jeudi 31 juillet 2014

Impérialisme culturel


Un peu en panne d’idées d’achats, je relis, en VO cette fois, L’homme des jeux et L’usage des armes, les deux ouvrages essentiels du cycle de la Culture de Banks, ce qui me donnera l’occasion d’en dire enfin en mot.
Il ne faudrait jamais arriver après la bataille. Difficile d’être original ou innovant sur un cycle maintes fois chroniqué et commenté, aussi vais-je faire bref.

La Culture est une civilisation intergalactique très avancée. Les hommes y vivent au coté de drones et d’IA (qui sont des individus à part entière) sur des planètes, des habitats orbitaux, ou dans des vaisseaux géants en mouvement permanent. Le travail physique est assuré par des machines et les décisions d’allocation des ressources par les IA, de la manière la plus rationnelle possible. Aux humains, le loisir, la création, l’exploration sans fin d’un soi que génétique et chimie rendent presque illimité. Dans cette société décentralisée à l’extrême, l’argent n’existe pas et l’abondance règne, assurée par la production automatisée des machines, les décisions forcément « scientifiques » des IA, et une répartition des immenses richesses produites d’où est bannie l’inégalité matérielle, Banks prenant ici l’âge de pierre de Sahlins à contre-pied. La Culture est donc une société sans classe dans laquelle le gouvernement des hommes a fait place à l’administration des choses et à la direction de la production, comme le souhaitait Engels à la suite de Saint-Simon. Société sans classe, sans domination, sans propriété privée, sans loi autre qu'un indiscutable non nocere, il semblerait que l’Etat, au sens où nous l’entendons, y ait effectivement dépéri. Quoique…

Si immense soit-elle, la Culture a des voisins, qui connaissent ou pas son existence mais qui, en tout cas, ne partagent pas ses conceptions politiques. Il revient donc au service diplomatique Contact de traiter avec ses voisins, si nécessaire au moyen du très secret service Circonstances Spéciales. Utopie progressiste (évitons la querelle des étiquettes) réalisée, la Culture, comme toutes les sociétés moins « éclairées » qui l’ont précédée, protège son existence par tout moyen efficace et tente d’exporter son modèle, convaincue qu’elle est de sa supériorité morale. Nihil novi sub sole.
Le ver de l’impérialisme culturel - c’est le cas de le dire - est toujours dans le fruit de la certitude morale.

Dans "L’homme des jeux" (The player of games plus explicitement en VO), nous voyons comment Gurgeh, une légende, l’un des meilleurs joueurs de tous les jeux existants dans la Culture, décide, autant pour tromper son ennui que pour répondre à un chantage, d’accepter l’offre de Contact de participer au tournoi d’Azad, dans l’empire du même nom. Azad, empire interplanétaire éloigné de la Culture, n’a de contact avec elle que par le biais d’une minuscule représentation diplomatique, et ce n'est pas sans raison car la société d’Azad est l’opposée presque parfaite de celle de la Culture. Impérialiste, violent, sexiste, inégalitaire, fondé sur la domination, l’empire est gouverné par un empereur et une administration désignés à intervalles réguliers par les résultats au tournoi d’Azad. Le classement au jeu donne la légitimité, on pourrait y voir un système à élite ouverte de bon aloi, toute considération morale mise à part, si n’existaient des positions réservées et une inégalité structurelle de réussite par sexe au tournoi. Empire et jeu portent le même nom car le jeu structure l’empire, désigne les détenteurs du pouvoir comme les politiques qu’ils mèneront, et surtout forge, par la pratique dès l’enfance, la vision du monde compétitive, hiérarchisée et inégalitaire qui est celle de l’empire. Gurgeh finira par le comprendre quand il réalisera que sa manière de jouer dit sa culture comme celle de ses adversaires la leur.

Invité à participer comme une curiosité, sa maitrise inattendue du jeu fera de lui une menace pour les fondements même de l’empire et donc un homme à abattre. Il comprendra aussi progressivement qu’il est un outil entre les mains de Contact, une opportunité d’abattre un ennemi jugé barbare avec la plus grande économie de moyens possibles.

On dit souvent de "L’homme des jeux" qu’il est le bon point d’entrée dans le cycle. Je le crois aussi. Le roman présente de manière très satisfaisante l’utopique Culture. Il est, de plus, captivant, leste, enlevé, souvent drôle même s’il est tout sauf une comédie. Et quel final grandiose !
Il interroge aussi les rapports entre langue et pensée, entre pensée et organisation politique, entre vérité et efficacité. Il est donc une lecture agréable, rapide, dépaysante, qui offre plus que du divertissement si le lecteur le souhaite.
C’est du bon, c’est un classique, qu’attendent ceux qui n’y sont pas encore ?

L’homme des jeux, The player of games, Iain M. Banks

PS : je prie Yannick Rumpala, s'il passait par ici, de croire que je ne me suis pas inspiré de ses deux longs articles sur Banks même si certaines formules se retrouvent à l’identique. A regarder les mêmes terrains avec les mêmes outils, on fait les mêmes observations. Les articles sont ici et .

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mercredi 30 juillet 2014

Interruptus


Il y a treize ans de cela, la petite ville de Switchcreek, dans le Tennessee, fut frappée d’un mal mystérieux. La maladie apparut un jour, puis passa rapidement de famille en famille. Symptômes étranges et mortalité élevée montrèrent vite que quelque chose n’allait vraiment pas. Les médias prirent d’assaut la ville, une quarantaine fut instaurée. Aucun traitement ne prit ; on mourrait ou on mutait. La maladie finit pourtant par cesser de tuer, à son heure. Nommé, faute de mieux, Transcription Divergence Syndrom (TDS), le mal avait tué un tiers de la population et transformé presque tous les survivants en freaks humanoïdes, n'ayant rien perdu de leur identité mais lourdement changés. Les trois phases successives de la maladie avaient entrainé une répartition de la population mutée en trois clades : un tiers d’Argos, grands, impressionnants, et grisâtres, un tiers de Bétas, glabres comme des phoques, et un tiers de Charlys, obèses ou massivement musculeux.
On chercha, on testa, on supposa, mais on ne trouva aucune explication satisfaisante à l’événement. La maladie ne se propageant pas au-delà du foyer initial, les médias trouvèrent d’autres terrains de jeu et la quarantaine finit par être levée. Il y eut bien quelques incidents impliquant les rednecks abrutis des communautés voisines, mais, rapidement, même cela cessa et la petite ville retomba dans l’anonymat.

Seuls quelques habitants traversèrent la crise sans changement ; la plupart quittèrent Switchcreek aussitôt que possible et n’y revinrent jamais. Paxton Martin fut l’un d’eux. Dix ans de galère à Chicago ne suffirent pas à ramener le fils du pasteur dans une ville où trop de mauvais souvenirs attendaient son retour. Il faudra les funérailles de Jo Lynn, sa meilleure amie de jeunesse, devenue béta et retrouvée pendue, pour qu’il accepte d'y revenir, le temps d’un weekend et pour la première fois depuis plus de dix ans.

"The Devil’s Alphabet" est le second roman de Daryl Gregory. Entrainant le lecteur sur les pas de Paxton, il le fait pénétrer au plus profond d’une ville hors du monde, ouverte physiquement certes (quelques touristes viennent régulièrement voir les phénomènes) mais, de fait, logiquement fermée à tout ce qui vient de l’extérieur. Une petite ville américaine dont l’apparente normalité du fonctionnement quotidien dissimule une organisation secrète, une hiérarchie occulte, des pratiques peu ragoutantes, et de funestes secrets. Ce qui ne devait durer qu’un weekend se change, peu à peu, en plusieurs mois, temps durant lequel Paxton, dans une ambiance glauque et moite qui n’est pas sans rappeler celle de Blue Velvet, met progressivement au jour les arcanes d’une ville qui a décidé d’assurer elle-même sa survie et la sécurité de son étrange population.

Gregory montre avec talent la discrimination et la méfiance que subissent les malheureuses victimes du TDS. Il décrit avec justesse la violence contenue qu’engendre la situation, comme la folie de l’enfermement volontaire à ciel ouvert. Le lecteur ressentira, en lisant "The Devil’s Alphabet", le désespoir d’argos stériles obligés de contrôler sans cesse leur force colossale, le fanatisme oppressant de filles bétas convaincues d’être pures car capables de se reproduire sans rapports sexuels, la perversité mafieuse de charlys qui, de fait, contrôlent la ville sous la direction de l’imposante Tante Rhonda, monstre machiavélique dont l’agenda reste longtemps obscur.

