mardi 30 décembre 2014

Sissi face à son destin


"Half a crown" est le troisième et dernier tome de l’uchronie Small Change, de Jo Walton.

A la fin de la lecture du premier tome Farthing (bientôt chez Lunes d’Encre), je n’avais pas poursuivi car le roman se suffisait à lui-même et que j’avais d’autres fers au feu. Plus tard, j’ai lu avec plaisir Ha’penny, qui se passe peu après et complète l’histoire de Farthing.
Aujourd’hui je lis "Half a crown", qui conclut la trilogie en étant, hélas, le moins bon des trois.

Partons du principe que les lecteurs ont lu mes deux précédentes chroniques. Comme ses prédécesseurs, "Half a crown" est construit sur deux fils alternés. Dans l’un, une femme raconte à la première personne, dans l’autre, les  investigations de Carmichaël sont narrées à la troisième personne. Cette alternance faisait des deux premiers volumes de vrais page turner. Mais ici, le couple ne fonctionne pas.

Il y a deux raisons à ça imho.

D’abord, le roman est situé en 1960, lors d’une conférence de paix – ou de partage du monde - réunissant (après l’anéantissement de l’URSS par un Japon nucléarisé) le premier ministre anglais Normanby, le chancelier Hitler, le prince impérial japonais, et quelques autres, dont le funeste Duc de Windsor qui tente un retour aux affaires. A l’occasion de l’événement, un coup d’Etat est en préparation ; c’est à Carmichael, de nouveau en piste, de le déjouer.
Problème, il est devenu le chef d’un service de police politique (surnommée la Gestapo par ses détracteurs) et « enquête » donc en lançant des ordres depuis son bureau directorial. Plus de terrain, plus de ce qui faisait les qualités du personnage, son flair, son sens de l’observation, son sens de la déduction. Vers la fin du roman, il paraît étonné lui-même d’avoir toujours ces compétences. Trop tard pour le lecteur. On voit donc Carmichaël fulminer, s’interroger, passer des coups de fil, avoir des réunions de travail, et guère plus. Mouais.
De plus, si l’intrigue politique est intrinsèquement intéressante, elle est ici trop survolée. Cette fois le nombre raisonnable de pages (environ 300) dessert Walton alors qu’elle la servait dans les deux premiers tomes.

Ensuite, le personnage féminin ne fonctionne pas. Loin des fortes et volontaires Lucy Kahn, qui épouse un juif en dépit de la consternation affligée de toute sa famille, et Viola Lark, qui renonce à son héritage patricien pour faire du théâtre, Elvira Royston est au mieux terne, au pire insupportable. D’une inculture et d’une naïveté absolues (qui s’expliquent certes par l’éducation aristocratique qu’elle a reçue), et d’une bêtise confondante qui donne souvent envie de hurler, elle commence par attendrir – pauvre petite fille riche déconnectée de la réalité – avant de rendre hystérique car nul ne saurait impunément être aussi stupide. Les pensées d’Elvira ne tournent qu’autour de sa présentation à la reine et des problèmes liés au mariage des filles dans la haute société anglaise. Même les graves mésaventures qu'elle vit, bien tard, ne la détourne pas complètement de ces problématiques.
Et pourtant, c’est Elvira, en grand partie, qui permettra de trancher le nœud gordien. Pas grâce à son intelligence – l’idée lui est donné par Raymond, un prolo intelligent et ouvert à qui sa classe a interdit l’accès aux études, le seul personnage vraiment aimable du roman même s’il ne fait qu’une courte apparition – mais grâce à ses contacts. Il y a surement un point là, mais celle qui sert à le démontrer assassine le roman par sa seule présence.

Je ne vais pas donner d’exemples ici, les lecteurs se feront une idée. Car il n’est pas inutile de lire "Half a crown". Walton y conclut son histoire, complètement. On pouvait lire Farthing seul, on pouvait aussi ne lire que le diptyque qu’il constitue avec Ha’penny. Walton a voulu conclure avec "Half a crown", refermer, d’une manière qui semble bien simple et rapide, la parenthèse, en bouclant ses fils narratifs et en remettant en scène, pour de brèves apparitions, des personnages des deux premiers romans. On pourra donc lire pour avoir une histoire complète en regrettant que la dystopie que constitue "Half a crown" ne soit pas plus convaincante.

Half a crown, Jo Walton

lundi 29 décembre 2014

Sehr Groß malheur la guerre !!!


Sortie du tome 2 de la série biographique Stalag IIB. Début 45, la défaite est très proche pour l’Allemagne nazie, envahie par l’Ouest par les USA, le Royaume-Uni, et même la IIème DB française, et pénétrée (c’est le cas de le dire) par l’Est par une Union Soviétique qui cherche la vengeance après les atrocités nazis sur son sol mais également l’anéantissement de son jumeau superflu dans l’horreur. Devant l’avance soviétique, les stalags sont évacués et les prisonniers de guerre commencent de longues marches vers l’ouest dans le froid et la neige. Celle du père de Tardi durera (sous les yeux virtuels et anachroniques de son fils qui interroge et commente) environ cinq mois, dans un pays de plus en plus détruit, au milieu d’une débâcle bien pire que celle que la France connut en 1940.

