dimanche 30 mars 2014

Interview Greg Egan : Le moulin à idées


Greg Egan est un auteur australien de SF, catalogué Hard-SF. Certains de ses romans ont été publiés en français, notamment Isolation ou La cité des permutants. Ses nouvelles sont rassemblées dans les recueils Axiomatique, Océanique, ou Radieux. On pourra lire aussi L'énigme de l'univers, Diaspora, Zendegi, et, bien évidemment la trilogie Orthogonal : The clockwork rocket, The eternal flame, The arrows of time.

Son œuvre illustre de manière brillante des concepts poussés au bout de leur logique. C'est de la littérature d'idées qui devient, de plus en plus, une littérature de personnages aussi.
Inutile de dire que je suis un fan absolu d'Egan.

Très discret, Egan ne fournit pas de photo de lui, il précise même sur son site personnel que d'éventuelles photos de Greg Egan trouvées sur Internet ne le représenteraient pas, lui. Voila pourquoi la photo d'illustration habituelle est remplacée par une photo de l'univers prise par le satellite Planck.

Il me fait l'immense honneur de répondre à mes questions au sujet de la trilogie Orthogonal. Il en profite pour parler de science, de curiosité, d'envie de savoir et de désir d'apprendre. Il donne, une fois encore, à penser.

Bonjour Greg. Je suis très heureux de discuter avec toi ; tes romans sont une source de réflexion pour moi depuis des années, je crois que je n’oublierai jamais la naissance la naissance de l’IA au début de Diaspora.

Je viens juste de terminer la trilogie Orthogonal et je suis encore époustouflé par le voyage. Peux-tu résumer l’histoire en quelques mots pour les lecteurs de l’entretien ?

Dans un univers régi par des lois physiques différentes des nôtres, une civilisation est menacée par une catastrophe qui pourrait détruire la planète entière. Les habitants de ce monde ne disposent pas de la technologie qui leur permettraient de se protéger, mais ils parviennent à lancer un vaisseau spatial pour un voyage long de plusieurs générations, donnant aux voyageurs le temps de trouver peut-être une solution au problème – et de revenir seulement quatre ans après leur départ.

Orthogonal est bourré d’idées. Commençons par le commencement, comment et pourquoi as-tu décidé de le situer dans un univers riemannien ? Peux-tu décrire cet univers en quelques phrases simples ?

 Pour décrire un univers riemannien, je dois d’abord préciser quelques points concernant le nôtre. Si on marche 3 km vers l’est puis 4 km vers le nord, on peut utiliser le théorème de Pythagore pour déduire qu’on termine à 5 km de son point de départ : 5 au carré = 3 au carré plus 4 au carré. Cette formule peut être étendue aux trois dimensions aussi : un container par exemple, mesurant 3 mètres par 12 par 4 a une distance de 13 mètres entre ses coins les plus éloignés, car 13 au carré = 3 au carré + 12 au carré + 4 au carré.

Qu’arrive-t-il alors si nous ajoutons la quatrième dimension, le temps ?
Si je démarre de la Terre en 2100 et voyage en ligne droite à travers l’espace-temps (c’est à dire à vitesse constante) pour finir sur Alpha du Centaure, à 4 années-lumière, en 2105, quelle a été la durée de mon voyage ? Le théorème de Pythagore semble dire que l’hypoténuse esapce-temps au carré devait être de 41, c’est à dire 4 au carré + 5 au carré, c’est à dire que le voyage a duré 6,4 années, alors qu’il ne s’est écoulé que 5 années sur Terre. Or, chaque lecteur de SF sait bien que la dilatation du temps rend le voyage plus court pour les voyageurs, pas plus long. En fait, le temps véritable du voyage peut être obtenu en prenant le théorème de Pythagore mais en remplaçant chaque temps carré par son négatif :

1.   – (temps du voyageur au carré) = distance au carré – ( temps d’origine au carré).
2.   – (temps du voyageur au carré) = 4 au carré – ( 5 au carré) = - 9
3.    d’où temps pour le voyageur = 3 ans

Dans un univers riemannien il y a aussi quatre dimensions, mais elle sont toutes fondamentalement identiques. Cela signifie qu’il n’y a pas besoin de signe « moins » quand le temps entre en jeu : le théorème de Pythagore marche dans le quatre dimensions sans aucun changement de formule. Alors, un voyage à travers l’espace sera plus long pour les voyageurs que pour les gens qu’ils laissent derrière eux.

J’ai choisi d’écrire une trilogie dans un tel univers parce que c’est le changement à la fois le plus simple et le plus radical qu’on puisse appliquer aux lois de la physique. Changer la géométrie de l’espace-temps pour qu’il fonctionne comme un espace à quatre dimensions affecte absolument tout : la nature de la lumière, les relations entre mouvement et énergie, l’attraction et la répulsion des charges électriques, les types possibles de matière… jusqu’à la chimie et la biologie. Un univers entier, consistant, résulte donc de ce changement, siège de nouveaux phénomènes qui se déduisent du changement initial.

Comme si cet univers stupéfiant n’était pas suffisant, tes personnages sont d’une espèce, métamorphique entre autres, dont la biologie est très particulière. D’où vient l’idée de cette espèce ?

La plupart des organismes de notre planète sont des microbes qui se reproduisent par fission. Alors que la vie multicellulaire sur Terre a trouvé des moyens de survivre à la reproduction, il m’a semblé qu’une espèce consciente dans laquelle la création de descendants provoque la mort illustrerait bien la fausseté de l'idée naturaliste selon laquelle l’ordre naturel créé par la biologie serait « moralement bon ». Pour nous humains, la perspective de voir chaque mère mourir en donnant la vie est terrifiante. Pour ces aliens, c’est l’ordre naturel des choses, et ils ne connaissent aucun moyen de le changer – même s’ils ne pensent certainement pas tous que c’est « moralement bon ».

Physique alternative, biologie alternative, descriptions très réalistes de travaux de recherche, n’as-tu pas craint que les lecteurs trouvent la trilogie trop ardue ?

Il y a toujours quelqu’un qui ne comprend pas immédiatement ce que vous écrivez. Quand, enfant, je lisais de la SF, il y avait beaucoup de choses que je ne comprenais pas, mais ça m’a encouragé à apprendre plus. Les lecteurs réellement curieux qui ne comprendraient pas la physique d’Orthogonal réaliseront qu’il y a des choses qu’ils doivent apprendre s’ils veulent comprendre leur propre univers. Les seuls qui ne gagneront rien à l’expérience sont ceux qui ont décidé de laisser leur cerveau s’ossifier et se sont jurés d’aller à leur tombe en ne sachant pas plus sur le monde que ce qu’ils savaient déjà à l’âge de douze ans.

Pourquoi as-tu décidé d’embrouiller autant les questions de reproduction et de genre ? Y a-t-il une leçon pour notre monde à tirer de ces aspects ?

Je pense qu’il est utile d’imaginer ce que seraient les relations sociales et politiques de sexe si les rôles reproductifs imposés par la biologie étaient radicalement différents. Il n’y a pas de « leçon pour notre monde »  - la mort des femmes par fission n’est pas une sorte de métaphore lourde applicable aux femmes humaines. C’est une biologie différente et une histoire différente ; il y a quelques parallèles avec les nôtres, mais beaucoup d’aspects n’ont pas d’équivalents humains, et c’est intéressant en soi. Le vrai pouvoir de la SF vient de ce qu’elle n’a pas à parler tout le temps de nous.

Peux-tu décrire Yalda, la belle personne, l’héroïne initiale qui met l’histoire en mouvement ?

Dans le monde du roman, la plupart des femmes donnent naissance en se divisant en quatre enfants : deux males, deux femelles. Les membres de cheque paire male/femelle sont connus comme étant des « co’s », et quand la femelle deviendra adulte et connaîtra elle-même la fission, son mâle s’occupera de ses enfants. Mais Yalda est une solo, née sans « co ». Cela présente quelques avantages car elle ne subit par la pression sociale à la reproduction précoce, mais elle est aussi soumise à une discrimination.

Yalda commence sa vie dans une petite ferme, mais son père l’envoie à l’école, où elle brille intellectuellement. Elle finit par devenir scientifique et conduit de modestes expériences d’optique qui conduisent à une révolution en physique.

Dans le monde de Yalda, il y a des sagas mais pas de véritable religion. Comment une société décentralisée comme celle de Yalda peut-elle être cohésive en l’absence de religion commune ?

Par la migration. Il n’y a pas d’océan sur ce monde – de fait, il n’y pas de liquide stable du tout dans cet univers – et, pour des raisons biologiques, certains membres de chaque famille migrent loin de l’habitat de leurs ancêtres. Pour parler simplement, on peut dire que ça se passe pour des raisons de « diversité génétique », bien que la biologie réelle mette en œuvre des choses plus étranges que des gênes.

