lundi 30 juin 2014

RIP Frank M. Robinson




Mort aujourd'hui, à l'âge de 87 ans, de Frank M. Robinson, auteur du Pouvoir, récemment réédité en France, et de Destination Ténèbres.

Safe journey in the dark, Frank.

Peut mieux faire


"Cibola Burn", de James S.A. Corey, est le quatrième volume de la série The Expanse, et le premier d’une seconde trilogie.

Les évènements décrits dans Abaddon’s Gate ont conduit à l’activation d’un réseau de « portes » vers les centaines de mondes habitables qu’occupaient les créateurs de la « protomolécule » avant qu’une puissance supérieure ne les en chasse il y a plus d’un milliard d’années - l’abime du temps. Ces mondes sont aujourd’hui vides, ouvert à la colonisation d’une humanité qui va donc enfin pouvoir quitter les limites du système solaire et se lancer à l’assaut de la galaxie.

Coloniser un nouveau monde, c’est ce qu’a fait, sans attendre, un groupe de réfugiés de Ganymède. Profitant du chaos consécutif à l’ouverture des portes, quelques centaines d’hommes et de femmes déracinés s’installèrent sur New Terra (ou Ilus) pour y commencer une nouvelle vie, difficile et misérable, de colons en terrain vierge, d’étrangers en terre étrangère. Problème, l’humanité, représentée ici par l’alliance politique UN/OPA, attribue à la firme Royal Charter Energy la mission d’évaluer la planète et le droit d’en exploiter les ressources. RCE veut faire valoir ses droits légaux, les colons refusent cette intrusion. Le conflit est inévitable. Il commence dès les premières pages par un attentat qui détruit la navette amenant le nouveau gouverneur sur New Terra. L’escalade commence. Alors que les artéfacts abandonnés par les précédents occupants d’Ilus se réveillent…

"Cibola Burn" est le numéro 4 d’une série. C’est aussi un western. Et un film à grand spectacle.

Numéro 4, on y retrouve les personnages récurrents du cycle, à savoir James Holden et son équipage. Quelques autres des acteurs du roman sont liés aux récits précédents. On est dans une stricte continuité. Et elle est largement artificielle. Holden et le Rocinante sont impliqués dans une affaire qui ne les concerne pas vraiment, par des prétextes fallacieux et des hasards heureux qui apparaissent pour ce qu’ils sont. Ils se retrouvent une fois encore encalminés. On peut apprécier le genre sérial. La ficelle, un peu grosse, m’a rappelé ce temps lointain où je lisais Perry Rhodan.

"Cibola Burn" est aussi un western. Quand un Etat, fut-il multiplanétaire, fait valoir des droits sur la Frontière, auprès de colons en autarcie, on se trouve dans une situation à la Deadwood. Sauf qu’ici l’arrangement ne se fait pas à l’aimable, et que beaucoup devront souffrir ou mourir avant qu’une solution soit trouvée. D’autant que les rares indiens de Deadwood sont ici remplacés par un antédiluvien système de sécurité extraterrestre et un écosystème biologique autrement plus agressifs et létaux.
Pionniers contre Etat et contre firme, éloignement extrême des sources de ravitaillement ou de renfort (18 mois de voyage minimum du système solaire à New Terra, 12 heures d’aller-retour radio), lutte vitale pour résister à une nature foncièrement hostile, il ne manque plus qu’un maire, un bandit et un shérif. Aucun problème, ils sont là. James Holden est le shérif, Carol Chiwewe le maire, et Murtry, le chef de la sécurité de RCE, un psychopathe machiavélique et glacé, joue le rôle du bandit. Concession supplémentaire au western, il y a même un duel final au pistolet entre les leaders antagonistes. On peut aimer les westerns, ce n’est guère ma tasse de thé. Trop de testostérone sous pression à mon goût.

Reste alors un roman rapide, dynamique, à grand spectacle. De l’action, des rebondissements, des dangers énormes surmontés grâce à des exploits qui ne le sont pas moins. On ne peut qu’être impressionné par l’échelle des évènements planétaires et des périls qu’affrontent les personnages. On adhère ou pas au genre. C’est exaltant. Parfois trop chargé. "Cibola Burn" est un blockbuster calibré pour le cinéma - avec happy end et drives familiaux omniprésents au sein du chaos - abandonnant en chemin le fond d’intrigues politiques ou corporate qui faisait l’intérêt des trois premiers récits. Avarasala, l’éminence grise de l’UN, qui animait la première trilogie, le reconnaît elle-même dans l’épilogue du roman. Quand à Fred Johnson, patron de l’OPA, il est inexistant. Unité d’action et de temps, New Terra est un huis-clos.

Restent aussi quelques dialogues bien sentis. Quelques scènes émouvantes quand ces naufragés de la Méduse qu’est devenue New Terra perdent tout espoir de survivre. Quelques manifestations du racisme primaire qui gangrène les rapports entre Belters et Terriens. Quelques personnages à l’évolution intéressante (Basia notamment), au milieu d’autres dont les motivations et les actes sont parfois incroyables (on a beau avoir lu La Troisième Vague, il est difficile de considérer comme crédibles les actions de la milice constituée par RCE). Quelques informations aussi sur les prédécesseurs de l’humanité, même si les mécanismes de résolution des problèmes que pose leur héritage sont bien trop simples pour être satisfaisants ; et Miller, entre souffleur et Deus ex Machina, on sait, j’espère, que j’ai horreur de ça.

"Cibola Burn" est d’une lecture qui n’est jamais désagréable, même si c’est, à mon avis, le moins bon des quatre romans du cycle. La surprise ne joue plus et le virage pris ne me paraît pas aller dans la bonne direction. L’épilogue laisse espérer un retour à plus de politique dans l’installation suivante. Espérons que ce sera le cas. Mon sentiment est le même qu’après le visionnage d’un épisode un peu décevant d’une série télé, conjugué au même espoir d’un retour aux fondamentaux.

Cibola Burn, James S.A. Corey

Ce livre participe au Summer Star Wars II

dimanche 29 juin 2014

L'Ordinateur est ton ami


"Asylum" est le tome 7 de la série Delcourt La Grande Evasion. Ecrit par le Serge Lehman de La Brigade Chimérique ou de Metropolis, il met en lumière la prison d’Asylum, qui était pourtant destinée à rester dans l’ombre.

Asylum, une prison de haute sécurité enterrée loin de la vue du ciel. Dans ses locaux vieillissants s’entassent environ 2000 prisonniers, catalogués par groupes de couleur en fonction des prédispositions qu’indique leur ADN. Les rouges sont organisés, les jaunes psychotiques, les bleus politiques. Et puis il y a les hybrides, rares, dont on ne sait pas vraiment s’il faut les reclasser dans leur couleur dominante ou les éliminer.