René Tardi et ses compagnons d’infortune marchent dans la neige, vers l’ouest mais jamais en ligne droite (le terrain, les ordres, les armées combattantes interfèrent avec le vol d'oiseau). Progressant de ferme en ferme à travers l’Allemagne rurale, ils ne découvriront que bien tard les destructions dans les villes. Ils subissent la violence des gardiens, de plus en plus incompréhensible (si ce n’est par la terreur qu’ils éprouvent eux-mêmes) à mesure que la fin approche. Ils voient leurs frères de misère mourir les uns après les autres, de froid, de maladie, des violences de la soldatesque. Ils rapinent pour se nourrir. Ils rêvent d’évasion mais pour aller où, perdus qu’ils sont au milieu de l’hiver poméranien ?

Durant l'interminable progression, s’ils ne savent pas grand chose des évènements en cours, ils en croisent des indices. Les fermes à moitié abandonnées, les flots de réfugiés allemands fuyant devant l’avancée soviétique, les viols et les massacres à l’est dont bruisse le téléphone arabe des prisonniers. Les SS qui brûlent leurs uniformes noirs pour ne pas être identifiés, oubliant que leur groupe sanguin est tatoué sur leur avant-bras. Et aussi les marches de la mort, ces files, croisées par les prisonniers, de déportés des camps déplacés par les SS pour, peut-être, servir d’otages (ceci pour les plus « chanceux », les autres furent assassinés sur place pour ne pas encombrer les SS).
Après trop longtemps à leur goût, ils verront enfin des soldats alliés, américains, anglais et soviétiques, en chien de faïence. Ils seront pris en charge par les troupes occidentales et rentreront, pas bien vite mais une guerre était toujours en cours, en France. René Tardi retrouvera, à la gare de Valence, sa Zette. Cinq ans après son départ.

Dans cet album, comme dans le précédent, Tardi ne cache rien de ce que dit le témoignage de son père. Il raconte les horreurs, grandes ou petites, dont celui-ci fut témoin, quelle que soit l’origine de celles-ci, et ne passe pas sous silence les petites mesquineries ou les crimes véritables dont se rendirent coupables les prisonniers de la colonne durant leur marche vers la liberté. Cette honnêteté est méritoire, Tardi avait les carnets de son père, il aurait pu facilement cacher ce qui le gênait en ne l’incluant pas dans l’album. Il a choisi de ne pas le faire. Ca doit être salué. Ca sert aussi son point. Pour Tardi, la guerre est le pire que puisse faire les hommes. Tous les hommes.
Et quand le fils (l’auteur) s’indigne, son père lui rappelle, comme dans l’opus précédent, qu’on ne peut juger le présent avec les lunettes du passé et que la magnanimité est facile au chaud derrière une tasse de thé.

Intéressant et émouvant, l’album est néanmoins inférieur au précédent. Je crois qu’il y a deux raisons à cela.

D’abord, la longue marche vers l’ouest, en dépit d’une violence, d’un froid et d’une faim permanente, n’est guère riche en évènements. A part quelques incidents, il ne se passe pas grand chose pour René Tardi durant ce retour. De ce fait, les conversations historiques entre le père et le fils deviennent progressivement de plus en plus fréquentes et longues, et par moment l’album ressemble plus à un cours d’histoire (détaillé parfois jusqu’au niveau tactique) qu’à un récit biographique. On y perd en proximité avec le personnage de René Tardi, on a l’impression de réviser ses fiches avant le Bac. Ou alors, il faudrait ne rien connaître de la guerre, de l’holocauste, etc. pour parvenir à se passionner, s’horrifier, s’indigner devant des faits qui, en réalité, sont largement connus de ceux qui prendront la peine de lire cet album.

D’autre part, et même s’il faut d’abord répéter encore une fois qu’il ne cache rien de tout ce qui s’est passé tant au niveau micro de René Tardi qu’à celui macro de la Guerre Mondiale (étrange bifocalisation) et que c’est l’énorme vertu de l’album, l’anarchisme viscéral de Tardi lui fait mettre sur le même plan dans le récit, les viols et pillages de masse des soviétiques et les quelques affaires de viols en Normandie, le million de SS allemands et les 2000 couillons de la Brigade Charlemagne, les exactions des Einsatzgruppen et le bombardement de Dresde (étonnamment Hiroshima et Nagasaki n’ont pas l’air de poser problème), les exfiltrations de savants allemands vers les USA et les déportation au goulag des prisonniers soviétiques libérés par les soldats soviétiques. Chercher l’Histoire derrière l’historiographie est une bonne idée, mais tenir compte des nombres et des pourcentages peut aider aussi à sérier les questions ; certaines différences de quantité deviennent des différences de qualité. Le message en devient brouillé, sauf si le message n’est qu'un simpliste « Guerre à la guerre », message que la case en bas de la page 123, à propos de la remilitarisation de la Rhénanie, semble prendre en défaut.

Un album en demi teinte donc, car trop à distance de la réalité humaine. Racontant la guerre, Tardi oublie un peu son père. Il n’y avait peut-être pas matière à 128 pages.

Stalag IIB, tome 2, Mon retour en France, Tardi

dimanche 28 décembre 2014

Le demiurge athée


Deuxième recueil de la série Lucifer.

On y trouve les numéros #14 à #28 du comics et le surgeon “ Lucifer : Nirvana ”.

Les fils lancés dans le premier recueil continuent à se dérouler ici, et on comprend que le volume précédent mettait simplement en branle des évènements dont la conclusion restait à venir.

Dans des styles, graphiques autant que narratifs, très différents, on voit la tentative de Lucifer pour créer avec succès un univers libéré de la foi, on découvre les projets d'une race démoniaque humiliée, celle des Lilim, pour restaurer sa dignité, on apprend bien des choses sur l'aristocratie de l'enfer et les complots qui l'agitent, on est témoin du plan fou du Basanos pour voler son bien - sa Création - à Lucifer avec l'aide d'anciens ennemis de l'ange déchu, et j'en oublie.

