jeudi 27 février 2014

Hommes-lézards, Terre plate, OGM et ondes


Dans un monde où les croyances les plus absurdes s’opposent de plus en plus souvent à la connaissance scientifique, où un scepticisme réactionnel et automatique se fait passer avec arrogance pour du sens critique, l’essai du sociologue Gérald Bronner intitulé "La démocratie des crédules" est d’une lecture salutaire.

La question que se pose Bronner est simple. Comment des faits imaginaires ou inventés, voire mensongers, arrivent-ils à se diffuser et à emporter l’adhésion d’une part importante du public, au point d’orienter certaines décisions politiques ?

Peopolisation de la vie politique, théories du complot, scepticisme scientifique, doivent leur situation contemporaine paradoxale, dans un monde plus éduqué que jamais, à plusieurs facteurs qui se combinent dans la société moderne.

D’une part, reprenant les conclusions de Bourdieu – sans le citer – il montre que la concurrence, plus forte que jamais, qui existe entre les organes de presse conduit à une course au scoop qui se fait au détriment de la vérification voire du simple tri des informations. Aggravée par l’apparition des chaines d’informations en continu et les effets délétères de la diminution du lectorat, chaque journaliste se trouve pris dans un dilemme du prisonnier dont la seule issue est de publier vite et tout, de peur d’être précédé. Cette pente naturelle est amplifiée par le développement d’Internet, source en temps réel d’informations (parfois) et de rumeurs (souvent), ce média sur lequel chacun peut devenir producteur de « nouvelles », hors de tout contrôle professionnel ou déontologique.

Internet est d’ailleurs, par essence, le lieu privilégié du complotisme et de la contestation de la science. S’appuyant sur ses expériences, Bronner montre que sur tout thème controversé scientifiquement, une recherche Internet standard ramène bien plus de sites proposant des croyances infondées que de sites présentant une connaissance scientifique. Bronner l’explique par un effet de passager clandestin. Les croyants sont motivés, militants, ils publient beaucoup, se citent les uns les autres (d’où un bon pagerank) ; face à eux, la communauté scientifique, trop grande et inorganisée, ne réagit que faiblement, chacun considérant que le temps n’en vaut pas la chandelle, qu’un autre n’a qu’à s’en charger.

D’autant qu’Internet amplifie le tristement célèbre biais de confirmation, à un niveau jamais atteint auparavant, en rendant accessible à chacun et sans coût une multitude de lieux où sa croyance sera confirmée et donc renforcée. Si on ajoute à ce biais le fait que toute information sérieuse nécessite un investissement intellectuel et temporel important, il est alors évident que les arguments pseudo-scientifiques de la croyance, libéralement offerts et structurés de manière séduisante, ont toutes les chances d’emporter l’adhésion ou au moins de créer un doute que l’individu brandira comme preuve de son esprit critique.

La mise en scène fortéenne des théories complotistes ou précautionnistes (accumulation de micro faits innombrables qui semblent dessiner une vérité impressionniste à décrypter) sur l’air du « tout n’est peut-être pas vrai, mais tout ne peut pas être faux », et la négligence de la taille de l’échantillon dont les faits étranges (donc complotistement significatifs) sont extraits, finissent par rendre au moins crédible les thèses les plus farfelues, des hommes-lézards, aux séismes provoqués, en passant la non-mort de Michaël Jackson, ceci d’autant que, sur Internet, les complotistes sont actifs plus vite, plus longtemps et plus intensément que les sources fiables et qu'un site comme Wikipedia présente vérités et croyances à égalité au nom d'un relativisme jugé de bon aloi.

Tout ceci, aussi navrant soit-il, pourrait prêter à sourire et n’être que de faible portée. Bronner rit moins lorsqu’il s’agit de croyances qui entrainent des décisions politiques. L’ouvrage est alors une charge virulente contre les croyances qu’il nomme précautionnistes (portées par les militants du « Il vaut mieux prévenir que guérir », quitte à ne rien faire) et les mécanismes de démocratie délibérative si prisés par ceux qui y voient le moyen de « démocratiser la démocratie » sur la base du triumvirat démocratique « j’ai le droit de savoir, j’ai le doit de dire, j’ai le droit de décider », Pierre Lascoumes en tête.

 Reprenant les nombreux travaux en science politique sur le sujet, Bronner montre que, contrairement à l’idée reçue, les grands groupes ne se trompent moins que les individus que si les erreurs se compensent, comme c’est la cas pour les erreurs de perception ou lorsqu’il s’agit de mutualiser des informations trop nombreuses pour être obtenues par un groupe restreint. Mais s’il s’agit d’analyser une controverse scientifique complexe, le groupe souffrira du biais d’ancrage qui le fera s’accrocher aux premières approches proposées, premières approches qui, dans les groupes délibératifs, sont toujours le fait de militants précautionnistes dotés d’argumentaires solides et éprouvés, d’autant plus efficaces qu’ils s’adressent à la surestimation des pertes par rapport aux gains et surfent sur deux croyances devenues courantes - la faillibilité de la science et la corruption possible des scientifiques. La délibération de groupe pâtira aussi de la faible perception qu’à l’individu des effets de seuil, de sa faible appréhension des probabilités extrêmes, et de mécanismes de polarisation qui conduisent à des solutions souvent plus radicales que ne l’envisageaient chacun des participants à l’origine.

Or, de ces instances très imparfaites sortent des positions qui, transformées en décisions politiques par des élus cédant à un populisme précautionniste, ont parfois de graves conséquences sanitaires ou économiques.

La démocratie c’est le choix des gouvernants, mais la vérité scientifique, toujours fragile mais fruit d’une pratique éprouvée, ne peut émerger d’un consensus de dilettantes. La vérité ne se décrète pas à l’applaudimètre et, comme l’écrivait Jacques Julliard : « La science a des droits qu’il faut fermement refuser à l’ignorance ».

Contre Lascoumes, Latour, et tant d’autres, Bronner propose finalement, pour lutter contre "La démocratie des crédules", l’enseignement au long cours des biais de perception les plus courants, afin que les citoyens sachent quelles œillères ils portent et puissent alors s’en affranchir. Il appelle aussi de ses vœux le développement des sociétés savantes dont le nombre a été divisé par 10 en un siècle, et souhaite leur présence active dans l’espace public.

Contre la griserie du dévoilement, Bronner invoque l’éclairage de la connaissance.

Cela suffira-t-il à sauver la vérité factuelle dans un monde où vivent des milliards de « producteurs d’information » convaincus que tout est dicible, même le plus grotesque, au nom de l’idéal démocratique ?
Cela suffira-t-il là convaincre tous ceux qui pensent que la vérité est ailleurs, et que l’absence de preuve de complot est en soi la preuve d’un complot réussi ?

Je crois que poser ces questions, c’est y répondre.

La démocratie des crédules, Gérald Bronner

mercredi 26 février 2014

"Tisser la toile, tirer les ficelles, se serrer hors de vue"


"Hild" naquit dans la noblesse de Northumbrie au début du VIIème siècle. Quelques décennies plus tard, elle mourut Sainte Hilda de Whitby. On ne sait pas grand chose sur ce qui arriva entre ces deux moments, la seule source un peu documentée étant L’histoire ecclésiastique du peuple anglais, écrite au VIIIème siècle par Bède le vénérable.

Qu’à cela ne tienne ! Nicola Griffith a entrepris de nous imaginer la vie de ce personnage historique avec l’imposant "Hild", premier volume d’une trilogie à venir. Pas de SFFF dans ce roman historique mais un sens du mystique qui le rend symboliquement éligible à l’étiquette.

"Hild", c’est d’abord le récit de la vie d’une jeune fille exceptionnelle. Orpheline d’un roitelet empoisonné, ceinte par sa mère d’un don de voyance qui fera d’elle la conseillère influente d'Edwin, roi de Northumbrie - son oncle, Hild usera des croyances attachées à son « destin » singulier pour protéger et affermir sa lignée ainsi que sa propre personne dans un monde violent où la mort arrivait vite.

Mais il ne suffit d’être désignée comme voyante, encore faut-il être capable de fournir des oracles qui se réalisent ; les rois n’aiment pas les devins qui se trompent. Pour cela, il faut l’intelligence de saisir les lignes de force, de voir vers où elles convergent, d’en tirer des conclusions opératoires. Des enfants surdoués, on dit que leur sens perçoivent plus ; surdouée, Hild l’est sans conteste. Très intelligente et sans cesse à l’écoute, de la nature, des mots, des intonations, des postures, Hild voit le monde comme une grande tapisserie dont chaque élément serait un point. Quand suffisamment de points sont devenus visibles, la forme générale apparaît ; Hild la voit et l’interprète. Ca parait magique ; c’est de l’intégration de données de haute volée. Le prix à payer pour ce don, c’est la solitude et la méfiance qui seront son ordinaire. Femme ou sorcière, Hild impressionne, inquiète, ne foule que de rares ilots de loyauté au milieu d’un océan de défiance.