Grégory instille une atmosphère étrange, étouffante, dont le lecteur, comme Paxton victime de sa passivité velléitaire et narcotique, devient rapidement prisonnier, telle une mouche dans un pot de glu. Au-delà du pot, la survenue d’une nouvelle crise TDS en Amérique du Sud ramènera Switchcreek dans les viseurs de l’opinion et du gouvernement, obligeant la fourmilière à réagir face à la peur panique qui saisit alors l'Amérique.
Faudra-t-il, pour assurer la survie des clades, créer, au départ de la petite ville de nouveau soumise à la quarantaine, un underground railroad des temps modernes ?

Souvent captivant, "The Devil’s Alphabet" attire et agrippe un lecteur qui ne peut rester indifférent ni à la succession des évènements et des révélations, ni à l’ambiance dans laquelle tout ceci se déroule. C’est sa qualité essentielle.

Il souffre aussi, imho, d'un défaut majeur. Grégory ne ferme pas ses fils. Quand le roman se termine, beaucoup de questions sont restées sans réponse, sur les causes du phénomène, sur sa prolifération possible, sur le destin probable des personnages et des communautés. Le lecteur n’en sait pas plus que le reste de l’humanité, et c’est finalement peu. Même si l’ignorance peut être vue comme une concession faite au réalisme, le sentiment de frustration est fort, et la satisfaction incomplète.

The Devil’s Alphabet, Daryl Grégory

mardi 29 juillet 2014

L'ouvrière de la mort


Hélène Jégado est connue en Bretagne, paraît-il, moins ailleurs, c’est certain. C’est une empoisonneuse, accessoirement peut-être la plus grande tueuse en série française – on bat les records qu’on peut.

Née au tout début du XIXème siècle, Hélène, fille de pauvres cultivateurs, est baignée dès l’enfance dans les légendes d'une Bretagne bien arriérée, pleine de paganisme, de superstition, d’Ankou. Terrorisée par le personnage du messager de mort, Hélène semble-t-il, devint empoisonneuse pour surmonter ses angoisses. Devenir la peur pour ne plus la subir.

Commence alors pour Hélène une carrière criminelle qui lui fait traverser en tout sens la Bretagne, se plaçant comme bonne ou cuisinière, se prostituant un moment dans un bordel militaire, de ci de là, sans rime ni raison. Sauf une. Elle doit se déplacer pour passer d’un lieu de crime à l’autre. Quand son emploi cesse faute d’employeurs, il lui faut en trouver de nouveaux.

Telle l’Ankou, Hélène fendit la Bretagne et faucha les vies sans plus de logique, voire moins, que n’y aurait mis un événement naturel. C’est d’ailleurs ce qui lui permit d’agir aussi longtemps sans être inquiétée. Durant la première moitié du XIXème, aucun fichier de police centralisé. Hormis quelques rumeurs, il n’y avait rien. Le choléra frappait régulièrement en Bretagne, avec des effets similaires à ceux du poison et une circulation imprévisible. Hélène ne volait ni ne fuyait jamais immédiatement après les faits, au point qu’on la plaignit parfois d’avoir connu tant de malheurs. Sans la suspicion de son dernier employeur, Théophile Bidard de la Noé, qui lança une enquête et reconstitua la trajectoire d’Hélène, celle-ci serait peut-être resté inconnue, continuant son œuvre sans interruption jusqu’à une mort naturelle qui aurait clos une série dont nul n’aurait jamais eu connaissance.

Elle sera finalement arrêtée puis exécutée à Rennes en 1852, après avoir fait une soixantaine de victimes dont elle conservait des fétiches. Silencieuse à son procès, elle esquissa une vague explication en invoquant l’Ankou. Hormis l’expression d’une psychopathie, aucun mobile satisfaisant n’a jamais été trouvé à ses actes. Et c’est ce qui pose la limite de la méthode Teulé, efficace ailleurs, mais insuffisante ici.

Faute d’explication, faute de témoignage ou de souvenir, Teulé promène sa tueuse dans la Bretagne du XIXème, de maison en maison, de meurtre en meurtre, parcourant les stations d’un incompréhensible calvaire. L’auteur a l’honnêteté de ne pas inventer ce qu’il ignore, mais ce faisant il laisse le lecteur devant une énumération qui manque de chair. Qui est Hélène ? Pourquoi agit-elle ? Nul ne le sut. Teulé l’ignore. Le lecteur n’est pas  à meilleure enseigne, au point que le répétition des meurtres, même si Teulé les met en scène de diverses manières, finit par lasser, jusqu’à ce procès d’où sort une condamnation mais aucun sens.

Fleur de tonnerre, Jean Teulé

Brisk Money - Adam Christopher


Tor.com offre généreusement aux lecteurs un ou deux textes gratuits chaque semaine.
Je ne les lis pas tous, je ne les apprécie pas tous. Mais je signalerai ici ceux que pour lesquels ça a été le cas.

"Brisk Money", de Adam Christopher, est le début d'une série « d'hommages » au noir de Chandler qui, dit-on, détestait la SF au point de s'exclamer : "On donne vraiment de l'argent pour ça ?".
On y découvre que, pour un privé robot à bande magnétique, il n'est pas facile d'avoir seulement 24 heures de mémoire vive, ni de dépendre d'un ordinateur central. On y voit aussi que, dans le couple détective/assistante, le pouvoir n'est pas où on croit qu'il est.

lundi 28 juillet 2014

Mercier au Congo


14-18, la Grande Guerre ; et surtout la Première Guerre Mondiale. Il y eut bien deux fronts en Europe continentale : le Front de l’Ouest et le Front de l’Est. On sait, plus ou moins, que la guerre fit rage aussi dans les Balkans (voir Capitaine Conan) ou dans l’Empire Ottoman (Lawrence d’Arabie, bien sûr, mais aussi Gallipoli). On oublie souvent qu’elle se transporta également en Afrique, dans les colonies européennes.

C’est au Congo Belge qu’arrive l’aviateur Gaston Mercier en 1915, au bord d’un lac Tanganyika qui n’aurait jamais cru voir des troupes européennes (au moins par l’encadrement et le drapeau) s’étriper sur ses berges. Avide de colonies africaines, l’Allemagne menaçait ce Congo Belge créé de toutes pièces par le colonisateur européen quelques décennies auparavant. Presque complètement envahie (restait Ypres), la Belgique ne voulait pas perdre en plus « son » territoire africain. L’Allemagne, elle, comme d’autres crises (Agadir par exemple) l’avaient montré, voulait se tailler l’empire colonial auquel elle estimait avoir droit, et accéder ainsi à des ressources indispensables à ses visées de guerre. Face à face donc, autour du Tanganyika en 1915, plusieurs milliers de Congolais commandés par quelques centaines de Belges et plusieurs milliers d’autres Congolais, menés ceux-là par quelques centaines d’Allemands. Au milieu du lac, le redouté cuirassé allemand Graf Von Gutzen. Le couler serait la cerise sur le gâteau de la mission des troupes belges car cela ouvrirait la voie de l’Afrique Orientale Allemande.

Dès son arrivée en garnison, Mercier se voit affecter un éclaireur/informateur (l’album dit un « fixeur » mais le terme me semble anachronique) surprenant, en la personne de Madame Livingstone. Truculent métis toujours vêtu d’un kilt écossais, Livingstone prétend être le fils du célèbre explorateur anglais. Fort en gueule, intelligent, connu de tous, Livingstone est une aide précieuse pour Mercier. Il connaît parfaitement le terrain, et utilise au mieux les réseaux dont il dispose pour faire du renseignement (pendant que les officiers européens dorment, toute une vie locale continue, riche d’informations échangées). D’assistant en position d’infériorité, Livingstone devient progressivement l’ami de Mercier, le premier blanc, dit-il, qui l’écoute.

Amitié, respect, rencontre véritable entre deux hommes qui se reconnaissent comme tels, Mercier et Livingstone montrent que racisme et méfiance ne sont pas inévitables même s’ils sont la norme à cette époque. La hiérarchie militaire utilise les troupes locales comme de la chair à canon (on rappellera néanmoins que, de ce point de vue, les troupes européennes ne furent pas mieux traitées en Europe). Les collègues de Mercier font preuve de toute la morgue qu’on peut attendre d’hommes de leur monde. L’identité des hommes, la géographie, la culture ou l’histoire politique de ce qui est devenu le Congo Belge n’intéresse personne parmi les européens. Les bars ne servent pas les « indigènes », fussent-ils des combattants risquant quotidiennement leur vie pour les occupants. La zone des Grands Lacs est le terrain de jeu de monarques européens, et ses habitants des pions sur des cartes d’états-majors.

