il considère comme une partie essentielle de la terre russe et une zone de coopération internationale évidente.

Inspiré par quantité de philosophes qu’il utilise ad hoc en fonction de l’objectif visé (l’usage qu’il fait de Kant est éclairant), citant Pierre Le Grand en l’interprétant à sa guise, louant les écrits d’Ivan Ilyine et sa vision essentialiste et belliciste du peuple, Poutine - plein d’une culture militariste, ancien du KGB-FSB qu’il considère comme le corps d’élite qui peut soutenir la nation et l’Etat, a fortiori après qu’ils aient été débarrassés des oripeaux du marxisme-léninisme – pose la chute de l’URSS comme « la plus grande catastrophe géopolitique du XXème siècle ». Car – reprenant ici des thématiques fichtiennes - la chute a coupé des millions de  russes de sang ou de langue de la mère patrie.

Le propos, prétendument  humanitaire et compassionnel - même s’il rappelle Dantzig - finit par justifier un rêve impérial de reconstitution au moins partielle des frontières historiques, d’autant que, d’après Ilyine, certaines « tribus » sont inaptes à devenir des Etats et doivent rester sous le contrôle d’Etats voisins. L’Ukraine ou la Géorgie en savent quelque chose.
Il justifie aussi une pratique du pouvoir de plus en plus autoritaire, tendue vers cet objectif. Impérialisme donc, même si l’impérialisme de Poutine, loin d’être archaïsant, nostalgique, ou utopique, s’intègre discrètement mais pleinement à l’économie de marché car sa doctrine est économico-centriste (fondée sur la recherche de ressources nouvelles pour participer pleinement au capitalisme mondial).

La force de la démonstration impose de lire le livre. Une recension n’en rend pas l’intérêt. Si néanmoins certains voulaient s’en tenir là, je conclurai en citant presque in extenso la description de Poutine qu'en donne l'influent eurasiste Alexandre Douguine :

« Tout d’abord, Poutine, avec son éducation soviétique et son expérience du KGB, est un homo sovieticus. Dans sa vision du monde, le monde capitaliste est un ennemi. Sur cette base, il a ajouté une couche de nationalisme russe impérial et conservateur issu du mouvement des Gardes Blancs de l’émigration, et notamment Ivan Ilyine, qui était opposé aux eurasistes » Mais … « Poutine n’est pas anticommuniste comme l’était Ilyine. Bref la promotion d’Ilyine n’a qu’un rôle technique, interne : c’est une pensée primitive pour des gens primitifs » … De plus « Poutine veut réaliser une union des royaumes chrétiens européens » sur un modèle prétendument inspiré par la philosophe Vladimir Soloviev …
… Puis Poutine est eurasiste car « cette doctrine hérite de la tradition slavophile » tout en étant plus cohérente et surtout « touche le nerf le plus profond de l’histoire russe. L’eurasisme intègre ce qu’il y a de commun dans l’histoire blanche et rouge, monarchique et socialiste du pays », d’où « l’eurasisme prend aujourd’hui toute son actualité dans la confrontation entre l’Occident atlantiste et l’Eurasie ». Poutine mêlerait tout cela en y ajoutant un fort « réalisme sur le plan international qui lui permit par exemple d’élargir sa zone d’influence en s’emparant opportunément de la Crimée ».

Un être composite, tout de contrastes donc, en plus d'être une sorte de super-héros pour les gogos locaux ;)

Dans la tête de Vladimir Poutine, Michel Eltchaninoff

mardi 21 avril 2015

Concours : trois Accelerando à gagner !!!

Accelerando, le roman Locus 2006 de Charles Stross, est l'une des œuvres majeures sur la Singularité. Envie de découvrir ce que c'est, ou juste de détails, envie de savoir comment la Singularité advient et ce qui en découle, Accelerando est alors le livre à lire.

La maison Quoi de Neuf ne reculant devant aucun sacrifice offre donc - grâce à la générosité de l'éditeur français Piranha il faut bien le reconnaitre - trois exemplaires papier du roman.

Pour cela il suffit de répondre à deux questions simples avant le 26/4/2015 (cachet de la Poste faisant foi), espérer être l'un des vainqueurs tirés au sort, résider en France, Belgique, ou Suisse, puis attendre la proclamation des résultats.



Pour ceux qui voudraient quelques détails avant de se lancer, voici la quatrième de couv' :

En ce début de XXIe siècle, être courtier en idées de technologies de pointe n’est pas sans risque. L’idéaliste Manfred Macx en sait quelque chose : depuis qu’il milite pour l’open-source et pour les droits civiques de tout humain numérisé ou des non-humains, il est harcelé par un agent du fisc – son ex-petite amie – et par la Mafiya. Des années plus tard, sa fille Amber et quelques amis font route, à bord d’un micro-vaisseau, vers une naine brune, lieu d’un signal extraterrestre. Premier contact ou piège alien ?

Dans un Système solaire méconnaissable, Sirhan, le fils qu’Amber n’a jamais connu, convoque le clan Macx sur Saturne alors que le débat politique entre les humains et les posthumains fait rage. L’humanité est-elle en danger ? Une troisième voie est-elle possible ? Entre ressentiments et non-dits, il est temps que chacun s’explique. Et si Aineko, le cyber-chat des Macx, tirait les ficelles ? Sur fond d’économie et démocratie 2.0, Accelerando est un roman sur l’avenir de notre civilisation et la difficulté des relations familiales face à l’accélération technologique. Se situant entre Gibson et Egan, Charles Stross interroge le posthumanisme avec intelligence et humour. 

A noter : le livre contient des bonus au nombre desquels un court article inédit de Roland Lehoucq sur « Qu’est ce que la Singularité ? », source RSFBlog.

Pour gagner, il vous suffit de répondre aux deux questions suivantes dans le formulaire ci-dessous (les réponses se trouvent sur le blog, dans la section Interview peut-être) :



Réponses avant le 26/4 à 23.59

samedi 18 avril 2015

Faute de mieux on a un public captif

Si on passe ici, on sait sans doute que je n’aime pas la BD d’humour que je trouve le plus souvent misérable, à fortiori la BD d’humour centrée sur une profession ou un statut (des affligeantes Brèves de Volant au calamiteux Guide du jeune père).

Si je commence par cette précaution oratoire, c’est pour mettre en exergue le fait que je ne suis pas client de ce type de BD. Pour dire donc que si j’ai aimé "Une année au lycée", du Fabrice Erre (comme dans Hergé j’imagine) c’est que c’est vraiment bon. Bon car fantastiquement bien vu. Prof d’HG dans un lycée de Montpellier, Erre jouit d’un poste d’observation privilégié sur les profs, les élèves, les parents d’élèves. Il a aussi le talent de caricaturiste, c’est à dire celui de détecter les points saillants et de les éclairer jusqu’à les rendre impossible à ignorer.

Deux types de strips dans ce long album (158 pages) : des réalistes et des métaphoriques. Honnêtement les réalistes sont les meilleurs, même si certains des métaphoriques tirent leur épingle du jeu.