On retrouve aussi longuement l’attendrissante Elaine Belloc, dont le courage et la force d'âme font un personnage clé de la série, tant dans le déroulement de faits que dans l’attention du lecteur. Bon sang ne saurait mentir ; Elaine en est la preuve vivante.

Les enjeux montent énormément dans ce volume car ce dont il s'agit c'est de la domination sur un univers entier. Inévitablement, mondes et vies innocentes sont les dommages collatéraux de l'inimitié entre Puissances. Beaucoup d'action donc, de tour et détours, de rebondissements, mais on s'éloigne des personnages.

L'amplitude de la confrontation cosmique augmente autant qu'il est possible dans ce Livre 2, avec la même conséquence que dans les sagas cosmiques Marvel, une certaine perte de substance des personnages. Dommage, la série s'en banalise. Reste Elaine Belloc. Et un bonne décharge d'adrénaline.

Lucifer Book Two, Carey et al.

vendredi 26 décembre 2014

De l'alpha à l'omega


"My real children" est le dernier roman de Jo Walton. Et c’est un livre magnifique.

"My real children" raconte les deux vies de Patricia Cowan, une Anglaise de la petite classe moyenne, née en 1926. Le roman s’ouvre et se ferme sur Patricia à la fin de sa vie. Very confused, placée en maison de retraite, incapable de déterminer laquelle de ses vies est la vraie. Car elle se souvient, confusément, de deux. Deux vies distinctes, dans deux mondes différents. Deux vies comme les deux directions que prend l’existence de Patricia après qu’elle ait, un soir de 1949, répondu à la question couperet de Mark, ce fiancé qu’elle aime d’un amour épistolaire intense mais qui ne l’a jamais touchée, tout juste fugitivement embrassée : « Si tu veux m’épouser, c’est maintenant ou jamais ». Une Patricia répond Maintenant, l’autre Jamais. Deux vies commencent, dans deux mondes.

Gobled et Campeis dans leur Guide de l’Uchronie écriraient que "My real children" est à la fois une uchronie personnelle et une uchronie historique large. C’est le cas, même si Walton semble suggérer que la première est, au moins en partie, à la source de la seconde. Dans un monde, Patricia vit un mariage sombre, sans amour, auprès d’un homme qui la méprise. Dans l’autre, elle rencontre Béatrice avec qui elle partage des décennies d’amour intense. Un monde devient progressivement de plus en plus ouvert et pacifique, l’autre s’enfonce dans la terreur nucléaire et sécuritaire. Deux vies, deux mondes, battement d’ailes de papillon.

On pourrait écrire beaucoup sur "My real children". On pourrait discuter ad nauseam des effets de tel ou tel développement politique dans chacun des deux mondes, on pourrait invoquer les mânes de Christopher Priest, on pourrait rappeler à la mémoire Le choix de Sophie - la fin s’y prête, on pourrait citer Albert O. Hirschmann et son Bonheur privé, action publique dont "My real children" pourrait être une étude de cas, on pourrait même chanter le New Dress de Depeche Mode, on pourrait continuer longtemps encore. Chercher des liens, des correspondances, des résonances.

Inutile.

L’intérêt du roman est ailleurs, dans la mise en scène de (des) récit (s), dans le développement fin d’une chronique biographique. L’histoire que raconte Walton est profondément émouvante car son personnage principal (surtout) et ceux qui l’entourent (chacun à son niveau) sont longuement et finement développés. Si on s’intéresse à eux, si on est heureux ou triste avec eux, c’est qu’ils existent fortement. L’incarnation est telle que Walton n’a jamais besoin de recourir (c’était le risque) à des effets mélo pour susciter une réaction du lecteur. Le ton matter-of-fact de la narration empêche la surenchère, la relativement faible part de dialogues aussi. L’émotion ressentie à la lecture est d’autant plus forte que le lecteur sait qu’il n’a pas été manipulé pour la ressentir.

Walton a donné à voir, sur le très long terme, une belle personne. Volontaire, courageuse, résistante, résiliente même, profondément bonne et généreuse, Patricia ne peut que susciter l’amitié du lecteur. Rien d’étonnant alors s’il s’y attache au point de partager, parfois intensément, ses joies et ses peines. Et puis, la vie de Patricia c’est aussi celle de chaque lecteur. Les choix qu’elle doit faire, les joies qu’elle ressent, les épreuves qu’elle subit sont les siens, mais aussi, par moments, ceux du lecteur. Et la vie, celle de Patricia, celle de ses proches, celle du lecteur aussi, est inévitablement trop courte. Tant à faire, à ressentir, et si peu de temps. Elle le sait, le lecteur aussi.

En fond, à l’extérieur du monde que constituent la (les) famille (s) de Patricia, l’Histoire avance. L’Europe se fait ou pas, des échanges nucléaires ont lieu ou pas, les hommes construisent une base lunaire ou pas, etc. Mais aussi, le monde devient plus libéral ou pas. Les droits des femmes progressent plus ou moins vite. Les diverses préférences sexuelles sont plus ou moins acceptées.

Le choix de Walton paraît assez clair. Presque un manifeste pour une sexualité libre et épanouie, pour l’égalité des droits, pour l’éducation, pour l’engagement dans la vie de la cité, pour toutes ces actions que chacun peut faire à son échelle et qui, parfois, peuvent avoir des effet énormes.
Le choix de Patricia, Bonheur privé ou action publique, est difficile, cornélien, lorsqu’elle réalise qu’il lui faudrait choisir, pour elle et pour le monde.