Folie de la Grande Guerre. On goutera l’absurdité de batailles navales entre Belges et Allemands sur les eaux du lac Tanganyika. On pleurera la mort de nombreux congolais enrôlés de force dans une guerre qui ne les concernaient pas pour défendre les drapeaux d’inconnus vivant à 6000 kilomètres.

On appréciera la pertinence et la délicatesse avec lesquelles cette histoire est racontée, entre vérité historique et imaginaire biographique. Le dessin est pour cela d’une grande aide. Dès la première page, on est happé par la beauté des images. Superbes, les planches sont traitées à l’aquarelle, sur fond de papier visible. Si peu encrées parfois qu’il semble qu’il n’y ait que du crayon fort, elle ont un charme désuet qui plonge le lecteur, mieux que de longues descriptions, dans l’ambiance d’un monde qui n’est plus. C’est beau et juste.

Bonus non négligeable : l’album comprend une préface et un cahier historique qui en enrichissent la lecture.

Madame Livingstone, Baruti, Cassiau-Haurie

L'avis de Nicolas Winter 

mercredi 23 juillet 2014

Zombie chansonnier


On sait, ou pas, que j'apprécie beaucoup la série "Zombies" de Peru et, souvent, Cholet. Je me réjouissais donc de la sortie de ce spin-off censé faire la lumière sur les premiers moments de l'invasion. Erreur grave !

Début de l'invasion, effondrement du politique, défection d'un garde du corps de la Présidence de la République partant rejoindre sa femme en Suisse en compagnie d'un ancien de la DGSE peut-être porteur d'une solution à la crise. Pourquoi pas ?

Problèmes : le dessin n'est pas beau, et les analyses anarco-populistes de Peru auraient plus leur place en stand-up que dans une BD de zombies, elles y caresseraient à merveille l'opinion commune dans le sens du poil. L'album met en exergue le « N'être pas écouté, ce n'est pas une raison pour se taire » de Victor Hugo ; je me demande si ici justement...

Zombies Nechronologies, t1 Les misérables, Peru, Petrimaux

mardi 22 juillet 2014

Un grand bravo à Rajaniemi


Troisième et dernier tome des aventures épiques de Jean le Flambeur ; les mystères sont levés, les intrigues conclues, les réponses arrivent, claires et satisfaisantes. "The Causal Angel" est le dernier tome du cycle ; il s’acquitte fort bien de sa mission conclusive, sans laisser de fils ouverts ni de questions en suspens.

Mieli, capturée à la fin du Fractal Prince, est emmenée vers Saturne et la société zoku. Ses connaissances et sa personne même – le secret de sa nature – attisent les convoitises de toutes les parties en présence. Jean le Flambeur, échappé de justesse d’une Terre détruite, se lance à sa recherche alors que la guerre Sobornost/Zoku embrase tout le système solaire et que les vrais enjeux apparaissent enfin au grand jour.
L’épopée trouve son explication. Le prix, incommensurable, est à portée ; un seul des camps en conflit pourra en tirer avantage.

"The Causal Angel" est l’occasion pour le lecteur de pénétrer en profondeur dans la société Zoku et d'en découvrir les ressorts, dérivés de ceux des communautés rôlistes. Clans, expérience, niveaux, intrication quantique, volonté collective comme un cauchemar rousseauiste. Le Zoku et ses innombrables clans non exclusifs, auxquels on adhère par choix, oriente la course du monde matériel dans une approche simulationniste sans fin où tout est traité comme un jeu. Et même si la plupart des clans ont des objectifs modestes voire autistiques, d’autres fondent, par leurs actions, la société zoku même et tiennent lieu de pouvoir politique occulte – notamment un Gun Club inspiré par Verne et présidé par un Barbicane steampunk, bien plus puissant et dangereux que son apparence un peu ridicule ne le laisse supposer.

C’est l’occasion aussi de comprendre enfin qui est vraiment Jean le Flambeur, quelle a été sa (longue) vie et comment il a impacté, presque par négligence, l’Histoire du monde. Est révélée aussi la nature de ses rapports avec le Sobornost, singulièrement avec la Pellegrini, celle de ses membres qui a engagé Mieli pour le délivrer de la « Prison à Dilemme » où il était enfermé au début de la trilogie. Le lecteur observera, preuves mémorielles à l’appui, à quel point Jean a progressivement changé, comment les siècles et l’expérience l’ont humanisé à son corps défendant, même s’il est toujours aussi roué, subtil, inventif.

C'est l’occasion encore, cerise sur le gâteau, de découvrir quelques personnages secondaires attachants ou drôles, jamais insipides.

Fidèle à l’approche « Show, don’t tell » qui est la sienne depuis trois romans, Rajaniemi livre une histoire complexe et tortueuse, développée dans un monde détaillé et étonnamment réaliste si on considère la distance technique qui le sépare du nôtre. "The Causal Angel" est sans doute le plus accessible des trois tomes, peut-être parce que le lecteur s’est fait à la langue futuriste de Rajaniemi comme on se fait à une langue étrangère. Qu’importent les néologismes qdots, qupts, quplink. Qu’importent les non néologiques branes, brachistochrones, NP-complete. Le rythme est régulier, le son est limpide, le chant créateur.
Matière et information sont liées au point qu’on finit par cesser de se demander dans quelle phase d’existence physique sont les personnages ; ils sont simplement, à chaque moment du récit, dans l’état le plus approprié à ce qu’ils ont à accomplir. Rajaniemi est parvenu en 900 pages à reconfigurer l’esprit du lecteur au point qu’il ne se soucie plus de choses aussi triviales que la matérialité physique des personnages. Débarrassé enfin de cette préoccupation très humaine, il comprend l’histoire – le fond comme les détails, il comprend les enjeux, il comprend les relations entre les personnages, il comprend même l’essentiel (je l’espère) de la mécanique scientifique du monde dans lequel Rajaniemi l'invite à entrer.

La trilogie de Jean le Flambeur, pour peu qu’on accepte de ne pas tout comprendre dès la page 1 du tome 1, est une belle réussite. Elle emmène le lecteur si loin qu’il ne sait pas s’il s'est déjà trouvé aussi éloigné de son point de départ – peut-être chez Egan. Elle le fait sans jamais l’abandonner, sans jamais le perdre, sans lui mentir sur l’existence du panorama qui clôt le voyage. L’histoire s’éclaire peu à peu sous les yeux du lecteur, les pièces du puzzle se rassemblent et forment image. Puis l’histoire se clôt, vraiment, car à tout début doit correspondre une fin, ce qu’oublient trop d’auteurs de SF. Que demander de plus à une histoire ?

The Causal Angel, Hannu Rajaniemi

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jeudi 17 juillet 2014

« Un conteur qui ne raconte pas d'histoire n'est plus rien »


Voici qu’arrive le volume IV de l’intégrale Sandman. Toujours écrit par Neil « Neverwhere » Gaiman, toujours dessiné par les uns et les autres, toujours traduit par Patrick « GoT » Marcel. On peut lire les chroniques précédentes pour les détails et le background.
L’histoire continue encore et toujours. On lira d’abord trois récits courts puis l’arc principal, « Vies brèves ».

« La peur de choir ». Gaiman s’y raconte, un peu, indirectement. Mouaip.

« Le parlement des freux » permet de revoir les inénarrables Abel et Caïn et d’apprendre quelques secrets par leur entremise.

« Le chant d’Orphée » est une interprétation du mythe antique par Gaiman ; on sait que le Rêve et Orphée ne sont pas tout à fait des inconnus l’un pour l’autre. On y assiste au mariage d’Orphée en présence de toute la famille des Infinis, puis à tous les malheurs qui suivent ce jour de liesse. On y voit le Rêve et Calliope se séparer - ils se retrouveront dans le passé du lecteur, soit l’Intégrale vol. II - et on voit le Rêve, rigide, laisser son fils meurtri face à ses propres choix et à leurs conséquences.
« Le chant d’Orphée » est lié au « Thermidor » du vol. III.

Enfin le gros morceau, « Vies brèves ». Les Infinis, la famille du Rêve, est divisée depuis trois siècles par la défection de Destruction. Délire, triste et délirante comme de juste, décide qu’elle veut le retrouver car, croit-elle, tout irait mieux si la famille était réunie. Elle parvient à convaincre un Rêve en plein chagrin d’amour de l’accompagner pour une longue quête dans les terres de l’éveil. Il y retrouvera de vieux souvenirs, règlera enfin de vieilles affaires, et aura l’occasion de réaliser qu’il s’est humanisé avec le temps.

