mardi 29 avril 2014

Revenge blues


Le Sud des Etats-Unis dans les années 30. Les noirs n’y sont plus esclaves mais le racisme est tel que leur sort n’est guère enviable.

L’album s’ouvre sur le cadavre de Big Bill, pendu à un arbre devant la maison de sa mère. Ses deux frères l’ont laissé pendu, sinistre épouvantail ondulant, car le shérif, appelé, a dit qu’il viendrait vite et qu’il ne fallait pas modifier le lieu du crime. Pendant 36 pages, attendant « l’homme de loi », ils se demandent qui a pu vouloir tuer le flamboyant Bill. Flambeur, voyou, amant de maintes femmes dont quelques blanches – ce qui n’était pas une idée brillante – Bill s’était fait de nombreux ennemis dans la petite ville où il vivait et où il était entendu que les noirs devaient « se tenir à leur place ». Bill, c’est Malcolm X jeune, un Malcolm X qui n’aura jamais l’occasion de tourner la page de la petite délinquance pour prendre une voie plus droite.

A l’issue des 36 pages, les deux hommes endeuillés décrochent leur frère. Ils ont compris que le shérif ne viendrait pas. Il est temps de donner au défunt la possibilité d’une sépulture digne.

L’album prend alors une autre direction. Après le deuil et le souvenir, arrive en ville un nouveau fermier, un blanc, en compagnie de sa femme. Décent avec les noirs qu’il emploie, l’homme s’attire l’inimitié du shérif local. Comme il est de surcroit traqué par un tueur pour ses idées politiques, on ne donne pas cher de sa peau, d’autant que la haine raciale continue de s’exercer, sur ses employés cette fois. Une tentative de lynchage permettra d’apprendre enfin la vérité sur le meurtre de Big Bill et ouvrira la voie à une vengeance juste et nécessaire.

Joliment dessiné dans un style qui fait ancien et faussement naïf, "Big Bill est mort" est dur comme un film noir, torride comme un film noir, moite comme un film noir, manichéen comme un film noir. Entre salopards, marlous, femmes fatales, et flics répugnants d’iniquité, "Big Bill est mort" ne fait pas dans la dentelle. On n’y trouvera ni grande subtilité ni réflexion profonde, mais on éprouvera le plaisir de voir les ordures payer et le meurtre, même d’un bien peu respectable personnage, puni. Œil pour œil, dent pour dent. Rien d’étonnant à ce que la loi du talion s’applique au sein d’une population toute imprégnée de Bible.

Big Bill est mort, Antunes, Taborda, Caines

lundi 28 avril 2014

Exquise planète, Bordage - Demoule - Lehoucq - Steyer


Dans "Exquise planète", on découvre une planète imaginaire qui pourrait être Kepler 186f. C'est une bonne idée mais une idée mal mise en œuvre. Dommage.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 75, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

On connaît le jeu du « cadavre exquis », qui consiste à faire un dessin, puis à plier la feuille en n’en laissant dépasser qu’un fragment, à partir duquel le joueur suivant improvise son propre dessin... Les quatre auteurs de ce livre, en reprenant le principe, l’ont adapté à la description d’une planète plausible et des diverses formes de vie susceptibles d’y apparaître et de s’y développer. Quelle espèce extraterrestre le hasard et les lois de l’évolution vont-ils produire ?

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


mercredi 23 avril 2014

S'endormir d'ennui


Dans "Grimscribe", recueil d’une partie des premières nouvelles de Thomas Ligotti, il y a "The Last Feast of Harlequin", nouvelle dédiée à HPL et dont T.S. Joshi a dit que c’était le meilleur hommage à Lovecraft jamais écrit. Je ne sais pas si j’irai jusque là, mais il est clair que la nouvelle est lovecraftienne et qu’elle réussit à rendre de manière convaincante l’atmosphère si particulière des récits du Maitre de Providence. Héros universitaire, ville décadente et mystérieuse, mentor emporté par ses propres recherches, lieu de culte souterrain dans lequel se révèle l’animalité humaine, les thèmes comme le ton sont familiers au lecteur d’HPL. L’hommage est réussi ; la mission remplie.

Puis il y a le reste. Et c’est moins brillant.