"My real children" est un roman beau, émouvant, fort, qui impressionne durablement la mémoire. Patricia restera longtemps dans l’esprit du lecteur et c’est tant mieux. Le seul bémol, mineur, que je mettrais concerne le dernier chapitre, trop explicite à mon goût.

My real children, Jo Walton

jeudi 25 décembre 2014

Une once de beauté

En ce jour de Noël, Joyeuses Fêtes à tous, et à vous surtout Mr Lawrence.


dimanche 21 décembre 2014

I wish you a merry Christmas !


Quatrième épisode de la série Grandville. L’épisode de Noël, comme il y en a dans toutes les séries TV, avec ici bien moins de dialogues sirupeux et bien plus d’intelligence scénaristique.
J’ai déjà écrit trois chroniques sur Grandville, je vous y renvoie. Grandville, c’est steampunk, c’est beau, c’est fin, c’est complexe, c’est intelligent. Il faut lire Grandville en VO, en VF, en V n’importe quoi d’autre ; cette série est brillante. De loin, une des meilleures séries en cours actuelles.

Noël approche. A la demande de sa logeuse, Mme Doyle, l’inspecteur Le Brock se lance à la recherche de la jeune nièce de celle-ci, disparue depuis peu. L’enlèvement possible s’avère être une fugue, un départ vers la France pour rejoindre une secte millénariste qui se révèlera bien plus sinistre qu’on n’aurait pu le supposer à priori. Le Brock, seul sur le terrain – enfin, en compagnie d’un de ces « doughfaces » que sont les humains discriminés - mais motivé comme jamais, sauvera la fille, la démocratie et presque le monde, arrêtera un criminel, ceci sans oublier de donner beaucoup d’amour à son amante Billie et d’être à l’heure pour le réveillon de Noël. Une énergie qui ne se dément jamais. Un happy end de bon goût ici.

Comme pour les épisodes précédents, ce "Grandville Noël" peut se lire comme n’importe quelle BD policière et d’action steampunk. C’est enlevé, rythmé, rapide ; on y prendra grand plaisir. Mais le plaisir augmente si on cherche (ou trouve) les références, si on pointe la richesse des détails narratifs, si on se plonge dans le background historique qui commence à se dessiner. On croisera donc, au fil des pages, de nombreuses références à Sherlock Holmes (et pas seulement Mme Doyle), aux sectes millénaristes, aux escrocs qui les dirigent et aux malheurs qu'ils causent de Waco à Jim Jones, à la montée du nazisme, aux malheurs causés par la violence domestique, aux discriminations raciales et aux cycles attentats/répression qu’elles engendrent. On y discutera, bien mieux que dans Da Vinci Code, des évangiles perdus, de leur retour en Occident après les Croisades ‘wink’, des exactions commises pour protéger la version officielle de la foi. On y discutera de l’origine des espèces et de questions cruciales telles que : « l’animal humanisé est-il créé à l’image de Dieu ? » ou « Dieu a-t-il donné la Terre à l'animal humanisé ? ». Je pourrais continuer mais j’arrête là.
Ah si, quand même. Il fallait un Christ pour Noël. Qui mieux qu'une licorne pour tenir ce rôle?

Au-delà de l'histoire et des références, l’essentiel, c’est le plaisir véritable qu’on ressent à voir comment Talbot à l’air de s’amuser en écrivant. Comment il empile humour, clins d’œil, action, et même un amour qui est tout sauf mièvre, dans une sorte de tornade qui n’a pas de limite. On sort de cet album lessivé et furieusement content. Jetez-vous dessus ! Il est encore temps. C'est votre album épisode de Noël.

Grandville Noël, Bryan Talbot

Jusqu'ici, tout va bien


Sortie du tome 2 de la série fleuve "14-18" par Corbeyran et Le Roux. Après la mobilisation et les premiers jours de la guerre, c’est à l’automne 1914 que s’intéressent les auteurs.

Les huit amis partis au front avec enthousiasme ou résignation commencent à comprendre que la guerre risque d’être plus longue qu’imaginée et que beaucoup n’en reviendront pas. La « fessée aux boches » se transforme lentement en calvaire pour tous. D’autant que l’armée française, mal préparée, est mal équipée, tant en matériel militaire que pour les objets du quotidien.

Le désespoir envahi certains des héros. Le fanatisme guerrier, d’autres. Les premiers hommes tués d’assez près pour avoir vu leurs yeux sont durs à avaler. Sans parler des hommes si déchiquetés par un obus qu’on se retrouve avec des morceaux sur soi ? Tous les objectifs se fondent en un : survivre.

A l’arrière, les femmes commencent à souffrir de l’absence des hommes qu’elles aiment. On réalisera bientôt qu’ils constituaient aussi le gros de la force productive du pays et que les indispensables réorganisations vont être colossales.

Au front, outre la bataille de la Marne, entrevue de loin, et son mythe des taxis, c’est aux premiers soupçons de blessures autoinfligées que s’attaque Corbeyran ; elle mèneront beaucoup d'hommes au peloton d'exécution. La série étant bien plus légère que le très documenté one-shot La faute au Midi – même si le mot « léger » ne paraît guère approprié – le biffin accusé de blessure volontaire s’en sortira comme une fleur (qui plus est, il était innocent).
Après la guerre, il brulera les dessins de guerre qu'un ami lui avait confié et ne voudra plus parler de son expérience. Trop d’horreur, trop de malheur. Rien ne sera transmis aux générations suivantes. Une des causes sans doute du bis repetita vingt ans plus tard.

