samedi 31 mai 2014

Duncan le Grand, chevalier errant


Alors que nous sommes à deux jours du duel judiciaire qui doit décider du sort de Tyrion Lannister, je veux signaler les très plaisants comics tirés des récits intitulés "The Hedge Knight".

George R.R. Martin emmène le lecteur un siècle avant les évènements de Game of Thrones à la rencontre de Dunk « Ser Duncan the Tall », qui deviendra un membre légendaire de la Garde Royale, et de son écuyer Egg, à l'identité surprenante.

Dans ces histoires de chevaliers errants parcourant sept royaumes qui ne sont pas encore unis sous une autorité unique, et qui n'ont pour tout fief que leur honneur, leur parole, et leur réputation, GRRM offre des personnages haut en couleurs. Leurs aventures sont de vrais histoires de chevalerie, bien loin des intrigues politiques de Game of Thrones.

Dans "The Hedge Knight", le lecteur sera le témoin de la cruauté inconséquente de certains grands et de la noblesse d’autres, leur confrontation donnant lieu à un duel judiciaire (justement) aux lourdes conséquences. Tous les chevaliers ne méritent pas leur titre, mais certains en sont plus que dignes.

"The Sworn Sword" place Dunk au cœur d’une vieille querelle territoriale. Il y découvre que la vérité n’est pas toujours ce que l’évidence indique à nos sens et qu’un mauvais mariage vaut mieux qu’une bonne guerre.

Dans les deux récits il est question de courage, de valeur, d’honnêteté, de noblesse d’âme, de respect de la vérité, de parole donnée qu’il est impératif de respecter. Ce sont les valeurs de la chevalerie que GRRM met à l’honneur dans ces récits, celles pour lesquelles combattent Ser Duncan et son écuyer, celles aussi qui ont largement disparu à l’époque de Game of Thrones. Et je ne parle pas de leur place dans notre monde, par charité.

Le tout est très joliment dessiné - seul regret, le visage de Dunk, un peu trop adolescent - et les histoires, ni trop simples, ni trop complexes, et très dialoguées, se lisent avec grand plaisir.

The Hedge Knight et The Sworn Sword, Martin, Avery, Miller

On notera que le premier volume a été publié en français par Milady sous le titre "Le chevalier errant"

mardi 27 mai 2014

Unlocked: An Oral History of Haden’s Syndrome - John Scalzi


Tor.com offre généreusement aux lecteurs un ou deux textes gratuits chaque semaine.
Je ne les lis pas tous, je ne les apprécie pas tous. Mais je signalerai ici ceux que pour lesquels ça a été le cas.

Avec "Unlocked: An Oral History of Haden’s Syndrome", John "Old man" Scalzi présente le rapport d'enquête sur l’apparition et le développement du syndrome de Haden, maladie virale qui tua des centaines de millions de personne dans le monde, et en condamna d'autres millions au locked-in syndrome. Avec la mise au point de prothèses cybernétiques rendant la communication et une forme de mobilité aux locked-in, on voit une nouvelle humanité apparaitre, dont il faut affirmer et assurer les droits, comme ce fut le cas pour les handicapés par exemple.

Construit sur le mode du recueil de témoignages post-event, comme World War Z, la novella s'en distingue par une vision strictement américaine. Elle prépare le background pour le roman Lock In, à venir.

samedi 24 mai 2014

Mr Smith meets Dr Strangelove


"Silo origines" est le volume qui fait suite au Silo de Hugh Howey. Simultanément préquelle et second point de vue sur la même histoire, il peut être lu de manière indépendante mais je ne le conseille pas car de nombreux mécanismes de fonctionnement des silos sont difficilement compréhensibles sans les explications données dans le premier ouvrage.

Origines est composé de trois parties, séparées dans le temps par de nombreuses années. Chacune de ces parties contient deux fils narratifs. La première montre la construction des silos et les premières années de leur fonctionnement du point de vue de leur architecte. La seconde, un siècle plus tard évoque un « effondrement de silo » évité au prix de mesures drastiques. La troisième, encore un siècle après, est contemporaine aux évènements  du premier volume ; elle fait du lecteur l’observateur extérieur de ce qui s’y produisait.

Origines apporte de nombreuses réponses aux questions que le tome 1 laissait en suspens. Il satisfera donc la curiosité des lecteurs que le premier volume avait attisé. Qui a construit le silo ? Pourquoi ? Quelle est la cause de la catastrophe extérieure ? Qui a écrit l’Ordre ? Quel est le but des silos ? Qui commande ? Avec quels pouvoirs ? Et quelle légitimité ?

"Silo origines" se lit facilement et sans déplaisir. L’alternance rapide des chapitres entretient une tension de lecture, et l’envie de savoir appâte le lecteur, d’autant plus forte que la réponse est potentiellement dans le prochain chapitre du fil en cours de lecture, c’est à dire seulement quelques pages plus loin. C’est donc une lecture plutôt agréable, efficace et distrayante, même si le développement de l’intrigue est, du fait de sa construction tripartite, nécessairement un peu superficiel.

Néanmoins, ce qui me paraissait constituer des points faibles du premier volume est présent ici aussi. On ne se refait pas. Ni Howey, ni moi.

Il est entendu que le post-ap en dit plus sur celui qui écrit et son époque que sur une éventuelle catastrophe à venir. C’est toujours vrai. Mais ça peut être plus ou moins explicite, la métaphore plus ou moins fine. Entre guerre iranienne, drones, nanotechnologies, Origines est trop ancré dans notre contemporanéité sans l’écran d’une métaphore convaincante. Et puis, bien sûr, comme on le sait au café du commerce, les politiciens y sont menteurs, manipulateurs, leur main droite ne sachant jamais ce que fait leur main gauche. Enfin, les causes de la frappe préemptive qui conduit aux silos paraissent soit trop légères soit trop peu développés par le récit. Mais peut-être les politiciens sont-ils paranoïaques en sus de leur malhonnêteté ?

Howey propose à ses lecteurs des moteurs et des thèmes qui ne le dépayseront pas en dépit du cadre dans lequel il les développe. C’est dommage, sauf pour le grand public.

