jeudi 31 décembre 2015

L'Empire, Bobineau, Magnat, Une Somme

En 2013, le sociologue Olivier Bobineau publiait L’empire des papes, Une sociologie du pouvoir dans l’Eglise. Il y montrait comment, à partir des quelques enseignements d’un rabbin dissident, qu’on peut ou pas considérer comme le « Fils de Dieu » sans que ça change grand chose à la suite, fut lentement mais sûrement instituée une religion organisée, centralisée, et bureaucratisée : L’Église catholique romaine.
Deux ans plus tard, à la demande des directeurs des éditions Les Arènes, Bobineau adapta son ouvrage en BD, avec l’aide de Pascal Magnat au dessin. Le résultat est cet "Empire" dont on n’a pour l’instant que le tome 1, intitulé "La Genèse". Bobineau y raconte l’histoire de l’Église catholique romaine, de l’enseignement de Jésus à la Réforme grégorienne. Cette chronique ne fera que survoler de très loin l'ouvrage pour en donner une vision d'ensemble ; il faudra se plonger dans l'album pour avoir toutes les références, chaque page de "L'Empire" pouvant donner lieu à un paragraphe entier.

Deux points importants émergent de ce gros album de 162 pages.
D’une part, la transformation progressive du message initial du Christ sous l’effet tant de l’exégèse que des nécessités politiques du moment. D’autre part la création, par l’extension territoriale, la juridicisation du pouvoir papal, et l’organisation hiérarchique, d'une Église catholique romaine - que Jésus n'avait jamais appelée de ses vœux - comme corps centralisé et efficient au service du pape - un chef suprême et infaillible dont Jésus n'avait jamais évoqué la possibilité ni la nécessité.

Concernant le message du Christ et les ruptures qu’il contient par rapport à la Loi juive (ce qui valut à leur énonciateur le supplice de le croix), Bobineau le résume de manière limpide en seize points, de « Heureux les pauvres » à « Pardonnez à vos ennemis » en passant par « La Loi est au service de l’Homme » et quelques autres. On sait ce qu'il en fut. Ce message inédit et séduisant attira au prêcheur de Judée des suivants de plus en plus nombreux, qui s’efforceront de continuer à le faire vivre après la crucifixion - suivant qu’on veut être aimable ou pas, on considèrera que l’Église catholique romaine s’est acquittée ou non de cette mission.

Le Christ mourant page 22, c’est donc au long développement de l’Église catholique romaine que Bobineau consacre l’essentiel de son texte. Une église, d’abord, organisée par Paul de Tarse, qui est autant héritière de Rome que de la Grèce, et qui se détache des contraintes du judaïsme après la Concile de Jérusalem, ouvrant ainsi la voie à une expansion universelle hors de sa communauté de naissance. Une église, ensuite, sous la houlette d’un chef unique : l’évêque (d’abord puissance locale, l’évêque finira par devenir global, l’évêque de Rome étant aussi le pape). Une église, encore, qui, avec Origène, met l’Homme au centre de l’attention du Dieu et du Christ. Une église qui s’appuiera sur quatre Évangiles, sélectionnés par Tertullien au IIème siècle, comme sources de l’interprétation d’abord puis du dogme ensuite.

D'abord soumis à persécution, le christianisme survivra à ses bourreaux et obtiendra droit de cité dans l’Empire romain sous l’influence de l'empereur Constantin. Ses successeurs établiront la religion chrétienne comme religion de l’État. D’interprétations (innombrables) en hérésies (qui ne le sont pas moins), de schismes en rivalités territoriales, l’Église catholique romaine s’organise, se développe (utilisant même des faux historiques quand nécessaire), et s’institue elle-même, au fil des siècles, en même temps qu’elle institue la fonction et l’autorité papales.

Après les premiers siècles d’expansion, il lui fallut néanmoins tourner la page des mauvais papes, du mélange des genres que pratiquait couramment l’élite entre fonctions religieuses et fonctions politiques, ainsi que de son image d'institution corrompue, coupable de simonie et de nicolaïsme (on notera que ce n’est qu’au XIIème siècle que le célibat fut imposé aux prêtres), et passer par la Réforme grégorienne des XIème et XIIème siècles, une transformation en profondeur encouragée - voire initiée - par les cisterciens et galvanisée par la Croisade. Cette Réforme qui définit encore ce qu'est l’Église catholique aujourd’hui fait du pape le « vicaire du Christ », seul habilité à interpréter le message christique. Elle le met à la tête d’une administration centralisée et hiérarchisée dont la base est constituée par une multitude de curés quadrillant le monde et assurant le contrôle social du peuple chrétien. Elle fait de l’Église catholique une puissance administrative présente sur un immense territoire.

A cette entité, il faut un droit. Qu’à cela ne tienne ! Créant le droit canon, l’interprétant et le développant, les juristes autour du pape créent leur pouvoir en même temps qu’ils élaborent sa source, et fournissent au pape – qui n’est plus élu que par les cardinaux - les armes juridiques de son indépendance par rapport aux pouvoirs temporels, de sa lutte d'influence contre l’Église d’Orient et/ou l’Islam, et de sa domination politique sur l’ensemble de l’Église et de la Chrétienté. Ne manquait plus au pape que l’Inquisition pour lutter contre les dissidences internes ; elle fut formellement créée en 1231 par le pape Grégoire IX, même s’il est possible de penser que, un siècle avant, Innocent II en avait posé les bases, qu’Innocent III approfondira. Inquisition mise à part, le tout existe encore aujourd’hui.

L'Empire, t1, La Genèse

mardi 29 décembre 2015

X's for Eyes, Laird Barron, Inutile pochade

Avec "X’s for Eyes" (novella, 92 pages), Laird Barron revient à l’univers qu’il développait longuement dans l’excellent The Croning.

Notre monde en version peu décalée, de vieilles familles aussi riches que puissantes et mystérieuses, des pactes secrets avec de puissantes entités absolument étrangères, un mal ancien et incommensurable allié à de bien sinistres humains, plus quelques cultistes un peu stupides pour faire bonne mesure.

"X’s for Eyes" est l’histoire du coming of age de Macbeth et Drederick Tooms, deux frères adolescents et héritiers potentiels de leur puissante famille. Au cœur des années 50, ils se retrouvent mêlés, du fait de leur propre  malice psychopathologique, à une affaire qui les dépasse, impliquant, outre leur propre famille et son IA cristalline (!), un Sultan des Démons dansant stupidement au son de flutes folles. Il faudra survivre et comprendre pour espérer se sortir au mieux de ce pataquès.

Ca se veut lovecraftien, ça se veut pulp, ça se veut drôle. Problème : aucun des trois objectifs n’est atteint.