Ceux d’entre vous qui ont joué à Paranoïa auront, avec "Asylum", l’impression d’y être. Société fermée et totalitaire, stratification sociale colorée, peine de mort rapide et sans appel déclenchant un nouveau clonage de l’individu exécuté. Le tout sous le contrôle omniprésent de Pastor, dictateur paternaliste quelque part entre l’Ordinateur de Paranoïa et le Big Brother de 1984, assisté d’androïdes qui en sont les bras armés et impitoyables.

Les hommes et les femmes qui peuplent Asylum, n’y ont pas été enfermés. Ils y sont nés et y ont été élevés en fonction de leur génotype – l’acquis devant compléter l’inné. Ils y meurent aussi, tôt ou tard, avant d’être reconstitués à partir de leur ADN pour que l’expérience continue.
Mais laquelle ? Pourquoi ? Et depuis quand ? C’est ce que va découvrir Mark 11, un vert en quête d’identité et de liberté. La révolte d’un de ses amis verts contre son reclassement en jaune et la vengeance qu’elle engendrera ouvriront à Mark 11, par un heureux hasard, la voie vers la vérité sur la situation d’Asylum et une chance d’échapper à la prison dans laquelle il a toujours vécu.

Sur les traces de Mark, le lecteur sera le témoin d’une aventure - une tentative d’évasion puisque c’est le thème de la série - rapide et prenante, pleine de dangers et de rebondissements, qui lui apportera les réponses aux questions que pose le complexe. C’est bien mené, agréable à lire, joliment dessiné et colorisé. On peut seulement regretter l’absence d’un cruel rebondissement final qui aurait prouvé que Pastor avait raison lorsqu’il s’adressait à Mark pour le décourager. Il semble que la série impose un happy end. Dommage. Ça aurait pu être brillant ; c'est seulement bien.

La Grande Evasion t7, Asylum, Lehman, Teague, Saint Blancat

Palmares des Locus Awards 2014





Les Locus Awards viennent d'être attribués à Seattle en présence de nombreux participants. On pourra voir ici la liste complète des primés et nominés.


J'y remarque que le très bon Abaddon's Gate, du duo James S.A. Corey, devient Meilleur Roman de SF 2014, que le très dispensable et politiquement correct Ancillary Justice, d'Ann Leckie, est Meilleur Premier Roman 2014.


Je regrette que le sec mais fin The Truth of Fact, The Truth of Feeling, de Ted Chiang, n'ait pas été primé et que l'émouvant The Golem and the Jinni, de Helene Wecker, non plus.

vendredi 27 juin 2014

Prison Break


Après les drames familiaux vécus dans les épisodes précédents, Olive est obligée de s’impliquer dans la remise en forme d’un père profondément déprimé par la mort de sa sœur. Pas d’inquiétude, grâce à l’intervention des deux femmes dans la vie de Tony, Toni Chu, bien que morte, pourra faire ses adieux et guider son frère Tony par delà la mort. D’une manière unique. Qui implique de manger un orteil testamentaire o_O

L’aide bienvenue et dynamisante de Toni, aussi barrée morte que vivante, permet à l’enquête de recommence à progresser, et certaines explications se font jour, particulièrement inquiétantes pour l’humanité. On y découvre aussi de nouveaux pouvoirs alimentaires, une prison de très haute sécurité, et un personnage grimé en Hannibal Lecter. L’humour absurde est toujours présent mais l’histoire (avec un début, un milieu et une fin) semble revenir dans ce tome 8. Tant mieux.

Avec "Family Recipes", tome 8 de la série Chew, il semble que Layman retrouve un peu de la verve narrative qui faisait la qualité de la série. Le dessin aussi semble plus travaillé, avec quantités de détails de background qui imposent de lire minutieusement chaque planche. Dans une ambiance graphique chargée et délirante à la Mad, scénariste et dessinateur retrouvent cette capacité d’équilibre qui fait que le bullshit n’a pas (trop) l’air d’en être et que le lecteur a le sentiment que, par delà les running gags, une histoire se développe. Pourvu que ça dure.

Chew t8, Family Recipes, Layman, Guillory, VF Recettes de famille

Dans les ténébres 2/2


Tome 10 de la série Prométhée, la seconde partie du récit intitulé "Dans les ténèbres" qui commençait, évidemment, dans le tome 9.

Le douzième jour arrive. La catastrophe (l’extinction ?) n’a jamais été si proche. Tous les oiseaux (biologiques, comme mécaniques) tombent du ciel. L’électricité disparaît, ou semble-t-il les circuits électroniques comme dans un blast EMP.
Mort, désolation, chaos s’accumulent (la couverture est explicite) alors que l’élite US se réfugie dans les abris ad hoc. Plus qu’un jour avant la fin, ou un sauvetage in extremis dont on ne voit guère d’où il pourrait venir.

Couper en deux parties physiques l’histoire logique "Dans les ténèbres" a malheureusement conduit à la rendre moins efficace à cause du délai de lecture entre les deux volumes. Le tome 9 paraissait trop bref, non fini, l’impression est la même avec ce tome 10. Dans les deux cas, le sentiment est celui d’une simple transition vers la suite. Sans doute aurait-il mieux valu sortit un seul volume double qui aurait été bien plus intense.

On peut regretter aussi un dessin des visages qui oscille entre le réaliste de bonne qualité et le vite fait, pas toujours bien fait.

Quoiqu’il en soit, la conclusion se précise. Et si elle est de qualité, Prométhée, par son ampleur, sa documentation, sa complexité narrative et dialogique, aura définitivement créé un standard qu’il sera difficile d’approcher. Croisons les doigts, avec un degré raisonnable de confiance.

Prométhée t10, Dans les ténèbres 2/2, Bec, Raffaele

mercredi 25 juin 2014

Un parfait prédateur


Lord Faureston, tome 1 de la série d’Ayroles, Maïorana, Leprévost, intitulée "D", sortit début 2009. Le tome 2, Lady d’Angerès, fin 2011. Déjà il fallut être patient. Puis, plus rien. Pendant longtemps. Au point qu’on a pu penser la série définitivement arrêtée. Enfin, début juin 2014, sortit le troisième et dernier tome, intitulé "Monsieur Caulard".

Je relis la chronique écrite pour les deux premiers tomes et réalise que tout est déjà dit, sur les caractéristiques de cette série comme sur ses qualités.

Je précise donc ici seulement que le troisième tome répond aux attentes. Les fils se terminent, les questions trouvent leurs réponses, les destins des personnages leur conclusion, pour le meilleur ou pour le pire.
"Monsieur Caulard" est donc un superbe final. Le scénario est toujours aussi cohérent, les dialogues parfaits, l’évocation de l’époque victorienne convaincante, les références judicieuses et utilisées à bon escient. Ayroles se paie même le luxe de quelques rebondissements étonnants, de nature à tirer une exclamation ravie au lecteur, ainsi qu’une réflexion sur le basculement des centres de pouvoir qu’amène la Révolution Industrielle (illustré de manière glaçante, et sanglante, par une métaphore visuelle sur l’exploitation ouvrière). C’est de la bien belle ouvrage, à des années lumières de la BD tout venant qui encombre les bacs avant de filer au pilon.
Dessins corrects et colorisation brillante, là aussi comme dans les deux premiers tomes.

