dimanche 28 septembre 2014

Le pacte de Poe


Suite du western fantastique Promise dont le tome 1 était chroniqué ici.

Les promesses narratives du premier tome commencent à se réaliser. De plus en plus inquiétant, le maléfique pasteur Laughton intrigue pour prendre la petite ville de Promise, si loin de Dieu et des hommes, sous sa coupe exclusive. La ville certes, mais aussi la malheureuse veuve, Margot,  à qui il réserve un destin particulier qu’on préfère ne pas imaginer. Elle serait l’Elue. Quelle chance !

Trompant, mentant, brutalisant, Laughton charme la population, la séduit comme un serpent, n’hésite pas à écarter ceux qui le gênent. Il s’insinue progressivement dans l’intimité de Margot et lui inspire une confiance imméritée.

Ne reste vraiment face à lui que Rachel, la fille de Margot, une petite fille solitaire, avide de lecture, à l’imagination débordante, qui serait impuissante face à un tel mal si elle ne bénéficiait pas d’une aide que nous qualifierons de surnaturelle. Pourra-t-elle venger son père et/ou sauver sa mère ? C’est tout l’enjeu de la chose. La tâche sera rude tant l’opposition est redoutable. Et qu'en sera-t-il de la ville ?

L’histoire est toujours captivante, aussi rythmée que révoltante. Les dessins d’un Idaho sous la neige, et de la ville de Promise qui y est blottie mais surtout terriblement isolée, sont encore de fort belle facture.
C’est donc avec plaisir et les plus grandes espérances qu’on lira cet album en attendant le conclusif tome 3. D’autant qu’on en apprend une bien bonne sur l’origine de la célébrité d’un auteur, ami des corbeaux, que nous apprécions beaucoup ici.

L’homme souffrance, Promise t2, Lamy, Mikaël

Adolf Hitler, peintre


Que dire d’un tome 2 sur 4 quand on ne résume pas l’histoire ? De fait, pas grand chose. Pour le contexte et tout le bien que je pense de la série, on se réfèrera à ma chronique du tome 1.

Disons donc simplement que les qualités du premier tome sont encore présentes dans celui-ci.
Ajoutons qu’on en apprend plus sur le vaste complot qui semble à l’œuvre à Metropolis, sur les tensions nationalistes qui semble perdurer sous le vernis de l’utopie européiste, sur les moyens pas toujours propres qu’utilisent le gouvernement de l’Interland pour la protéger. Précisons qu’on entre dans l’intimité psychologique particulière du lieutenant Gabriel Faure, qu’on a l’occasion de s’inquiéter pour la santé mentale du commissaire Lohman, qu’on visite un Ange Bleu bien plus hitek et explicite que l’original, qu’on rencontre une gynoïde qui rend hommage au titre de la série, qu’on  découvre un programme spatial européen très avancé par rapport à ce qui s’est passé dans la réalité ; Lehman n’oublie jamais d’offrir le léger décalage, biographique en particulier, qui sert à nous rappeler que nous sommes presque dans notre Histoire mais pas exactement.

C’est donc toujours bon, toujours dessiné dans un style bien vu qui évoque le futurisme, toujours plein de petits clins d’œil (les comics aux titres francisés) plaisants. Tu dois lire, citoyen, sinon le Secret s’occupera de toi.

Metropolis, tome 2, Lehman, De Caneva, Martinos

samedi 27 septembre 2014

L'Evangile du bourreau - Arkady et Gueorgui Vaïner


Il y a des romans (trop peu) qu’on prend en pleine gueule au point qu’après on ne lit plus pendant un jour ou deux, le temps de la redescente. "L’Evangile du bourreau" est de ceux-là.

Ecrit vers la fin du brejnévisme (qui annonçait celle de l’URSS) par les frères Vaïner, deux russes, juifs et juristes de formation, auteurs de polar. Mais ici ce n’est pas d’un polar qu’il s’agit. C’est une danse folle, une danse macabre, un sabbat de sorcière, que seul un (en l’occurrence deux) russe, et mieux, un soviétique pouvait écrire, comme on hurle un rituel d’exorcisme. L’évangile du bourreau n’est définitivement pas le paisible Enfant 44.

Ce qui singularise le roman, c’est à la fois son évocation sans fard - et qui serait insupportable dans sa virulence si les auteurs n’étaient pas juifs - de l’antisémitisme russe (ce sentiment dont un personnage dit que, comme le bambou il pousse tout seul) et son personnage principal, Pavel Egorovitch Khvatkine, l’un des monstres les plus impressionnants de la littérature.

Pavel Egorovitch Khvatkine donc. Comme Eco dans Le cimetière de Prague, les frères Vaïner crée un personnage fictif qu’ils placent au centre et aux principes de l’histoire véridique de complots et de dissimulation qu’ils racontent. Mais là où c’était la haine qui caractérisait le Simonini d’Eco, c’est le mépris et l’indifférence qui habitent le narrateur des Vaïner.

Khvatkine est, dans la Moscou crépusculaire de la fin des 70’s, un professeur de droit public respecté, mal marié, père d’une fille qui le hait – il faut dire que sa conception dut peu à l’amour. Mais, en dépit du confort matériel qu’apporte la consommation de produits étrangers, on s’ennuie dans la Nomenklatura. Heureusement il a quelques « amis », compagnons de malaise avec lesquels il partage, nuit après nuit, beuveries et prostituées.
Khvatkine fut aussi un officier du MGB, durant les années terribles qui s’étendent entre la fin de la Guerre et la mort de Staline, ce qu’il a réussi à oublier et à faire oublier. Puis, un soir, son passé revient lui sauter à la gorge, notamment, c’est le cœur du roman, sa participation à la conception et à l’exécution au Complot des blouses blanches, l’élimination des médecins juifs en Union Soviétique, cerise sur le gâteau de l’antisémitisme officiel du régime. Il va donc raconter, se raconter, tout en recommençant à intriguer pour se protéger car c’est ce qu’il fit le mieux toute sa vie, ce qui explique qu’il soit toujours là alors que tant et tant de ses collègues – « chauffeurs de machines » utilisant le peuple comme combustible avant d’en devenir eux-mêmes - ont été emportés par la folie totalitaire.