Tellement peu écrit qu’on dirait par moments ces résumés de l’histoire qu’on trouve au début des scénarios de jeu de rôle, "X’s for Eyes" n’est jamais drôle en dépit des efforts, laborieux au point d’en être douloureux, de Barron. N’est pas Stross qui veut, et "X’s for Eyes" est si loin de la Laverie que c’en est effrayant. Il n’y a pas non plus de patte lovecraftienne car, cookie-cutter et dépourvus d’historicité, les personnages n’inspirent rien, ni empathie, ni dégout. Enfin, pour ce qui est de l’aspect action/pulp, c’est plus de la frénésie stroboscopique que de l’énergie.

A éviter absolument.

X’s for Eyes, Laird Barron

lundi 28 décembre 2015

The Library at Mount Char, Scott Hawkins, Atomic BBQ

"The Library at Mount Char" est un roman de Scott Hawkins, un gars qui écrivait jusque là des manuels d’informatique et se lance ici dans un mix de dark/urban/mythic fantasy. Ce qu’on appelle un quantum leap.

La chronique sera nécessairement courte tant il est important de ne pas spoiler pour laisser le lecteur plonger, s’il s’en sent le courage, dans un récit original dont on ne voit pas avant un bon moment - c'est une de ses grandes qualités - vers quelle destination finale il pointe.

Que sait-on au début ? Que sait n’importe quel lecteur qui a lu un résumé avant de se décider ? Partons de là.

"The Library at Mount Char" est l’histoire de Carolyn, qui vit plus ou moins aujourd’hui aux USA. Quand le roman commence, elle a une trentaine d’années et vit depuis 22 ans sous la garde de Père, qui l’a « adoptée » à la mort de ses parents. Carolyn n’est pas seule dans ce cas ; Père a « adopté » 11 autres enfants au même moment et dans les mêmes circonstances. Les 12 marmots ont grandi dans la « Bibliothèque », à l’écart du monde, étudiant chacun sous la férule impitoyable de Père. Ils sont aujourd’hui des adultes qui maitrisent chacun l’un de ces 12 « catalogues » du Savoir définis et compilés par Père.
Mais Père vient de disparaître. Que lui est-il arrivé ? Est-il vivant ou mort ? Ses ennemis sont-ils responsables ? Et, le plus important pour les 12 « enfants » de Père, que faire maintenant ?
Quand le roman commence, Carolyn tente de rejoindre sa fratrie. Elle marche pieds nus sur l’Autoroute 78, couverte de sang, et porte cachée sur elle le couteau d’obsidienne avec lequel elle vient d’assassiner l’inspecteur Miner. C’est la nuit mais elle n’a pas peur. Quoiqu’il arrive, elle sait qu’elle peut gérer.

Je déconseille vivement de se renseigner plus avant. Il serait dommage d’en savoir trop avant de commencer. Les choses s’éclairciront (très) progressivement d’une manière tout à fait explicite.

"The Library at Mount Char" est un roman très barré et très imprévisible, un ovni littéraire.
Il est très noir, très cruel, très violent, et ce ne sont pas que des mots, mais il est aussi parfois vraiment drôle, bizarre, frisant le nonsense à certains moments. Il est hic et nunc, mais aussi ailleurs et alors. Il parle de catastrophe atomique mais aussi de dégustation de guacamole, sans guère de transition.

C’est un roman qui sent plus le comic que la littérature pure, c’est à dire que c’est un roman qui considère que ses lecteurs ont des capacités de suspension d’incrédulité incroyablement élevées. On y trouve à la fois une intrigue larger than life, un prosaïsme qui ramène régulièrement au raz du sol, des plans qui se développent sur toute une vie, des « effets graphiques » à n’en plus finir sur lesquels je me dois de rester discret, et des personnages si badass qu’ils en sont incroyables (mais qui n’oublient pas d’avoir une vraie histoire véritablement racontée). Des animaux aussi, courageux et nobles ou vicieux et cruels.

On y navigue entre Lovecraft, American Gods, La tour sombre, Sandman, ou plus encore Lucifer, sans oublier des moments à la Deadpool, l’humour en moins.

De page en page, le mystère se lève, l’histoire se révèle, et tant l’ampleur que la profondeur temporelle du complot (car c’est de cela qu’il s’agit) apparaissent au grand jour avec des conséquences proprement terrifiantes pour les collatéraux - c’est à dire à peu près tout le monde.
Le rythme est frénétique et échevelé ; ce n’est que dans les 20 derniers % que le récit ralentit, se pose, et que les dernières mais indispensables explications arrivent, dans une phase qui peut sembler trop lente après ce qui a précédé (et qui est sans doute la moins convaincante en terme de raccord macro/micro) mais à pour effet de conduire le récit vers une conclusion satisfaisante.

Difficile de chroniquer en étant cryptique. Concluons donc en disant que "The Library at Mount Char" est clairement excitant, qu’il nécessite un estomac solide, et qu’il exige de son lecteur d'accepter - je le répète encore - des situations ou des contingences plus fréquentes dans le monde des comics que dans celui des romans, même fantastiques.
 Si on a le nécessaire et qu'on cherche de l'inédit gorgé d’adrénaline, il faut y plonger.

The Library at Mount Char, Scott Hawkins

L'Arabe du futur, Riad Sattouf, Le puits de Sherif Ali

"L’Arabe du futur", c’est la BD autobiographique (imposante et non encore terminée) du bédéaste et cinéaste franco-syrien Riad Sattouf. C’est la jolie histoire d’une enfance au Moyen-Orient et d’une relation père/fils. C’est aussi et surtout imho un exercice d’honnêteté intellectuelle qui fait honneur à son auteur.

Le petit Riad nait en 1978 de l’union d’Abdel-Razak et de Clémentine, tous deux étudiants à Paris dans les années 70. Lui est syrien, elle bretonne, ils s’unissent et, de là, partageront vie et pérégrinations. Leur amour trouvera une matérialisation en 1978 dans la personne de Riad, blond comme les blés et bouclé comme l’amie des Trois Ours. Après sa thèse en histoire contemporaine, Abdel-Razak postulera dans diverses universités avant d’opter pour celle de Tripoli en Lybie, où la famille s’installe en 1980. Pas si mal finalement pour ce fervent du panarabisme, convaincu que l’éducation de masse des Arabes permettra de les sortir de l’obscurantisme et d’engager ces peuples, de manière autoritaire si nécessaire,  sur la voie d’une modernité qui leur donnerait enfin la place qui leur est due sur l’échiquier international (Lawrence d’Arabie avait promis la même chose si mes souvenirs sont bons). Ce premier séjour en Lybie puis l’installation plus durable de la famille en Syrie, le pays de l’enfance d’Abdel-razak, lui permettra de confronter son idéal aux faits. Question autoritarisme, il ne manqua rien. C’est la gestation de l’Arabe du futur qui sembla être beaucoup plus longue que prévue.