Des 12 nouvelles suivantes on peut dire qu’elles sont obsessionnelles. Ecrites à la première personne, revenant inlassablement sur les mêmes thèmes, elles lassent rapidement, à quelques exceptions près que je citerai après. Trop brèves, elles ne sont porteuses d’aucune progression dramatique et se révèlent bien incapables de susciter la moindre tension ; regrettable pour des récits d’horreur fantastique. D’un style chargé au point d’être obèse, les nouvelles ne font que ressasser la croyance monomaniaque de Ligotti, guère différente de celle de Lovecraft : la réalité n’est qu’une illusion qui dissimule l’horreur d’un chaos cosmique où l’être humain n’a ni place ni poids, et ceux qui lèvent le voile découvrent à quel point tout ce qu’ils tenaient pour vrai était mensonge, mensonge salvateur néanmoins sans lequel il serait impossible de conserver sa santé mentale.

Le problème c’est que les récits sont très pauvres en développement. Quelqu’un découvre la Vérité, ou la lit, ou on la lui dit. Il voit alors le chaos et en est transformé, physiquement ou intellectuellement. Fin. 12 fois. Sous diverses formes.

Interminables et récurrentes, les descriptions d’une intrusion du chaos primordial dans le réel sont, de plus, si soudaines que le voile de la réalité y est percé sans transition, aussi brusquement qu’un cheveu tombant dans la soupe.

Reviennent sans cesse l’obscurité, le chaos multicolore, les quartiers en déliquescence, l’entrée dans des maisons, ou la montée au dernier étage, ou la descente dans le sous-sol, etc. Le tout atrocement statique. Des personnages qui bougent peu, décrits à l’aide d’un style tellement lourd qu’il leur ôte la moindre énergie. En fait d’horreur cosmique, j’ai littéralement failli m’endormir à plusieurs reprises.
Dans ce mortel ennui surnagent les quelques récits à chute, un peu plus dynamiques et qui ont le mérité de surprendre. Citons donc comme lisibles The dreaming in Nortown, The cocoons (celle-là n’est vraiment pas mauvaise), et la très cruelle The library of Byzantium.

Grimscribe, Thomas Ligotti

mardi 22 avril 2014

Notre fin sera si douce - Will McIntosh


Sortie au Fleuve Noir de "Notre fin sera si douce", version française du très bon Soft Apocalypse, qui fut chroniqué ici.

On pourra lire aussi la nouvelle Bridesicle, prix Hugo 2009, ainsi que l'interview de Will McIntosh sur le blog.

Notre fin sera si douce, Soft Apocalype VF, Will McIntosh

Life on Mars


Il y a des romans qu’on aime en dépit de la faiblesse de leurs qualités littéraires ; "The Martian", d’Andy Weir, est de ceux-là.

Blessé et assommé pendant une violente tempête de sable, Mark Watney, ingénieur et botaniste, est abandonné sur Mars par le reste de son équipage, laissé pour mort à l’issue d’une frénétique évacuation d’urgence. Quelques instants après le décollage du module martien - trop tard donc - Mark se réveille. Le réveil est rude.
Plus de radio, provisions et énergie insuffisants pour tenir jusqu’à un très éventuel sauvetage, le dénouement logique de cette regrettable aventure ne peut être qu’une mort solitaire, mort qu’un hasard malheureux et cruel aurait simplement retardée dans le temps. Mais Mark est ingénieux, doté d’une volonté de vivre hors du commun, et, une fois la situation comprise, la communauté spatiale terrienne va déployer des moyens colossaux pour le récupérer. Qu’adviendra-t-il ? (honnêtement, on se dit que ça devrait bien finir), et surtout Comment ? (c’est là la vraie question, et le vrai point du roman).
"The Martian" est le journal de Mark Watney. C’est aussi Robinson Crusoé dans un environnement bien moins aimable que celui où Defoe avait placé son héros.