Bien plus grande et forte que les autres filles de son âge, maniant la hache et la bâton aussi bien que les mots, Hild se fait une place unique « entre robe et épée », entre deux genres et deux rôles, sans appartenir complètement à aucun. N’aimant pas la guerre mais tuant sans pitié quand nécessaire, Hild sert son roi dans son conseil privé comme au combat, seule sur une position inédite entre guerriers et prêtres.

Mais Hild n’est pas qu’une « sorcière combattante ». Femme d’une grande compassion, elle s’attache à connaître jusqu’aux petites gens, à améliorer leur condition, à assurer paix et prospérité dans le fief que lui offrira son oncle. Et ce n’est pas une mince affaire !
Car l’Angleterre du VIIème siècle est un monde rude. Sous les seigneurs et leurs combattants survivent, dans des conditions misérables, hommes libres mais pauvres et esclaves porteurs de colliers. Soumis aux caprices de la météo qui déterminent la qualité des récoltes, les hommes peuvent être emportés par une épidémie, un trop-plein de disette, ou les morsures du froid. A l’abri des éléments dans leurs halls, vivent les seigneurs, leurs guerriers, leurs femmes. Lieux de célébration et scènes spectaculaires, c’est dans les halls royaux que se montrent la puissance et la richesse, dans les halls qu’on disgracie ou qu’on honore, dans les halls que les guerriers se provoquent sans fin, dans les halls qu’on reçoit les invités d’honneur, dans les halls qu’il y a tant à voir si on sait regarder. C’est le don de Hild. C’est là souvent qu’elle prophétise. Car grand est le besoin de prophéties.

Rome s’est retirée de l’ile, laissant des ruines impressionnantes et le souvenir d’une puissance sans égale. En gestation, l’Angleterre est une mosaïque de petits royaumes en conflit perpétuel. Angles, saxons, celtes de Galle ou d’Irlande, sans compter quelques Francs, vivent, combattent, et meurent pour la suprématie, au milieu des restes de l’occupation romaine. Les batailles se succèdent, les vainqueurs d’aujourd’hui sont les morts de demain, les alliances se font et se défont, proto-féodalité dans laquelle la force prévaut toujours, et où les liens d’allégeance, familiaux et claniques, doivent plus au sang qu’au droit. C’est dans ce bouillon de culture en transformation permanente que Griffith entraine le lecteur. Il y voit des royaumes de plus en plus grands mais jamais solides se former au fil de l’épée. Il y voit se développer une économie artisanale et agricole, source de prospérité et base d’un commerce international de plus en plus florissant. Il y voit la place particulière des femmes dans un monde d’hommes, et l’immixtion de l’église catholique romaine dans le monde traditionnel, coucou agressif dans un nid assoupi.

Car, par delà l’histoire personnelle d’Hild, Griffith convie le lecteur dans le monde des femmes. Là où tout le pouvoir politique appartient aux guerriers, les femmes n’ont que deux fonctions : se marier pour engendrer des alliances politiques et donner des héritiers aux puissants - quand elles ne meurent pas en couches, ce qui est fréquent. La parole publique n’est pas pour elle - sauf pour Hild que sa fonction de devineresse autorise à parler devant les hommes. Monde souterrain lové au sein d’un univers masculin, celui des femmes est le lieu du tissage. Les femmes tissent la laine, organisent la vie économique, mais elles tissent aussi les alliances, les contacts, entretiennent les réseaux d’information, influencent leurs hommes sans jamais le laisser paraître. Sur l’échiquier politique, dans le grand jeu des alliances, elles sont une ressource, à utiliser au mieux, mais une ressource qui pense. Elles agissent donc par l’influence, dans l’ombre, et font avancer leurs intérêts qui sont toujours aussi peu ou prou ceux de leurs enfants.

Et puis il y a la progression des catholiques romains. Face à des polythéistes qui ne se méfient pas assez et pensent que le Christ est seulement un dieu de plus, Griffith montre comment l’Eglise use du prestige de Rome, de sa richesse, pour séduire et captiver des peuples qui respectent la force et l’or, comment les prêtres romains, seuls lettrés dans un monde d’analphabètes, usent de cette compétence pour communiquer et planifier là où leurs hôtes sont soumis à la lenteur et à l’approximation. Elle montre comment la conversion passe par les élites bien avant de toucher le peuple et comment cette nouvelle mode, malgré quelques résistances, gagne de plus en plus d’adeptes, car c’est la religion des puissants et progressivement des vainqueurs, même si beaucoup regrettent le remplacement de leurs dieux, finalement très humains, par ce dieu absent et incompréhensible qui amène avec lui le péché, un concept que les Angles ne parviennent pas à comprendre. L’évêque Paulinus intriguera tant et si bien qu’Edwin et ses suivants se convertiront tous. L’ambitieux prélat montrera alors le visage exclusif de son dieu. Il parviendra à chasser non seulement les prêtres d’Odin mais aussi les prêtres catholiques celtes qu’il décrit comme des espions – on sait que c’est au concile de Whitby que l’église romaine vaincra définitivement l’église celte et imposera ses règles, sévères et austères.

Seule Hild s’oppose à l'ambitieux prélat. Elle et Paulinus lutteront des années durant pour avoir l’oreille d’Edwin, qui usera de l’un et de l’autre pour servir ses ambitions.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur le fond, mais cessons ici.

Très documenté, "Hild" est aussi très joliment écrit, dans un anglais teinté d’archaïsme qui colle parfaitement au contexte. A la troisième personne, la narration ne quitte jamais la personne de Hild. Usant fréquemment de l’ellipse et passant en mode oral quand nécessaire, Griffith ne donne pas au lecteur ce que Hild ignore. Elle se concentre sur la description minutieuse des lieux, des situations, de ces innombrables petits riens, souvent naturels, qui pénètrent et informent son personnage. Elle montre ses doutes, ses troubles, la tension engendrée par le risque vital que lui fait courir chaque prophétie, le poids de la solitude et du secret qui pèse sur elle. Elle dévoile l’humanité et les sentiments qui habitent Hild et démentent les croyances inquiètes qui l’entourent. Elle donne à voir la vie d’une jeune fille obligée de courir sans cesse sur le fil du rasoir pour rester utile au roi, et ainsi prévenir sa chute et celle des siens. Une fille qui connaitra ses seuls moments vraiment heureux lors de deux épisodes où, hommes et guerres au loin, les femmes peuvent se consacrer pleinement et sans crainte à leurs artisanats. Une fille intelligente, aimable et tristement seule.

Hild, Nicola Griffith

samedi 22 février 2014

A la recherche du temps perdu


L’anthologie "Dark Hall Press Cosmic Horror Anthology" a été gratuite pour Kindle pendant quelques jours sur le site d’Amazon. C’est gentil. Mais surtout ça illustre involontairement la notion de coût d’opportunité, capitale en économie.

Cosmic Horror Anthology est donc une anthologie sur appel à texte regroupant des nouvelles, certaines très courtes, d’inspiration lovecraftienne et censées entrainer leurs lecteurs dans les arcanes trop méconnus de l’horreur cosmique. Fichtre !

A l’arrivée sur 10 nouvelles, 2 valent la peine d’être lues, 1 presque, quant aux 7 autres, elles ne valent pas une heure de peine, comme l’aurait écrit Durkheim.

On lira donc avec plaisir pour leur caractère indéniablement weird :

The Yellow Dust, de Oliver Smith, est sûrement la plus réussie tant elle est dérangeante dans sa description lancinante et intimiste d’une fin du monde venue des étoiles.

The Eye of the Beholder, de Darin Kennedy, montre comment une divinité chtonienne s’immisce dans la vie d’un homme de la rue. L’appel de l’étrange, qui lui parvient par de nombreuses bouches, est irrésistible. Il finira par y répondre et rejoindra la plus belle créature qu’il ait jamais vue ; la beauté est dans les yeux de celui qui regarde.

Enfin, The Interview, de James Pratt, même si elle est plus banale, amusera sans doute les fans de Lovecraft en donnant la parole à un Ancien réveillé de son long sommeil. On y apprend avec jubilation que si les Anciens cherchent à établir un contact avec l’Humanité, ce n’est pas du tout pour lui offrir la sagesse des siècles ou le progrès technologique. Loin de là.