14-18 t2, Les chemins de l'enfer, Corbeyran, Le Roux

samedi 20 décembre 2014

Archéologie littéraire


Un inédit mondial de Frank Herbert. Diantre !

Cet inédit c’est "High-Opp", retrouvé il y a peu, tellement inédit qu’on ne sait même pas précisément quand il a été écrit, et aujourd’hui traduit et publié en français chez AetD, une préface de Kevin J. Anderson (marchand du temple de son état) et une postface de Gérard Klein encadrant le texte comme des serre-livres.
Que doit-on à un livre dont on a ignoré l’existence pendant toute sa vie ? L’appel de l’histoire de la SF et la chronique éminemment objective d’Anudar m’ont décidé à m’y intéresser et à combler ce trou inopinément apparu dans ma culture.

"High-Opp" est une dystopie. Futur indéterminé, monde entier. Grosso modo, deux classes : les High Opp et les low opp. Dominants et dominés. Pas d’exploitation économique au sens marxien du terme ici (la production semblant entre les mains d’un Etat si omnipotent qu’il affecte autoritairement les travailleurs à la fonction où ils seront les plus utiles en fonction d’un profil, « scientifiquement établi » bien sûr), mais une domination réelle appuyée sur une sondocratie. La démocratie dans sa version régime d’opinion la plus abjecte. Une tyrannie de la majorité appuyée sur l’idée que « la volonté générale présente certains caractères qui font qu'elle ne saurait ni errer ni opprimer » (décidément je dors avec Rousseau ces jours-ci).

On sait tout le mal qu’on peut penser des sondages et de l’existence même d’une opinion publique. Il suffit de lire Bourdieu, Champagne, ou encore Arrow pour n’être pas trop provincial. Mais dans "High-Opp" c’est encore pire car les sondages sont manipulés afin de donner le résultat qui arrange les dirigeants. Car il y a des dirigeants objectifs, une caste d’hommes (pas de femmes) qui entend garder ses privilèges. Face à eux, une population de prolétaires objectifs dont le mécontentement ne fait que grandir.

Le roman s’ouvre sur la déchéance de Dan Movius, ancien chargé de la coordination entre les Bureaux, sous un prétexte fallacieux. Un sondage, judicieusement rédigé, vient en effet de supprimer sa fonction. Movius, qui avait connu une ascension fulgurante, due à son intelligence et à ses qualités d’organisateur, retourne aux Terriers standardisés et peu agréables où vivent les low opp. Révolté par l’injustice dont il est victime, il comprend vite qu’on veut, de surcroit, l’éliminer physiquement. Contacté par une organisation secrète, il entre en clandestinité pour se venger, et permettra peut-être d’ouvrir le système. Je n’en dis pas plus pour ne pas spoiler ce court roman.

Ecrit entre la fin des années 50 et le début des années 60, alors qu’Herbert écrit beaucoup mais publie peu, "High-Opp" doit autant à Fondation qu’au Meilleur des mondes. On y voit à l’œuvre un Bureau des psychologues qui ressemble beaucoup aux psychohistoriciens d’Asimov. On y remplace « Mon Ford » par Gallup ou Ipsos, dans une société américaine où l’emprise des sondages s’étend sur la vie politique. Et comme dans toute dystopie qui se respecte, manipulation éhontée, répression violente, et domination composent le cocktail normal du fonctionnement de la société de High Opp.

Autre influence probable : quand le roman est écrit, on est aussi aux grandes heures de la théorie polyarchique en science politique. Qui gouverne ? de Dahl a été publié en 1957. Le politologue y décrit une sphère politique autonome du reste de la société, sphère au sein de laquelle se joue la concurrence entre les leaders. Herbert retourne la vison plutôt optimiste de Dahl en mettant en scène la manipulation de la population, à qui on fait sembler de donner le droit de choisir sa politique, au seul profit de l'oligarchie régnante, et en réintégrant la violence physique dans la concurrence entre leaders ; il se rapproche par là des théories élitistes de Mosca ou de Michels par exemple.

Dans le concret, la compétition, décrite dans le roman entre les Bureaux du gouvernement en conflit pour le pouvoir, rappelle les luttes pour l’hégémonie au sein de la structure de pouvoir stalinienne par exemple. On peut aussi penser à la haine qui oppose, aux USA et encore aujourd’hui, les « patriciens » de la CIA aux « plébéiens » du FBI.

Sur le plan narratif, "High-Opp", roman court, presque un premier jet, se caractérise par une rapidité de résolution des problèmes qui ne serait plus utilisée aujourd’hui. Certains effets - le maquillage et les perruques pour se déguiser – ressemblent à des effets de théâtre ou évoquent un épisode de la Twilight Zone.
Et pourtant, la lecture de "High-Opp" est agréable car les enjeux sont clairs et leur résolution rapide. Le roman se lit vite et bien, dans une sorte de nostalgie pour une SF qu’on n’écrirait plus comme ça de nos jours (et je passe ici sur les personnages de femmes, tellement datés). Aurait-on la même lecture indulgente pour le roman retrouvé d’un illustre inconnu ? Pas sûr. Mais qu’importe. C’est d’Herbert qu’il s’agit, on le retrouve avec plaisir, il pose des problèmes qu’on retrouvera chez Brunner par exemple, notamment dans Sur l’onde de choc, et puis, "High-Opp" pose tant de questions, qu'il développera par la suite, sur le pouvoir, et ressemble tant à une V1 du Cycle des saboteurs qu’on ne peut que prendre plaisir à cette archéologie littéraire.