Note a : Il importe de lire les trois tomes en enfilade pour profiter pleinement de la grande qualité de cette série dans laquelle éclate, une fois encore, le remarquable travail scénaristique et dialogique d’Ayroles.
Note b : Nous avons appris récemment que le dessinateur de la série, Bruno Maïorana, arrête la BD en raison de son exaspération contre le système de rémunération des auteurs. Le premier d’une série ? Espérons que non.

D t3 Monsieur Caulard, Ayroles, Maïorana, Leprévost

lundi 23 juin 2014

Des albatros dans les tranchées


"Tous unis dans la tranchée ?" de Nicolas Mariot est à mon avis un ouvrage important. L’auteur, sociologue et historien, s’y interroge, c’est inédit, sur la rencontre au Front entre intellectuels et classes populaires. Il profite de l’expérience naturelle de la Grande Guerre, qui a mis ces deux groupes en contact prolongé pour la première fois, afin d’analyser une certaine forme des rapports de classe au début du XXème siècle en France.

Aout 1914. A la déclaration de guerre succède l’Union sacrée qui unit dans un même discours patriotique les élites de tous bords. Le peuple, lui, accepte la guerre, s’y résout.
Comme leurs compatriotes, nombre d’intellectuels sont mobilisés. Beaucoup d’autres aussi se portent volontaires. Au front, ils vont rencontrer un peuple qui leur était largement inconnu et qu’ils vont alors côtoyer de manière prolongée.

Qui sont ces intellectuels dont nous parle Mariot ? 42 combattants (choisis avec soin), de niveau scolaire élevé (au minimum le Bac ce qui a l’époque était très rare) et ayant connu le Front. La plupart appartiennent à la bourgeoisie, même si certains, d’extraction modeste, ont bénéficié de l’élitisme républicain. Très différents les uns des autres en ce qui concerne les autres variables sociologiques, ils partagent une appartenance à la classe dominante, même si tous ne font pas partie de sa fraction économiquement dotée. Ils en ont l’habitus, au sens de « système de dispositions (in)corporées ». On verra que l’adjectif importe.

Au front, beaucoup sont officiers subalternes ou sous-officiers (même ceux incorporés comme hommes de rang sont promus assez vite à quelques exceptions près). Mais, en ligne, ils partagent le quotidien des soldats d’origine populaire, vivent à leur contact, mangent, parlent, combattent avec eux. C’est ce grand brassage qui a pu donner l’illusion pendant un siècle d’une indifférenciation de terrain, tous partageant la même dureté, les mêmes épreuves, les mêmes risques vitaux (les officiers étant même plus exposés du fait de la culture de l’honneur et de l’assaut qui ont pour conséquence un taux de mortalité supérieur dans ce groupe). Ce que montre Mariot à l’aide des témoignages de guerre de ces hommes (lettres ou carnets), c’est que si l’épreuve est commune et la promiscuité inévitable, la fusion ne se fait jamais vraiment entre des hommes aux habitus trop éloignés.

Passé l’incorporation (avec sa surreprésentation des intellectuels parmi les cadres militaires) et l’arrivée en ligne, les intellectuels se retrouvent isolés. En effet, ils sont si peu nombreux dans la société française qu’une fois répartis dans les unités combattantes, ils se trouvent souvent être les seuls de leur nature à des lieux à la ronde. Leurs interlocuteurs potentiels sont loin, les conversations qu’ils aiment inaccessibles. Ils perdent aussi le confort matériel auquel beaucoup étaient habitués, et surtout la libre disposition de leur temps. Pour des membres de la classe dominante, habitués à la liberté et à la maitrise de soi qu’offre la possession de larges quantités de capitaux, la contrainte est pesante, bien plus que pour les soldats populaires dont le temps était déjà largement contraint dans le civil. Plus le temps de lire, plus le temps de penser calmement. L’épreuve est rude. Elle est mal vécue.

Et pourtant, l’habitus est là. Lorsqu’ils se croisent, les intellectuels se reconnaissent, à leur démarche, à leur élocution, à tout ce qui distingue leur corps d’un corps populaire. Les officiers aussi les reconnaissent et les invitent à leur table. Tous ces moments leur procurent l’intense satisfaction de retrouver pour un temps cette conversation qui leur fait si cruellement défaut. Comme une bouffée d'air.

Déclassés de facto, ces intellectuels reconstituent une part de leur mode de vie. D’abord une domesticité. Les officiers ont leurs ordonnances, les sous-officiers des « tampons » qui en tiennent lieu, même les hommes du rang s’attachent les services d’un frère d’armes. Tous établissent une relation de domination qui leur semble parfaitement naturelle. Ensuite, les colis, qui améliorent fortement l’ordinaire (même si certains, dans un souci d’intégration, demandent à ce qu’ils ne soient pas de trop grande valeur). Enfin, l’aménagement (pour ceux qui le peuvent et grâce aux efforts de l’ordonnance), d’une cagna au « confort » bien supérieur à ce qu’est le standard de la tranchée.

Dépossédés de ce qui faisait leur identité, les 42 se réfugient dans un « repli sur l’habitus ». Ils ne se mêlent guère des distractions populaires des troupes, cherchent l’isolement dans lequel ils pourront lire, écrire, ou au moins penser (jusqu’à Wittgenstein qui réfléchit au Tractatus, ou Alain qui rédige un plan de thèse). Et, dans ces tentatives, ils sont sans cesse « agressés » par la promiscuité, le bruit, les odeurs de leurs compagnons.

Disqualifié par leurs faibles capacités physiques, moqués parfois pour cela, ils compensent en jouant « l’intellectuel de service ». Ils rédigent les courriers des soldats, donnent des leçons de patriotisme, réaffirment régulièrement le sens de l’engagement dans la guerre (auprès des hommes comme auprès de leurs correspondants épistolaires). Et lisent, lisent, lisent, suppliant par lettre qu’on leur envoie des livres.

Et que pensent-ils, ces hommes dont beaucoup sont volontaires, de leur frères d’armes populaires ?