Et le coût d’opportunité alors ?

Prix d’achat : 0, plaisir de lecture : x (un x faible). Rapport plaisir/prix : infini. De quoi se plaint donc le grincheux Gromovar ?
Sauf que, comme le savent tous les joueurs de Magic, même une carte gratuite coûte l’action de son tirage qui aurait pu en délivrer une meilleure.

Les deux ou trois heures passées à lire ce dispensable recueil, attiré, ladre que je suis, par sa gratuité économique, n’ont pas été consacrées à lire un livre qui m’aurait apporté beaucoup plus de plaisir dans le même temps, Hild de Nicola Griffith par exemple. La lecture de l’anthologie a donc un coût d’opportunité, qui est la non-lecture de Hild, pour les trois heures considérées. Un recueil gratuit n’est donc pas sans coût s’il est médiocre. Plus généralement, toute lecture a pour coût d’opportunité la non-lecture d’autre chose. Voilà pourquoi je prends toujours un tel soin pour sélectionner ce que je lis et pourquoi j’évite le simplement « bien sympa ». J’ai cru comprendre que le temps de certains était illimité, le mien ne l’est pas. Croyez que je le regrette.

Dark Hall Press Cosmic Horror, Anthologie

mardi 18 février 2014

Abattre le roi fou


Victime de la faiblesse des ventes, "Le dernier des templiers" n’a jamais dépassé en France le volume 1. Et c’est bien dommage. Car "The Mice Templar" est une belle série de fantasy, primée du Harvey Award en 2009 et 2010 dans diverses catégories, qu’il faut donc se procurer en VO pour espérer en voir la fin.

Monde de la nuit. Un peuple de souris anthropomorphes vit dans un monde médiéval fantastique. Secondé par une armée de rats et de belettes, le roi Icarus y règne en tyran, un tyran qui veut devenir immortel ; ses troupes de soudards raident les villages de paysans où elles font régner la terreur, tuant et réduisant en esclavage les bien impuissantes souris. Il y eut bien, dans ce monde, avant, un ordre de templiers, protecteurs du peuple, mais celui-ci a disparu dans une guerre intestine qui tua la plupart de ses membres et força les autres à l’exil ou à la dissimulation.

Karic, jeune souris rurale fascinée par les légendes concernant les templiers et leur fondateur mythique Kuhl-En, assiste au sac de son village par une troupe de rats. Parvenant à fuir après avoir sauvé les membres de sa famille, il est pris en charge par un ancien templier, Pilot, qui lui affirme qu’il est l’élu annoncé par une prophétie. Commence alors pour Karic une aventure longue, lointaine, dangereuse et riche en rebondissement, qui doit le mener à restaurer les équilibres rompus avant que le roi Icarus, dans sa sinistre capitale, ait franchi toutes les étapes qui doivent le conduire à l’immortalité et à un pouvoir absolu.

Avec "The Mice Templar", Bryan Glass réécrit les mythes classiques de la fantasy. Cosmogonie conflictuelle, dieux détournés des hommes, ordre de chevaliers brisé de l’intérieur et condamné à l’ombre, tyran cruel et corrompu, créatures monstrueuses, prophétie, relation maitre/disciple, apprentissage simultané de l’art de la guerre et de l’éthique du chevalier, passage à l’âge adulte, trahisons, dissimulations, brutalités, Glass n’oublie rien.
Il y a dans "The Mice Templar" un peu du Seigneur des Anneaux, un peu du Hobbit (forêt maudite, roi gobelin, etc.), un peu de Star Wars, mais plus largement il y a l’essence de la fantasy dans sa version la plus classique de la Belgariade à la Roue du Temps. Tout ceci se déroule dans un contexte principalement celtique, même si de nombreuses mythologies sont convoquées, malaxées, mixées, régurgitées par l’auteur, dans une réinvention qui lui est propre.

Le dessin n’est pas la qualité première de la série – mais j’ai cru comprendre que le dessinateur change à partir du volume 2.2. Les traits sont minimaux, ce qui pose certains problèmes d’identification des personnages (tous murins je le rappelle). Mais la mise en page est très dynamique, donnant l’impression d’un montage cut parfaitement adapté à la frénésie de ce qui se déroule. Et, collant à l'histoire, les dessins montrent abondamment la dureté de la guerre. Têtes et membres volent sous les coups d'épées ; on ne sort des combats que vainqueurs ou morts.

Je n’en dis pas plus car il y a tant de faux-semblants dans la série que je ne veux pas spoiler en démasquant ici les menteurs, les lâches, ou les traitres. Il faudra lire, et je vais pour cela me procurer la suite rapidement.

The Mice Templar, Le dernier des templiers, vol 1 et 2.1, Glass, Oeming, Santos

Protectionnisme éducateur


Des années avant Existence, David Brin s’était déjà attaqué au paradoxe de Fermi : Pourquoi, dans un univers infini, n’avons-nous jamais eu aucun contact avec une civilisation extra-terrestre ? Pourquoi aucun signe, aucun signal, aucune trace ? De personne ? Les distances ne peuvent suffire à expliquer un isolement que les échelles de temps gigantesques devraient abolir. De nombreuses hypothèses existent pour comprendre cette étrangeté. Aucune n’est totalement satisfaisante.

Avec "The Crystal Spheres", Brin proposait son explication, fondamentalement différente de celle d’Existence et d'abord bien plus simple, dans une approche qui rappelle clairement l’intelligent design.
Prix Hugo de la meilleure nouvelle en 85, "The Crystal Spheres" se situe loin dans l’avenir, au sein d’une humanité post-humaniste (le texte fourmille d’innovations sociétales ou linguistiques). Les premiers vaisseaux interstellaires ont découvert que le système solaire était « enfermé » dans une sphère de nature inconnue. La découvrant et la brisant dans le même mouvement, de courageux navigateurs quittent le système solaire et partent explorer le vaste inconnu. Ils ne ramèneront à l’humanité que dépression et désappointement. L’infini est fragmenté et incompréhensible. Il contient de la vie - les traces sont claires - mais elle est inaccessible. Seuls nous sommes et seuls nous resterons.
A moins que ne se présente une opportunité de comprendre et, enfin, d’agir.

Avec "The Crystal Spheres", Brin offre au lecteur curieux une solution élégante, bien que peu crédible, au paradoxe de Fermi, presque un conte de fée de l’espace. Agréable et frais.

The Crystal Spheres, David Brin

samedi 15 février 2014

La morte d'Arthur de Niogret


Tout le monde le sait confusément, tout le monde l’a vu à la fin de l’Excalibur de Boorman, Mordred, le traitre, l’assassin, le fils incestueux d’Arthur, finit par tuer le roi légendaire qui l’avait engendré (avant de succomber lui-même). Mais ça, c’est le film ; de fait sur Mordred le geste d’Arthur dit assez peu de chose.
Quoique…rien que ce nom : Mordred. Mort – Dredd. L’onomastique ne saurait mentir… Qui sait ? Cette fois-ci, elle ment peut-être.

Loin de l’image du mortel homme de guerre, c’est un Mordred gisant que Justine Niogret nous donne à voir. Gravement blessé au dos. Perclus de douleurs atroces qui le rongent. Depuis plus d’un an, le chevalier ne quitte qu’à grand peine son lit de souffrance. Ses seules promenades l’amènent dans le cabinet du compatissant mire qui épuise vain traitement après vain traitement sans parvenir à le soulager. Une opération risquée le guérira-t-elle ? Pourra-t-il alors accomplir son destin, cette fin vers laquelle l’amour filial le pousse ?

Dans un style délicatement ciselé, Justine Niogret donne un visage et une voix à Mordred.
Impuissant, le chevalier se souvient. Il se rappelle sa mère, guérisseuse, mystique, druidesse peut-être, qui l’élève seule au cœur de la forêt, et lui enseigne le nom des choses ainsi que le pouvoir des plantes. Il évoque Arthur, père freudien qui vient à l’âge de raison rompre le lien qui unit Mordred à sa mère. L’enfant doit devenir chevalier. Il le sera.
L’entrainement, l’épreuve, l’adoubement, le premier ennemi tué, Mordred traverse les années, grandit, sans jamais se lier. Impossible d’avoir de vrais amis quand le compagnon d’hier devient un ennemi à abattre par le simple jeu d’un déplacement de frontière et d’un changement d’allégeance. Mordred, loin de sa mère, de sa chaumière, de la nature qu’il a aimé, est un solitaire, taiseux et introverti. Ses deux seuls amours sont lointains ; sa mère, il ne la reverra jamais, et Arthur se doit à sa charge royale, cette charge qui lui pèse et dont il ne voulait pas. Auprès de lui, toujours, Mordred n’a que son cheval, son casse-tête, et l’ignoble Polik, accroché à lui comme une tique à un chien.