C’est souvent (pas toujours, mais l’humour n’est pas une activité à rendement constant) très drôle car c’est bien vu et bien restitué. Tout prof s’y verra, y reconnaitra ses collègues, lui-même, ses élèves, ou leurs bien souvent navrants parents. Tout prof s’y retrouvera plongé dans des situations du vécu, dans le gap culturel prof/élève si croissant qu'il cesse d'être un gap pour devenir un chasm, dans ces grands moments de solitude où il est le seul à la ronde à s’intéresser à ce qu’il raconte, ces moments tragi-comiques où il constate de visu ce qui a été retenu de son enseignement. Chaque page sans exception m'a rappelé un vrai moment de ma vie.

Référentielle assumée, la BD fera mouche auprès des collègues de l’auteur et touchera moins les non-profs. Elle peut au moins leur apporter des informations sur le quotidien de gens dont un élève disait pas plus tard qu’hier qu’il les plaignait car « on les martyrise, et au collège c’est pire ».

Pour info : de nombreuses planches sont visibles sur le blog Une année au lycée

Une année au lycée, Fabrice Erre


Pour info 2 : D’autres qui sont aussi forcément profs ou proches de profs car sinon ils n’auraient pas pu écrire cette chanson, c’est les Fatals Picards.

jeudi 16 avril 2015

Le grand Kirkman est de retour. Williamson aussi

Robert Kirkman, vous connaissez ? C’est le génial scénariste qui a créé la série de comics Walking Dead, et a, le premier, donné aux histoires illustrées de zombies de vraies personnages, avec un relationnel développé, et une vraie continuité. Avec Walking Dead, Kirkman est à l’origine d’une série dessinée qui a toutes les caractéristiques d’une série TV, au point d’en être devenue une (dont la qualité d’adaptation est, au mieux, douteuse).

Et bien il remet le couvert avec "Outcast" qui, sur un thème différent mais proche, possède les mêmes qualités, immédiatement reconnaissables.

"Outcast", c’est l’histoire de Kyle, un jeune homme un peu à la dérive qui a subi sa vie durant les multiples possessions démoniaques dont son entourage a été affligé. S’y est ajouté récemment une accusation de violence domestique. On serait déstabilisé à moins.
Dans la petite ville où il réside, le seul à croire à son histoire fantastique de démons est le révérend Anderson, confronté lui-même à suffisamment de cas inexplicables pour devoir admettre l’explication surnaturelle. Lorsque le révérend doit exorciser le jeune Joshua, visiblement victime du même type d’affliction, il demande à Kyle de l’aider, confiant qu’il est dans l’expérience de ce dernier. Ce « service » sera, pour Kyle, le début d’un voyage vers le tréfonds de manigances qu’il ne soupçonnait pas et dont il semble être l’enjeu.

"Outcast", c’est l’Exorciste avec un agenda. Le (les ?) démons ne sont pas de passage par hasard, ils ont avec Kyle un lien que celui-ci (et nous non plus d’ailleurs) ne comprend pas encore. Dans la dissimulation et la manipulation, ils veulent quelque chose, à long terme, et ce quelque chose implique Kyle.

Kirkman, une fois encore, sait happer son lecteur en le plongeant dès la première page au cœur de l’action. Quelques fils parallèles qui, tous, convergent vers le jeune homme ; un voile de mystère qu’on voudrait lever, comme Kyle lui-même quand il comprend que ses épreuves ne sont pas les simples fruits du hasard ou de la coïncidence. L’ensemble est appuyé, porté pourrait-on dire, par une galerie de personnages construits, tous dotés d’une vraie personnalité, d’un passé, de relations, de secrets, de regrets, de doutes, d’amours et de haines. C’est le relationnel entre les personnages qui rend la série captivante, comme c'était le cas dans Walking Dead. Le dessin, cru et dur, est proche de celui de WD, mais en couleur cette fois. Des couleurs froides.

Ce premier TPB est une réussite. Etes-vous étonné si je vous dis que ce comics deviendra aussi une série TV, réalisée par une filiale de HBO ? Espérons qu’elle sera adaptée plus fidèlement que WD.

Autre série naissante : "Nailbiter". Nous ne sommes plus ici chez Kirkman. C'est clair.

Comment comprendre que seize des plus violents serial killers américains soient originaires de la même bourgade rurale, Buckaroo, dans l’Oregon ? Un nid à psychopathe qui offre régulièrement des tueurs à l’Amérique, jusqu’au dernier en date - arrêté peu avant - Edward Charles Warren, nommé le Nailbiter car il rongeait les ongles de ses victimes jusqu’à l’os avant de les tuer. Incroyable mais vrai, Warren fut acquitté et retourna vivre à Buckaroo, sous l’œil inquiet du shérif local.

Il y a là un mystère et une injustice que Charles Kohl, profiler du FBI ne peut admettre. Menant une enquête privée sur zone, il appelle à son aide, au tout début du comic, son ancien partenaire, Finch, car il est sûr d’avoir enfin trouvé la clef du mystère. Problème : quand Finch arrive à Buckroo, impossible de trouver Finch. Dans son logement, seulement quelques notes et un cadavre presque carbonisé.

Kohl est-il vivant ou mort ? Que cache la ville ? Quel jeu jouent les personnages que rencontrent Finch ? C’est à ces questions que le lecteur va chercher des réponses dans les pages du comic.

Contrairement à "Outcast", on est ici plutôt dans l’action pure, l’excès, le gore. Les personnages sont archétypaux, cookie-cutter parfois, les rebondissements abondent, les évènements sont outrés pour provoquer la tension. Williamson n’y parvient d’ailleurs pas trop mal, d’autant que le dessin, très explicite, sert le propos, mais c’est clairement du distractif sans grande profondeur. Comme ces slashers guère futés qui peuvent stresser s’ils sont bien réalisés et rassasier ainsi leur public d'amateurs d’émotions fortes. Pour l’instant, sans être exceptionnel, ce n’est pas mal de ce point de vue. Espérons que ça durera.

Mais si vous ne devez acheter qu’un de ces TPB, préférez, sans hésitation, "Outcast".

Outcast t1, A darkness surrounds him, Kirkman, Azaceta
Nailbiter t1, There will be blood, Williamson, Henderson

mercredi 15 avril 2015

Interview : Charles Stross, un brillant touche à tout


Charles Stross est un auteur de SFFF britannique qui passe sans effort du Mythe de Cthulhu au polar futuriste et de la fantasy à la Hard-SF. Engagé et passionnant, il se rappelle aujourd'hui à notre souvenir avec la sortie très proche de la traduction d'Accelerando, son roman sur la Singularité. Il a aimablement accepté de répondre aux questions de Quoi de Neuf...

Bonjour Charles. D’abord un grand merci pour cette interview.

1.    Pour commencer, peux-tu te présenter brièvement pour les lecteurs du blog ?


Hi ! Je m’appelle Charlie Stross. J’ai 50 ans, je vis à Edinburgh, la capitale de l’Ecosse, et j’écris de la SF et de la fantasy. Je suis essentiellement publié aux USA et en Grande-Bretagne. J’y suis présent avec plus de 20 livres disponibles.

2.    De la fantasy au mythe de Cthulhu moderne en passant par la Hard-SF, ton œuvre est très éclectique. Y a-t-il néanmoins un genre qui a ta préférence ?

Non. Ou plutôt, je me lasse facilement. Ca arrive dès que je travaille dans le même domaine pendant plusieurs années. J’écris des nouvelles, publiées, depuis le milieu des années 80, et des romans depuis le début des années 2000, et, comme tout le monde, mes centres d’intérêt ont changé avec le temps. J’ai, pour l’essentiel, consacré la décennie écoulée à la SF lovecraftienne et à l’urban fantasy, mais je retournerai peut-être au space-opera la décennie prochaine. La seule direction que je ne prendrai sans doute plus est celle qui ramène à la Singularité.