High Opp, Frank Herbert

mercredi 17 décembre 2014

Swift, Sade et Rousseau sont dans un bateau


"029-Marie" – on ne saura jamais ce que signifient ces prénoms numérisés – est le second roman de Franck Manuel. Jamais désagréable, il n’en reste pas moins fortement dispensable.

Futur indéterminé, planète Terre, lieu exact indéterminé.
029-Marie est une enseignante - ou ce qui reste de ce métier en voie d’extinction - qui élève seule, et avec peine, son fils (là, entre l’emploi, la monoparentalité douloureuse, et la première scène dans un métro, on sent immédiatement qu’on est dans un texte français). Le monde dans lequel elle vit n’est guère ragoutant. Coupés de la nature, effrayés par l’air, le ciel, les animaux, déstabilisés par le fait même de marcher sur un sol non artificiel, 029-Marie et ses « compatriotes » sont des plantes de serre, amputés par leur culture de ce qui faisait leur humanité. Non contents de vivre en aquarium, ils doivent respecter un Code du Comportement, séculaire (on n’en saura pas plus), dont on ne sait pas grand chose si ce n’est qu’il proscrit tout contact physique sous peine d’expiation publique et immédiate. Dans ce contexte, tous portent de longues robes couvrant l’intégralité de leur peau à l’exception du visage (des colancors ?), et il est bien évident que le sexe ne saurait être toléré, pas plus que l’énonciation, ou la représentation fut-elle mentale, des parties du corps humain. Tabou, tabou, tabou.

029-Marie, guère heureuse et qui s’ennuie beaucoup dans sa vie, est contactée par une chaine de télé qui lui propose d’infiltrer une de ces croisières interplanétaires clandestines durant lesquelles quelques happy few vont à la rencontre de sexualités exotiques avec des aliens, et d’abord à la rencontre de la sexualité tout court. Ses pérégrinations, diffusées sur les tablettes des humains, bouleverseront la société au point de semer les graines d’une révolution à venir.

Pourquoi pas ? Hélas, trop de problèmes dans ce roman.

D’abord, on est ici dans de la SF hors-sol (pour reprendre l'expression de la 4ème de couv). Peu, pour ne pas dire pas, de world building, peu de caractérisation (à part celle de 029-Marie, quand même très convenue). Le roman saute de scène en scène, sans grande transition mis à part les biens pratiques phases d’hibernation qui abrègent les voyages interplanétaires. Une planète, une relation, une autre planète, une autre relation, quelques flashes mémoriels, et une seconde intrigue dont on se demande si elle ne sert pas juste à augmenter le nombre de pages jusqu’à la fin qui illustre de manière surréaliste la réunion des contraires que le Loi avait séparés. Par moment, ces sauts de puce successifs dans un exotisme toujours renouvelé m’a rappelé Swift et son Gulliver. Sentiment conforté par l’impression tenace d’être ici dans la simple illustration de deux ou trois idées, guère originales de surcroit, j’y reviendrai.

Ensuite, la succession des scènes sexuelles, jamais racoleuses il est vrai, m’a rapidement lassé. Nebal, qui a aimé le roman lui, parle justement de réminiscences sadiennes. Pas de chance, Sade commence toujours par me faire sourire avant de profondément m’ennuyer.

Enfin, les idées, parlons-en. Dystopique mais trop esquissée pour inspirer quoi que ce soit (et d’ailleurs quelle dystopie n'est pas tiède après Orwell et son « Si vous désirez une image de l’avenir, imaginez une botte piétinant un visage humain... éternellement. » ?), le roman est de plus teinté d’un rousseauisme naïf qui montre des humains pervertis par la société au point d’être devenu étrangers tant à leur nature qu’à la nature. La solution passe par le réencastrement de l’homme dans son milieu naturel grâce au sexe comme force potentiellement révolutionnaire. Sans oublier une dénonciation bien modeste des dérives de la virtualité et la tarte à la crème habituelle des puissants occultes qui intriguent et manipulent. Rien n’est bien neuf et tout est traité par-dessus la jambe. Dommage.

Swift, Sade, rousseau, tout le XVIIIème siècle semble s’être donné rendez-vous dans les 192 pages de ce roman. En oubliant les modes de narration contemporains.

Le livre se lit pourtant, sans déplaisir. Mais si on s’intéresse à la répression sexuelle et qu’on veut un vrai  contexte, faute de lire Malinowski on préfèrera le 1984 d’Orwell ou La servante écarlate de Margaret Atwood.

029-Marie, Franck Manuel

dimanche 14 décembre 2014

La littérature à son meilleur


Comment décrire "The Bone Clocks", le dernier roman de David Mitchell, l’auteur du brillant Cloud Atlas, sans lui faire injustice, sans spoiler le backstage, et enfin sans échouer à en montrer la richesse et la complexité ? C’est une vraie gageure. Et, comme pour Cloud Atlas, cette chronique ne rendra qu’imparfaitement la richesse de ce livre.

Commençons par dire que "The Bone Clocks" ressemble, par bien des aspects, à Cloud Atlas. Rien d’étonnant à cela, Mitchell dit lui-même que chacun de ses romans n’est qu’une partie du métaroman que constituerait son œuvre ; il place d’ailleurs quelques Easter Eggs dans "The Bone Clocks", comme le ferait le scénariste ou le programmeur d’une série. Mais surtout on y retrouve une structure proche pour décrire, encore une fois, un temps long, même s’il l’est moins que dans Cloud Atlas. Des parties narratives séparées dans le temps et un lien qui les unit de façon plus ou moins forte. "The Bone Clocks", c’est la vie d’Holly Sykes, extraordinaire et terriblement banale à la fois.