Frôlant plusieurs fois une mort qui ne cesse de l’appeler, Mordred vit dans l’ombre d’Arthur qui vit dans l’ombre d’Avallach/Avalon. L’ile des druides s’éloigne, les temps changent, les anciennes légendes doivent mourir pour que le monde des hommes modernes, celui du commerce et de la technique, puisse naitre. La mémoire doit s’effacer pour que les hommes se tournent vers l’avenir. Terre et roi sont uns ; tous partiront ensemble. L’effacement d’Avallach fait de "Mordred", par delà les histoires individuelles, un roman crépusculaire qui n’est pas sans rappeler la fin du Seigneur des Anneaux et le départ des elfes pour les Havres Gris.

Cheminant sur un rythme lent, enluminé de nombreuses et belles descriptions de la nature, "Mordred" est un roman qui peut revendiquer sans crainte  le nom de poésie en prose. L’écriture de Justine Niogret, toute en finesse et en retenue, offre à son personnage une douceur, une mélancolie, qui inspirent une vive sympathie. Et ce d’autant plus que le lecteur ne peut que se focaliser sur le personnage car le roman de Niogret est, comme le reste de son œuvre une « atopie », histoire sans lieu où l’essentiel réside dans la perception, les représentations, les sentiments - pas de géographie dans les romans de Niogret, rien d’étonnant s’il n’y a pas de carte au début de sa fantasy. Ouvrant la mémoire et les pensées du Mordred au lecteur, Niogret lui donne chair, humanité, montre l’homme qui vit sous l’armure, cet homme dans lequel vit encore l’enfant qui courait, insouciant, dans les bois, cet homme que nous cachait la légende noire et les fracas de la guerre. Voilà pourquoi il fallait immobiliser Mordred, pour lui laisser le temps de se retrouver et au lecteur celui de l’approcher.
L’arbalétrière Niogret atteint sa cible : Mordred est réhabilité, il est compris, il en devient aimable, au sens le plus fort du terme. On ne pourra plus jamais le regarder comme avant. C’est un bel exploit.

De texte en texte, Niogret fait toujours du Niogret, plus ou moins bien. Ici c’est un très bon cru.

Mordred, Justine Niogret

Les avis de Xapur, Julien, Cornwall, Lhisbei, Tigger Lilly

jeudi 13 février 2014

Debout les babous


Pour "After the Fall, Before the Fall, During the Fall", Nancy Kress a gagné le Nebula de la meilleure novella 2012 o_O    Y avait quoi en face ?

Kress, dont l’intelligence et la profondeur d’esprit me séduisent d'habitude, livre ici un récit post-apocalyptique + ante-apocalyptique + apocalyptique + voyage dans le temps + thriller. Le tout en 185 pages. Ouch ! Avec cette novella, Kress illustre malheureusement une nouvelle fois l’adage « Qui trop embrasse mal étreint » ; elle y ajoute une actualisation de « Vite et bien ne vont jamais ensemble ».

Trois fils dans le texte : l’apocalypse en train de se préparer (pas de spoiler ici) alors qu’une consultante de la police, spécialiste en analyse statistique des données, enquête sur de mystérieux enlèvements d’enfants, l’apocalypse en court, le post-apo dans lequel survivent les auteurs des enlèvements dans un étrange complexe futuriste (construit par qui ? il faudra lire pour, peut-être, le savoir, en s’attendant à peu). Les trois fils sont entrelacés, chapitres très courts qui se succèdent sans interruption du rythme.

Ce qui résulte du tissage de ces trois fils est insatisfaisant, décevant, étonnant pour un lauréat Nébula (quoique…) comme pour Nancy Kress (là, oui, vraiment).
Difficile d’éprouver des émotions véritables pour les personnages. Tout est trop court, trop peu développé, intrigue comme acteurs de celle-ci. L’enquête perd rapidement tout intérêt pour l’enquêtrice même, et s’abime dans le bruit de fond. Le contexte post-apo est incompréhensible, même si les tourments hormonaux du jeune Pete (le garçon qui nous guide dans le futur) contribuent à jeter sur lui quelques lumières. La préparation de l’apocalypse, parce qu’elle est montrée par vignettes d’une page dont le sens peine à émerger, est le seul élément de tension du texte ; et quelle déception lorsqu’on comprend enfin comment le tout était lié. Le Deus ex Machina final est narrativement misérable en plus d’être convenu au possible. La morale de l’histoire  (car il y en a une, et oui ! ) est pontifiante et clairement un peu naïve. Quelque part, on dirait un livre pour enfant ; en tout cas, il pourrait sans trop de difficulté être adapté comme tel sans rien perdre de ce qu’il dit. Ou, en chaussant d’autres lunettes (3D ?), un blockbuster hollywoodien avec cataclysme mondial, sauvetage familial, and so on. On attend durant 185 pages qu’il se passe quelque chose d'innovant, d’étonnant, de brillant. En vain.

J’arrête là, venant d’illustrer l’adage « Qui aime bien châtie bien ».

After the Fall, Before the Fall, During the Fall, Nancy Kress

mardi 11 février 2014

Plongée en grande profondeur


"Annihilation" est le premier de trois romans – The Southern Reach trilogy, qui sortira en totalité sur l’année 2014 – de l’auteur et anthologiste Jeff Vandermeer, et c’est une belle pièce de weird contemporain, ou new weird.

La Zone X est abandonnée depuis de très nombreuses années. Abandonnée et enclose d’une « frontière », dont la forme et la nature sont inconnues tant des protagonistes que du lecteur. Abandonnée depuis un événement catastrophique dont les mêmes ignorent tout du déroulement ou de la cause.

Le récit suit la 12ème expédition d’exploration de la Zone envoyée par la mystérieuse Southern Reach, après les retours plus ou moins désastreux des 11 précédentes. L’expédition est composée de quatre femmes, biologiste – la narratrice, psychologue, ethnologue, et géomètre ; une cinquième, linguiste, a renoncé au dernier moment. Il s’avère rapidement que l’équipe est dysfonctionnelle, que les informations dont dispose le groupe sont très partielles, et que les chances de ressortir de la Zone sont bien minces.

Lire "Annihilation", c’est voyager dans une sorte de rêve éveillé. Vandermeer décrit une nature revenue à une sorte de pureté originelle, seulement balafrée par quelques souvenirs d’occupation humaine – ruines de village, phare, camp de base – et où se détache une mystérieuse « tour inversée » qui s’enfonce dans le sol et dans laquelle il faut s’enfoncer, comme Alice dans le trou du lapin ou la caméra dans l’oreille coupée au début du Blue Velvet de David Lynch. On ne sait où se trouve la Zone, quelle barrière la sépare de notre monde, comment on la franchit. On ne sait pas précisément ce qu’il est advenu des expéditions précédentes. On ne sait pas ce que signifie ce lieu, si tant est que ce soit un lieu. Et le caractère éminemment étrange de ce groupe de femmes dont on ne connaît jamais les noms, dans un lieu nommé seulement par un label, donne une impression tenace d’irréalité géographique.

Quel est ce lieu ? Que signifie-t-il ? Les réponses, parcimonieuses, n’arrivent que très progressivement, au fil des réflexions de la biologiste. Vandermeer décrit en longs détails, mais la richesse descriptive met en évidence l’incapacité de l’observateur à donner sens à ce qu’il voit.

Et qui sont ces femmes ? Le roman est un journal, celui de la biologiste. Nous voyons par ses yeux toutes ces choses qu’elle a du mal à comprendre et à intégrer dans une explication totalisante. Nous pénétrons aussi dans ses souvenirs, dans une intimité émotionnelle qui est aussi morne – je trouve le son du mot bleak parfaitement explicite – que la Zone X. La biologiste, dont la conscience est à l’interface de la vie intérieure d’introversion contemplative qui conduisit à l’érosion progressive de son mariage et de l’incompréhensible réalité d’une Zone fondamentalement étrangère, intègre les deux aspects de sa vie, passée et présente, dans son récit, et en tire ce que Baudelaire nommait des Correspondances. L’extérieur et l’intérieur se répondent dès lors que tous les sens sont mis à contribution. La biologiste interprète donc les symboles pour elle, et involontairement au profit du lecteur. Progressant, à tous les sens du terme, dans la Zone, elle se livre à l’indispensable retour sur elle-même qui permettra d’éclairer tant ses observations que les raisons profondes de sa présence en ce lieu ; Annihilation est un texte presque psychanalytique, dans son déroulement comme dans sa symbolique.