Leur attitude oscille sans cesse entre une bienveillance militante (jamais exempte de paternalisme et d’un émerveillement tout parental devant l’ingéniosité de ces « grands enfants » que sont les autres soldats), et un mépris qui peut tangenter la haine de classe dans certaines lettres. L’habitus, comme système de jugement que personne ne peut mettre en veille, oriente l’analyse de ce que voient les intellectuels combattants. Jeux de carte, discussions triviales, alcool, prostituées parfois, tout leur paraît méprisable, au point qu’ils n’apprécient guère les périodes de repos durant lesquelles ces activités de développent et tentent le plus possible de les passer à l’écart des troupes. Même les mieux disposés à l’égard des classes populaires (et il y en a beaucoup, Barbusse, Alain, Hertz ou Bridoux en étant des exemples frappants) se laissent parfois aller à ce que leur crie leur système de valeurs. Les cultures, les pratiques sont hiérarchisées. Cela ne fait aucun doute pour ces hommes, comme ne fait aucun doute le fait que leur culture, La Culture, est au sommet de la hiérarchie.

Cerise sur le gâteau, les combattants populaires, résignés à faire ce qu’ils doivent, ne partagent pas l’exaltation d’intellectuels pour qui l’expérience de la Grande Guerre (en dépit des inévitables lassitudes) s’apparente à celle du peuple en armes de l’an II ou qui, pour le moins, considèrent la guerre comme nécessaire et justifiée. Inutile de dire que cet état de fait participe très négativement à l’opinion que les intellectuels combattants ont sur leur frères d’armes moins dotés. Cette résignation à la guerre est analysée comme la preuve d’une faiblesse voire d’une absence d’âme des classes populaires, trop simples et trop peu au fait des enjeux pour comprendre toute l’importance de la chose. Il faut donc les éclairer, les guider, c’est le rôle des leçons que tentent souvent de donner les intellectuels combattants. Il semble bien que, même aux tranchées, le prolétariat ait besoin d’une avant-garde éclairée. Noblesse dominante oblige, les intellectuels combattants, organiques avant qu’on invente le terme, ne cesseront jamais de prêcher la nécessité du conflit et de l’accomplissement du devoir.

Au final, si ces hommes se sont longuement côtoyés, si certaines rencontres se sont faites, elles ne furent jamais exemptes de jugements ni de domination tant matérielle que symbolique. Au Front, en dépit de l’inconfort et du risque partagés, les classes existaient encore, les rapport de classe aussi. C’est ce que montre Mariot et c’est un apport utile à l’histoire de la Grande Guerre. Il montre aussi que l’origine ou la position sociale des intellectuels joue assez peu sur les jugements qu’ils portent. Habitus et domination sont ici liés à l’intellectualité, plus encore qu’à la classe sociale au sens marxiste du terme ; le constat est bourdieusien.

Précisons pour finir, comme le fait Mariot lui-même qu’il ne s’agit pas ici de dire que les classes populaires n’ont pas souffert au Front ou que la souffrance des intellectuels serait plus digne d’intérêt, mais simplement qu’aux souffrances communes de la guerre s’est ajoutée pour les intellectuels celle de l’isolement hors de leur milieu d’origine, loin de ce qui nourrissait auparavant leur vie intérieure. Mariot explique lui-même en introduction qu’il a vécu une expérience similaire, toutes proportions gardées, lors de son passage dans un internat scolaire. J’ai aussi le souvenir très clair de ma première journée de service militaire. Chambrée de quatre, présentations d’usage, je dis que je suis étudiant, et là, mon interlocuteur ouvre de grand yeux et me demande « ça veut dire que tu as le Bac ou pas encore ? ». Je me suis dit que ça allait être bien long.

Tous unis dans la tranchée ? Nicolas Mariot

samedi 21 juin 2014

L'éveil du Léviathan - James S.A. Corey


Avec "L'éveil du Léviathan", de James S.A. Corey, Actes Sud concourt à la fois pour le prix du meilleur roman SF de l'année et pour celui de la couverture la moins vendeuse. De fait, si "L'éveil du Léviathan" ne se vend pas bien à cause de la couverture, ça sera un vrai gâchis car c'est un excellent roman de SF, premier de l'excellente trilogie (quoique, j'ai le quatrième tome Cibola Burn, disons S02E01, sous la main) The Expanse (nom de série qu'Actes Sud n'as pas jugé utile de traduire).

Bon tout ça pour dire qu'en dépit d'un traitement contestable "L'éveil du léviathan" est un sacré bon roman, chroniqué VO par votre serviteur ici, et le début d'une sacrée bonne série. Si ça c'est pas de l'argumentation...

Lhisbei l'offre au meilleur chroniqueur de son challenge SSW II, c'est dire si c'est un bon livre.

L'éveil du Léviathan, James S.A. Corey

jeudi 19 juin 2014

La fille flûte - Paolo Bacigalupi


Il y a plus de quatre ans, j'écrivais tout le bien que je pensais de cette "Fille flûte", Pump Six en VO (Pas une traduction délirante mais le choix d'une autre nouvelle, The fluted girl, comme nouvelle-titre).

Entre temps, l’étoile de Paolo Bacigalupi n'a cessé de grandir, à juste titre. L'auteur a gagné de nombreux prix pour son roman La fille automate, dont le Prix des Blogueurs 2012.
Chance, le public francophone n'est pas privé d'une œuvre qui devient foisonnante. Le Diable Vauvert à l'édition et Sara Doke à la traduction s'attellent à mettre à sa disposition tous les écrits de Bacigalupi.

Merci à eux pour tous les lecteurs VF.
Quand à vous, lecteurs VF, ruez-vous ! C'est du très bon.

La fille flûte, Paolo Bacigalupi

mercredi 18 juin 2014

RIP Daniel Keyes


Daniel Keyes est mort le 15 juin. Personne n'ira plus fleurir la tombe d'Algernon, dans la cour.

Auteur mondialement connu du chef d’œuvre Des fleurs pour Algernon, il a aussi écrit, entre autres, le passionnant Les mille et une vies de Billy Milligan.

Plusieurs fois primé, Des fleurs pour Algernon est tellement bon, j'ai toujours eu tellement envie que d'autres le lisent, que c'est le livre dont j'ai le plus souvent offert mon exemplaire à des amis de passage. Le plus souvent racheté aussi donc. Mon portefeuille ne vous dit pas merci, Mr Keyes !

Le livre a été adapté maintes fois, en version longue ou courte, sur scène ou en téléfilm. Il a récemment fait l'objet d'une superbe interprétation de Grégory Gadebois, dans l'adaptation de Gérald Sibleyras mise en scène par Anne Kessler.

Annonce (étrange en fin d'hommage, mais ce n'est pas grave) : l'adaptation de la pièce par Yves Angelo passe sur Arte le 3 juillet à 22h50. Il ne faut pas la rater.

mardi 17 juin 2014

From dogfight to batfight


30 ans après les évènements d’Anno Dracula, le célèbre vampire des Carpates refait parler de lui. Et de quelle manière.

Ayant fui une Grande Bretagne où il n’était plus en odeur de sainteté, le comte est passé par tous les empires centraux, y construisant partout une influence qui en fait le vrai maitre de ceux-ci, les empereurs n’y étant plus guère que ses marionnettes. Il sert notamment d’éminence pas si grise que ça à Guillaume II, le paranoïaque empereur allemand dont l’insécurité endémique a plongé l’Europe dans une Grande Guerre qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la nôtre, si ce n’est qu’humains et vampires y combattent côte à côte.