3.    Accelerando est maintenant publié en France et en français. Que peux-tu dire aux lecteurs français pour leur donner envie de lire le roman ?

J’ai déjà beaucoup écrit sur l’origine d’Accelerando. Mais ce qui suit est mon essai définitif sur l’écriture du roman, tel que publié sur mon blog il y a deux ans :

Nous sommes le 27 mai 2013 – c’est à peu près l’année où est situé le début d’Accelerando, alors que j’ai commencé l’écriture de « Homards (Langoustes ? ndt) » un jour pluvieux de 1998. J’étais assis dans le café In de Wildeman, à Amsterdam, rue Kolksteeg, déprimé par mon travail (une dot.com de première génération où la charge de travail augmentait de 30% par mois mais pas, encore, le revenu). Dehors il tombait des cordes, et ma copine d’alors (maintenant ma femme) et moi prenions un long weekend de repos car j’étais tellement stressé par mon job que l’alternative, sinon, était de le quitter. C’est alors que j’ai reçu de très bonnes nouvelles par téléphone : le client corporate qui était devenu le fléau de ma vie était fermé définitivement par ses propriétaires. Fou de joie, je me suis assis pour me saouler, et pour une raison que j’ai oubliée, j’ai sorti mon ordinateur portable et j’ai commencé à taper.

Manfred est de nouveau en route pour enrichir des inconnus…

J’ai tapé ces mots sur un Psion 5. Un parfait petit ordinateur miniature avec écran et clavier, 8 MB de RAM, carte flash de 16 MB, et processeur ARM 22 MHz exécutant un système d’exploitation nommé EPOC32, pour les connaisseurs le chainon manquant qui précéda Symbian. Le Psion avait un port série et une interface infrarouge qui lui permettait de communiquer avec mon téléphone mobile, un Motorola GSM tri-bande équipé d’un modem infrarouge capable de supporter l’étourdissant débit sans fil de 9600 bits/secondes, à condition toutefois que j’accepte de payer à la minute les appels internationaux.

Quinze ans ont passé : nous sommes en 2013.

Je suis assis au In de Wildeman ; je bois une pinte d’une délicieuse De Molen Single Hop Chinook, et je tape sur un iPad Mini. RAM 1024 MB, 65536 MB de mémoire flash (l’équivalent de la carte flash de 1998 mais inamovible), processeur double-cœur ARM 1024 MHz. L’iPad exécute une OS jolie et flashy qui est comme un film plastique réfléchissant m’isolant des profondeurs insondables du système UNIX, aussi puissant qu’un Cray des années 90, qui est dessous. Les choses changent, ou pas.

L’air est en effet plein des cris de solitude d’équipements bluetooth cherchant à s’apparier et demandant qui voudrait bien les reconnaître (Maintenant le pub a aussi du wifi – qui aurait pu penser en 98 que le wifi deviendrait si gros ? – et j’ai pour ma part une connexion 3G+ dont le débit est le même que celui qu’avait le wifi autour de 2001).
Nous vivons dans un monde connecté, mais la peinture du plafond et le mobilier de bar en bois sont toujours les mêmes. Quant à la bière, un brasseur du néolithique serait encore capable de l’identifier.
De l’autre côté, le pub a maintenant une app dans l’iOS Store. Il organise aussi des « lancements de bière » et, alors que j'étais en train d’y tweeter, ma présence fut remarquée par une librairie du coin qui m’a invité à faire un saut pour une flash dédicace. Vraiment, les choses changent. Ceci n’aurait pas pu arriver en 1998.

Nous vivons en fait dans les premiers moments d’Accelerando, dans la première partie, « Homards », qui était située dans un futur proche. Mais Accelerando, dans son ensemble, ne semble pas être en train d’arriver, et c’est tant mieux. Car à l’arrière-plan de ce qui ressemble à un roman techno-optimiste Panglossien se produisent des évènements horribles. La plus grande part de l’humanité est éradiquée, puis arbitrairement ressuscitée dans une forme mutilée par nos propres « Vils Rejetons » post-humains. Le capitalisme a TOUT dévoré, puis sa logique concurrentielle a été poussée si loin que les simples humains n’étaient tout simplement plus compétitifs ; nous sommes une ressource grasse, lente, et gouteuse -- comme le défunt dodo. Le narrateur central du roman, Aineko, n’est pas un chat qui parle : c’est une AI superintelligente, froide et calculatrice, qui a compris que les humains sont plus faciles à manipuler s’ils pensent avoir affaire à une jouet en peluche. Son corps félin n’est qu’une marionnette animée par un monstre abusif.

La logique du progrès exponentiel à un rythme qui tend vers le vertical n’est tout simplement pas soutenable par l’humanité, elle n’y a pas sa place. Mais c’est sans doute une erreur de croire que ce qui se passe en ce moment continuera indéfiniment. Nous avons déjà eu de ces pics de progrès exponentiels dans le passé ; ils s’avèrent souvent être en fait des sigmoïdes en devenir, le progrès vertical finissant par s’amortir et former un plateau. Mais c’est amusant de se demander ce qui se passerait si, pour une fois, la chose arrivait pour de vrai.

Quelques remarques pour finir :

J’ai écrit Accelerando comme une série de neuf novelettes, sur une période de 5 ans. Ce fut un travail très difficile, peut-être la fiction la plus difficile que j’ai écrite. Difficile au point qu’au milieu de l’histoire intitulé « Routeur » j’ai pris deux mois pour me distraire avec une autre activité. L’activité en question vient d’être republiée presque sous sa forme originale sous le titre « The Bloodline Feud » (« Une affaire de famille » et « Un secret de famille » en France), donc ça en valait la peine. Mais combien de fois avez-vous déjà entendu parler d’un écrivain interrompant l’écriture d’une nouvelle pour écrire un roman, car l’écriture du roman lui était plus facile ?

L’assemblage final des histoires a eu lieu en 2004. Accelerando n’est pas le plus long roman que j’ai écrit en terme de nombre de mots, mais il est le plus long en terme de temps d’écriture (1998-2004) et de loin le plus difficile. Si la narration parait parfois un peu décousue c’est à cause de cette écriture sous forme de succession d’histoires indépendantes. Je crois aussi que ça a grillé la partie de mon cerveau capable d’écrire ce type de fiction.

4.    As-tu été influencé par l’œuvre de certains auteurs dans l’écriture d’Accelerando ? Ou par des actions concrètes irl ?

Il y a eu énormément d’influences, mais j’ai essayé de ne pas singer d’auteurs individuels. Je dois avouer que les nouvelles de Bruce Sterling « Bicycle Repairman » et « Maneki Neko » (initiateur du Dead Media Project, ça me rend particulièrement fier du titre de ma chronique sur Accelerando ndt) tournaient dans mon esprit quand j’ai commencé à écrire « Homards » - ceci est dû au fait que Bruce a toujours eu dix ans d’avance sur tout le monde quand il s’agit de littérature d’idées – mais ce qui m’a surtout influencé est ce qui se passait sur Internet. Comme je l’ai déjà dit, j’ai commencé l’écriture d’Accelerando pendant le premier boom des dot.com à la fin des années 90, et le début du livre reflète bien le sentiment bizarre de compression temporelle et d’accélération qui nous habitait alors (nous qui pensions être en train d’inventer le futur sur le web). Comme l’a écrit Tim Berners-Lee autour de 99, « Cinq ans passent sur le web pour chaque douze mois dans le monde réel » ; c’est ce sentiment que j’ai essayé de transmettre.