Au-delà de la narratrice, le groupe lui-même est dysfonctionnel, défini par la simple complémentarité des fonctions, et dépourvu, faute de confiance, de l’intégration minimale qui lui permettrait de fonctionner de manière efficace et coordonnée. Comme le mariage éboulé de la narratrice, le groupe d’exploratrices se décompose rapidement sous l’effet des divergences d’approche du monde.

Et qu’est Southern Reach ? Qui compose cette organisation ? Que veut-elle vraiment ? Comment choisit-elle ses explorateurs ? Comment les forme-t-elle ? Dans quel but véritable ? Une seule chose est sure : il est indispensable d’explorer la Zone, tout autre considération est secondaire.

Lorgnant clairement du côté de Lovecraft, dans le fond comme, partiellement, dans la forme narrative, "Annihilation" dépasse son inspiration et donne à voir au lecteur le désespoir que pouvait ressentir le maitre de Providence. L’insignifiance et l’inanité du monde sont mises en évidence par les déambulations somnambuliques de la biologiste, dans un lieu dont elle ne parvient pas à comprendre les tenants et aboutissants, entourée d’humains qui ne peuvent rien pour elle quand ils ne la menacent pas. Le focus mis sur la géographie locale au détriment de l’environnement dans lequel elle existe, de même que les imprécision historiques, déréalisent la situation concrète. La Zone X existe-elle ? Si oui, dans notre dimension ? Et si non ? N’est-elle qu’un symbole ? Qu’un délire schizophrénique ? Peu importe les réponses qu’apporteront les deux romans suivants, ces questions ne peuvent que hanter le lecteur au fil de sa lecture.
Lovecraft obligeait ses personnages à remettre en cause leurs certitudes, Vandermeer réussit le tour de force de faire douter son lecteur de ce qu’il lit. Le weird atteint alors une dimension supérieure ; l’élève a dépassé le maitre.

Il parait que Paramount veut adapter. C’est la pire idée de l’année. Toute vision véritable détruira irrémédiablement l’étrangeté radicale de la Zone X et de ce qui s’y trame.

Annihilation, Jeff Vandermeer

lundi 10 février 2014

Premier tour du Grand Prix de l'Imaginaire 2014


Le jury du GPI (Grand Prix de l'Imaginaire) a fait sa sélection des ouvrages pour le premier tour du GPI. Les nominés définitifs seront connus début avril, les lauréats début juin.
La cérémonie de remise des prix aura lieu au festival Etonnants Voyageurs à Saint-Malo du 7 au 9 juin 2014.

Voyons donc ce que nous connaissons dans cette pléthorique liste (le reste ne perd rien pour attendre, et c'est là qu'on voit que ma spécialité n'est décidément pas le francophone) :

1) Roman francophone

    Chroniques des ombres de Pierre Bordage (Au Diable Vauvert)
    Porcelaine - Légende du tigre et de la tisseuse d'Estelle Faye (Les Moutons électriques)
    Le Sang des 7 rois (tomes 1 & 2) de Régis Goddyn (L'Atalante)
    Âmes de verre d'Anthelme Hauchecorne (Midgard)
    Même pas mort de Jean-Philippe Jaworski (Les Moutons électriques)
    Anamnèse de Lady Star de L.L. Kloetzer (Denoël, Lunes d'Encre) (Chroniqué dans Bifrost 71)
    American gothic de Xavier Mauméjean (Alma)
    Le Melkine (trilogie) d'Olivier Paquet (L'Atalante)
    Martyrs d'Oliver Peru (J'ai lu)
    Le Chevalier de Pierre Pevel (Bragelonne)

2) Roman étranger

    Le Dernier loup-garou de Glen Duncan (Denoël, Lunes d'Encre)
    Maître de la matière d'Andreas Eschbach (L'Atalante)
    Silo de Hugh Howey (Actes sud, Exofictions)
    22/11/63 de Stephen King (Albin Michel)
    L'Homme qui savait la langue des serpents d'Andrus Kivirähk (Attila)
    Des larmes sous la pluie de Rosa Montero (Métailié)
    Qui a peur de la mort ? de Nnedi Okorafor (Panini, Éclipse)
    Les Insulaires de Christopher Priest (Denoël, Lunes d'Encre)
    Le Calice du dragon de Lucius Shepard (Bélial')
    Alif l'invisible de G. Willow Wilson (Buchet-Chastel)

3) Nouvelle francophone

    « La Carte ou la Boussole » de Philippe-Aubert Côté (in Solaris n°188)
    « Cuisine kitzyn » de Philippe Curval (in Galaxies n°24)
    7 secondes pour devenir un aigle (recueil) de Thomas Day (Bélial') (Chroniqué dans Bifrost 73)
    « L'Enfant qui s'avance vers nous » de Gulzar Joby (in Galaxies n°25)
    Derrière les grilles du Luxembourg (recueil) de Pablo Mehler (Moires)
    « Cosplay » de Michel Pagel (in Bifrost n°71)
    « L'Oiseau de fer de la rue Norman » d'Esther Rochon (in Solaris n°186)
    « Trois relations de la fin de l'écrivain » de Jean-Louis Trudel (in Utopiales 2013, ActuSF)

4) Nouvelle étrangère

    Complications (recueil) de Nina Allan (Tristram)
    « Le Littéromancien, La Ménagerie de papier & Le Démon de Maxwell » de Ken Liu (in Fiction n°16)
    « Mono no aware » de Ken Liu (in Galaxies n°25)
    La Petite déesse (recueil) de Ian McDonald (Denoël, Lunes d'Encre)
    « Live at Budokan » d'Alastair Reynolds (in Bifrost n°69)
    « Le Cru véritable d'Erzuine Thale » de Robert Silverberg (in Chansons de la Terre mourante 1, ActuSF)
    Je suis la Reine (recueil) d'Anna Starobinets (Mirobole)
    « La Mort de monsieur Teodorescu » de Cristian-Mihail Teodorescu (in Galaxies n°21)

5) Roman jeunesse francophone

    Animale. La Malédiction de Boucle d'or de Victor Dixen (Gallimard Jeunesse)
    Double ennemi de Claude Ecken (Armada)
    L'Horloge du temps perdu d'Anne Fakhouri (L'Atalante)
    Hantés d'Anne Fakhouri (Rageot)
    Le Septième sens de Patrick McSpare (Scrinéo)
    Cantoria de Danielle Martinigol (L'Atalante)
    Cœurs de Rouille de Justine Niogret (Le Pré aux clercs)
    La Fille-sortilège de Marie Pavlenko (Le Pré aux clercs)
    Zoanthropes (tomes 1 & 2) de Matthias Rouage (Scrinéo)
    Réseau(x) de Vincent Villeminot (Nathan)

6) Roman jeunesse étranger

    Les Cités englouties de Paolo Bacigalupi (Au Diable vauvert)
    Les Orphelins du royaume de Leigh Bardugo (Castelmore)
    Une Planète dans la tête de Sally Gardner (Gallimard Jeunesse)
    L'Odyssée des mondes de Ian McDonald (Gallimard Jeunesse)
    Cinder de Marissa Meyer (Pocket Jeunesse)
    Le Monde merveilleux du caca de Bernard Pearson, Isobel Pearson & Terry Pratchett (L'Atalante)
    Parallon (tomes 1 & 2) de Dee Shulman (Robert Laffont)
    Les Déconnectés de Neal Shusterman (Le Masque)
    La 5e vague de Rick Yancey (Robert Laffont)

7) Prix Jacques Chambon de la traduction

    Michelle Charrier pour Le Dernier loup-garou de Glen Duncan (Denoël, Lunes d'Encre)
    Myriam Chirousse pour Des larmes sous la pluie de Rosa Montero (Métailié)
    Olivier Debernard pour L'Étrange affaire de Spring Heeled Jack de Mark Hodder (Bragelonne)
    Laure Manceau & Yoann Gentric pour Silo de Hugh Howey (Actes sud, Exofictions)
    Jean-François Merle pour Le Mystère du hareng saur de Jasper Fforde (Fleuve Noir)
    Jean-Pierre Minaudier pour L'Homme qui savait la langue des serpents d'Andrus Kivirähk (Attila)
    Raphaëlle Pache pour Je suis la Reine (recueil) d'Anna Starobinets (Mirobole)
    Bernard Sigaud pour Complications (recueil) de Nina Allan (Tristram)
    Anne-Sylvie Homassel pour Effroyabl ange1 de Iain M. Banks (L’Œil d’or)