"The Bloody Red Baron" prend place vers la fin de la guerre, au printemps 1918. Les lecteurs du premier volume y retrouveront l’espion Charles Beauregard, la journaliste socialiste Kate Reed, ou le sergent Dravot, entre autres. Sur le front d’une guerre de tranchées que je ne décris pas ici tant elle est connue, s’affrontent l’escadrille Condor et le Flying Circus de Manfed Von Richtofen, le célèbre Baron Rouge. As alliés contre as allemands. On compte ses victoires en attendant d’être abattu par un adversaire plus doué ou plus chanceux dont les jours aussi sont comptés ; c’est le quotidien de la guerre aérienne. Or, il semble maintenant que les Allemands cachent un grand secret dans ce Château de Malinbois qui leur sert de base. Ils y intriguent, s’y préparent à quelque chose de grand. Mais à quoi ? Alors que la survenue prochaine d’une offensive de printemps ne fait plus guère de doute, le Club Diogène enquête pour découvrir ce que fomentent les allemands et contrecarrer leurs plans machiavéliques.

Second tome d’une série, "The Bloody Red Baron" pose beaucoup moins de background que son prédécesseur. Newman considère que celui-ci est connu, ce qui est vrai mais appauvrit néanmoins le roman ; pas grand chose à voir dans le no man’s land entre les lignes. Je renvoie, pour les rapports pas toujours sains entre humains et vampires, à ma chronique précédente.
L’auteur fait néanmoins quelques réflexions sur la Grande Guerre, menée par des « comptables », en tout cas par des hommes habités par cette rationalité en finalité qu’a développée à l’excès la Révolution Industrielle, sur l’horreur de la plongée hors de l’humanité qu’impose cette interminable guerre d’usure, ou, brièvement, le statut des juifs dans les empires centraux. Mais l’essentiel ici, c’est l’action, l’intrigue, les rebondissements. On y perd un peu ce qui faisait la richesse du premier volume, d’autant que le grand plan secret allemand, au cœur du roman, ne paraît pas si grand que ça, voire un peu absurde, dans son impact stratégique comme dans ses conséquences concrètes.

Restent, en revanche, une action rapide et jamais inintéressante, des scènes d'action réussies, un ton léger et souvent ironique, une description réaliste de la vie des pilotes en garnison, un « rappel historique » des trente années écoulées depuis Anno Dracula, judicieusement éparpillé dans le récit principal pour n’être jamais lourd, et surtout la marque de fabrique de la série : le casting. Mêlant une fois encore un nombre invraisemblable de personnages connus, tant réels que fictifs, Newman propose un roman qui est à la littérature de genre ce que Le jour le plus long est au cinéma. Un feu d’artifice de noms doublé ici d'un festival d’intertextualité. Quelques-uns des noms qui m’ont accroché (parmi une multitude d’autres) : les politiques et militaires de l’époque, les nombreux as de Richthofen à Nungesser en passant par Immelmann ou Göring, Edgar Poe, Mata Hari, les docteurs Mabuse, Caligari, Moreau, Herbert West, Robur, Kürten, sans oublier un comte Orlok muet et superbement décrit, un Béla Lugosi enfin à sa place, un Dandridge qui rappellera des souvenirs amusants aux cinéphiles, un Kafka bureaucrate, sans oublier la discrète apparition d’un Hitler encore simple caporal. Et n’oublions pas le Château de Malinbois, renommé sur la fin Schloss Adler, deux noms connus.

Lire en telle compagnie amuse et réjouit, à fortiori quand l’histoire entraine et que les personnages (disons surtout Beauregard et Reed, ou, dans un autre genre, un Von Richtofen décrit en produit tragique de l'éducation prussienne) sont de bonnes compagnies. Le tout fait de "Bloody Red Baron" une lecture agréable.
Il n’en reste pas moins que ce tome est inférieur au premier (c’est fréquent), et que le récit, dans son déroulement comme dans les motivations et la réalité des manigances, surtout allemandes, est un peu décevant.

Bloody Red Baron, Kim Newman. VF : Le baron rouge sang.

Note : Le roman est suivi d’une novella intitulée : 1923, A vampire romance, dont je me suis épargné la lecture, et qui met en scène Geneviève Dieudonné, l’une des héroïnes d’Anno Dracula absente de Bloody Red Baron.

dimanche 15 juin 2014

Prix Planète-SF des Blogueurs 2014 : Ca commence


15 juin : Lancement de l’édition 2014 du Prix Planète-SF des Blogueurs.

L’édition 2014 du Prix démarre aujourd’hui ! Comme l’année dernière, les membres inscrits du forum Planète-SF sont invités à proposer un ouvrage, paru entre le 1er avril 2013 et le 31 mai 2014, sur le forum. Les suggestions sont ouvertes jusqu’au 30 juin. Les résultats de ce 1er tour de nominations (incluant aussi les choix, d’abord confidentiels, du jury) seront publiés dans la première semaine de juillet.

Les dates d’éligibilité sont décalées volontairement pour permettre de sélectionner un livre publié si près de la limite précédente qu’il n’aurait pu être lu ou proposé que par très peu de forumeurs. N’hésitez donc pas à proposer un ouvrage publié il y a longtemps si vous le jugez meilleur que le reste de la production. La cette seule limite à cette règle est qu’un ouvrage arrivé en short-list l’an dernier ne peut être reproposé.

Rappelons donc la short-list 2013 :

22/11/63 (Stephen King), Anamnèse de Lady Star (L. L. Kloetzer), La maison des derviches (Ian McDonald), Le calice du dragon (Lucius Shepard)


Quels sont les ouvrages nominables en 2014 ?

Voici un rappel du règlement :

    1. Le prix Planète-SF des blogueurs récompense chaque année le meilleur ouvrage inédit publié durant l’année écoulée. Est inédit tout ouvrage composé de textes non publiés précédemment. Par extension, est déclaré inédit tout recueil de nouvelles contenant au moins 2/3 d’items inédits (nouvelles ou rédactionnel) et tout roman dont moins de 50% de la pagination serait issu de textes antérieurement publiés.
    2. La langue de publication doit être le français, quelle que soit la langue d’origine.
    3. L’ouvrage doit être un roman, ou un recueil de nouvelles d’un même auteur. Les anthologies ne sont pas prises en compte.
    4. L’ouvrage doit appartenir aux courants de la SFFF (science-fiction, fantasy, fantastique). Il n’est néanmoins pas indispensable qu’il soit publié par un éditeur spécialisé.
    5. L’ouvrage doit avoir été publié (dépôt légal) entre le 1er avril de l’année précédente et le 31 mai de l’année du prix en cours.

