jeudi 30 octobre 2014

Houston, we have a problem

Départ ce matin pour les Utopiales. Wish me luck !


dimanche 26 octobre 2014

Retour de chronique : Le pays d'octobre, Ray Bradbury

Retour de chronique publiée dans Bifrost 72


A contrario du très SF Homme illustré, "Le pays d’octobre" est un recueil centré sur le fantastique, voire le « weird ». Composé de dix-neuf nouvelles écrites par Bradbury entre 1943 et 1954, "Le pays d’octobre" a vu ses récits presque tous adaptés pour la télévision. Ce n’est guère étonnant tant ces histoires courtes paraissent pouvoir être mises en images avec peu de moyens.

Au fil des textes, Bradbury raconte des couples dysfonctionnels (étonnant de la part de l’homme qui a vécu un heureux mariage de 56 ans, moins de la part de l’auteur qui écrivit dans Les chroniques martiennes : «  Le mariage fait les êtres vieux et routiniers avant l'âge. ») ; il raconte aussi des solitudes, parfois atroces.  Peu des nouvelles échappent à ce thème.
La mort rode, les évènements sont rarement heureux, souvent nostalgiques ou tristes. Confrontés à l’incroyable, les personnages de Bradbury en souffrent la plupart du temps, y laissent leur vie parfois.
Mais, même s’il y est très à l’aise, Bradbury n’est pas que l’homme du domestique ou de l’individuel ; il n’oublie pas les horreurs du monde dans lequel il vit. La Seconde Guerre Mondiale et ses bombardements de masse, les Camps, Hiroshima, sont présents dans ses textes, comme crainte ou regret.

On lira donc avec plaisir :

- « Au suivant », sans doute le texte le plus réussi. Mexique, un couple usé d’américains en vacances visite la collection de momies de la petite ville où il séjourne. Vision de mort sur quotidien insatisfaisant, c’en est trop ; tension et peur vont aller crescendo jusqu’à l’inévitable. Peut-on mourir de peur et d’indifférence ? C’est l’enjeu de ce texte brillant où l’auteur montre comment on peut effrayer un lecteur sans utiliser le moindre effet spécial fantastique.

- L’histoire d’un fermier ruiné qui hérite, par pure chance, d’une ferme où vivre avec sa famille et de l’étrange champ qui la jouxte. Le bonheur se change en effroi lorsqu’il réalise qu’en acceptant la ferme et la faux qu’elle contient, il s’est chargé aussi d’une tâche bien sinistre. C’est « La faux », texte aux accents quasi mythologiques dans lequel le lecteur verra le fatum s’abattre sur un brave homme, et le malheur privé engendrer le malheur public.

- Deux beaux récits, chaleureux et tristes à la fois, dans lesquels Bradbury rend hommage à sa famille et singulièrement à son oncle préféré, « Oncle Einar », en les mettant en scène comme des créatures de la nuit, faeries familiales se réunissant, de moins en moins souvent, dans un monde démagifié, « La grande réunion ».

- Deux histoires d’enfant solitaire. « Le diable à ressort », où un garçon vit enfermé dans une immense maison, un « Gormenghast » créé par Bradbury. Seule la mort de sa geôlière le délivrera et lui ouvrira le monde. Un texte profondément métaphorique. Dans « L’émissaire », un enfant malade reçoit la visite de son institutrice. Problème : elle est morte ; mais n’importe quoi vaut mieux que rien. On peut y adjoindre une histoire d’enfant qu’on ne croit pas, avec « Le locataire ».

- Le très graphique « Le bocal », où Bradbury offre une description pathétique et vibrante des rednecks dégénérés du bayou de Louisiane, dans laquelle on verra que la magie est dans l’œil de celui qui regarde et que la foi apporte à chacun ce qu’il en espérait.

- Le lovecraftien « Le vent », dont l’histoire d’explorateur qui en sait trop et qui est maintenant poursuivi par une entité en quête de vengeance rappellera aux amateurs les écrits du maître de Providence.

- Deux récits de noyade, « Le lac », court texte émouvant, qui l’est d’autant plus que Bradbury en explique la genèse, et « Le collecteur », où l’amour mène à la mort.

- Deux rares textes drôles, « Il était une vieille femme », dans lequel une vieille femme obstinée tient tête avec succès à la mort, et dans un genre différent, « Le jeton de poker vigilant d’Henri Matisse », se moquant des avant-garde intellectuelles et blâmant le désir de célébrité ; quand le con du diner veut le rester le plus longtemps possible, le ton rappelle Vian.

- « La merveilleuse mort de Dudley Stone » dans laquelle, confronté à la jalousie d’un rival, un écrivain talentueux arrête définitivement d’écrire pour commencer à vivre. Des volontaires ?

- Restent cinq textes plus communs : « Le nain » est une nouvelle à chute sur la méchanceté des gens, « « Squelette » est trop outré pour être crédible, « Canicule » laisse le lecteur sur sa faim, il y manque une vraie conclusion, « La foule » est inquiétant mais trop prévisible, et malheureusement « Le petit assassin » dans lequel Bradbury tient vraiment une idée passionnante qui n’a pas la place de se développer dans le format nouvelle ; sinon il aurait écrit « La malédiction » avant l’heure.

Globalement donc, "Le pays d’octobre" propose des textes d’une grande sensibilité dont le style soutient le plus souvent efficacement le point.

Le pays d'octobre, in Trois automnes fantastiques, Ray Bradbury

Retour de chronique : L'homme illustré, Ray Bradbury

Retour de chronique publiée dans Bifrost 72


Pour le commun des mortels, Ray Bradbury est l’homme qui a écrit « Les chroniques martiennes » et « Fahrenheit 451 ». Dans cette frange « informée » des mortels, une bonne partie n’a même pas lu les livres cités. Alors les nouvelles…

Il est donc temps de s’y plonger pour faire connaissance en lisant cet "Homme illustré", recueil de dix-neuf nouvelles écrites autour de 1950, précédées d’une préface de l’auteur et encadrées d’un prologue et d’un épilogue.

Un voyageur rencontre un homme intégralement tatoué, un freak comme on en exposait dans les cirques américains au début du XXème siècle. Lui ne se dit pas tatoué ; il est « illustré», ce qui semble supérieur. Une vieille femme, une « sorcière » qu’il recherche depuis cinquante ans pour la tuer, lui fit sur le corps ces illustrations qu’il hait, qu’il veut détruire car elles sont vivantes, mobiles, et prédisent l’avenir, même le plus tragique.

Tout au long du recueil - chaque nouvelle étant l’histoire « racontée » par une illustration - Bradbury aborde les grands thèmes qui sont au cœur des préoccupations au début des années 50 : famille, société de consommation, racisme (et réconciliation), peur de la guerre, peur de l’anéantissement atomique, fascination pour une exploration spatiale devenue envisageable. Il attaque déjà aussi, et c’est fascinant à constater, les deux thèmes qui le rendront célèbres : Mars et les autodafés.

Comme la plupart des auteurs de l’époque, il le fait de manière très prosaïque. Bradbury décrit des personnages qui sont, fondamentalement, des américains des années 50, mis en scène plus tard ou ailleurs. De ce point de vue, la SF de Bradbury ressemble à ce fantastique défini comme l’intrusion du surnaturel dans le réel. Ce n’est pas le surnaturel qui s’immisce ici, c’est le scientifique, mais l’impression est la même : un élément scientifique, inédit pour le lecteur et pas toujours pour les personnages, interagit avec une personne ou une famille qui fleurent bon la classe moyenne américaine (on y boit de la citronnade sous le porche avant de prendre la fusée). Ce n’est pas du world building contemporain, la totalité du système politique, social, économique et technique n’est pas bouleversée ; ce sont des nouveautés scientifiques, imaginées par l’auteur et posées sur une trame connue, qui la transforment, dans une littérature que Bradbury lui-même qualifie de littérature du « Et si ? » ; l’auteur change un détail et rapporte ce que les hommes en font.

On trouvera donc dans cet "Homme illustré", entre autres :

-    une première intuition des dangers de la réalité virtuelle, surtout laissée entre des mains d’enfants, « La brousse »

-    un accident spatial qui confronte ses héros malheureux à leur propre mort et à leurs insuffisances de caractère. C’est « Kaléidoscope », un texte maintes fois joué sur scène

-    le plaidoyer antiraciste sur le mode arroseur/arrosé « Comme on se retrouve », que Bradbury ne parvint pas à publier aux USA

-    la guerre et l’anéantissement dans « La grand-route » et « La ville » ; l’espoir de les fuir dans « Le renard et la forêt »

-    le rêve du voyage spatial, si risqué et si beau ; tragique dans « L’homme de l’espace », heureux dans « La fusée »

-    l’incapacité à profiter d’une chance de rédemption, que ce soit dans « L’homme » où un astronaute, à deux doigts de rencontrer Jésus sur une autre planète, ne peut se débarrasser des oripeaux qui l’empêchent de voir, ou dans « Le visiteur », texte dans lequel des désespérés tuent par égoïsme celui qui leur apportait un peu d’espoir

-    des planètes proches vivables, habitées, ou colonisées, comme on pouvait encore faire semblant d’y croire à l’époque, dans le terrifiant et excellent « La pluie » ou le surprenant « Les bannis »

-    des automates indiscernables de leur modèle, « Automates, société anonyme », qui préfigurent le Stepford Wives de Levin, voire la série TV Real Humans

-    des invasions aliens, menées par des enfants complices dans « L’heure H », ou vouées à se briser sur les charmes vénéneux de la société de consommation dans « La bétonneuse »

Un bien beau kaléidoscope de textes puisant dans l’inconscient de son époque pour se projeter dans l’avenir.

L'homme illustré, in Trois automnes fantastiques, Ray Bradbury

samedi 25 octobre 2014

Retour de chronique : Chroniques de la Grande Séparation, Gabriel Eugène Kopp

Retour de chronique publiée dans Bifrost 72


Fut un temps, G.-J. Arnaud écrivit ses Chroniques de la Grande Séparation, publiées au Fleuve Noir. Rien à voir avec celles-ci qui sont « l’œuvre » de Gabriel Eugène Kopp.

Prologue : on nous montre quatre colons galactiques perdus qui récréent en un siècle une population viable et une civilisation, dans un recommencement accéléré qui évoque autant l’Ouroboros qu’une boite de Petri avant de se conclure en Planète des Singes.
Ouch !
La suite nous décrira l’aventure spatiale qui a conduit ces explorateurs à devenir des naufragés et à se changer en Adam à trois Eve. Kopp nous explique donc pendant une centaine de pages comment l’Humanité, ayant admis l’impossibilité de la vitesse supraluminique ainsi que celle des vaisseaux arches, a développé une technique basée sur un « repliement (plus ou moins) de l’espace ». Il détaille les expériences, les échecs , les raffinements progressifs du concept et de la technique, jusqu’à la colonisation d’une bonne partie de la galaxie par l’espèce humaine, conduisant à l’abandon progressif de la Terre et à sa régénération écologique subséquente.

Pourquoi pas ? Mais, comme pourrait l’écrire Kopp, il y a maldonne.

En 1996, le physicien Alan Sokal réussit à publier un article de sciences sociales, que lui savait pastiche, dans la prestigieuse revue « Social Text ». Pompeusement intitulé « Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformatrice de la gravitation quantique », Sokal y prouvait par l’exemple qu’il était possible de paraître brillant et post-moderne, jusqu’à leurrer un comité de lecture, en utilisant à l’emporte-pièce des concepts et des termes scientifiques durs mal compris et mal utilisés. Cet article fit ensuite l’objet d’une développement en France avec le livre « Impostures intellectuelles », écrit par Sokal et Bricmont.

Avec "Chroniques de la grande Séparation", Kopp renverse la proposition. Il est un poète qui « écrit » une novella de SF voire de Hard-SF. Il le revendique en postface comme une blague, celle d’un « imposteur guilleret » ou d’un « farceur ». Problème : Kopp n’est jamais convaincant, jamais drôle, en plus d’être atrocement franchouillard.
Dans son texte, il n’y a aucun personnage qui dépasse le statut générique d’un pion de Monopoly, et aucune prospective ni réflexion intéressante sur les conséquences de l’évolution technique. Dans le but d’être « guilleret », je suppose, il offre au lecteur quelques vannes de bien piètre qualité et une bonne grosse rigolade sur des problèmes de pipi caca (ça fait toujours rigoler). De plus, mais là j’ignore s’il y a un but, il utilise régulièrement un vocabulaire argotique que n’aurait pas renié André Pousse, « bourrin », « piaf », « zozios », « on rase gratis » etc. Sans compter une déformation transparente de Galilée.
Quant à son « imposture SF », les néologismes et concepts qu’il invente rendent juste la lecture pénible, tant il accumule les mots boursouflés qui, peut-être, le font rire, mais donnent uniquement au lecteur l’impression très justifiée de perdre son temps sans rien comprendre. Qu’on me permette d’écrire que ce ne sont que billevesées et calembredaines hypnagogiques et superfétatoires. Y a-t-il des lecteurs qui peuvent consacrer 9,50€ et 1 heure 30 de leur vie à lire ça et en sortir satisfait ? J’en doute.

Chroniques de la Grande Séparation, Gabriel Eugène Kopp

vendredi 24 octobre 2014

Retour de chronique : Nuigrave, Lorris Murail

Retour de chronique publiée dans Bifrost 72


2030. Trahi par son addiction au tabac et sa peur de l’avion, Arthur Blond, rétroarchéologue, rate son avion pour l’Egypte. Il devait y inspecter l’obélisque de la Concorde, brisée accidentellement après sa restitution par la France. Non content d’avoir conclu sa mission avant même de l’avoir commencée et d’avoir attiré l’attention d’une police française qui ne plaisante avec les accros à la nicotine, il plonge, sans le vouloir et par la grâce de l’amour vestigial qu’il croit ressentir pour son ex compagne venue se faire tuer près de lui, au cœur d’une machination internationale qui l’amènera, pour protéger les deux derniers plants d’un végétal amazonien rare, à se cacher dans la plus internationale des zones de France, le Petit Kossovo. Car de cette plante, on peut tirer une drogue aux multiples applications, et s’affrontent pour elle ceux qui veulent l’utiliser et ceux qui veulent la détruire.

"Nuigrave" décrit un avenir qui ressemble à ce que le nôtre pourrait être. L’hygiénisme y est devenu dominant dans un monde vieillissant, l’interdiction totale de la nicotine en étant le symptôme le plus visible. Parallèlement, nonobstant un discours écologiste de bon aloi, on continue allègrement à gaspiller des ressources pour entretenir des bars glacés et la grande mode est, pour les femmes, d’arborer un perpétuel ventre de cinq mois, tant il est excitant d’avoir l’air enceinte dans un monde définitivement conquis par l’admiration pour les « mamans ».

Sur le plan géopolitique, le Sud est en passe de prendre sa revanche sur un Nord fatigué et perclus de rhumatismes ; restitution des œuvres d’art pillées (et même données, comme l’obélisque), désimmigration par laquelle les hommes suivent le même chemin retour que les œuvres, apparition des Emirs, ces Arabes « blanchis » qui ont pris le pouvoir dans une grande partie du Moyen-Orient, en utilisant leur fortune pour acheter des armées privées et s’offrir par la Bourse une bonne partie de l’économie occidentale. Mais l’Orient est encore plus compliqué que ne le supposait De Gaulle et les Emirs s’y heurtent aux arabes, plus ou moins islamistes, réactivant apparemment, un siècle après Aflak (deux siècles après la Nahda) et Hassan al Banna, la querelle entre panarabistes et panislamistes. Mais les Emirs sont-ils autre chose que des ploutocrates sans attache, avatars d’une puissance financière qui a changé de camp ?

Le Nord, en déshérence, se souvient de ce qu’il fut et sombre lentement dans la grande vieillesse. Le désespoir de voir le temps couler de plus en plus vite (Hartmut Rosa décrivit avec brio l’Accélération en 2010), poussé par le poids écrasant des souvenirs, y rend infiniment séduisant un produit qui promet de le ralentir. Ses feux mourants attirent néanmoins, pour quelques temps encore, les plus misérables des misérables. Immigrés fuyant la misère de leur pays, « nettoyés ethniques » victimes de l’effondrement des États nations dans un monde où chaque groupe revendique « son » nationalisme, y compris sur un territoire grand comme un timbre-poste, tous se retrouvent dans des camps en Occident. En France, le Petit Kossovo est un distillat de toute la misère du monde. Il est facile de s’y cacher, facile aussi d’y mourir, ignoré de tous. C’est là qu’Adrien se réfugiera, c’est de là qu’il commencera à éclaircir les évènements, c’est là qu’il reviendra quand tout aura été accompli.

Vu à travers les yeux d’Adrien, le récit de "Nuigrave" est d’abord obscur. Balloté dans une histoire qu’il ne comprend pas, Adrien est bien en peine d’éclairer le lecteur qui le suit. Progressivement, sa compréhension progresse, éclairant par là même un lecteur qui n’est jamais abandonné à lui-même. Incomplétude des informations disponibles, souvenirs douteux de la paramnésie, l’écheveau est difficile à démêler, pour Adrien comme pour le lecteur, mais patience et attention font le travail d’éclaircissement.

Très écrit, "Nuigrave" jouit d’un tempo syncopé, heurté, et d’une prose souvent elliptique. Déroutant au début, ce style donne son rythme particulier au roman et traduit fort bien les coq à l’âne et les raccourcis d’une pensée en mouvement qui saute de point d’intérêt en point d’intérêt sans chercher à tout décrire. Cette pensée, c’est celle d’Adrien, dont le lecteur n’est que le spectateur mais aussi le double, tant Adrien voit de choses aussi par les yeux des autres, et tant la compréhension leur arrive simultanément.

Nuigrave, Lorris Murail

Retour de chronique : Utopia, Ahmed Khaled Towfik

Retour de chronique publiée dans Bifrost 72


Le Caire, 2023. La population cairote vit scindée, de chaque côté d’un mur d’argent matérialisé qui exclut et discrimine. Un jeune homme de l’enclave aisée, blasé à mort et mort d’ennui, décide, comme d’autres avant lui, de partir à la chasse au pauvre. Littéralement. Son aventure, mal préparée, va mal tourner. Quoique…

Dans "Utopia", nous voyons une société qui a rendu concrète l’inégalité croissante, le gouffre béant en train de se creuser entre une classe en ascension sans limite (les « gagnants de la mondialisation » pour le dire vite) et une autre en descente rapide vers des niveaux qu’on ne peut plus que difficilement qualifier de civilisés.

Avec un chômage endémique à niveau très élevé, le retour des émigrés au pays après la chute des monarchies pétrolières, et la désintégration d’un Etat privé progressivement de ressources fiscales, la société égyptienne a éclaté sous l’effet des forces économiques centrifuges liées à l’enrichissement excessif d’un petit nombre, comme le prévoyait déjà Platon.
Loin des interactions qui font société, les (très) riches vivent dans des « gated communities » protégés par des marines mercenaires ; servis par le lumpenprolétariat circadien venus des bidonvilles, ils consomment sans limite tous les plaisirs qu’on peut inventer sans jamais être rassasiés ni satisfaits. Quant aux très pauvres, ils survivent dans les taudis qui les abritent. Malades, malnutris, sales, ils se procurent le peu qu’ils mangent en travaillant tels des bêtes dans le bidonville ou des « esclaves » dans les enclaves. Ils ajoutent à l’ordinaire ce qu’apporte un mélange de trafics, vols, prostitution. Environnés d’une violence permanente, s’abrutissant de drogues bon marché ainsi que de sexe pas toujours consenti et souvent tarifé, ils mènent une vie sordide dont la seule qualité est d’être brève.

Ces deux mondes, si proches et si lointains à la fois, se rencontrent quand le fils pourri d’un ploutocrate décide d’aller capturer un pauvre pour en faire ensuite la chasse. Identifié par un habitant des ghettos, il y passera plus de temps que prévu, et en verra plus qu’il n’aurait cru. Mais une vraie communication est impossible ; la haine des pauvres, si intense soit-elle pour ceux qui les ont abandonnés à leur sort, n’est rien face au mépris et à la morgue d’une classe qui a fait sécession. Alors que le lecteur voit qu’au fond ces hommes se ressemblent, et qu’ils sont poussés par les mêmes désirs, les plus riches ont grandi dans la certitude qu’ils méritent leur bonne fortune et que les pauvres sont les premiers responsables de la misère dans laquelle ils croupissent. Chosifiés, ne valant guère mieux que des « outils animés », ils peuvent être utilisés à loisir, jusqu’à la mort. Et même le bien qu’il peuvent faire ne crée aucune dette à leur endroit, car on ne peut être débiteur que d’une personne, pas d’une chose.

Haut et bas. Il y a donc deux classes antagonistes sans espoir d’armistice, deux classes dont l’existence même a effacé tous les autres clivages, religieux ou nationaux. Les nobles, à l’abri, et les gueux, vivant dans un monde qui s’effondre progressivement sans qu’ils y réagissent autrement que par quelques révoltes éruptives, vite matées. La fin de l’Empire romain a dû ressembler à ça.

"Utopia" est un roman très court, pourtant le world building y est de grande qualité. Au lieu d’utiliser un narrateur omniscient, Towfik choisit de décrire le monde par le biais des sensations et impressions de ses protagonistes. Ceci lui permet de concentrer l’attention du lecteur sur ce qui fait sens pour les habitants de son monde, et sur la manière dont ils le perçoivent. En peu de pages, l’auteur décrit finalement peu, mais tout ce qu’il décrit importe. C’est une approche très efficace.

"Utopia", premier roman d’anticipation traduit en français du médecin et écrivain égyptien Ahmed Khaled Towfik est un ouvrage glaçant. Car ce qu’il imagine est certes très dur, mais surtout crédible dans un monde, a fortiori un Tiers-Monde, où les inégalités se creusent toujours plus, soutenues par un discours qui les justifient en naturalisant les phénomènes sociaux et les excusent en réifiant les perdants de la compétition généralisée.

Utopia, Ahmed Khaled Towfik

jeudi 23 octobre 2014

De rats en serpents


Sortie du tome 2, sobrement intitulé "Muryd", de l’adaptation en BD des Fables de l’Humpur, de Bordage.

Le cadre est posé dans ma première chronique.

L’aventure continue. Véhir, le grogne en fuite, et Tia, la hurle rebelle, continuent leur dangereux périple vers le légendaire Grand Centre, havre des mythiques « Dieux Humains ». En chemin, ils s’adjoignent le ronge Ruogno, une bien peu fiable créature et, après avoir échappé à un esclavage probable, finissent par rejoindre une caravane en partance pour les terres des Siffles. Forgés par l'aventure, des sentiments interdits naissent entre Véhir et Tia. Mais l'affichage de leur rapprochement brise un tabou religieux et manque de provoquer leur assassinat par les caravaniers scandalisés. Sauvés à l’ultime moment, ils poursuivent seuls et entrent enfin, après le peu sûr pays des Ronges, dans l'inquiétante contrée des Siffles.

Pendant ce temps, sur les traces des fuyards, H’Wil, chef violent d’une bande de Hurles, et à qui Tia avait été promise par son père, les poursuit sans relâche, motivé par les maléfiques Groaz qui semblent avoir un projet à long terme, impliquant Tia et H'Wil, connu d’eux seuls mais dont on peut supposer qu’il n’amènera rien de bon.

Le tome s’arrête là. On y a vu grande aventure, nouvelles terres et nouvelles races. A suivre.

L’histoire est toujours bonne - entre longue fable et conte philosophique, l’adaptation toujours réussie. Le dessin garde la qualité qui était la sienne dans le tome précédent. Je regrette seulement la colorisation de Richard, moins vibrante que celle de Vincent.

Les Fables de l’Humpur t2, Muryd, Bordage, Roman, Richard

Walk across the garden In the footsteps of my shadow


"L’océan au bout du chemin" est un court roman fantastique de Neil Gaiman, publié par Au Diable Vauvert dans une traduction de Patrick « GoT » Marcel. Et c’est clairement un roman Adulte.

A l’occasion d’un enterrement, un homme revient sur les lieux de son enfance. Déambulant au hasard après la cérémonie, il a l’occasion de se souvenir d’un événement de cette époque, peut-être le plus important de sa vie, le plus intense en tout cas. Un événement oublié, occulté, mais qui revient régulièrement le gratter là où c’est sensible.

A sept ans, le narrateur sans nom du roman – qui pourrait être n’importe quel enfant, le lecteur-enfant même – a vu le fantastique entrer dans la vie calme et un peu morne d’un petit garçon solitaire et rêveur (les premiers paragraphes sont poignants dans leur simplicité résignée), vivant au sein d’une famille modeste de la campagne anglaise au milieu du XXème siècle, une famille qui, dit-on, ressemble beaucoup à la famille de Gaiman. Mais, malchance, ce n’est pas un fantastique merveilleux et excitant qui vient à sa rencontre, non, plutôt la version terrifiante. The eerie one.

Dans le temps très court qui suit le suicide d’un locataire de ses parents, le petit garçon découvre qu’existent bien des choses au-delà de la réalité matérielle, que bien de ces choses ne sont pas amicales, et qu’elles peuvent pénétrer dans la bulle de sécurité qu’il croit exister autour de lui. Il vivra alors ce qui ressemble à une tragédie classique, règle des trois unités un peu élargie comprise. Danger pour lui, danger pour sa famille, danger pour la réalité même. Et lui, si jeune et donc si faible. Heureusement, il n’est pas seul. Cet autre monde qui l’agresse compte aussi des forces disposées à l’aider.

Intrusion du fantastique, surnaturel agressif, petit enfant malchanceux, parents aveugles au mieux, que faire quand on est si jeune et si menacé ?

N’en disons pas plus sur l’histoire. Disons que le roman est une réussite. Réussite car il capture le lecteur, l’attache à l’histoire (comment cela va-t-il tourner ?), l’attache au personnage (comment ne pas se sentir solidaire de ce petit garçon, de son impuissance et de ses terreurs ?), et lui délivre une cosmogonie, fragmentaire certes, mais suffisante pour l’arracher au monde prosaïque dans lequel il est en train de lire. Le faible nombre de pages et les trois unités participent à la tension constante qu’on ressent à la lecture, d’autant que les situations sont effrayantes car elles font écho à des peurs que tous ont connu et que le niveau des enjeux est très élevé. L’imagination de Gaiman, la manière simple et naturelle qu’il a d’expliquer des concepts et un temps historique inimaginables font le reste.

Par-delà les qualités d’un récit palpitant car condensé et très joliment écrit – belle image de la nuit, effrayante et apaisante à la fois avec ses deux lunes - l’histoire que propose Gaiman résonne à l’esprit car elle décrit à merveille la vérité de l’enfance et des terreurs qui la peuplent. Le petit héros de Gaiman n’en est pas un justement, contrairement à tous les personnages absurdes des romans Jeunesse. Les adultes ne l’écoutent pas, sa capacité de planifier et maitriser son temps est nulle, son pouvoir sur le monde presque autant. Un enfant de sept ans n’est qu’un concentré d’impuissance. Son univers est réduit à l’environnement immédiat de sa maison, peuplé uniquement de ses parents et de ceux qu’ils autorisent à y pénétrer, y compris hélas l’atroce figure archétypique de l’intruse – la marâtre des contes. Et dans ce seul univers possible, ce sont les autres qui ont le pouvoir. Le narrateur subit des évènements dont la plupart le dépasse. Il y participe par la « foi » sans limite qu’il met dans sa protectrice - qui évoque celle qu’on peut éprouver à cet âge pour ses parents – et la décision qu’il prend, à la fin, de mettre sa vie en péril pour protéger une chose qui le dépasse, devenant par là même un peu moins enfant, un peu plus adulte.

Mais devenu adulte, que reste-t-il de ces moments ? La mémoire de l’enfance est fragile, qui oublie, reconstruit, métaphorise. Reste les dettes qu’on a envers ceux qui, alors, se sont sacrifiés, peu importe comment, pour nous permettre de grandir.

Gaiman réunit ici le meilleur des contes, de la psychanalyse, et de toutes nos biographies enfantines. L’écho est donc inévitable. Chaque lecteur peut s’imaginer près de l’océan au bout du chemin. Mais peu de lecteurs seraient encore capable de le voir. C’est le point ultime de Gaiman ; le merveilleux n’est visible qu’aux enfants ou à ceux qui ont su garder un peu de ce moment en eux. Ne restent sinon que des impressions, fugitives et parcellaires, que l’esprit adulte mithridatisé est capable d’écarter d’un revers de pensée.

Un bien beau roman donc à lire d’une traite, de nuit, au calme. La cerise sur le gâteau serait de lire en écoutant le Three Imaginary Boys des Cure qui en est la traduction musicale imho tant il exprime aussi le « noir enfer des terreurs enfantines ».


L’océan au bout du chemin, Neil Gaiman

mercredi 22 octobre 2014

BD : Du très bon et du pas fameux


Sortie du tome 4 de la très bonne série Sentinelles de Dorison et Breccia.

Les supersoldats français sont envoyés aider les Australiens à la boucherie - comment la nommer autrement ? - des Dardanelles, en Turquie. Ils y rencontrent un adversaire turc, Cimeterre, équipé par la science allemande qu'ils ne peuvent pas plus vaincre qu'ils n'arrivent à inverser le rapport de forces sur le terrain, et tentent, quand tout est perdu, d’au moins sauver un maximum de soldats alliés.

L’histoire est palpitante, l’évocation historique travaillée, les personnages développés. Les trois héros de l’album, qui en ont déjà tant vu et fait, vivent la bataille très différemment. Taillefer ne s’est pas encore remis des horreurs qu’il a vu à Ypres, Djibouti combat sans répit pour ne pas perdre sa positon sociale, Pégase est plus que jamais courageux mais stupidement nationaliste et « Vieille France ». Des personnages secondaires humanisent la conflagration et rappellent que la guerre est d’abord une affaire d’hommes ordinaires projetés dans des évènements extraordinaires. Le contact de ces humains de bases ramènent régulièrement les héros sur terre.

L’horreur de cette bataille absurde est montrée. Les troupes clouées sur les plages, les pertes énormes (au moins 400000 hommes en comptant pertes au combat et maladies), le manque d’eau, les épidémies dues aux monceaux de cadavres impossibles à enterrer, l’optimiste arrogant d’une partie du commandement qui considérait l’armée turque comme une armée de seconde zone. Le tout se termina par une évacuation périlleuse, sans gain stratégique. Une nullité militaire et un désastre humain. Et pendant ce temps, loin des plages, les Turcs exterminaient les Arméniens.

Dorison montre la bataille en y installant une histoire passionnante et grand format (64 pages), dans une veine pulp plus vraie que nature, avec action, rebondissements, dynamisme, sans jamais oublier de montrer les hommes, leurs relations, leurs doutes, leur folie, leurs luttes de pouvoir, offrant ainsi au lecteur l’énergie du pulp combinée à l’intelligence du récit. La conclusion est, bien sûr, ironique.

Le dessin sert parfaitement le propos. Il donne à voir l’horreur, la mort, la maladie. Quelques belles trouvailles parsèment l’album, comme le débarquement en planche large, ou le passage du temps évoqué par un cadavre qui pourrit. Des images d’archives ou typées « archive » (je n’ai pas pu trancher) complètent le tout et ramènent régulièrement la vérité dans l’imaginaire.

Un très bon album dans une très bonne série. A suivre.


Sinon, le Régulateur connaît enfin sa conclusion avec le tome 6, "Nyx". C’est toujours joliment dessiné mais l’impression que la qualité du récit – et la logique même de l’histoire - baisse avec chaque nouvel album trouve sa confirmation définitive ici. C’était de moins en moins bon, ça se termine par une sorte de délire moliéresque avec retour du frère prodigue mort, et discours gnangnan entre fantasme baba et mièvrerie manga – auquel le trait fait de plus en plus penser. J’ai eu plusieurs flashes du Prince d’Euphor ou d'Anthony, le « prince » de Candy. La couverture est claire.
MUHAHA ! On se serait arrêtés au tome 2 ou 3, ça aurait été bien.

Les sentinelles t4, Les Dardanelles, Dorison, Breccia
Le régulateur t6, Nyx, Corbeyran, Moreno (s)

mardi 21 octobre 2014

Nocturne


Il est difficile de chroniquer un recueil anthologique quand on a déjà écrit sur certains des textes qui le composent. Essayons !

"Le jardin des silences", de Mélanie Fazi, vient de sortir chez Bragelonne, sous une magnifique couverture de Fabrice Borio, entre judas optique et camée, vue discrète sur l’intimité et bijou de famille.

"Le jardin des silences" est composé de douze nouvelles fantastiques dont seulement deux sont inédites. Les autres ont été publiées dans divers recueils, revues, ou sur Internet. On y retrouve (ou découvre, selon la connaissance qu’on a de l’auteur) ce qui est sans doute possible un « style Fazi », fait de justesse et de délicatesse sur le fond, d’élégance sur la forme.

Dans les histoires courtes de Mélanie Fazi, le fantastique est toujours présent mais c’est un fantastique de conte. Le surnaturel y agit dans le monde matériel, et nul ne s’en étonne parmi les protagonistes des nouvelles. Comme dans les contes d’Andersen qu’elle affectionne, la magie, le merveilleux, même et surtout interstitiels, font partie intégrante du monde. Ils ne surprennent ni n’effraient ceux qui les rencontrent ; ils sont simplement partie, minoritaire sans doute mais indiscutable aussi, de ce qui est.

Fantastique et merveilleux servent des thèmes récurrents. La mémoire, la famille, la transmission sont centraux dans la plupart des textes. La mémoire ramène à l’esprit les évènements heureux ou douloureux. Elle permet alors de s’y confronter à un moment plus favorable pour en tirer partie ou les dépasser. La famille offre la force d’affronter le monde. Communauté ultime et principale à la fois, elle survit aux séparations, aux décès, et constitue un refuge protecteur contre un monde qui est largement absent des textes. Le surnaturel qui s’y manifeste parfois n’est qu’une expression de la force de l’amour qui irrigue ses membres et qui dépasse le rationnel. La transmission, enfin, indispensable, qui est la mémoire longue de la famille et permet de conserver le meilleur comme de surmonter le pire.

Quant aux personnages de Mélanie Fazi, souvent de jeunes femmes, ils sont toujours dépeints avec soin. Justesse des sentiments et délicatesse de l’expression caractérisent leur parole. Tirant leur force de la compréhension de leur faiblesse première, ils surmontent les épreuves ou sortent de leur stase, parfois avec l’aide d’un tout petit peu de magie. Mais l’essentiel n’est pas magique, c’est l’effort personnel, physique, mémoriel, psychologique ou biographique, souvent douloureux, qui permet d’avancer. C’est le sens original du mot Jihad dans l’expression « al-ǧihād fī sabīl Allāh ».
Ce mélange unique d’espoir et de douleur, de projets et de regrets, de joie et de peine, d’amour et de rage, exprimé avec grande douceur, est ce qui caractérise le « style Fazi ». Il rend ses textes profondément aimables. Il m’autorise à aimer vraiment même ceux dont les thèmes auraient dû suffire à me détourner. Car chez Fazi, rien n’est jamais monolithique ; la joie, l’amour, l’espoir qui s’y expriment sont toujours teintés de cruauté, de douleur, de remords. Ils sont vrais.

Tout est dit. Considérations sur quelques textes ( pour ne pas être trop long) :

Swan le bien nommé est un hommage explicite et réussi à Andersen. Un conte moderne.

L’arbre et les corneilles, centré sur la transmission familiale, est peut-être le meilleur texte, le plus émouvant en tout cas. Ceux qui fréquentent ce blog savent à quel point je devrais être épidermique sur un texte de Noël et de maternité. C’est dire sa qualité.

Les sœurs de la Tarasque évoque le destin des femmes promises à un mariage social, et le mélange d'enthousiasme et de crainte auxquelles elles font face. On pense aux mariages arrangés, aux filles élevées pour être reines, mais aussi à toutes ces filles, aujourd’hui encore, dont les parents disent qu’ils les marient, faisant d’elles des COD, avant de leur imposer, par pression psychologique constante, la production d’une descendance. Pression, différente certes, qu'on retrouve dans L'été dans la vallée.

Trois renards est aussi en lice pour le titre de meilleur texte du recueil. Elle y décrit avec une finesse la résurrection personnelle qui suit une annihilation qui ne l'est pas moins.

Et le très beau Jardin des silences dont j’ai déjà parlé ailleurs, sans oublier ce Bal d’hiver inoubliable qui répare les blessures de la vie.

Le jardin des silences, Mélanie Fazi

Hush-hush


"When gravity fails" (Gravité à la manque en VF, prochainement réédité par Mnémos), de George Alec Effinger, est un roman nominé mais non primé au Nebula 87 et au Hugo 88. Il est le premier de la trilogie « Audran Marîd », du nom de son héros.

Fin du XXIIème siècle, quelque part au Moyen-Orient. L’aire arabo-musulmane a connu croissance et prospérité quand les nations occidentales, comme leur Némésis soviétique, se fracturaient en une multitude de petits Etats souverains querelleurs.

Audran Marîd vit dans le Budayeen, le quartier criminel de la grande cité dans laquelle le roman prend place. Dangereux, le Budayeen est l’épicentre de l’activité criminelle de la ville. Trafics en tout genre, drogue,  prostitution, et la violence qui accompagnent ces activités, s’y donnent libre cours au vu et au su de tous, sous le regard lointain d’une police qui se borne souvent à compter les points. Le vrai pouvoir dans le quartier est entre les mains de l’omniscient et omnipotent Friedlander Bey. Au bas de l’échelle criminelle mais respecté pour son intégrité, Audran vit de petites affaires et de travail occasionnel de détective, entre bar à hôtesses et consommation excessive de drogue. Sa compagne, Yasmin, est une entraineuse, transgenre comme beaucoup des locaux. Quand le dernier client d’Audran est assassiné sous ses yeux, il se retrouve projeté à son corps défendant au cœur d’une affaire qui le dépasse et dans laquelle les cadavres vont s’accumuler.

Ce roman est souvent présenté comme cyberpunk mais on peut penser qu’il a plus surfé sur la vague initiée par Neuromancien que plongé dedans. "When gravity fails" tient bien plus au noir, technologique certes, qu’au cyberpunk. Pas de hacker dans le roman, pas de réseau informatique, seulement des add-ons cérébraux permettant d’acquérir des compétences nouvelles ou d’endosser des personnalités complètes. Audran, chanceux ou pas, bénéficiera de modifications supplémentaires permettant de contrôler ses états mentaux. Tout ceci est bien modeste en terme de cyberpunk. Et même ça est sous-exploité.

En revanche, "When gravity fails" est résolument un roman noir. Audran, détective désabusé et addict, entraine le lecteur dans les profondeurs du quartier. Ce dernier y découvrira le demi-monde de la petite criminalité et de la prostitution. Il y croisera ces barmaids auxquelles on se confie nuitamment, ces dealers d’alcool ou de drogue qui permettent de tenir, ces receleurs spécialisés dans un import/export de bon aloi, ces travailleurs du sexe qui représentent une bonne partie de l’activité économique locale. Il y sera introduit au fonctionnement des vrais réseaux de pouvoir qui quadrillent la zone.

Et l’intérêt du roman est là. Dans la personnalité d’Audran, ses doutes, ses failles, sa répugnance à s’impliquer. Dans ses moments réalistes de quasi overdose. Dans sa relation compliquée avec son amie. Dans sa déambulation continuelle au sein du monde interlope du Budayeen, dans le rôle de guide qu’il joue auprès du lecteur.

D’autant que la Night City d’Effinger est en monde musulman, donc culturellement très différente des univers de Chandler comme de Gibson. Prégnance de la religion, innombrables salamalecs qui précèdent chaque conversation, fatalisme ultramondain, la cité d’Audran est fondamentalement autre, même si les passions qui s’y exercent ne diffèrent guère des nôtres. Il peut sembler convenu de parler des Mille et une Nuits, mais un certain passage, dans lequel Audran se cache chez des bien plus pauvres que lui, rappelle inévitablement les récits de voyageurs perdus puis hébergés qu’on y rencontre.

La description détaillée qu’Effinger donne de la vie d’un quartier criminel, transposition paraît-il de son expérience du Quartier Français de la Nouvelle Orléans (on y est loin de Poppy Z. Brite quand même), suffit à rendre le roman très intéressant à lire. L’enquête est presque secondaire. Audran y va à pas comptés et les évènements viennent à lui plus qu’il ne les provoque. Les choses finissent par se résoudre, et la vie continue. Pour le lecteur, comme pour ces touristes qui viennent s’encanailler, à leurs risques et périls, dans le Budayeen, le voyage fut dépaysant. Et sûr, ce qui ne gâche rien.

When gravity fails, Gravité à la manque, George Alec Effinger

dimanche 19 octobre 2014

Archéopolitique islandaise


Suite de la saga "Northlanders" avec ce second volume intitulé "Le livre islandais". Rappelons qu’Urban Comics a décidé de publier en France la série en regroupant les épisodes par zone géographique.
Une présentation détaillée de la série a été faite ici.

Ce tome 2 est plus court que le premier (312 pages seulement). Il est aussi moins intense. Dommage.

Quatre récits dans le volume :

Sur aucune carte, en 760, imagine une première visite, avortée, des vikings en Islande. Dispensable.

Sven l’immortel, suite du Sven le revenant du premier tome, est l’occasion de rencontrer un Sven vieilli, espérant la paix et le calme pour ses dernières années et les premières de ses enfants. L’attaque d’un groupe de jeunes hommes ambitieux oblige le vieux héros à reprendre les armes pour défendre, dans le sang, sa tranquillité et l’avenir des siens.

La jeune fille dans la glace nous montre encore un vieux viking. Découvrant un mystérieux cadavre, il décide de le « protéger ». En des temps troublés par les guerres entre clans, il finira par le payer très cher.

Enfin arrive la vraie saga de l’ouvrage, La trilogie islandaise.
Passionnant récit dans lequel le lecteur voit se construire une dynastie régnante ; on s’y rappelle que le premier roi fut un guerrier heureux. De 871 à 1260, on assiste à l’ascension des Hauksson et à celle, parallèle, de leurs ennemis héréditaires, les Belgarsson. A travers les aventures de plusieurs membres successifs de la famille Hauksson dont il contemple grandeur et décadence, le lecteur entre dans la réalité de la politique viking entre guerres de conquête, raids, et commerce. On y voit fonctionner l’althing, l’assemblée des clans où sont prises démocratiquement les décisions pour la grande communauté. On y voit les pressions norvégiennes pour mettre l’Islande en coupe réglée. On y voit aussi, encore, l’avancée inexorable du christianisme, gagnant le peuple sans oublier de forcer les puissants à la conversion. Si les missionnaires chrétiens n’apportent jamais avec eux la paix qu’ils prêchent, ils procèdent à une mise en coupe réglée des régions qu’ils investissent, jouant autant sur les alliances guerrières que sur le développement du commerce entre territoires chrétiens. Le résultat est inévitablement l’ethnocide et la soumission plus ou moins complète à la politique des prélats.
Après la fin du récit, en 1262, le Vieux Pacte est signé. L’Islande indépendante s’unit, à son corps défendant, au Royaume de Norvège et à lui prête allégeance. Elle ne recouvrera son indépendance qu’au XXème siècle.

Northlanders t2, Le livre islandais, Wood et al.

samedi 18 octobre 2014

Encalminé


Sortie du tome 2 de Siberia 56, intitulé "Morbius".
Après l'entrée en matière très classique mais pas désagréable que constituait le tome 1, ce tome 2 déçoit.
 Il se lit sans déplaisir mais toute l'affaire n'avance guère. On reste sur sa faim et on commence à se dire que l'ensemble est bien moyen, surtout de la part de Bec. Si on ajoute que le dessin est toujours plutôt confus...

Siberia 56 t2, Morbius, Bec, Sentenac

lundi 13 octobre 2014

Un Paris travesti


Il est rare que je ne sache pas vraiment quoi penser d’un roman. C’est le cas avec "Un éclat de givre" d’Estelle Faye.

Paris, 2267. L’ancienne capitale de ce qui fut le France est l’une des rares villes survivantes dans un monde détruit par l’exploitation folle de l’environnement et l’hubris des hommes. Chet, 23 ans, chante, travesti, du jazz dans les boites parisiennes. Il fait aussi quelques « ménages », des missions de mercenaires pour des employeurs soucieux de discrétion. Il a perdu son amie d’enfance, Tess, partie travailler au « Barrage » et qui rêve de la Sibérie et des forêts qu’on y trouverait encore.
Une nouvelle proposition d’emploi lance Chet dans une course effrénée pour sauver la ville d’un terrifiant complot.

Dans "Un éclat de givre", j’ai aimé l’imagination de Faye. La ville qu’elle crée, faite de bric et de broc, d’édifices historiques en ruine, de cahutes médiévales, de fragments technologiques encore fonctionnels, de créatures GM rendues à la sauvagerie est dépaysante et excitante. Certaines images frappent : l’Enfer, pandémonium peuplé de déviants sadiques et imaginatifs, la piscine Molitor et ses sirènes GM, fascinantes et mortelles, les caves de Clignancourt, qu’on imagine atroces, Notre Dame de paris, occupée par les gitans comme prédit par un « texte antique », d’autres encore. La violence endémique et le mix lotek/hitek m’a rappelé le jeu Dark Earth et c’était agréable. D’autant que Faye sait décrire. Les édifices, souvent décrépits, sautent aux yeux du lecteur ; la ville, pleine d’une vie grouillante, s’anime sous ses yeux.

J’ai aimé aussi le traitement des sentiments, omniprésents dans le récit. Faye fait montre d’une finesse et d’une délicatesse qui rendent aimables les deux histoires d’amour qui meuvent Chet. Il est difficile de bien rendre les tourments intérieurs des amoureux sans sombrer dans la mièvrerie. Mission accomplie ici. Il est ardu aussi de trouver le bon équilibre entre sentiments et désir sexuel (qu’on se rappelle l’inénarrable aphorisme de Cioran sur les amants). C’est fait ici.

Enfin, il y a une intrigue, rapide, rythmée, avec combats, morts, trahisons, dans une ambiance, comme l’écrit justement l’éditeur, très roman feuilleton. Plaisant à lire, même si la fin est un peu rapide.

Deux éléments ont néanmoins gêné ma lecture, de la première à la dernière page, au point que je ne sais pas si j’ai aimé ou pas "Un éclat de givre" et que j’ignore si j’ai envie ou pas de le recommander.

D’abord, le choix d’un style privilégiant la phrase courte, à la première personne, et au présent de l’indicatif. Le présent de narration est censé dynamiser un récit, mais sur 250 pages, même si Chet devient plus disert au fil du roman, l’impression, par effet d’accumulation, n’est pas dynamique mais saccadée. Ca m’a été tellement pénible que le chapitre 24, dans lequel Chet raconte son enfance aux temps du passé, m’a fait l'effet d’un verre d’eau dans le désert.

Ensuite, lire "Un éclat de givre" nécessite une suspension d’incrédulité très supérieure à ce qui est habituellement nécessaire en Imaginaire, et je n’étais jamais loin de ma limite. D’où vient l’électricité dans Paris (le Barrage ?) ? D’où viennent les matières rares qui permettent de faire fonctionner les systèmes techniques survivants ? D’où viennent les produits chimiques ? Le système scientifico-industriel du roman est nébuleux et ignore à quel point une technologie avancée a besoin d’installations lourdes et de division internationale du travail.

Et puis, Chet lui-même. Fan de jazz 20ème en 2267, trouvant même un public régulier pour ça (ou pour Purcell d’ailleurs, dans un monde sans archive fiable). L’écart entre nous et lui est le même qu’entre nous et un homme de 1761 (Louis XV était roi). Sa connaissance de notre époque paraît presque incroyable (encore plus si on pense que cette culture intéresse aussi un public). L’abime de temps est grand, à fortiori dans un monde écroulé technologiquement. Difficile de croire que Faye n’ait pas voulu parler de la musique et de la ville qu’elle aime au lecteur d’aujourd’hui en l'entreprenant avec des choses qu’il peut comprendre, au détriment du réalisme (et je ne parle pas des Quatre Temps, centre commercial bien connu des parisiens et dont on a peine à croire qu’il existe toujours, même vide, 2 siècles et demi plus tard). L’impression est que Faye a pris la ville contemporaine et l’a morphée, mais juste assez peu pour que les lecteurs la reconnaissent, au prix de la crédibilité de sa création.

Un livre charmant donc, si on n'essaie pas trop fort d'y croire.

Un éclat de givre, Estelle Faye

dimanche 12 octobre 2014

Utopiales 2014, ça approche


Les Utopiales 2014 se tiendront à Nantes, Cité des Congrès, du 29 octobre au 3 novembre, sous la supervision du président Roland Lehoucq et du délégué artistique Ugo Bellagamba. Le thème choisi cette année est Intelligence (s), un (s) qui augure de moult débats et table ronde. La soirée inaugurale « donnera la parole » à Alexandre Astier pour son Exoconférence, dont l’objectif est le suivant : « Réglons la question de la vie extraterrestre ». Il y reviendra aussi le lendemain.


Comme chaque année, le programme est somptueux. Alors, en vrac, et sans aucun souci d’exhaustivité (ce serait impossible), le visiteur du Salon pourra voir :

De très nombreux auteurs en dédicace, parmi lesquels (mais pas seulement), Ayerdhal, Ugo Bellagamba, Pierre Bordage, Sara Doke, Raphaël Granier de Cassagnac, Catherine Dufour, Gérard Klein, Léo Henry, Xavier Mauméjean, Norman Spinrad, Thomas Day, Claude Ecken, Jean-Marc Ligny, Lionel Davoust, Sylvie Layné, Philippe Ward.

Et les stars internationales Michaël Moorcock, Walter Jon Williams, Jo Walton.

Bien d’autres encore, cette liste n’est pas exhaustive. L’officielle l’est plus.

De la BD avec notamment Alex Alice.

Des scientifiques en table ronde, parmi lesquels : Yannick Rumpala et Eric Picholle.

Des tables rondes, justement, tous les jours, de l’ouverture des portes à leur fermeture, rassemblant auteurs et scientifiques, sur le thème des Intelligence (s). Citons à titre d’exemple : Existe-t-il des intelligences terrestres non-humaines ? Intelligence et conscience artificielles : quelle est la frontière ? L’apparition de la vie dans l’univers : fruit du hasard ou de l’intelligence ? Les cerveaux positroniques d’Isaac Asimov sont-ils des précurseurs ? Peut-on doper son intelligence ? Comment communiquer avec une intelligence extraterrestre ?  et bien d’autres.

Des films à n’en plus finir avec des projections tous les jours, toute la journée.

Des expositions, des jeux vidéo, des jeux de rôles, de plateaux, de cartes, du GN, etc. Et le toujours fascinant Cosplay.

Au Bar de Mme Spock, on pourra manger, boire, croiser auteurs et scientifiques dans une ambiance détendue.

Enfin, nombre de compétitions parmi lesquelles le Prix Utopiales Européen, le Prix Utopiales Européen Jeunesse, le Prix Julia Verlanger, verront leur aboutissement durant le festival.

Le visiteur/lecteur pourra également y faire dédicacer par les auteurs présents l’anthologie Utopiales 2014, publiée spécialement pour l’occasion par ActuSF. Ou rencontrer de nombreux blogueurs de l'imaginaire.

Last but not least, le Prix Planète-SF des Blogueurs sera remis pour la quatrième année consécutive durant le festival au Bar de Mme Spock, le samedi à 1er novembre à 11 heures 30.
Les nominés de cette année sont :

Même pas mort de Jean-Philippe Jaworski
La petite déesse de Ian McDonald
Mordred de Justine Niogret
Morwenna de Jo Walton

samedi 11 octobre 2014

Victime et bourreau


Sortie du tome 2 de la série Deepwater Prison, de Bec et Raffaele.

Dans la prison sous-marine (le terme de bagne ou d’enfer serait plus approprié tant la violence est grande entre matons et détenus ou entre détenus eux-mêmes), les prisonniers singularisés par Bec préparent leur évasion. Elle nécessite de nombreuses faveurs, notamment sexuelles, à offrir à des gardiens qui sont de véritables ordures, guère meilleurs que ceux qu’ils gardent. L’instinct de survie pousse les comploteurs à abandonner toute considération morale afin de permettre l’avancement de leur projet. On peut les comprendre, même s’ils en deviennent peu ragoutants, à fortiori quand on se souvient que certains sont là, justement, pour avoir, naguère, obéi à leur morale.

Parallèlement, l’enquête sur l’accident de la plateforme pétrolière progresse, en dépit des manipulations de la multinationale pour dissimuler ses négligences. On comprend vite que cela pourrait aller jusqu’au meurtre, si nécessaire. La pieuvre Prometheus-Oil étend ses tentacules même au fond de l’océan. Elaine Rosenberg, la présidente de la commission environnementale l’ignore encore, mais elle est en grand danger.

Et dehors, dans l’eau glaciale, des monstres marins de plus en plus présents menacent la sécurité des hommes qui travaillent dans les fonds marins. Nul doute qu’ils joueront un rôle quand le chaos se déclenchera.

Bien peu de motifs d’être rasséréné donc alors que la prison et les hommes qui l’occupent semblent filer à grande vitesse vers un moment de vérité qui prendra, à n’en pas douter, la forme d’un cataclysme d’où tous ne sortiront pas vivants.
L’histoire n’intrigue guère, mais elle inquiète et révolte. Le dessin de Raffaele est adapté à la teneur du récit. Il fait le boulot.

Deepwater Prison t2, Le Bloc, Bec, Raffaele

Déranger le nid de vipères


Tome 3 de la série Urban. Ca reste excellent.
Ce volume, intitulé "Que la lumière soit…", permet au lecteur de plonger plus avant dans la psychologie des personnages principaux en mettant en lumière leur passé. Alors que l’histoire avance, de nombreux flashbacks éclairent le lecteur sur les destinées des protagonistes du récit. C’est bienvenu.

Après l’attentat de masse qui a causé le chaos à Montplaisir, le parc d’attraction géant panse ses plaies. Rongé par le remords, Zach ne peut plus fermer les yeux sur la manière étrange dont sont gérées police et justice dans la ville de loisir. Il entame, difficilement, une enquête personnelle sur les tenants et aboutissants de l’affaire de meurtres en série qui endeuille Montplaisir, alors que la direction du parc envoie ses intercepteurs dans une mission de ratissage de grande envergure. Il ignore qu’au même moment sa famille, à l’extérieur, est en très grand danger.
La femme qu’il aime, la malheureuse Ishrat, trouve, semble-t-il, une porte de sortie à sa situation d’esclavage sexuel. Vérité ou illusion ?
Le jeune Niels Colton, le fugueur du tome 2, semble être l’enjeu d’une lutte qui le dépasse et qui est encore obscure pour l’instant. Sa mère, absente jusqu’alors, entre dans le jeu pour découvrir la vérité.

On découvre enfin l’intimité de Springy Fool, le maitre omnipotent de Montplaisir, un homme bien peu respectable doublé d’un inadapté social, alors qu’on suit, en parallèle, les premiers pas d’un émouvant couple, l’inspecteur Gunnar Christiansen et sa femme Pernilla, qui portent haut la dignité et la décence des dominés.

Une histoire riche, complexe, poignante. Une critique sociale percutante sans être jamais lourdingue car tout s’enchaine logiquement et que chacun avance sur les rails auxquels sa position lui donne accès. Des personnages développés dont aucun ne laisse indifférent. Une intrigue qui met la sagacité du lecteur à la torture. Un dessin, enfin, superbe, détaillé, rempli de détails, qui exprime la folie du lieu, l’obscénité de l’indifférence hilare, et la violence sous-jacente de la domination (à l'heure des débats sur le sexisme dans le dessin de BD, la manière dont Ricci dessine une femme d'âge mur et en surpoids qui reste une femme désirante et digne dans son désir est un manifeste à soi seul qui prouve qu'en BD on ne dessine pas que des bimbos spread-eagled).
Il faut lire, il faut attendre la suite, il faut se réjouir que ce cycle existe.

Urban t3, Que la lumière soit…, Brunschwig, Ricci

mercredi 8 octobre 2014

La colline a des cornes


Quelques mots pour signaler le tome 8 de la série Druides. Intitulé "Les secrets d'Orient", il fait suite aux Disparus de Cournouailles, et constitue donc le second tome du second cycle. Encore un effort pour être sorcier, mon fils ;)

En dépit d'une modification du dessin, qui devient plus sombre, le plaisir ressenti à lire cette série ne diminue pas. L'histoire est solide, intrigante, régulièrement surprenante. C'est du polar médiéval qui n'hésite pas à être spectaculaire. Certaines scènes sont impressionnantes. Il y a des forteresses, des cuisines, des conflagrations qui frappent l’œil et l'imagination. Istin et Lamontagne réussissent leur relecture celtique de Craven.

L'enquête continue, certaines réponses arrivent, mais de nombreuses zones d'ombre demeurent. En effet, il semble qu'il y ait beaucoup plus derrière les disparitions que ce qu'on supposait au départ de l'affaire, mais aussi que ce qu'on avait cru comprendre au fil de la lecture.
Les responsables, enfin découvert, des atrocités commises semblent avoir des motivations secrètes et le choix de leurs victimes ne pas tout devoir au hasard. Quel est le lien entre les différentes victimes ? Le seigneur Lucius, affligé par l'enlèvement de sa femme, n'a-t-il rien à cacher ? La belle Liel est-elle une alliée ou une ennemie ? Où ont fuit les monstres ? Et d'abord, qui sont-ils vraiment ? Quelle est l'histoire qui les a conduit à la damnation ?

Ce tome se termine encore sur un cliffhanger et un sentiment de grande frustration tant on imagine le temps qu'il faudra pour avoir des réponses.

Druides t8, Les secrets d'Orient, Istin, Lamontagne

Le syndrome indigo - Clemens J. Setz


"Le syndrome indigo", du Mozart de la littérature autrichienne Clemens J. Setz, est très déroutant, mais superbe. Comme un excellent alcool bu en trop grande quantité.

« Et tout autour de lui, d'innombrables mouches à fruit, comme une maladie de peau de l'air » Si tu ne peux résister à cette phrase, viens !

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 77, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

En Autriche existe une école internationale pour les enfants souffrant d’un dérangement très singulier, le syndrome indigo. Dès leur naissance, les « enfants indigo », dotés de capacités suprasensibles, causent à leurs proches des troubles inexpliqués : vertiges, vomissements, violents maux de tête. Clemens J. Setz, jeune mathématicien, enseigne dans cette école et remarque que des élèves, déguisés d’étrange façon, partent en voiture pour une destination inconnue et ne reviennent plus. Setz se met à poser des questions sur ce que la direction de l’école appelle pudiquement des relocalisations, mais il est aussitôt remercié. Quinze ans plus tard a lieu le procès très médiatisé d’un ancien professeur de mathématiques accusé d’avoir tué un homme qui torturait des animaux.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :



dimanche 5 octobre 2014

Xénome - Nicolas Debandt


"Xénome" est un roman d'anticipation de Nicolas Debandt. A EVITER !

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 77, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

« Je me souviens très bien du jour où je naquis à la conscience. Il y a des jours comme ça qui ne s’oublient pas. Celui-ci était un 4 février. Celui de l’année 2184. »
Yann se réveille, sans savoir qui il est ni d’où il vient. Impliqué malgré lui dans une histoire de vol d’œuvres d’art au Louvre, il débute sa vie au rythme effréné de la fuite, des rencontres, des choix et des révélations.
Nicolas Debandt, à travers la situation impossible de Yann, soulève les questions de l’être et de l’existence, et dépeint une société contrôlée et voyeuriste où la place de l’homme est définie par son ADN, et où tout s’achète, même les gènes.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :



samedi 4 octobre 2014

Brève revue de BD : Sixth Gun et Elric


Très vite car les volumes se succèdent à un rythme effréné, même si ce TPB 7, "Not the Bullet, But the Fall", est le dernier disponible pour l'instant.

Ca reste bon et efficace.

Les héros sont fatigués, très fatigués. Un violent assaut des troupes de la Sorcière Grise, mère du Général Hume, a mis en déroute les porteurs des Revolvers Noirs. Pour être plus précis, ceux qui ont survécu sont en déroute.
L'espoir s'éteint. La fin (La Fin, même) semble proche, alors que les Chevaliers de Salomon continuent d'intriguer et qu'on en apprend plus sur l'origine de la Sorcière et des Revolvers.

Le monde sera-t-il sauvé ? Que fera Drake, le héros éternel du récit, au moment crucial ? On ne le saura, peut-être, qu'avec le prochain TPB. Affaire à suivre.


Enfin le tome 2 de l'adaptation BD d'Elric chez Glénat.

Passé le cliffhanger du 1, Elric, fou de douleur et de rage, part à la recherche de Cymoril que son rival Yyrkoon a enlevée. Amour, honneur, nécessité, tout oblige le dernier empereur de Melniboné à laver l'affront dans le sang.

Aidé du démon Arioch, qui le soutient comme le corde soutient le pendu, et du Seigneur Elémentaire Straasha, qui « omet » de lui signaler un détail important concernant le navire légendaire qu'il lui a prêté, l’empereur albinos part avec quelques fidèles pour les Jeunes Royaumes où il réalise à quel point l’étoile de Melniboné a pâli.
Au bout de sa route, face à Yyrkoon qui l'attend dans la cité pétrifiée de Dhoz-Kam, il est forcé à transiger avec Arioch pour sauver la vie de son amante. Il y gagne surtout Stormbringer, l'épée noire buveuse d'âme qui sera sa force autant que sa malédiction, et y perd son trône.

C'est toujours excellent. Dur, violent, ample, énorme, baroque, d'un raffinement barbare ; définitivement melnibonéen.
Moorcock dit de cette adaptation qu'elle est la meilleure ; Alan Moore, en préface, ne dit pas autre chose. C'est clairement le cas.
Blondel, Poli, Recht, auxquels se sont ajoutés Cano et Telo, sont sûrement les premiers à avoir capturé l'essence du cycle d'Elric - violence, perversion, transgression, barbarie, distinction - pour la mettre en scène dans leur propre création. Impressionnant.

The sixth gun, t7, Bunn, Hurtt, Crabtree
Elric t2, Stormbringer, Blondel, Cano, Poli, Recht, Telo

mercredi 1 octobre 2014

15 ans, 15 blogs - L'invitée de Dracula, Françoise-Sylvie Pauly


Deux ans après le 13 ans, 13 blogs de 2012, l'opération anniversaire de Lunes d'Encre revient avec ce 15 ans, 15 blogs. Il est question, cette fois, de chroniquer un auteur qui ne l'a jamais été sur ce blog. Pas facile, après des décennies de lecture et sept ans de blogging, de trouver des envies inédites. "L'invitée de Dracula", de Françoise-Sylvie Pauly, remplit la condition.
 


Il est des gens pour qui le Dracula de Bram Stoker est un roman de référence. Je suis de ceux-là. La plus connue des histoires de vampires faisait, certes, suite à quelques autres, mais elle reste fondatrice du fait de son traitement. Transportant le récit dans le Londres éclairé de son temps, le racontant sous forme épistolaire, Stoker a créé ce qui est sans doute l’un des meilleurs romans gothiques de tous les temps, avec le Frankenstein de Mary Shelley, écrit lui presque un siècle plus tôt.

Un siècle plus tard, de nouveau, Françoise-Sylvie Pauly remet sur le métier l’ouvrage de Vlad Tepes en donnant au Dracula de Stoker une suite immédiate.

"L’invitée de Dracula" se passe très peu d’années après les évènements qui conduisirent à l’élimination du vampire ainsi qu’aux morts prématurées de Lucy Westenra et de Quincey Morris. Jonathan et Mina Harker ont un fils, logiquement prénommé Quincey, Arthur Godalming a finalement pris femme, une française mélancolique et jalouse, Seward est un professeur en ascension. Quand à Van Helsing, il poursuit inlassablement ses recherches et sa croisade.
Ce bel et paisible agencement des choses se trouve bouleversé quand réapparaît mystérieusement à Munich un portrait du vampire, du temps où il n’était peut-être encore que l’incroyablement inhumain voïvode de Valachie Vlad Tepes III, surnommé l’Empaleur en raison du plus atroce de ses innombrables crimes. Jonathan Harker part alors rejoindre Van Helsing sur le continent pour enquêter sur cette affaire. Aucun des deux ne peut imaginer qu’ils replongent en fait dans un cauchemar qu’ils croyaient terminé.

Dans "L’invitée de Dracula", Françoise-Sylvie Pauly remet en scène les protagonistes du roman original. Elle le fait de fort belle manière.

D’une part, elle renvoie les deux héros principaux de Dracula en Europe Centrale, sur les traces historiques de Vlad Tepes, éclairant par là même l’origine de la malédiction. Le lecteur plongera donc dans la biographie de Tepes, de ses deux frères, Radu et Mircéa, et de sa malheureuse épouse Cneajna. Il découvrira aussi la vérité sur les trois femmes vampires qui entourent le comte dans le roman original, notamment la vénéneuse Karmilla (dont on rappellera que c’est le titre d’un roman vampirique de Sheridan Le Fanu, antérieur au Dracula de Stoker - ce même Stoker que les Harker croisent à l’entrée d’une représentation théâtrale dans L’invitée). Il assistera enfin à l’élimination, il faut l’espérer, de la menace.
D’autre part, Pauly soumet la douce Mina à une terrible vengeance. Le groupe d’amis du premier roman se reconstitue alors pour venir à son aide.

Dans les deux cas, Pauly traite son récit « à la manière » de Bram Stoker. Et c’est fort bien fait. La narration est épistolaire, faisant se succéder passages de journaux, lettres, articles de presse, testaments, etc… L’histoire est racontée à travers un prisme de vues à la première personne, filtrée donc par les sentiments et la culture des protagonistes. On y retrouve alors le charme un peu suranné d’une écriture très classique, associé à la retenue, la bienséance, et la douceur des sentiments caractéristiques de la bourgeoisie anglaise de l’époque, a fortiori lorsque c’est Mina qui écrit. Ces hommes et ces femmes, issus de milieux très protégés et confrontés au monde réel jusque dans sa version la plus effroyable, oscillent sans cesse entre élation et horreur, sans jamais se soustraire aux devoirs qu’imposent l’amitié ni cesser de tenter d’être dignes face à l’adversité.

"L’invitée de Dracula" (qui est par ailleurs, en version masculine, le titre d’une nouvelle de Bram Stoker lui-même, racontant des évènements antérieurs à ceux du roman) est donc un bel hommage. C’est un hommage réussi car il replonge le lecteur dans ce qu’était Dracula sans faute de goût notable. On regrettera simplement une fin vraiment trop rapide ; quelques pages supplémentaires lui aurait donné plus d’ampleur et de solennité.

L’invitée de Dracula, Françoise-Sylvie Pauly