Alors, les gens parlent à peu près partout la même langue, et, bien qu’existe une certaine dose de bigoterie parochiale, il n’y a rien qui approche la notion humaine de « races ». Bien sûr, cette culture n’est pas homogène –Yalda et Eusebio reçoivent des réactions variées à leur proposition de voyage (à bord du Peerless) suivant les cités visitées – mais suffisamment de mixité est assurée par les gens qui se déplacent de lieu en lieu pour que la culture soit bien plus cosmopolite que ne l’était celle de la Terre au même stade de développement.

Le peuple de Yalda est-il, dans ton esprit, et pour ce qui concerne science et société, similaire à celui de Roi, le peuple agraire et insectoïde d’ « Incandescence » ?

Les aliens d’ « Incandescence » ont été conçus génétiquement pour être majoritairement dociles et non curieux, ce qui leur permet de survivre dans un environnement très contraint sans s’y ennuyer. Seuls quelques-uns d’entre eux agissent comme des « sentinelles » au cas où il serait nécessaire de réagir rapidement à un changement imprévu. La culture dans « Orthogonal » est bien plus intellectuelle, mais, si elle a atteint un point où elle peut comprendre le péril qui la menace, elle n’a pas encore les moyens de le prendre en charge.

Le feeling du premier roman est résolument mécanique (il s’agit bien en effet d’une « fusée mécanique »), très Verne-like. Jules Verne a-t-il été une source d’inspiration ?

Ca fait plus de quarante ans que j’ai lu Jules Verne, aussi je ne peux pas te dire s’il y a beaucoup de points communs entre le Peerless et ses fusées. Ce qui est certain c’est que les différences dans les lois physiques de l’univers et dans la biologie des voyageurs conduisent à des problèmes très différents de ceux que Verne avait à adresser.

As-tu décidé consciemment, comme un challenge, d’inventer un voyage dans l’espace profond à l’aide d’une fusée mécanique, the Peerless, sans ordinateur ni électricité ? Penses-tu qu’une chose ressemblant au Peerless pourrait fonctionner dans notre univers ?

Pour de nombreuses raisons, un Peerless serait complètement impossible pour nous. Qu’une montagne entière puisse rester intacte dans de telles conditions de stress dépend de propriétés matérielles et de détails géologiques qui ne font sens que dans l’univers d’Orthogonal, et l’idée qu’une montagne puisse atteindre des vitesses relativistes en brûlant quoi que ce soit y serait absurde.

Ceci dit, je suspecte que des systèmes purement mécaniques pourraient stabiliser une fusée ordinaire pendant le lancement et se charger de la plupart des tâches de navigation sans nécessiter d’électronique ni d’ordinateur.

Quel genre de motivation faut-il pour quitter son monde natal, sans espoir de retour, dans le but de le sauver – comme le font Yalda et ses partenaires ?

Chacun a ses propres raisons. Mais, comme le remarque Yalda lorsqu’elle tente de recruter pour la mission, chacun d’eux doit croire que sa propre contribution peut faire pencher la balance – que s’il joue personnel et reste en arrière, la planète risque d’être détruite.

Dans « The eternal flame », le second roman, seules les femmes paient le prix de la maitrise démographique. Est-ce une allégorie sur la situation des femmes dans notre monde ?

Non. Comme je l’ai déjà dit, il y a des parallèles et des différences dans la politique et la biologie des genres entre notre monde et le leur, mais ceux-ci résultent des situations concrètes du roman. Suppose que quelqu’un écrive un roman historique sur la dynastie Ming. Préfèrerais-tu une version dans laquelle ce sujet est exploré honnêtement, dans ses propres termes, ou la version Disney dans laquelle tout doit être une parabole sur la vie des teenagers middle class américains de 21ème siècle ? La SF se gâche quand elle est utilisée comme un théâtre de marionnettes et ne propose que des versions légèrement camouflées de nos propres problèmes. La meilleure SF n’est pas parochiale : elle prend ses prémisses au sérieux, et en déduit ce qui s’ensuit, que cela ait ou pas des aspects communs avec l’humanité contemporaine.

Dans l’exemple que tu mentionnes, les femmes s’affament pour maitriser la démographie car, se reproduisant par fission, il fait sens de penser que leur poids corporel est le facteur déterminant du nombre d’enfants qu’elle vont produire. En fait ce n’est pas le seul, et les biologistes mâles qui n’ont pas cherché plus loin ont sans doute souffert d’une cécité bien pratique sur le sujet. Mais tout ceci découle de l’historie et de la biologie de ces aliens. Ce n’est pas un message codé pour notre société.

La possibilité de contrôler la reproduction amène de violents troubles dans le Peerless, certains hommes n’acceptant pas la nouvelle situation créée. Est-ce toujours une conséquence de la prise en charge de leur reproduction par les femmes ?

La découverte qui cause le trouble dans le Peerles ne promet pas seulement un contrôle effectif des naissances, elle soulève aussi la possibilité d’éradiquer complètement l’un des sexes. Rien dans notre histoire ne peut se comparer à ça : la pilule peut avoir ennuyé l’Eglise Catholique, mais elle ne rend pas les hommes obsolètes.

Le contrôle de la reproduction a permis l’émergence d’une sexualité pour elle-même sur le Peerless. Dans « Why is sex fun ? », Jared Diamond écrit que le plaisir sexuel est LA condition de la reproduction humaine. Dans le monde de Yalda, ce n’est pas le cas. Que penses-tu de l’affirmation de Diamond ?

Je n’ai pas lu le livre de Diamond, alors il m’est difficile de me prononcer. Les aliens d’ « Orthogonal » trouvent la reproduction agréable – même pour les femmes dont ça termine la vie – mais pour la plus grande partie de leur histoire ce n’est pas un plaisir aussi simple que ça peut l’être pour les humains.

Parlant de plaisir, pas de gastronomie dans le monde de Yalda ?

Yalda et Eusebio participent à un banquet énorme et varié à la table d’un homme d’affaires des Red Towers. Mais la plupart des gens ne sont pas aussi riches, et ils doivent se contenter de quelques épices et noix pour varier les plaisirs.

A la toute fin du troisième roman, les problèmes de genre et de parenté sont résolus de manière élégante. Crois-tu que, dans quelques temps, l’humanité surmontera les différences de genre et connaitra l’égalité des sexes ?

Des gens écrivent des livres entiers pour répondre à cette question.

Comment a-t-il été possible pour les générations médianes, nées et destinées à mourir à bord d’un (grand) canot de sauvetage, d’éviter le désespoir et de continuer à avancer ? D’où tirent-ils leur fortitude ?

De nouveau, il faudrait un livre entier pour répondre, et les différents personnages ont différentes philosophies. Agata, dans « The arrows of time », a une conscience élevée de sa mission et une forte connexion avec les ancêtres, mais d’autres sont plus pragmatiques et tentent de tirer le meilleur de la situation dans laquelle ils se trouvent.

La capacité de « prévoir » le futur fut presque fatale au Peerless, déchiré entre ceux qui acceptent et ceux qui refusent cette technologie, le débat étant : « avons-nous encore un libre arbitre si nous connaissons le futur ? ». Quelle est ta position sur ce sujet ?

Je pense que l’un des aspects du libre arbitre – le fait que nos actions sont corrélées à nos souhaits – peut survivre à la connaissance du futur. Ce que nous apprenons du futur doit être cohérent avec notre nature, ça ne peut pas nous forcer à faire un choix qui irait contre nos propres désirs. Mais je pense qu’il serait insupportable pour des humains, de fait pour toute créature qui a évolué en ne connaissant que le passé, de se trouver dans une situation où l’issue de chaque choix serait connue à l’avance. Un des personnages du roman décrit la situation comme un « aplatissement » : nous finirions par faire des choses logiquement acceptables, peut-être au prix d’autres choses plus compliquées ou intéressantes.

Déterminisme, chance, libre arbitre, nous marchons à l’intérieur de ces balises. Einstein a dit que Dieu ne jouait pas aux dés avec le monde, tu sembles dire, dans Isolation ou Arrows of Time, que nous pouvons truquer le dé. Le penses-tu vraiment ? Et comment y parvenir ?

Dans Isolation, il y a un moyen de manipuler les probabilités quantiques. Je ne la crois pas du tout réaliste, c’est juste une prémisse amusante pour le roman. Dans « The Arrows of Time » la mécanique quantique n’est peut-être pas complètement probabiliste, car certains arguments contre le déterminisme en mécanique quantique reposent sur le postulat que les signaux ne peuvent voyager vers le passé – or ils peuvent le faire dans l’univers d’ « Orthogonal ». Mais même si notre univers se révélait déterministe jusqu’à son niveau le plus micro, je ne suis pas sûr que ça aurait des conséquences pratiques, un avantage quelconque à en tirer à travers une technologie. Ca serait certainement intéressant, en revanche, d’avoir trouvé une réponse définitive à cette question.

Dans la trilogie, le gouvernement du Peerless devient de plus en plus institutionnalisé. La quasi anarchie initiale (ou, au moins, la démocratie directe) ne pouvait-elle pas survivre à long terme ? La « loi d’airain de l’oligarchie » finit-elle toujours pas s’appliquer ?