Six parties dans "The Bone Clocks". Quelques jours de la vie d’une jeune fille de la classe populaire britannique, Holly Sykes, pendant l’été 1984 ; des jours où sa vie bascule. Un mois dans l’existence d’Hugo Lamb, riche étudiant d’Oxford et pire sociopathe qu’il m’ait été donné de lire, autour du Nouvel An 1992, au moment où lui est proposé un pacte faustien. Les deux jours d’un mariage en 2004, sous les yeux du couple désuni que forme Holly avec son reporter de guerre de compagnon. Cinq ans de la vie de Crispin Hershey, le « Wild Child of British Letters », entre 2015 et 2020 et de conventions en conventions, dans un monde d’où le livre disparaît progressivement. Sept jours de confrontation, apogée d’une guerre séculaire, entre deux groupes ennemis d’immortels en 2025. Enfin, trois jours de bilan pour une femme et pour le monde en 2043. Le tout lié par la présence d’Holly Sykes, et la lutte de temps long qui oppose, en coulisse, deux organisations secrètes surhumaines.

On l’aura compris, "The Bone Clocks" est un roman fantastique. Mais, jusqu’à la cinquième partie (vers la page 400), le surnaturel n’est qu’à bas bruit dans les pages du livre. On voit des détails et on entend certaines choses qui laissent supposer qu’existe une réalité dissimulée derrière le monde réaliste que nous décrit Mitchell. Et pourtant, comme dans la vraie vie, c’est d’abord et surtout le monde matériel qui se donne à voir. Sur l’élément surnaturel on ne peut que supposer beaucoup avant que la cinquième partie n’éclaire les faits. Le fantastique n’est d’ailleurs qu’un élément, important certes, du roman. Un élément parmi d’autres.

On pouvait craindre qu’un gros lecteur de SFFF tel que moi finisse par se lasser d’attendre. Ca n’a jamais été le cas.

David Mitchell et moi avons le même âge. Le monde qu’il décrit, c’est le mien aussi. Et décrire n’est pas le verbe juste. Mitchell résume le monde de la fin du XXème et du début du XXIème siècle. Les détails, lâchés comme sans y penser au détour d’une phrase foisonnent. La musique, les objets, les marques, la politique, les crises, humaines ou globales, les folie des hommes, leur hubris, leur futilité aveugle. Mais aussi leurs réalisations, leur capacité d’amour, de solidarité, d’altruisme. Tout ceci baignant dans les drames petits et grands qu’ils vivent, où la famille apparaît comme soutien en dernier ressort et institution totalitaire à la fois, et où monde et fatum sont toujours plus forts que l’individu. Tout ceci est intemporel mais Mitchell l’ancre profondément, par la magie de son verbe, dans le locus spatiotemporel qu’il a choisi. Tout est juste et documenté : les répliques – de quoi parle-t-on et avec quels mots - les lieux fréquentés et ce qu’on y fait, les centres d’intérêt, les visions du monde, les habitus au sens bourdieusien du terme. La recréation de Mitchell est sans faille. On n’y trouve pas une fausse note.

Les phrases s’enchainent et invoquent une réalité qui donne la même impression de parfait agencement que peuvent créer certaines merveilles architecturales. Les personnages existent intensément, leur environnement aussi. Qu’on les aime ou les détestent, qu’ils agacent ou qu’ils charment, qu’ils aient eu une seule vie ou des centaines, ils sont là, sous les yeux du lecteur, plus vrais que nature. Il en est de même pour le monde qu’ils habitent, qui est le nôtre dans la première moitié du livre avant d’en être son futur possible dans la seconde. De la War on Terror aux crises environnementales en passant par l’histoire de l’indépendance irlandaise ou le sort abject fait aux serfs dans la Russie du XIXème, Mitchell invite le lecteur à une promenade érudite dans l’histoire des hommes à travers les yeux pourtant clairement situés de ses personnages. Il l’emmène ensuite vers un avenir probable et vraiment peu engageant qui pourrait être la prémisse de celui décrit dans la partie centrale de Cloud Atlas. Que deviendra ce que nous tenons pour acquis - et notamment ces deux « droits » que sont maintenant la capacité de communiquer instantanément à distance et celle de se déplacer où bon nous semble - quand l’énergie sera devenue rare et peu accessible ? Quelle sont toutes les portes, jusque là ouvertes, que nous verrons se fermer sous nos yeux ?

En dépit d’une victoire sur le mal, on comprend alors que sauver des humains sacrifiés à l’égoïsme dévorant de certains, n’était pas sauver l’humanité. Chacun de nous est solidairement coupable, à son échelle.
Dans cette dernière partie, la Holly Sykes de Mitchell, à la fin de sa vie et à celle de sa civilisation, pleine d’un regret paisible, est terriblement émouvante. Son corps et son monde s’éteignent de concert, rappel tragique des Deux corps du roi de Kantorowicz.
Certes, le malheur véritable n’est pas encore tout à fait là en 2042 mais il approche. Et ce n’est pas la menace métaphysique qu’il fallait craindre. L’homme, depuis qu’il arpente la Terre, pourvoit sans aide à sa propre ruine.