8) Prix Wojtek Siudmak du graphisme

    Nicolas Fructus pour Le Dernier château et autres crimes de Jack Vance (Bélial')
    Didier Graffet pour Steampunk - De vapeur et d'acier avec Xavier Mauméjean (Le Pré aux clercs)
    Joey Hi-Fi pour Qui a peur de la mort ? de Nnedi Okorafor (Panini, Éclipse)
    Mathieu Lauffray pour Axis Mundi (CFSL Ink)
    Bastien Lecouffe-Deharme pour Dernière semaine d'un reptile de Franck Ferric (Riez) et Stalker d'Arcadi et Boris Strougatski (Folio SF)
    Aurélien Police pour Bifrost n°72 (Bélial')
    Ronan Toulhoat pour Gueule de truie de Justine Niogret (Critic)

9) BD / Comics

    Aâma (tomes 1 à 3) de Frederik Peeters (Gallimard)
    Alisik (tome 1) de Humertus Rufledt et Helge Vogt (Le Lombard)
    Chaos Team (tomes 1.1 et 1.2) de Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat (Akileos)
    Les Dormants de Jonathan Munoz (Cleopas)
    L'Entrevue de Manuele Fior (Futuropolis)
    Funérailles (Freaks' Squeele) (tome 1) de Florent Maudoux (Ankama)
    Isabellae (tomes 1 & 2) de Gabor et Raule (Le Lombard)
    Le Jeune Lovecraft de José Oliver et Bartolo Torres (Diábolo)
    Punk Rock Jesus de Sean Murphy (Urban)
    Souvenirs de l'empire de l'atome d'Alexandre Clerisse et Thierry Smolderen (Dargaud)
    Urban (tome 1 & 2) de Luc Brunschwig et Roberto Ricci (Futuropolis)
    La Voie du sabre (tome 1) de Federico Ferniani et Mathieu Mariolle (Glénat)

10) Manga

    Antimagia (tomes 1 & 2) de Kyû Aika (Doki-Doki)
    The Arms Peddler (tomes 1 à 6) de Kyoichi Nanatsuki et Night Owl (Ki-oon)
    Assassination Classroom (tomes 1 & 2) de Yusei Matsui (Kana)
    City Hall (tomes 1 à 4) de Rémy Guerin et Guillaume Lapeyre (Ankama)
    Les Enfants de la mer (tomes 1 à 5) de Daisuke Igarashi (Sarbacane)
    Iris Zero (tomes 1 à 5) de Takana Hotaru et Chiki Piro (Doki-Doki)
    Mokke (tomes 1 à 3) de Takatoshi Kumakura (Pika)
    Rex Fabula (tomes 1 à 3) de Kairi Fujiyama (Doki-Doki)
    Scumbag Loser (tomes 1 & 2) de Mikoto Yamaguchi (Ki-oon)
    Spice & Wolf (tomes 1 à 8) de Juu Ayakura, Isuna Hasekura et Keito Koume (Ototo)
    Terra Formars (tomes 1 à 4) de Yu Sasuga et Kenichi Tachibana (Kazé)
    Warlord (tomes 1 à 5) de Byung Jin Kim et Sung Jae Kim (Ki-oon)

11) Essai

    La revue en ligne Res Futurae
    100 ans et plus de cinéma fantastique et de science-fiction de Jean-Pierre Andrevon (Rouge Profond)
    Planètes pilleuses et autres thématiques de la science-fiction de Jean-Pierre Laigle (L'Œil du Sphinx)
    Le Savant fou sous la direction de Hélène Machinal (Presses Universitaires de Rennes)
    Souvenirs du futur. Les Miroirs de la Maison d'Ailleurs sous la direction de Marc Atallah, Frédéric Jaccaud et Francis Valéry (Presses Polytechniques et Universitaires Romandes)

12) Prix spécial

    Four Color Fear, comics d'horreur des années 50 (Diábolo)
    L'Intégrale d'Imaro de Charles R. Saunders (Mnémos)
    L'Intégrale Spirou par Rob-Vel (Dupuis)
    L'Intégrale Stefan Wul chez Bragelonne et les Univers de Stefan Wul chez Ankama, adaptations des romans en BD par D. Cassegrain, M. Hawthorne, D. Lapiere, J.-D. Morvan, M. Reynes, O. Vatine, Yann...
    Odyssées, l'Intégrale des nouvelles de Arthur C. Clarke (Bragelonne)
    Steampunk - De vapeur et d'acier de Didier Graffet et Xavier Mauméjean (Le Pré aux clercs)
    Un an dans les airs, de Raphaël Albert, Jeanne-A Debats, Raphaël Granier de Cassagnac, Johan Heliot & Nicolas Fructus (Mnémos)

dimanche 9 février 2014

Les Chants de Felya, Laurent Genefort


"Les Chants de Felya" regroupe l'intégrale de la trilogie de Felya, écrite par Laurent Genefort, publiée initialement au FNA et rééditée aujourd'hui par Citric. C'est un planet opera d'action décoiffant et dépaysant aux positions morales bien campées. On appréciera ou pas suivant son appétence pour les histoires simples et tranchées.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 74, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Aux confins de l’univers, loin du regard de la civilisation, se commettent les pires atrocités. Comme sur Felya, une planète d’extraction minière où la puissante compagnie Felexport exploite toutes les ressources à sa portée : minérales, animales, végétales… et humaines.
   Pour les tribus indigènes, divisées, toute résistance est vaine. Que peuvent des lances contre des tanks et des hélicoptères ? Les unes après les autres, elles passent sous le joug de la compagnie : les hommes rejoignent les rangs de leur armée, les femmes leurs bordels.
   Puni pour avoir enfreint les coutumes de son peuple, le jeune Lorin doit prouver son attachement aux siens. Dans sa quête, il rencontrera Soheil, issue de la tribu des tailleurs de sel. Tous deux devront mettre de côté leurs différences s’ils veulent survivre aux épreuves dressées sur leur chemin. Et de leur amour naîtra peut-être l’étincelle de la rébellion, l’espoir attendu par toute une planète...


Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :



samedi 8 février 2014

Ce tyran qui vous veut du bien


"Harmony" est un roman d’anticipation dystopique du japonais Project Itoh, mâtiné d’éléments de techno-thriller. Il semble important ici, et de manière exceptionnelle, de rappeler quelques éléments biographiques. Project Itoh (de son vrai nom Satoshi Ito) est un auteur japonais de SF mort en 2009, à 34 ans, des conséquences de cancers récurrents qui lui valurent de nombreux séjours à l’hôpital. Le roman lui-même, deux fois primé au Japon après puis lauréat spécial du PK Dick Award en 2010,  fut corrigé durant certains des dits séjours. Quand on sait qu’Harmony décrit une dystopie médicale, on se dit qu’il y sans doute beaucoup, sans doute plus qu’il n’est habituel, de Project Itoh, l’homme, dans son roman.

"Harmony" prend place dans un monde futur qui a connu l’horreur. De terrorisme en vol de matière radioactive ou de technologie nucléaire, la situation internationale s’est dégradée jusqu’au Maelstrom, période noire durant laquelle les organisations en conflit utilisèrent à grande échelle armes nucléaires tactiques et agents viraux. Décimation de l’humanité, effondrement de nombreux Etats, du chaos émergea un monde nouveau, caractérisé néanmoins par la persistance d’une division classique centre/périphérie. Au centre, le Japon et ce qu’il reste des Etats industrialisés, à la périphérie, les limes actuels, Afrique, Tchétchénie, etc…

Traumatisé par les pertes humaines et terrorisé par la menace de l’extinction, le centre a développé une idéologie hygiéniste de la santé et du zéro risque (tant moral que physique), le lifeism, qui n’est autre que celle de notre propre société poussée dans ses dernières limites. Dans le monde d’Harmony, la bonne santé est obligatoire. Elle implique de surveiller de près son alimentation, de se garder de toute consommation potentiellement toxique telle que celle de tabac ou d’alcool, d’éviter même toute vision déstabilisante ou tout événement stressant - des systèmes informatiques préviennent ce risque à partir de listes de risques biographiques. Je ne peux m’empêcher de penser que l’idéologie d’Harmony, c’est notre consensus à venir.