Chaque situation est différente, et je ne crois pas à des lois universelles de la politique. Mais bien que les gouvernants du Peerless aient utilisé la surveillance et l’emprisonnement pour contrôler la dissension et affermir leur pouvoir, leur oligarchie non plus n’a pas survécu.

Les scientifiques du Peerless doivent convaincre les dirigeants qu’il est raisonnable d’utiliser des ressources de valeur  pour mener à bien leur recherche. A notre époque de ralentissement économique, as-tu le sentiment que le politique est plus difficile à convaincre de l’utilité de la recherche scientifique ?

Je ne suis pas impliqué dans ce processus moi-même, je ne peux donc pas le commenter.

Ta trilogie est un magnifique hommage à la recherche scientifique. Tu es un scientifique toi-même. Les étudiants en science sont chaque année moins nombreux en France. Comment décrirais-tu le travail d’un scientifique à des jeunes gens se demandant si ça pourrait être leur carrière ? Comment les motiver en ce sens ?

Je ne suis pas un scientifique. J’ai une licence de mathématiques, j’ai collaboré sur quelques problèmes de physique théorique avec des universitaires, mais ce n’est pas comme ça que je gagne ma vie, il m’est donc difficile d’offrir des conseils sur la science comme carrière.

Mais, quiconque éprouve une sincère curiosité pour le monde voudra sans cesse apprendre plus à son propos, et pour certains ça signifiera apprendre des choses que personne ne savait auparavant. Je pense que le meilleur moyen de motiver des gens à entamer ce voyage est de leur exposer simplement un peu de la richesse et de la complexité de ce qu’il y a encore à découvrir – leur montrer un peu de cette grande et belle cité de connaissance, de sorte que s’ils ne peuvent pas immédiatement la cartographier, et encore moins y construire quelque chose de neuf, ils sachent au moins qu’elle est là, et qu’elle les attend.

Je te remercie beaucoup d'avoir pris le temps de répondre, et attends avec impatience ton prochain roman, le plus tôt sera le mieux.

Merci, ce fut un plaisir.

samedi 29 mars 2014

Doppel - Lindsay Smith

Tor.com offre généreusement aux lecteurs un ou deux textes gratuits chaque semaine.
Je ne les lis pas tous, je ne les apprécie pas tous. Mais je signalerai ici ceux que pour lesquels ça a été le cas.

Voici "Doppel" de Lindsay Smith.

Elle y mêle espionnage et horreur préhumaine dans un récit épistolaire constitué uniquement d'échanges de transmissions. Pas le texte du siècle mais un petit air d'Indiana Jones, et il toujours plaisant d'assister aux déconvenues de l'Ahnenerbe, même quand c'est au prix de la vie d'un imprudent. Dans la réalité de "Doppel", l'horreur nazi n'est peut-être que le prémisse d'une autre, bien plus terrifiante.

mardi 25 mars 2014

Souris, ventre fécond, et bête immonde


"Legend, part one", est le quatrième volet de la saga de Karic, la souris templière.

La série a définitivement pris le tournant de la guerre totale. Toutes les parties se ruent frénétiquement vers l’affrontement final, d’où sortira la restauration de l’équilibre ou l’entrée du monde des souris dans une ère de ténèbres sous la domination d’Icarus le fou, voire de ses peu fiables alliés, les druides rats.

Alors que le roi prépare l’assaut sacrilège qui doit asseoir sa victoire finale et renverser ce dieu borgne qu’il rêve de remplacer, les récits se déroulent et les vérités se font jour ; les détails obscurs du passé s’éclairent enfin dans ce volume.

Les protagonistes de la guerre des templiers racontent les évènements qui ont conduit à la tyrannie. Les manipulations des uns et des autres, qui ont alimenté la course à la guerre, apparaissent, et l’incurie orgueilleuse des prêtres du blé est, encore plus qu’auparavant, mise en évidence. L’accession d’Icarus au pouvoir est narrée, pour l’édification d’Alexis, la courtisane qui flatte tous ses plus bas instincts, et sous les yeux navrés de Lady Lorelie, la favorite déchue qui, seule, tente de ramener Icarus à un peu de raison ; l’évocation de la vie du capitaine Tosk illustre, sous un autre angle, les évènements qui ont placé Icarus sur un trône usurpé. Quand aux templiers de passé, ils ne sortent pas vraiment grandis du rappel de ce qui fut leur idéologie impérialiste et les excès de leur certitudes suffisantes.

Mais "Legend" n’est pas que le passé raconté, c’est aussi le temps présent qui se déroule. Et dans le présent, il y a les manipulations de Pilot - décidément incapable d’être autre chose qu’un traitre menteur, perfide, et manipulateur -, la fracture renouvelée entre factions templières – entretenue par un Ronan incapable de maitriser ses sentiments ou son orgueil blessé -, l’espoir de créer un ordre de prêtre enfin régénéré sous l’impulsion de Seamus, des combats, des massacres, une guerre sans prisonnier dont nul ne peut se tenir à l’écart.

Et encore, la folle violence du roi perdant l’esprit entre ses deux femmes qui sont le bon et le mauvais génie de sa conscience, le rougeoiement des braises de la résistance, la cruauté ordinaire de créatures élevées entre donjons et chambres de torture, l’éducation totalitaire des rats dans un Lebensborn murin bien mal nommé « la nurserie », les hauts faits d’arme d’un Lieto malheureusement manipulé pour devenir l’instrument de la vengeance et d’une dévorante ambition, l'embrasement de la légende de Karic qui soutient le courage des souris opprimées et à laquelle il croit lui-même enfin.

En terme d'avis, je vais faire bref pour ne pas trop me répéter. Les dessins, spectaculaires, servent parfaitement l’action. L’histoire, dans laquelle la compréhension du passé éclaire les malheurs du présent, est toujours nourrie de mythologies anciennes ou contemporaines auxquelles Glass apporte sa touche, son innovation, tel ces scaldes qui racontaient, chacun à sa manière personnelle, des légendes vieilles comme le monde. C’est donc toujours très bon. Il faut continuer.

The Mice Templar, vol 4.1, Legend Part One, Glass, Oeming, Santos, Guerra

dimanche 23 mars 2014

Les damnés de la mer


Deepwater Prison est le nouvelle série du duo Bec et Raffaele qui avait déjà signé l’impressionnant Prométhée, mais aussi les Sarah, Under, et Pandemonium.

Futur proche, les prisonniers les plus dangereux sont enfermés sans espoir de conditionnelle dans une prison sous-marine qui est une sorte de bagne totalitaire. L’explosion d’une plateforme pétrolière offshore, qui coule tout près de la prison, provoque une gigantesque marée noire et risque de mettre à jour les bien peu ragoutants secrets de la multinationale qui l’exploitait (on pense à la catastrophe de DeepWater Horizon, l’assonance n’est sûrement pas fortuite). Face au désastre, ploutocrates et hauts fonctionnaires luttent à fleurets (pas si) mouchetés pour mettre la main sur les bases de données de la plateforme et déterminer les responsabilités dans la catastrophe écologique. Leur confrontation a pour cadre la prison sous-marine un lieu où, en dépit d’une sécurité extrême, une tentative d’évasion est fomentée ; alors qu’à l’extérieur, dans la fosse abyssale, d’énormes et agressives créatures rodent.

Ce premier tome, intitulé "Constellation" du nom de la plateforme coulée, donne à espérer une histoire sous tension, stressante à souhait. Le stress est véritable, engendré par la progression des deux intrigues, extérieure et intérieure. C’est dans ce genre de récit que Bec excelle, prouesse d’autant plus méritoire qu’il y parvient en dépit d’un médium à qui manquent mouvement et sons, si utiles pour la montée en pression au cinéma.

Les dessins de Raffaele, de bonne facture, commencent à être connus. Ils sont souvent photoréalistes et régulièrement « larges », comme en cinémascope, soutenant donc parfaitement une histoire résolument « extime » dans laquelle alternent moments rapides, cut, ou plans de coupe, et phases plus calmes durant lesquelles les enjeux sont dits par les dialogues. On ne l'écrira jamais assez, l’œuvre de Bec, c'est du cinéma immobile.

Au final, un album qui, comme souvent chez Bec, démontre une grande capacité à faire monter le taux d’adrénaline, et à la faire étonnamment vite. D’aucuns diront que son style est trop récurrent ; je préfère penser qu’on ne reproche pas à un bon artisan de faire régulièrement ce qu’il sait bien faire pour le plaisir de ceux qui apprécient son travail. Espérons que la suite sera à la hauteur de cette entrée en matière.

Deepwater Prison t1, Constellation, Bec, Raffaele

samedi 22 mars 2014

La der des ders


Avec "All Out War (part. 1)", c’est le guerre, la vraie, qui commence. Un conflit ouvert, destiné à être définitif, entre les trois communautés décentes, menées par Rick Grimes, et les parasitaires Saviors de Negan.