Comment nommer un ouvrage ?

Nous avons juste besoin que vous nous précisiez le titre, l’auteur et sa maison d’édition ainsi que le lien vers votre post de blog. Un ouvrage proposé doit, sauf exception particulière, avoir été chroniqué.

Et comme vous le voyez sur notre affiche, nous tenons le plus grand compte de vos votes ;)

Pour voter sur le forum, cliquer ici.

Trois - Sarah Lotz


"Trois", de la sud-africaine Sarah Lotz, c'est l'histoire de trois enfants qui survivent par miracle à quatre (!) catastrophes aériennes. Y en a-t-il un quatrième qu'on n'aurait pas vu ? Sont-ils les cavaliers de l'Apocalypse ? Des aliens ? De gros chanceux ? Mouais, mouais, mouais. Pour lecteurs de Werber.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 76, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Jeudi noir sur la planète. Ce jour-là, quatre avions de ligne s'écrasent aux quatre coins du globe. Troublante coïncidence, d'autant que sur trois des quatre sites de la catastrophe, les secouristes découvrent un rescapé. Chaque fois, il s'agit d'un enfant et chaque fois, sa survie tient du miracle.

La presse internationale s'empare de l'événement, il n'est bientôt plus question que des « Trois » et les spéculations à leur sujet vont bon train. Certains fanatiques religieux voient même en eux l'incarnation des cavaliers de l'Apocalypse, à ce détail près qu'ils devraient être quatre... Y aurait-il un quatrième survivant ?

Dans le même temps, les familles qui ont recueilli les enfants sont confrontées à des événements étranges. Alors qui sont au juste ces enfants ? Et que veulent-ils ?


Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :



lundi 9 juin 2014

Le veuf noir


Après De taille et d’estoc, "Férir ou périr" (un bien joli titre) est le second ouvrage à raconter la jeunesse de Guilhem d’Ussel, le héros des romans médiévaux de Jean d’Aillon.

Peu de temps après les événement narrés dans le premier volume, Guilhem d’Ussel, chevalier errant, veut entrer au service du roi de France, Philipe Auguste. Accompagné de son écuyer Gilbert, il se rend pour cela à Paris, capitale d’un royaume troublé par les prétentions de Jean Sans Terre et ses manigances concernant le paiement de la rançon de Richard Cœur de Lion ; Paris, ville aussi dans laquelle sévit un mystérieux assassin surnommé la Licorne car il tue à l’aide de carreaux d’arbalète gravés d’une licorne. Si les cibles de la Licorne sont des proches conseillers de Philippe Auguste, son identité comme ses motivations profondes restent inconnues. Il semble néanmoins que le tueur soit proche de trois femmes dont Guilhem d’Ussel a fait la connaissance dans la capitale, pour certaines à tous les sens du terme. Soupçonné à tort d’avoir partie liée avec la Licorne, il devra partir pour une Normandie sous la férule de Jean Sans Terre afin de prouver son innocence mais aussi de libérer une dame, brutalement enlevée, à qui il avait donné sa foi.

Je ne reviens pas ici sur la qualité de la reconstitution que livre d’Aillon. Le détail est dans ma première chronique. Je ne reviens pas non plus sur la langue de d’Aillon, médiévale au sens le plus fort du terme. Je ne parlerai pas plus de la qualité de la documentation historique, attestée si besoin en était par le nombre très élevé des notes de bas de pages précisant tel point historique, juridique ou topographique.

Je dirai seulement ici que "Férir ou périr" est un grand roman d’aventure médiéval qu’offre l’auteur à ses lecteurs. Ou plutôt, aussi, un roman de grande aventure. D’Aillon n’émousse pas son stylo, il raconte « à outrance ». Les sentiments sont grands, les héros nobles, les traitres infâmes, pièges et menteries abondent, et il est bien difficile de sortir avec sa vie de combats toujours meurtriers et sanglants. D’Ussel et ses compagnons font face à des périls nombreux et terribles, qu’ils surmontent tous tant sont grands leur courage et leur habileté. C’est à du grand spectacle que l’auteur convie son lectorat, parfois un peu trop larger than life, peut-être, pour être totalement crédible mais c’est la loi du genre ; c’est l’énormité des obstacles qui se dressent sur sa route qui font du héros le personnage hors du commun que le lecteur aime admirer. Et, en dépit de l’importance que le récit accorde à l’action, les personnages sont justement développés, et leurs actes comme leurs pensées paraissent conformes à ce qu’on peut attendre d’individus pétris des valeurs médiévales.
C’est enfin l’habileté d’Aillon de lier plusieurs récits entre eux, plusieurs histoires entremêlées, plusieurs secrets ; ce qui se donne à voir n’est que mise en scène de la vérité. Les protagonistes du roman restent longtemps dans le noir sur les tenants et aboutissants des affaires qui se déroulent, réduits à hypothèses et conjectures. Le lecteur aussi est troublé un bon moment par l’intrication des évènements. La vérité est juste au bord du champ de vision, juste au-delà.

"Férir ou périr" est donc un roman excitant et intrigant, d'une lecture rapide et agréable. Pour peu qu’on aime autant que moi ce type de récit, on y assiste avec plaisir à la résolution de maints complots permise grâce à des actes de grande loyauté et de grande bravoure, ainsi qu’au juste redressement de torts anciens. On y voit encore un d’Ussel à la personnalité flamboyante, peint plus que jamais en héros tragique à qui la vie ne paie jamais en bienfaits les qualités morales.

D’Aillon est peut-être aujourd’hui en France le seul tenant du roman d’aventure médiéval. Il fait explicitement référence à Walter Scott. C’est en effet dans cette veine qu’il se situe et à l’auteur d’Ivanhoé qu’il paie hommage – le prénom Rowena utilisé dans "Férir ou périr" n’est évidemment pas anodin. L’époque à part, c’est aussi à Féval ou à Dumas qu’on pense en lisant "Férir ou périr". C’est un plaisir, peut-être un peu régressif, mais intense et véritable.

Férir ou périr, Jean d’Aillon

vendredi 6 juin 2014

Les Anglais parlent aux Anglais


Londres, 1952. La Grande Bretagne est en paix depuis plus de dix ans avec le Troisième Reich. La débâcle de Dunkerque et la perte des zones scandinaves en 1940 ont amené le gouvernement britannique, conduit par Lord Halifax, à signer une paix séparée avec l’Allemagne nazie afin de protéger sa sécurité et son empire. Churchill, d’abord associé au pouvoir, en a été progressivement écarté au profit d’une alliance entre conservateurs durs et fascistes explicites. Après quelques années de faux semblants, les dernières élections générales, en 1950, ont balayé toute illusion sur le caractère légitime, voire seulement légal, d’un gouvernement, dirigé maintenant par le populiste Beaverbrook, à la politique de plus en plus collaborationniste, brutale, et antisémite.
Quand à Churchill, « Le Dernier Lion », plus ancien des combattants anti nazi dans la caste gouvernementale anglaise et adversaire acharné de la politique d’apaisement de Chamberlain, il a fini par entrer dans la clandestinité d’où il dirige la résistance intérieure.