Et il est bavard, Khvatkine. Il raconte tout, les grandes lignes et les détails, les tortures, les assassinats, les déportations, les aveux extorqués, les procès d’opérette. Il ouvre au lecteur les couloirs et les salles d’interrogatoire du MGB. Il décrit par le menu un système dont Arendt disait qu’il était moins un régime politique qu’une dynamique autodestructive. Des informateurs partout, un système dans lequel le coupable n’a qu’à signer ses aveux et jouer du mieux possible son rôle pour une unique représentation dans une pièce politique écrite par d’autres, une violence sans limite des forces de « sécurité », mais surtout, une dynamique arendtienne décrite par Khvatkine lui-même : chaque génération de responsables (accompagnés de leurs subordonnés) descend un jour dans la « salle des machines » pour éliminer celle qui l’a précédée, et chaque génération d’exterminateurs sera la prochaine à être éradiquée par la vague suivante (les notes biographiques en bas de page sont d’ailleurs impressionnantes par leur nombre et leurs similitudes, la trajectoire normale est : Untel devient chef de quelque chose, son organisation élimine une ou plusieurs autres organisations étatiques sous des prétextes fallacieux, puis il est finalement arrêté et exécuté par le chef suivant). La promesse d’avenir radieux, dont Arendt et Khvatkine parlent en des termes différents mais similaires, justifie toute les atrocités, toutes les mesures politiques, même les plus invraisemblables ou ignobles. La peur est le quotidien du peuple, elle l’est aussi des hommes des Services. Le monde de Khvatkine est un monde dans lequel, quand on plaisante d’un membre du Politburo cela signifie qu’il est déjà mort même s’il l’ignore encore, un monde dans lequel chacun accumule sur ses collègues des secrets qu’il pourra utiliser comme assurance vie.

Et Khvatkine alors ? C’est un personnage presque inimaginable. Froid, cynique calculateur, fin tacticien, intelligent et lucide, il exsude en permanence un mépris sans borne pour tous ses semblables, pour l’espèce humaine sûrement. Nul n’échappe à son mépris viscéral et imagé. Il ne quitte cette posture que pour manier l’ironie à l’endroit du Petit Père, des objectifs politiques, des slogans du communisme, et des idiots utiles occidentaux. Dans les deux cas, les phrases de Khvatkine sont acérées comme des lames et précises comme des lasers. Le bourreau n’a qu’un point d’ancrage : un instinct de survie surdéveloppé qui lui permit de traverser les purges en utilisant ses collègues comme boucliers humains. Céline peut aller se rhabiller, les frères Vaïner l’enfoncent.

Tout ceci est décrit à la russe. Avec force interpellations, beuveries, éructations. Les personnages s’interpellent bruyamment, s’insultent en métaphores, engloutissent des litres d’alcool, mangent, baisent, dans un tourbillon frénétique et grandiloquent qui évoque autant les « hommes de trop » de Pouchkine que la folie visuelle de Kusturica (qui n’est pas russe). Un style brillant, flamboyant, où alternent précision stylistique et outrances parlées.

Le tout happe un lecteur qui, même familier de l’Histoire, assiste, horrifié, au fonctionnement du système digestif stalinien, à la décomposition de tout le corps social dans les tripes insensées du totalitarisme, ces tripes qu'on entrevoit dans l'autopsie du début. Le roman fait presque 800 pages et on voudrait qu’il soit plus long, pour apprendre plus, comprendre plus, dénoncer plus. On en sort sidéré, abasourdi, mais plein du sentiment d'avoir répondu à une impérieuse nécessité.

Staline et ses sbires étaient des salauds n’est-ce pas ? Les trotskystes oublient toujours que leur mentor écrivit Leur morale et la nôtre peu avant d’être assassiné par les séides du Petit Père des Peuples. How convenient !
Et quand aux génocides, chacun sait bien que si Hitler en a commis par méchanceté, ceux de Staline le furent par bienveillance. Ils sont donc moins graves. Qu’on se souvienne comment l’Humanité publia la déclaration de médecins parisiens se félicitant de l’arrestation des « comploteurs sionistes »…
A l’heure où une unité de la police russe reprend la nom de Division Dzerjinski, il est sûrement utile de se faire une piqûre de rappel en lisant le très impressionnant "Evangile du bourreau", disponible en poche.
A l’heure où la moindre merde jouit de nombreuses chroniques de blog, je titre exceptionnellement cette chronique comme le livre afin de lui donner la plus grande audience possible.

L’Evangile du bourreau, Arkady et Gueorgui Vaïner

lundi 22 septembre 2014

Multivers


Suite du très bon western fantastique « The sixth gun ».

Faisons bref car j’ai déjà décrit la chose.

Dans ces tomes 5 et 6, toujours aussi rapides, rythmés, et violents, le lecteur croisera des shamans indiens, des esprits de la nature, une sorcière très ancienne et maléfique, des fantômes et des monstres ailés. Il retrouvera aussi quelques acteurs secondaires des épisodes précédents, pas tous à leur avantage. Et le retour en force de quelqu'un qu'on croyait sorti du jeu.

Il soupçonnera l'évolution inquiétante de Becky et les hypothèques qui pèsent sur le destin de Drake ainsi que les mystères sur son passé. Il assistera aussi à une Tentation de Becky, qui pourrait la faire basculer du mauvais côté.