Face à l’arbitraire, justice et courage obligent à la résistance et au combat. Contre les troupes paramilitaires de Negan se dressent donc des conscrits conduits par des leaders charismatiques. Un seul groupe survivra ; éternelle histoire de l’humanité. Les bons ne gagnent pas toujours (demandez à Spartacus) mais on peut imaginer qu’ici ce sera le cas. A la fin du comic, en tout cas, on est au milieu du gué, en 1916.

Premier point, mais de taille : Stefano Gaudiano passe à l’encrage, et les dessins y gagnent en clarté et en netteté. Tant mieux.

Deuxième point : les zombies sont de retour, instrumentalisés par Rick comme « armes biologiques ». Hannibal avait ses éléphants…

Troisième point : il faut bien faire durer un peu et montrer que c’est dur, toussa, mais Negan commence à avoir un peu trop d’as cachés dans sa manche.

Quatrième point, un peu inquiétant : le grand nombre des personnages rassemblés maintenant autour de Grimes et les pertes importantes qu’entrainent une guerre banalisent les morts. Beaucoup tombent, et peu de ces KIA sont de vieilles connaissances du lecteur. Il serait absurde de tuer des personnages principaux dans chaque numéro, mais avec ce tome 20, on se retrouve dans une approche Redshirts ou Canon Fodder qui est précisément ce que n’était pas la série et qui en faisait la qualité.
Espérons que ce n’est qu’un effet secondaire du conflit ! Quoi qu’il en soit, Walking Dead devra se recentrer sur un groupe restreint doté d’un objectif clair, sous peine de mourir à moyen terme. Time will tell…

Walking Dead t20, All Out War, Kirkman, Adlard, Gaudiano

vendredi 21 mars 2014

RIP Lucius Shepard


Lucius Shepard est mort hier à l'âge de 67 ans.

Sans être un expert de son oeuvre, j'ai vraiment apprécié ses nouvelles et la saga de Griaule.
Shepard avait cette écriture lente, graisseuse, lancinante, moite, que j'associe inévitablement à cette Amérique sud-centrale dont il faisait si souvent le lieu de ses textes. Peu auront décrit aussi bien que lui le sentiment et les sensations physiques qui étreignent celui qui pénètre dans les lieux de l'arriération naturelle, animale et sociétale. Weird Louisiane.
Sans la propédeutique Shepard, True Detective aurait-il été possible? Pas sûr.

Farewell !

Photo C. Schlonsok, 2013

Under a blood red sky


Jeff Vandermeer citait l’autre jour dans son interview pour Quoi de Neuf... "The other side of the mountain", de Michel Bernanos, comme une source d’inspiration ; ce n’est donc pas par hasard qu’il est présent dans la compilation The Weird éditée par les Vandermeer. C’était l’occasion d’aller voir ce texte que je n’avais jamais lu.

Pour faire bref, cette novella est divisée en deux parties.

D’abord, une histoire de désastre maritime terriblement cruelle et éprouvante. Quand un navire se retrouve encalminé au milieu de l’océan sans vent ni courant, les conséquences pour l’équipage finissent par devenir trop rudes pour être supportées dignement, donnant à l’homme l’occasion de démontrer, une fois encore, qu’il est un loup pour l’homme.

Après l'espoir vain d'un sauvetage, ce qui doit arriver arrive, le vaisseau coule et seuls deux marins, les plus décents, survivent.

La seconde partie se passe sur l'ile où ils échouent après une phase d’inconscience. Une ile au ciel rouge, apparemment dépourvue de toute vie humaine ou animale, où prospère une bien étrange végétation, souvent agressive. Mais que signifient ces villages vides ? Qui a sculpté les nombreuses statues d’hommes saisis dans des expressions d’horreur ? Et quel est l'inquiétant battement de cœur qui remplit les nuits insulaires ?
L’univers est résolument incompréhensible. Ne reste alors qu’à lutter pour survivre, car les humains, inconscients de la futilité de leur existence et du désintérêt que le cosmos leur manifeste, ne savent rien faire d'autre. Pour les deux survivants, il faut fuir le mystère, rentrer chez soi peut-être, et, pour cela, gravir la montagne pour chercher le salut derrière. Existe-t-il ?

Nihiliste et weird, clairement réussi, "The other side of the mountain", a été écrit et publié en français sous le titre La montagne morte de la vie. Il a été traduit en anglais par Elaine Halperin puis retraduit par Gio Clairval, avec un titre bien plus satisfaisant que l’original.

La montagne morte de la vie, The other side of the mountain, Michel Bernanos

mercredi 19 mars 2014

Torr He Brenn


"Dans la vallée des statues" est un recueil de nouvelles (une bonne partie de ce qui a été publié entre 74 et 95) de Robert Holdstock, publié chez Lunes d’Encre en 2004 et que je lis seulement aujourd’hui. Mieux vaut tard que jamais.
17 textes dans le recueil. De la SF, de l’anticipation, et surtout (évident quand on prononce le nom Holdstock) du celtique, plus ou moins directement celtique.

Débarrassons-nous rapidement de la SF :
Cendres, La croix du cimetière, Voyageurs, La caresse d’une main disparue, Un évènement sans importance, Les arbres à charisme, sont des nouvelles parfois agréables à lire, mais qui, comme un tout, semblent souffrir d’un déséquilibre interne, d’une incapacité d’Holdstock à choisir le genre d’histoire qu’il veut raconter, et sur quel ton le faire. On a donc des récits qui fleurent bon les 70’s avec fête, drogue, arts version happening, sexe récréatif néanmoins toujours déséquilibré à l’avantage du mâle, etc… parfois enrichis de fines intuitions post-humanistes. Pourquoi pas, même si le genre fait un peu démodé. Mais, et c’est dommage, ces nouvelles sont engoncées dans les oripeaux de l’âge d’or, dont Holdstock n’arrive pas à se débarrasser. On y trouve donc des « fusées » qui sont des sortes d’avions spatiaux, des ceintures de voyage dans le temps, de la téléportation, des technologies incroyablement et inexplicablement avancées utilisées par des « hippies » du futur ou des petits bourgeois de l’espace. Bof !
La croix du cimetière est la seule qui sorte du lot, avec son héros de retour vers un chez lui qui n’existe plus et une vision bien noire de l’avenir de la Terre.

Anticipation : Vieillir encore est une belle et étrange histoire d’expérience de vieillissement accéléré, menée sur deux cobayes humains enfermés dans une reconstitution et inconscients de leur propre servitude. Deux gâchis s’y croisent : comment ces deux victimes passeront une vie de deux siècles en quelques brèves années sous l’œil impudique d’une équipe de chercheurs, comment ces mêmes chercheurs perdront une partie de leur vie à observer celles de leurs sujets, pour certains jusqu’à la folie. Entre Truman Show, Algernon et Lebensborn.

Fantastique : Dans la vallée des statues est une histoire à l’ambiance parfaitement réussie. Mystérieuse, inquiétante, on y voit un journaliste bien peu éthique se placer, à son insu, dans une position dangereuse lorsqu’il accepte, pour des motifs fallacieux, l’invitation d’un sculpteur de génie qui est sans doute plus qu’il ne parait. On trouve dans ce texte, le sens du mystère, le spectacle de la cruauté, et l’amour de l’art, qui imprègnent l’œuvre d’Holdstock. Un très beau texte, en dépit de son caractère prévisible.

Le temps de l’arbre. Mouaip. Je ne sais qu’en dire.

Reste le celtique, parfois lointain. Et c’est là qu’Holdstock excelle. C’est la celtitude que l’auteur donne à voir. Une celtitude qui s’épanouit (mais est-ce le bon mot) dans les forêts, près des rivières, non loin des tumulus funéraires laissés par des prédécesseurs disparus, dans un wilderness superbement décrit. On y voit des peuples celtes païens, qui le restent même après avoir endossé le déguisement du christianisme, like wolf in sheep's clothing. On y voit des shamans et des mages, détenteurs de secrets anciens, commandant la nature et les formes, des apprentis dépassant parfois leur maitre, des hommes rudes aussi, résistant aux envahisseurs saxons, angles, normands ou finissant par les accueillir dans leur couche et leur pool génétique. On y voit des chevaliers arthuriens, mercenaires, chefs de guerre, loin de l’imagerie classique. On y décèle un Homme vert que le christianisme obligea à se dissimuler mais qui n’abandonna jamais ses droits sur les terres celtes. On y voit enfin des écarts de temps, des communication à travers temps, qui intriguent, inquiètent les personnages et brouillent les cartes pour le lecteur ; Holdstock aime bien cette approche visiblement.

On lira donc avec plaisir :

L’homme-magie. Brillant. Tension, rivalité, trahison, entre un shaman préhistorique et le plus grand chasseur de la tribu. Où l’on voit que la magie peut être mal utilisée, et que tel est pris…

La terre et la pierre. Brillant aussi. Archéologie, voyage temporel, disparition. Intrigant et joliment écrit.