Dans ce très bon arc, le lecteur comprend que nul n’est infini, même pas les Infinis, que chacun a son temps et qu’il est le même pour tous : Une vie, et pas plus.

Il voit aussi que le Rêve change/a changé. Le passage du temps, l’expérience. Plus humain, il se soucie, peut-être pour la première fois, de ceux qui l’entourent ou qui interfèrent avec lui, alors que l’arc met en évidence le peu de considération que les Infinis accorde aux humains, fussent-ils des proches.

Le lecteur côtoie, dans « Vies brèves », une Délire absolument chaotique, complètement givrée, et très attachante à la fois. C’est une belle réussite d’avoir réussi à rendre aussi tangible la folie de la petite fille sans provoquer de rejet de la part du lecteur. Certaines des phrases, longues, alambiquées et invraisemblables, prononcées par Délire sont mémorables et suffisent à définir le personnage ; quand s’y ajoutent les couleurs dans ses phylactères…

Le lecteur assiste enfin aux tribulations d’une flopée de personnages secondaires, de la danseuse nue à la déesse chat égyptienne, qui mettent en évidence diverses facettes du changement et de la destinée, et prouvent qu’à la fin des fins, l’entropie gagne toujours. Nul n’y échappe.

Gaiman réussit encore une fois à tangenter sans cesse le délire (le vrai) dans sa narration sans jamais tomber du fil sur lequel il évolue en équilibriste. La capacité à aller aussi près que possible du bord de la falaise sans jamais chuter est, je crois, ce qui caractérise le mieux la série.

Enfin, pour ouvrir les nombreux « Extras » qui closent le volume, petit bonus avec une histoire tragique en neuf pages dans laquelle on reconnaît le peintre Dante Gabriel Rossetti, sa malheureuse femme Lizzie, et le scandaleux poète Algernon Swinburne.

Sandman, L’Intégrale tome 4, Neil Gaiman

lundi 14 juillet 2014

To the Moon and back again


Au milieu du XIXème siècle, la découverte de l’anti-glace, une source d’énergie colossale, a offert prospérité et puissance à l’Angleterre qui en a le monopole. On objectera que Baxter n’a rien inventé avec sa divergence et que l’Angleterre fut la puissance économique dominante sans anti-glace. Certes. Mais dans le monde de Baxter, tout est allé bien plus vite et bien plus loin pour le royaume d’Albion.

Gouvernée par le pale Edouard VII - après l’abdication de Victoria - et le premier ministre Gladstone, l’Angleterre connait une Révolution Industrielle vitesse grand V - monorails parcourant le continent, énorme navires ou paquebot terrestre, le découvreur de l’anti-glace, Sir Traveller, possède même le premier avion, le Phaeton, qui peut servir aussi de fusée. Le royaume domine économiquement le monde et tente d’imposer à toute l’Europe son modèle politique et social.
L’économiste Gaël Giraud montrait récemment les rapports intimes qui lient énergie et croissance. Stephen Baxter, lui, l’a fait dès 1993. Car ce qu’"Anti-Glace", son court roman uchronique, montre, c’est précisément cela.

Sur le plan militaire, l’utilisation d’anti-glace pour briser le siège de Sébastopol a donné lieu à une explosion qui n’a rien à envier à celle d’Hiroshima - ombres murales comprises, saisissant le monde d'effroi, Sir Traveller compris, devant la puissance destructrice ainsi déployée et ce qu’elle implique en terme de domination géopolitique et de responsabilité. Traveller en Oppenheimer uchronique.
Car, pour faire simple, l’anti-glace c’est de l’antimatière glacée gardée stable par les champs magnétiques entretenus par ses propriétés supraconductrices. Si la température s’élève, plus de courant, plus de champ, Boum ! Correctement contrôlée, elle produit, par réaction avec la matière normale, une énergie dont la densité est inégalée. Non contrôlée, son potentiel de destruction est sans égal. L’anti-glace, c’est de l’uranium enrichi en mieux.

Or, tensions nationalistes, ambitions prussiennes, et volonté hégémonique anglaise se combinent dans une Europe que le Traité de Vienne ne protège plus qu’imparfaitement. Le conflit, prévisible, éclate en 1870 quand la Prusse envahit la France. C’est alors qu’un groupe de résistants français détourne le premier paquebot terrestre pour en faire un engin blindé, et qu’un des terroristes dérobe le Phaeton, emportant un équipage involontaire pour un voyage improvisé et périlleux vers la Lune. Ils finiront par en revenir et mettront, d’effroyable manière, un terme au conflit, imposant par là même une Pax Britannica au continent.

Dans "Anti-Ice", Baxter rend un bel hommage à Jules Verne, même si Baxter s’épargne les erreurs de son illustre devancier sur l’apesanteur ou les effets de la décompression. Fusée en forme d’obus d’aluminium, chlorure de potassium régénérant, gentlemen voguant dans l’univers cosy d’un salon britannique flottant, on se croirait dans les romans du Français. La forme est à l’avenant, Baxter décrivant avec force détails tuyaux, pistons, cylindres et autres équipements mécaniques. Les explications techniques et scientifiques sont en fait données au personnage principal, le diplomate novice Ned Vicars, qui n’est ni bien futé ni bien cultivé ; le naïf sert de paravent au lecteur. Ce n’est pas mal fait, même si ça devient un peu incroyable en ce qui concerne l’aveuglement dont Vicars fait preuve à l’endroit de son amoureuse.

Politiquement, la grande croissance a fait des capitalistes le groupe dominant. La primauté donnée aux intérêts économiques a progressivement transformé l’Angleterre en une sorte de paradis libéral dans lequel les intérêts des industriels passent toujours avant ceux du peuple ; aucune réforme sociale n’y tient, l’historique Reform Act étant même abandonné.

La réflexion géopolitique est encore plus intéressante. L’Angleterre de Baxter, c’est peu ou prou les USA de l’après guerre, voire les USA contemporains. Domination économique entrainant uniformisation culturelle. Domination militaire liée permettant de mettre le monde en coupe réglée et d’imposer une « intrusion bienveillante ». Equilibre de la terreur conséquent à l’impossibilité de contrôler tous les stocks d’anti-glace. C’est sûrement la meilleure thématique du livre.

Malheureusement, l’écrin n’est pas à la hauteur de la perle. Trop long pour ce qu’il dit, très verbeux, handicapé par le fait de mener plusieurs chevaux à la fois, "Anti-Glace" est parfois fastidieux à lire. C’est un vagabondage intellectuel plutôt riche, qui donne à penser mais n’exalte jamais. Il y manque une tension, un suspense (étouffé dans l’œuf par la survie annoncée du narrateur au voyage), un personnage auquel s’attacher. Dommage. Il y a de la matière, de bonne qualité, mais elle est mal exploitée.

Anti-Glace, Stephen Baxter

vendredi 11 juillet 2014

Shortlist du Prix Planète-SF des Blogueurs 2014



Le scrutin a parlé, les 4 finalistes du Prix 2014 sont enfin connus !

Concourent donc pour la victoire finale :


Le jury va donc maintenant travailler, délibérer, décider.

L'heureux vainqueur sera annoncé lors des Utopiales 2014.

Retour de chronique : Le village des damnés, John Wyndham

Retour de chronique publiée dans Bifrost 71


« Le village des damnés » et « Chocky » sont deux romans de l’anglais John Wyndham, publiés il y a un peu plus d’un demi-siècle pour l’un et un peu moins pour l’autre. Lunes d’encre a aujourd’hui la bonne idée de les rééditer en les réunissant, en raison de la proximité des thèmes qui y sont abordés.

Le village des damnés : Dans le petit village paisible de Midwich, toutes les femmes en âge de procréer se retrouvent enceintes après qu’un événement inexpliqué ait provoqué l’endormissement de toute la population pour 36 heures. Arrivées à terme, elles accouchent toutes d’enfants apparemment normaux si ce n’étaient leurs yeux dorés. Rapidement, ces enfants « coucous » font montre de capacités mentales étendues et d’une amoralité qui les rendent très inquiétants. Que faire ?