L'hommage à Moorcock continuant, le lecteur verra le Multivers être arpenté par les protagonistes d'une histoire dont l'enjeu est rien moins que la préservation de la Création.

Ce n'est certes pas du comics qui réfléchit sur un grand problème contemporain, mais c'est du très bon comics de divertissement qui ne s'interdit rien, tant dans une violence qui ne se dissimule pas que dans un casting où se retrouvent progressivement tous les croquemitaines de la tradition surnaturelle.

A suivre…

The sixth gun 5 et 6, Bunn, Hurtt, Crabtree

samedi 20 septembre 2014

Seul sur Mars - Andy Weir


Voilà que j'apprends que Bragelonne publie une VF du Martian d'Andy Weir que j'avais chroniqué en VO. C'est une très bonne idée.
Il faut clairement être un vrai techno-geek pour l'apprécier, mais si c'est le cas, allez-y !

Seul sur Mars, The Martian VF, Andy Weir

mercredi 17 septembre 2014

Inintelligibilité


"Acceptance" porte à merveille son titre. Merci. Vous pouvez y aller. Ma chronique est terminée.
Tout le reste, dessous, c’est du spoiler. Impossible de faire autrement.


Tant pis pour toi, lecteur. Tu veux savoir, tu sauras.

"Acceptance", c’est l’histoire d’une acceptation. L’acceptation de ce qui est, l’acceptation de ne pas savoir, l’acceptation de ne pas comprendre. L’acceptation aussi de l’absurdité possible des choses. L’Univers est-il insensé ou sommes-nous seulement incapable de lui donner un sens ? Qu’importe, le résultat est le même.

Pourtant, ce volume conclusif répond à beaucoup de questions et lève le voile sur une grande partie des évènements qui précèdent l’apparition de la Zone X puis son développement, jusqu’à son expansion explosive.

Le lecteur y est le témoin de ces jours avant l’événement initial ; il apprend donc comment c’est arrivé, un peu. Comment est « impliqué » le gardien de phare. Pas pourquoi (Y a-t-il un pourquoi ? Bruno Etienne répétait toujours « la question du scientifique est Comment ; Pourquoi, c’est la question du prêtre ») ni quel est le sens ou la nature de ce qui se produit.

Il peut épier une partie des agissements suspects du mystérieux groupe S and SB - coterie qui dispose à l’évidence d'informations, de soutien officiel, et d'un agenda - dans ces moments critiques. Mais l’essentiel, le saut vers la totalité, est inaccessible à S and SB comme au lecteur.

Il est aussi convié à l’expédition non autorisée du précédent directeur (la psychologue d’Annihilation), et aux mois qui suivent son retour, ces mois fiévreux d’intrigues et de manipulations  qui conduisent à la douzième expédition. Si elle ne savait que partiellement ce qu’elle faisait, le directeur avait au moins un plan. Kind of…

Il marche sur les pas de Control et du Ghost Bird, revenus dans la Zone X, sauvant peut-être par là même provisoirement leur vie, et faisant, presque sans le vouloir, de nouvelles découvertes sur le fonctionnement du lieu, l’action du « terroir ». Allant aussi au bout de ce qui est leur chemin.

Chacun de ces protagonistes connait un peu de l’événement. Jamais le tout. Il faudrait pour cela la vision d’ensemble dont aucun ne dispose.  Qu’on se rappelle les Milliards de tapis de cheveux d’Eschbach. Sauf qu’ici le passage de témoin est moins évident, la narration n’est pas linéaire, passé et présent se succédent dans une succession d’échos. Quant à comprendre…

Et le lecteur, lui. Il est, de tous, celui qui sait le plus. Mais pas de narrateur omniscient pour l’aider. Il voit et entend les protagonistes, mais seulement ce qui leur est accessible. Il suit personnellement l’ancien directeur à qui l’ouvrage semble s’adresser, le passé auquel elle participa, impuissante, enfant, le passé plus tardif de son activité, de son obsession d’y être et de comprendre, puis d’agir, d’avoir un effet sur la Zone X.

Mais lui non plus ne se voit pas offrir de réponse. On quitte les Milliards de tapis de cheveux pour aller vers Stalker. Les personnages ne savent pas tout et ne comprennent guère, le lecteur est mieux loti, mais guère plus.

Physique ou métaphysique (le concept de S and SB, Séance and Science Brigade, est brillant tant il exprime l’impossibilité de caractériser), destruction ou transformation, volontaire ou accidentel, l’évènement résiste. Quel est le rôle joué par le gardien de phare ? Que veut et que peut S and SB ? Quels sont ses liens exacts avec Central ? Qui est la mystérieuse femme dans le phare ? Quels sont les rapports de force à l’intérieur de S and SB ? Qu’est exactement la Zone X ? Que fait la Zone X à la Terre ? Fait-elle ce qui est prévu (par qui ou quoi ? et pourquoi ?) ou dysfonctionne-t-elle ? And so on…

"Acceptance" c’est l’acceptation, dans une ambiance dérangeante, étrange, décalée hors de la normalité, d’une réalité d’où l’humanité est progressivement bannie au profit d’une « nature » plus « pure » et radicalement « autre » sans cesser d'être familière. C’est l’admission douloureuse de l’impossibilité de savoir, de comprendre. Personnages et lecteur sont dans la même barque ; le lecteur à un champ de vision plus large mais, même à lui, ce qui est au-delà de l’horizon est inaccessible. Tout est trop différent, éclaté. La somme d'explications contingentes ne forme pas une explication générale. Comme chez Lovecraft (ou Ligotti, l’heure s’y prête en France), l’Univers (qu’il soit ou non strictement matériel) est aveugle et idiot.