Thorn. Où un sculpteur grave une image païenne dans une église en construction. On y voit les divinités celtes résister à l’invasion chrétienne. Et l’on voit une fois encore qu’il faut une longue cuillère pour diner avec le diable.

Le garçon qui franchissait les rapides émeut par le traitement qui y est fait à un garçon doué d’un étrange pouvoir (et, non, ce n’est pas un X-Man). On y voit aussi que nos sens nous trompent et que la foi peut se nourrir d’elle-même.

Scarrowfell, une inquiétante histoire de dette historique à payer par une vie. Une ambiance à la « Rosemary’s Baby » y saisit le lecteur.

Les selkies, étrange histoire, au traitement weird, lovecraftienne imho, cryptozoologique (avec de biens étranges sirènes), de secret passé, de domination et de sexualité déviante, sur un ilot perdu d’où nul n’entendra hurler les sirènes. On pourra penser à « La peau froide » de Munoz.

Enfin, cet Enfantasme qui décrit la genèse d’Arthur, liée à la rencontre (au pénal on dirait le viol par ruse) d’Uther et d’Ygrain, femme de son adversaire.

En conclusion, zappez la SF (et l’arbre), le reste c’est du bon.

Dans la vallée des statues, Robert Holdstock

L'avis d'Efelle

Ce recueil participe au challenge Mythic Winter Fiction de Lhisbei

dimanche 16 mars 2014

Guerre à mort contre l'espoir


Suite des aventures épiques de Karic le templier dans ce tome 3, intitulé "A Midwinter’s Night Dream".
Avec ce tome, c’est la guerre à outrance qui commence. Les évènements du tome 2 ont bousculé l’équilibre de la terreur. Icarus, le roi fou, a raté son ascension à la divinité et s’est cloitré dans sa tour où nul ne peut le voir. Les prisonniers des basses fosses de la capitale ont été libérés, et si beaucoup ont été tués durant leur fuite d’autres se cachent dans les villages alentour ou la capitale même. Karic enfin, très gravement blessé à l’issue de son action héroïque, a été emporté, inconscient, par Cassius, vers une hypothétique guérison.
Plus rien ne sera donc comme avant.

Dans la forteresse, l’armée des rats et la garde fouine sont, littéralement, à couteaux tirés ; les deux favorites du roi intriguent pour obtenir son attention ; les druides rats intriguent plus que jamais pour accaparer le pouvoir. Hors du palais, la population se divise entre collaborateurs et résistants. Dissimulation de fuyards, réunions secrètes, actions militantes, les plus courageuses et dignes des souris se dressent enfin contre le régime illégitime ; le nom Karic devient le cri de ralliement de la révolte contre l’oppression d’Icarus et des rats. Mais la répression est violente. Icarus est encore loin de tomber, d’autant qu’il semble encore plus fou qu’auparavant, et moins prompt à se laisser manipuler par les druides.
Dans le reste du pays, les groupes épars de templiers ennemis comprennent progressivement qu’ils doivent se ranger sous la bannière d’un Karic, toujours agonisant mais devenu symbole de liberté. Les quelques prêtres du blé non corrompus l’aideront aussi dans sa lutte ésotérique, au prix de leur vie, alors que, dans les villages, l’armée des rats applique une poigne de fer pour éliminer tout velléité de révolte.
Si le corps de Karic est souffrant, son nom est puissant. Il répand l'espoir comme une trainée de poudre.

Quand à Pilot, le traitre, il joue toujours un jeu trouble et meurtrier. Impossible de savoir pour le moment s’il vise ses propres desseins obscurs ou s’il poursuit en solitaire de plus grands objectifs, inscrits dans la quête de Karic.

C’est de la très grande aventure qui se donne à voir ici, de l’étoffe dont on fait les chansons de geste. Le dessin sert maintenant à merveille l’histoire. Dynamique, expressif, il offre de grandes planches (parfois pleine page) où les combats explosent. On lutte, on frappe, on saigne, on meurt, d’une manière très graphique qui ne laisse aucune violence dans l’ombre. C’est passionnant, intrigant, émouvant. C’est un très bel album de fantasy épique que découvre le lecteur de ce "Midwinter Night’s Dream".

The Mice Templar, vol 3, A Midwinter Night’s Dream, Glass, Oeming, Santos, Gandini

Une si brève angoisse


"Ragemoor" est une BD standalone du dessinateur Richard Corben, une célébrité de l’illustration fantastique, sur un scénario de Jack Strnad.

Ragemoor, c’est aussi le nom d’un château gothique, perché au bord d’une falaise et édifié à l’aide du sang d’innombrables sacrifiés. Y vivent Herbert, le maitre des lieux, son père, devenu fou, et Bodrick son majordome.
Un oncle, parti depuis longtemps, revient au château, accompagné d’une belle jeune femme, sous couvert de visite familiale. Mais l’oncle a de sombres projets que Ragemoor, édifice vivant, va se charger de contrecarrer d’atroce manière.

L’atmosphère de "Ragemoor" est « délectable », et le lecteur averti y prendra plaisir. Le château est une présence vivante et maléfique, habité d’étranges résidents qui cohabitent avec Herbert et sa famille. La forteresse vit, bouge, manigance, tue même, dans une ambiance de claustration oppressante qui rappelle le Gormenghast de Mervyn Peake. Mais c’est aussi du côté de Poe, de Lovecraft, et des gothiques anglais, que lorgnent les auteurs de l’album. Les nombreuses références visuelles ou textuelles parleront aux amateurs de ces histoires que la Hammer illustra. Le déroulement du récit, malédiction familiale, emprisonnement dans un château inquiétant où se joue un amour tragiquement contrarié, tribulations sanglantes, trahison et vengeance, rappelle des romans gothiques comme Le château d’Otrante ou des nouvelles de Poe telles que La barrique d’Amontillado.

Reste que la BD est trop courte. Une centaine de pages, assez peu de textes, l’ambiance y est - le dessin la rend parfaitement - mais la brièveté du récit est frustrante, d’autant que (et c’est un argument que je n’utilise que très rarement) son prix est assez élevé. On la referme, terminée, au bout d’une trentaine de minutes, en se disant qu’on aurait voulu que le background fut utilisé plus longuement, et en ayant le sentiment de ne pas en avoir eu pour son argent.

Ragemoor, Strnad, Corben

INTERVIEW : JEFF VANDERMEER, MAITRE DU WEIRD


Jeff Vandermeer est un auteur, éditeur, et anthologiste américain, dont le seul ouvrage personnel publié en France, et c’est bien dommage, est « La cité des saints et des fous » ; il est par ailleurs l'anthologiste de « La bible steampunk ».Il a obtenu trois fois le World Fantasy Award pour lequel il a été nominé treize fois. Il a aussi été finaliste aux prix Nébula, Hugo, Philip K. Dick, et Shirley Jackson. Cofondateur de Weirdfictionreview.com et de Cheeky Frawg Books, Vandermeer a édité ou coédité douze anthologies. Il est marié avec Ann (Vandermeer) ; il a coédité avec elle la somme The Weird, anthologie chronologique la plus complète du genre Weird.
Jeff Vandemeer vient de publier le très excitant Annihilation, premier volet de la trilogie Southern Reach. Celle-ci sera publiée en intégralité au fil de l’année 2014.

Il a accepté de répondre à quelques questions. Certaines autres ont été laissées de côté car dévoilant trop de l'intrigue de la trilogie.

Bonjour Jeff, tu es un anthologiste réputé. Récemment tu as publié, avec ta femme Ann, la massive anthologie « The Weird » (dans laquelle je plonge encore petit bout par petit bout), qui avait été précédée par « The new weird » en 2007. Comment définirais-tu le genre weird ? Et que peux-tu nous dire du new weird ?

Lovecraft disait qu’une histoire weird était une histoire contenant des éléments surnaturels sans être une histoire de fantôme ou un récit gothique. Elle exprime la recherche d’une compréhension de la réalité du monde au-delà du banal exprimé par nos sens, compréhension qui est peut-être définitivement hors de notre portée, se manifestant par « une atmosphère d’épouvante incompréhensible et suffocante » ou « une suspension maligne voire une défaite des lois de la Nature ».
Dans sa forme artistique, l’histoire du weird, au long du XXème puis du XXIème siècle, est l’histoire du raffinement (et de la déstabilisation) de la fiction surnaturelle à l’intérieur de son cadre établi, mais aussi de la contamination bienvenue de celui-ci par d’autres traditions, certaines seulement très périphériques au fantastique.
Dans le weird, l’intrigue ne compte pas plus que l’atmosphère induite.

Le new weird…c’est le type de mouvement dont certains diront toujours qu’il est mort et d’autres qu’il n’a même pas existé. Mais dans le même temps, il a été considéré comme important et utile pour certains auteurs qui ont pensé que quelque chose de vraiment nouveau se produisait dans l’édition anglophone au début des années 2000. De ce point de vue, la question du succès ou de l’échec du mouvement est secondaire. Certaines œuvres ont été étiquetées new weird, des séries entières de romans ont été traduites, dans des pays comme la République tchèque par exemple, uniquement parce que ce terme existait. Il laissait présager une approche plus littéraire de la SF et de la fantasy, enrichie par beaucoup d’influences différentes. Il y a toujours des questions et des conversations sur le rôle des labels dans la fiction, et sur leur utilité ou leur nocivité. Je pense que le label new weird a été utile.