"The Bone Clocks", comme toute vraie littérature parle du Monde, du Tout qui nous environne et dont nous sommes partie. Il parle de nous comme êtres singuliers et de nous comme génériques aussi. Il le fait avec une précision descriptive qui donne l’impression que Mitchell a infusé le monde pour nous en livrer l’essence. Merci à lui. Et prions pour une traduction rapide.

The Bone Clocks, David Mitchell

dimanche 7 décembre 2014

Who wants to live forever ?


"Rites de sang" est le troisième et ultime tome de la saga du Dernier loup-garou, de Glen Duncan. Il en constitue la fin, une fin ouverte.

Deux ans après les évènements relatés dans Talulla, la jeune louve, entourée de son clan, élève ses très étranges enfants-garous et assiste, comme une spectatrice dépitée et soulagée à la fois, au dépérissement inéluctable de sa relation avec Walker. Talulla la louve ne peut se sortir de l’esprit l’antédiluvien vampire Remshi, entrevu dans le volume précédent, dont l’existence même résonne dans son âme comme une chose trop longtemps oubliée et enfin retrouvée. Y aurait-il entre eux une relation très particulière, une relation qui aurait transcendé la mort et les siècles ? L’amour serait-il éternel comme dans le Dracula de Coppola ? Remshi, en tout cas, en est convaincu ; Talulla est sa Vali, morte depuis des millénaires et enfin revenue pour lui. Retrouver Talulla, s'unir à elle, est une impérieuse nécessité pour le plus ancien vampire du monde.

Mais rien n’est simple dans l’infra-monde créé par Duncan. Face à la menace mortelle que fait peser sur eux une humanité, représentée par des milices catholiques et des gouvernements qui ont décidé de prendre en charge publiquement et violemment la « menace monstrueuse », même l’inimitié millénaire entre vampires et loups-garous n’a plus guère d’importance. Il faut d’abord survivre à la solution finale, et la disproportion numérique entre humains et « monstres » est telle que ce ne sera pas facile. Talulla ne veut pas mourir. Elle veut encore moins que ses enfants meurent. Comment réagir alors à la surprenante proposition du vampire Olek qui lui offre de mettre un terme à la malédiction lycanthropique, de redevenir humaine bien sûr mais aussi d’extirper le loup de ses enfants ? Quel serait le prix de la normalité ? Et Talulla est-elle prête à le payer ? Il faudra lire pour le savoir.

Avec Remshi, le plus ancien vampire, la boucle ouverte avec Jack Marlowe se referme. Comme son pendant lupin, le plus vieux des buveurs de sang est trop vieux pour son âme. Quand on a tant vu, tant fait, quand on doit oublier l’essentiel de son passé pour pouvoir continuer à avancer, quand on a vu mourir un nombre incalculable de ses amis, n’est-on pas objectivement au bout de sa route ? C’est sur cette idée que s’ouvre le roman, c’est sur la même qu’il se termine. Entre ces deux extrémités, Remshi se raconte, au bénéfice du lecteur. L’histoire du plus ancien des vampires éclaire aussi, concordance des historicités, celle des loups-garous. Le lecteur plongera donc avec délectation dans l’abime du temps et y apprendra beaucoup sur les heures mythiques des premiers non humains. Il compatira à la lassitude de Remshi et vibrera à son espoir un peu fou de retrouver un amour perdu depuis plusieurs millénaires. Il assistera aussi au crépuscule de cette plus vieille créature terrestre, comprenant avec lui, et en même temps, le vrai sens de la promesse de Vali.

Le duo à distance que jouent Talulla et Remshi ne peut que satisfaire le lecteur car il sonne vrai.
L’attirance irrésistible, charnelle, de Talulla pour Remshi vient du plus profond des tripes de cette créature d’instinct. Elle balaie la raison et la décence qui lui intiment de ne pas sacrifier sa relation avec Walker. Talulla vit une passion au sens étymologique du terme, à laquelle elle ne peut que céder.
Remshi, lui, est convaincu d’avoir retrouvé celle qu’il a si longtemps attendu. Que la promesse faite est enfin tenue, et qu’il pourra donc redevenir complet dans son être comme dans sa sexualité. Mais il y a tant à régler avant : survivre, protéger sa chère Justine et retrouver Talulla. A moins que le destin ne se charge de les réunir.

"Rites de sang" est une vraie réussite. Violent et érotique comme les précédents, mais dans un équilibre plus satisfaisant que celui du second tome, l’ouvrage offre aussi au lecteur, dans le style si efficace de Duncan, un beau personnage d’immortel, une belle relation d’amour prédestiné, et l’impression, qu’on avait aussi dans les tomes 2 et 3 de la trilogie des vampires d’Anne Rice par exemple, de voir se lever pour lui seul le voile de l’Histoire avec un grand H. Ajoutons-y une vengeance méritée (et très graphique) contre deux ordures, une description réaliste de ces moments où une relation est déjà finie même si aucun des deux protagonistes ne veut l’admettre à haute voix, de nombreuses scènes d’action rondement menées (même si on regrettera une nouvelle scène d’emprisonnement et d’exfiltration qui fait vraiment redite), et le spectacle des liens qui unissent les membres du clan de Talulla qui, s’ils sont moins développés dans ce tome, existent fort par la relation que Talulla entretient avec eux et l’importance qu’ils ont dans ses pensées.

Par-delà les péripéties, c’est finalement l’humanité de Remshi et de Talulla que retiendra le lecteur, cette humanité qui guide leurs choix, leurs actes, et en fait de bien beaux héros, bien servis par la plume corrosive et crue de Duncan.

Rites de sang, Glen Duncan