Quand un savant américain en visite privée laisse échapper un considérable secret militaire dans les oreilles bien fragiles de son frère Frank, celui-ci et l’information qu’il détient deviennent l’enjeu d’une course de vitesse dans laquelle s’affrontent Chemises Noires anglaises, Gestapo, et Résistance britannique.

"Dominion" est une uchronie de C. J Sansom. Le point de divergence est la nomination au poste de Premier Ministre du réticent Lord Halifax au lieu de combatif Churchill, le 9 mai 1940, après que Chamberlain eut démissionné. Pas de « Dernier Lion » pour diriger la Grande Bretagne donc, pas de discours promettant des sangs et des larmes ni de lutte à mort contre l’Allemagne nazie, pas de « We shall never surrender ». De l’absence de Churchill aux manettes découle une paix séparée, proche de celle que signe la France, l’occupation militaire en moins. Moins impliqués émotionnellement du fait de l’inexistence de la Bataille d’Angleterre, les USA gardent une position isolationniste, et l’Allemagne, débarrassée du front de l’Ouest poursuit depuis plus de 10 ans sa guerre à l’Est, dans une Russie dont la résistance est toujours aussi vive en dépit de la chute du régime soviétique, et qui noie, vague après vague, les troupes allemandes dans l’immensité de son territoire. Alors qu’Hitler est vieux et malade, la question de la poursuite de la guerre à l’Est se pose, et les vues de l’armée diffèrent fondamentalement de celle des SS sur cette question ; une lutte à mort pour le contrôle du régime entre militaires et paramilitaires nazis semble inévitable quand le Führer mourra.
Et tous, Etats comme factions, veulent la bombe atomique.

J’apprécie beaucoup les uchronies, et je garde un excellent souvenir du Fatherland de Robert Harris. J’aime aussi beaucoup les policiers historiques de C.J. Sansom. "Dominion" avait donc tout pour me plaire, à priori.

Ce roman a trois qualités. D’une part, il est très bien documenté, la qualité de la reconstitution historique est y donc grande, notamment en ce qui concerne les arcanes de la politique britannique. D’autre part, il présente une vision « réaliste » de la Résistance. Loin d’être monolithique, l’organisation secrète est composée d’hommes et de femmes aux passés politiques, aux motivations, et aux statuts sociaux très divers, infiltrant toute la société britannique, au péril de leur vie, pour rendre sa liberté au royaume ; c'est d'ailleurs vrai aussi de l’autre camp, entre idéalistes et opportunistes. Enfin, Sansom décrit, de manière « réaliste » encore, l’attitude d’une population britannique qui se partage entre quelques collaborateurs, quelques résistants, et une majorité qui ne fait que continuer sa vie sous un nouveau régime et tente de survivre aux duretés du temps.
Ajoutons que l’utilisation du Grand Smog de Londres était plutôt judicieuse même si elle donne lieu à une coïncidence salvatrice difficilement crédible.

Mais il, a malheureusement, de trop nombreux défauts pour être satisfaisant.

Je peux commencer, connard élitiste oblige, en disant qu’il est trop évidemment grand public. La grande et désespérée histoire d’amour de guerre, plus l’amour finissant, plus l’amour platonique, il y dans ce roman une triple dose de cet amour que le grand public associe inévitablement aux romans historiques (les tourments de la passion dans les tourments de l’Histoire) et qui le motive à les lire. Il y a aussi de petits secrets biographiques qui ne servent pas le récit mais font frétiller la ménagère. Il y a encore une violence largement hors-champ qui ne correspond guère aux pratiques du temps, notamment dans les caves de la Gestapo. Il y a enfin un père séparé de son fils par un divorce, un enfant mort, etc. Et des « people » (Elizabeth II, Churchill) qui font des apparitions inutiles, en guest stars. Et puis, évidemment, un happy end, à la fois de l’histoire du roman et de la situation européenne, même si les deux ne sont pas liés ; il fallait simplement que tout finisse par s’arranger. Tout ceci sent tellement la grosse ficelle que ça en est déprimant. Et je passe sur les rebondissements heureux, pour ne pas trop spoiler.
Je suis étonné qu'XO (Lire pour le plaisir ^_^) ne soit pas l'éditeur.

Si ce n’était que ça, le roman pourrait au moins plaire à ce grand public qu’il cible ouvertement. Mais il est aussi beaucoup trop long. Emporté par sa reconstitution, Sansom décrit trop pour une période récente. Au bout d’un moment je ne lisais plus les innombrables descriptions de jardinets, de commodes, ou de boutonnière. Ce qui fait sens dans un historique médiéval est excessif ici. Si on y ajoute les flashbacks biographiques dont tous ne servent pas le récit, et les très énervantes scènes dans lesquelles un autre point de vue, de peu d'utilité narrative, est donné sur un évènement dont l’issue est déjà connue, on obtient un roman trop lourd dont la lecture, pourtant rapide et facile, finit par donner l'envie de courir prendre un citrate de bétaïne.

Enfin, et c’est le défaut capital et insurmontable du roman, tant la transmission du secret que sa résolution sont irréalistes. Que peut-on dire, fin saoul, que les scientifiques adverses n’auraient pu découvrir tout seul ? Et surtout, pourquoi lancer une telle opération de récupération avec ce qu’elle coutera en vies humaines, réseaux démantelés, risque politique, alors qu’il suffisait d’assassiner le détenteur du secret pour régler définitivement le problème de sa diffusion éventuelle ?
Mystère. Ou plutôt non, pas de mystère. Parce que sinon pas de roman.

Dominion, C.J. Sansom

L'avis d'Uchronie Lhisbei (LC)

Lu dans le cadre de la LC D-Day sur les blogs (you understand why)

lundi 2 juin 2014

Lou ravi espacial au Congo


"Lorrain", le premier tome de l'adaptation du Rayons pour Sidar de Stefan Wul, est très joliment dessiné, superbement colorisé, et pourvu d'une bien belle couverture.

Seul problème : il ne s'y passe rien. On y suit un imbécile heureux joyeusement colonialiste à la recherche de son robot sur une planète promise à un changement d'impérialiste. La totalité de l'intrigue aurait pu tenir en 4 pages.

Lorrain, Rayons pour Sidar t1, Mangin, Civiello

dimanche 1 juin 2014

Mon monde est vrai puisque je l'ai inventé


Aimeriez-vous que tous vos sens aient accès à des réalités virtuelles si parfaites qu’elles seraient indiscernables de la réalité ? Voudriez-vous tester virtuellement la parentalité avant de franchir le pas ? Vous serait-il utile d’être à plusieurs endroits et avec plusieurs personnes simultanément ? Le monde serait-il plus beau pour vous si vous pouviez augmenter la réalité sensible en temps réel et sans solution de continuité ? Et si vous pouviez revivre chaque instant de votre vie comme s’il recommençait sous vos yeux ? Et partager conscience et sensations avec vos amis, ça vous plairait ?
Si vous répondez « Oui » à l’une de ces questions, ou à l’une des nombreuses autres qui leur sont liées, alors le système pssi de Cognix est fait pour vous.

Dans "Atopia Chronicles", roman au fort pouvoir d’évocation, Mather décrit le monde du début du XXIIème siècle. Pas de vaisseaux spatiaux ici, pas d’hyperespace ni de robots de combat géants. La SF de Mather est proche de nous, « réaliste » d’une certaine manière, en tout cas plausible. Elle se contente de tirer un peu plus loin les fils de la réalité que nous vivons ; en cela elle ressemble à celle de Cory Doctorow et nous invite à réfléchir sur notre monde d’abord. Mather est très éloigné, en revanche, de l’approche post-singularité de Rajaniemi, même si le point théorique est le même : que pourrons-nous faire de nos consciences lorsqu’il sera possible de les traiter numériquement ?

"Atopia Chronicles", c’est l’histoire de la mise sur la marché d’un système, intégré dans le corps humain par nanotechnologie, qui permet aux humains de considérer leur corps comme une simple périphérique de leur conscience. Le pssi sert d’interface entre les sens et la perception. Il permet d’ajouter ou de retrancher des simulations ou des données à ce que les sens perçoivent, voire de les shunter littéralement pour ne garder que ce que la simulation propose. Le pssi interface aussi les rapports entre la volonté et l’activité motrice. Il est donc possible de laisser le système intervenir pour modifier l’activité physique, voire la prendre complètement en charge. Pour le dire simplement, le pssi vous permet, par exemple, de déambuler dans les allées de Central Park en y ajoutant un Cristal Palace simulé tout en supprimant de votre regard les crottes de chien ; et pendant votre promenade, votre déplacement (y compris l’évitement de ces crottes que vous ne voyez plus) sera pris en charge par le système car l’essentiel de votre conscience sera dans un bureau virtuel en réunion de travail avec d’autres participants pas plus physiquement présents que vous-même. Ajoutons-y la connectivité réseau du pssi et plus rien de physique ne bridera vos activités ni ce que vous percevez du monde ; d’autant que le pssi incorpore un assistant virtuel de très haut vol, sorte de double intelligent et presque omnipotent de l’utilisateur.

Le pssi a été développé par un groupe d’investisseurs et de spécialistes géniaux des réalités synthétiques sur l’ile artificielle, mobile, et « souveraine », d’Atopia. Paradis libertarien, Atopia ne compte qu’un million d’habitants, triés sur le volet. Le gros de la production matérielle y est automatisé. Et pour le travail manuel, il y a les psombies, condamnés ou volontaires qui acceptent de laisser l’usage de leur corps au système pendant qu’ils s’immergent gratuitement dans des univers virtuels. Réservé pendant les années de test aux résidents de l’ile, le pssi hardware va maintenant être distribué gratuitement au monde entier, sur la base d’un modèle freemium. L’argument commercial mêle la possibilité offerte à chacun de choisir ce qu’il veut vivre et de pouvoir se démultiplier - une approche individualiste et consumériste donc - à la certitude légitimante de contribuer à la sauvegarde du monde en basculant sur un mode de vie largement virtuel qui ne consomme donc que très peu de ressources et ne produit que peu de déchets – car s’il est impossible de distinguer la simulation de la réalité, la simulation devient la réalité (« l’illusion consensuelle » de Gibson sans prise neurale). L’utopie écologiste radicale de la conceptrice du pssi, convaincue que la surexploitation des ressources naturelles ne peut conduire qu’à une destruction généralisée, préfigurée par les « guerres climatiques », s’associant ici à la recherche du profit qui habite l’entrepreneur capitaliste qui la finance.

Mather décrit, dans "Atopia Chronicles", un monde à la fois séduisant et terrifiant. C’est cet équilibre, réaliste, qui fait, je crois, la qualité de ce qui aurait pu n’être qu’un manifeste post-humaniste. L’auteur utilise, pour raconter l’histoire des jours qui précédent le lancement à grande échelle du pssi, des personnages à la personnalité et à la biographie développées, évitant l’un des écueils de la littérature d’idées, parfois sèche ou désincarnée.

Au long des quelques fils entremêlés du récit, Mather entrecroise les vies de ceux qui sont au cœur du projet, éclairant leurs croyances leurs espoirs, leurs mensonges et leurs dénis. Il décrit les usages que ses utilisateurs découvrent progressivement au pssi, des plus progressistes et exaltants aux plus contestables et répugnants. Il montre le fossé qui existe entre les « pssi natives » (enfants d’Atopia équipés dès la naissance) et les adultes équipés à l’âge adulte - seuls les « natives » tirant partie des possibilités presque infinies du système. Il montre la mise à distance d’un réel qui n’est plus vu qu’au travers de skins. Il montre les inégalités abyssales de notre proche futur, les conflits entre organisations globales paraétatiques, les actes d’indépendance de ploutocrates créant des « Etats privés » hors des systèmes traditionnels en quasi faillite. Il montre comment motivations nobles et pur égoïsme s’entrechoquent toujours dans les motivations des décideurs. Il montre la « résistance » de néo-luddites dont le seul pouvoir est de quitter une société dont ils ne peuvent orienter la marche. Il interroge les rapports entre conscience et individualité, ainsi qu’entre perceptions du monde et réalité du monde physique. Il montre surtout en parallèle, et c’est son point, les risques d’une fuite de l’humanité dans le dreaming innocence des réalités virtuelles autant que la démultiplication des potentialités humaines que permet le système. Virtual sky is the limit. Pour le meilleur ou pour le pire.

Dans "Atopia Chronicles", Matthew Mather décrit l’avènement d’un monde dans lequel l’être humain n’est plus limité par les limites de son corps physique. Simulation informatique, réseaux, et nanotechnologies s’y associent pour « libérer » la conscience humaine de sa prison de chair, autorisant l’ange ou le démon à aller plus loin que jamais auparavant. Mather nous dévoile les arcanes de ce monde par le biais d’une histoire qui ne cesse jamais d’être passionnante, car les enjeux sont énormes et que le rythme auquel s’enchainent questions et réponses est optimal.
Je regrette juste la cerise sur le gâteau finale qui dramatise une affaire qui l’était déjà suffisamment, et ouvre à une suite que je lirai sûrement même si elle risque d’être moins forte en éléments de réflexion.

Intelligent et captivant, "Atopia Chronicles" est une belle réussite. Je rêve qu’il soit traduit.

The Atopia Chronicles, Matthew Mather