Tu viens de publier Annihilation, qui reçoit un excellent accueil critique. Nous allons essayer d’en parler un peu sans spoiler pour les futurs lecteurs. Peux-tu néanmoins en dire quelques mots pour donner envie aux lecteurs français ?

Annihilation raconte la douzième expédition à l’intérieur de la Zone X, une mystérieuse étendue côtière isolée qui existe depuis trente ans à l’abri d’une barrière invisible. La Zone X semble être un espace naturel immaculé, mais elle est le siège de phénomènes étranges qui purifient l’environnement tout en causant des ravages terrifiants sur les humains qui s’y aventurent. La douzième expédition y est confrontée à un phare abandonné, un tunnel qui s’enfonce dans le sol, et une mystérieuse créature gémissante cachée dans les roseaux.
Annihilation est raconté par la biologiste attachée à l’expédition, une narratrice qui a elle-même des secrets à protéger.
Comme chacun des trois romans qui composeront le cycle, Annihilation raconte la manière dont l’esprit humain réagit lorsqu’il est mis en présence de l’inexplicable.
 Le récit est basé sur mes souvenirs de randonnée dans le nord de la Floride – le lieu m’est très personnel.

Annihilation est la première partie d’une histoire en trois tiers qui sera publiée sur la durée de l’année 2014. Pourquoi avoir choisi ce format inhabituel ?

La trilogie Southern Reach est constituée de trois romans standalone encastrés. Annihilation est un roman complet, comme le seront les deux suivants, Authority et Acceptance. Les deux derniers sont plus longs – environ 95000 mots chacun. Authority est, plus ou moins, une expédition « à l’intérieur » de l’agence gouvernementale secrète Southern Reach. Acceptance raconte l’histoire en se projetant dans le futur et en ramenant le passé à la surface.
Le rythme accéléré de publication des trois romans est une idée de FSG, l’éditeur américain, et je pense que c’est une très bonne idée dans un monde de l’édition en transformation.

Annihilation est le plus weird du weird, presque un manifeste weird, et pourtant le voyage est si intime qu’il peut être lu avec profit, me semble-t-il, par des lecteurs de littérature générale. Cette écriture transgenre était-elle volontaire ? Souhaitais-tu montrer à de nouveaux lecteurs ce que le genre pouvait offrir ? Ou n’est-ce qu’un effet secondaire d’une histoire bien troussée ?

Les meilleures histoires parlent de la condition humaine, et je pense que c’est la raison pour laquelle les romans ont été si bien reçus – la combinaison des éléments humains avec les éléments weird est très attirante. Je ne pense pas au genre quand j’écris – je pense aux personnages, aux situations, et à la structure…Puis je donne l’histoire à mon agent et elle essaie de la vendre. C’est à ce moment seulement que je sens à quel genre (littéraire) elle appartient.

Les critiques sur Internet pointent de nombreuses références ou influences dans Annihilation. Lesquelles revendiques-tu ?

Tainaron de Leena Krohn, L’autre côté de la montagne de Michel Bernanos, pas forcément en écrivant mais ce sont deux histoires que j’adore et je suis sûr qu’elle ont pénétré mon inconscient. On peut y ajouter l’œuvre de Rachel Carson et la poésie de Patiann Rogers. Ce genre de choses. J’essaie de mettre en avant une vision de la nature dont nous sommes parts et non pas séparés.

La Zone X n’est jamais localisée dans Annihilation. On ne sait ni où elle se trouve ni à travers quel procédé on y entre, c’est une sorte de limbe hors du monde. Y a-t-il un lieu réel qui a inspiré la Zone X ?

La réserve naturelle St Marks, au nord de la Floride a été une grande influence. J’y ai parcouru un chemin de randonnée de 20 kilomètres ; on y trouve un phare abandonné. Le background est donc autobiographique – je randonne dans ces paysages depuis plus de quinze ans. J’y ai été chargé par des sangliers, des alligators ont essayé de m’attraper, j’y ai même vu une panthère de Floride. Certaines de ces expériences se trouvent dans le roman.
Si je n’ai jamais nommé le lieu, c’est parce que le lieu du roman n’est qu’en partie le lieu réel, comme on peut créer un personnage basé sur une personne réelle en y ajoutant des éléments imaginés.

Tes personnages n’ont pas de nom, seulement des fonctions. Pourquoi avoir choisi cette manière particulière de nomination ?

Comme dit dans le roman, cela vient du fait que les expéditions dans lesquelles les noms étaient utilisés ont échoué. Comme ont échoué celles qui utilisaient des technologies modernes de communication. L’impact littéraire de cet état est une imbrication plus profonde des personnages dans un paysage qui les enserre complètement.

Le groupe d’exploratrices, pourtant soigneusement sélectionnées, qui pénètre dans la zone X est dysfonctionnel dès le début. Qu’est ce qui n’a pas fonctionné dans leur casting ? Ou le dysfonctionnement était-il espéré ? Et si oui, dans quel but ?

C’est en partie à cause de l’effet de la Zone X sur le groupe, et en partie pour d’autres raisons qui apparaitront dans le second roman.

La biologiste, le personnage principal, est définie autant par son occupation que par son ex mariage écroulé, victime d’un jeu destructeur de « je t’attire/je m’éloigne » entre elle-même et son mari. Dirais-tu que la distance à laquelle se produit le contact dans un couple ne peut jamais être celle qui serait optimale pour les deux, ou comme le chanta The Cure que « personne ne connaît vraiment ni n’aime jamais personne ». Plus généralement, la déception est-elle inévitable dès lors que des humains interagissent (comme c’est le cas à l’intérieur du groupe) ?

Je pense que beaucoup d’hommes ne voient pas qui est vraiment la femme avec laquelle ils sont, et de là naissent les problèmes de communication. Ca se produit aussi dans l’autre sens évidemment. Alors, oui, il peut y avoir un sentiment de non connexion dans un couple parce que nous ne pouvons pas aller vraiment dans l’esprit d’une autre personne. Ceci dit, je ne pense pas que la biologiste se définisse elle-même par son mariage. Il y a ce problème structurel dans les couples, mais aussi le fait que la biologiste est d’une certaine manière unique, alors que son mari aurait voulu qu’elle soit comme tout le monde.

La biologiste est passionnée par les écosystèmes transitionnels. La Zone X est-elle l’écosystème de transition entre notre monde et une autre réalité ? Plus généralement, ces écosystèmes sont-ils les lieux où réside le weird ? Enfin, cette passion, avec la connaissance intime qu’elle génère à leur sujet, explique-t-elle pourquoi la biologiste fait mieux face à la réalité de la Zone X que les autres membres de l’expédition ?

Je ne peux pas vraiment commenter ceci sans spoiler. C’est un expert de l’environnement caractéristique de la Zone X, ce qui explique en partie pourquoi elle a été choisie. Je ne peux pas commenter davantage.

Les expéditions envoyées dans la Zone X furent alternativement strictement masculines ou strictement féminines. Pourquoi cette alternance des compositions sexuelles ?

Comme dit dans le roman, la Southern Reach n’a cessé de modifier les caractéristiques des groupes envoyés pour tenter d’améliorer les résultats obtenus, car elle ne sait pas exactement pourquoi certaines expéditions ont mieux réussi que d’autres.

Infection fungique, descente dans les entrailles de la Terre, l’intégration au weird – en devenir partie – est-elle le seul moyen de le comprendre, de n’être pas un simple spectateur ? Et si c’est le cas, à quel prix pour notre humanité ?

Je pense que nous ne comprenons peut-être pas bien ce que signifie être humain. Nous sommes plein de bactéries. De minuscules animaux parcourent notre peau. Des choses vivent dans nos cerveaux sans que nous en ayons conscience. La prix de la compréhension est alors, littéralement, de devenir plus humain.

Quête intérieure, passé caché, quête secrète, Annihilation est un oignon qui compte beaucoup de peaux. Que pouvons-nous attendre du prochain roman, Authority, en terme d’explications ?

Authority est une « exploration » de la Southern Reach à travers les yeux de son nouveau directeur, nommé pour évaluer le déroulement et les résultats de la douzième expédition et tenter de rétablir un peu d’ordre et de remotiver une agence qui s’est enfoncée dans d’étranges rituels au bout de trente ans d’échecs. Il y dans Authority un humour noir qui n’existe pas dans Annihilation.

Merci beaucoup Jeff. Et j’attends maintenant Authority avec impatience.