Chocky : Dans une famille tranquille de la middle class anglaise, le fils ainé, Matthew, se met à converser avec ce qui semble être un ami imaginaire, Chocky. D’abord indulgents, ses parents deviennent de plus en plus inquiets et désemparés. Ce qu’ils avaient commencé par interpréter comme une phase régressive transitoire semble s’éterniser, et, de plus, les discussions de Matthew avec Chocky, les questions qu’elles l’amènent à poser, et les réalisations qu’elles lui permettent, rendent de moins en moins vraisemblable l’hypothèse de la pure invention. Comment réagir ?

Dans les deux cas, il est question d’invasion, d’étrangers s’insérant subrepticement dans un lieu auxquels ils n’appartiennent pas - et pour quel sombre dessein ? Dans les deux cas, les vecteurs sont des enfants. On imagine sans peine le malaise que purent susciter ces histoires de cinquième colonne dans un monde en pleine Guerre Froide, et ces atteintes aux enfants du baby boom - les premiers dans l’Histoire à être parés de toutes les qualités, la première étant sans conteste l’innocence.
Leurs tenants et aboutissants éloignent ces deux histoires, leur base contextuelle les rapproche.
Ce qui leur est commun aussi, c’est la manière dont Wyndham les traite. Il y a quelque chose dans ces deux romans d’un bon épisode de Twilight Zone. L’incursion inexplicable d’une réalité autre dans notre univers prosaïque intrigue ceux qui la vivent avant de leur imposer de la prendre en compte, ce qu’ils font de la seule manière civilisée qu’ils connaissent.
Tolkien a dit un jour que ses hobbits étaient les anglais paisibles de la campagne. C’est de ces mêmes anglais que parle Wyndham. Face à l’extraordinaire, des gens ordinaires, dans un lieu qui ne l’est pas moins, doivent s’adapter et réagir, si possible. Ils le font, parfois difficilement, en tentant de préserver au maximum ce qui fait leur mode de vie habituel. L’inconnu est traité dans les deux histoires avec un flegme typiquement britannique et une volonté affichée de préserver décence, discrétion, et dignité.

Si « Le village des damnés » pose explicitement la passionnante question des mesures que doit prendre une civilisation pour survivre, et du conflit entre rationalité machiavélienne et morale judéo-chrétienne(Wyndham y répond comme il le faisait dans « Le jour des trifides »), « Chocky » interroge plutôt la notion de vérité, et les accommodement qu’on doit faire avec celle-ci quand trop de transparence serait néfaste. Dans les deux histoires en tout cas, Wyndham montre qu’il est difficile d’accepter une vérité qui dérange, et comment déni et délusion sont souvent préférés.

Divertissantes, intelligentes, reposantes pour le lecteur, ces deux histoires méritent qu’on leur accorde d’attention. Elles offrent un vrai bon moment d’é(in)vasion.

A noter : Le village des damnés a été adapté au cinéma en 1960 et 1995. Chocky l’a été en série télé en 1984.
A noter aussi : Ecrit avant le féminisme, ces deux romans portent les préjugés de leur époque, notamment sur la psychologie des femmes et leur rapport aux enfants. Drôle.
A noter enfin : Wyndham semble s’intéresser beaucoup à l’origine, innée ou acquise, de l’instinct maternel. On ne peux que lui conseiller « L’amour en plus », d’Elisabeth Badinter.

Le village des damnés, suivi de Chocky, John Wyndham

Retour de chronique : Anamnèse de Lady Star, L.L. Kloetzer

Retour de chronique publiée dans Bifrost 71


"Anamnèse de Lady Star", le nouveau roman de LL Kloetzer est un ouvrage personnel, comme l’était Cleer. Milieu connu des auteurs dans Cleer, approches connues d’eux dans Anamnèse. Clin d’œil à la méthode Karenberg qui fait jonction entre les deux romans. Et encore ici, la Suisse, le groupe vocal Norn, Giessbach sans doute.

Futur proche. Survient le Satori. Un attentat et une apocalypse. La plus grande partie de l’humanité est éradiquée.
Avant, un complot. Un sémiologue, des militaires, tous extrémistes. Un enquêteur. Et une femme.
Après, la traque des responsables dans un monde ravagé. Des militaires, des agents, des chercheurs. Et une femme.

LL Kloetzer déroule pour le lecteur le fil des évènements. Des prémisses, 18 ans avant le Satori, jusqu’à la fin ultime (ou pas), 54 ans après. Il montre les transformations que subissent l’Humanité et la Terre elle-même, comme lieu habité. Il montre surtout la quête pour retrouver et neutraliser l’élément manquant du complot, la « femme », inspiratrice, servante, esclave, et muse. Ne pas oublier, pour que ça ne se reproduise pas !

Disons-le clairement, Anamnèse est un roman qui se mérite. 450 pages, serrées ; j’ignore combien de caractères mais chacun d’eux compte. Dense, touffu, Anamnèse ne peut se lire dans le métro ou à la plage. Il doit être lu au calme, concentré, tout à la tâche. Il a définitivement quelque chose d’une ballade un peu sélective. Effort, concentration, puis satisfaction d’avoir fait une belle promenade et vu des choses rarement visibles.

Car LL Kloetzer ne donne rien. Il suggère, insinue, pose des points impressionnistes auxquels seule une vue globale donnera sens.

Le background d’abord. Il faut le saisir tout au long du roman. Des mots, des références, des lignes de dialogue, à collectionner pour que se dessine très progressivement un monde d’où presque toute vie humaine a disparu.
Des milliards de morts. Une Nature en reconquête territoriale au sein de laquelle errent et survivent des groupes errants de « porteurs lents », infectés par le « contagieux » mème tueur, aussi létaux que des zombies. Des villes et des villages abandonnés qui menacent ruine. L’effondrement progressif de la plupart des créations humaines.
Des survivants indemnes de toute contamination. Après la guerre consécutive à le Satori, une communauté internationale les regroupant s’est constituée, installée dans des enclaves, souvent sur des iles, là où il fut possible de se protéger en isolant le mème (et ses porteurs) à l’extérieur. Ils utilisent une technologie avancée. Certains dorment en stase et attendent des jours meilleurs, d’autres enfin partent pour l’espace vers une nouvelle terre promise.

Mais l’essentiel n’est pas là. Le background n’est qu’un fond sur lequel se déroule le plus important, la convergence progressive de la chasseuse et de la proie, seule réalité à occuper le devant de la scène en pleine lumière. Ce qui importe dans Anamnèse, c’est la quête. Retrouver et neutraliser « la » femme, la dernière qui possède en mémoire le secret de la bombe iconique qui a anéanti l’Humanité. C’est cette tâche que s’assigne une jeune chercheuse, Magda, poussée par un mentor qui y a voué sa vie. Pour cela, elle doit remonter dans le temps ; retrouver les traces subliminales de la femme dans l’océan infini des documents informatiques, réaliser l’anamnèse, c’est à dire l’histoire des antécédents de la maladie, de la personne, ou de ses incarnations (au choix, les trois s’appliquent ici). Comme les archéologues numériques Qeng Ho du « Au tréfonds du ciel » de Vernor Vinge, Magda fouille les bases de données, les blogs, les enregistrements publics et privés, les archives des réseaux sociaux, les vestiges d’un univers virtuel. Elle y cherche des preuves de l’existence de la femme mystère et des indices sur sa localisation. Aidée d’outils de data mining ultra-performants, elle fouille l’énorme botte de foin des mémoires informatiques sur la trace de la paille qui s’y cache. Et souvent, ce n’est même pas la paille qui est signifiante ; l’absence parfaite, trop parfaite, de toute preuve, là où il devrait y en avoir une, signifie sans équivoque l’effacement des données, donc la présence préalable de la chose. Prouver les omissions ou les mensonges des témoins survivants aussi ; après des décennies, la mémoire est une chose fragile, a fortiori si on joue avec. Magda elle-même connaît mieux en se remémorant, en tirant presque involontairement les fils de sa mémoire, dans un processus de réminiscence (anamnèse) dont l’aboutissement la choque en l’éclairant.

Tout ceci serait difficile mais raisonnable si la proie était une simple femme. Ce n’est pas le cas. « La » femme est Elohim, non humaine mais si proche. Passant d’apparence en apparence, d’identité en identité, de lieu en lieu, de nom en nom, et de rôle en rôle, « la » femme est irrésistiblement attirée par le désir qu’on éprouve pour elle ; ce désir l’attache à la matière et il faut la nommer pour l’y attacher plus encore et, en quelque sorte, la définir. « La » femme au centre d’Anamnèse semble être une Idée platonicienne que le désir humain fait s’incarner dans le monde sensible, que le désir de nombreux humains (y compris ceux qui la traquent pour la tuer) fait pénétrer irrésistiblement sous maintes formes dans le monde de la matière. Et c’est la gageure de Magda, comme celle du philosophe, de dépasser par la raison le multiple, de remonter à l’unique par une dialectique ascendante, et de voir, par delà les informations sensibles infiniment variables, la Vérité essentielle de la chose. Mais qu’elle est longue et difficile la sortie de la caverne !