Commençons par les faiblesses afin que ne restent ici que les lecteurs qui se sentent l’estomac d’y résister.
"The Martian" n’est le lieu d’aucun développement de personnage. Les protagonistes ont des noms, des fonctions, et c’est tout. Pour chacun des astronautes, on a vaguement connaissance d’une famille, dans le lointain ; les ingénieurs spatiaux n’ont même pas cette chance.
Mark, le Robinson martien, n’exprime que deux traits de personnalité au long des 400 et quelques jours de son aventure : un humour pince-sans-rire qui est sans doute ce qui lui permet de tenir, et une détermination, que rien n’érode jamais, à aplanir, un après l’autre, les obstacles qui se dressent sur la long chemin de sa survie (ses coups de blues, toujours consécutifs à une difficulté, ne durent jamais que le temps de les entrer dans son journal). C’était sans doute la clef du succès de l’aventure mais un peu de faiblesse ou de doute aurait humanisé le personnage ; Weir ne l’a pas souhaité. Le roman est focalisé sur les problèmes concrets que posent survie et sauvetage, et sur la résolution de ceux-ci.

Même cause, même conséquence, ni spéculation ni description dans le texte. La caméra est mise au point sur ce que font les personnages, pas sur ce qui les entoure, ni sur ce qu’ils pensent ou leurs relations hors-champ. Chaque acteur du roman n’existe qu’en tant qu’il accomplit une action.
Et de l’action il y en a. Dans un souci de maintien de la tension, Weir accumule sur la pauvre tête de son héros tous les ennuis possibles. Il est clair que le caractère inédit de la situation appelle des difficultés, et qu’aucun des problèmes techniques qui assaillent Watney ne paraît invraisemblable (c’est même le contraire), néanmoins on ne peut s’empêcher de penser qu’il fallait que Watney, par la récurrence de ses tribulations, démontre au lecteur à quel point survivre dans un tel contexte était héroïque.

On l’a donc compris, "The Martian" n’approche pas Weir du Nobel de Littérature. Et pourtant, j’ai vraiment apprécié ce roman, en technogeek que je suis.

Enfant, j’avais relu plusieurs fois Robinson de l’Espace de Gianni Padoan. Histoire d’un astronaute perdu sur la Lune et de sa lutte désespérée pour survivre et rentrer sur Terre, avec l’aide d’une mission soviétique (et oui !) ; j’avais adoré. "The Martian", c’est le même sur Mars, avec une technologie plus avancée, réaliste néanmoins et à portée de notre main. Pour survivre, Watney dispose d’un module base, de Rovers martiens, de cartes imprécises (car il n’était pas censé se déplacer), des ressources restantes de la mission martienne, et d’un système de survie perfectionné (récupérateur d’humidité, purificateur d’air, générateur de carburant ou d’oxygène) alimenté par énergie solaire. Pour espérer quitter Mars, il doit compter sur une délicate récupération qui nécessitera aussi des trésors d’ingéniosité.

Le récit décrit par le menu les innombrables tâches que Watney accomplira pour modifier son environnement technique afin de le mettre au service de la survie étendue d’un seul homme. L’histoire du roman, c’est celle d’une succession ininterrompue de problèmes concrets à résoudre sans aide extérieure (du moins au début) afin de continuer à vivre. Se nourrir, boire, se déplacer, communiquer, gérer l’adversité, respirer parfois, tous ces actes qui nous sont naturels ne le sont pas sur Mars et impliquent un travail pour les rendre possibles, sous l’épée de Damoclès d’un échec qui signifie la mort à plus ou moins long terme. Chacun de ces actes obligera Watney à calculer ce que l’entropie lui vole, puis à concevoir et créer un système technique (souvent caractérisé par une succession d’opérations dont chacune est le prérequis de la suivante) lui permettant de repousser le moment où celle-ci deviendra trop grande pour lui permettre de vivre.

En dépit d’une narration qui peut faire penser à la description d’une jeu de gestion économique (« je veux ça, donc il me faut d’abord ça, et pour cela je dois me procurer ça, etc. »), le niveau de difficulté à vaincre (filons la métaphore), le caractère crédible des solutions, et le soulagement ressenti à voir toujours la mort s’éloigner un peu, rendent la lecture captivante. On est avec Watney, on est atterré par l’énormité du problème concret auquel il doit faire face, on se félicite de la solution trouvée et de sa mise en œuvre, puis on se prépare, avec délectation anticipée, à la survenue de la difficulté suivante.
Il faut, je le redis, une âme de technogeek, mais si c’est le cas, quel plaisir !

"The Martian" est donc un vrai page turner pour peu qu'il ait trouvé son lecteur. Il lui offrira un plaisir intellectuel intense, et la joie, devenue très rare, de côtoyer un (des) héros qui mettent tout en œuvre (même au péril de leur vie) pour accomplir un acte qui les dépasse. On notera avec amusement que la Chine aide la NASA, là où c’était l’URSS dans Robinson de l’Espace. Le relais est passé.