5.    Nous sommes aujourd’hui en 2015. La première partie de la chronologie du roman est encore à venir pour l’essentiel. Aurais-tu été trop optimiste en 2000 ?

J’ai 15 ans de plus aujourd’hui et je suis content d’avoir été trop optimiste. Le rythme de changement que j’évoquais est profondément corrosif, destructeur pour les relations humaines. Néanmoins, je ne suis pas sûr que ne nous soyons pas en train de vivre des changements massifs. Il y a beaucoup de technologies en cours de développement dont les implications sont terrifiantes. La grande nouveauté à venir, nous dit-on, est l’Internet des Objets. Magnifique. Mais qu’en sera-t-il s’il est bâti sur des fondations délibérément truffées de virus et de spywares par la NSA ou des organisations similaires ?

6.    Penses-tu vraiment que nous nous précipitons vers un monde qui ne serait plus que contrats omniprésents, royalties, compagnies ?

L’Internet désintermédie les chaines d’approvisionnement et met les producteurs au contact direct des consommateurs, en théorie du moins. Les grandes compagnies orientées-recherche se sont donc positionnées en portiers du Net. Il y a Amazon (recherche de produits commerciaux), eBay (recherche de ventes privées), Facebook (recherche de personnes), et Google (recherche de tout le reste, financé par la publicité). Dans le même temps, la stupidité de la législation US sur les brevets a créée une industrie entière de « trolls de brevets » -- des firmes juridiques qui ne font qu’acheter des droits sur des choses qu’elles sont même incapables de comprendre et extorquent ensuite des rentes sur quiconque veut produire ou utiliser ces choses.

Il me semble que nous nous précipitons en effet vers un futur qui ressemble fortement à la transformation du capitalisme que vit Macx, où tout ce qui semblait solide s’évapore (ou disparait dans un smog de end-user license agreements), dominé par des investisseurs de plus en plus obsédés par la volonté de collecter de la rente au lieu de créer les nouvelles technologies qui amélioreraient nos vies.

Alors oui, nous vivons dans un avenir de contrats omniprésents – mais pas d’une manière satisfaisante. Nous sommes enfermés dans un rôle de sources passives de revenus pour de très grandes compagnies. Le processus est encore plus avancé dans les pays anglophones, où de larges pans des services gouvernementaux sont vendus à des entreprises privées, ce qui leur permet d’extraire indéfiniment de la rente sur les contribuables. En même temps, personne ne gouverne ce système : il évolue aveuglément sans se soucier des dommages causés tant à la société civile qu’aux écosystèmes dont nous dépendons.

D’une manière concrète, on peut dire que le monde est déjà dirigé par des intelligences artificielles. Nous les avons créées il y a 300 ans environ, les avons nommées « Sociétés anonymes », et, chaque fois que possible, elles automatisent et informatisent leurs processus internes. Mais elles fonctionnent aussi bien avec de simples règles bureaucratiques et leurs buts ne sont pas les nôtres.

7.    Penses-tu qu’il y ait aujourd’hui dans le monde des équivalents de ton activiste de l’abondance Manfred Macx ?

J’ai écrit « Homards » avant de rencontrer Cory Doctorow. Cory a failli devenir cet équivalent (durant sa période startup, pre-EFF). Mais la privatisation commerciale croissante du monde universitaire et l’imposition brutale du consensus néolibéral dans nos sociétés (où n’existent plus que les deux rôles de ploutocrate ou d’esclave-salarié) rend la survie de quiconque hors du système de plus en plus difficile.

8.    Partages-tu la peur exprimée par certains sur les possibles conséquences d’une émergence de l’IA ? Ou d’un contact éventuel avec des civilisations extraterrestres ?

Accelerando est, de fait, une fable, un avertissement sur ces deux menaces. Elle est simplement rendue moins évidente par l’action d’un narrateur peu fiable (Aineko, étant une IA, n’est évidemment pas un observateur impartial des évènements…)

9.    Tu as travaillé sur « The rapture of the nerds » avec Cory Doctorow. Vous semblez partager beaucoup de vues. Y a-t-il des choses sur lesquelles vous êtes en désaccord ?

Plein. D’abord sur les mérites de Disney, puis ça devient de plus en plus politique à partir de là. Mais il est vrai que nous sommes assez en accord pour avoir pu écrire « The rapture of the nerds » qui est de mon point de vue la contrepartie comique d’Accelerando.

Fondamentalement, nous sommes d’accord sur l’importance de l’humanité et sur l’idée que nous devons être très méfiants à l’égard de toute idéologie politique qui affirme avoir une explication simple, cohérente, et globale de ce qui est en train de se passer et de ce que nous devons faire pour aller vers le mieux.

10.    Ton œuvre est souvent cité à coté de celle de Rajaniemi. Lis-tu cet auteur et dirais-tu que vos visions de l’avenir sont proches ?

Hannu et moi avons fait partie du même atelier d’écriture SF d’Edinburgh pendant des années. Je suis un grand fan de son œuvre (pas gêné du tout par le fait que ce sur quoi il travaille maintenant, après la trilogie Quantum Thief, va surprendre ceux qui pensent qu’il va refaire la même chose).

Ce que nous faisions tous les deux (et d’autres comme Cory, Ken MacLeod… était de creuser un filon de futurisme extrême, fou, nommé Extropianisme, qui a pris naissance et s’est épanoui en Californie à la fin des années 80 et au début des années 90. Les Extropiens discutaient par mailing lists sur des sujets tels que la Singularité ou l’émergence IA bien avant que ça devienne des sujets à la mode en SF. Ils étaient passionnés par l’allongement de la vie, l’amplification de l’intelligence, la cryogénique (jusqu’à une éventuelle résurrection des morts), entre autres. Etant américains, ils étaient aussi de manière inquiétante enclins au libertarianisme et à d’occasionnelles infections d’objectivisme. Mais, vivant au cœur de la Silicon Valley, ils avaient des idées fascinantes sur la technologie et le rythme du changement dans l’avenir. Ken a tracé, plus tard, les racines de cette idéologie futuriste jusqu’au XIXème siècle et au-delà, via l’œuvre du théologien orthodoxe russe Nikolai Federovitch Federov (source d’inspiration centrale pour Rajaniemi ndt) et ses acolytes du début de l’ère soviétique. Le concept même de Singularité trouve son origine dans l’eschatologie chrétienne – c’est de fait une toute nouvelle explication séculaire pour l’apocalypse.

En tant qu’athée convaincu, j’ai été très troublé de constater qu’un morceau d’eschatologie chrétienne prémédiévale se glissait dans ma Weltanschauung. Ca m’a conduit à prendre mes distances, peu de temps après la publication d’Accelerando (mes dernières réflexions sur l’IA se trouvent dans mon dernier roman « Rule 34 »).

11.    Plus globalement, quels sont les auteurs dont tu te sens proche ?

Je préfère ne pas répondre car mes décennies de fandom SF signifient que les gens dont je lis les livres sont aussi des gens avec qui je partage des bières.