Chasseuse et proie se trouvent finalement. La traque s’achève. Le risque est écarté (ou pas). Peut-on annihiler une idée (celle de la bombe iconique ?), et peut-on tuer une Idée, aussi longtemps que quelqu’un espèrera (même dans le secret de l’âme) son incarnation ?

Remontant du passé vers le présent et alternant dans chaque phase passé et présent, dans un traitement qui rappelle le « Mémento » de Richard Nolan, LL Kloetzer joue avec l’attention du lecteur qui doit se souvenir sans cesse où il est, à quel moment, et qui parle car les locuteurs alternent aussi. Loin de la linéarité abordable de cet autre récit de reconstitution historique post apocalyptique qu’est le « World War Z » de Max Brooks, Anamnèse brouille les témoignages et les traces, plaçant par là même le lecteur dans la peau de son héroïne, au cœur d’un écheveau particulièrement embrouillé et touffu.

D’une construction minutieuse et parfaitement maitrisée, Anamnèse rappelle ces œuvres de marqueterie qui impressionnent par l’agencement complexe des nombreuses pièces qui les composent et l’absence totale de solution de continuité.

Enfin, les nombreuses références posées dans le texte comme par accident donnent le sentiment d’une profusion intellectuelle, d’une culture qu’on ne rencontre pas tous les jours, ni dans tous les romans.

Anamnèse de Lady Star, L.L. Kloetzer

mercredi 9 juillet 2014

Oranges and lemons, Say the bells of St. Clement's.


Le Cap, Afrique du Sud. Futur proche.
La ville est dure. Pour y survivre, il faut avoir des tripes (moxy). Et des tripes, Kendra, Toby, Tendeka, et Lerato en ont. Assez ? A voir.

Comment vit-on au Cap ? Tout dépend qui on est. L’apartheid raciale est devenue économique. La ville est habitée par deux populations qui se croisent de moins en moins. D’un côté, les salariés des firmes, à la vie plutôt facile et agréable, de l’autre les pauvres qui croupissent dans des taudis ou dorment dans la rue. Entre les deux, ceux qui voudraient, qui pourraient, qui espèrent quitter le puits de gravité social et s’élever vers les cieux. Beukes introduit le lecteur à la ville sur les traces de quatre personnages principaux dont les destins s’entremêlent.

Kendra est une artiste en devenir, fragile et naïve, qu’un riche sponsor entretient et promeut. Elle a accepté de participer à une expérience de branding physique en échange de l’implantation de nanos. Toby est le fils perdu d’une riche mère. Glandeur impénitent et autocentré, il anime un vlog qui lui permet, avec les meilleures excuses du monde, de tenir ce qu’il voit du monde à distance de sa conscience. Tendeka est un travailleur social, idéaliste et révolté, militant contre le système pour les droits des individus. Lerato est programmeuse dans une grande compagnie. Ambitieuse et résolument tournée vers l’avenir – son avenir, ses loyautés sont incertaines.

Je ne dirai pas un mot de l'histoire pour ne pas spoiler car le roman réserve de nombreuses surprises à ses lecteurs ; qu’on sache seulement qu’il ne se termine pas sur une lueur d’espoir.
Le contexte, en revanche, vaut un développement.

"Moxyland", premier roman de la sud-africaine Lauren Beukes, décrit une réalité proche de la notre. Trop. L’auteur y impressionne par sa clairvoyance.

La ville du Cap est fermée à l’extérieur, terrifiée qu'elle est par la menace concrète des superépidémies et la pression migratoire. Des réfugiés illégaux tentent, bien mal, d’y survivre sans être réexpédiés dans les lieux de misère d’où ils viennent. Et pourtant, leur sort au Cap n’est guère enviable, relégués qu’ils sont tout au fond de la pyramide inégalitaire.

Les téléphones mobiles, omniprésents, sont les sésames de toute vie sociale et presque de la vie tout court. Ils servent à payer, ouvrir les portes des immeubles ou des appartements, pénétrer dans les transports publics ou certains espaces réservés. Pratiques. Indispensables au point que la déconnexion téléphonique est l’une des peines les plus invalidantes qui puisse être infligée à un citoyen. Mais, Janus technologiques, ils sont aussi utilisés pour la géolocalisation, le data mining, le marketing ciblé. Cerise sur le gâteau, ils comprennent même une fonction permettant à la police de neutraliser par choc électrique un porteur considéré comme menaçant.

Génétique et nanos ont connu d’importants progrès. Les chiens de la police sont nano augmentés, divers animaux de compagnie chimériques tiennent compagnie aux habitants qui peuvent se les offrir, l’augmentation humaine arrive à grands pas. Elle sera rendue désirable par l’adoption précoce de peoples leaders d’opinion.

L’information est contrôlée, les faits indésirables effacés ou noyés sous des tombereaux de banalités distractives. Compagnies informatiques et gouvernements collaborent dans cette entreprise. Et si les compagnies sont premières dans l’énumération, c’est parce que les gouvernements sont devenus largement impuissants face à des entités immensément plus riches qu’eux. Sécurité privée, systèmes de transport réservés, écoles corporatives remplacent progressivement, pour ceux qui y ont accès, des services publics en déliquescence. Les firmes se substituent aux États nations agonisants. D’ailleurs le monde est le même partout, toutes les villes se ressemblent et ne sont plus que les écosystèmes dans lesquels prospèrent et luttent les firmes.

Quand aux citoyens, ils vivent une vie individualiste entre jeux online, mondes virtuels dans lesquels chacun peut être une star, réseaux sociaux personnalisés, et avantages corporatistes. La masse s’accommode fort bien de la perte de nombreuses libertés ; certains y voient même un prix raisonnable à payer pour une plus grande sécurité. Les pauvres, eux, extérieurs à la production comme à la réalité virtuelle, ramassent les miettes en mendiant ou trafiquant.

Lauren Beukes a écrit son roman en 2008. Il n’arrive en France qu’en 2014 et c’est une bonne chose. En effet, six ans ont passé, et la vision de Beukes s’est en grande partie réalisée. Le temps a donc bonifié l’expérience de lecture. Tant mieux.
Les technologies sans contact se développent. La collusion corporations/gouvernements renvoie aux rapports NSA/Google. Le branding physique, aux tatouages de logos sur cuisse au Japon. Les transports de qualité réservés aux sararymen rappellent les Google Bus. Les écoles d’entreprise évoquent la française 42, pour rester local. Quand au creusement vertigineux des inégalités, cédons à la mode et renvoyons à Piketty.

En 2008, Beukes a su voir la vague, surfer dessus, et la laisser l’emporter jusqu’à sa destination logique. Il est donc utile de se plonger dans le monde que décrit Beukes. Même s’il donne la nausée.
D’autant que la voyage est loin d’être désagréable. Cyberpunk jusqu’au bout des ongles, "Moxyland" est un hommage réussi au genre. Neuromancien vient immédiatement à l’esprit en lisant le livre. Marques, noms, néologismes, argot de rue, longues phrases contournées, personnages sous tension aux multiples visages, rapport adaptable à la vérité, les résonances abondent. Rien d’original donc, mais la recette est maitrisée et ne dit-on pas que c’est dans les vieux pots…

Sur le plan narratif, "Moxyland" souffre d’une certaine mollesse au milieu du récit. Passé l’excitation de la découverte du monde et des personnages, la tension retombe et on observe ces gens, dont aucun n’est vraiment aimable, vaquer à leurs occupations égotistes. Puis les enjeux s’élèvent, l’action accélère, et le lecteur est saisi jusqu’à la bien sombre conclusion. Le bilan du voyage est très positif.

Moxyland, Lauren Beukes

Ce livre participe au challenge SFFF au féminin

lundi 7 juillet 2014

Platon dans les nuages


Sortie récente du tome 4 de la série Servitude, intitulé "Iccrins".

Tome 1 en 2006, 2 en 2008, 3 en 2011, et enfin 4 en 2014. Servitude, c’est un peu GoT en BD. Le délai hélas, mais aussi le perfectionnisme et la qualité. Plus qu’un 5 à paraître pour conclure la série. Espérons qu’il arrivera avant 2018.