Sattouf aurait pu broder un récit politique sur cette histoire, entre Khadafi, El-Assad (Hafez, le père, maison fondée en 1970), Israël, giscardisme et pompidolisme. Mais c’est son regard d’enfant, ses souvenirs bruts, que Sattouf décide de mettre en scène. C’est donc à travers les yeux d’un enfant que le lecteur parcourt la Lybie « populaire et socialiste », aussi démocratique que l’étaient les républiques du même nom (ce qui n’est pas peu dire), et la Syrie baasiste, « laïque » mais pas trop (il ne fait pas exagérer). Ce que voit Riad, ce qu’il raconte des décennies plus tard, ce n’est pas la grande Histoire, ce sont les petites choses qui se voient à hauteur d’enfant. Ces petites choses, sur lesquels il ne porte aucun jugement car ce sont celles, naturelles, de sa vie, mais qui parlent de manière éloquente au lecteur qui sait dépasser l’anecdote.

Unissant toutes ces petites choses, il y a la famille, omniprésente dans la ruralité syrienne, l’école, avec ses instituteurs - aussi brutaux que terrifiants - qui enseignent essentiellement l’hymne syrien et le Coran (!), et surtout l’amour indéfectible de ses parents pour lui. Sa mère bien sûr, protectrice, effacée, dont on se dit qu’elle a bien de la patience au vu de la dure vie d’expatriée que lui fait vivre un mari qui essaie néanmoins toujours d’adoucir son exil en lui procurant les petites joies qu’il peut. Mais aussi son père, plein de grandes ambitions - pour son fils comme pour les Arabes, qui veut le meilleur pour Riad, en faire un médecin, un de ces Arabes du futur dont il espère l’avènement prochain. Un père qui est au centre du récit, géant, héros, aux yeux du si petit Riad. Un père qui fait contre mauvaise fortune bon cœur en Lybie, un père qui essaie, si maladroitement que c’en est touchant, de réseauter dans la haute société syrienne au bénéfice de lui-même et de sa famille, un père qui ne perd jamais le moral même s’il est si difficile d’être écartelé entre deux cultures qui imposent des normes aussi absolument différentes et d’avaler les couleuvres de révolutions arabes bien moins reluisantes que l’image qu’elles projettent.

Car, venons-en à l’honnêteté intellectuelle,  Riad raconte. Il raconte les maisons bancales de Lybie puis de Syrie, les distributions de nourriture communautaire gratuite qui sentent plus la pénurie que l’abondance, les terrains vagues et les décharges publiques. Il raconte le marché noir et la contrebande qui permettent seuls d’avoir un peu du confort que les institutions ne parviennent pas à fournir. Il raconte les ersatz : chaussures en plastique ou cartable en carton. Il raconte le culte de la personnalité, sans oublier les hilarantes « élections ». Il raconte les difficultés d’intégration de son père à une nouvelle société syrienne qui n’a plus besoin de lui. Il raconte les mesquineries familiales alors que tous n’ont que la famille à la bouche.

Il raconte surtout des sociétés traditionnelles (hors des villes et des élites donc, soit un pourcentage énorme de la population) incroyablement violentes, cruelles, agressives. Des sociétés dans lesquelles un antisémitisme (et pas un antisionisme) névrotique, est encouragé et valorisé (les enfants jouent à tuer des juifs dans la cour de l’école ou décapitent des petits soldats juifs dans leur chambre). Des sociétés machistes, sexistes, profondément inégalitaires, dans lesquelles le concept de « crime d’honneur » fait sens. Des sociétés dans lesquelles il semble n’y avoir ni amour ni douceur ni compassion, hormis au sein de la famille – admirable grand mère de Riad, non moins admirable demi-tante. Des sociétés où semblent n’importer que l’honneur et la réputation. Des sociétés donc, archaïques et arriérées, dans lesquelles il ne fait pas bon vivre. Des sociétés dans lesquelles l’Arabe du futur n’est pas encore né, où le fantôme de Sherif Ali tuant pour le puits de sa tribu est encore visible.

Pour cette explication, pour cette honnêteté, et pour la limpidité de la narration, chapeau bas à Riad Sattouf

L’Arabe du futur, t 1 et 2, Riad Sattouf

vendredi 25 décembre 2015

A Dim but Happy Christmas

Quand le halogène de 500W - totalement non COP21 compatible - qui assure 80% de l'éclairage du salon explose en début de soirée, les festivités qui suivent derrière sont forcément plus « intimes » mais aussi plus sûres du point de vue d'une éventuelle attaque de sniper ; chaque pièce a deux faces.

Nonetheless, je vous envoie par la pensée le bonnet, le fiasquetti de gnole, et le cierge magique, en vous souhaitant d'en faire bon usage et de passer de très bonnes fêtes.

mercredi 23 décembre 2015

Crashing Heaven, Robertson, IA with Attitude

"Crashing Heaven" est le premier roman de Al Robertson et on espère qu’il ne sera pas le dernier.

Futur. Système solaire. La Terre a été dévastée par une guerre entre IA robotisées. Ce qui reste de l’humanité vit, un peu, dans diverses colonies spatiales, et, beaucoup, dans une station spatiale baptisée simplement la Station. C’est dans cette Station que revient Jack Forster, sept ans après le début de la Guerre Douce qui opposa les Humains sous l’autorité du « Panthéon » aux IA devenues rogues regroupées dans la « Totalité », cinq ans après sa désertion de l’armée humaine suivie de son emprisonnement par la Totalité, et peu de temps après qu’une paix ait été signée entre les belligérants. De retour dans son monde, il voudrait retrouver la femme qu’il aime, se réconcilier avec ses parents, et profiter un peu des quelques semaines qui lui restent à vivre. Car Forster est condamné à brève échéance ; porteur, dans des puces incorporées, d’une IA de combat, nommée Hugo Fist, dont la licence expire dans trois mois, Forster sait que l’IA prendre irrémédiablement et légalement le contrôle de son corps à cette date, le reléguant dans le néant de la non conscience définitive. Mais rien ne se passe comme prévu. A son corps défendant, Forster va devoir raccrocher le cours de sa vie d’avant - là précisément où elle s’était interrompue il y a sept ans - et se replonger dans les affaires de meurtres et de complots qu’il avait laissées en plan en partant à la guerre. Il replonge alors dans un chaudron bouillant d'intrigues qui peut détruire la société tel qu'il la connait.

"Crashing Heaven" est clairement le roman le plus excitant que j’ai lu depuis un bon moment. Imaginez un mix réussi entre le Gibson de Neuromancien, le Rajaniemi du Voleur Quantique (qui s’il fut mal traduit et gâché en français n’en reste pas moins un excellent roman), et une ambiance de noir avec chanteuse et marlou à la Chandler – sauf qu’ici le héros n’est pas un détective privé, c’est à l’origine un comptable, plutôt Eliott Ness donc. "Crashing Heaven" c’est le cyberpunk qui aurait enfin pris pleinement le virage de la Singularité et intégré tous les apports de la narration SF informatique des trente dernières années.