Plus léger, pour finir :

12.    Tu as créé le cycle de la Laverie, Mythe de Cthulhu moderne et drôle avec des espions (bravo pour Equoid à propos). Où as-tu trouvé une telle idée ? As-tu reçu des plaintes de fans « sérieux » de Lovecraft ?

Des plaintes ? Seulement que je n’écrivais pas assez vite !

Et la Laverie n’est pas drôle. C’est de la tragédie. L’esprit et l’humour sont les rires réconfortants du narrateur (ou des narrateurs dans les derniers volumes) en route vers la Guillotine. Je pense que je peux confesser ici que les romans forment un long arc narratif qu’on peut qualifier de « Marche vers la Singularité lovecraftienne » (inutile de se passer d’eschatologie dans une série qui traite explicitement de divinités, même si ce ne sont pas les nôtres).

L’idée originale est née entre 92 et 98 quand je jouais avec une nouvelle intitulé « A colder war ». Ce texte est une suite assumée aux « Montagnes hallucinées » placée dans les années 80, dans un monde où l’expédition Pabody est revenue d'Antarctique avec des reliques alien, ce qui a déclenché une course internationale visant à militariser les Anciens. Oliver North, Ronald Reagan, et quelque autres personnages peu reluisants y font un tour de piste avant que la Troisième Guerre Mondiale ne démarre, avec Cthulhu comme arme, laissant à la fin les protagonistes du récit, ceux du moins assez malchanceux pour avoir survécu aux bombardements nucléaires, avec des perspectives bien pires que la mort.

L’écriture de « A colder war » m’a donné des idées mais le tout était bien trop sinistre et déprimant. Au même moment, je travaillais sur un roman dans lequel un service secret britannique supprimait certains types de technologie ; ça ne marchait pas bien. J’ai alors eu deux illuminations : (1) faire de la magie un « effet secondaire » du calcul, (2) créer une comédie tournant autour d’une recrue inadaptée balancée dans un environnement mortel et qui est incapable de déterminer ce qui est vraiment important dans le contexte – entre l’audit des trombones, les réunions interminables, et les attaques par des monstres tentaculaires extradimensionels.

J’ai toujours voulu écrire des thrillers d’espionnages de la guerre froide, alors la première fois j’ai pastiché Len Deighton. Puis, dans le second roman, je me suis attaqué au Bond de Ian Fleming - plus exactement à la version cinéma, qui nous est plus familière (Bond est de fait un négatif du genre de personnes que recruterait une agence d’espionnage, et Bob, mon personnage, est un négatif de Bond. Le mettre dans le costume de Bond m’a donc paru naturel). La série a vraiment explosé avec le troisième tome, un hommage à Anthony Price, puis je suis allé vers l’œuvre de Peter O’Donnell (dont l’héroïne Modesty Blaise a hanté plus de vingt livres et deux films).

J’ai fini par me lasser des auteurs de thrillers et, à partir du quatrième livre, la Laverie avait son propre style, de moins en moins compatible avec celui d’autres auteurs. Alors, au lieu de continuer à pasticher des auteurs précis, je me suis mis à pasticher des sous-genres de fantasy urbaine. Le livre 5 « The Rhesus Chart » est un roman de vampire ; j’ai écrit Equoid (Hugo de la meilleure novella – de licorne) comme un lien entre les livres 2 et 3 et pour préparer du background pour le livre 7. Le livre 6 « The Annihilation Score » est sorti en juillet aux USA et en Grande-Bretagne, il parle de super-héros et de la manière dont le Home Office (le ministère britannique de l’Intérieur) s’en occupe. Le livre 7, en cours d’écriture, concernera des elfes (absolument terrifiants), puis retour à Bob dans le 8…

13.    Dans Singularity Sky, tu as trouvé une manière élégante de transférer de l’information plus vite que la lumière grâce à des particules intriquées. Crois-tu qu’un tel système pourrait être utilisé, par exemple pour communiquer instantanément avec des sondes spatiales ?

Aucune idée. Et je bluffais.

14.    Certaines de tes créations pour le jeu de rôle (Githyanki, Githzerai, Slaad) se sont retrouvées dans le Fiend Folio de ADD. J’ai combattu ces créatures et parfois été tué par elles. Es-tu fier d’avoir contribué à l’univers ADD ? Es-tu encore actif dans le monde du jeu de rôle ?

Je n’ai plus joué depuis plus de 30 ans, depuis mon adolescence en fait. Mais je suis content que tu ais aimé mes créatures.

15.    Pour finir, as-tu joué au jeu de rôle de la Laverie ? Et si oui, as-tu survécu et/ou conservé ta santé mentale ?

Nope. Comme je l’ai dit, je ne joue plus.

Merci beaucoup pour toutes ces réponses et bonne chance à Accelerando.

dimanche 12 avril 2015

Vaincus, encore


De "Royaume de vent et de colères", le premier roman de Jean-Laurent Del Socorro publié chez ActuSF, je savais deux choses. Un, fantasy historique, genre que je ne goute guère. Deux, narration au présent, style dont je ne suis guère friand.
Mais il y avait aussi l’Histoire, et Marseille. Marseille rebelle puis Marseille matée, comme toujours. J’étais donc plus que dubitatif, et l’envie de ce roman lire le disputait sans cesse à celle de ne pas m’en approcher. Une opportunité me fit basculer. Tant mieux.

"Royaume de vent et de colères" est un roman court situé en 1596, au moment où l’éphémère rébellion marseillaise, menée par Charles de Casaulx, premier consul et despote ligueur en rupture de Ligue, tombe face aux armées d’Henri IV, roi converti progressivement reconnu comme légitime par tous, hormis, semble-t-il, une poignée d’irréductibles marseillais. Cette fois-ci il n’y eut pas de siège, contrairement à 1524 et surtout à 49 avant JC (une fois encore la ville avait choisit le mauvais cheval), car Casaulx fut assassiné - l’Histoire dit « par Pierre de Libertat », le roman dit autre chose - et les portes de la ville furent ouvertes aux armées royales, ce qui offrit Marseille sans grand combat à ses conquérants. La monarchie continua longtemps après à se méfier de la cité phocéenne, en témoigne la construction, autour de 1660, du Fort Saint Nicolas, destiné à contrôler et à mater la ville le cas échéant.

Dans "Royaume de vent et de colères", Del Sorocco invite le lecteur à suivre les destins de personnages plongés au cœur des ravages du siècle : Victoire - prénom cher au préfacier Ugo Bellagamba – vieille femme impitoyable à la tête d’une guilde d’assassins, Axelle, ancienne capitaine mercenaire devenue tavernière dont la détermination m'a parfois rappelé la Chien du Heaume de Niogret, Armand, religieux et sorcier en rupture de ban, Gabriel, vieux chevalier catholique au passé lourd de souffrances, et Silas, assassin trahi qui raconte l’histoire à celui qui le torture.

Le lecteur passe sans cesse de l’un à l’autre dans une succession de chapitres très courts qui évoquent autant un montage cut que la construction de certains romans policiers - Les rivières pourpres de JC Grangé me sont immédiatement venues à l’esprit.

La première partie du roman est une sorte de kaléidoscope à la Milliards de tapis de cheveux dans lequel chaque point de vue démarre à peu près quand et où s’achevait celui qui le précédait, le témoin passant d’un personnage au suivant et entrainant le lecteur dans les rues et les lieux d’une ville qui attend avec tension l’arrivée des armées royales.

La deuxième partie plonge dans le passé des protagonistes du récit. De nouveau les chapitres courts se succèdent, mais cette fois plus d’effet de relais, les lieux et les dates sont différents ; il n’y a guère que vers la fin que les fils commencent à se rassembler.

Enfin, troisième partie, l’entonnoir se resserre, chaque personnage va vers l’affrontement et la conclusion logique de fils biographiques parfois entamés des décennies auparavant. L’Histoire en convulsion sert alors de catalyseur, déclenchant ces réactions finales qui transformeront ou bruleront les personnages. Les histoires personnelles sont dénouées ou conclues par la rencontre brutale avec l’Histoire du Royaume et celle de la VIIIème Guerre de Religion finissante.

Rapide, vif, captivant, "Royaume de vent et de colères" offre aux lecteurs des personnages riches, au présent simple mais au passé complexe, dont le Moi est l’aboutissement d’une longue construction biographique, comme si chaque événement avait gravé une ride indélébile sur le visage de leur être. Il les invite à revisiter, en profondeur mais sans didactisme, une période noire de l’Histoire de France et une des nombreuses périodes troublées de l’Histoire de Marseille. Il met en scène et en action des valeurs et des sentiments forts : loyauté, lâcheté, volonté de rachat, dignité, courage, détermination, et colère.

De la fantasy, il n’y en a que vraiment très peu, jamais assez pour rendre l'Histoire absurde. Les phrases au présent servent le récit en plaçant le lecteur face à une vue « caméra sur l’épaule ». Enfin, "Royaume de vent et de colères" fait du marseillais sans faire de l’exotique, et ce n’est pas la moindre de ses qualités. Aucune partie de cartes dans le roman ; on y joue aux échecs.

Beau début.

Royaume de vent et de colères, Jean-Laurent Del Socorro

mercredi 8 avril 2015

GPI : les nominés sont connus


Hier, 7 avril, le jury du GPI (Grand Prix de l’Imaginaire) a annoncé les nominés pour l’édition 2015. Les lauréats seront connus en mai et la cérémonie de remise des trophées aura lieu pendant le festival Etonnants Voyageurs à Saint-Malo de 23 au 25 mai 2015.


1) Roman francophone

    Bastards, Ayerdhal (Au diable vauvert)
    Trois oboles pour Charon, Franck Ferric (Denoël, Lunes d’encre)
    Cosplay, Laurent Ladouari (Hervé Chopin)
    Aucun homme n’est une île, Christophe Lambert (J’ai lu, Nouveaux millénaires)


 2) Roman étranger

    L’océan au bout du chemin, Neil Gaiman (Au diable vauvert)
    L’éducation de Stony Mayhall, Daryl Gregory (Bélial’)
    La Grande Route du Nord (2 tomes), Peter F. Hamilton (Bragelonne)
    Nexus, Ramez Naam (Presses de la Cité)
    Intrabasses, Jeff Noon (La Volte)


3) Nouvelle francophone (recueil ?)

    « Le Berceau des lucioles » de Jacques Barbéri (in Faites demi-tour dès que possible, La Volte)
    « Noc-kerrigan » de Thomas Day (in Bifrost n°76)
    « L’Été dans la vallée » de Mélanie Fazi (in Le Jardin des silences, Bragelonne)
    L’opéra de Shaya (recueil) de Sylvie Lainé (ActuSF)
    Finir en beauté (recueil) de Christophe Langlois (L’Arbre vengeur)


4) Nouvelle étrangère (recueil ?)

    La Fille-flûte et autres fragments de futurs brisés (recueil), Paolo Bacigalupi (Au diable vauvert)
    Les Furies de Borås (recueil), Anders Fager (Mirobole)
    Chants du cauchemar et de la nuit (recueil), Thomas Ligotti (Dystopia)
    Les Perséides (recueil), Robert Charles Wilson (Bélial’)


5) Roman jeunesse francophone

    Virus 57 de Christophe Lambert et Sam VanSteen (Syros)
    La Seconde vie de d’Artagnan de Jean-Luc Marcastel (Matagot)
    Grandclapier de Joann Sfar (Gallimard)
    Les Outrepasseurs (Tomes 1 et 2) de Cindy Van Wilder (Gulf Stream)


6) Roman jeunesse étranger

    Zombie Ball de Paolo Bacigalupi (Au diable vauvert)
    Humains de Matt Haig (Hélium)
    Miss Peregrine et les enfants particuliers (Tomes 1 et 2) de Ransom Riggs (Bayard)
    La Malédiction Grimm de Polly Shulman (Bayard)


7) Prix Jacques Chambon de la traduction

    Jean-Daniel Brèque pour Nexus de Ramez Naam (Presses de la Cité)
    Anne-Sylvie Homassel pour Chants du cauchemar et de la nuit (recueil) de Thomas Ligotti (Dystopia)
    Patrick Marcel pour L’Océan au bout du chemin de Neil Gaiman (Au diable vauvert)
    Laurent Philibert-Caillat pour L’Éducation de Stony Mayhall de Daryl Gregory (Bélial’) et Moxyland de Lauren Beukes (Presses de la Cité)
    Marie Surgers pour Intrabasses de Jeff Noon (La Volte)


8) Prix Wojtek Siudmak du graphisme

    Olivier Fontvieille pour Hiroshima n’aura pas lieu de James Morrow (Au diable vauvert)
    Victor Manuel Leza Moreno pour Le Roi Squelette – L’intégrale de Serge Brussolo (Bragelonne)
    Aurélien Police pour l’ensemble de ses couvertures en 2014
    Johannes Wiebel pour Il est de retour de Timur Vermes (Belfond)


9) Essai

    Les Dieux cachés de la science-fiction française et francophone (1950-2010) (Revue Eidôlon n°111, Presses Universitaires de Bordeaux)
    Post Humains sous la direction de Élaine Després et Hélène Machinal (Presses Universitaires de Rennes)
    La Bible Steampunk de S.J. Chambers et Jeff VanderMeer (Bragelonne)
    Super-héros, une histoire française de Xavier Fournier (Huginn & Muninn)


10) Prix spécial

    Richard Comballot pour son travail de mémoire de l’Imaginaire, dont son recueil d’entretiens Clameurs (La Volte)
    Le Cabinet du docteur Black de E.B. Hudspeth (Le Pré aux clercs)
    Midi-Minuit Fantastique – volume 1, dirigé par Michel Caen et Nicolas Stanzick (Rouge Profond)

mardi 7 avril 2015

Invisible Planets - Hannu Rajaniemi - Work in progress


Tachyon Publications sort bientôt un beau recueil de nouvelles d’Hannu Rajaniemi, intitulé "Collected Fiction", et limité à 2000 exemplaires. On y trouve tout ce qu’il a publié plus quelques inédits. La Somme d'un auteur en devenir. Vous avez encore le temps de commander le vôtre.

Pour ceux qui ne le connaitraient pas, Hannu Rajaniemi est ce jeune auteur de Hard SF finlandais qui a écrit l’une des trilogie les plus innovantes de la décennie, celle de Jean le Flambeur, à savoir Le Voleur quantique et ses deux suites hélas non traduites. On peut aussi lire en français l’excellente nouvelle La voix de son maitre – présente bien sûr dans le recueil ce qui confirme qu’une partie importante des textes présentés sont de facture ancienne - et donne une image représentative de l’univers de l’auteur.

Rajaniemi, dans une SF à la fois extrême et plausible à long terme, entraine le lecteur plus loin qu’aucun autre auteur du moment. Dans l’univers de Rajaniemi, à quelques exception près, vie biologique, vie informatique, et vie nanotechnologique sont liées dans un écosystème fractal où tout communique, où donc ni borne ni limite n’est imaginable. Dans les cycles d’horloge que décrit Rajaniemi pour son lecteur, la nature exacte de la conscience qui parle ou agit n’a pas d’importance, la nature du topos dans lequel elle se déploie non plus. Humain naturels, humains modifiés, consciences humaines numérisées et patchées, IA natives ou construites mais toujours en cours d’évolution, se croisent, se parlent, s’entraident ou se combattent, à mort parfois, dans des lieux qui peuvent être indifféremment réels, réels augmentés, virtuels connectés voire bac à sable.

C’était le point de sa Trilogie Quantique, c’est le cas ici dans la plupart des nouvelles.

L’informatique, dans sa version omniprésente et décentralisée distribuée, réenchante le monde (lequel ?) en le soumettant à la volonté des consciences qu’elle supporte et qui créent les mondes qui leur sied, telles une infinité de démiurges locaux.
Si le monde de Rajaniemi est réenchanté, c’est d’abord car chacun peut y apparaître tel qu’il le souhaite – qu’il modifie son apparence physique ou la perception qu’en ont les autres - c’est aussi car presque tout objet matériel y est doté d’au moins une forme primitive de conscience – des IA dans d'innombrables objets connectés pour le dire vite - c’est enfin car virtualité et métamorphisme permettent au Finlandais Rajaniemi de faire revivre les trolls et esprits légendaires de sa propre tradition culturelle, sans oublier de satisfaire sa mémoire de joueur de jeu de rôle.
Le monstre ou la forêt magique reprennent existence tangible et pouvoir effectif dans le monde infiniment malléable de Rajaniemi. Si le réel est du code, changer le code c’est changer le réel. C’est ce saut quantique que Rajaniemi fait mieux que ses prédécesseurs, Stross compris. La Singularité est loin, très loin derrière. Elle est déjà de l’histoire ancienne et acquise dans l’univers de Rajaniemi.

Ceci posé pour le lecteur, quelle est la qualité des nouvelles présentées ici ? Il y a dans "Collected Fiction" des textes déjà publiées entre 2004 et aujourd’hui, d’autres inédits, de la fantasy pure (s’épargnant donc l’explication virtualiste SF), et un ou deux textes autres.

Deux ex homine ouvre le bal avec un récit post humain consécutif à la survenue d’une « peste » qui a conduit l’humanité à devoir se protéger de ses enfants perdus dans la folie de la divinité informatique.

The Server and the Dragon est une fort belle histoire de vaisseau routeur stellaire sentient souffrant de solitude et se créant un univers à aimer avant d’être conquis par un séduisant virus cosmique. On y retrouve une idée de spam intergalactique à la Existence.

Tyche and the Ants est un conte de fées lunaire nanotechnologique à la Alice au Pays des Merveilles, avec trolls, magiciens, and so on…

The Haunting of Apollo A7LB montre à une vieille femme que les objets peuvent contenir bien plus que la mémoire inerte de ceux qui les ont portés.

His Master’s Voice est un délirant conte de DRM sur le vivant, où on voit de biens fidèles animaux augmentés voler à la rescousse de leur maitre.

Elegy for a Young Elk est une belle histoire post « peste » de transhumains, de villes vivantes, de consciences uploadées et de refuzniks qui restent ici-bas.

Dans The Jugaad Cathedral, on voit comment une construction pharaonique dans un équivalent futur proche de Minecraft est utilisé pour rendre le pouvoir du calcul à des humains qui en étaient privés depuis l’Assangelypse. On y voit aussi des mécanismes de sympathies sociales qui évoquent le Whuffie de Cory Doctorow par exemple.

Fisher of Men est une histoire de fantasy pure (mais moderne) dans laquelle une sorte de sirène tente de conquérir le cœur et la vie d’un solitaire.

Invisible Planets (dédié à Italo Calvino) décrit certaines des planètes étranges visitées par un vaisseau d’exploration sentient. Elle rappelle fortement dans sa structure The Bookmaking Habits of Select Species de Ken Liu.

Ghost Dogs, chien fantômes, ouais, j’ai pas tout compris là.

The Viper Blanket est un conte cruel de dark fantasy dans lequel un homme doit faire face aux traditions atroces de sa famille.

Paris, In Love, dans laquelle Paris tombe amoureuse d’un Finlandais en visite. On pardonnera à Rajaniemi les effets secondaires du Syndrome de Stendhal qui semble l’avoir saisi. Ah, et il y a les filles du Crazy Horse. Tout s’explique.

Topsight ouvre le lecteur, à l’occasion d’un décès, à la visualisation des Big data, lui montrant à quel point tout est connecté dans un monde mondialisé.

The Oldest Game est du fantastique/fantasy avec Dieu de l’orge et vie qu’on achète en battant les élémentaires à leur propre jeu.

Shibuya no Love développe virtuellement une histoire d’amour possible en quelques secondes ce qui permet aux amoureux potentiels de savoir s’il est utile ou pas de s’y engager. Dans cette histoire comme dans Topsight, Rajaniemi creuse l’idée de présence algorithmique sur les réseaux sociaux, l’algorithme y faisant à ma place (même après ma mort) ce que j’y aurais fait, assurant ainsi une présence virtuelle constante dans le seul monde qui comptera.

Satan’s Typist, micro nouvelle à chute. Que dire de plus ?

Skywalker of Earth est une amusante histoire dans laquelle Rajaniemi brouille les pistes entre SF à l’ancienne, de Verne à l'Âge d’or, Hard-SF quantique, Men in Black et Histoire secrète. Une féerie imaginative qui est aussi le plus long texte du recueil.

Puis Snow White is Dead et Unused Tomorrows, plus expérimentaux et créés dans des contextes particuliers.

Finalement, l’ensemble des textes prouvent le talent imaginatif de Rajaniemi. En revanche, ils sont pour beaucoup trop courts pour avoir le temps d’offrir de vrais personnages attachants et souffrent souvent d’une fin abrupte qui donne l’impression d’avoir été imposée par un maximum de caractères.

Se détachent car parlant autant à l’âme qu’au cerveau :

The Server and the Dragon
His Master’s Voice
Elegy for a Young Elk
The Jugaad Cathedral
The Viper Blanket
The Oldest Game
Skywalker of Earth


Le reste oscille d'« intelligent mais un peu sec, à développer » à « nécessite un travail de réécriture ».

Collected fiction, Hannu Rajaniemi

dimanche 5 avril 2015

Economiser 10 euros


"Bowie, philosophie intime", du philosophe Simon Critchley est un vagabondage à travers les chansons de Bowie, censé permettre de tirer la substantifique moelle du personnage et de son inauthentique vérité.

Mouais.

On a surtout un long raconto (comme il y a des lamento) de la life de Critchley caractérisée par le fait pas si exceptionnel qu'elle a eu la musique de Bowie pour Bande Originale. Les chansons de Bowie font l'objet d'un commentaire composé sans grand génie, et je doute que quiconque (à moins de tomber de la planète Mars et de ne pas connaitre du tout le personnage) puisse apprendre quelque chose à cette lecture.

Bowie est donc inauthentique, sa vérité est dans l’interprétation, il se joue de tous les codes et refuse de choisir entre homme/alien, homme/femme, straight/gay, and so on... Il crée des personnages (Ziggy) pour les détruire ensuite, surhomme cherchant la destruction, and so on... Il écrit des dystopies ou des contre-utopies (l'auteur - ou le traducteur - ne semble pas arriver à se décider entre les deux termes), and so on... Et il cherche (mais c'est dur) l'amour.
On saupoudre (philosophe oblige) de David Hume (1 fois), de Simone Weil (1 fois), de l'adjectif heideggerien (1 fois), on utilise même être au monde (on n'ose pas écrire Dasein, le rocker est con), et on invoque le grand Friedriech. Et voila.

Cerise sur le gâteau, Critchley cite l'inscription que Bowie a fait mettre sur le bouquet funéraire de son demi-frère schizophrène Terry : "Tu as vu plus de choses que nous ne pouvons en imaginer, mais tous ces moments seront perdus - comme des larmes emportées par la pluie". Mais, en nullos qui n'a pas fait ses devoirs, il oublie juste de signaler que cette phrase sort du final de Blade Runner.

Je me souviens d'un "Rock'n'Philo", de Francis Métivier, qui n'était guère fameux, mais là c'est bien pire dans l'absence d'intérêt. Ma faute aussi, faut que j'arrête d'acheter des livres de philo rock et que j'utilise mon temps à en écouter plutôt. Surtout cette chanson et ses ultimes paroles.


Bowie, philosophie intime, Simon Critchley

Bons baisers de la Maison des Idées


Lire l’imposant album "Marvels" de Panini Comics le jour de Pâques, c’est d’abord s’offrir une belle quantité d’Easter Eggs. En effet, les quatre tomes de la mini-série complète de Kurt Busiek et Alex Ross, publiée en 1994 et récompensée par trois Eisner Awards et cinq Harvey Awards, sont truffés de références visuelles. L’intégrale Panini récente, dans ses imposantes 200 page de bonus (autant de pages que la série elle-même) avec scripts originaux et pré-projets successifs, a le bon goût d’en faire la liste détaillée, ce qui permet de confirmer les quelques-unes qu’on avait vues et de rougir de honte en voyant toutes celles qu’on avait ratées.

Ceci dit, venons enfin à l’important, le récit. "Marvels", c’est l’histoire des super-héros Marvel vu par Phil Sheldon, un homme de la rue, photographe de presse de son état, qui n’est ni un héros ni même un ami des héros. Sous un angle inédit, Sheldon transmet au lecteur ce que peut ressentir un homme ordinaire confronté sa vie durant à l’extraordinaire. Certes, Sheldon n’est pas tout à fait l’américain lambda. Son métier le met souvent au cœur des évènements, son ami de jeunesse est J. Jonah Jameson, et il croise fréquemment le jeune photographe Peter Parker pour qui il n’a guère d’amitié - en raison de l'attitude de Parker à l’égard de Spiderman, qu'il juge ambiguë et injuste - mais Sheldon est aussi un citoyen ordinaire, marié, père de famille, qui vit en banlieue la vie d’un homme normal et travaille pour payer ses factures, alors qu’autour de lui des héros surhumains combattent les nazis, des astronautes en perdition deviennent une équipe aux pouvoirs incroyables, des mutants « apparaissent » et terrifient une humanité qui entrevoit son remplacement. N’oublions pas des Vengeurs dont on ne sait trop s’il faut les aimer, les contrôler, ou les craindre, et une multitude d’autres surhommes, hélas entourés d’autant de super-vilains, dont le pire est sans conteste ce Galactus qui veut dévorer la Terre pour se sustenter. Diantre !

Confrontés à ces bouleversements sans précédent, les hommes, Sheldon en tête, oscillent entre admiration et crainte, gratitude et jalousie. On traite les Marvels comme des people dont la vie est fascinante mais aussi comme des menaces car souvent leurs sorties se soldent par des destructions à grande échelle. Comment des nains peuvent-ils vivre au milieu des géants ? Que pensent les fourmis des pique-niqueurs qui les nourrissent ou les écrasent indifféremment ? C’est le point de "Marvels", c’est l’occasion pour le lecteur de comics de se voir enfin lui-même au lieu de regarder les héros.
"Marvels" est donc un bel hommage de Kurt Busiek à Marvel, superbement dessiné par Alex Ross. Un comic de super-héros écrit par des fans pour des fans. L’histoire du gars qui se demande ce que ça ferait d’y être en vrai, de voir vraiment Giant Man enjamber la rue, Namor chevaucher le tsunami, ou Galactus s’apprêter à détruire la Terre et à anéantir l’humanité.

On déduira de ce qui précède que l’album est à réserver aux initiés qui connaissent très bien les personnages, mais surtout la continuité. En effet, le traitement est elliptique, et, soit on connaît la continuité par ailleurs et on peut relier entre eux les différents évènements qui ne sont qu’effleurés par le récit (on ne voit que ce que voit Sheldon et de la manière dont il le voit), soit on ne la connaît pas et le tout risque d’être très cryptique. "Marvels" n’est pas un album pour entrer en Marvel. En revanche, c’est une belle friandise pour initiés.

Marvels, Busiek, Ross

mercredi 1 avril 2015

Chicken is Doom


Dis-moi, lecteur, tu as envie de lire une histoire dans laquelle un cibopathe enquête pour le compte du FDA dans un monde post-grippe aviaire d’où toute volaille est bannie ?

Tu as envie de lire un volume, "Chicken Tenders", dans lequel tu assisteras à deux mariages ?

Dans lequel tu verras commettre un meurtre de masse au nougat chaud ?

Dans lequel un phoque des Navy Seals est assassiné ?

Dans lequel Poyo, le coq bionique, sauve un royaume de fantasy d’une invasion de légumes animés et cruels avant de s’attaquer à une infestation zombie ?

Dans lequel tu assisteras à l’opération la plus désastreuse de l’histoire du FDA ?

Dans lequel tu découvriras Babycakes, écureuil de combat né à l’ombre d’Yggdrasil, amélioré par cybernétique, et entrainé par un culte nécromantique amazonien ?

Si tu veux tout ça, et bien d’autres choses que je t’épargne, il faut te ruer sur "Chicken Tenders", le tome 9 de la série la plus déjantée de l’histoire de l’humanité des comics, Chew.

Ecrite par ce John Layman qui censure si peu son imagination délirante qu’on dirait qu’il écrit sous acide et dessinée par ce Rob Guillory qui donne une vie foisonnante au récit, Chew est tellement loin de tout ce qui est réaliste, tellement plein de rebondissements incroyables, prend si souvent son lecteur à contrepied en abusant des faux nez, qu’on lit dans un état d’émerveillement devant une histoire qui prouve qu’il y a toujours une nouvelle frontière scénaristique à conquérir.
Les gagmen sont de retour et ils assurent.

Chew t9, Chicken Tenders, Layman, Guillory