The Martian, Andy Weir

samedi 19 avril 2014

Bof !

La collection e-baskerville, dirigée par Jean-Daniel Brèque, édite ou réédite, sous forme numérique, des romans ou nouvelles de « L’Age d’or des conteurs », entre 1880 et 1914. On y trouve des récits fantastiques ou policiers, simples dans leur narration et riches tant en figures marquantes qu’en rebondissements. La patte est caractéristique de l’aventure telle qu’on la concevait à l’époque victorienne. Ca se lit vite, avec plaisir, et facilement.


"La vengeance du mort", le titre dit tout. Et il n'y a pas plus, hélas. Trop court, trop direct, trop évident. L'intérêt du, court, texte est faible. On regrette qu'il ne soit pas à la hauteur de la très belle couverture.

La vengeance du mort, Robert Barr

Deus ex Machina, hélas !


"The loom of Thessaly" est une nouvelle de David Brin. Elle parle de tissage en Thessalie. De tissage de destins.
On y voit un courageux grec contemporain partir à la recherche d'un mystère. Et rencontrer un mythe.

Dans "The loom of Thessaly" David brin fait, à l’attention du lecteur, de grandes révélations sur l'origine de l'Humanité et des croyances qui sont les siennes. Dommage que les personnages soient un peu cookie-cutter (le format court ?), et surtout la fin contient l'une des nombreuses choses que je déteste le plus au monde en littérature, un Deus ex Machina.

Pour mystiques en quête de sens.

Note (to let off a lot of steam), intitulons-la "Misère du numérique" : Le numérique permet non seulement à des hordes d'auteurs que personne n'a souhaité éditer de proposer leur production à des crédules qui croient que s'y cachent des perles, mais aussi, malheureusement, à des auteurs reconnus de mettre en vente absolument tout ce qu'ils écrivent, du plus au moins notable. A quand les listes de courses de GRRM ou les post-it de Nancy Kress sur Kindle pour 0,99 ?

The loom of Thessaly, David Brin

mercredi 16 avril 2014

La fille qui dévorait les livres


« Ca va s'arranger. Sincèrement. Il y a vraiment quelque part des gens que tu apprécieras et qui t'apprécieront »

"Morwenna" est le premier roman de Jo Walton à être publié en français. Prix Hugo, Nebula et British Fantasy Award 2012, sans oublier une nomination pour le World Fantasy Award. On peut arriver avec une moins prestigieuse carte de visite.

"Morwenna" se présente comme le journal intime de Mori, une jeune fille de 15 ans vivant entre Angleterre et Pays de Galles, pour la période 1979/80. Handicapée d’une jambe à la suite d’un accident de la circulation dans lequel sa sœur jumelle a péri, Mori, qui a fui une mère terrible, « une sorcière », a été recueillie par un père qu’elle ne connaît pas. C’est sa vie que décrit Jo Walton, entre famille paternelle à découvrir, famille maternelle aimante, école privée typiquement anglaise, premiers amis, premiers amours, et les fées, surtout les fées.

Car Mori est une jeune fille singulière. Solitaire, mélancolique, éthérée, elle est convaincue de voir des fées depuis sa plus tendre enfance, de leur parler, de leur venir en aide. Pour ce faire, elle pratique une « magie » dont l’effet principal est de faire advenir ce que souhaite le célébrant, même s’il faut pour cela transformer rétroactivement les faits, gestes, et pensées de nombreuses personnes. Rien n’est impossible à priori, la limite étant qu’on ne peut influencer trop de personnes à la fois, ni le faire trop loin dans le passé. Mori est sûre d’avoir usé plusieurs fois de cette magie avec efficacité, et surtout d’avoir réussi, grâce à elle, à empêcher la prise de contrôle des fées par sa diabolique mère. Mais sa blessure à la jambe et la vie de sa sœur furent le prix à payer pour cette victoire. Elle doit maintenant s’accommoder de sa solitude, reconstruire une vie amputée de moitié, et se frayer un chemin vers l’âge adulte, sous la menace d’une mère jamais visible mais omniprésente en creux. Éloignée de sa famille maternelle, prise en charge par une branche paternelle un peu étrangère,  isolée dans son école privée, c’est l’admission au sein du club de lecture SFFF local qui la rendra heureuse et lui permettra d’avancer.