Merci à toi pour ton intérêt.

vendredi 14 mars 2014

Grand concours Salon du Livre 2014


Venez, venez, bonnes gens. On trouve ici, n'attendant que votre bon plaisir, ni 1, ni 2, ni 3, ni 4, mais 5 entrées à gagner pour le Salon du Livre 2014 (valable pour 1 personne, le jour de votre choix sur la durée du Salon, du 21 au 24 mars).

Une seule condition, répondre à une petite question, facile, dont la réponse se trouve sur le blog :

Qui a écrit la trilogie Orthogonal ?

Répondre en commentaire (avec votre pseudo) ou par le lien de contact (avec vos noms, prénoms et adresse postale). Premier arrivé, premier servi.

Bonne chance à tous.

jeudi 13 mars 2014

Notre Mère la Guerre


En ce centenaire du début de la Grande Conflagration, Futuropolis a la bonne idée de rééditer en Intégrale la série "Notre Mère la Guerre", de Maël et Kris.
J'ai déjà dit tout le bien que m'inspirait cette série qui associe le meurtre aux horreurs de la guerre. Je répète et confirme ici.

Entrainant le lecteur à sa suite sur le fil d'une enquête policière, les auteurs lui donnent à voir, chemin faisant, toutes les atrocités d'un conflit resté heureusement unique dans son déroulement inhumain. "Notre Mère la Guerre" est une grande et belle histoire, intrigante et passionnante, qui sait ferrer le lecteur avec un enquête policière pour l’entrainer à (re)découvrir les horreurs de la Grande Guerre et les aventures profondément humaines qu'elle engendra.

Notre Mère la Guerre, Maël, Kris

lundi 10 mars 2014

Un Dieu dans un bocal


Avec "Autobiographie d’une machine ktistèque", Actes Sud réédite aujourd’hui un roman de R. A. Lafferty, indisponible depuis plus de trente ans, d’un auteur qui tombe lentement, et sans doute injustement, dans l’oubli.

Figure marquante de la new wave, Lafferty est l’auteur d’une œuvre où philosophie et dérision se mêlent à une science-fiction débridée et créative. Il le montre à merveille avec cette « Autobiographie » dont il se pose comme le transmetteur et en aucun cas l’auteur. Dans ce texte, c’est la machine ktistèque elle-même, Epikt, qui se raconte.

Les habitués de ce blog savent peut-être que je ne goûte guère la parodie et la dérision, tant je trouve qu’elles sont souvent les béquilles d’une imagination paresseuse. Sauf dans le cas où c’est brillamment fait ; ce n’est pas souvent. Boris Vian savait le faire. Je retrouve beaucoup de son style ici ; c’est donc avec plaisir que je me suis informé sur la vie de la machine ktistèque.

Abritée dans un appareillage complexe et partiellement liquide, constituée à partir des psychés et de la mémoire de ses concepteurs d’abord, augmentée de pans de plus en plus larges de l’humanité par la suite, la machine se voit assigner trois missions : trouver un chef aux humains, comprendre et répandre l’amour, comprendre l’univers. Elle échouera, au moins partiellement, dans ses trois tâches mais cherchera, apprendra, révèlera. Son autobiographie raconte, de manière contournée, cette triple quête.

Infiniment supérieure à l’homme, Epikt n’en reste pas moins une création de l’esprit humain, si déjanté soit-il. Donc, comme toute création qui se respecte, elle contient un serpent en son sein et une potentialité de femme, qui agissent et interagissent. Parlant par métaphore - sont-ce des paraboles ? - Epikt instille par là même un doute fondamental sur le sens de chaque élément de son récit existentiel, nourri de catholicisme et de philosophie antique. Tout est vrai mais tout est déformé, transfiguré, par une narration résolument symbolique.

"Autobiographie d’une machine ktistèque" est donc un roman qu’il faut laisser couler en soi, en acceptant de ne pas tout comprendre, de ne pas voir toutes les références, d’être emporté par une narration qui n’en est pas vraiment une. Il faut juste profiter de la musicalité du texte fort bien traduit, se réjouir du style personnel d’un Epikt dont la créativité n’a pas de limite. La machine accumule les situations absurdes traitées comme si elles étaient normales, parle et digresse, glose dans l’excès, interrompant souvent le fil de sa pensée par une remarque, une impression, décalées du contexte, dans un coq à l’âne discursif qui transporte le lecteur dans le monde incroyable et foisonnant des Ponteauzanne. Les expressions et les mots y sont souvent pris au pied de la lettre, les personnages qu’on y croise sont follement étranges, des caricatures d’archétypes, insatisfaisants au point que la machine regrette souvent de n’avoir pas été créé par une autre espèce que l’espèce humaine. N’importe quelle autre aurait mieux fait l’affaire.

"Autobiographie d’une machine ktistèque" est de ces romans pour lesquels le voyage et les paysages exotiques traversés importent plus que la destination. Il plaira sans aucun doute aux amateurs de Vian ou de Queneau. Il sera peut-être difficile d’accès à des lecteurs férus de rationalité. Ils peuvent tenter le coup et être agréablement surpris.

Autobiographie d’une machine ktistèque, R. A. Lafferty

jeudi 6 mars 2014

La caverne des idées, José Carlos Somoza


Actes Sud ressort, sous une bien belle couverture, le très brillant "La caverne des idées", du souvent fascinant José Carlos Somoza. Je l'avais brièvement chroniqué ici (oui, j'étais bref à l'époque), mais je pense que le caractère succinct de ma chronique n’empêchait pas l'admiration que j'avais pour ce roman de transparaitre. Je le conseille encore vivement aujourd'hui.

La caverne des idées, José Carlos Somoza

mercredi 5 mars 2014

Sad Division


Trilogie Orthogonal, tome 3 : "The arrows of time".

Je renvoie les lecteurs à ma chronique sur The clockwork rocket, pour une présentation détaillée de l’Univers de la trilogie ainsi que du début de l’intrigue, et à celle sur The eternal flame pour des information sur le tome 2.

Arrive enfin le moment tant attendu du retournement. Après six générations de voyage, le Peerless doit se retourner pour entamer le trajet de retour vers le monde d’origine. Mais la situation politique a changé depuis le volume précédent. La démocratie directe des débuts s'est transformée en oligarchie déguisée. Le pouvoir central, s’il est toujours détenu par un Conseil élu mais de moins en moins renouvelé, est de plus en plus secret et autoritaire. Manipulateur, il agit plus souvent dans son intérêt que dans celui de la communauté des voyageurs. Indifférent à l’Etat de droit, il emprisonne sans preuve, sans jugement, et pour des durées discrétionnaires, ceux des citoyens qui s’opposent à lui, parfois violemment. On est loin de la cellule improvisée du premier tome.

En effet, aux quelques cas d’hétérodoxie des tomes précédents a succédé une fracture de masse au sein de la population. D’abord sur la question du retour vers le monde d’origine. Faut-il suivre le plan ancestral ou « laisser les ancêtres bruler » comme le suggère élégamment un orateur au début du roman ? Comment préserver, sur un monde d’origine qui n’aura vieilli que de quatre ans, les avancées sociétales acquises durant six générations de voyage ? Impossible à prédire.

Car la question de la reproduction a finalement été résolue. Le contrôle de la fécondité a bouleversé les rapports de genre. Pères et mères voient leur rôles chamboulés par le dépassement des impératifs biologiques. La reproduction est devenue une décision a négocier, un choix de vie à arbitrer. Même le sex ratio change, lentement mais surement dans le vaisseau. Les hommes commencent à se demander, certains avec inquiétude, si leur sexe, devenu superflu, ne va pas finir par disparaître. Mais, autre face de la pièce, certains voyageurs découvrent aussi une sexualité de plaisir, inconnue jusqu’alors, rendue possible par la fin de la sexualité reproductive. A la toute fin du roman, on comprendra que, par la disparition des sexes, les questions de genre seront devenues totalement obsolètes, mais on ignore si ce n’est pas au prix de la nouvelle sexualité.

Il y a d’autres changements, plus graves dans leurs conséquences. Grâce aux progrès fulgurants des technologies liées à la lumière, les voyageurs ont mis au point une électronique photonique complexe. Abandonnée la mécanique, le vaisseau et ses système sont désormais informatisés, avec l’apparition de spécialistes de l’automatisation informatique. Ca, c’est l’aspect positif de la chose. Mais dans un univers riemannien, maitriser la lumière c’est un peu maitriser le temps. Le temps n’étant qu’une dimension comme une autre, on peut y échapper en se déplaçant assez vite dans la bonne direction - c’est le principe à la base du voyage du Peerless – mais on peut aussi « voir » dans l’avenir pourvu qu’on choisisse avec soin la direction dans laquelle on observe.

Passons sur les détails techniques ; pour faire simple disons que dans l’univers d’Orthogonal certaines lumières et certains atomes se déplacent sur des « flèches de temps » de direction inversées par rapport aux autres – celles du monde d’origine par exemple. Un peu comme ces hypothétiques tachyons capables de transmettre de l’information vers le passé et l’avenir simultanément, des mondes se déplacent de l’avenir vers le passé, des zones de forte entropie aux zones de faible entropie – néanmoins, heureusement, selon la pente la plus probable. Honnêtement, c’est la partie de la trilogie qui nécessite le plus de concentration et de discipline mentale pour ne pas se perdre dans les méandres du temps, surtout quand les explorateurs se déplacent à la surface d'une « planète orthogonale » où le temps se déroule de l’avenir vers le passé.