La fourmi voit-elle le pied qui l’écrase ? Le connait-elle ? Le comprend-elle ? Le pied lui-même voulait-il écraser la fourmi ? A-t-il eu conscience de le faire ? Savait-il même que la fourmi existait ?

Acceptance, Jeff Vandermeer

lundi 15 septembre 2014

Sagas


Les Vikings, guerriers, commerçants, explorateurs. Décrits comme des bêtes assoiffées de sang par leurs seuls contemporains lettrés, ces mêmes ecclésiastiques qu’ils pillaient et tuaient allègrement, la recherche historique a montré depuis qu’elle était la richesse de leur civilisation. Elle a rappelé aussi combien, partis de Scandinavie, ils avaient irrigué, voire ensemencé, les Iles britanniques, la Russie, notre Normandie, même le Groenland et l’Amérique (avec dans ces deux derniers cas des postérités limitées).
Les Vikings étaient certes des guerriers puissants et brutaux, qui valorisaient le courage par-dessus tout et rêvaient de mourir l’épée à la main pour gagner leur place au paradis des guerriers. Ils étaient presque l’opposé exact de la douceur évangélique. Mais, dans l’Europe ancienne, ils étaient loin d’être les seuls (relire l’Antéchrist de Nietzsche), et ils n’étaient pas que ça. La culture viking, préchrétienne, est complexe, bien plus que ne le laisse penser la caricature qui en fut longtemps faite. Esclavagistes et trafiquants, ils l’étaient aussi, mais qui ne l’était pas à l’époque ?

Brian Wood, auteur de comics passionné par ces hommes du Nord, les fait revivre aujourd’hui dans une série intitulée "Northlanders", traduite et publiée par Urban Comics.

On saluera une fois encore le travail d’Urban. Qualité de fabrication, regroupement des comics en volumes géographiques (ici Le livre anglo-saxon) et classement chronologique des histoires dans chaque volume (de 793 à 1014), points historiques, cartes, couvertures variantes. Comme pour Sandman, Urban fait un travail éditorial exceptionnel qui justifie de ne pas chercher à se procurer les versions VO (et ceux qui fréquentent ce blog savent que ce n’est pas une phrase que j’écris souvent).

Fruit de recherches poussées, historiquement juste, la série emmène le lecteur dans le vrai monde des Vikings (le seul reproche à faire est l’écriture des dialogues, parfois trop moderne, défaut culminant dans l’arc intitulé La croix et le marteau). Elle le fait à travers les histoires fortes de personnages marquants, fictifs mais toujours liés à un contexte historique ou à une pratique notable :

Lindisfarne (793, Northumbrie) raconte le pillage du monastère de Lindisfarne, première incursion viking documentée de l’Histoire. On y voit, par les yeux d’un enfant malaimé qui choisit les vikings contre son fanatique chrétien de père, la double opposition entre envahisseurs et indigènes et entre chrétiens et païens. Cette opposition traverse la plupart des récits du tome. Une entrée en matière logique qui illustre la bascule, qui s’étendra sur plusieurs siècles, entre ancienne et nouvelle religion.

Dans Skjaldmös (868, Midlands), le regard est inversé. Une invasion saxonne détruit une communauté viking. Trois femmes fuient avec le butin du clan et le protègent, armes à la main, contre leurs assaillants, dans un ancien fort romain. Vikings, saxons, romains, ne manquent que des celtes dans ce condensé d’histoire de la Britannie.

Sven le revenant (980, Orcades) est l’arc le plus long, le plus intense aussi. A la mort de son père, chef de clan des Orcades, Sven, devenu mercenaire Varègue par rejet de sa culture ancestrale, revient de Constantinople pour revendiquer son héritage dérobé par son oncle. Situé, toutes proportions gardées, entre Hamlet et Même pas mort, le combat de Sven contre un oncle usurpateur est rude, long, sanglant. Une guerre d’attrition d’où les clans vikings ne peuvent que sortir affaiblis sauf s’ils parviennent enfin à s’unir, contre un ennemi commun.
Entre l’ouverture au monde de Sven et le repli sur soi de sa communauté d’origine, entre la fragmentation clanique et l’alliance sous un seul nom, l’enjeu est la survie d’une culture peut-être trop insulaire.

La fille de Thor (990, Hébrides) est un court interlude dans lequel on voit que les allégeances vikings sont de sang, liées à l’individu autant qu’à la force qu’il manifeste. Une pause.

La croix et le marteau (1014, Irlande) se passe pendant la guerre contre Brian Boru en Irlande, au même moment que la Bataille de Clontarf qui oppose les Irlandais conduits par Boru au roi viking de Dublin Sigtryggr Silkiskegg (que cette langue est mélodieuse). On y voit Magnus, un loup solitaire irlandais fanatique aux motivations obscures, se déplacer et massacrer, tel un tueur en série, les soldats d'occupation et les nobles occupants. Il est poursuivi par un limier dont les méthodes réflexives rappellent Guillaume de Baskerville. On commence par sympathiser avec la cause de Magnus avant de comprendre progressivement que l’homme est bien plus sombre qu’il n’y paraît et qu’il serait erroné d’en faire un William Wallace avant l’heure. L’histoire est intéressante et surprenante même si son traitement est, volontairement, trop contemporain.

Le tout est passionnant et captivant. Les 480 pages se lisent à toute vitesse.
Chaque arc est illustré par un dessinateur différent, les styles sont donc très variés mais globalement agréables, chacun dans son genre.

Northlanders t1, Le livre anglo-saxon, Wood et al.

L'arme noire


Suite du très bon western fantastique « The sixth gun ».

Faisons bref car j’ai déjà décrit la chose.