La guerre continue sur la Terre des Hommes, attisée par ces drekkars esclavagistes, cachés dans leurs cavernes obscures, qui en sortent pour aider l’un ou l’autre camp. Les rois des Hommes meurent, leurs royaumes vacillent. Le pouvoir légitime est nu.
L’empereur drekkar n’est qu’une loque droguée, utilisant son peuple et son pouvoir pour nourrir sa dépendance. Un mystérieux personnage agit dans l’ombre, dresse les uns contre les autres, et sème le chaos. La révolte gronde dans l'Empire.
Comme si la situation n’était pas assez complexe, un nouveau peuple, les Iccrins, resté neutre jusqu’alors, se débarrasse de son joug et entre dans le jeu quand ces collectivistes démocrates (presque platoniciens dans leur organisation politique) découvrent avec stupeur où se niche la réalité du pouvoir dans leur société isolationniste.

Tous contre tous, à l’évidence la guerre globale qui se développe est contrôlée en sous-main par une divinité jalouse et rancunière cherchant à reprendre la place d’adoration qui fut la sienne.

Intrigues politiques, relations humaines émouvantes, superbes scènes de sacrifice ou de bataille, on cherche les défauts. En vain.
Scénario et dessin (transcendé par la colorisation si particulière de la série) sont d’égal niveau, le meilleur. Je n’ai pas envie d’en dire plus tant « le meilleur » dit le nécessaire.

Notons qu’il y a, comme dans chaque album, un addendum expliquant lexique et situation politique ainsi que la calligraphie des prophéties ou légendes.
Notons aussi, qu’une présentation utile est dispo sur le site de Soleil. On remarquera que Soleil ne sait pas lui-même qu’il a sorti un T4. Les sites des éditeurs sont toujours profondément merdiques.

Servitude t4, Iccrins, Bourgier, David

dimanche 6 juillet 2014

La reine maudite


Suite et fin du diptyque "Isabelle, La Louve de France". Après un tome 1 qui fleurait trop la mise en place, les évènements se précipitent enfin, jusqu’au chaos.

Isabelle ne cesse d’être humiliée par les frasques de son époux, que ses sens maintiennent sous la coupe d’Hugh Despenser et de son père. Non content de violer la dignité de sa reine, Edouard fait de même avec les lois et le droit de l’Angleterre. Ces excès répétés conduisent à la révolte des barons, et à leur victoire entrainant le bannissement des Despenser. Voire…
Après l’apaisement, par traitrise et alors qu’il a semblé céder, Édouard II décapite la rébellion, à tous les sens du terme ; un Lancastre, décidément toujours dans les mauvais coups, est le plus prestigieux des condamnés. L’opposition abattue, Edouard rappelle les Despenser et organise un coup d’état constitutionnel qui lui donne les pleins pouvoirs sans contrôle du Parlement.

Alors qu'une liaison, longtemps réprimée, s'épanouit entre Isabelle et Roger Mortimer, de nouveaux développements politiques les conduisent à prendre la tête d’une seconde rébellion contre Edouard II, réussie celle-ci tant le roi ne jouissait plus d’aucun soutien dans son royaume.
Edouard II abdique, est emprisonné, et Isabelle exerce la régence au nom de son fils, couronné sous le nom d’Edouard III. Nul ne se doute encore que le jeune roi prendra son envol plus vite que prévu, écartant Isabelle et Mortimer - pour lui définitivement - et récupérant la totalité du pouvoir politique.

Pendant ce temps en France, les rois se succèdent alors que la querelle pour l’héritage de l’Artois fait rage entre Robert III et la terrible Mahaut, rendue célèbre par « Les rois maudits ». Invoquant la loi salique qui excluait les femmes de la succession, Robert contribua à l’ascension de la lignée des Valois, avant de se retourner contre Philippe VI de Valois et d’aller soutenir les prétentions d’Edouard III à la couronne de France, allumant ainsi les feux de la Guerre de Cent Ans.

Ce tome 2, vif et chargé, est plus satisfaisant que le précédent. Les évènements qu’il décrit sont d’importance. Les ressorts patiemment tendus se détendent de manière explosive. Et même si Gloris s’autorise quelques libertés avec la vérité historique en cherchant une dramatisation émotionnelle plus grande, l’essentiel y est et la trame est respectée. Dessins et couleurs sont toujours très beaux. Les scènes de bataille notamment sont impressionnantes par la quantité des détails qui s’y expriment ; murailles, vêtements, armures sont à l’avenant.

Au final "Isabelle La Louve de France" est un diptyque agréable à l’œil qu’on prend plaisir à lire pour la fureur de son histoire en se disant qu’il faudrait vraiment trouver le temps de relire « Les rois maudits ».

Isabelle, La Louve de France, vol. 2, Gloris, Gloris, Calderon

samedi 5 juillet 2014

Les racines du mal - Ian Tregillis


"Les racines du mal", du pote à GRRM Ian Tregillis, est le premier tome d'une trilogie d'histoire parallèle secrète plus ou moins uchronique, avec WWII, nazis, super-héros et sorciers. My, my, my..., Ouille, ouille, ouille.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 76, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Nous sommes en 1939. La guerre bascule après la découverte par un espion britannique de documents confidentiels traitant d’un programme nazi ultra secret sur la création de surhommes aux pouvoirs dévastateurs. Certains peuvent traverser les surfaces solides, d’autres créer des jets de flammes ou encore voir l’avenir. Pour lutter à armes égales, les Anglais font appel à des forces interdites et les derniers sorciers du royaume passent un pacte avec des puissances antédiluviennes, les Eidolons. Toutefois, la sorcellerie a un prix, et les sacrifices consentis pour vaincre l’ennemi se révélent bien plus terribles que la défaite. Comment faire pour reprendre le contrôle de cette guerre qui pourrait être la dernière que le monde connaisse ?
Dans ce trépidant récit uchronique, Ian Tregillis décrit une Seconde Guerre mondiale dont les protagonistes sont dépassés par les enjeux, et dont aucun ne sortira indemne.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :



14/18 encore et encore : Bleu Horizon chez HPF


Juste un petit mot pour signaler un recueil de nouvelles sur le Grande Guerre, intitulé "Bleu Horizon", et publié par HPF, la micro maison d'édition de l'association Héros de Papier Froissé.

17 textes écrits par des amateurs, de qualité et d'intérêt variables comme dans tout recueil. Quelques uns de ces textes ont particulièrement retenu mon attention car ils abordent la conflagration sous un angle qui tangente la SFFF, objet premier de ce blog.

Ne pars pas, de William Blanc, est un joli petit récit épistolaire qui met en scène une étrange femme (surnaturelle ?) prête à faire l'amour pour miner la guerre.

Lawrence, de Léa Marie, met à l'honneur un guérisseur naturel. Pourra-t-il se sauver lui-même ?

Trou de mémoire, de Kenova Pride, est une histoire de fantôme délicieusement ironique.

Le carnet de Moïshé, de Nicolas Saintier, un peu prévisible car un peu longue, est néanmoins un délice d'espoir utopique, de malentendu funeste, et de bonté bien mal récompensée. Le carnet de Moïshé, c'est l'histoire d'une uchronie qui aurait pu être et qui ne sera pas. “Fais du bien à Bertrand...

mercredi 2 juillet 2014

The evil that men do lives on and on


Le Temple, un petit bled des Landes. Aujourd’hui.
Le Temple. Quelques cultures vivrières, des usines en restructuration, un troquet. Et pas grand chose à foutre. Glander ou faire des conneries. C’est la ruralité profonde, ce qu’il en reste après l’exode rural, dans toute son horreur. Grise, morne, désespérément glauque.

Y vit Poil de Carotte, un garçon bête, méchant, et très malheureux, qui traine sa misère et son ennui entre une école où il ne fait rien pour combler le retard qu’il a déjà, et une maison aux finitions interrompues dans laquelle il vit seul avec un père handicapé et aigri.
Y vit aussi Timmy, le bully de l’école, une brute ahurie et satisfaite comme sait en produire la ruralité sans même l’excuse du foot américain. Faut dire que son père n’aide pas.
Ces deux-là des Américains les nommeraient white trash.

Il y a aussi David, gentil, compatissant, issu d’une famille plus normale, mais obèse et juif. Est-il besoin d’en dire plus ?
Et quelques autres. Meli, si jolie que tous les garçons l’aiment, Hugo le Putois, sbire indéfectible de Timmy, des adultes qui ne voient rien de ce qui nage dans l’eau glauque, juste sous la surface du vert paradis des amours enfantines.