Cause et conséquence de cette idéologie et du vide laissé par les Etats écroulés ou faillis, la société du Nord s’organise sur un mode paroissial élargi, autour de communautés concentriques, physiques ou virtuelles, de bon voisinage. Ces cellules sociales de base exercent un contrôle social intensif sur leurs membres, d’autant plus insidieux qu’il se pratique au nom de l’amour et de l’empathie que chaque membre du groupe doit ressentir à l’endroit de chaque autre membre. Les communautés attribuent à chacun un score d’évaluation sociale qui est un agrégat de son bon comportement et de sa sociabilité adaptée. Il n’est pas sain de voir son score être trop bas, même si la bonté obligatoire impose d’aider les plus déshérités en évaluation sociale. Cerise sur le gâteau, pour ceux qui ne sauraient pas comment « s’améliorer » existent des « conseillers », spécialistes qui définissent des plans personnalisés de vie saine.
Contrairement aux dires de Locke, nul n’est propriétaire de son corps, le corps est un bien public.

Idéologie et organisation ne pourraient exister sans un substrat technique. Chaque adulte vivant dans le monde merveilleux des « admedistrations » est équipé du système WatchMe, un ensemble nanotechs installé dans le corps humain. Le système, bien nommé, surveille en permanence les fonctions vitales et génère en temps réel les « médicules » dont l’organisme a besoin pour lutter contre les maladies et maintenir les constantes physiologiques à leur niveau optimal, sans qu’aucune intervention consciente de l’individu soit nécessaire. Ce système interne est monitoré et mis à jour à distance par des serveurs médicaux en ligne qui jouent simultanément les rôles d’ange gardien et d’espion - WatchMe !

Enfin, il faut un bras armé à toute idéologie. L’OMS ayant supplanté à la fois l’ONU et la plupart des Etats contemporains, ce sont ses troupes qui parcourent la monde afin de faire progresser le lifeism au sein d’une périphérie qui s’y refuse - au nom d'un droit universel à la santé défini au Nord et imposé ailleurs. Là, les sociétés traditionnelles, les groupes terroristes, les derniers Etats souverains résistent, négocient ou plient sous le joug des injonctions de l’OMS. C’est dans ces franges que les moins adaptés des hommes du Nord peuvent encore satisfaire quelques « vices », à condition de le faire discrètement.

Mais il y a un serpent au jardin d’Eden. Un jour, au même moment, 6582 personnes qui ne se connaissent pas se suicident. Tous membres de la même communauté admedistrative. Qui les a influencés ? Comment ? Et pourquoi ?
Une enquête d’urgence absolue commence.

Itoh crée, avec "Harmony", un monde terrifiant et crédible. Sa dystopie tire les fils des progrès médicaux et informatiques de notre époque, et il pousse à bout les inquiétudes hygiénistes d’occidentaux contemporains qui s’aiment tellement qu’ils voudraient que le monde ne soit jamais privé de leur présence. Le background est donc captivant, même si on peut trouver l’installation du nouveau monde, telle que décrite dans le roman, un peu rapide.
Sur ce background, il place une intrigue que saisit le lecteur et le pousse à tourner les pages rapidement pour savoir et comprendre, d’autant qu’à la progression dans le roman correspond aussi une progression dans la découverte du monde. "Harmony" est donc à la fois intéressant, voire inquiétant, pour l’esprit, et satisfaisant pour la curiosité. On s’y intéresse à la liberté individuelle, au libre arbitre, à la conscience, à l’évolution, d’une manière originale au fil d’une enquête simple mais d’un rythme agréable.

S’il y a un point faible dans ce globalement bon roman, je pense que c’est son parfum japonais adolescent que je qualifierais de mangaesque. Un roman dont le cœur est au Japon, dont les personnages principaux sont trois adolescentes, puis adultes, mal dans leur peau et suicidaires, où le sexe n’est présent que sous la forme de l’évocation d’un viol pédophile, où bâtiments et structures liféistes sont roses, pour quelqu’un de ma génération qui n’est pas imprégné de cette culture, les attributs du manga suintent par tous les pores du livre. Si on y ajoute, et c’est lié, le côté « révolté déclamatif » de certaines scènes ou de certains dialogues, le roman sent l’adolescence à plein nez. It smells of teen spirits.

Effet collatéral de cette mangaïté qu'on pourrait qualifier de simpliste si ce n'était faire injure au society building, les décors et descriptions sont réduits à peau de chagrin, et les personnages secondaires parfaitement cookie-cutter. Itoh décrit un monde passionnant, il y fait évoluer ses trois héroïnes, le reste lui importe assez peu. C’est dommage car cela laisse un goût d’inachevé, en dépit de quelques belles trouvailles telle que l’utilisation justifiée de l’ « émoticon HTML », et d’un final qui ne déçoit pas.
Enfin, si on apprécie qu’Itoh cite beaucoup, on regrette qu’il le fasse de manière aussi explicite, comme un écolier consciencieux.

Il ne nous reste donc qu’à conseiller "Harmony", en regrettant qu’Itoh n’ait pas eu le temps de grandir dans son talent afin de nous livrer des œuvres plus adultes dans l’épidermique et plus assurées dans l’intellectualité.

Harmony, Project Itoh, récemment sorti en français.

mardi 4 février 2014

Bec Party : Prométhée 9 et Sibéria 56

Après-midi Bec ! 


Voici le tome 9 de la série fleuve Prométhée, tome 9 justement nommé "Dans les ténèbres", qui n’est que la première moitié d’un diptyque et le début d’un cycle de quatre qui conclura la série.

Alors qu’il ne reste que deux jours (si l’on en croit les signes) avant une invasion extra-terrestre qui amènera la destruction de toute vie ou au minimum de toute technologie sur Terre, le monde s’achemine dans la douleur et l’angoisse vers son destin.
Le gouvernement américain poursuit ses préparatifs sélectifs pour sauver ce qui peut l’être (et ce sera vraisemblablement peu) de sa population sans oublier de faire disparaître toute trace de ses forfaitures.
Les divers protagonistes occultes de l’histoire, scientifiques, militaires, « éclairés », cherchent toujours une solution au plus grand péril qu’ait connu l’Humanité, et les naufragés du trou bleu un passage retour vers notre monde.
La population est informée par une insider repentie de la forte probabilité de son extinction en masse.
Et pour le lecteur, moins d'aliens cette fois-ci, mais une mythologie de plus en plus présente entre Prométhée, Persée, Méduse… dans un contexte d’exogenèse.

Les nombreux fils narratifs de cet X-Files des Titans continuent d’être déroulés par Christophe Bec dans ce tome qui souffre un peu d’être l’initiateur de la dernière partie et forme donc une étape, une grande inspiration avant l’ultime ascension. On sent néanmoins que les histoires convergent, ne serait-ce que parce que le rétrécissement temporel les y oblige. L’entonnoir se referme sur le récit et ses acteurs. Explications définitives et dénouements approchent.
Le dessin est toujours de grande qualité, et, ce n’est pas négligeable, les personnages, en dépit de leur très grand nombre, sont facilement identifiables.



Sortie également du tome 1 de la nouvelle série SF Sibéria 56, intitulé "La 13ème mission", du même Bec.

Sibéria 56 est une planète potentiellement colonisable par l’Homme, une planète glacée, aux températures extrêmes, qui n’abrite que quelques formes de vie, certaines dangereuses. Une navette, arrivée de l’extérieur du système et à destination de la seule base installée au sol, s’y écrase à la suite d’une panne. Des cinq membres d’équipage, seuls quatre survivent au crash. Commence alors une marche de 250 km pour rejoindre le salut représenté par la base des colons, une marche en scaphandre dans la neige et la glace d’un monde largement inconnu, au milieu des crevasses, des cadavres de xénomorphes, et d’autres qui sont bien vivants. De simplement inconfortable, cette expédition tournera vite au calvaire pour les naufragés du froid.

Entre Alien, Les montagnes hallucinées, et Les Chroniques de Riddick, Bec offre au lecteur un premier tome vif et intrigant. L’accident initial vire au cauchemar, les menaces diffuses deviennent rapidement précises et mortelles ; la Nature de Sibéria 56 se révèle une ennemie impitoyable pour les humains trop curieux qui viennent la déranger. Seuls survivront les chanceux ou les audacieux.

Sibéria 56, c’est de la vieille bonne SF avec planète hostile, dialogues de série B, danger, morts violentes, exploration, mystère, monstres dont on ne sait si les plus dangereux sont les énormes ou les minuscules. Le tome 1 met en appétit. On attend la suite pour voir comment tout cela va tourner.
Je ne peux pas dire que j’aime le dessin, même s’il illustre sans doute efficacement les difficultés de vision que pose l’atmosphère de la planète glacée aux inconscients qui la parcourent.