Le héros d’Origines en est un autre point faible. Contrairement à la charismatique Juliette du premier tome, l’histoire est portée ici par un jeune politicien embringué malgré lui dans l’aventure du Silo. Honnête, idéaliste, il prend finalement, dans le dernier tiers du roman, la responsabilité d’être le juste qui ramènera l’éthique dans la politique des silos. Bon. Mais Donald est trop éthiquement parfait pour être vraiment crédible, même s’il l’est plus souvent en paroles et tourments qu’en actes. Pourquoi a-t-il été choisi pour participer à l’aventure, par quelqu’un qui le connaissait pourtant bien, s’il était aussi peu fiable, si peu fiable qu’il fallait lui cacher la vérité jusqu’au dernier instant ? Mystère.
Le Mr Smith des silos est de plus un geignard perpétuel, choisissant au début de tuer son désarroi à coup de psychotropes, s’essayant au suicide pour échapper à une réalité qu’il ne peut accepter, incapable, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’autre choix, de réagir à ce qu’il considère comme néfaste ; il faut dire que « Donny » est capable, parallèlement à son trouble, de réduire la dissonance cognitive en s’illusionnant très longtemps sur le caractère bénin de ce à quoi il participe.

Ce qui préoccupe vraiment Donny, pendant plusieurs siècles, c’est un vaudeville petit bourgeois dans lequel une ancienne maitresse menace son morne mariage et intrigue pour reprendre « son homme ». Ce risque est sa vraie source d’inquiétude ; ce risque, il parvient à le gérer. Cerise sur le gâteau, la « mauvaise femme » usera de son influence pour créer une situation propice à satisfaire ses élancements, situation qui forme le soubassement sans lequel le récit du roman ne peut exister. Les grandes tragédies ont souvent l’amour pour moteur mais Howey n’est pas Corneille. On se frotte les yeux d’incrédulité.

Nul doute que le troisième tome à venir permettra une vraie reprise du pouvoir par le « peuple », conduit par les indignés Donald et Juliette. C’est dans l’air du temps. Ca satisfera donc un lectorat grand public qui est la cible visée ici et qui sera content d’une métaphore légère dans laquelle il peut entrer sans trop d’effort. Pour ma part, je suis resté sur ma faim et je pense que ça sera le cas des lecteurs assidus de romans post-apo ou dystopiques.

Silo Origines, Hugh Howey

L'avis de Lune, Cajou et BiblioManu

The Litany of Earth - Ruthanna Emrys


Tor.com offre généreusement aux lecteurs un ou deux textes gratuits chaque semaine.
Je ne les lis pas tous, je ne les apprécie pas tous. Mais je signalerai ici ceux que pour lesquels ça a été le cas.

"The Litany of Earth" raconte une histoire qui, hélas, ne va pas bien loin. Néanmoins, l'auteur y imagine une approche nouvelle et intéressante qui mériterait de plus amples développements qui, je l'espère, viendront.
Emrys y présente le Peuple Profond d'Innsmouth comme constitutif d'une minorité opprimée par la machine étatique étasunienne en raison des actes condamnables de sa frange la plus radicale. Elle montre comment la violence froide de l'Etat répond de manière indiscriminée à la menace réelle d'un petit groupe, et crée en peu de lignes l'émouvant personnage d'Aphra Marsh, survivante blessée d'une famille détruite par la Raison d'Etat.

The Litany of Earth, Ruthanna Emrys

lundi 19 mai 2014

Infomercial ;)


Très exceptionnellement, je vais faire un peu de pub pour un livre, le second roman de celle qui m'a réconcilié avec le vampirisme.

"Je suis ton ombre" de Morgane Caussarieu sort le 5 juin. Après le très appréciable Dans les veines, Caussarieu revient avec un nouveau roman et un trailer homemade, pro et inquiétant à la fois. Stay tuned !

dimanche 18 mai 2014

Mère Courage


"Talulla", de Glen Duncan, est la suite du Dernier loup-garou. Elle fait montre de qualités certaines, mais la surprise ne joue plus devant une histoire de lycanthropie enfin physique et matérialiste, et elle pêche par un excès d’outrances.

Jake Marlowe, le dernier loup-garou, est mort. Reste Talulla, dernière louve, enceinte de lui. Réfugiée en Alaska pour y accoucher en paix, elle voit son fils enlevé, à l’instant même de la délivrance, par une horde de vampires très bien renseignés. Sa sœur jumelle n’a même pas eu le temps de voir le jour.
Après une brève convalescence (les lycanthropes récupèrent vite), Talulla, accompagnée de son familier humain et encombrée de sa fille en langes, part à la recherche de son fils. Elle apprend rapidement qu’il aurait été enlevé par une secte vampirique dont les membres espèrent le retour d’un messie, Remshi, qui ne recouvrera la plénitude de son pouvoir qu’après avoir bu le sang d’un loup-garou, fut-il un très jeune bébé mâle. On imagine sans peine que celui de Talulla, de sang, ne fait qu’un tour, et qu’elle se lance dans une course contre la montre pour retrouver son fils avant qu’il ne soit trop tard.

Dans Le dernier loup-garou, Jake offrait le portrait d'un lycanthrope qui avait fait le tour de sa Malédiction, qui était au clair et en paix avec lui-même. Mais, coté face de la pièce, détachement, ennui, fatigue de soi meublaient aussi son quotidien. 200 ans, c’est long, sans doute trop pour un être vivant.
Talulla, au contraire, est une très jeune louve. Psychologiquement, elle en est à la construction de son identité composite, dans la phase où il faut accepter ce qu’on est devenu et en tirer le meilleur possible. Elle et les autres - car il y en a d’autres dans le roman, une toute petite meute - parviennent progressivement, et pas toujours sans regret, à laisser derrière eux leur existence humaine pour devenir dans leur tête les hybrides que leur corps sont déjà. Ce n’est ni simple ni rapide, c’est différent pour chacun, car les ressources biographiques ou mentales diffèrent de l’un à l’autre.
Le dernier loup-garou racontait une fin, "Talulla" des commencements.

Duncan se tire plutôt bien de la description des tourments maternels de Talulla. Inquiète, à raison, pour ses enfants, la mère humaine ne se départ pas pour autant de ses besoins physiques, tirée par la louve en elle qui hurle ses appétits primaires. Faim et désir s’expriment toujours aussi fort dans un corps qui n’est définitivement pas celui d’une vierge à l’enfant. Cela permet de faire passer, en le noyant dans du piment fort, ce souci constant de Talulla pour sa progéniture qui risquait d’être atrocement conventionnel. Et de fusionner par nécessité impérieuse les aspects antagonistes de sa personnalité : femme et louve, tueuse et mère, obligeant Talulla, à la dure et en accéléré, à accepter tout ce qu’elle est et à devenir pleinement toutes ses facettes.
Le personnage secondaire de Madeline, l’amie lycanthrope et ancienne amante de Jake, est une réussite féministe. Exploitée dans sa vie humaine, elle voit vite et bien ce que la monstruosité lui apporte. Elle en use paisiblement, sans haine ni désir de revanche, comme quelqu’un qui a enfin gagné sa liberté. D’ailleurs, on peut le dire, toutes les femmes du roman, jusqu’à la victime Natasha, sont ou deviennent fortes et autonomes, même si leur émancipation passe par une transformation en être surnaturel. Le monde n’est pas encore parfait à ce point.