Dans ces tomes 3 et 4, le lecteur avance dans la connaissance des motivations et surtout du passé des personnages, ce passé qui les a conduit, étape par étape, à lutter aujourd’hui pour sauver la Création d’une utilisation des armes noires. Epreuves ou trahisons, bien des choses sont enfouis dans le passé des protagonistes de l’histoire.

Fantômes, mages noirs, devins, momie animée, organisations secrètes, sceau à briser, arbre aux pendus, ville dégénérée aux habitants physiquement corrompus, tortures digne de l’Inquisition, et une veuve folle de vengeance, on trouve tout dans ces deux tomes, même une main de gloire. Sans oublier, western oblige, une attaque de train, des chevauchées, d’énormes gunfights, des verres descendus dans des saloons, des sudistes esclavagistes, et j’en oublie.

Il y a aussi ce sixième revolver, magique, qui a traversé les siècles sous diverses formes, pourrait faire reset sur le monde, tente de contrôler son possesseur, et me rappelle de plus en plus une certaine Stormbringer.

Toujours rapide, brutale, puissante, la narration happe le lecteur et ne le lâche plus jusqu’à la dernière planche. L’un des chapitres est, tour de force réussi, entièrement dépourvu de dialogues, décrivant de l’action pure par les postures des personnages et les choix de cadrage. Du beau boulot. Ce n’est guère profond, mais c’est du vrai bon speed.

On notera un changement de dessinateur pour le dernier chapitre.


A suivre…

The sixth gun t 3 et 4, Bunn, Hurtt, Crabtree

mercredi 10 septembre 2014

Pals battalion


A l’occasion du centenaire du déclenchement de la Grande Guerre, Corbeyran se lance dans une série fleuve en dix épisodes publiés sur cinq ans. Il s’associe à Etienne Le roux, assisté de Loïc Chevalier et Jérome Brizzard.

"14-18" racontera l’histoire d’un groupe d’amis, huit hommes et huit femmes, de personnalités et de milieux sociaux différents, jetés dans la Grande Conflagration. La Grande Guerre, prévue pour durer quelques semaines, soufflera certaines de ces vies, en broiera irrémédiablement d’autres, et changera en profondeur ceux qui en reviendront.

La série progressera chronologiquement sur la durée de la guerre, suivant les destins brisés de la petite bande, mais chaque album pourra être lu comme un one-shot, équilibre réussi au vu du premier opus.

Le petit soldat s’ouvre avec Louis, gueule cassée, attendant, en 1919, la prothèse qui lui rendra un peu visage humain. Devenu fou, il ne cesse de répéter cette phrase : « il a été blessé, il a perdu sa baïonnette, il ne peut plus se défendre, tu peux le protéger, toi, tu es un vrai soldat ». L’album permettra au lecteur de comprendre le sens de cette mystérieuse mélopée en l’emmenant aux premières loges du début d’une guerre que tous prévoyaient courte et victorieuse.
De la joie d’une fête de fiançailles interrompue par la mobilisation aux premiers combats et aux premières tueries, le lecteur suit les huit amis dans ce qui n’est pas encore l’enfer des tranchées mais déjà un ballet de mort, rendu plus tragique encore par l’obstination absurde d’officiers hautains, formés à l’école de l’assaut héroïque et transportés sans même s’en rendre compte sur des champs de bataille où la chevalerie surannée tombait sous le feu des mitrailleuses.

En peu de pages, Corbeyran suscite une vraie sympathie pour ces malheureux qui ne savent pas vers quoi ils marchent et pour leurs femmes qui, à l’arrière, attendent leurs hommes sans savoir encore qu’elles vont devoir s’organiser seules pour longtemps, et trembler pour eux, peut-être, pendant des années.

Les dessins, réalistes, sont beaux et fouillés. Les couleurs rendent parfaitement l’ambiance de l’époque. La très belle couverture résume à merveille, rétrospectivement, ce qui s'annonce, dernière photo insouciante avant le plongeon dans l'horreur.

Un bien beau travail de mémoire mais aussi de BD pure, qui, à côté de l’œuvre de Tardi ou de Le Naour, met des hommes dans la guerre et nous invite à compatir, au sens étymologique du terme.

14-18 t1, Le petit soldat, Corbeyran, Le Roux

They won't stay dead


Adaptation par Istin et Bonetti de La nuit des morts-vivants, le film, tourné en 1968 par George Romero, qui a popularisé l’idée d’invasion zombie. Tourné avec trois francs six sous, le film devint un énorme succès mondial et permit à Romero de graver son nom dans l'Histoire du cinéma d’horreur.
 Tourné en noir et blanc, politiquement signifiant, La nuit des morts vivants aura de nombreuses suites, sans compter des remakes.

Istin transpose cette histoire devenue classique à l’époque moderne et commence par ce tome 1 intitulé "Les fautes du père". Je ressens toujours un plaisir coupable à apprécier une œuvre connue sur un nouveau médium. C’est le cas ici, encore une fois.
Néanmoins, en dépit de dessins plutôt agréables, la lecture de cet album ne s’impose pas, me semble-t-il. Faire peur en BD est difficile, peu y parviennent (ai-je dit Bec ou l’ai-je seulement pensé très fort ?). Le médium BD est statique, silencieux, et, montrant, ne laisse pas de place à l’imagination. Il faut alors une maitrise supérieure de la narration et du cadrage pour stresser, effrayer, déstabiliser ou mettre mal à l’aise. Cette maitrise, je ne l’ai pas trouvée ici. L’histoire se déroule paisiblement, on la suit sans déplaisir, mais on referme l’album sans avoir pris un bpm. Dommage.

Et quel dommage aussi que l’album ne soit pas en noir et blanc. La concession faite à l’air du temps colorisé est infiniment regrettable, d’autant qu’ici il était facile de justifier le noir et blanc au nom du respect de l’ambiance originale.