Seule « curiosité » locale dans cette morne plaine : la ferme des Macaire, qui a brulé après la mort des propriétaires et le retour de leur étrange fils. Ruinée, effrayante, elle est vide désormais. Vide, vraiment ? Poil de Carotte, au gré de ses pérégrinations  désœuvrées y trouve un carnet. L’histoire autobiographique de deux jumeaux ayant vécu à la Nouvelle Orléans au XVIIIème siècle. Il en entreprend le lecture et sa vie bascule, car leurs souffrances se répondent par delà les siècles et la tombe.

"Je suis ton ombre" est plus un spin-off qu’une suite de Dans les veines, le percutant premier roman de Morgane Caussarieu. Et il faut dire sans la moindre hésitation qu’elle fait plus que confirmer le talent qu’on lui supposait. "Je suis ton ombre" est captivant, hypnotisant, soutenant de bout en bout par la perfection formelle l’intérêt narratif d’un récit angoissant par ce qu’il laisse entrevoir, au fil de la progression entremêlée des évènements présents et de la lecture du journal, des horreurs du passé et de celle à venir qui sera le fruit de leur résonance.

Caussarieu raconte comme personne une enfance malheureuse, martyrisée, abusée. Elle montre que le mal est éternel, même si son véhicule change, et même si ses manifestations s’adaptent à l’esprit du temps. Elle décrit le mal des hommes que le mal des institutions rend possible ; ou le malheur, ou la bêtise, ou le manque d’amour. Différentes causes, même effet.
Elle peint une solitude si atroce que toute compagnie lui est préférable. Elle donne à voir la violence, la honte, la colère, le désir d’appartenance et les moyens pas toujours ragoutants qu’il faut mettre en œuvre pour le satisfaire. Elle confronte cynisme et culpabilité, innocence et corruption. Inutile de dire ce qui en sortira vainqueur.

Bayou et vampire, difficile de ne pas penser (un peu) à Anne Rice. De même avec le personnage du vampire enfant, tant Claudia sera pour l’éternité la petite fille non morte de la littérature, ou l’origine africaine du vampirisme. Caussarieu connaît ses classiques, jusqu’au cas Plogojowitz, on le savait déjà. Mais elle invente, réinterprète, ajoute au mythe, rejoignant ainsi d’illustres prédécesseurs. Et si sa voix, nouvelle, est si forte, c’est grâce à l’estomac qu’elle met à décrire et à la qualité impressionnante de son écriture.

Ecrit deux fois à la première personne, par Poil de Carotte se racontant, et par Gabriel témoignant, "Je suis ton ombre" est une réussite stylistique. L’écriture est parfaite dans les deux registres de langue. Le carnet de Gabriel est plein de la préciosité riche du Grand Siècle, la parole de Poil de Carotte est celle d’un enfant peu cultivé. Les deux sont réussis. Et c’est en ce qui concerne Poil de Carotte que c’est le plus impressionnant, tant il est difficile d’adopter au long cours un style parlé familier - presque vulgaire - qui sonne juste. C’est le cas ici. Et pour la Nouvelle Orléans, l’écriture joue l'exquise musique d’un lexique étendu, précis, et un peu suranné. Poil de Carotte parle juste, Gabriel superbe. Dans les deux cas, c’est Caussarieu qui écrit. A merveille.

"Je suis ton ombre" est à lire absolument. Pas seulement pour les vampires. D'abord pour lui-même.

Je suis ton ombre, Morgane Caussarieu

Je suis ton ombre participe à SFFF au féminin

mardi 1 juillet 2014

Prix Planète-SF des Blogueurs 2014 : Phase de vote


Mardi 1er juillet : Le vote est ouvert pour 10 jours
La phase de proposition est close depuis minuit. Jurés et forumeurs ont proposé les ouvrages qui leur ont paru dignes de faire partie de la première liste (ci-dessous). Il s’agit maintenant de voter dans cette liste pour choisir les quatre livres qui formeront la short-list sur laquelle les jurés délibéreront à l’automne.

Qui peut voter et comment ?
Rappel du règlement :
  • 11.  Les jurés votent pour quatre ouvrages de la liste en classant leur vote, et il est appliqué aux ouvrages un barème de points correspondant à celui du championnat de Formule 1 (soit 25 pts, 18 pts, 15 pts, 12 pts).
  • 12.  Les membres inscrits du forum peuvent voter pour un, deux, trois ou quatre ouvrages de la liste (qu’ils doivent avoir lus, une chronique bloguée ou une phalange de doigt sectionnée par une page tranchante pouvant servir de preuve). Le même barème de points est utilisé pour les votes des membres, leur vote s’ajoutant à ceux, obligatoires, des jurés. La durée de cette phase est de dix jours.
  • 13. Les points attribués sont additionnés, ce qui donne un classement des ouvrages proposés. En cas d’égalité aux places 1, 2, ou 3 les deux ouvrages sont sélectionnés et la place inférieure disparait du classement (c’est à dire par exemple : Premier, premier, troisième, quatrième). En cas d’égalité à la place 4, on comptera le nombre de places pour départager. S’il y a toujours égalité, les deux ouvrages seront retenus.
  • 14. Les quatre premiers de la liste sont les nominés et forment la short-list (liste restreinte).

Quelle est la liste à l’issue de la phase 1 ?

Titre Auteur Editeur



All Clear Connie Willis Bragelonne
Aucun homme n’est une île Christophe Lambert J’ai Lu Nouveaux Millénaires
Ch3val de Troi3 Eric Nieudan Bragelonne/Snark
Complications Nina Allan Tristram
Dominium Mundi François Baranger Critic
Drift Thierry Di Rollo Le Bélial
Durée d’oscillation variable Martin Lessard Long Shu Publishing
Harmonie Project Itoh Eclipse
Hysteresis Loïc Le Borgne Le Bélial
La constellation du chien Peter Heller Actes Sud
La petite déesse Ian McDonald Lunes d’Encre
Le chemin des dieux Jean-Philippe Depotte Lunes d’encre
Les quinze vies d’Harry August Claire North Delpierre
Manesh Stefan Platteau Les Moutons Electriques
Mausolées Christian Chavassieux Mnémos
Même pas mort JP Jaworski Les moutons électriques
Mordred Justine Niogret Mnémos
Morwenna Jo Walton Lunes d’Encre
Sous l’ombre des étoiles Thomas Géha Rivière Blanche
Talulla Glen Duncan Lunes d’Encre


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Tilman Razine est toujours vivant


"La ballade de Tilman Razine" est le huitième volume de la série La grande évasion. Kris s’y montre une fois de plus excellent.

En 1942, à Leningrad, des prisonniers se souviennent, un prisonnier raconte, la légende de Tilman Razine reprend vie.
Tilman Razine, bandit sibérien légendaire, profita du voyage inaugural, imaginaire, du Transsibérien en 1900 pour exiger, et réussir, la libération des bagnards qui construisirent la ligne - à l’aide de fonds en bonne partie français rappelons-le.

Plus de 9000 km de voie, une semaine de voyage de Moscou à Vladivostok, le Transsibérien est, de ces trains légendaires du XIXème siècle, sans doute le plus colossal, ayant nécessité presque 20 ans de travaux et le sacrifice de milliers d’hommes. Il symbolise visuellement la politique d’industrialisation menée par Serge Witte en Russie durant le règne de Nicolas II.

Si le voyage inaugural décrit dans l’album, dont Nicolas II est l’un des passagers, est inventé, il n’en est pas moins vrai que le chantier fut réalisé conjointement par des ouvriers anglais et des bagnards russes, et que le contournement du lac Baïkal n’était pas terminé à cette date ce qui imposait de traverser le lac sur un brise-glace réellement inauguré lui en 1900.
C’est à ce voyage inaugural qu’assiste le lecteur parallèlement aux manigances de Tilman Razine pour prendre le contrôle du train et libérer les prisonniers. Il y retrouve un peu de l’ambiance du Crime de l’Orient Express d’Agatha Christie, et un développement intéressant sur l’espoir comme source de liberté, sur le fait qu’un homme qui incarne une idée peut être incarné par n’importe quel homme. Une idée ne meurt jamais.

L’histoire est parfaitement racontée par Kris, calibrée exactement pour les 64 pages du one-shot, exercice toujours difficile car la progression narrative est délicate sur un format si court.
Le dessin est correct, les couleurs, déclinant des nuances de blanc, mettent dans l’ambiance d’une Sibérie couverte de neige.
C’est donc un album recommandable, au parfum léger de V for Vendetta.

La ballade de Tilman Razine, Kris, Martinez, Delf