dimanche 30 novembre 2014

Le plus beau des anges


La série "Lucifer", jamais traduite en français, est un spin-off de Sandman. Il est très dommage que le public VF n’y ait pas accès tant la série est bonne. Ils se consoleront peut-être avec la série télé à venir, dirigée par Tom Kapinos.

Rappelons que Lucifer, ange rebelle, déchu, vaincu, est un seigneur des enfers si las qu’il laisse la clef de son royaume à Rêve dans l’arc « La saison des brumes ». Libéré de sa charge, il s’installe avec Mazikeen, un démon femelle, dans le monde physique, précisément à Los Angeles, plongeant dans l’inconnu pour y trouver, espère-t-il, du nouveau.

Cette chronique sera brève car il n’y a pas de grande vérité métaphysique inédite à tirer de la série Lucifer donc peu de lignes à écrire pour quelqu’un qui ne résume pas les récits. Un avis simplement : Un excellent moment de lecture !

Le Book One rassemble les treize premiers numéros du comics (qui en comptera 75 au total) et cinq arcs : « The Morningstar Option », « A Six-Card Spread », « Born with the Dead », « The House of Windowless Rooms » et « Children and Monsters », tous liés.

Lucifer y combat de très anciennes divinités qui accordent aux hommes tous leurs souhaits, même les plus fous. Il y rencontre le Basanos, un tarot vivant à l’agenda obscur mais visiblement bien rempli. Il y participe, indirectement, à la résolution d’un meurtre d’enfant. Il s’y confronte à la maitresse japonaise de la mort et de la création, Izanami, ainsi qu’à ses fils, traitres et inhospitaliers. Enfin, il repousse un assaut des armées angéliques sur son domaine, et révèle à une petite fille son ascendance surnaturelle.

Lucifer est un personnage attachant car complexe. Caché sous l'identité d’un patron de piano bar, le Lux (on appréciera), il est élégant, charmeur, délicieux comme un homme de goût accoutumé aux choses de la nuit. Cynique, impitoyable, il sait aussi être magnanime ou tenter de faire les choses justes. Vivant par choix loin de l’omniscience divine, il connait le doute comme un être humain, là où Dieu sait tout et où les armées divines sont pétris de certitudes vertueuses. Puissant, rusé, intelligent au point d’être brillant, Lucifer vainc ses ennemis même lorsque ses pouvoirs surnaturels sont au plus bas, grâce à la vivacité de son esprit et au pouvoir persuasif de sa parole.

Autour de lui, ennemis, alliés, et interlocuteurs sont nombreux. Mazikeen la démone, son amie et servante, est toujours là, présente, dévouée. De nombreux autres traversant l’histoire et jouent leur part. Des skinheads qui trouveront un juste châtiment, une jeune fille qui préfèrerait ne pas savoir ce que son cœur désire vraiment, une petite fille au triste destin, une humaine qui devient le vaisseau d’un artefact antédiluvien, des divinités aigries, une prêtresse maudite, des anges vengeurs au sein desquels Amenadiel est le plus brutal, et bien d’autres encore.

Toute cette vie bouillonnante - car toute vie l’est par essence - humaine et extra-humaine, vit des aventures palpitantes, choquantes, intrigantes, des bouleversements dont Lucifer fait partie, parfois au centre du jeu, parfois seulement dans les angles morts du récit. C’est souvent dur mais toujours fort.
C’est brillant, complexe, toujours logique, superbement écrit, tirés par les personnages, leurs désirs avoués ou non, leurs forces, leurs faiblesses et la manière dont ces traits se confrontent aux opportunités qui se présentent du fait des manigances des uns et des autres. Tout se tient, tout est logique, rien ne semble sorti du chapeau du magicien.
De plus c’est beau, le graphisme évoquant l’étrangeté fondamentale des protagonistes sans jamais être inaccessible à un lecteur qui n’est qu’humain.

Si on lit en VO, à fortiori si on aime Sandman, il faut foncer.

Lucifer Book One, Carey et al.

samedi 29 novembre 2014

Future for Dummies


Difficile d’écrire une chronique qu’on n’a pas envie d’écrire. Pas envie car on aimerait dire qu’on a vraiment aimé et qu’on ne le fera pas. Pas envie car après s’être beaucoup ennuyé en lisant, la rédaction d’une chronique ressemble à la dernière station du calvaire.

"The Peripheral" de William Gibson donc.

Le livre avec lequel la légende revient à la SF pure après trop longtemps erré dans les arcanes, forcément passionnants n’est-ce-pas, de l’überclass. On imagine comme il était attendu. Par moi, les autres, le monde. Et bien, ce n’est pas une réussite imho.

The sky above the port was the color of television, tuned to a dead channel”. C'est si loin. Hélas ! On ne refait jamais son premier livre, ni le meilleur.
"The Peripheral" est donc un long pensum, jamais palpitant, qui a obtenu des critiques dithyrambiques de tout ce que la presse US compte de reviewers. On n’a pas dû lire le même livre.

Deux fils narratifs. Le futur proche, dans l’Amérique rurale, et un futur plus lointain de quelques décennies, à Londres. On ne comprend le lien entre les deux fils que vers la page 80. Je ne dis pas ce qu’il est pour ne pas spoiler, juste qu'il ne faut pas être trop regardant sur la plausibilité.

Sur le plan du style, Gibson fait se succéder les chapitres (124 pour 485 pages) minuscules. On y lit des phrases régulièrement très courtes, des dialogues du même tonneau, le tout souvent dépourvu de verbe conjugué, au point qu’il est parfois nécessaire de relire pour être sûr de qui parle à qui et de quoi. On est ici au-delà du cut, plutôt dans l’épilepsie.
De plus, la plupart des actions se passent hors champ. Parfois on n’en voit que la toute fin, parfois elle sont commentées après coup par les personnages, suscitant dans les deux cas un sentiment d’extériorité qui rend chimérique toute volonté d’immersion dans le récit.
Enfin, c’est descriptivement sec, minuscule, étique. Il y a un monde, c'est clair, mais on n’en voit pas grand chose à part quelques détails, des widgets verbaux, censés donner l’impression qu’il y a une réalité derrière la scène sur laquelle se déroule ce qu’on doit appeler action même s’il n’y en a guère. Après le « Show, don't tell » de bon aloi d'un Rajaniemi par exemple, Gibson fait le pas de trop avec son « Don't show, don't tell, let them guess ». Il livre, de fait, une littérature entre écran d’accueil de smartphone et présentation Powerpoint.

En ce qui concerne le fond, c’est dramatiquement mou. Un meurtre au début, un autre peu après, ailleurs, toujours suffisamment flous pour ne pas être le moins du monde impliquants. Un témoin qui pourrait identifier un meurtrier et 400 pages à se préparer à l’identification. Puis une fin rapide, presque Deus ex machinesque, dans une prison de Newgate reconstituée pour l’occasion comme un parc d’attraction avec un méchant qui rappelle les malfaisants de série B des années 50. Entre les deux, ça parle, ça développe peu des personnages dont globalement on se fout, ça offre une pseudo-révélation censée ébouriffer le lecteur sur les bizarreries qu’amènent les manipulations temporelles. C'est peu.

Alors, bien sûr, il y a quelques idées. En vrac : on imprimera plein de choses en 3D, il y aura plein de drones qui serviront à plein de trucs, la génétique permettra de créer des clones anencéphaliques qu’on pourra utiliser comme des périphériques personnels, l’argent c’est de l’information, la finance contrôle le monde, l’avenir du monde est à la soft apocalypse, les riches s’en tireront mieux que les pauvres quand ça arrivera et ils continueront d’autant plus après leur vie de ploutocrates obscènes, assistés qu’ils seront par des nano constructeurs, etc. Que du bel et bon, mais rien dans le récit qui soutienne l’intérêt.
Le style et les choix narratifs ne sont pas engageants et tout ceci a déjà été fait, souvent mieux :
Pour la manipulation du passé, il dit lui-même qu’il a pris l’idée à Bruce Sterling. Pour les drones, voir Westerfeld et Les légions immortelles. Pour l’impression 3D, Doctorow et Makers. Pour la possibilité de revêtir un clone après avoir transmis une conscience sous forme numérique, Morgan et Carbone modifié. Pour la soft apocalypse, qui d'autre que Will McIntosh et Notre fin sera si douce ? Pour les riches, presque toute la littérature dystopique. Pour les nanos, Neal Stephenson et L’Age de diamant. Pour l’inégalité et la capitalisme qui dominent le monde, le Capital de Karl Marx n’est pas mal. J’arrête, je vais lasser.

"The Peripheral" est donc un roman étique en terme de littérature, une sorte de Powerpoint qui se déguise en objet complexe alors qu’il ne fait que vulgariser sans profondeur des conjectures techniques ou sociétales bien connues dans le genre. C’est un roman de SF difficile pour dummies. En France, la collection s’appelle « Pour les Nuls ».

William Gibson ferait mieux de continuer à gagner très bien sa vie en faisant des conférences sur le futur tel qu’il le voit et ne plus tenter d’en faire des romans. Quelques flashes ne font pas un objet littéraire ; je ne vois que les personnages du consternant Love is Strange (de Sterling justement, qui se ressemble s’assemble) pour être des lecteurs ébouriffés par son "The Peripheral".

The Peripheral, William Gibson

samedi 22 novembre 2014

Wishlist

Tor.com offre généreusement aux lecteurs un ou deux textes gratuits chaque semaine.
Je ne les lis pas tous, je ne les apprécie pas tous. Mais je signalerai ici ceux que pour lesquels ça a été le cas.

Cette semaine, deux textes, très différents, dans lesquels on exauce des vœux.


Old dead futures, de Tina Connolly, est un récit qui lorgne vers le weird. On y voit un enfant forcé d'exaucer les vœux d'une organisation bien peu ragoutantes. Décrire parfaitement sans décrire précisément (l'illustration rend bien l'ambiance), c'est le tour de force de Connolly dans cette émouvante histoire de responsabilité et de sacrifice.


The ink readers of Doi Saket, de Thomas Olde Heuvelt, est une sorte de conte ironique. Situé dans un petit village de Thaïlande presque hors du temps, il met en scène de bien mauvais moines, un garçon en quête d'idéal, et une population rurale haute en couleurs, lors de la fête annuelle des vœux. Argent, amour, sexe, vengeance, santé, tout est demandé paisiblement et avec bonhomie.
Dans une alternative magie/coïncidence qui rappelle Morwenna, l'auteur joue avec les attentes du lecteur et l'entraine dans un monde absurde et profondément terre à terre avec un détachement amusé.

Old dead futures, Tina Connolly
The ink readers of Doi Saket, Thomas Olde Heuvelt

Le fou de Dieu - Jean Claude Marguerite


Signalons ici une nouvelle très épurée de Jean-Claude « Vaisseau ardent » Marguerite, téléchargeable gratuitement sur son site.

Verdun, trois hommes, jeunes, déjà des vétérans. Proche d'eux, presque en leur sein comme un intime, le lecteur les voit perdre la raison, souffrir, mourir, dans un état d'acceptation qui confine à l'accablement.

Un texte court et quelques belles phrases pour dire encore une fois l'horreur du conflit et tout ce qu'il fit perdre.

Le fou de Dieu, Jean-Claude Marguerite

lundi 17 novembre 2014

Holà, mes braves !


MUHAHAHAHA. Quand il n’y en a plus, il y en a encore.
Retour de la brillantissime série De cape et de crocs pour un diptyque préquelle destiné à dévoiler le passé tumultueux d’Eusèbe.

Et oui, Eusèbe, comme il l’affirmait, a bien été garde du Cardinal. Entre d’innombrables autres choses, plus risquées les unes que les autres. Car le valeureux lapin monté à Paris s’y est retrouvé propulsé au cœur des intrigues pour le remplacement d’un Cardinal de Richelieu vieillissant. Les grands s’affrontent à mort et c’est le malheureux Eusèbe qui trinque. Une puissante protectrice l’aidera peut-être mais, à la fin de l’album, tout est bien sombre pour le courageux lapin.
Comme si ça ne suffisait pas, il expérimente aussi pour son malheur la rivalité mortelle entre gardes du Cardinal et mousquetaires du Roi, ainsi que la filouterie omniprésente dans la capitale.

On ne peut que répéter ici ce qui a déjà été dit sur De cape et de crocs. C’est de la grande aventure à la Féval ou à la Dumas, rythmée, drôle, souvent brillante, superbement écrite et très joliment dessinée. On voyage dans un Paris encore médiéval fort bien reconstitué avec ses encorbellements, ses ruelles tortueuses non pavées, ses caniveaux centraux bien peu ragoutants. Sans oublier les marchés, les ponts, les vendeurs à la sauvette, les saltimbanques, et les Grands, en carrosses et dentelles. Toute une vie urbaine, grouillante, bruyante, haute en couleurs.

Il n’est pas toujours facile de relancer une série annoncée terminée. C’est une pleine réussite ici. Ce tome 11, comme tous ceux qui l’ont précédé est beau, fin, plein d’esprit, régulièrement rimé. Que demander de plus ? Que la suite arrive vite.

De cape et de crocs t11, Vingt mois avant, Ayroles, Masbou

« Je suis incapable de le croire »


Jan Karski est un héros de la Seconde Guerre Mondiale. Son identité secrète est celle d’un résistant catholique polonais, Jan Kozielewski. Il est moins connu qu'Oskar Schindler, n'ayant pas bénéficié de l'onction de Steven Spielberg.

Mobilisé en 39 quand la Pologne est envahie, Karski est fait prisonnier par les Soviétiques qui le remettront rapidement aux Allemands à l’occasion d’un échange de prisonniers. Il s’évade durant le transfert puis rejoint la Résistance. Les missions se succèdent alors, renseignement, communication, propagande.
En 40, la Gestapo l’arrête, le torture, mais on le fait évader.
A partir de 42, Karski est chargé par la Résistance d’établir un rapport sur la situation en Pologne et notamment sur l’extermination des juifs. Pour constater et témoigner, il s’infiltre, au péril de sa vie, dans la ghetto de Varsovie et aurait pénétré aussi dans le camp de Belzec (ou celui d’Izbica, les faits sont confus ici). Il rédige alors un rapport long et détaillé qu’il remet au Gouvernement polonais en exil à Londres.

Le rapport Karski est transmis aux gouvernements britanniques et américains, ainsi qu’à divers leaders d’opinion. Karski rencontrera même F. D. Roosevelt en 43 pour l'en entretenir. Mais il ne rencontrera qu'incrédulité.
Certes Paul Bouchon parle du rapport à la BBC lors de son émission clandestine « Les français parlent aux Français », mais Felix Frankfurter lui-même, juge de la Cour Suprême des USA et juif dira : « je n'ai pas dit que ce jeune homme mentait. J'ai dit que je suis incapable de le croire. Ce n'est pas la même chose. ». Quand aux gouvernants, souvent mieux renseignés, ils avaient d’autres priorités stratégiques et de nombreuses contraintes opérationnelles. Inutile donc, pour eux, de trop parler d’un sujet impossible à traiter à court terme. La réalité des camps ne deviendra common knowledge qu’après la victoire sur le Troisième Reich, même si Karski avait publié en 44 un livre témoignage intitulé « Story of a Secret State », qui fut traduit et publié en France en 48 sous le titre « Mon témoignage devant le monde ».

Etabli aux USA, où il devient enseignant, Karski y mourra en 2000, non sans avoir été reconnu Juste parmi les nations en 82, et fait citoyen d’honneur de l’Etat d’Israël en 94.

Marco Rizzo restitue efficacement cette histoire d’héroïsme et d’abnégation. Se concentrant sur Karski, il évite judicieusement les stériles spéculations sur l’aide qu’auraient pu apporter les Alliés, derrière le front. Le débarquement ne fut militairement et politiquement possible qu’en 44, l’avancée russe vers l’Ouest pas avant.
Rizzo condense le récit, l’accélère, le médium l’impose, mais tout ce qui importe s’y trouve, l’horreur de l’extermination ainsi que le courage de Karski et des autres résistants, dont beaucoup perdront la vie. Il laisse même la parole à Karski, par le biais d’un extrait de son livre, lorsqu’il s’agit de décrire ce qu’il vit dans le camp qu’il pénétra. Le dessin de Bonaccorso soutient sobrement l’histoire.

Laissons aussi la parole à Karski à travers cet extrait de son récit sur le ghetto de Varsovie :

« Je n’étais pas préparé à ce que j’ai vu, personne n’avait écrit sur une pareille réalité, je n’avais vu aucune pièce, aucun film [...] je savais que des gens mouraient, mais ce n’était pour moi, que des statistiques.
Ce n’était pas l’humanité, on me disait qu’ils étaient des êtres humains, mais ils ne ressemblaient pas à des être humains, ce n’était pas le monde, je n’appartenais pas à cela. C’était une sorte d’enfer, les rues étaient sales, crasseuses, et pleines de gens squelettiques, la puanteur vous suffoquait, il régnait de la tension, de la folie dans ce lieu. Des mères allaitaient leurs bébés dans la rue, alors qu’elles n’avaient pas de seins. Les dépouilles étaient déposées, nues, à même le sol, car les familles n’avaient pas les moyens pour leur payer une sépulture, chaque haillon comptait dans ce lieu, tout s’échangeait, tout se vendait pour survivre, et de ce fait, les dépouilles étaient laissées sur le trottoir, en attendant d’être ramassées par un service spécial. Et, marchant à côté du responsable du Bund, qui avait changé d’allure dans sa façon de se mouvoir, le dos courbé, pour se fondre dans la masse et ne pas se faire remarquer, il m’arrivait de lui demander ce qu’il arrivait à tel ou tel Juif, debout, immobile, les yeux hagards, il me répondait toujours, ils se meurent, souvenez-vous, ils se meurent, dites-leur là-bas [...] »

Jan Karski, Rizzo, Bonaccorso

samedi 15 novembre 2014

Too much too soon


"Dr Adder" est le premier roman de K.W. Jeter, écrit en 1972 alors qu’il est étudiant. Il ne sera publié, grâce au soutien de PK Dick, qu’en 1984, en même temps que le Neuromancer de William Gibson. Ils ont du nez ces éditeurs !

Il ressort aujourd’hui chez ActuSF, complété par une interview et une bibliographie exhaustive de René-Marc Dohlen.

Patatras ! Jeter rejette la référence Cyberpunk, qu’il considère comme un simple gimmick marketing – ce en quoi il se trompe – et donc cette paternité du genre que lui attribuent certains – ce en quoi il se trompe aussi car il y a, sans conteste possible, des éléments non seulement punk mais également cyber dans ces juvenilia.

Futur proche. Limmit, jeune homme à l’ascendance compliquée, quitte la ferme usine OGM dans laquelle il travaille afin de rejoindre la vénéneuse Los Angeles. Censé négocier un objet rare et interdit avec l’inquiétant Dr Adder, il comprend rapidement qu’il a été utilisé dans un complot dont le but est d’éliminer le dit docteur. Ses actions, sa présence même, déchaineront le chaos, détruisant la fragile homéostasie de la ville.

Énergique et brutal, le roman est profondément priapique. Los Angeles y est décrite comme une ville clivée entre une zone riche où vivent les nantis et un slum sans loi dans lequel s’entassent les autres. Entre les deux, la bien nommée Interface, où tout est possible, et où on vient s’encanailler ou se perdre. L’Interface, c’est l’Ile des plaisirs de Pinocchio : le lieu où les enfants se perdent, loin de leurs parents qu’ils ont rejetés, où ils perdent leur humanité en se transformant, devenant ici non pas des ânes mais des prostitués amputés, drogués, ou body transformés. L’époque était aux Crash.

Œuvre de jeunesse, écrite au début des années 70, Dr Adder est caractéristique de son origine. Tout y est trop. Trop de sexe déviant, trop de violence graphique, pour prétendre au réalisme, d’autant que le world building est minimal. Mais comme le cria Ulli Lust « Trop n’est pas assez ». Ceux des lecteurs qui se souviennent de Métal Hurlant s’y trouveront en terrain connu.

La plausibilité n’est donc pas l’objectif. Dr Adder est une sorte d’allégorie sur la déliquescence sociale, la disneyisation du monde, la folie psychanalytique de l'époque, le fossé qui se creuse entre la jeunesse et le reste de la société dans une Amérique qui connait le LSD, la guerre du Vietnam, la libération sexuelle.

Un texte prophétique aussi sur l’utilisation des réseaux informatiques. Dans le roman, le réseau existe et il sera hacké. On y trouve même une scène d’incursion caractéristique de ce que deviendra le cyberpunk. L’intrusion informatique y permet de terminer l’affaire en entrant virtuellement dans un lieu sécurisé, le hacker étant protégé physiquement des assauts extérieurs et risquant néanmoins sa vie au cours même de l’opération de hacking – dans le réseau donc.

Un texte encore qui met en scène augmentation cybernétique et construct conscient, comme le fera plus tard William Gibson dans Neuromancer avec Dixie Flatline.

Un texte enfin qui est un manifeste pour une nouvelle SF comme réponse à l’agonie du genre aux USA. Limmit est l’un des derniers lecteurs d’un genre dont la population a oublié presque jusqu’au nom, et l’auteur SF qu’on voit donner une conférence dans le roman est dégouté de l’échec de ce qui fut son projet.

"Dr Adder" est donc un roman à lire avec l’indulgence qu’on accorde aux œuvres de jeunesse. Jeter y prouve qu’il y avait un air du temps qu’il a capté à un moment donné et tenté de mettre en forme. La suite donnera des œuvres plus abouties sans doute mais sur des thèmes qu’il avait débroussaillés. C’est aussi un roman fondamentalement drôle par son excès même, une sorte de concert des New York Dolls entre deux couvertures. Un roman à lire pour la folie et l'énergie orgasmique qu'il dégage.

Allez, pour se quitter, je vous invite à écouter le seul morceau un peu connu de l’éphémère groupe punk Vagina Dentata, Golden Boys.


Dr Adder, K. W. Jeter

mercredi 12 novembre 2014

Terminus radieux - Antoine Volodine


"Terminus radieux" d'Antoine Volodine, c'est comme Jusqu'au bout du monde de Wim Wenders. Long, peut-être un poil trop, mais toujours très beau et passionnant.
On y voit une centenaire lire, dans son présent qui déchante, ces journaux du passé qui annonçaient des lendemains qui chantent. Tout est là.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 77, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Des siècles après la fin de l'Homme Rouge, des morts-vivants, des princesses et des corbeaux s'obstinent à poursuivre le rêve soviétique.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


mardi 11 novembre 2014

Utopiales 2014 : Interview de Jo Walton 2/2


Suite et fin aujourd'hui de l'interview de Jo Walton aux Utopiales. Nous y quittons Morwenna.

J’aimerais maintenant que nous parlions de Farthing, l’uchronie policière qui sortira en France l’an prochain.
Pour commencer, êtes-vous amatrice de whodunnit ?


J’en aime certains que je trouve très bons, mais il y en a aussi beaucoup que je trouve ennuyeux.

Ce que j’ai voulu faire avec la trilogie Small Change, c’est de l’histoire alternative – j’aime beaucoup le mot français « uchronie ».

J’ai réalisé un jour que dans le cozy mystery, ce style qui trouve son origine dans les années 30, on lit des histoires de mort, de mort violente, mais que le livre lui-même est toujours aimable, courtois. Ces livres sont écrit d’une manière qui est très apaisante. C’est pour cela que ce style s’appelle cozy. J’ai pensé qu’il serait très intéressant d’utiliser ce style particulier pour raconter une histoire sur la montée du fascisme. Ce serait une manière intéressante d’écrire sur le mal, de montrer comment des gens bons font le mal, comment nous faisons le mal ou laissons le mal être fait en notre nom. J’ai pensé que je pourrais utiliser ce style d’écriture, cette ambiance pour aborder cette question d'une manière nouvelle. C’est ce que j’ai fait dans Farthing. Ha’penny est plutôt un thriller, une course contre la montre. Cette fois c’est l’excitation que procure le thriller que j’ai utilisée pour parler du mal. Quand au troisième, Half-Crown (encore à lire, ndG), c’est une dystopie, bien plus SF que les deux premiers.


Je trouve donc les romans policiers apaisants, parfois. On sait que les choses y seront toujours réglées à la fin. C'est une règle que j’ai violée dans Farthing (rires).

Dans Les iles du soleil de McLeod, il y a aussi une Angleterre fasciste dont le leader, c’est son terrible secret, est homosexuel. Dans Farthing, cette question, sous une autre forme, est importante aussi, et Ha’penny met en vedette une pièce de théâtre à genre renversés. Les questions de genre font-elles partie de ce que vous vouliez dire ou sont-elles simplement un moteur pour l’intrigue ?

J’ai pensé que c’était intéressant.


Quand on lit les histoires policières des années 30/40, on s’aperçoit que le sexe y est très sublimé. Alors que j’écrivais le chapitre 2 de Farthing, où Carmichael et Royston sont dans la voiture, en train de rouler à travers la campagne anglaise - vraie campagne anglaise, tous les paysages du livre sont vrais, ce sont des paysages que j’ai vus, traversés, et ce que ressent Carmichael, qu’il pourrait accepter l’invasion du pays tant l'opulence, la richesse, évidentes dans certains lieux, le choquent, je l’ai ressenti aussi quand je suis arrivée dans le Sud de l’Angleterre après mes années d’université dans le Nord – je me suis dit que la manière d’écrire des années 30 laissait le sexe complètement à l’extérieur du récit, comme s’il n’existait pas. Et en écrivant, au XXIème siècle, sur ces deux hommes dans cette voiture, je me suis dit « Il (Carmichael, ndG) pourrait être gay, et le lecteur pourrait le savoir, ça n’a pas besoin d’être secret dans le texte car nous sommes au XXIème siècle ». Si Peter Wimsey ou Hercule Poirot étaient gays, ça n’aurait pas pu être dans le texte, c’était impossible à écrire à l’époque. Mais aujourd’hui je n’ai pas besoin de cacher la chose. C’était juste cool de penser que je pouvais décider qu’il était gay et l’écrire.


J’ai lu la biographie de Daphné du Maurier par Margaret Forster. Elle y parle de la bisexualité de Du Maurier. Dans sa correspondance, Du Maurier décrivait sa sexualité par des noms de lieux. Le Caire c’était le sexe hétérosexuel, et Venise le sexe lesbien. Elle était très explicite sur ses pratiques, mais de cette manière codée. Je me suis dit que Lucy (personnage de Farthing, ndG) ferait la même chose avec les « Macédoniens », les « Athéniens » et les « Romains » (code inventé par Jo Walton pour le roman et dont elle est très contente car il rappelle Du Maurier sans la copier, ndG). C’est la même période après tout. Ca m’a donné quelque chose de plus à explorer, ces problèmes liés à l’époque aux préférences sexuelles.



En ce qui concerne le théâtre à genre renversés, c’était juste amusant. J’ai lu un livre d’un critique anglais sur Hamlet qui commente 85 versions de Hamlet qu’il a vues. Toujours des hommes dans le rôle. Et à l’époque de Shakespeare il n’y avait que des hommes sur scène, même dans les rôles de femmes. J’ai pensé qu’il serait intéressant de faire jouer Hamlet par une femme. Mais, au-delà de l'anecdote, les questions de genre m’intéressent par ailleurs.
Il s’est passé une chose étrange quand Farthing est sorti. Certains critiques ont écrit qu’il y avait trop de gays dans le livre. Je me suis alors demandé combien de gays étaient autorisés par roman, trois, cinq, seulement un petit ? (rires).


C’est un sujet qui m’intéresse, vraiment. Dans mon roman Tooth and Claw, un roman victorien mettant en scène des dragons comme personnages dans un monde de fantasy, je traite largement des relations entre genres, et mon premier roman (The King’s Peace) met en scène un personnage principal asexuel et des personnages homosexuels. Enfin, dans mon dernier roman, My Real Children (roman qui a bouleversé Cory Doctorow : «
a story of pure love without an ounce of sentimentality, infinitely wise about the human condition, parenting, and family. It changed the way I think about the very meaning of life. ». Ca, il faut qu'un éditeur français s'en occupe, ndG), le personnage principal qui a vécu deux vies simultanées, dans deux réalités alternatives, est mariée avec un homme dans une de ses vies et pratiquement avec une femme dans l’autre.


Note de Walton : c’est l’histoire d’un femme à la fin de sa vie qui se souvient de deux vies différentes dans deux réalités différentes. Le titre de la version italienne est « Mes deux vies ». En anglais c’est « My real children ». Je pense qu’il sortira peut-être en France un jour.


Dans la série Small Change, dans Morwenna aussi, vous semblez très intéressée par la question des barrières entre classes dans la société britannique. Diriez-vous qu’avec le temps ces barrières se sont abaissées ou qu’elles ont simplement pris de nouvelles formes ?

Je dirais qu’entre 45 et 79 ces barrières se sont à la fois abaissées et transformées. De 79 à aujourd’hui, beaucoup de gens ont tenté de faire revenir la société en arrière, rendant ainsi plus ardue la mobilité sociale au Royaume-Uni. C’est ma perception des choses. Je trouve les questions de classes fascinantes car on n’est pas censé en parler, c’est supposé être invisible. On est prié d’ignorer l’éléphant qui est au milieu de la pièce. Or, je pense qu’il y a des classes dans tous les pays mais que c’est particulièrement évident et visible en Grande-Bretagne aujourd’hui.


Dans le futur que décrit la SF, nous serions supposés ne plus avoir de classes, mais il y en aura. Il n’y aura peut-être plus de lords et de ducs mais il y aura quelque chose, c’est sûr. Il y aura des riches et des pauvres, des gens qui connaissent leur place et d’autres qui ne la connaissent pas. La Grande-Bretagne est le pays des gens qui connaissent leur place, même maintenant.


Ça me rappelle une chose. Un jour, je faisais une randonnée avec quelques personnes. J’étais fatiguée et nous sommes arrivés devant un hôtel. Sur une pancarte il y avait écrit « Café le matin et thé l’après-midi ». J’ai dit que nous pourrions nous asseoir et prendre un thé. Et là, la plupart ont hésité, objecté, avancé des difficultés. Ils avaient l’impression que c'était trop classy pour eux. Je les ai obligés à entrer, nous avons pris le thé et ça nous a même couté moins cher que si nous étions allé en ville prendre le thé dans un café (oui, en UK on prend le thé dans des cafés !). Nous étions donc tous assis dans ce lounge confortable, avions payé moins d’argent qu’ailleurs, et je sentais nettement que ce que mes compagnons voulaient c’était en partir vite, car ils avaient le sentiment d’être en compagnie de personnes qui étaient au-dessus de leur condition, dans un lieu qui l’était aussi. Ils ne le disaient pas, mais ils tournaient autour du pot et c’était clair. C’était il y a une quinzaine d’années, pas quarante ou cinquante, c’est assez récent. Et je pense que ce type d’inconfort qu’on s’impose à soi-même en raison d’une forte conscience de classe existe toujours (c'est ce que Bourdieu appelle la violence symbolique, ndG).

Je le constate aussi aux USA mais, là-bas, il est plus difficile de cacher sa classe d’origine. On dit en Grande-Bretagne que la classe est imprimée dans la langue, c’est à dire dans la manière dont on parle – et ça on peut le changer – mais si c’est imprimé dans la couleur de peau, comme c’est souvent le cas aux USA…
Ils disent qu’ils n’ont pas de classe mais c’est une manière de cacher le problème sous le tapis. Car la question qu’ils veulent ignorer est celle de savoir qui peut obtenir une bonne éducation – la différence est là. Si on a accès à une bonne éducation, on peut échapper à sa classe si on est assez intelligent, c’est alors un système méritocratique de classe.

Mon nouveau livre, qui doit sortir en janvier, est une histoire de voyage dans le temps avec des dieux grecs dans une sorte de République de Platon. Dans la République, Platon crée explicitement le système de classes, qui est supposé être un système méritocratique de classe. Platon veut, de manière explicite une aristocratie, c’est à dire « le gouvernement par les meilleurs ». Evidemment Platon dit que, pour atteindre ce système, il faut prendre les enfants à 10 ans et les entrainer spécifiquement dans ce bût. Donc j’ai créé une société dans laquelle les gens ont pour bût de viser l’excellence, ce qui est très différent des visées de notre propre société. Il y a une très forte division en classes, de type méritocratique, ce qu’ils considèrent comme étant une bonne chose.

C’était très intéressant de jouer avec ces idées et de voir où elles conduisaient. C’est un livre sur la recherche de l’excellence et aussi sur le consentement. La question principale est celle du consentement.


On y trouve aussi pas mal de questions de genre. Platon croyait à l’égalité des genres. Il est presque le seul en 2400 ans. Entre Platon et Simone de Beauvoir, il n’y a presque personne (rires) qui ait réalisé que les femmes étaient des êtres humains à part entière. Bon, j’imagine que j’oublie John Stuart Mill là, mais il était très rare que quelqu’un admette que les femmes puissent avoir une vie intellectuelle, qu’elles puissent viser l’excellence, qu’elles doivent recevoir une éducation. Tout ça était dans Platon. Et on a eu beau lire Platon, on n'en a tiré aucune conséquence.

Les personnes qui créent la République, dans le roman, les voyageurs du temps, sont surtout des femmes. Elles ont été nombreuses à être volontaires pour établir la République. Ce sont des femmes qui ont lu Platon, qui ont reçu une bonne éducation, qui parlent le grec, et elles meurent d’envie de se retrouver dans cette République. Donc plus de femmes que d’hommes font le voyage.



Note de Walton : le titre du roman est The Just City, et il y aura une suite intitulée The Philosopher Kings qui est déjà écrite et (inutile de dire que tout ça est tout en haut de ma liste à lire, ndG) et je travaille sur un troisième et dernier intitulé Necessity.

Vous décrivez une Grande-Bretagne atteinte par le fascisme. Etes-vous préoccupé par la montée du populisme en Europe ?

Oui. Tout à fait. Qui ne le serait pas ?

C’est terrifiant, très inquiétant, et je ne sais pas ce qu’on peut faire contre. Juste, peut-être, tenter le plus fort possible d’être civilisés. En Grande-Bretagne, en France, en Italie, partout. Je pense que ça ressemble aux années 30. Ca joue sur les peurs des gens, leur xénophobie, leur racisme, et certains utilisent ces traits pour conquérir le pouvoir, comme à l’époque.
Plus j’y pense, plus je me sens impuissante et en colère. Les gens qui n’étudient pas l’Histoire finissent toujours par la répéter.

Dernière question, vous avez gagné un World Fantasy Award. Quelles est votre position sur la controverse à propos du trophée, le buste de HPL ?

Le trophée est très laid, et il n’est pas seulement laid à l’extérieur.


Je ne suis pas favorable à la censure rétroactive. Les gens ont les vues de leur époque, de la société dans laquelle ils vivaient. Mais il est vrai qu’HPL était particulièrement horrible, même pour son époque. Il était bien plus raciste que la moyenne de l'époque. Je pense donc que continuer à l’honorer à travers son buste n’est pas bien.


Je préfèrerais qu’on change le buste, mais je ne suis pas d’accord avec la proposition de le remplacer par celui d’Octavia Butler car elle écrit de la SF, pas de la fantasy. Ce serait une insulte à la fantasy d’utiliser son buste.


Nick Mamatas a proposé de remplacer HPL par une chimère. Je trouve que c’est une bonne idée. C’est un animal mythologique constitué de parties de plusieurs animaux, chaque partie pouvant représenter une culture d’origine de la fantasy. La fantasy, elle-même, est chimérique. Je pense que ce serait un symbole très fort pour le World Fantasy Award. Quelqu’un pourrait créer cette statuette, ça serait cool, et c’est ce que je supporte.


Je pense qu’on ne doit pas donner aux gens un trophée dont ils puissent avoir honte. Il faut qu’ils en soient contents. Quand on gagne un Prix, on doit en être fier, content, ne pas se sentir déstabilisé par le trophée. Je serais très heureuse s’ils remplaçaient tous les anciens trophées (déjà donnés) par les nouveaux (rires).

C’est certainement le plus hideux de tous les trophées que j’ai, même si je suis sûre que, lorsqu’ils ont choisi le buste, c’était avec les meilleures intentions. C’était diffèrent dans les années 70. Alors, changer le buste n’est pas blâmer qui que ce soit, c’est simplement reconnaître qu’une page a été tournée.

Merci infiniment, Jo, pour ce long et passionnant entretien. Ce fut très plaisant.

De 14 à 18 en trois mois seulement


Par une étrangeté historique à laquelle le service com' de la Présidence n'est sûrement pas étranger, il semble que les quatre années de la Grande Guerre se soient concentrés en une. Après avoir commémoré le centenaire du déclenchement de la Grande Conflagration il y a quelques mois, l'ampleur des célébrations médiatiques du 11 novembre peut laisser penser que nous en fêtons aujourd'hui le centenaire de la fin. Le temps des médias n'est décidément pas celui des mortels.

Quoi qu'il en soit, l'honnête homme qui cherche quoi lire à cette occasion peut fouiller dans ma pile.

Récapitulatif (que j'espère exhaustif) :

BD :

14/18 (série), Corbeyran

Madame Livingstone, Baruti

La faute au Midi, Le Naour

Notre mère la guerre (série), Maël

Métropolis (série), Lehman

La brigade chimérique, Lehman

L'homme truqué, Lehman

L'ambulance 13 (série), Cotias

Vies tranchées, Morvan

Tanatos (série), Convard

Sentinelles (série), Dorison

L’homme de l'année (1917), Duval

Rex Mundi (série), Nelson

Mattéo (série), Gibrat

Octobre noir, Duval

Et, bien sûr, les Tardi, lus trop tôt pour avoir pu les chroniquer : Le Der des Ders, C'était la guerre des tranchées, Putain de guerre, et Brindavoine/ La fleur au fusil, entre autres.

Fiction :

Bleu Horizon, Collectif

The Bloody Red Baron, Newman

Company K, March

La bataille d'Occident, Vuillard

De la gloire dans de la boue, Groc

Du sel sous les paupières, Thomas Day

Je finirai à terre, Gaudé

Leviathan, Westerfeld

Les îles du soleil, MacLeod

Non fiction :

Tous unis dans la tranchée, Mariot

1914, la grande illusion, Le Naour

Dans les tranchées de 1914-18, Loez

lundi 10 novembre 2014

Brève descente


Avec "Sunlight", Christophe Bec et Bernard Khattou inaugurent la nouvelle collection Flesh & Bones de Glénat. Celle-ci proposera des thrillers one-shots de 160 pages environ, en noir et blanc sous couverture souple.
Bec y fait ce qu’il sait faire : inquiéter le lecteur, armé seulement d’un média silencieux et immobile, ce qui n’est pas évident.

Ici et maintenant. Deux filles et un garçon, amis de longue date, entreprennent une plongée spéléo dans une mine désaffectée, interdite car dangereuse. La carte qu’ils utilisent se révèlent incomplète au point que les trois casse-cous finissent par se retrouver au fond d’un puits de mine sans moyen de remonter.
Commencent alors plusieurs jours de calvaire dans l’attente d’hypothétiques secours. Le froid gagne, les réserves d’eau et de nourriture diminuent, les blessures s’accumulent. Sortiront-ils vivant du puits ? C’est l’enjeu et la question de l’album.

Dessiné de manière réaliste, "Sunlight" raconte une histoire qui ne l’est pas moins. L’expédition désastreuse bien sûr mais aussi, en flashbacks, quelques moments biographiques importants. Bec sait faire monter la tension par petites touches régulières. Il met en scène des situations suffisamment proches de l’expérience ou de la connaissance, au moins médiatique, du lecteur pour impliquer celui-ci. Il instille la petite dose de sexe qui va avec le genre Série B. Objectif atteint. Le premier volume de la collection Flesh & Bones crée le standard.

Un moment de lecture agréable donc. On regrettera simplement, et encore, un semi-twist final qui n’apporte rien et dont l’existence même est difficile à comprendre. En quoi est-il utile au récit ? Mystère.

Sunlight, Bec, Khattou

dimanche 9 novembre 2014

Utopiales 2014 : Interview de Jo Walton 1/2


Jo Walton est une romancière originaire du Pays de Galles. Elle est l'auteur, entre autres, du multiprimé et très fandomique Morwenna, récemment publiée en France, ainsi que de la série Small Change, dont le premier tome Farthing, sortira sous peu, en attendant la suite. Elle était présente à Nantes pour les Utopiales 2014 et a, très aimablement, accepté d'accorder un entretien à Quoi de Neuf.

Bonjour Jo. Un grand merci pour avoir accepté de répondre à quelques questions pour Quoi de Neuf.

J’ai lu Morwenna et je l’ai vraiment aimé. J’ai été Morwenna. Le roman semble très personnel. Alors, sans trahir aucun secret, pouvez-vous me dire quelle part de vous est dans le roman ?


Et bien, c’est un roman semi-autobiographique, une mythologisation d’une partie de ma vie. C’est une partie de ma vie, déjà ancienne de 30 ans quand j’ai écrit le livre. J’ai écrit à 45 ans un livre sur mon expérience de ce que c’est que d'en avoir 15. Je réalise maintenant - avec ce que beaucoup de gens me disent, ce que toi-même viens de me dire - et même si ça n’a pas été le cas tout de suite, que c’est l’expérience universelle que vivent les gens étranges, les geeks, qui découvrent les livres et vivent alors une partie de leur vie entre les couvertures des livres. Tu vois, une part de notre croissance s’est passée dans les livres. Et je pense qu’une des raisons pour lesquelles ce livre est devenu très populaire, a gagné beaucoup de prix, tout ça, c’est que j’ai écrit sur ma propre expérience et qu’il s’est avéré que mon expérience était archétypique, était celle de beaucoup d’autres personnes.

Points communs concrets :
La liste des livres de Morwenna est la mienne. J’ai vraiment lu ces livres, tous ces livres.
Je suis, comme Morwenna, du Sud du Pays de Galles.
Toutes les choses néfastes du roman sont vraies, les bonnes choses sont fictionnelles. Le club littéraire est inventé, je ne n’ai pas connu le fandom moi-même avant l’âge adulte. Morwenna, elle, a trouvé le club par magie (rires). Grâce à un sort qu’elle tisse, elle trouve le club, des gens à qui parler, des amis.

Néanmoins, beaucoup de ce qui se trouve dans le livre est inventé. Beaucoup de ce qui est vrai a été simplifié ou raccourci, pour que ça fonctionne mieux comme récit. Ce qui a été difficile est le fait que j’ai condensé des évènements qui se sont produits sur plusieurs années. Parfois j’ai eu besoin de vérifier les dates de parutions des livres pour que ça colle, non pas la première publication, généralement aux USA, mais la parution en Grande Bretagne. Ces recherches ont parfois été difficiles car je me souvenais à peu près de la date mais pas du moment exact. Il est difficile de faire des recherche sur ta propre vie (rires). C’est bien plus facile de faire des recherches historiques pour un livre, plus facile et plus objectif.

Morwenna, dans le roman, semble hors du temps. Elle parait passer à travers l’époque. Pas d’IRA, de Sex Pistols, de punk, de Thatcher dans l’esprit de Morwenna. Elle y semble imperméable.

C’est vrai. Tout ça, c’était à la télé. Elle ne regarde jamais la télé. Elle ne regarde pas Doctor Who et elle est étrangère à tout ça. Elle ne s’intéresse qu’aux livres. C’est en partie parce qu’elle a connu des expériences traumatiques et en partie parce qu’elle est vraiment dans les livres. Mais je crois que c’est une chose courante chez les teenagers. Les teenagers sont très autocentrés. Certains d’entre eux s’intéressent à la musique (elle mentionne les Sex Pistols d’ailleurs mais ne les écoute pas), mais la musique, pour Morwenna, c’est le fandom des autres, la télé, aussi. Elle, Morwenna, a les livres. Moi, seuls les livres m’intéressaient. Je n’avais rien à faire de la politique ou de la musique pop, je savais bien sûr que le punk existait ou qu’il y avait une élection quand il y en avait une, mais ça ne m’intéressait pas du tout. Je me souviens, que lorsque la Guerre des Falklands a commencé – après les évènements du livre – ça a été pour moi une surprise complète. J’ai alors commencé à écouter les nouvelles à la radio. C’est à cette occasion que j’ai écouté vraiment les nouvelles pour la première fois. C’était une expérience absolument nouvelle pour moi, à 17 ans environ, de m’intéresser à ce qui se passait dans le monde. Je pense que son imperméabilité à bien des choses est une partie de son expérience. Par certains côtés, elle est plus vieille que son âge, mais par d’autres, elle est très immature. C’est à ça que je ressemblais quand j’avais 15 ans, et je ne pense pas qu’il soit rare pour un jeune de 15 ans d’être comme ça.

Le point est que je n’ai pas écrit un livre sur le fait de grandir et de s’ouvrir aux expériences du monde, car c’est un roman de fantasy, et le focus dans le livre est mis sur la manière dont elle fait face à ses problèmes de fantasy. C’est plus facile aujourd’hui, plus tard, de savoir ce qui était important à l’époque. Hier, en dédicace, j’ai rencontrée une fille de 18 ou 19 ans qui m’a dit qu’elle écoutait la musique de l’époque en lisant le livre pour sa mettre dans l’ambiance. Et je n’ai pas osé lui dire que je n’écoutais jamais de musique à l’époque. La musique ne m’est venue que plus tard (rires).

J’ai été surpris et impressionné par le focus mis dans le livre sur les mines de charbon, les usines, parfois en ruine, l’open field. En quoi l’histoire industrielle de la Grande Bretagne vous intéresse-t-elle ?

Et bien, tout cela est vrai. Je veux dire que je décris des choses vraies. Là ou j’ai grandi il y avait vraiment des usines en ruine, des mines de charbon, des industries. Il y avait les Tramroads, qui dans le livre sont les routes des Faeries. Ces « chemins » étaient sillonnés de trams au XVIIIème siècle, quand la vallée était à l’apogée de la prospérité. Tout ceci est absolument vrai. J’ai parcouru ces bois pendant des années avant de comprendre vraiment ce qu’ils signifiaient, ce que ces ruines étaient. J’ai grandi avec tout ça autour de moi.

Tram road into Big Pit Blaenavon Wales
Puis, quelques années après les évènements du livre, il y eut la grève des mineurs. Et personne, à cette époque, ne pouvait ignorer la grève des mineurs. Ça a été un élément important de radicalisation pour moi, car, après, il n’est plus resté beaucoup de travail dans cette région. Beaucoup de gens vivent toujours là mais les industries sont parties. Et c’est une chose dont je voulais parler car, quand les gens parlent du Pays de Galles, ils utilisent systématiquement les mêmes images : nature, pierres dressées, mythologie celtique. Ces choses sont vraiment là, c’est vrai, mais le principal est que le Pays de Galles était une très importante région minière et industrielle, remplie de mines de charbon. Le background industriel ne vient pas à l’esprit des gens. Ils imaginent ces lieux comme verts et vides, ils ne réalisent pas que c’est vert de l’herbe qui pousse sur les ruines des usines. C’est une sorte de Rust Belt britannique. Je voulais que ce soit dans le livre. Je voulais une description réaliste de la Cannon Valley. Qu’on la voit comme un lieu de nature où une enfant pouvait jouer mais qu’on réalise que c’est une nature abandonnée, où des gens ont vécu et travaillé même si ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Grosmont Railway embankment at Werngifford
J’ai voulu introduire la magie dans ce paysage-là, car, d’habitude, quand on lit un roman de fantasy situé en Galles ou en Irlande, ce n’est jamais ce genre de lieu qui est décrit.
J’ai voulu montrer le choc qu’elle a ressenti quand elle est partie à l’école en Angleterre, dans un autre décor, une autre culture, un autre lieu où rien n’était sauvage. C’est exactement ce que j’ai vécu, je me souviens très bien du sentiment claustrophobique qui m’a envahi. Je venais d’une friche industrielle mais une friche pleine d’arbres au milieu desquels je pouvais aller jouer.

Maenofferen slate quarry, North Wales
Le sociologue Max Weber a écrit que le rationalisme et le capitalisme du XIXème siècle ont sorti la magie du monde, ce qu’il appelle désenchantement ou démagification du monde. Dans votre livre, c’est dans les friches industrielles même que revient la magie. Pensez-vous que la magie revienne dans le monde quand la rationalité le quitte ?

Je ne crois pas à la magie. La magie n’existe que dans nos têtes. Mais il peut y avoir une excitation, un enchantement à propos de certaines choses. Il y a une magie des bateaux à vapeur, des trains à grande vitesse, etc. Je ne trouve pas le monde désenchanté. Je ne trouve pas le monde sombre et terrifiant, parce que je suis une personne positive. Métaphoriquement, comme parle Weber donc, je pense que le monde est plein de magie. Il y a une magie dans les hommes comme dans les usines en ruine. C’est une magie très située qui a à voir avec les connections entre les gens, les gens et les choses, les choses. Morwenna pense à ça d’une manière enfantine quand elle pense aux faeries. Je pense que ce que Weber a voulu dire c’est que les hommes modernes ont perdu le contact avec le monde naturel, qu’ils sentent qu’ils n’ont plus de racines. Quand tu grandis là où tes parents et grands-parents ont grandi eux-mêmes, tu sens la connexion. Mais si tes parents viennent de deux endroits différents et que tu vis dans une grande ville, tu n’as pas de connexion. Si, enfant, tu vis dans une banlieue, et qu’on t’emmène en voiture là où tu dois aller, c’est à dire si tu es transporté passivement, tu ne peux pas sentir de connexion au monde, à la nature. Bien sûr il est possible quand on déménage de se connecter au nouveau lieu, mais je pense que beaucoup de gens n’y arrivent pas, qu’ils s'y sentent aliénés. Alors quand des gens lisent le livre et disent « le Pays de Galles est magique », j’ai envie de leur dire « oui, mais Pittsburgh aussi est magique si c’est chez vous ». Il y a des faeries, au sens du livre, aux USA aussi (rires). Il y en a partout où tu peux être connecté au monde.

Tu vois, l’aliénation, on peut la voir en pensant simplement à la nourriture. Les gens mangent de la nourriture toute prête, de la nourriture surgelée. Ils ne commencent pas avec un oignon. Si tu commences avec un oignon, tu as quelque chose de vrai. Par le simple fait de couper l’oignon, de l’utiliser, tu fais quelque chose de vrai, quelque chose qui te connecte aux modes de vie de tes ancêtres, à la nature, et à l’arrivée, en plus, tu obtiens quelque chose de délicieux. C’est ce que je voulais exprimer avec la magie dans Morwenna, que c'est la connexion qui est magique.

Beaucoup de lecteurs se sont demandés pourquoi vous aviez laissé l’hypothèse magique ouverte. Pourquoi ne pas avoir cette semi-autobiographie sans magie du tout ?

Je pense que la magie est essentielle pour que l’histoire fonctionne. Je n’aurais pas pu écrire ce livre sans y mettre la magie. C’est ce qui m’intéressait, la magie comme connexion, ce dont nous venons de parler. Mais j’ai laissé l’hypothèse ouverte car nous sommes dans le monde réel, et je ne crois pas qu’il y existe de la magie. Je voulais de la magie, des faeries dans mon histoire, mais je voulais aussi que ce soit infalsifiable d’un point de vue scientifique, qu’on puisse en dénier la plausibilité. Quand je lis un livre censé se passer dans le monde réel et où il y a des vampires ou autre, j’ai l’impression que ça ne fonctionne pas, que s'il y a des vampires, je devrais les voir dans ma vie réelle. Je voulais une magie qui puisse s’expliquer par des coïncidences, un genre de magie dont on ne puisse prouver la non existence pas plus que l’existence. Le résultat de ça c’est qu’on me demande tout le temps si je crois à la magie. Non, je n’y crois pas, je pense juste que c’est une manière intéressante d’imaginer le monde et de raconter cette histoire. Je n’ai jamais envisagé d’écrire Morwenna sans la magie, la magie dans l’histoire était ce qui m’intéressait.

Vous savez qu’en France des blogueurs ont crée La liste de Morwenna et lisent, pour un challenge, certains des livres que Morwenna a lu. Que voulez-vous leur dire ?

Je n’ai pas mis les livres dans le roman pour en faire une liste de lecture. Morwenna a 15 ans, elle lit sans discrimination. Certains des livres qu’elle lit sont de bons livres que j’aime encore, d’autres sont de mauvais livres. Si quelqu’un lit tous les livres qui sont dans cette liste, il trouvera que certains sont très mauvais. J’ai parlé à certaines des personnes qui font ce challenge, ils en lisent 5 ou 10. On peut trouver 5 ou 10 très bons livres parmi ceux qui lit Morwenna à condition de faire des choix.

A 15 ans, on lit sans discrimination. On lit tout. On n’a pas de goût. C’est au fur et à mesure des lectures qu’on développe son goût. Morwenna est en train de faire ce travail mais elle lit encore de mauvais livres. Par exemple, quand elle est à l’hôpital, elle lit Piers Anthony. Ce ne sont pas de bons livres, je ne les recommanderais pas. Elle, à 15 ans, lit tout ce qui peut retenir son attention.
Parfois, elle parle des livres qu’elle lit. Elle dit que « L’oreille interne » de Silverberg est un bon livre et c’est le cas, mais aussi que « Révolte sur Alpha C » n’est pas bon, même Silverberg l’a reconnu (rires). Elle est bien en train de façonner son goût.

Elle parle beaucoup du « Triton » de Delany. Si tu as lu ce roman, si tu le connais bien, tu t’aperçois qu’elle ne le comprend pas bien. Mais elle en tire quand même beaucoup. C’est la lecture de « Triton » qui a mis un terme à son homophobie, même sans avoir compris tout ce que Delany voulait dire. Je n’ai pas compris Delany avant 20 ans au moins.

Alors ce que je veux leur dire c’est « Faites le challenge, amusez-vous bien, il y a quelques bons livres dans la liste mais ne lisez pas tout ! ». (rires, « ces gens sont fous »)

Nous sommes déjà à la fin de cette première partie. Rendez-vous mardi pour la seconde, dans laquelle Jo Walton parlera de Small Change, de ses autres livres, et du World Fantasy Award.

vendredi 7 novembre 2014

To live or not to live


"Ha’penny", du nom des places de théâtre bon marché, est le second roman du cycle Small Change. Il fait donc suite à Farthing. Chronologiquement d’abord, l’action se passe immédiatement après la fin de Farthing. Dans le style ensuite, on retrouve le mélange d’uchronie et d’enquête, même si ici on n’est plus dans le whodunnit mais dans le thriller.

Pour le background, aller sur la première chronique.

"Ha’penny" raconte l’histoire de Viola Lark, aristocrate en rupture qui a choisi de vivre sa passion du théâtre loin d’un entourage familial oppressant. Alors qu’elle vient d’être choisie pour jouer Hamlet dans une pièce à genre-renversé, l’appel à l’aide d’une de ses nombreuses sœurs la projette au cœur d’une machination dont l’enjeu peut changer la face du monde. Ignorant de tout cela, l’inspecteur de Scotland Yard Peter Carmichael, déjà vu dans Farthing, enquête sur l’explosion d’une bombe qui a tué l’actrice Lauria Gilmore, qui devait justement incarner la mère d’Hamlet dans la pièce.
Juifs ? Communistes ? Qui sont les terroristes parmi les nombreux ennemis intérieurs que se crée le nouveau gouvernement britannique ? Les trajectoires de Viola et de Carmichael convergeront évidemment.

"Ha’penny" possède la même fluidité que Farthing. L’histoire, alternant entre deux points de vue, se lit vite car progression psychologique et avancée de l’enquête marchent de concert en éclairant le lecteur. On regrettera juste une minuscule coïncidence à la fin.

On retrouve dans "Ha’penny" plusieurs thèmes chers à Walton, déjà abordés dans Farthing ou ailleurs.

Les barrières symboliques entre classes sociales, et leur impact évident dans l’espace social, sont mises en évidence, ainsi que la tyrannie des petites différences qu’elles engendrent.

Le personnage de Viola, qui ne vit que pour le théâtre et laisse le monde à son propre sort, rappelle un peu Morwenna par son imperméabilité au réel. Viola vit sur les planches, ses problèmes sont des problèmes de théâtre, d’interprétation ou d’incarnation. Il semble d’ailleurs que ce soit le cas de tous les professionnels qu’elle côtoie. C’est en passant par elle-même, par son amour pour un homme, qu’elle raccrochera un monde dont une jeunesse pour le moins difficile l’avait éloignée. Près d’elle, de nombreux personnages secondaires attachants composent un entourage plaisant à voir vivre.

Peter Carmichael est de nouveau tiraillé entre sa moralité et les compromissions qu’il est obligé accepter pour protéger ce qui compte pour lui, et il voit encore comment le fascisme, voulu par un petit nombre, est rendu possible par l’indifférence du grand nombre, par le besoin maladif, mais si humain, d’être tranquille, de ne pas savoir, de considérer que c’est aux puissants de s’occuper des questions de vie et de mort.
Il assiste aussi à la montée des pratiques les plus condamnables, notamment de délation, dans un système qui base son action sur la répression et la paranoïa au point d’imposer une carte d’identité obligatoire. Ca peut sembler trivial mais, dans le royaume britannique, c’est une aberration qui touche toutes et tous. Pour les autres, les ennemis, il y a une police qui s’arme et des prisons de masse. Comme prévu, le cynisme et la brutalité des nouveaux dirigeants britanniques confirment ce que Farthing laissait entrevoir.

Mais "Ha’penny" est aussi une belle et passionnante réflexion sur Hamlet. L’inversion de genre du prince danois, devenue princesse danoise, est convaincante, donnant une nouvelle profondeur à l’une des pièces les plus étudiées du répertoire.

Enfin, cerise sur le gâteau, le clan « Lark » est inspiré des Sœurs Mitford, d’étonnante ou sinistre mémoire.

Impossible d’en dire plus sans spolier l’intrigue. Disons donc simplement que "Ha’penny" est une suite à la hauteur, et que, même si Farthing se suffisait à lui-même, il serait dommage de rater ce nouveau voyage dans une Grande Bretagne qui fait peur.

Ha’penny, Jo Walton

jeudi 6 novembre 2014

Utopiales 2014 : Interview de Laurent Kloetzer

Laurent Kloetzer est la moitié de L.L. Kloetzer, auteur bien connu pour la fantasy corporate Cleer et le monumental Anamnèse de Lady Star.
Lors des Utopiales, il a gentiment accepté de répondre à quelques questions qui nous permettent d'aller plus loin dans l'Anamnèse.

L.L. Kloetzer, collage à partir d'originaux de Mélanie Fazi

Bonjour, Laurent, merci d’accepter de répondre à quelques questions pour Quoi de Neuf.
Nous pouvons commencer par une question un peu triviale. Dans Anamnèse, vous parlez du groupe Norn et de l’hôtel Giessbach. Ce sont des choses que vous connaissez personnellement, que vous appréciez ?

Giessbach, WikiCommons
Giessbach en premier. C’est un lieu réel, un hôtel assez connu en Suisse (si tu cherches sur Internet tu vas en voir des photos, c’est très beau), situé dans une région splendide au bord du lac de Brienz. Le cadre est incroyable, un lieu de rêve, l’envie d’y placer un passage du roman est venue très naturellement. Pour la petite histoire, c’est un hôtel du XIXème siècle – de son nom précis, le Grandhotel Giessbach, un hôtel de luxe construit pour les touristes Anglais – qui a eu sa petite célébrité en Suisse car une forte personnalité locale, l’écologiste Franz Weber, l’a défendu contre une destruction programmée et a fait une campagne pour le préserver. Un endroit chic, mais pas un hôtel de grand luxe réservé à une upper upper class. Les exploitants ont gardé l’idée que des gens normaux devaient pouvoir y venir, pour y fêter leur anniversaire de mariage, par exemple.
Norn est un groupe suisse de trois femmes, qui chantent une musique ethno-imaginaire. Laure les connaît depuis longtemps. Le collectif a été fondé en 2003 et nous les avons vues pour la première fois sur scène à l’occasion de leur deuxième album en 2007. C’est un collectif de scène. Leurs disques sont très bien et leurs spectacles sont encore mieux. Pas des tours de chant mais, pour chaque album, un spectacle sur une thématique particulière, avec des costumes adaptés et une langue ad hoc qui est inventée par la compositrice du groupe, Anne-Sylvie Casagrande, un vrai personnage aux yeux de magicienne.
Norn est arrivée dans l’Anamnèse d’une manière pas du tout pensée. On était en train de faire l’Anamnèse, on a vu un concert et je voulais qu’il en reste quelque chose. Nous avons eu envie d’écrire quelque chose en hommage à leur travail et à leurs créations. Et à ce moment-là est venue l’idée qu’il pourrait y avoir dans le futur, le futur de l’Anamnèse, quelqu’un qui s’intéresse à ce qu’était Norn, à leur magie. Le récit est parti de là, l’envie de voir Norn, vues du futur.
Pendant un certain temps, ce texte a existé à part du roman, il n’avait pas exactement la même forme, les différents éléments du chapitre étaient agencés autrement. Puis à un moment, nous avons a eu une révélation. On s’est dit « En fait, c’est un morceau très important de l’Anamnèse qu’on n’avait pas vu » et on l’a alors rapatrié dans le roman.

Norn, by Marc Lopes/Eikazia
Dans CLEER et Anamnèse, vous décrivez des lieux de pouvoir, ou au moins des lieux de décision. Vos emplois vous amènent à fréquenter ce genre de lieux. Dans quelle mesure cela a-t-il irrigué ou enrichi votre travail et votre imagination ?

D’abord je pense qu’un écrivain est bon surtout quand il parle de ce qu’il connaît. Ceci dit, ni Laure ni moi n’avons jamais été très près des vrais lieux de pouvoir. Directement je veux dire. Laure a travaillé dans la direction stratégique d’une transnationale, moi j’ai travaillé comme ingénieur dans une très grosse société, mais jamais près des gens qui prenaient des décisions importantes. Toutefois, de part nos études, nous avons pas mal d’amis qui ont, ou ont eu, des postes de pouvoir. CLEER vient beaucoup de discussions avec ces amis, d’histoires qu’on nous a racontées.
Pour l’Anamnèse, le seul lieu de « pouvoir » représenté est le milieu universitaire, des réminiscences de la vie professionnelle de Laure, je suppose.

Comment est née l’idée d’Anamnèse ?

Le fait est assez rare, mais c’est une question à laquelle je peux répondre précisément. L’idée de l’Anamnèse est née au retour des Imaginales de 2009. Nous étions dans la voiture Laure et moi, on venait de finir CLEER, on réfléchissait sur ce qu’on voulait faire et là, on revenait des Imaginales, on y avait rencontré des auteurs de SF, ça nous avait donné des envies de SF. On était en pleine période de lecture de Christopher Priest – auteur que nous aimons beaucoup et avons en commun alors que nous avons des cultures littéraires très différentes – et on s’est dit qu’on aimerait vraiment bien faire quelque chose en SF qui puisse produire sur le lecteur l’effet de sidération que provoquent chez nous les romans de Christopher Priest. Dans le Prestige, le Glamour, ou d’autres encore on trouve une forme particulière de sense of wonder, de stupéfaction, et nous avons eu envie d’écrire quelque chose dans ce genre.
Notre idée priestienne, l’envie centrale de l’Anamnèse, c’était de faire le portrait d’un personnage, qui, au fur et à mesure du livre, changerait de nom, d’apparence, ne serait jamais la même et jamais une autre. On s’est dit : il faut que le lecteur n’ait aucun doute sur le fait que c’est toujours le même, alors que nous ne donnons aucune des choses qui permettent normalement à la cognition humaine d’affirmer que c’est la même personne.
A toi de dire si c’est réussi.
La nouvelle (Trois singes, le texte qui a précédé Anamnèse) existait déjà, le personnage flottait aussi un peu par là, des idées souterraines suivaient leurs cours… On s’est décidés pour ce projet.

A propos du personnage, je t’avais demandé au moment de la sortie si on pouvait la considérer comme une Idée platonicienne, et tu m’avais répondu « pourquoi pas, mais ce n’était pas l’idée initiale »…

Ce n’était pas mon idée, mais ton idée à toi est respectable et vaut autant que la mienne.

… peut-on au moins la définir comme un personnage que le désir des autres fait s’incarner ?

Ecoute, je suis toujours mal à l’aise sur le fait de dire comment est le roman, comment est le personnage. Tu as lu le roman, tu en sais autant que moi. Maintenant, j’espère vraiment un jour écrire et publier d’autres histoires qui mettent en scène des personnages similaires à ce personnage-là, et tu verras que j’ai une certaine idée sur la manière dont ils fonctionnent. Tu me diras alors ce que tu en penses, si ça correspond à tes intuitions ou bien si ça te déçoit…
En tout cas, c’est une idée que j’ai depuis longtemps et qu’on a partagée avec Laure, on a construit ensemble cette idée des Elohim – car pour moi le personnage de l’Anamnèse n’est pas unique, il y en a d’autres comme elle – et je pense qu’il y a quelque chose à faire du point de vue de la fiction avec ses semblables.

C’est une idée ou c’est un projet ?

C’est un projet. Il y a des histoires très concrètes. Dans le dernier Angle Mort, on peut lire une nouvelle, assez ancienne, qui s’intitule « Christiana » et qui est basée sur la même idée, qui présente aussi un personnage de cette nature.

La bombe iconique qui est au début du roman, même si elle n’en est pas le point principal, est-elle une pure création imaginaire destinée à mettre les évènements en branle ou est-elle symbolique de quelque chose, en terme de circulation des mèmes par exemple ?

Nous ne faisons pas d’allégorie donc il n’y a pas de clef de lecture. Ce n’est pas une approche qui nous intéresse. Ensuite, dans la SF je pense qu’il y a des idées qui flottent. Des idées qui sont dans l’air, qui viennent de ce qu’écrivent les gens, de l’actualité. Nous parlions hier à table avec Gilles Dumay de concepts similaires à celui de la bombe iconique et il paraît que dans Glyphes, un roman de Paul J. McAuley, l’auteur utilise un concept très voisin. Quelqu’un d’autre évoquait une nouvelle de Matheson des années 50 qui utilisait les mêmes idées, je ne crois pas avoir lu aucun des deux textes donc effectivement cette idée des mèmes, est derrière la bombe iconique, l’idée de dire que l’information a un impact. Alors après qu’est ce que tu fais si tu tires cette idée à la limite ? Il y a aussi une nouvelle de Thomas Day dans un de ses recueils qui joue là-dessus, une nouvelle sur la manière dont les infos t’impactent, le fait que dans un monde mondialisé où l’information circule très vite, la douleur t’arrive dans la gueule très vite aussi. Pour moi la bombe iconique c’est une manière d’incarner cette idée, l’idée de l’information qui te donne un grand coup de poing.

Peux-tu me parler de la construction du roman d’un point de vue pratique ? Comment construit-on un roman aussi complexe qu’Anamnèse ?

Nomen Rosae, par Piotr Jaxa
A l’origine il y a la nouvelle « Trois singes », dont nous n’étions pas sûrs au début qu’elle ferait partie du roman[1]. Elle n’y est pas du tout rentrée au début, nous n’avons pas dit « ça va partir de ça ». La nouvelle contenait un élément du cadre mais sans plus. Mais déjà, à cette période, nous aimions inventer des histoires sur un format nouvelle. Nous avons donc commencé par une nouvelle, le texte pivot de l’Anamnèse, celui où tout l’enjeu du livre est en place : celui intitulé Marguerite. C’est celui qui introduit Magda, où on la voit plonger grâce à son ordinateur dans le passé et retrouver des traces de « Marguerite ». On la voit mener son travail d’étude et on voit « Marguerite » faire un de ces twists dont elle a le secret pour effacer ses traces. Et pour nous c’était vraiment l’histoire pivot. On a donc commencé par faire celle-là, après on s’est demandé ce qui se passait ensuite – et ce qui se passe ensuite c’est ce qui se passe avant (rires) – donc on a fait le second élément, c’est à dire le passage intitulé Nomen Rosae qui est celui où il y a la course poursuite avec les tueurs, après on a cherché à construire d’autres récits, et on voulait que la série de récits joue ce rôle de points de vue multiples dont je t’ai parlé. Puis on a eu une idée que j’aime beaucoup, se dire que les éléments de récits collés seraient des « majeures » - au nombre de sept dans Anamnèse – et à peu près toutes les « majeures » (pas toutes en fait, on a un peu triché) sont accompagnées d’une « mineure » qui est le moment où, à partir d’un témoignage, Christian et Magda décortiquent et critiquent les faits.
Le processus créatif a ressemblé à ça : Trois singes existait déjà, Norn existait déjà, ces deux textes se sont retrouvés dans Anamnèse, je pense ensuite qu’on a fait Marguerite, Nomen Rosae, Giessbach, puis à un moment on a collé « Trois singes » en se disant « tiens ça va être l’intro », après on a collé Norn en se disant « ça devrait aller là ».
Dès qu’on en a eu deux ou trois textes s’est posée la question du lien, comment tout ça s’articule. On a beaucoup relu, on en a énormément parlé, on a fait des séances de brainstorming de folie, et on a été obligés de coucher par écrit des trucs parce qu’à un moment on n’arrivait plus à tout tenir. Après, quand tout était collé, on a fini avec le premier texte, Kirsten et le dernier, La fée bleue, dont on savait qu’on voulait qu’il soit le dernier du roman et le dernier écrit. Puis on a relu et des amis précieux ont relu l’ensemble et fait des critiques. Il y a eu par exemple une relecture de Léo Henry qui a été très axée sur l’aspect littéraire du récit, qui nous a fait reprendre des choses assez importantes pour la mécanique du récit. Il y a la relecture d’un autre ami qui est un fact-checker de folie, qui a une très bonne intuition des problèmes de cohérence, et qui a été très précieux car, comme l’Anamnèse repose sur des mensonges, des omissions, des choses qui ne collent pas, et que c’est exprès, il ne fallait pas qu’il y ait des choses qui ne collent pas sans que ce soit voulu. On a essayé de faire que tout colle là où on voulait que ça colle, et que ça ne colle pas seulement là où on voulait que ça ne colle pas. Il y a d’autres gens qui ont participé, des gens qui ont travaillé avec nous sur des morceaux particuliers. Vraiment nous disons un grand merci à tous ceux qui ont participé à ce moment là. Et un point, enfin, qui a été très important est l’intervention de Gilles Dumay. Gilles Dumay, en tant qu’éditeur, a une qualité importante, il se met au service du projet de l’auteur, il est là-dessus d’une très grande humilité ce qui est étonnant car il est aussi auteur dans une autre vie. Mais en tant qu’auteur Lunes d’encre, on discute toujours avec Gilles Dumay l’éditeur, qui n’est pas Thomas Day. Gilles fait ce travail de lecture et de clarification, pour que livre soit compris comme l’auteur veut qu’il soit compris. Pour l’Anamnèse c’était vraiment important, il y a plusieurs passages qu’on a simplifiés, raccourcis, condensés, expliqués plus clairement, sur ses suggestions.

L’idée que les mineures servent de commentaires et que les témoignages sont fallacieux ou plein de trous laisse penser que la vérité peut se trouver dans les bases de données, là où la cherche Magda, mais les bases de données sont truquables aussi. Alors deux choses, penses-tu que les systèmes de lifelogging qui se développent peuvent être la source d’une oppression plus grande ou d’une meilleure connaissance de soi, les deux étant possibles, et comment d’après toi peut-on contrôler la confidentialité des systèmes de lifelogging ?

Désolé mais je n’ai pas beaucoup de crédibilité pour parler de ça. Pour en dire quelque chose quand même : ces trucs là je ne les vois ni comme un bienfait ni comme une menace, je les vois comme un fait. Qu’on fasse du lifelogging explicite en racontant notre vie ou juste implicite, simplement en prenant des photos, il est certain qu’avec les capteurs, les appareils photos, les enregistreurs comme le tien, tout ça, on crée des bases de données des vies des gens avec leurs interactions sociales, et ça c’est un constat. L’Anamnèse joue avec cette idée-là mais  je pense que c’est un constat que tout le monde fait. Concernant la confidentialité… moi je travaille dans l’informatique, ma société enregistre des données personnelles de gens, juste ce qu’ils ont acheté et quand, des données commerciales classiques, un peu de données sociales. Je pense que si tu proposes d’enregistrer les données des gens tu as un devoir, au moins moral et en plus légal, de confidentialité et de protection des données. Alors comment protéger ? D’abord avec une bonne technique et, surtout, on voit ça avec les affaires Snowden et autres, il y a une question de moralité, la prise de conscience qu’en confiant nos données à des externes, on prend ce risque et qu’ils ont un devoir moral de les protéger. Après, là-dessus je n’ai pas d’opinion très tranchée : faut-il le faire ou pas, est-ce que c’est bien ou mal, mais ce que je sais c’est qu’en tant qu’auteur ce qui m’intéresse depuis très longtemps – c’est un sujet universel – c’est la mémoire. De quoi nous souvenons-nous ? Quelles traces restent de nous ? Comment retourner dans notre passé, comment retourner dans notre enfance ? Et là, il y a un truc incroyable. J’ai peiné pour retrouver trois photos de moi enfant, et mes filles vont en avoir des milliers. Et tu sais bien que ces données ne vont pas rester confinées, que je le veuille ou non, à mon appareil personnel et à ma maison car ces systèmes de partage en cloud sont tellement intéressants qu’on s’en sert, et à ce moment là on se dit que ça y est, on a une forme de mémoire collective de l’Humanité, de certaines parties de l’Humanité au moins, qui est là. Tu vois comment dans l’Anamnèse on joue avec cette idée, la mémoire est là, plus personne ne s’en sert, et puis quelqu’un, beaucoup plus tard, replonge dedans.

Sur les affaires de type Wikileaks, j’étais plutôt critique car il me semblait que ce n’était que la violation d’un secret par son détenteur. Puis, j’ai lu Existence de David Brin. Il y développe l’idée selon laquelle la transparence devrait être la règle car si ce n’est pas le cas, les institutions puissantes auront les moyens de violer la confidentialité alors que le commun des mortels ne le pourra pas, et qu’il vaudrait donc mieux que tout le monde soit à égalité. Rajaniemi traite aussi cette question de mémoire collective dans The Quantum Thief, il décrit un monde dans lequel je serais avec toi ici, je te verrais donc, or comme tout ce que je vois est mémorisé en externe tu pourrais décider que tu ne veux pas être sur la mémorisation et donc l’expérience physique aurait bien existé mais il n’y aurait pas de trace numérique, donc la scène ne pourrait jamais être rappelée. Que t’inspire ce type d’interrogation tant chez Brin que chez Rajaniemi ?

Je trouve ça fascinant. Je ne suis pas du tout un penseur de ces trucs là donc je n’ai pas d’avis autorisé. Comme je l’ai déjà dit, il y a des choses en fait. Ca se produit. Je me contente de voir que ça se produit. Après je trouve ça passionnant. Ce sont des expériences de pensée très intéressantes de dissocier par exemple numérique et réel. C’est tellement associé aujourd’hui, au point qu’il y a des gens qui photographient leur sandwich avant de le manger, que c’est quelque chose de très étrange, une tentative d’avoir la maitrise sur sa vie. Un truc qui me paraît intéressant, peut être que j’écrirai un jour quelque chose dessus, c’est qu’on a l’impression que ça coïncide, que les gens font coïncider réel et numérique. Mais, en réalité, quand tu vois l’usage de la présence sociale en ligne, Facebook, Twitter et compagnie, tu vois en fait que la plupart des gens sont tout à fait conscients du fait que c’est une nouvelle facette d’eux qu’ils font apparaître, c’est une construction, un construct, qui n’est pas du tout eux. Gromovar en est un très bon exemple. Il y a vraiment une présence en ligne qui est ta présence en ligne, qui est un aspect de toi que tu as construit, que tu exposes, et dont tu dis « voilà c’est moi, en tout cas c’est avec lui que vous discutez, et moi je suis derrière ». Par exemple, tout comme moi, tu parles peu de ta famille sur ton blog et sur les réseaux sociaux. Moi je sais que Laurent Kloetzer en ligne, c’est l’auteur. Et l’auteur ce n’est qu’un des aspects de ma vie, j’ai des enfants, j’ai un boulot, j’ai aussi des centres d’intérêts qui sont hors de l’écriture, mais j’ai décidé consciemment que Laurent Kloetzer en ligne serait surtout l’auteur. Donc oui il y a une forme de transparence mais je crois que la plupart des gens sont tout à fait conscients que ce qu’ils mettent est un masque plus ou moins élaboré, une nouvelle figure sociale, après ta figure sociale professionnelle, ta figure familiale, il y a ta figure publique sur le web, il peut aussi y avoir une figure privée sur le web, ça peut se démultiplier parce que tu fais partie de différents cercles et tu peux avoir des figures différentes suivant les cercles, etc. Je trouve que c’est un sujet passionnant.

Terminons par une question à la con. Tu décris dans Anamnèse un post-apo propre, clean. Un tropisme suisse ?

Non. D’abord je ne suis pas Suisse mais Français, sans lien familial avec la Suisse. Ensuite l’univers d’Anamnèse est bien antérieur à mon installation en Suisse, l’univers dans lequel se passe Anamnèse est un univers de jeu de rôle. Personnellement, le post-apo je trouve ça très angoissant. C’est une chose que je ne vis pas bien. Dans le cadre de l’Anamnèse, ce n’est pas le sujet du roman, c’est un élément du récit, c’est pour moi un énorme fantasme, l’idée de construire un background post-apo sans m’intéresser  à ce qui s’est passé. Je n’ai pas envie de faire le récit de l’apocalypse, de raconter les gens qui hurlent, les types qui se tirent dessus, les horreurs. Je me suis dit « on ne va pas les mettre dans le récit, les gens vont comprendre tous seuls que ça s’est passé » mais ce n’est pas le sujet.
A ce sujet, je l’oublie souvent mais il y a un roman qui a été une très forte inspiration pour cet univers. C’est « Toi l’immortel » de Roger Zelazny qui est un de mes romans préférés de cet auteur. Il a eu le Hugo je crois (oui, meilleur roman 1966 à égalité avec Dune, ndG), ce n’est pas le plus grand des romans de Zelazny, ce n’est pas le plus sophistiqué, il met en scène un héros très zélaznien, un Corwin-like, un peu roublard et vraiment sympa. Le boulot de ce gars est d’être gardien de musée de la Terre. Parce qu’il y a eu une forme d’apocalypse nucléaire, puis des extra-terrestres sont venus récupérer tous les gens et les emmener sur une autre planète pour travailler pour eux, et ne restent que quelques habitants sur Terre – le parallèle avec l’Anamnèse est assez fort – et l’histoire se passe sur une Terre plutôt calme où il n’y a plus grand monde et où les touristes viennent visiter les monuments. Le héros appartient à un groupe qui est chargé de faire visiter les pyramides, les temples grecs, sachant que l’histoire se passe essentiellement en Grèce, au bord de la mer. Il passe beaucoup de temps à boire, il y a un petit côté « Terre Mourante » dedans, c’est un roman que j’aime beaucoup, et j’en aime vraiment bien l’atmosphère. Quelque chose de dramatique s’est passé, certains coins sont complètement irradiés, il y a des mutants, ce n’est pas un monde très rassurant mais c’est fait, c’est passé, on est dans la construction qui suit. C’est ça qui m’intéressait, d’être dans la construction après.

Et bien merci Laurent pour cette plongée en profondeur dans l’Anamnèse et à bientôt pour tes nouveaux projets.


[1] Dès le début du travail sur cette nouvelle, j’avais eu l’intuition qu’il y en aurait d’autres et le texte était bourré de références à des personnages et évènements extérieurs. Serge Lehman a eu la sagesse de me faire virer tout ce qui n’était pas nécessaire à la nouvelle, en laissant, en creux, la possibilité de rattacher le texte à un futur recueil. Il a eu raison.