La nuit des morts vivants t1, Les fautes du père, Istin, Bonetti

lundi 8 septembre 2014

Get Up, Stand Up


De livres en livres, Daryl Gregory me fait toujours plus penser à Stephen King. Le Stephen King jeune que j’ai aimé, avant qu’il se mette à écrire des annuaires d’un kilopage. Il y a chez Gregory, le même prosaïsme des situations, le même intérêt pour les gens normaux qui cessent de l’être ou d’en côtoyer, le même côté très américain et provincial, entre petite ville tranquille, communauté, paroisse (moins de souvenirs de baseball chez Gregory néanmoins). Les deux auteurs créent une proximité (paradoxale pour nous car imprégnée de culture US) entre personnages et lecteurs qui rend d’autant plus agressive la remise en cause brutale du quotidien causée par l’arrivée de l’élément fantastique dans la vie de ces people next door.

Différence d’époque peut-être, si le fantastique est le genre dans lequel le surnaturel fait irruption dans la réalité banale du monde, le fantastique de Gregory est résolument king size. Possessions démoniaques de masse dans le confus Pandemonium, bouleversements ADN à grande échelle dans The Devil’s Alphabet, invasion zombie dans "L’éducation de Stony Mayhall".

Différence d’approche sûrement, Gregory s’adresse à des lecteurs imprégnés de pop culture, qui connaissent le genre, ne serait-ce que par le cinéma, et ne sont donc dupes ni de ses codes ni de ses ficelles. Il s’adresse donc régulièrement à eux, soit directement (et ce dès le premier paragraphe du roman), soit par le biais de références clins d’œil. La connivence qu’il installe donne parfois l’impression qu’on est en train de lire le fanfic d’un copain (il n’est pas anodin que Stony lui-même en écrive).

Différence d’angle de vue aussi. Il y a un intérêt évident de Gregory pour les monstres, ou leurs proches. C’est dans leur point de vue qu’entre Gregory. C’est leurs motivations, leurs sentiments, leurs doutes ou leurs espoirs qu’il décrit (au point que dans The Devil’s Alphabet, le héros, normal, du roman se demande si, lui-même…). Et même quand les personnages de Gregory sont humains sans doute possible, comme dans We are all completely fine, ils ont trop côtoyé l’autre côté pour pouvoir encore être tenus pour normaux.

"L’éducation de Stony Mayhall" donc. L’éducation du zombie de naissance Stony Mayhall. Comme il y a des aveugles de naissance. Trouvé dans la neige près d’une mère morte, caché par une veuve et ses filles qui l’élèvent comme un fils et un frère, Stony grandit à l’écart d’un monde traumatisé par la première éruption zombie. C’est une histoire de la différence périlleuse que raconte Gregory dans cette première partie. C’est aussi en contrepoint une histoire de tolérance, de patience, d’amour de la part de ces quatre femmes puis de leurs voisins coréens, qui, au risque de leur liberté, font du monstre l’un des leurs. Stony vit caché pour ne pas mourir, comme Anne Frank qu’il conseille à sa sœur de lire.

Mais Stony Mayhall n’est pas l’éternellement unique en son genre monstre de Frankenstein. Il finit par découvrir puis intégrer un « réseau » d’entraide. C’est une nouvelle vie qui commence alors pour lui, entouré de ses semblables, aidé par certains humains qui ne voient pas dans les zombies des monstres sanguinaires (la folie de mordre n’existe que dans les deux ou trois premiers jours) mais des êtres différents, des malades affligés d’une infirmité, qu’il est injuste de traiter comme le fait l’Etat, par l’exécution ou l’emprisonnement à vie (ce qui est le sort de sa mère pour l’avoir élevé). Stony, caché avec d’autres dans un refuge, membre d’une organisation qui organise et protège les siens, grandit en connaissance, devient un être porteur de responsabilités envers sa communauté, un animateur motivant sans cesse les plus désespérés à continuer. Finalement, arrêté après une intervention sanglante des forces spéciales, Stony passera de longues années dans la prison secrète de Deadtown. Torturé, mutilé, il sera à l’origine d’un mouvement d’espoir et de libération pour ses congénères. Mouvement qui culminera dans sa « mort » puis sa « résurrection ».

Enfin, Stony ne pourra empêcher la seconde éruption zombie, volontaire celle-là. Il parviendra néanmoins, en se sacrifiant, à sauver la ville de son enfance, Easterly.

"L’éducation de Stony Mayhall" est sans doute trop connivent pour être le chef d’œuvre qu’on dit ici ou là. Il y manque un poil de gravité. Mais c’est un très bon roman.

Très bon car le personnage de Stony crée empathie et proximité dans l’esprit du lecteur. Il le lie à lui.

Très bon aussi car si les lieux de l’action sont limités, les enjeux, eux, sont colossaux.

Très bon enfin car, consciemment ou non, Gregory a piqué dans quantité de mythes légendaires ou historiques, faisant de son roman une sorte d’idéal-type du récit d’oppression et de libération.

Difficile en effet de ne pas penser aux juifs forcés à une vie cachée pour survivre, de ne pas penser à l’underground railroad qui cachait et exfiltrait les esclaves en fuite, de ne pas penser aux débats internes d’une organisation comme l’ANC entre réconciliation et désir de vengeance.

Difficile de ne pas penser à Robben Island ou à Abou Ghraib, en arpentant avec Stony les couloirs de la prison de Deadtown où des prisonniers déshumanisés, soumis aux caprices cruels de gardiens sans humanité, sont à la merci d’autorités qui leur dénient tous droits.

Difficile, une fois posé le caractère christique du personnage de Stony (mort puis ressuscité, puis « mort » de nouveau pour protéger Easterly), de ne pas penser que, bébé trouvé qui libérera adulte (même involontairement) les siens, il ferait un Moïse très convaincant, ou que ce prisonnier politique qui sort de prison pour conduire son peuple opprimé vers la liberté rappelle furieusement Nelson Mandela.