Deux albums à recommander, donc, dans cette nouvelle fournée.

Prométhée t9, Dans les ténèbres, Bec, Raffaele
Sibéria 56, La 13ème mission, Bec, Sentenac

dimanche 2 février 2014

Mon corps m'appartient


Trilogie Orthogonal, tome 2 : "The eternal flame".

Je renvoie les lecteurs à ma chronique précédente, sur The clockwork rocket, pour une présentation détaillée de l’Univers de la trilogie ainsi que du début de l’intrigue.

Le Peerless, vaisseau arche porteur des espoirs de tout un monde, vogue depuis plusieurs générations déjà. Son équipage est donc composé d’hommes et de femmes nés dans l’espace et destinés à y mourir, les descendants des héros qui quittèrent sans retour leur monde pour tenter de le sauver. Ils poursuivent - comment faire autrement ? – la tâche léguée par leurs ancêtres, mais sont encore trop loin du moment où elle sera accomplie pour espérer en voir la fin ; si fin il y a un jour, ce sera leurs descendants qui la connaitront. Dans le Peerless, on vit donc une existence difficile (j’y reviendrai) pour poursuivre une mission qu’on n’a pas choisie et dont on ne verra pas l’aboutissement. Parcourir une vie durant des couloirs où s’affichent explicitement les slogans « Que vos ancêtres soient fiers de vous » et « Que vos descendants soient fiers de vous », sombre perspective pour les amoureux du libre-arbitre que nous sommes. Dans le Peerless, c’est la seule vie que quiconque ait connu ; on s’en accommode.

Tout n’est pas noir néanmoins. La cohésion sociale est bonne dans le vaisseau, et une forme de démocratie représentative plus libérale que celle qui prévalait sur le monde d’origine a été mise en place. Les spatiopérégrins forment une société de pairs : pas d’inégalités de fortune, pas d’inégalité homme/femme – mis à part le problème épineux de la reproduction. Le progrès technique et scientifique s’accumule – rappelons que c’était le bût initial du voyage - en réponse aux problèmes concrets rencontrés au fil du temps par la communauté, et grâce au travail constant des nombreux enseignants chercheurs dont la fonction est de transmettre les connaissances aux générations suivantes et de fertiliser les jeunes esprits afin d’en défricher de nouvelles.

Restent deux problèmes très graves.

D’une part, le vaisseau n’a pas assez de carburant pour faire demi-tour et rentrer quand le moment sera venu. Le problème était prévu dès l’origine mais il n’est toujours pas réglé. Quand une mystérieuse masse de matière négative - un Objet - croise la route du vaisseau et qu’on imagine qu’elle pourrait servir de carburant, elle engendre donc de grands espoirs, et les conflits politiques qui vont avec sur la manière de l’exploiter.

D’autre part, la production de nourriture en environnement fini ne peut suivre la progression d’une population dans laquelle la norme biologique est pour chaque femme d’avoir quatre enfants. Les femmes s’affament donc toutes, leur vie durant, pour limiter leur fécondité à deux. Souffrances pour elles, organisation complexe au sein des couples, faiblesse constante de la moitié sous-alimentée de la population, c’est une situation intenable, mais difficile d’en dire plus sur ce sujet sans spoiler.
Qu’on sache seulement qu’un chercheur, par amour pour sa compagne, mettra au point un système permettant aux femmes de contrôler leur fécondité. La société du Peerless se déchirera sur cette innovation, jusqu’à la violence et au meurtre, entre tenant du choix et du progrès technique d’un côté, gardiens de la tradition et de la naturalité biologique de l’autre.
Hasard du calendrier, à l’heure où le débat sur l’avortement ressurgit en Europe, Egan met en scène des affrontements violents dans l’espace entre partisans et adversaires du contrôle des naissances par les femmes, opposition d’autant plus vive que les rôles respectifs des pères et des mères sont de facto très différents dans le monde que décrit l’auteur et que cet équilibre sera irrémédiablement détruit par l’innovation. Mais il est impossible, lecteur, de ne pas comprendre la douleur de femmes qui expriment le sentiment de n’être que les usufruitières d’un corps qui appartiendrait à leur famille. Il est impossible aussi de ne pas partager leur revendication de libre choix.

Comme dans le premier tome, c’est à partir de personnages détaillés, de vies complexes, et parfois contradictoires comme le sont les vraies vies, de destins individuels glorieux, tragiques, révoltants ou admirables, des destins qui incarnent les crises que traverse le Peerless, qu’Egan avance ses idées. Et la marche inexorable du progrès scientifique est toujours le vrai point de son histoire. Les problèmes qu’il pose, que vivent ses personnages, sont ceux que rencontrent les scientifiques du monde réel : les difficultés à dépasser la tradition, la pression des demandes sociales, l’aller-retour constant entre hypothèses-expérimentations-formalisations dans des conditions qui ne sont jamais optimales, le doute qui saisit le chercheur qui avance une hypothèse révolutionnaire, l’opposition de groupes sociaux qui ne veulent pas de ce dont le progrès scientifique est porteur, les délais trop longs pour que certaines recherches soient viables, la rareté des ressources utilisables, les choix qu’imposent les contraintes de budget quelques formes qu’elles puissent prendre, le risque physique même qu’on prend pour soi-même en testant sur soi ou trop prés de soi une hypothèse audacieuse. Et pourtant, en dépit de toutes les difficultés et de tous les obstacles, la science avance.

Durant les trois cent et quelques pages que dure "The eternal flame", les descendants de Yalda ne trouveront pas la solution définitive au problème du carburant – ce sera donc à leurs propres descendants de le faire - mais ils mettront au point la théorie des quantas, développeront des idées sur l’anti matière, créeront un laser fonctionnel, ébaucheront une source d’énergie qui pourrait faciliter leur retour, comprendront mieux certains éléments de leur génétique au point de progresser en médecine et de mettre au point une technique révolutionnaire de contrôle des naissances. Pas si mal pour une bande de naufragés lancés à vitesse supraluminique dans une montagne évidée.

The eternal flame, Greg Egan

samedi 1 février 2014

Histoire zéro, hélas


Dans le recueil "Utopiales 2013", édité par ActuSF, il y a 14 nouvelles, toutes écrites par des auteurs présents aux Utopiales (sauf Gibson, empêché au dernier moment par un problème de santé). Elle peut donc constituer pour l’acheteur un souvenir du festival ainsi qu’un support bienvenu à la recherche d’autographes. L’objet est finement pensé et rencontre en conséquence un succès mérité.
Mais le recueil Utopiales n’est pas qu’un objet, c’est aussi une collection de textes. Qu’en est-il donc de ceux-ci ? De qualités inégales, c’est l’inévitable loi du genre. Quelques textes se détachent néanmoins. Parlons-en ici :

Les fleurs de ma mère, d’Andréas Eschbach, est ce qu’on nommera un joli texte. Où un enfant handicapé mental ne parvient pas à comprendre qu’il n’est pas responsable de la catastrophe qui frappe le monde. Emouvant.

Le Trois futurs de Ian McDonald est, comme son nom l’indique, un assemblage de trois textes, dont l’un déjà chroniqué. Restent deux textes dans lesquels la technique porte l’espoir du progrès politique. D’abord un micro texte parfaitement explicite, puis une réinvention futée des printemps arabes dans laquelle le rôle des média sociaux est encore plus grand qu’il ne le fut dans la réalité (il y a un air de Little Brother dans ce texte que Cory Doctorow ne renierait pas). Déclinaisons intelligentes sur ses thèmes de prédilection, Ian McDonald y déploie la finesse dont il est capable.

La femme aux abeilles, de Thomas Day, est le seul texte de fantasy. Dur, âpre, violent, il est l’équivalent littéraire d’un bon western spaghetti. Son déroulement inattendu lui confère une originalité de bon aloi. Quoique… Pour qui connaît l’œuvre de Thomas Day…

Les autres textes sont d’intérêts variables. Juste trois remarques :

Je ne sais pas quoi penser du Vert dur, de Stéphane Beauverger, au background malin mais dont je pense qu’il pâtit du format court et promet de ce fait plus qu’il n’offre. Stéphane, si tu veux en faire un roman, n’hésite pas ! Il y aura de quoi raconter.

Le Nimbus de Peter Watts est vraiment trop abracadabrant, et c’est dommage. Il aurait mis des géants des tempêtes dans ses nuages, ça aurait fait une histoire mythologique très correcte.

Enfin, William Gibson, a écrit bien mieux, et souvent, que ce Dougal désincarné particulièrement décevant.