"Crashinh Heaven" c’est d’abord un monde passionnant. La Station est un immense complexe spatial où s’entasse le gros de l’humanité. Deux espaces, Homelands et Docklands, le premier plus aisé que le second, plus le Paradis, une zone réservée au Panthéon, c’est à dire au groupe constitué de Kingdom, The Rose, The Twins, Sandal, East, Grey, les « dieux » de l’humanité, des « personnes morales informatiques », des consortiums ayant passé le stade de la Singularité et devenus des êtres sentients et désirants, de fait les gouvernants d’une humanité qui l’accepte. Comme si Wintermute avait définitivement supplanté les Tessier-Ashpool, ou que l’IA d’Apple et celle de Google, sans plus besoin d’actionnaires humains, gouvernait l’humanité entière.
Dans la Station, la réalité est augmentée partout et tout le temps. Outre les multiples informations utiles qu’on obtient grâce à une connexion permanente à la Toile (Weave), la médiation des sens par des filtres informatiques intégrés au corps humain même permet de supprimer les visons désagréables (les drogués à la « sueur » entre autres), d’obtenir (ou de subir) d’incessantes publicités ciblées, de voir la Station bien plus belle qu’elle n’est en réalité, et ses habitants aussi, d’améliorer le goût et l’odeur des aliments et des boissons basiques qui sont servis dans l’habitat, d’interagir synesthésiquement avec des personnalités virtuelles. L’augmentation ne concerne donc pas que le vue et l’ouïe. Et même la mémoire est en partie externalisée dans le « Soi de Toile » que chacun construit progressivement au long de sa vie par ses actions sur le réseau. Magnifique.
Mais, revers de la médaille, tout est payant, ou plus précisément tout est sous licence temporaire. On achète pour un temps son avatar, mais aussi le droit d’avoir un bon goût dans son whisky ou les règles d’un jeu de balle auquel on veut jouer. Quand la licence expire, il faut la renouveler en payant de nouveau. Rien n’est gratuit et surtout tien n’est permanent.

Robertson utilise toutes les possibilités d’une existence démultipliée entre réalité physique et réalité augmentée voire carrément virtuelle. Ca sert la narration et ça en fout plein les yeux, c’est aussi brillant que chez Rajaniemi, dans un genre diffèrent.
Comme Rajaniemi d’ailleurs, il fait appel aux « âmes mortes », poussant le concept gibsonien de construct très au-delà de ce que celui-ci avait osé faire, créant un « monde » des constructs, IA des personnes défuntes dont personne ne se soucie des droits et qui ne sont donc que des marionnettes qu’utilisent les humains pour combler leur sentiment de perte sans souci aucun de ce que ressentent ces consciences, fussent-elles numériques, qu’elles ont pourtant aimées quand elles étaient incarnées. C’est d’ailleurs un des points intéressants du roman, la disjonction progressive qui s’opère dans l’esprit de Jack comme dans celui du lecteur entre conscience et incarnation ; la certitude qui s'établit que la conscience est un processus cognitif et réflexif, et que donc peu importe que celle-ci soit incorporée dans un corps vivant, soit le résultat d'une numérisation, ou est été créée de toutes pièces.

De plus, le monde que crée Robertson est une version déformée, poussée à son absurde, du nôtre. Oligarchie politique, vie vécue dans l’illusion, culte de la mémoire comme représentation contrôlée, menace terroriste justifiant des guerres préventives, omniprésence de la pub, des réseaux, des futilités actantes - East est pour ce qui est de ces derniers éléments une invention absolument brillante – et j’en passe, on pense souvent en lisant "Crashing Heaven" à notre monde dans une version plus aboutie. Patience !

Les personnages aussi sont passionnants. Entre un Jack trahi, déçu, désabusé, qui attend stoïquement sa fin prochaine, et Hugo, son bourreau potentiel, une IA d’attaque dont la caractéristique principale est l’agressivité, Robertson présente un couple de potes très étrange mais qui fonctionne à merveille. Jack sort progressivement de sa torpeur au fur et à mesure qu’il réalise l’ampleur du complot, et Fist – qui n’avait « vécu » jusque là que dans l’espace à la poursuite des IA de la Totalité à détruire - s’humanise progressivement au contact de la réalité humaine de la Station. Cynique et ricanant mais de plus en plus caring, Fist est de ces personnages qu’on n’oublient pas facilement. Les secondaires aussi sont tous de grande qualité. Qu’il s’agisse d’Andréa, la maitresse perdue de Jack, d’Harry le mari cocu d’icelle, de la malheureuse enquêtrice Corazon, ou des divinités East et Grey, qui s’impliquent le plus, tous sont construits, « réalistes », convaincants et attachants.

Et puis, c’est rythmé, vif, nerveux, drôle, émouvant. C’est une vrai histoire, pas une simple démo. Avec une vraie enquête complexe mais jamais tordue, de vrais moments d’émotion, de bons moments de rigolade. Ca se lit vite, ça excite. C’est une bonne histoire, servie par de bons personnages, dans un décor détaillé. Tout ce que Lightless n’était pas.

J’aurais encore beaucoup à dire mais j’ai peut-être déjà trop spoilé (espérons que vous aurez un peu oublié quand vous lirez) et, après autant de mots, je veux vous laisser reprendre le cours de votre vie. Gardez seulement cela en tête : Il faut lire "Crashing Heaven" ; car comme le chantait Bruce Dickinson en son temps : « Be there or be square ».

Crashing Heaven, Al Robertson

lundi 21 décembre 2015

LIghtless - C.A. Higgins - Pour les mamans ?

"Lightless" est le premier roman de C.A. Higgins, une jeune américaine diplômée d’astrophysique qui fait ses premiers pas dans le monde de l’écriture.
Elle a reçu de nombreuses critiques très positives que je trouve assez peu fondées après lecture.

Futur éloigné, quelque part dans le système solaire, au milieu de « l’espace, frontière de l’infini ». L’humanité a colonisé la banlieue proche de la Terre sous la direction, qu’on comprend rapidement dictatoriale, d’un régime nommé Le Système. L’Ananké, un vaisseau expérimental secret du Système, vogue entre silences eternels et espaces infinis.
Deux intrus s’y infiltrent dès le début du roman. Ils sont rapidement neutralisés. L’un est sans doute tué, l’autre est arrêté et devra être interrogé à bord de l’Ananké. Pour ce faire, arrive Ida Stays, enquêtrice réputée des services de sécurité (la police politique du Système), qui usera de toute sa technicité psychologique pour faire craquer Ivan afin de l’obliger à expliquer ce qu’il cherchait dans l’Ananké, à reconnaître ses crimes, et à compromettre ses complices.