"L’éducation de Stony Mayhall", c’est un condensé de l’oppression humaine, éclairé d’un faible espoir. C’est aussi la victoire d’un individu bon, fondamentalement bon, sur une adversité comme il est rare d’en connaître. Une victoire de la volonté sur les déterminismes, l’évidence, et la matière même.

Happy end ou pas ? Au lecteur de décider. Les évènements en tout cas, comme souvent chez Gregory, évoluent encore quand le roman se termine.

L'éducation de Stony Mayhall, Daryl Gregory

Les avis de Plume et de Nicolas Winter

dimanche 7 septembre 2014

Fire and brimstone


Avec "The sixth gun", Urban Comics traduit une bonne série US pour le public français. L’éditeur a livré, il y a peu, les deux premiers TPB, ce qui permet de se faire une bonne idée de l’identité de la série et de l’envie qu’on peut avoir de la suivre en tant que lecteur.

Ouest américain, fin XIXème. Le fameux Wild Wild West. Plus mythique qu’historique. Avec ici, en plus, une approche à la Deadlands (western + fantastique, et le fantastique ici c’est du lourd).

La Guerre de Sécession est finie depuis peu. Le brillant mais très dépravé Général Hume s’y était illustré, tant par ses coups d’éclat que par les atrocités dont il se rendait coupable. Allant toujours plus loin dans l’abjection, il avait fini par rassembler autour de lui une horde sauvage d’hommes sans foi ni loi, coterie de l’enfer soudée par un pacte maléfique. En échange d’une terrifiante promesse, cette bande d’ennemis du genre humain obtint de mystérieuses puissances six revolvers aux pouvoirs magiques. Ils finirent, heureusement, par être neutralisés.
Quelques années plus tard, un aventurier de l’occulte, Drake Sinclair, se lance sur la trace des revolvers, censés le mettre sur la piste du trésor de Hume. Il ignore qu’au même moment la « veuve » du Général a engagé les Pinkerton pour retrouver son mari non-mort, lui rendre son pouvoir, et payer enfin la dette contractée, projet funeste qui peut conduire à la perte de l’Humanité.

L'histoire imaginée par Bunn, comme le rythme de progression du récit et des révélations, sont très satisfaisants. Le monde que décrit l’auteur est celui des western spaghettis, empreint de « réalisme » outrancier, plus proche de La horde sauvage de Peckinpah que de Deadwood. Le surnaturel ajoute un élément de folie à la vraie dureté de l’histoire.

En cowboy du fantastique, Sinclair est efficace, bien aidé pour briller par l’adversaire larger than life qui lui sert de Némésis. Sa psychologie en revanche n’est guère développée, mais nous sommes ici dans une série B, action et suspense priment. Les personnages secondaires, pour certains seulement esquissés, se font progressivement une place.

Après un premier volume qui faisait la part belle aux légendes indiennes et à un mystère qu’on peut qualifier de lovecraftien, le second introduit le vaudou dans l’équation surnaturelle. Il est possible d'imaginer que nombre d’aspects du fantastique seront abordés au fil des épisodes.

Le graphisme est très classique, presque franco-belge par moments, soutenu par une colorisation vivace et spectaculaire.

"The sixth gun" est donc un comic de série B agréable qui traite le genre western-fantastique bien mieux que ne le fait Manifest Destiny.

The sixth gun, t 1 et 2, Bunn, Hurtt, Crabtree

mercredi 3 septembre 2014

L'Odyssée du Coelocanthe


Fin du XXIème siècle. Dans moins de cent ans pour nous. Terre puis Système solaire. Notre banlieue.

Dans "Echopraxia", le canadien Peter Watts (re)visite le monde du brillant et complexe Vision Aveugle. Vision Aveugle racontait l’expédition envoyée dans l’espace profond à la rencontre des mystérieux aliens qui avaient provoqué une pluie d’artefacts éphémères sur Terre. Synthétiste d’un équipage constitué de freaks, Siri Keeton freak narrait le voyage et la rencontre.
"Echopraxia" se passe ici, quinze ans plus tard, alors que l’expédition du Theseus est considérée comme perdue.

Daniel Bruks, biologiste, est l’un de ces rares humains qui refusent les augmentations et modifications génétiques. Responsable indirect d’une catastrophe médicale, séparée d’une femme qui a quitté le monde pour connecter son corps à un système de conscience collective, Bruks est terré dans le désert de l’Oregon où il procède à des analyses ADN sur la vie sauvage - activité aussi névrotique qu’inutile. Il s’y retrouve pris dans un conflit entre une vampire échappée d’un centre de haute sécurité et un convent de « moines » dont les cerveaux modifiés les affligent de glossolalie mais leur offrent une intuition surhumaine permettant la résolution de problèmes réputés insolubles. L’enchainement violent des évènements le place, à son corps défendant, dans un vaisseau en route pour la station solaire Icarus, coincé avec un équipage au sein duquel il est le seul humain « normal », et qui le traite au mieux comme un enfant, au pire comme une nuisance. Les freaks (une nouvelle fois, dont le père de Siri Keeton) qui volent vers Icarus espèrent y établir un contact avec les aliens qui ont visité si brièvement la Terre quinze ans auparavant. Tourner le dos à l’humanité obsolète pour rencontrer, peut-être, une intelligence à leur mesure.