"Morwenna" est le roman résolument intérieur d’une fille hors de son temps. Les années évoquées dans le journal n’existent pas dans la conscience de Mori. N’y existe que ce qui est filtré par son esprit résolument inactuel. L’IRA, Thatcher, Camp David, Khomeiny, Star Wars, le punk, les Sex Pistols, les Clash, tout ceci, et bien d’autres choses, Mori ne les voit pas, n’y pense pas, n’en parle pas. Revenant souvent sur l’industrie (et singulièrement si elle a connu ruine), le charbon, les mines, les enclosures, Mori est une fille d’avant la Révolution Industrielle. Elle s’épanouit, comme les fées, dans la nature, au sein des espaces interstitiels que l’Homme a abandonné, loin du monde et de son agitation. La seule modernité qui l’atteint se trouve dans les romans de SF. Le reste de sa réalité, c’est sa famille, quelques camarades, les fées, la magie.

Le seul lien choisi véritable que Mori entretienne avec notre monde passe par les livres. Car dans sa vie, la jeune fille n’a qu’une passion, dévorante (la même que Jo Walton), la lecture, et plus précisément la SFFF. Cette passion irrigue son journal, jalonne le temps qui passe de livres lus, commentés, achetés, empruntés, relus. Ce livre parle donc aux lecteurs de l’une des leurs. Il leur tend un miroir dans lequel se mirer. Ils y retrouvent des émotions connues, éprouvées, chéries sans doute. Hanter les librairies et les bibliothèques au point de les connaître comme sa poche, acheter compulsivement, dépenser des sommes folles en livres, emprunter, rendre, entretenir une pile à lire qui ne peut jamais diminuer, être excité par un inédit, découvrir les conventions, ces lieux magiques dans lesquels on peut vraiment parler aux auteurs.
Cet aspect, pour plaisant qu’il soit, serait un peu vain s’il ne servait qu’à flatter la narcissisme du lecteur. Mais il y a plus, me semble-t-il dans le roman de Walton. Mori est seule parce qu’elle est différente. Par delà le mépris de classe et les vexations typiques du roman d’internat, par delà aussi les émois de l’adolescence, les antagonismes familiaux, les mystères de la sexualité, Mori expérimente une solitude qui est due à qui elle est, non pas socialement, mais intellectuellement. Elle dit justement la douleur de ne pouvoir parler avec personne de sa passion, ainsi que le plaisir presque incroyable qu’on ressent à rencontrer enfin d’autres passionnés, à pouvoir partager pour la première fois sa vie intérieure. Savoir tout simplement que l’autre sait de quoi on parle et a un avis réfléchi sur la question. Savoir que l’autre est intéressé, sincèrement intéressé par ce qu’on peut lui raconter. Que cet autre soit un parent, un ami ou un amant, qu’importe ; la fraternité intellectuelle s’accommode de toutes les modalités possibles.

C’est cette rencontre, qui est une délivrance hors de la cage de fer de la solitude, que dit le roman. Le deuil de l’enfance et l’entrée progressive dans l’âge adulte, beaucoup d’auteurs les ont déjà très bien décrits. Les troubles d’un enfant confronté à une famille éclatée et à un parent toxique, aussi. Même les nombreuses lectures de Mori (Silverberg, Tolkien, Zelazny, etc.), qui parleront agréablement aux lecteurs du roman, sont finalement secondaires. Elle ne font pas progresser le récit, en soi, et l’héroïne n’en tire pas de grande révélation propre à la faire progresser. Ce qui distingue "Morwenna", ce que dit le roman, c’est la souffrance de la solitude culturelle et le bonheur d’en voir la fin.

Comme Mori, j’ai relu plusieurs fois le Seigneur des Anneaux, comme elle je préfère les plutoniens aux elfes, comme elle je sais ce que signifie ne pas pouvoir parler de sa passion. J’ai donc aimé "Morwenna", pour des raisons personnelles. Combien d’autres lecteurs pourront y prendre le même plaisir, je l’ignore.

Note : C'est le focus sur la solitude et la douceur qui rend "Morwenna" fondamentalement différent d'un autre roman référentiel tel que Ready Player One.