C’est le long interrogatoire d’Ivan, soupçonné d’être lié au mouvement terroriste de libération de la mystérieuse Mallt-y-Nos, qui constitue l’essentiel du récit. Il a lieu alors que l’Ananké continue son voyage.
Mais l’intrusion a bouleversé l’équilibre du vaisseau. Le lecteur, qui se demande quel est le fin mot de cette histoire, est donc de surcroit témoin des tensions entre les (trois !) membres d’équipage du vaisseau, de l’hostilité tout juste rentrée qui oppose Ida Stays à Althéa – l’ingénieur informatique du vaisseau, la plus proche de l’ordinateur central - et surtout des multiples erreurs de plus en plus inquiétantes commises par un système informatique qui a été piraté durant l’intrusion sans qu’Althéa arrive à déterminer comment et sans qu’elle trouve un moyen de le remettre en état.

Durant 300 pages donc, l’Ananké vole, Ida Stays - dure comme le granit et sûre d’elle-même - interroge, les terroristes – loin, si loin du vaisseau - s’opposent au Système, et l’ordinateur central fait erreur sur erreur, à moins que ce n’en soient pas…

Car là, oui, il faut spoiler sinon rien n’est compréhensible. A cause du piratage (ajouter du chaos au chaos, and so on…), l’ordinateur central est devenu conscient. Mais il n’est encore qu’un bébé qui cherche à attirer l’attention, d’où les alarmes, les alertes, les colères, les caprices. MUHAHAHAHAHAHA !!!

Ce n’est qu’à la fin qu’Althéa comprend, d’où le suspense. Tout sauf insoutenable.
Car Lightless souffre de tant de défauts que c’en est indécent.

Aucun world-building digne de ce nom ce qui en SF est très ennuyeux. Les vaisseaux vont très vite, certains utilisent même des trous noirs comme propulsion (comment ? pourquoi ? va savoir !). Le grand secret de l’Althéa, c'est quil est censé inverser l’entropie (là, j’ai failli tomber de ma chaise) ; on se croirait dans les explications techniques de Star trek. L’humanité s’étend loin mais on ne sait pas précisément jusqu’où. Le Système, on comprend qu’ils sont très méchants mais on n’a aucune description fiable de ce régime. Ah si, quand même. Ils diffusent en permanence des news de propagande, et l’écran qui le fait « regarde » son spectateur ; merci 1984 et ses télécrans.

Les personnages ne valent guère mieux que le monde. Silhouettes sans grande histoire, ils n’éveillent aucune émotion. Même ceux qui devraient terrifier, Ida Stays et Ivan, n’inspirent rien de plus que des haussements de sourcils.
L’ordinateur non plus. Il ne devient un point de vue, et encore, que bien trop tard. Aucun lien ne se crée avec le lecteur.

La narration, souvent redondante car Higgins a l’air de croire qu’il faut répéter ad nauseam pour que le lecteur soit absolument sûr des motivations ou de l’état des réflexions, est rarement palpitante. Il ne se passe pas grand chose de significatif ; l’important est à l’extérieur, loin de l’Ananké.
De fait, il n’y a pas de montée en tension, pas d’incarnation progressive des personnages. C’est d’une lenteur et d’un manque de suspense absolument insoutenable. Ce n’est pas de la SF, loin s’en faut, mais c’est difficilement du thriller.

Un dernier pour la route : certains termes prêtent à sourire dans un roman de SF. Ainsi, les vaisseaux ont des « portes » par exemple, et des « serrures » qu’on peut « picker » en anglais. Mouais.
J’arrête là.

Avec "Lightless", j’ai eu l’impression de revivre le phénomène Ancillary Justice. Une débutante dans le métier, une idée que la presse US trouve marrante et originale, une narration qui vaut ce qu’elle vaut, et qu’importe ! Les articles élogieux se succèdent. Encore une fois, sans moi.
Si on veut de l'IA infantile, mieux vaut lire Diaspora de Greg Egan ou The Lifecycle of Software Objects de Ted Chiang.

Lightless, C.A. Higgins

mercredi 16 décembre 2015

Outcast de Kirkman en VF et on ne me dit rien

Alors, "Outcast", le brillant nouveau Kirkman, est sorti depuis des mois chez Delcourt et on ne m'a rien dit ! J'ai été trop nul pour le savoir et personne n'a été assez pertinent pour me le signaler en commentaire au moment des VO ! Ben, il n'est pas fameux ce blog. Contrairement à l'excellence de cette nouvelle série de Kirkman, avec démon et possessions, tout ce qu'on aime.

Outcast t1, Possession, Kirkman, Azaceta

Allez, pour me faire pardonner, je vous linke Possession des Sisters of Mercy.

mercredi 9 décembre 2015

Sandman Overture - Gaiman : Vieux pot, mauvaise soupe

On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve dit-on. C’est vrai, même pour Neil Gaiman. Qu’alla-t-il faire dans cette préquelle ?

1989. Avec les huit épisodes de Préludes et Nocturnes, Gaiman commençait ce qui serait la très longue série Sandman, multiprimée, forte de 75 épisodes principaux s’étendant sur plus de 2000 pages. La série se termina au numéro 75 en 1996 et Gaiman n’y revint pas jusqu’à aujourd’hui.
A côté, on pouvait néanmoins trouver de nombreux spin-offs écrits par d’autres, parmi lesquels l’excellente série Lucifer (bientôt adaptée de façon ridicule à la TV) et ses 75 épisodes aussi. Mais, mis à part un petit coup de revenons-y en 2003 avec Endless Nights, un comic mettant en scène chacun des Infinis de la famille de Rêve, Gaiman lui-même avait lâché l’affaire. Jusqu’à récemment. On ne devrait jamais recoucher avec ses ex.

"Sandman Overture" est donc une série complète en 6 épisodes écrite par Gaiman himself et illustrée par J.H. Williams III. Elle décrit les évènements, jamais racontés, qui précèdent le premier épisode de la série principale - c’est à dire ce qui se passe avant Préludes et Nocturnes #1 - et expliquent que Rêve y ait été si fatigué qu’il fut facile à l’occultiste Roderick Burgess de le capturer et de l’emprisonner. Pour 70 ans quand même.

On voit donc dans Overture comment toute la Création manqua être détruite juste avant le début de la série principale, ce qui nous en aurait privés. Fichtre ! On voit que Rêve, aussi solitaire que jamais, est le responsable principale de ce quasi-désastre et qu’il doit, dans toutes ses incarnations oniriques, intervenir pour le réparer (on pourra s’interroger d’ailleurs, au vu du récit, sur les leçons que nous pourrions tirer ici et maintenant des conséquences funestes d’une trop grande miséricorde ; responsabilité politique et sensiblerie s’accommodent bien mal l'une de l'autre). On voit, bien sûr, le problème être réglé, l’existence même de la série à suivre nous l’annonçait.