Les personnages satisfont donc. Le style aussi. Certes Duncan digresse un peu trop. On a parfois le sentiment qu’il se regarde écrire et cherche la formule pour la formule ou la métaphore pour la métaphore. Mais, l’auteur déclenche aussi sur la tête du lecteur une avalanche de punchlines de qualité supérieure, dont beaucoup pourraient remplir une anthologie d’aphorismes cyniques. On se prend souvent à sourire de contentement devant une phrase particulièrement bien troussée ; et à constater que Duncan sait imprimer à sa plume la frénésie de son histoire.

Si je devais trouver un défaut important à "Talulla", ce serait l’accumulation d’actions trop spectaculaires et de rebondissements incessants, dont certains donnent l’impression claire de n’être pas indispensables. Ainsi que les Deus Ex Machina, dont on sait que je trouve l’utilisation détestable.
Défaut aussi, mais moindre me semble-t-il, la place accordée au drive sexuel dans le roman. Justifiée par la nature même des protagonistes, il m’a semblé qu’il était pourtant trop présent, bien plus que dans le déjà peu chaste premier tome, au point d’occuper de trop longs moments de lecture. Il équilibre néanmoins de manière efficace les tourments potentiellement mièvres de la mère meurtrie et était donc peut-être indispensable comme antidote à la bêtise.

Au final, "Talulla" est un roman trépidant qui se lit comme un regarde un blockbuster ; si on en aime les personnages, si on ne trouve pas leurs motivations ridicules ou misérables, on accepte de faire semblant de ne pas voir les trous du scénario. C’est le parti que j’ai pris ici et je ne le regrette pas. Mais je suis à ma limite ; si le ratio s’inversait dans le troisième tome, à venir, je n’adhèrerais plus au dosage.

Note additionnelle : Chose rare, le titre français est supérieur à celui VO « Talulla rising ». Par sa brièveté, sa simplicité, "Talulla" accroche. Comme Lolita en son temps, auquel il emprunte le nombre de syllabes, les consonnes et la finale.
Dans les bras de Walker, Miss D. est Talulla, et leurs destins sont scellés. Chapeau bas si la référence est volontaire.

Talulla, Glen Duncan

samedi 17 mai 2014

Filigree and shadows


"Authority", de Jeff Vandermeer, est la suite d’Annihilation. Inutile d’imaginer le lire de manière indépendante. Ca n’aurait aucun sens.

A la fin d’Annihilation, les questions étaient nombreuses et les réponses rares.

Qu’est vraiment la Zone X ? Où se trouve-t-elle ? Comment y pénètre-t-on ? D’où venaient tous ces groupes qui l’ont explorée, souvent au prix de leur vie ? Et qu’est Southern Reach, la mystérieuse organisation qui les y avaient envoyés ?

C’était quelques-unes des questions qui tourmentaient le lecteur à la fin du premier roman. "Authority", second tome de la trilogie, répond à beaucoup, mais pas toutes, sans oublier d’en poser beaucoup d’autres.

"Authority", c’est l’histoire de John Rodriguez, un man in black envoyé par le mystérieux Central pour reprendre en main Southern Reach, l’agence gouvernementale secrète chargée de l’exploration et de la surveillance de la Zone X. Rodriguez, qui se fait appeler Control, prend la direction de l’agence après la disparition de son directeur précédent, la psychologue qui s’était intégrée elle-même à la douzième expédition et n’est jamais revenue de la Zone X. Control arrive à Southern Reach peu après le retour, l’étrange récupération serait plus juste, des trois membres survivants de l’expédition. Du trio, la biologiste, narratrice du premier roman, se détache nettement ; elle est celle qui a peut-être compris, qui pourra peut-être expliquer. Control doit assurer le débriefing, mais aussi remettre sur de bons rails une organisation qui s’est perdue au fil des années.

Le roman s’intitule "Authority", son personnage principal Control, mais il n’y a ici ni autorité ni contrôle. L’histoire, à la troisième personne, d’Authority est celle d’une perte de contrôle justement, de multiples pertes de contrôle.

Minée par ses échecs, fascinée par le mystère de la Zone X, Southern Reach est en déliquescence. Tout y est vieux, usé, poussiéreux. Architecture et mobilier reflètent, dans le visible, l’ankylose des procédures et des motivations. Et que disent ces pièces plus grandes d’un côté que de l’autre ou ces portes qui ouvrent sur des murs peints ?
L’institution a vu son effectif fondre au fil des années, les plus brillants partir ou mourir, les plus manœuvriers dominer. Dès son arrivée, Control doit faire face à l’hostilité ouverte de son adjointe, inféodée à l’ancienne directrice, à l’étrangeté de ce qui reste du département scientifique, à l’impuissance effective d’une linguiste pertinente mais entravée par les règles de sécurité. Et puis, par-delà les traces organisationnelles ou psychologiques qu’elle a laissées, restent aussi les vestiges matériels du passage de l’ancien directeur. Des inscriptions insensées peintes sur un mur, une photo déjà vue par la biologiste dans la Zone X, une plante que rien ne peut tuer semblant se repaitre d’une souris morte. Et qu'en est-il vraiment d’une prétendue expédition non autorisée dans la zone X ? Control exhume, en dépit des obstacles qu’accumule face à lui l’institution, les secrets d’un projet irrégulier et une biographie que la directrice se gardaient bien de mettre en lumière dans ses relations avec Central.

La perte de contrôle, c’est aussi celle du personnage principal sur une vie qui a lentement dérivé. Influencé d’abord par son grand-père, puis par sa mère qui continue de tirer en coulisses les ficelles de son existence, dépourvu de toute relation personnelle durable par les impératifs d’un métier dans lequel il ne manifeste pourtant guère plus de maitrise de la situation, Control joue avec l’affaire Southern Reach sa dernière chance de prouver qu’il peut être utile à ses employeurs, des employeurs qui lui mentent, au moins par omission, et le manipulent de manière éhonté. Control erre dans Southern Reach sans jamais vraiment maitriser ses subordonnés, ses activités, ni son emploi du temps, affecté à la fois par les particularités du lieu et les « décrochages » que lui impose la manipulation dont il est l’objet. Ce n’est qu’en se raccordant progressivement à sa propre histoire qu’il gagne le semblant de détermination qui lui permet à la fin de prendre son envol et de tenter quelque chose. Beaucoup trop tard peut-être.

C’est enfin celle de l’institution secrète américaine dans son ensemble sur une situation qu’elle a cru pouvoir comprendre et contenir. Affaiblie par ses guerres internes, elle ne peut remplir sa mission, échoue à contrôler Southern Reach, sans parler de la Zone X.

Du micro au macro tous échouent.

S’il y a « effet de terroir », comme l’affirme un chercheur de Southern Reach, si toute réalité est la conséquence inévitable de la combinaison des facteurs qui l’ont fait naitre, alors vouloir maitriser une situation est aussi absurde que de vouloir influencer la prédestination calviniste.
D’autant que la raison humaine est une raison médiatisée par les mots. Or, comme le montre la linguiste, les mots sont piégeux. D’autorité ou de contrôle, il n’y en a pas, la « frontière » n’en est pas une, l’accident est une infestation, la « pureté » séduisante est synonyme d’oblitération. Les mots n’ont peut-être finalement aucun sens, c’est peut-être le médium qui les porte qui est signifiant, au-delà de toute signification humaine.

Racontée de manière hachée et elliptique car aucun autre moyen ne serait approprié, "Authority" est très loin des romans d’espionnage auquel Vandermeer fait pourtant explicitement référence. C’est une plongée somnambulique dans les eaux troubles de l’incompréhension et du défaut de maitrise. Seul le (sur) saut final permet d’envisager, sans la moindre certitude, que quelque chose puisse répondre à la volonté humaine. C’est le troisième tome Acceptance qui donnera la réponse.

Authority, Jeff Vandermeer

A noter qu'il y a quantité de goodies (et notamment des passages annotés multimédias) sur le site de Vandermeer.

mercredi 14 mai 2014

A la merci de la pieuvre


Sortie du tome 2, intitulé "3 témoignages", de la série Car l’enfer est ici, trois ans après le tome 1. La BD…

Six mois après la mort de Steven Providence et de tous les enfants de Jessica, Joshua Logan, accusé du meurtre de masse, s'est rendu à la police. Homme le plus haï de New-York, il clame son innocence et veut dire ce qu’il sait de la vérité. Défendu par un avocat noir et gay qui le fait au péril de sa vie, Logan livre un témoignage qui éclaire d’un jour sinistre les évènements qui ont conduit à l’élection de Jessica Ruppert. Un témoignage qui a les accents de la sincérité, même si, parallèlement, l’instruction met à jour des éléments troubles du passé de Logan et amène de nouvelles questions sur ses rapports avec la petite Amy.
Le tout alors que la campagne électorale pour la fonction de gouverneur bat son plein et qu’elle tourne à l’aigre pour le « poulain » libéral de Ruppert, opposé à une républicaine bien peu catholique.

Omniprésence de la pieuvre mafieuse, sort peu enviable d’immigrés clandestins traités comme des non-personnes, collusion entre milieux criminels et politiques, corruption policière, impitoyable brutalité des criminels, mœurs douteuses satisfaites à contrario des images publiques, cet album livre une vision très noire des milieux politiques et de leurs pratiques. Brunschwig charge la mule sans doute, mais rien de ce qu’il décrit n’est invraisemblable ni inédit. Il combine tous ces éléments pour bâtir un polar efficace dans lequel l’innocence d’un homme et donc sa vie sont en balance, le courage d’un autre est récompensé par une agression qui manque de le tuer, le civisme d’un troisième lui vaut de devenir SDF. Dans le même temps, et en dépit des velléités humanistes de Jessica Ruppert, chefs mafieux et leaders politiques, au sommet du monde, organisent la réalité en éliminant ceux qui les gênent, sans jamais cesser de se garder à l’œil mutuellement.

Les diverses intrigues, toutes liées, progressent en parallèle à un rythme satisfaisant. Les enjeux exposés agrippent le lecteur pour ne plus le lâcher ; la dureté des faits ne peuvent le laisser indifférent. La qualité de la narration fait le reste, secondée par des dessins de très belle facture et une colorisation impeccable.

Le pouvoir des innocents était une série d’excellente qualité. Il semble que cette suite soit du même niveau. Tant mieux. J’attends encore un mauvais Brunschwig.

Car l’enfer est ici t2, 3 témoignages, Brunschwig, Hirn, Nouhaud

La belle et la bête


Juste un mot sur le TPB 3 des All new X-Men, intitulé "Out of their depth". Le contexte, vous le connaissez.

L’histoire continue ; les effets du voyage temporel ne cessent d’altérer la vie des premiers X-Men et de poser problème aux contemporains. Warren Worthington choisit sa voie propre, à l’écart du reste de l’équipe. Scott Summers est toujours dans le noir quand à ce qu’il doit ou peut faire ; il a néanmoins la joie d’une belle scène de « retrouvailles » avec son frère Alex, devenu adulte. La situation de Jean Grey reste, psychologiquement, très délicate. Au point peut-être qu’elle change par anticipation l’un des choix fondamentaux de son existence ; advienne que pourra. Bobby Drake jeune fait du Bobby Drake jeune.

Le récit progresse, même si ce n’est pas très vite. Cyclope et ses alliés sont toujours recherchés en vain. Mystique abat ses cartes. La communauté des mutants ne sait toujours pas comment gérer cette crise inédite. Il y a enfin quelques belles scènes de combat dans ce TPB auquel on pourra reprocher deux choses. D’une part, une nouvelle incursion de l’équipe mixte des Uncanny Avengers dont les apparitions, le plus souvent peu productives, donnent le sentiment de n’être que des tentatives de product placement. D’autre part, le dessin abracadabrantesque du dernier épisode, « œuvre » de Lafuente dont je ne comprends pas ce qu’il veut exprimer par ce graphisme régressif (et c’est d’autant plus dommage que cet épisode est important). Une chose est sûre en tout cas, quand je veux lire un livre pour enfant, j’achète Petit Ours - en version plastique comme ça je peux même l’emmener dans mon bain - et pas les X-Men.

All new X-Men t2, Out of their depth, Bendis, Immonen, et malheureusement Lafuente

dimanche 11 mai 2014

Come with me !


Les lecteurs assidus de ce blog savent que je n’ai guère de goût pour la comédie. Ils savent peut-être aussi que l’allégorie, en tant que forme obèse de la métaphore filée, m’est difficilement supportable. Drôle et allégorique, le comic "Sex Criminals" avait à priori tout pour me déplaire. C’est dire les qualités qu’il possède pour avoir réussi à vaincre mes préventions.

"Sex Criminals", c’est l’histoire de deux amants, Suzie et Jon, qui volent l’argent des banques pour sauver une bibliothèque menacée de fermeture - à cette idée-là, je peux adhérer - mais c’est surtout bien plus que ça. Le mot Sex est ici associé au mot Criminals car le mode opératoire des voleurs est très particulier. Chacun d’eux arrête involontairement le temps autour de lui, pour quelques minutes, lorsqu’il a un orgasme. Ce qui facilite bien la tâche d’apprentis cambrioleurs, au prix de quelques acrobaties sur site.

Dit comme ça, on pouvait craindre que le comic soit un érotique/porno sans grand intérêt ou une pochade lorgnant grassement vers une gauloise gaudriole. C’est tout le contraire.

Construit efficacement par alternances de flashbacks et de narration au présent, le récit décrit avec détails, justesse, et grande finesse, l’éveil à la sexualité des deux protagonistes et la découverte, d’abord inquiétante, de leur étrange pouvoir, avant de développer l'usage contestable (quoique...d'un point de vue moral) qu'ils vont en faire.

Avec une vraie drôlerie et l’élégance de la délicatesse, l’auteur montre les angoisses liées à l’éveil de la sexualité féminine, les interrogations, les questions sans réponse, l’alternative binaire proposée par la société entre la maman et la putain. Il pointe le caractère toxique que peut avoir l’entourage dans cette phase de déséquilibre. Il passe en revue toutes les raisons (des meilleures aux moins bonnes) qui font qu’on se retrouve dans un lit avec quelqu’un. Le tout sans le moindre misérabilisme, ce qui est méritoire.

Côté sexualité masculine, le tableau est très diffèrent mais rigoureux aussi. Le lecteur se voit raconté la frustration frénétique des adolescents, la fascination pour ce que le porno montre de ce qui est caché (y compris dans ses versions les plus abracadabrantesques), les premiers émois plus souvent sexuels que romantiques, la fantasmatique foisonnante, parfois jusqu'au grotesque.

Dans les deux cas, le comic conclut des années de fantasme plus ou moins assouvis par une première fois bien peu satisfaisante. Contrairement à la prose, la sexualité c’est un peu comme le vélo, ça s’apprend.

Puis, pour Susie et Jon, chacun de leur côté et en dépit d’une vie adulte normale, l'expérience quotidienne de la frustration et de la solitude qu'entraine leur singularité. Pas facile de voir s’immobiliser tous ses partenaires sexuels – et le monde autour - dès l’orgasme atteint. Jusqu’à ce que…Suzie rencontre Jon. Superbe allégorie de l’entente sexuelle, de la force et donc du pouvoir qu’elle donne. On peut y lire aussi le ravissement que ressent le « mutant » à découvrir qu’il n’est pas seul (il y a du Morwenna en Susie), qu’il y en a d’autres comme lui avec qui partager, échanger, vivre.
Ca pourrait être mièvre. Ca ne l’est jamais car c’est décrit d’une manière à la fois sensible et fine, sans orgie de pathos, et, surtout, car le tout débouche, passé le temps d’apprentissage - d’étalonnage même - sur le projet délirant d’arrêter le temps en faisant l’amour dans des banques pour pouvoir les vider.

L’histoire, passée comme en train de se faire, est raconté en off par la Suzie d’aujourd’hui qui s’adresse régulièrement au lecteur, faisant montre d’une honnêteté, d’un recul analytique, et d’un humour pince sans rire qui lui attirent la sympathie du lecteur. Jon prend aussi la parole pour se raconter, mais lui, c’est à Suzie qu’il s’adresse.

Joliment dessiné, rempli de détails graphiques ironiques (notamment les publicités, dans le sex-shop ou la banque, les flyers, bien d'autres encore), explicite sans la moindre vulgarité, "Sex Criminals" est un comic dont la sexualité est le centre et le moteur narratif. Il l’aborde sans aucun détour ni euphémisme, full frontal pourrait-on dire, d’une manière qui semble parfaitement naturelle. Et parvient à lier éveil de la sexualité, difficultés à trouver le « bon » partenaire, épanouissement sexuel , à un récit surréaliste à la Bonnie and Clyde sans que ça paraisse incongru ni artificiel. "Sex Criminals" combine, pour le meilleur, l’excitation d’une action captivante et la douceur d’une histoire juste et délicatement racontée.

Après celle de Tony Chu, le policier cibopathe de Chew, Image Comics offre encore une fois à ses lecteurs une histoire délirante qui sait aller aussi loin que possible sans passer la ligne jaune qui signe l’entrée dans le ridicule. Du bien beau travail éditorial que je conseille vivement à tous les amateurs de VO qui apprécient les histoires barrées mais efficaces.

Sex criminals t1, One weird trick, Fraction, Zdarsky

vendredi 9 mai 2014

Contes cruels pour adultes


De Kij Johnson je n’avais lu jusqu’ici que deux courtes nouvelles. Ponies, traduite dans Angle Mort n° 7, qui m’avait marqué au point que je souhaitais revenir vers cet auteur en dépit de l’ennui que j’avais éprouvé à la lecture de Spar, autre de ses nouvelles publiée cette fois dans Angle Mort n° 3, et ceci nonobstant son caractère innovant. Retour aujourd’hui donc à Kij Johnson avec le riche recueil "At the mouth of the river of bees". 18 nouvelles, pas moins, mêlant textes anciens ou plus récents, le tout truffé de prix littéraires sans compter les très nombreuses nominations. Allons y voir de plus près !

Les textes de Kij Johnson sont fantastiques, au sens le plus classique du terme. Poétiques et beaux, ils évoquent aussi irrésistiblement l’univers des contes.

Tout d’abord, les animaux y jouent le plus souvent un rôle central. Ils sont héros de l’histoire, ou simples protagonistes. Ils peuvent parler, entre eux ou avec les humains. Ils sont capables de vivre de grandes aventures ou de réaliser des prodiges. Ils interagissent, plus ou moins volontairement, avec les humains. Ils ne sont jamais être anthropomorphisés ; leur vie et leurs sentiments sont fondamentalement des sentiments d’animaux.

Même lorsque des animaux ne sont pas significativement impliqués, l’univers du conte s’impose au lecteur. Dans les textes de Johnson la réalité est suspendue, il n’y a pas d’explication cartésienne aux évènements. Le merveilleux existe, ils est donc présent dans le récit où il réside comme une évidence qu’il est inutile de creuser. Parfois seulement aux marges de la vision, parfois seulement dans l’étrangeté des situations, mais toujours là, dans la trame.

Etrange aussi, au sens d’inhabituel, Johnson emmène régulièrement le lecteur au loin, dans des sociétés très différentes de la sienne. Japon médiéval, Asie imaginaire, société nomade extra-terrestre, empire mystérieux dans un monde crépusculaire, lire "At the mouth of the river of bees" c’est embarquer pour des rivages inexplorés et fascinants.

Enfin, Johnson revient régulièrement sur un thème. La mémoire, sa transmission entre générations et au sein des groupes d’êtres sensibles, est un élément important de plusieurs des textes rassemblés ici. Se souvenir c’est préserver une Histoire, et perdre son Histoire c’est annihiler le groupe auquel on appartient. Les mort ne vivent plus que dans les récits, les oublier c’est les condamner à disparaître définitivement.

Le tout forme un ensemble cohérent, globalement de très bonne qualité, même si, comme dans tout recueil, tel lecteur préfèrera tel texte. En ce qui me concerne, j’ai particulièrement apprécié :

26 monkeys, also the abyss (World fantasy Award 2009 entre autres), une histoire de magie contée comme une succession de courtes séquences et dont la naïveté assumée lui donne un charme irrésistible.

Fox magic (Sturgeon Award 1994), dans laquelle le lecteur est le témoin de l’histoire d’amour et de possession d’une de ces femmes renards des mythes japonais, capable d’envouter un homme au point de lui faire perdre tout sens de la réalité. A noter, la nouvelle servit de base au roman The Fox Woman.

The horse raiders, dans laquelle une jeune fille survit à la destruction insensée de son clan et devient donc la seule dépositaire du souvenir de son existence.

Dia Chjerman’s Tale, dans un contexte diffèrent, plus ouvertement science-fictif est assez similaire à la précédente. Anéantissement et devoir de préservation du passé par la transmission des récits.

My Wife Reincarnated as a Solitaire - Exposition on the Flaws in my Spouse's Character - The Nature of the Bird - Her Final Disposition, est, comme son titre le laisse supposer, un texte drôle et ironique dans lequel le lecteur peut se moquer à loisir de la mésaventure conjugale d’un homme particulièrement fat.

The empress Jingu fishes, dont la construction permet de se mettre à la place d’une impératrice qui voit l’avenir.

Wolf trapping illustre le rêve de certains hommes de ne faire qu’un avec les animaux, de se faire animaux eux-mêmes, jusqu’à la folie suicidaire.

Ponies (Nebula 2011), courte, cruelle, démonte et dénonce les mécanismes de la popularité.

The cat who walked a thousand miles suit le très long voyage d’un chaton à la recherche de sa famille dispersée. Gardien des histoires de son clan, le chaton traversera tout le Japon médiéval, et vivre maintes aventures et tribulations avant de parvenir à reconstituer une famille.

The man who bridged the mist, dans laquelle Johnson montre comment on peut rendre passionnante la construction d’un pont si on sait y mettre beaucoup de sentiments humains et situer l’action dans un environnement étrange.

Dans The evolution of trickster stories among the dogs of North Park after the Change, le lecteur assiste au désamour grandissant entre les humains et leurs animaux domestiques après que ceux-ci aient acquis la parole. Plus possible alors de les considérer comme des esclaves (ou pourquoi pas des compagnons) muets dont on pourrait ignorer les états d’âmes au prétexte qu’ils ne sont pas verbalisés. Insupportable.

At the mouth of the river of bees, Kij Johnson

Cette lecture participe au Challenge SFFF au Féminin.

jeudi 8 mai 2014

L'avenir est amer


Le deuxième TPB, intitulé, "Here to Stay", confirme la première impression : la série All New X-Men, de Bendis et Immonen, est de très bonne qualité.

On y voit la situation devenir de plus en plus complexe pour tous les protagonistes de l’histoire, le voyage temporel ayant ajouté aux problèmes du présent ceux que les voyageurs ont apportés avec eux. Conflits interpersonnels, passage de relais en terme d’autorité, enjeux colossaux pour la race mutante, adaptation difficile à un monde bien plus complexe que dans les années 60 (les déambulations étonnées de Scott dans une ville où tout a changé sont bien vues), apprentissage difficile de nouveaux pouvoirs, obligation de faire face à un destin peu engageant et encore à venir.

Cyclope et ses mutants rebelles projettent de créer une nouvelle école, tournée vers l’agression, qu’ils remplissent en débauchant ouvertement les étudiants de l’établissement de Westchester.
Wolverine doit gérer, sous une forme inédite, sa relation très conflictuelle avec Cyclope.
Warren Worthington doit accepter ce qu’il (deviendra) est devenu.
Jean Grey doit devenir le chef dont ont besoin les jeunes mutants, en dépit des chocs qu’elle a subis.
Le jeune Scott doit réussir à concilier ce qu'il sait du destin de son amour, de son destin propre, et de la tâche qui l'attend.
Les X-Men doivent faire accepter à des Vengeurs peu satisfaits de la situation leur modification des flux temporels.
Et Mystique intrigue en arrière-plan, profitant du chaos pour reconstituer une forme de Confrérie des Mauvais Mutants.

Tout ceci est vif, enlevé, agréable à lire. Très bien dessiné aussi ce qui ne gâche rien. Si on a lu le TPB 1, il ne faut donc pas se priver du 2. Le 3 est en route.

All new X-Men t2, Here to stay, Bendis, Immonen

dimanche 4 mai 2014

Mutante Schweine


"Uncanny Avengers", de Remender et Cassaday, fait suite aux évènements de Avengers vs X-Men, mais pas comme dans All new X-Men. Marvel et sa gestion des séries…

Immédiatement après la fin de la crise AvX, Captain America décide de créer une unité conjointe humains/mutants au sein des Vengeurs. Il en offre la direction à Havok, le frère présentable de Cyclope. Le groupe comprendra aussi Wanda Maximoff, Rogue, Thor, et, semble-t-il, Wolverine, rejoints ensuite par la Guèpe, Feu du soleil, et Wonderman. Le but de la manœuvre est de montrer aux humains que les mutants peuvent prendre leurs responsabilités dans la sécurité globale aux côtés de héros strictement humains.

Malheureusement, Crane Rouge, sorti d’on ne sait où, choisit ce moment pour déclencher une opération de grande envergure dans le but d’éradiquer la race mutante et d’instaurer un nouveau Reich aux USA.

La qualité de ce run est très moyenne pour le moment. Verbeux, parfois difficilement crédible, le récit, malgré le niveau très élevé des enjeux, donne l’impression d’être bâti comme ces épisodes de X-Or dans lesquels l’avenir de la planète entière se jouait sur un terrain vague.
Aucune des personnalités présentes ne se détache ni n’engendre la sympathie à l’issue de ce tome 1. Il n’y a finalement que Crane Rouge, en dépit de sbires au ridicule consommé, qui émerge, avec un discours de haine efficacement calqué sur ceux que proféraient ses maitres nazis, se permettant même de citer, pour s’en féliciter, Edmund Burke et son "Pour que le mal triomphe, il suffit que les hommes de biens ne fassent rien.". Je sais bien qu’une bonne histoire a besoin d’un méchant de qualité, mais quand il est la seule personne intéressante du casting, c’est inquiétant.

On pourra voir si ça s’améliore par la suite mais ce n’est pas une priorité.

Uncanny Avengers t1, The red shadow, Remender, Cassaday

Du neuf avec du (jeune) vieux


"All new X-Men" est une nouvelle série (fin 2012 quand même, désolé) de l’univers X. Elle est le fruit de la collaboration de Brian Michaël Bendis au scénario et Stuart Immonen au graphisme ; elle est censée rebooter la franchise X-Men dont elle deviendrait la série principale.

Après les évènements tragiques de Avengers vs X-Men, Cyclope (en fuite après ses exploits) s’allie avec Magnéto, Emma Frost, et Magik pour « récupérer » les nombreux mutants qui apparaissent à nouveau, longtemps après les évènements de House of M.

Violent, hors de contrôle, le petit groupe s’attire rapidement l’inquiétude légitime voire la haine des simples humains. Ceux des X-Men qui ont conservé leurs esprits, rassemblés autour de Wolverine et Tornade, n’osent pas intervenir de peur de déclencher une guerre civile mutante. Impossible pourtant de laisser agir les francs-tireurs sous peine de ruiner tout le travail du Professeur Xavier pour rassembler humains et mutants.
C’est alors qu’un Fauve gravement malade, pauvrement inspiré par Bobby Drake, décide, au risque d’innombrables paradoxes temporels, d’aller chercher l’équipe originale pour la mettre face à Cyclope et à ses comparses, dans l'espoir de provoquer une réaction salutaire.
Issus d’un monde plus simple, les premiers X-Men vivront très mal les découvertes qu’ils feront sur le futur déjà advenu de leur rêve de coexistence pacifique (et sur leur avenir propre en tant qu’individu ; Jean Grey étant forcément celle pour qui le choc est presque insupportable). Mais, encore pleins des certitudes et de l’enthousiasme de la jeunesse, ils prendront rapidement la mesure du risque auquel fait face le rêve de Xavier, et décideront donc de rester dans ce temps futur pour eux afin de tenter de sauver ce qui peut encore l’être.

Ce nouveau run est très plaisant à lire. Joliment dessiné, il procure un réel plaisir de lecture, tant par la richesse d’un scénario travaillé que par la nostalgie qu’il entraine à revoir le groupe originel, celui par lequel tout a commencé, dans l’univers X mais aussi pour beaucoup de lecteurs.
Et revoir Jean Grey ne se refuse pas.

All new X-Men t1, Yesterday’s X-Men, Bendis, Immonen

Tome of boredom


Nebal a longuement chroniqué cet ouvrage. Je vous renvoie à son texte, je n’ai guère l’envie de m’y coller moi-même.

Pour résumer ici, l’auteur imagine un monde dans lequel de jeunes dragons jouent, pour se détendre et se dépayser, à un jeu de rôle dans lequel ils incarnent des sararimen. Les étudiants (ou plus si affinités) se prenant pour des aventuriers médiévaux fantastiques, sont remplacés par des dragons jouant les marketeurs ou les innovateurs dans une boite internationale soumise à la concurrence des marchés, blablabla.

Comprenons-nous bien. Je n’ai rien contre ce livre qui m’a arraché quelques sourires. Je peux même aller jusqu’à dire qu’il est bien vu sur quelques points : l’artificialité du précédé rolistique consistant à décrire monde et objets sans en donner le nom ni la fonction en partant du principe que c’est aux aventuriers de les découvrir, l’absurdité de la notion d’épanouissement dans l’entreprise mise en évidence par le caractère héroïque que le jeu lui confère, l’absurdité même des enjeux en entreprise – une fois ceux-ci décontextualisés - illustrée par la discussion du cadre exécutif et du consultant, sans oublier l’agitation brownienne des crocodiles salariés dans le marigot professionnel. Mais hormis  ces quelques idées guère développées et un ou deux gags potaches, il n’y a pas grand chose à tirer de cette lecture (pas déplaisante je le répète).

Ce livre, assez cher eu égard à son temps de lecture et à son apport, est de plus cofinancé par la région Midi-Pyrénées dans le cadre d’un programme d’échange quelconque avec la littérature finnoise. A l’heure où les APU cherchent à économiser 50 milliards d’euros, voici une première piste d’économie.

Offices and Humans, Roope Eronen

samedi 3 mai 2014

Alors je chante en espagnol


17 avril 1961 : un groupe de 1400 exilés cubains, soutenu par les USA, tente d’entrer à Cuba par la Baie des Cochons afin d’y renverser Fidel Castro et de mettre un terme à la Révolution cubaine. L’opération se solde par un échec cinglant. De fait Castro restera le chef de l’Etat cubain pendant encore presque 50 ans, son frère Raul lui succédant en 2008.

2 juillet 1961 : Ernest Hemingway – écrivain nobélisé, journaliste, aventurier, chasseur, pécheur, espion, combattant, fumeur, buveur, baiseur, et j’en oublie - l’un des hommes les plus énormes du XXème siècle, se fait exploser la tête au fusil de chasse. Très malade, impuissant, en passe de devenir aveugle, le géant qu’il fut ne supportait plus le nain qu’il devenait.

Donc, je récapitule : A l’automne 61, Hemingway est mort et Castro se porte comme un charme. Ça, c’est chez nous. Mais dans le monde imaginé par Christophe Lambert pour "Aucun homme n'est une île", les choses se sont déroulées un peu différemment.

La divergence imaginée par l’auteur porte sur la Baie des cochons. Kennedy, peu convaincu par une opération que son prédécesseur avait montée, la retarde de quelques mois afin de l’améliorer. Le débarquement se fait ailleurs (près de la base de Guantanamo, inconnue du public à l’époque), dans de meilleures conditions. Il réussit, provoquant une riposte cubaine qui, touchant involontairement Guantanamo comme l’espérait les Américains, leur donne l’occasion de « réagir » en envoyant des Marines à Cuba. L’île est occupée ; Castro se replie avec ses troupes dans le massif montagneux de l’Escambray, renouant ainsi avec sa première vie de guérillero.
La nouvelle de l’invasion ragaillardit un Hemingway au bord du suicide. Il décide, sur un coup de tête, tel un chien fou, de partir interviewer Castro - qu’il connaît - alors que les évènements se précipitent dans l’île qu’il aime et où il vécut des années. Le gouvernement américain l’autorise à entrer à Cuba mais lui adjoint un « photographe de presse », Stone, qui travaille pour l’Agence. La mission de ce dernier : protéger la star capricieuse et, accessoirement, s’efforcer d’éliminer les leaders cubains.

De l’uchronie bien documentée de Lambert émergent deux figures, les deux faces d’une même pièce, Fidel Castro et Che Guevara.

Castro, le chef politique, stratège brillant, analyste fin des rapports de force, orateur fleuve, manipulateur et froid comme doit l’être celui qui décide pour la globalité.
Guevara, le tacticien, bouillant, courageux voire téméraire, impitoyable, jamais inutilement cruel mais capable de dépasser toute morale si le terrain l’exige. Incontrôlable aussi, ce qui le perdra dans la réalité comme dans l’uchronie.

C’est Guevara et son éthique de conviction qui emportent l’adhésion tant la foi qui l’anime paraît profonde, l’obligeant à se dépasser sans cesse, en dépit de l’asthme sévère qui le handicape. Figure christique, il séduit autant le lecteur que Néstor (Almendros), le jeune caméraman cubain qui le suit et discute longuement avec lui de l’équilibre des fins et des moyens. Lambert lui donne une belle personnalité. Naïf mais motivé, fondamentalement bon, Néstor apprendra à la dure que rien ni personne n’est jamais pur dans ce genre d’affaire – ni globalement en politique - car toute action a des motivations qui peuvent être contestées si l’on adopte un autre point de vue.

Faut-il dépasser tout jugement moral contingent pour s’approcher d’un but considéré comme moralement supérieur ? Mais toute morale n’est-elle pas par essence située ? Pas pour les révolutionnaires, ni pour les fanatiques ou les illuminés.

Est-il rationnel de défendre un système qu’on méprise ?

Y a-t-il une essence du guerrier, toujours en quête d’une cause où s’exprimer ?

A quelles concessions, voire compromissions, faut-il consentir pour atteindre un objectif politique ?

Quel est le statut de la vérité en politique ?

Lambert, intelligemment, ne propose pas de réponse. Il illustre les questions, montre les contradictions internes non pas du capitalisme mais de l’esprit humain, laisse le lecteur face à ses interrogations.

Tout cela est joliment ouvragé. Le roman n’est pourtant pas sans défaut. La partie américaine du casting est incontestablement plus faible (c’était peut-être inévitable vu ce qu’elle avait en face). Stone subit une mission dans laquelle il erre, un peu comme Bill Murray dans Lost in translation. Hemingway, même s’il est grande gueule et connaît tout le monde à Cuba, n’est quand même que le fantôme du casse-cou qui traversa les conflits du XXème siècle. Les deux, plus un troisième larron, traversent l’île entre Apocalypse Now (le briefing, les hélicos) et African Queen (le rafiot), atteignent sans grand difficulté le camp de Castro puis y font ce qu’ils ont à y faire. L’intrigue principale est trop directe, les personnages secondaires trop peu développés (mention spéciale aux soviétiques), et je ne dirai rien du Deus Ex Machina (les gens qui fréquentent ce blog savent à quel point j’apprécie).

Au final, "Aucun homme n’est une île" est un roman d’aventure simple qui ne satisfera pas les amateurs d’intrigue complexe mais dont les personnages principaux, leurs doutes et leurs contradictions, ne peuvent que séduire le lecteur en quête de profondeur humaine.

Aucun homme n’est une île, Christophe Lambert

On pourra lire en écoutant les Fatals Picard :

vendredi 2 mai 2014

Les vaisseaux d'Omale, Laurent Genefort



En dépit de quelques défauts, "Les vaisseaux d'Omale" offre une occasion bienvenue de retourner arpenter les terres d'Omale, ou de les découvrir pour ceux qui ne connaitraient pas encore cette Sphère de Dyson et ses habitants.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 75, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Omale…
Un monde sphérique creux, aux dimensions d’un système stellaire. L’Humanité, importée seize siècles plus tôt par les mystérieux Vangk, y partage son espace vital avec deux autres espèces intelligentes : les Chiles et les Hodgqins.
Depuis plusieurs décennies, la paix règne sur l’Aire tripartite. C’est le moment que choisissent les Æzirs, une espèce vivant dans l’espace intérieur d’Omale, pour proposer aux peuples de la surface un long et périlleux voyage spatial, au terme duquel les secrets des lunes captives seront révélés.
Seuls les Hodgqins semblent en mesure d’entreprendre une telle aventure. Mais Ipis, une Humaine, tient absolument à être de la partie. À la tête d’un groupe de scientifiques, elle va traverser le territoire hodgqin et prouver que, face à un enjeu cosmique, l’Humanité ne saurait être mise à l’écart.


Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


Le lecteur de cadavres, Antonio Garrido - VF


Ami lecteur, je vais t'épargner une dépense inutile. "Le lecteur de cadavres", publié récemment en français, prouve, une fois encore, qu'une bonne recette ne suffit pas à faire un bon cuisinier ni donc un bon plat. C'est bien dommage et, étant un intrépide gouteur, j'ai souvent l'occasion de le regretter.

Le lecteur de cadavres, The corpse reader VF, Antonio Garrido