Connaître l'avenir donc, grâce à une messagerie luminique. Rêve de contrôle pour certains, cauchemar aliéné pour d'autres. Cette perspective provoque une désagrégation de la société en deux factions adverses, violemment opposées. Une première explosion de violence n'est calmée que par l'hypothèse d'une éventuelle installation des protestataires sur une planète proche ; loin du Peerless donc, laissé aux partisans du système. Dans le Peerless, alors que certains explorent, au cas où, la dite « planète orthogonale », l'entrée en fonction du système de messagerie du futur vers le présent met partisans et adversaires de celui-ci face aux conséquences concrètes de son existence. Connaître l’avenir rend-il le libre-arbitre obsolète ? Des connaissances scientifiques seront-elles découvertes simplement parce qu’elles auront remonté le temps ? Mais alors, quelle serait leur origine ? Sera-t-il seulement nécessaire de continuer à vouloir quoi que ce soit quand on pourra connaître de son propre « moi futur » la réussite ou l’échec de toute entreprise ? Pourra-t-on continuer à ressentir la moindre émotion quand tout évènement vécu présent aura été vu et connu avant même sa survenue ?

Et que signifie, surtout, l’interruption soudaine et inexpliquée des émissions du futur ?

Il faudra lire pour le savoir.
Qu’on sache seulement ici que les effets du système de messagerie sont délétères. Mais surtout, que celui-ci a exacerbé les tensions, donné l’occasion au Conseil de mettre en exergue son autoritarisme ainsi que sa lâcheté, et mis le Peerless au bord de la guerre civile, à tel point qu’un schisme est sérieusement envisagé au sein de la petite communauté. La question pendante est alors la survie des voyageurs, ou au moins du groupe en tant qu’entité unie.

Et qu'on sache qu'Egan développe au mieux toutes les interrogations sur les paradoxes possibles, et les moyens du secret dans ce monde inédit où tout ce que je fais est connu par mon « moi » de demain qui peut expédier compte-rendu ou conseils au « moi » d’aujourd’hui. Il évite les incohérences plutôt brillamment en jouant sur les probabilités et des fonctions d’onde non nommées comme telles, retrouvant ses réflexes d’Isolation.

Entre fatalisme et prophéties auto réalisatrices, recherches cosmologiques et nature de la gravité, malaises existentiels et conflit de loyauté, Big Bang et gradients d’entropie, "The arrows of time" est, comme ses prédécesseurs, un riche exercice de pensée porté par des personnages attachants, un apport de plus au débat entre libre arbitre et déterminisme.
Bémol : la complexité des concepts détache par moment le lecteur des héros, et fait de "Arrows of time" sans doute le moins impliquant des trois romans, l’alchimie entre science et récit est moins réussie ici que dans les deux tomes précédents. Et la conclusion, attendue depuis 1200 pages environ, est un peu trop rapide à mon goût.
Ca reste quand même une très belle trilogie de SF spéculative, sans égal à ma connaissance.

The arrows of time, Greg Egan

Si ce n'est toi...


Suite des aventures de Karic, la souris templière, avec le tome 2.2 de la série Mice Templar.

Grand changement et heureuse confirmation : le dessin, apparemment pris en charge par un nouveau dessinateur, Victor Santos, est bien plus satisfaisant qu’il ne l’était. Les traits font moins parkinsonien, et les détails sont plus clairs. Les scènes de combat sont bien plus lisibles - et elles sont nombreuses dans ce volume. Les couleurs, maintenant réalisées par Veronica Gandini sont aussi améliorées, plus contrastées et plus vibrantes. L’ensemble visuel est beaucoup plus agréable qu’avant. Tant mieux.

Sur le plan du scénario, la richesse est toujours au rendez-vous. Karic, templier choisi par Woden pour rétablir l’équilibre du monde, fait face à des périls toujours plus nombreux, dans un contexte où dissimulations et trahisons sont la norme et pas l’exception, et où il doit commencer par prouver qu'il est celui qu'il dit être.
Dans un royaume où les allégeances affichées diffèrent grandement des véritables, les ombres du mensonge rodent autour de Karic, mais aussi, ironie du sort, autour du tyran contre lequel il lutte.

Pris entre ce qui reste des deux factions templières après la guerre intestine qui a détruit l’ordre et permis l’ascension du roi fou Icarus, refusant d’être la chose de l’un ou l’autre groupe, Karic met en œuvre un plan très audacieux dans le but de libérer les esclaves d’Icarus, au premier rang desquels sa propre famille, réalisant ainsi, pense-t-il, l’intégralité de sa destinée. Il recevra pour cela l’assistance de templiers gagnés à sa cause et convaincus par sa pureté. Mais, après ce qui ressemble pourtant à une victoire, le pire reste à venir et les épreuves de Karic sont loin d’être terminées.

Nombreux personnages engagés dans des interactions réalistes, background très riche puisant aux légendes du monde pour les prolonger, histoire complexe et haute en couleurs, Mice Templar est une grande aventure épique, excitante et intrigante à la fois, qui surprend régulièrement par les rebondissements qu’elle offre au lecteur. Un vrai plaisir de lecture.

The Mice Templar, vol 2.2 Destiny, Glass, Oeming, Santos, Gandini

dimanche 2 mars 2014

The enemy stars, Poul Anderson


"The enemy stars", c'est quand Gromovar se lance dans la lecture VO de romans jamais traduits, écrits il y a 56 ans o_O
C'est aussi un roman intelligent dissimulé derrière une aventure spatiale qu'on pourrait injustement croire simple.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 75, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner un résumé (en VO, flemme) :

The Southern Cross was diverted from its target to investigate a strange, dark sun. Disaster struck, leaving the ship without a functioning transceiver and with limited food supplies. The bulk of the story is concerned with how the crew cope with their situation as they struggle to re-establish communication in increasingly desperate circumstances. There is a sub-plot running in parallel back on Earth, concerning the difficult relationship between the wife of one of the crewmen and his father, and their very different views of space travel and settlement.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :



samedi 1 mars 2014

Qui pourra mieux faire ?


Ouch !

Juste refermé "Alpha and Omega", le final de Locke and Key, et on peut dire qu’il conclut en apothéose une série qui est sans conteste l’une des meilleurs que j’ai jamais lues. Six volumes qui décrivent une année scolaire, de l’arrivée des Locke dans leur nouvelle maison de Lovecraft à la Prom Night qui signe la fin des cours. Entre les deux, un chaos horrifique, une plongée dans les abysses de l’effroi et du désespoir ; Locke and Key est un chef d’œuvre du fantastique imaginé par Joe Hill en maitre de l’horreur illustrée. Je plains ses successeurs ; il sera difficile de faire mieux.

Sans spoiler, disons que tout se conclut dans ce dernier volume, frénétique et spectaculaire. Les plupart des personnages finissent par se mettre au clair avec eux-mêmes et dans leur relations avec les autres. Forts de cette maturation, de ces quelques instants de calme avant la tempête, ils seront à même d’affronter le mal absolu qui dort sous terre. Et, nantis de cette force, il leur faudra accepter de lutter contre l'incompréhensible, de souffrir, de mourir même, pour avoir une chance de réussir, tant ce qu'ils affrontent est puissant. Les chances ne sont pas de leur côté.

Car Dodge, plus puissant et incontrôlable que jamais auparavant, organise ce qui doit être le sacrifice de masse de son couronnement. Il faudra le courage, l’intelligence, le sens du sacrifice des héros malheureux de la série pour espérer une issue favorable à une menace qui dépasse de beaucoup les limites de la petite ville de Lovecraft. Tous n’en sortiront pas vivants, mais tous en sortiront grandis.
Hill traite ses personnages de manière magnifique. Il les développe en détails, leur donne chair et âme, les met en scène de très belle manière au fil d’une histoire qui les pousse au bout de ce qui est possible. Et, brillante idée autant que bel hommage à un personnage qui se montre ici sous un jour très émouvant, Rufus, le petit handicapé mental dont personne n’écoutait les avertissements récurrents, jouera enfin un rôle capital.

On sort de ce dernier volume époustouflé. Content pour les Locke que leur calvaire se termine, mais navré de savoir qu’on ne reviendra plus pour de nouvelles installations à Lovecraft.
On pourra discuter de la toute fin (les dernières pages). Le twist est-il regrettable ou pas ? Hill a-t-il perdu son courage ? On pourra penser que la barque avait été assez chargée, et qu’une chose pouvait enfin tourner favorablement. Moi qui suis d’habitude allergique aux twists positifs, je reçois cette fin comme très acceptable.

Locke and Key 6 VO, Alpha and Omega, Hill, Rodriguez

L'avis de P. Fénot