Pour un lecteur de l’Intégrale, Overture est plaisant. On a l’impression de remettre des pantoufles dans lesquelles on était à l’aise. Mais guère plus.
Certes on a enfin la réponse à la question qui nous taraudait tous (no kidding !) sur l’origine de la fatigue de Rêve. On fait la connaissance des parents de Rêve, on revoie un peu ses frères et sœurs, et on fréquente une bien gentille petite fille opportunément prénommée Hope. On est aussi témoin de la réunion de tous les Rêves de l’univers, sous toutes leurs formes chatoyantes ; au début j’ai cru que c’était le Green Lantern Corp, et le corps est cité dans le comic ce qui prouve que Gaiman a bien dû y penser aussi.
Mais on lit aussi une histoire qui n’est pas exceptionnelle, qui est très linéaire, et dont les personnages secondaires sont, contrairement à l’habitude, trop en arrière plan.

L’immense qualité de la série originale avait deux sources principales imho. D’une part la liaison parfaite entre le personnage principal « Rêve » et les nombreux personnages secondaires, d’autre part la manière presque magique qu’avait Gaiman d’arriver à relier finalement en un tout cohérent des idées qui partaient dans toutes les directions. Ce n’est guère le cas ici. Des enjeux énormes ne font pas un récit énorme ; je pourrais même dire du mal d’une résolution à la « Rêve pour toi un univers meilleur », objectivement puérile, mais je ne le ferai pas. C’est une saga cosmique presque banale que nous livre Gaiman, avec gros joueurs, fin de l'univers, dimensions à n'en plus finir, and so on... Du Marvel ou du DC cosmiques dans leur versions les moins réussies. Restent les dessins, colorés et étonnants, mais leur accumulation sans une vraie histoire pour les soutenir donne un peu trop l’impression qu’il s’y est agit de retranscrire un trip sous LSD.

Pour collectionneurs seulement. Si j’avais commencé par ce volume, je ne serais jamais allé plus loin.

Sandman Overture, Gaiman, J.H. Williams III, et al.

L'avis de Benoit Felten

Sweet Tooth VF - Lemire : Indispensable

Il semble que depuis quelques temps - ceux qui suivent mes chroniques l'auront noté - mon détecteur à livre décevant soit un peu grippé. Très ennuyeux pour le moins. Il vient donc de partir à la casse et j'en attends un plus performant. Dans l'intervalle, j'ai commencé ce Lightless de C.A. Higgins dont on dit beaucoup de bien ; je croise les doigts, la peur au ventre. Je ne survivrais pas à un autre roman décevant.

S'il y a un ouvrage, en revanche, que je peux conseiller les yeux fermés à quiconque, c'est ce tome 1 (qui semble contenir les deux premiers tomes VO au vu de sa pagination) de l'excellentissime comic post-ap Sweet Tooth, dont il ne faudrait surtout pas croire qu'il est pour les enfants, en dépit du garçon cerf en couverture. Noël approche et "Sweet Tooth" est un très beau cadeau pour adultes.

Sweet Tooth VF t1, Lemire,Villarrubia

Tainaron - Leena Krohn, la ville des Beetles

"Tainaron", une ville fictive inventée par l’auteur finlandaise Leena Krohn. Une ville weird qui rappelle celle des Saint et des Fous de Vandermeer. Une ville habitée par une race insectoïde, décrite au fil de trente lettres par une narratrice inconnue et humaine en visite à Tainaron, pour une raison que le lecteur ne connaitra pas, et qui n’a pour seul guide (fixer devrait-on dire) que le taciturne Longhorn, insecte de son état.

D’une missive à la suivante, le lecteur pénètre ce topos définitivement étranger. Il y croise les lucioles - fascinantes et éphémères, la reine – écrasée par le poids de sa maternité servile, le prince – désespéré depuis la perte de son amour, des insectes en cours de métamorphose – gelés dans d’interminables phases pupiques – que le processus transforme au point d'en faire de toutes nouvelles personnes. Il y apprend aussi l’existence d’un culte sacrificiel, l’impossibilité de cartographier une ville en transformation constante, et y côtoie des personnages qui inquiètent par l’étrangeté de leur incompréhensible comportement. De processions étranges en souvenirs et regrets d’une vie d’avant, il y partage les rythmes d’une ville que l’hiver menace, la certitude d’une hibernation à venir, l’effroi optimiste de nouvelles métamorphoses qui changeront les habitants autant qu’elles transformeront la ville.

Etranger, poétique, surprenant, "Tainaron" emmène le lecteur dans un voyage en terre inconnue. Le (court) livre est d’une lecture douce et apaisante même si on peut regretter une lenteur/langueur par moments pesante. Une fois refermé, on aimerait des suites, plus dynamiques, on aimerait que des individualités fortes s’invitent dans la communauté des insectes, on aimerait qu’après avoir raconté un lieu Krohn y installe une histoire.

On notera que Krohn, qui a failli obtenir le World Fantasy Award pour "Tainaron", vient de voir beaucoup de ses œuvres traduites en anglais dans l’omnibus Collected Fiction, préfacé par Jeff Vandermeer ça n’étonnera personne.

Tainaron, Leena Krohn


L'avis de Martlet

lundi 7 décembre 2015

Severed, Frances Larson, Hélas pauvre Yorick

Le dernier ouvrage de l’anthropologue Frances Larson est à la fois fascinant et un peu décevant.
Dans "Severed", Larson, inspirée par les têtes réduites Shuar qu’elle a côtoyées au Pitt Rivers Museum d’Oxford, se lance dans une histoire des têtes coupées et une réflexion à leur propos. Sujet hypnotisant s’il en est, mais sujet embrassé peut-être trop largement par Larson. Il manque à son ouvrage une question directrice, et on a très clairement l’impression que, si Larson a un terrain, il lui manque un sujet.

Ceci dit et regretté, le livre de Larson, par l’énormité de son terrain même, est très souvent intéressant.

Les têtes coupées donc. Fascinantes autant par leur mode de production (décapiter un mort ou un vivant, ce qui n’est guère aimable ni ragoutant, parfois ensuite « traiter » la tête, c’est à dire la réduire ou la nettoyer pour en faire un beau crane bien blanc, voire la dissecter ou la plastiner) que par la symbolique qui leur est attachée (partie du corps qui porte cette face que nos neurones miroirs sont programmés pour rechercher, trace indiscutable d’une personne et simultanément simple objet après traitement, unique partie du corps qui est considérée comme la personne elle-même, la partie étant alors le véhicule du tout).

Sur les têtes coupées, Larson dit tout ce qu’on peut dire, en commençant par le destin vagabond de la tête de Cromwell, symptomatique pour Larson de tout ce que peut connaître une tête après la mort de son porteur. Le plus intéressant dans ce cabinet de curiosités est sûrement ce qu’elle pointe elle-même dans sa conclusion : le détachement (sans jeu de mot) qu’il faut y mettre et qui est facilité par la distance existant entre soi-même et le possesseur original de la tête coupée.