Morwenna, Jo Walton

Cette lecture participe au Challenge SFFF au Féminin.

mardi 15 avril 2014

L'aimable Provence t'emmerde


A l’occasion des commémorations du déclenchement de la Grande Guerre, les Archives départementales des BdR ont demandé à Jean-Yves Le Naour, historien spécialiste de 14-18, de réaliser une bande dessinée évoquant la rumeur sur la lâcheté des soldats sudistes, album qui serait soutenu par une exposition à Aix en Provence. Tout ceci fut écrit et accompli, comme l’aurait dit Yul Brynner. On peut donc aujourd’hui visiter la passionnante exposition « La faute au Midi » aux Archives à Aix, ou au moins lire l’album qui raconte cette lamentable histoire.

 Août 1914. Mobilisation, dans le Sud comme partout en France. Abasourdis, les soldats partent faire leur devoir, sans enthousiasme délirant mais avec la certitude que la guerre est juste, qu’elle sera courte, et qu’ils en reviendront à temps pour les vendanges, au pire pour Noël. Le XVème corps d’armée, composé de troupes originaires du Sud de la France, est envoyé en Lorraine pour prendre sa part du « grandiose » plan de Joffre (dont on sait qu’il était absurde).

Deux faits notables, qui expliquent la suite. D’une part, l’armée française, qui n’a pas tiré les leçons des guerres du début du XXème siècle, développe une mystique de l’assaut héroïque qui n’a plus aucun sens dans une guerre industrielle ; elle est de surcroit mal préparée en terme d’équipement. D’autre part, les populations méridionales souffrent d’une réputation détestable qui s’apparente fort à un racisme intérieur, guère diffèrent de celui que manifeste aujourd’hui la Ligue du Nord envers ses compatriotes du sud de l’Italie ; les méridionaux seraient de la « vermine rouge », forts en gueule, prompts aux tartarinades, sans doute aimables mais toujours fainéants et fondamentalement lâches. Montesquieu déjà ne disait pas autre chose.

Quand les troupes cantonnées en Lorraine (notamment le XVème sudiste et le XXème lorrain) montent en ligne pour exécuter un plan mal ficelé, elles tombent, en dépit de nombreux avertissements, dans le piège de l’artillerie lourde allemande, et perdent des milliers d’hommes sans jamais voir un ennemi avant de devoir, finalement, battre en retraite.

Le désastre doit avoir un responsable. Le XXème a reculé en premier, le XVème a subi les plus grandes pertes. Mais le XXème a la réputation d’être l’élite de l’armée française ; il n’a pas pu reculé, le moral n’y survivrait pas. Restent les sudistes. Sous l’impulsion de Joffre, le ministre de la guerre Messimy dicte un article au sénateur Gervais qui le publie sous son nom en Une du Matin. Il dénonce la prétendue lâcheté des soldats sudistes et en fait la cause de l’échec. En ces temps d’union sacrée, la mise à l’index d’une région provoque un scandale. Les parlementaires du Sud exigent des têtes (Messimy, lâché par Joffre, devra démissionner), des pétitions circulent, le Matin est brulé publiquement dans certaines villes du Sud et d’autres interdisent sa vente pour la durée de la guerre, la société Gervais publie un communiqué pour préciser qu’elle n’a aucun lien avec le sénateur journaliste. Dans le Nord, les tensions sont vives entre soldats du Sud et populations locales, ainsi qu'au sein de l’armée.

S’il y a des responsables, il faut alors des coupables. On cherchera donc des blessés, dont un examen médical très superficiel pratiqué par un médecin militaire lillois fera des mutilés volontaires, destinés à la cour martiale. Or, depuis le début de la guerre, des lois d’exception avaient durci une justice militaire déjà peu laxiste. Etaient donc légaux des procès sans instruction, sans possibilité d’appel, et sans grâce présidentielle ; ajoutons-y la défense des accusés par des avocats convoqués parfois une heure avant l’audience. Le but n’était pas de juger, c’était de fusiller pour faire des exemples (contrairement à une croyance commune liée aux mutineries de 17, la majorité des soldats fusillés l’ont été au début de la guerre). Sur les huit blessés suspectés, on en jugera quatre, deux seront condamnés aux travaux forcés et deux à la peine de mort. Les deux martyrs seront exécutés le lendemain du « procès ». Réhabilités après la guerre (les lois d’exception avaient été abrogées dès 1915), ces hommes s’appelaient Auguste Odde et Joseph Tomasini.

BD et exposition racontent justement ce triste épisode. L’album est de plus doté d’un cahier historique dont la première page est une reproduction d’un portrait photographique d’Auguste Odde, semblant regarder le lecteur pour demander justice.

Note : j’ai eu la chance de visiter l’exposition en bénéficiant des explications riches et vivantes de Le Naour et Dan, l’historien ayant poussé le souci du réalisme jusqu’à endosser un uniforme d’époque. Si vous passez par Aix, ne ratez pas ce rendez-vous avec l’Histoire.

La faute au Midi, Le Naour, Dan

Dan

Le Naour














Deux oeuvres dispensables


"Something going around", d'Harry Turtledove, est une courte nouvelle offerte par Tor.com.

Ou, comment écrire 25000 caractères en délayant un pitch d'une ligne. Si on veut se repaitre d’histoires de parasites complotistes et manipulateurs, on préfèrera lire Parasite, de Mira Grant.


« A Horror/Crime mashup that's equal parts Ocean's 11 and The shining » Diantre !

Dans une ambiance pulp pas déplaisante, "Ghosted" est une histoire de vol de fantôme qui met en scène une équipe de spécialistes payée par un richissime collectionneur. Rien ne tournera comme prévu, d'abord car chacun dissimule des secrets.
Ce n'est pas déplaisant à lire mais ce sera très vite oublié, l'histoire étant finalement assez banale et pas toujours cohérente, que ce soit dans la logique des évènements ou dans les motivations et interactions des personnages. Si on veut explorer des maisons hantées, on préfèrera La maison des damnés, de Richard Matheson, ou, dans un autre genre, Hantise, de Shirley Jackson.

lundi 14 avril 2014

Orion shall rise, Poul Anderson


"Orion shall rise"est un roman post-apo de Poul Anderson. On y voit des nations s'affronter au sein d'un monde convalescent. On y suit une grande aventure portée par des personnages hauts en couleurs. "Orion shall rise", c'est un récit de cape et d'épée post-ap.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 75, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

After nuclear weapons ravaged the Earth, only Skyholm, a huge solar-powered station floating above Europe, remains in possession of high technology. But as Skyholm is seized by a religious faction, a young noble escapes to the ground below and joins a group who conspire to use the power of the atom, outlawed for centuries, to regain the lost heritage of space flight.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :



mardi 8 avril 2014

Fog et pucerons

La collection e-baskerville, dirigée par Jean-Daniel Brèque, édite ou réédite, sous forme numérique, des romans ou nouvelles de « L’Age d’or des conteurs », entre 1880 et 1914. On y trouve des récits fantastiques ou policiers, simples dans leur narration et riches tant en figures marquantes qu’en rebondissements. La patte est caractéristique de l’aventure telle qu’on la concevait à l’époque victorienne. Ca se lit vite, avec plaisir, et facilement.


"La fin de Londres" raconte, dans une texte bref à la lecture très rapide, quelle apocalypse toucha Londres, tuant toute sa population. On y voit les effets, déjà, de la dégradation de l'environnement, et comment la vie ne tient parfois qu'à un heureux hasard.


"L’exterminateur", bref également et doté d'une couverture exquise, confronte un "savant fou" haineux à un médecin de campagne intègre et courageux. Où l'on voit que l'humanité toute entière n'a dû sa survie qu'à la perspicacité et à l'abnégation d'un brave homme.
Si on aime les mécahnts insectes, on pourra approfondir en lisant le très délirant comic The Exterminators.

Deux lecture idéales pour liseuses, téléphones et transports en commun.

La fin de Londres et L'exterminateur, Robert Barr

RIP Philippe Ebly


Philippe Ebly, c'est l’homme qui m'a fait entrer dans la SFFF littéraire, celui qui m'a permis de prolonger dans des romans le plaisir que je prenais aux histoires fantastiques des films, des dessins animés, ou des bandes dessinées.



Avec Les Conquérants de l'Impossible - orienté SF - puis Les Evadés du Temps - aux péripéties magiques - il a empli mon temps avec de longues heures de lecture et de relecture, éclairant une réalité banale des merveilles de l'imagination et de l'aventure. Il fut mon premier sense of wonder.



J'apprends sa mort aujourd'hui, un mois après sa survenue. Elle m'attriste comme celle d'un initiateur. Bien d'autres auteurs ont suivi, mais il fallait que l'impulsion fut donnée. Sans lui, et sans doute Gary Gygax aussi, je ne serais pas qui je suis aujourd'hui.

dimanche 6 avril 2014

Recto/Verso


"Les moissons funestes" est le tome 1 de la série « Ennemis de sang ».

1897, Flandres, Belgique. Quand la femme d’un couple de paysan perd son bébé en couches, elle en devient dérangée au point d’enlever l’un des jumeaux de la famille bourgeoise voisine. Elle entraine alors son mari dans une fuite vers la Wallonie qui fera de lui un mineur de fond dans un pays en pleine révolution Industrielle. Dix ans plus tard, un heureux concours de circonstances scénaristique permettra à Omer, élevé comme leur fils qu’il a toujours cru être, de retrouver sa vraie famille, alors que ses parents « adoptifs » prendront le chemin de l’échafaud. Mais si Père et Mère sont ravis de retrouver l’enfant prodigue, il n’en est pas de même d’Oscar, le jumeau élevé dix ans durant comme un fils unique et qui en a tiré un caractère odieux.

Jumeaux séparés, gentil garçon pauvre, méchant garçon bourgeois, gitans hospitaliers, mineur aviné et violeur, coup de grisou, patron paternaliste, le scénario de cet album, qui accumule les bouleversements dramatiques et ne lésine ni sur les clichés, ni sur les rebondissements opportuns, fait résolument dans le mélo. Quitte à prendre cette voie, on aurait aimé que le scénario aille alors plus dans le réalisme, jusqu’au sordide si nécessaire; or il semble ne regarder la misère que par le trou de la serrure sans jamais oser ouvrir la porte. Dommage. Il y a encore du boulot pour faire oublier « Les maitres de l’orge ».
Ceci dit, l’album n’est pas déplaisant à lire. Il offre une évocation assez fidèle, même si elle paraît bien édulcorée, de la Révolution Industrielle.

Le dessin plonge le lecteur dans l’époque en traitant précisément les installations minières, les nombreuses zones restées rurales, et le contraste entre habitats bourgeois et populaires. De plus, les personnages ont des trognes, et ça, c'est méritoire et adapté. On regrettera seulement que les mains soient souvent fautives, et les visages pas toujours réguliers. La colorisation est de bonne qualité.

Au final, un album un peu tiède mais jamais désagréable.

Ennemis de sang t1, Les moissons funestes, Carin, Caryn

The boat of a million years, Poul Anderson


"The boat of a million years" raconte une histoire d'immortels qui parcourent le monde pendant des millénaires. C'est bon, mais c'est long.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 75, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Others have written SF on the theme of immortality, but in The Boat of a Million Years, Poul Anderson made it his own. Early in human history, certain individuals were born who live on, unaging, undying, through the centuries and millenia. We follow them through over 2000 years, up to our time and beyond-to the promise of utopia, and to the challenge of the stars.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :



samedi 5 avril 2014

Un détective surnaturel


La collection e-baskerville, dirigée par Jean-Daniel Brèque, édite ou réédite, sous forme numérique, des romans ou nouvelles de « L’Age d’or des conteurs », entre 1880 et 1914. On y trouve des récits fantastiques ou policiers, simples dans leur narration et riches tant en figures marquantes qu’en rebondissements. La patte est caractéristique de l’aventure telle qu’on la concevait à l’époque victorienne. Ca se lit vite, avec plaisir, et facilement.

"Le fantôme mène l’enquête", de Robert Barr, conte l’enquête menée par un fantôme sur l'empoisonnement qui l'a fait passer de vie à trépas. N’ayant que des possibilités d’interactions extrêmement limitées avec le monde réel, il agit par influence sur les vivants, et use à son profit de ses pouvoirs de déplacement immatériel.

On y croisera une femme aimante accusée - peut-être - à tort, une petite bonne bien bouleversée, un rival éconduit, des journalistes et des avocats, s’agitant tous sous les yeux d’une petite coterie de fantômes cyniques ou concernés. On finira par comprendre ce qui s’est vraiment passé et par identifier le responsable de la fatale mésaventure de l’esprit empoisonné.

La fantôme mène l’enquête, Robert Barr