Echopraxia est un roman résolument noir. La Terre connaît de multiples guerres. L’environnement est détruit au point que la géo-engénierie s’y développe, péniblement faute d’énergie suffisante. Des pandémies, souvent OGM, prélèvent leur dime sur la population mondiale. L’humanité surtout éclate, disparaît en tant qu’unité. Vampires à l’intelligence prédatrice supérieure reconstitués en laboratoire, zombies - volontaires ou contraints - aux fonctions cognitives réduites, collectifs d’humains aux consciences uploadées dans des univers virtuels. Les humains normaux tels que Bruks y sont des dinosaures, en voie d’extinction. Lui qui avait toujours réussi à rester peu ou prou à l’écart est confronté par son voyage forcé à ce que devient l’humanité, à l’écart qui le sépare de ceux qui sont pourtant ses descendants. Et le choc est rude.

C’est l’occasion pour Bruks, en observant et en conversant, de réfléchir à ce qu’est l’humanité, l’identité, la conscience, la raison, Dieu. L’humanité a disparu ou presque, l’identité n’est qu’une impression car les cerveaux se réorganisent sans cesse, la conscience qu’un artefact, sous-produit de l’activité cérébrale, la raison une manière de rationaliser ex post des choix déjà faits, le libre-arbitre une illusion – un neurone ne réagit qu’une fois stimulé de l’extérieur. Dieu est peut-être un virus dans la simulation qu'est peut être l’univers. La science même n’est qu’une forme de foi. Les lois de l’univers, par exemple, ne seraient-elles pas que locales ?

Beaucoup de questions, et des hypothèses plus que des réponses. Le lecteur doit savoir que, comme Bruks, il ne sortira pas d’Echopraxia avec des réponses ou des solutions. Il y aura en revanche été incité à réfléchir sur les fondements, sans doute erronés, de notre philosophie commune. Il y aura assisté aussi au fonctionnement d’intelligences fondamentalement différentes des nôtres.

Watts signe ici un roman qui, en dépit de l’immense richesse des thèmes abordés, est toujours parfaitement clair pour le lecteur. Et même s’il emmène les lecteurs de Vision Aveugle pour un sightseeing sur cette Terre qui n’y était qu’esquissée, en fond, "Echopraxia" est lisible sans le moindre prérequis. Il peut donc servir de porte d’entrée dans l’œuvre de Watts, une porte peut-être, toutes proportions gardées, plus accessible que celle de Vision Aveugle. La seule condition est d’accepter un vocabulaire scientifique, neurologique notamment, très présent, en sachant néanmoins que toute digression scientifique dans le roman est explicitement liée aux réflexions des personnages ou à l’intrigue, et que tout est toujours parfaitement compréhensible pour peu qu’on accepte d’ignorer en cours de lecture où se situe précisément telle ou telle structure cérébrale, comme on accepte en lisant un texte antique de ne pas savoir ce qu’est exactement un cnémide mais de le déduire du contexte sans toutefois en avoir la description précise.

La longue postface éclaire l’œuvre car Watts y cite et explique toutes les sources qu’il a utilisé pour penser puis écrire. Il y montre comment il n’a fait que développer des interrogations ou des théories scientifiques qui ont cours aujourd’hui.

Le tout est captivant, clair, intelligent, extrêmement instructif - l'intelligence séquentielle des araignées portia est fascinante. Déprimant aussi. Comme la déconstruction lovecraftienne peut l'être.
L’humanité doit bruler ses bateaux pour aller de l’avant, remettre sur le métier l’ouvrage de la compréhension, se rappeler qu’elle ne sait rien et qu’elle est coincée, de plus, sur un frêle esquif de matière qu’elle peut détruire sans grande difficulté.

Parfois un peu didactique (et définitivement trop long sur l’architecture spatiale) "Echopraxia" est un roman qui parle autant aux émotions qu’à l’intelligence. Plein de belles images et de phrases ciselées, c’est une réussite et un grand plaisir de lecture.

Echopraxia, Peter Watts

mardi 2 septembre 2014

Hypnoterrorisme


Bedlam TPB 2. Suite de la série. Episodes 7 à 11.

Madder Red est toujours en quête de rédemption et il collabore donc de manière régulière avec la police. Le lecteur suit une nouvelle enquête dans laquelle un mystérieux et terrifiant inconnu programme des citoyens lambda pour commettre meurtres et suicides, et, parallèlement, plonge de nouveau dans le passé atrocement sanglant de Madder Red (et incidemment du First, le vigilante local).

Madder y évolue, s’installant progressivement dans son rôle de « consultant », mais sa sérénité péniblement acquise est mise à mal par un ennemi qui semble trop bien le connaître.

On y découvre aussi l’identité secrète du First et on y côtoie les allées du pouvoir municipal à Bedlam, avec ses coups tordus et ses ambitions affichées.

On y est atterré par l’ampleur des menaces qui pèsent sur la ville et l’hubris des criminels qui l’agressent.

Après le choc du tome 1, ce volume passe plus facilement, mais la série est toujours dure, montrant sans la moindre concession à la bienséance une folie meurtrière à l’œuvre. Sans oublier, de-ci de-là, une pointe d’ironie caustique bien agréable.

Au dessin, Browne a remplacé Rossmo. Le graphisme en a pâti imho, passant « d’adapté à la folie de la situation » à « simplement pas bien beau ». Qu’importe c’est l’histoire et sa narration qui comptent ici, et elles parviennent à faire monter haut le niveau de tension.

Bedlam TPB 2, Spencer, Browne, Irving

L'alchimiste de Khaim - Paolo Bacigalupi


"L'alchimiste de Khaim" est une novella de Paolo Bacigalupi, qui a obtenu le Prix des blogueurs Planète-SF 2012 pour La fille automate. La novella est chroniquée VO ici.

L'alchimiste de Khaim, Paolo Bacigalupi

Après la chute - Nancy Kress


"Après la chute" est une novella post et pré apocalyptique de Nancy Kress, primée Locus et Nebula 2012. Elle est chroniquée VO ici.

Après la chute, Nancy Kress