Cette distance peut tenir à un « racisme » ethnique, social, ou moral. Elle en est souvent une manifestation éclatante.

Racisme ethnique et presque innocent dans son évidence d’abord. Les Occidentaux collectionnèrent les têtes réduites au XIXème siècle (et, de manière amusante, ils initièrent involontairement la production de masse de ces « objets » auxquels ils ne comprenaient rien, l’offre s’efforçant toujours de répondre à la demande). L’armée américaine organisa la collecte de cranes d’Indiens d’Amérique, durant les Guerres indiennes, dans un souci scientifique de classification et de catégorisation. Les chercheurs occidentaux au XIXème siècle réunirent des collections de milliers de cranes dans le but de classifier ces « races » qu’ils contribuaient à créer par leur approche nominaliste ; et, amusant là aussi, beaucoup de ces chercheurs arrangeaient leur choix de spécimens dans le but de valider leurs thèses suprématistes.

Racisme social ensuite, presque tout aussi évident. Les spécimens utilisés par chercheurs et médecins étaient en général issus des classes populaires ou sous-prolétariennes (même si certains anatomistes disséquèrent leurs proches, et si des clubs « d'échanges de cranes » existèrent), et ils étaient parfois (mais pas toujours) collectés de manière fort rocambolesque et fort peu respectueuse. Qu'importe. Dans l'esprit des collecteurs, les droits humains étaient à géométrie variable. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à voir cet East End où on laissait vivre les classes laborieuses.

Dans les deux cas, la mode phrénologique était passée par là. Elle satisfaisait, comme l’écrit Larson, les classes en ascension sociale qui n’avait que leur intelligence comme richesse et voulait donc la naturaliser, et un Occident qui commençait à dominer le monde et voulait aussi y voir le résultat d’une forme biologique de prédestination. Jared Diamond ne s'était pas encore penché sur la question.

Racisme moral enfin. Des soldats collectèrent des cranes sur les champ de bataille (Guerre du Pacifique par exemple) et s’en servirent comme décoration. L’ennemi était alors déshumanisé, condition presque sine que non de la guerre totale et seule chance d'y conserver un peu de santé mentale en dissociant dans son esprit le civil d'avant et le soldat du moment. Des organisations terroristes décapitent aujourd’hui (dans un souci de médiatisation maximale) ceux qu’ils considèrent comme mécréants, croisés ou apostats, moins qu’humains en tout cas. Même traitement « médiatique » pour les traitres au royaume dont on plantait les têtes sur des piques au portes des villes anglaises ou sur le Pont de Londres (tant de têtes à Londres qu’il y avait une charge de gestionnaire des têtes), ou pour les guillotinés (châtiment supposé à la fois moins cruel - bien loin en tout cas de la cruauté voulue décrite par Foucault au début de Surveiller et Punir - et plus démocratique que tout ce qui précédait) en France qu’on exécutait en public, dont on montrait la tête à la foule nombreuse et qu’on immortalisait par une gravure. Dans tous les cas, la bête est morte, la foule soulagée ou rassasiée (la dernière exécution publique en France date de 1939, voir Le roi des aulnes de Tournier).

La distance peut aussi venir de la sainteté affirmée du porteur de la tête et donc du caractère sacré qu’on attribue à cette relique qu’il laisse bien involontairement. La tête d’Oliver Punkett, maintenant saint irlandais, est depuis l’origine bien plus célèbre que l’homme Punkett ne le fut.

La distance enfin des médecins et étudiants, peut venir de la nécessité, et elle est créée, après le choc de l’initiation, par le rituel préparatoire et le fait de circonscrire l’acte dans un lieu dédié en portant une tenue qui ne l’est pas moins. L’anthropologie judiciaire explique de la même manière la transformation quotidienne de l’homme en juge.

Enfin, exception à tout ce qui vient d’être écrit, l’admiration peut aussi motiver la captation de tête. Un nommé Rosembaum se procura ainsi la tête de Haydn et celle de l’actrice Elizabeth Roose.

Tout ceci est intéressant, choquant, étonnant, inspirant même. Dommage qu'il y manque un motif de fond (hormis la distance) ; les chapitres se succèdent, plus ou moins intéressants selon ses propres centres d'intérêt et, en dépit ou en raison de la masse des références, sont parfois affligés de vagabondage intellectuel.

Severed, Frances Larson

mercredi 2 décembre 2015

La liste de Noël 2015 de Gromovar

Noël approche. Vous avez sans doute envie d'aggraver le désastre environnemental en faisant de merveilleux cadeaux à vos proches, ou vous êtes légitimement terrifiés à la perspective de ce qu'ils vont vous offrir. Dans les deux cas, la liste de Gromovar est votre meilleure alliée. Aussi pratique que le Supplément Noël du figaro mais bien plus abordable, la liste peut aussi être utilisée comme la wishlist Amazon : il suffit de spammer votre entourage avec le lien en y joignant un petit mot aimable demandant qu'on s'en inspire.
Voici donc une liste partielle et partiale, celle du 2 décembre, avec photos et liens vers les chroniques. Elle est un peu longue, j'en ai conscience, mais au moins vous aurez du choix. Elle est, quoi qu'il en soit, « Gromovar approved ».

ROMANS VO

BD/Comic VF

BD/Comic VO





lundi 30 novembre 2015

Sykes : les Vestiges de l'Ouest

"Sykes" est un one-shot western. L'album signe aussi la première incursion de Pierre Dubois, scénariste spécialiste des elfes et des revenants, dans ce genre réaliste. Il a bien fait, c’est une réussite.

Deuxième moitié du XIXème siècle, Wyoming, dans les prairies grasses au pied des Montagnes Rocheuses. « Sentence » Sykes, marshal, tireur d’élite, et figure respectée de la loi, chevauche à la poursuite d’une bande de tueurs impitoyables qui écume la région en y laissant une trainée de sang. Braquages, incendies de fermes, viols et meurtres, rien n’arrête ces hommes qui semblent sortis de l’enfer même. C’est pourquoi Sykes conseille aux habitants de la petite ferme où il se désaltère au début de l’album - le jeune Jim Starett et sa veuve de mère - de quitter les lieux ou au moins d’être très prudents.
Hélas, ils n’écouteront pas. Peu après, Jim verra sa mère subir les sept outrages et ne devra sa vie qu’à une fuite éperdue. Il rejoindra Sykes et s’imposera par ruse dans le petit groupe que celui-ci lance aux trousses de la bande de tueurs. Tous partent pour la vengeance autant que pour la justice.

A priori, l’histoire que je viens de résumer à grands traits est celle d’un honnête western. La ferme assassinée, l’homme de loi habité, les adjoints, les bandits, la vengeance, même l’enfant sont des figures du genre. Et honnêtement ce n’est pas mon genre favori, il a fallu la chaude recommandation de Laurent Leleu et de Bertrand Campeis pour me convaincre. Je dois donc dire que leur conseil était de très bon aloi et que l’honnête western dont il est question est parfaitement réalisé.

Mais dans "Sykes" il y a indiscutablement plus. Lisible à plusieurs niveaux, l’album est crépusculaire et tragique. Sykes, hanté par une tragédie personnelle, s’est abandonné à la violence légitime que lui permet la poursuite de la justice. Nietzschéen anti héros qui a regardé au fond de l’abîme et a vu l’abîme regarder vers lui en retour, Sykes se voit aussi en Achab, à la poursuite incessante d’une image qu’il n’atteindra jamais. Passant sa vie sur la route avec son partenaire O’Malley, de bandits en bandits et de gunfight en gunfight, Sykes y vieillira sans jamais s’arrêter, sans jamais vivre vraiment. Il rappelle fortement le Matt Damon de Raisons d’Etat ou le Anthony Hopkins des Vestiges du Jour, passés à coté de leur vie, fonctionnant des années durant en leur propre et unique compagnie, sans jamais connaitre les joies de la vie.

Et pourtant qu’aurait-il du faire ? Raccrocher les flingues ? Comme son ami Jess qui, lui, l’a fait à temps, a cru échapper à toute violence en devenant fermier auprès de sa brave femme mais a fini par succomber à la rapacité des puissants dans un pays en train de se construire ? La violence économique d’un monde en marche écrase les occupants des plaines, pionniers, premiers fermiers, indiens, bisons, tous dans le même bateau, poussés vers la sortie par les puissances d’argent qui vont façonner le pays. A cette violence en répondra une autre plus directe, et le cycle recommencera. Le témoin passe de la main d’un vieillard mort à celle d’un gamin désespéré et vengeur. Tragique, vraiment.

C’est donc une très belle histoire, poignante et riche (même si la mort du Révérend paraît vraiment rushée, problème de pagination ?) que raconte Dubois, et il est très efficacement secondé pour cela par Armand aux dessins et Gérard aux couleurs qui font tous deux un travail magnifique (mis à part les ignobles moustaches noires en aplat qu’on dirait collées). Les paysages sont panoramiques, les prairies ventées et grasses, les montagnes dans le lointain dessinent des objectifs vers lesquels galoper, les cowboys s'affichent en contre jour sous un soleil éclatant entre mésas et vallées. Et puis il y a les petites fermes en bois, les saloons plus vrais que nature avec leurs filles de joie et leurs têtes brulées, les rues en terre brune des villes de l’Ouest. Sans oublier l'époustouflante mort par balle de la page 52, explosive comme celles de Full Metal Jacket. On y est. C’est un film. C'est un western. C’est superbe.

Sykes, Dubois, Armand, Gérard

dimanche 29 novembre 2015

Overtime de Stross : S'ennuyer avec Bob Howard

"Overtime" est une novellette (et oui...) de Charles Stross située dans l’univers de la Laverie. On y retrouve Bob Howard, le héros récurrent de la série, toujours employé du service britannique ultra-secret dont la mission est d’empêcher le retour sur Terre des entités aussi visqueuses que glougloutantes dans les ténèbres qui rodent derrière le mur de la réalité. Utilisant l’informatique pour manipuler les mathématiques complexes qui régissent les dimensions, les agents de la Laverie luttent jour après jour, et dans l’ombre, non seulement contre les êtres malveillants qui voudraient mettre fin à notre monde, mais aussi, et au moins autant, contre les rigidités d’une bureaucratie tatillonne et les rigueurs des restrictions budgétaires. Le tout est en général plutôt drôle, entre Lovecraft et Brazil.

Ici, Bob Howard est de corvée de Noël. Il doit assurer quelques temps une permanence dans les locaux de la Laverie, comme Officier de nuit, pendant que ses collègues, pot de Noël passé, seront en congés de fin d’année. Evidemment, rien ne se passera comme prévu, et Bob devra régler un problème d’infestation cabalistique dont la première manifestation prendra la forme de photocopies graveleuses. Et oui…

Stross signe ici un pastiche explicite du Christmas Carol de Dickens. On se souvient que l’avare solitaire Scrooge (on n’oublie pas que c’est le nom de Picsou en VO) y était visité par trois esprits : l’esprit des Noëls passés, l’esprit des Noëls présents, l’esprit des Noëls à venir. Bob, lui, rencontre au cœur d’une boucle temporelle celui qu’il nomme « l’esprit des Noëls rendus fictionnels par un paradoxe temporel ».

Problème : c’est très long à démarrer (rien d’intéressant avant les photocopies des culs des fêtards et des autres), ce n’est jamais vraiment drôle, et on s’ennuie finalement pas mal.
L’équilibre Lovecraft/Brazil semble ici perdu. Le centre de gravité du récit est parti vers le bureaucratique et ses vicissitudes. Nul doute que pour rire vraiment, il faudrait avoir travaillé à Scotland Yard ou à la BBC. Ce n’est, hélas, pas mon cas. Ou avoir connu l’IUFM, mais pour une satire de ce lieu kafkaïen il vaut mieux lire Festins secrets de Pierre Jourde.

L’avis, plus positif, d’Anudar

Overtime, Charles Stross

samedi 28 novembre 2015

The Postman de David Brin : la novella originale

Dans l'anthologie "Wastelands 2" il n'y a que des nouvelles post-ap, de qualité diverse.

On y lira, entre autres choses, ...for a single yesterday, un texte joli et équilibré de George RR Martin où on sent, comme dans Armageddon Rag, sa culture rock seventies. Et où on voit comment, par pragmatisme, il accepte d'y renoncer un peu.

On lira aussi, pour ceux qui ne l'auraient pas déjà fait, le Tamarisk Hunter de Bacigalupi (trouvable dans le recueil La fille flute). A relire absolument avant que la COP21 ne commence.

Et surtout la très belle, très sensible, très humaine, très émouvante (j'en ai fait assez là) novella The Postman, du toujours excellent David Brin, nominée en 83 pour le Hugo de la meilleure novella, et qui formera peu d'années après la première partie de son roman éponyme (d'où fut tiré le film avec Kevin Costner), nominé lui au Hugo et Nebula du meilleur roman en 86.

Rien que pour ces trois textes, sans préjuger des autres, l'anthologie vaut la peine.

Wastelands 2, anthologie

vendredi 27 novembre 2015

Dragon - Thomas Day

"Dragon", c'est l'horreur de la prostitution enfantine exp(l)osée par Thomas Day. Des années après le recueil Women in Chain et l’impressionnant Eros-center, Day revient sur l'exploitation sexuelle. Cent fois sur le métier...

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 81, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Ben, non, pas encore.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :