mardi 21 octobre 2014

Nocturne


Il est difficile de chroniquer un recueil anthologique quand on a déjà écrit sur certains des textes qui le composent. Essayons !

"Le jardin des silences", de Mélanie Fazi, vient de sortir chez Bragelonne, sous une magnifique couverture de Fabrice Borio, entre judas optique et camée, vue discrète sur l’intimité et bijou de famille.

"Le jardin des silences" est composé de douze nouvelles fantastiques dont seulement deux sont inédites. Les autres ont été publiées dans divers recueils, revues, ou sur Internet. On y retrouve (ou découvre, selon la connaissance qu’on a de l’auteur) ce qui est sans doute possible un « style Fazi », fait de justesse et de délicatesse sur le fond, d’élégance sur la forme.

Dans les histoires courtes de Mélanie Fazi, le fantastique est toujours présent mais c’est un fantastique de conte. Le surnaturel y agit dans le monde matériel, et nul ne s’en étonne parmi les protagonistes des nouvelles. Comme dans les contes d’Andersen qu’elle affectionne, la magie, le merveilleux, même et surtout interstitiels, font partie intégrante du monde. Ils ne surprennent ni n’effraient ceux qui les rencontrent ; ils sont simplement partie, minoritaire sans doute mais indiscutable aussi, de ce qui est.

Fantastique et merveilleux servent des thèmes récurrents. La mémoire, la famille, la transmission sont centraux dans la plupart des textes. La mémoire ramène à l’esprit les évènements heureux ou douloureux. Elle permet alors de s’y confronter à un moment plus favorable pour en tirer partie ou les dépasser. La famille offre la force d’affronter le monde. Communauté ultime et principale à la fois, elle survit aux séparations, aux décès, et constitue un refuge protecteur contre un monde qui est largement absent des textes. Le surnaturel qui s’y manifeste parfois n’est qu’une expression de la force de l’amour qui irrigue ses membres et qui dépasse le rationnel. La transmission, enfin, indispensable, qui est la mémoire longue de la famille et permet de conserver le meilleur comme de surmonter le pire.

Quant aux personnages de Mélanie Fazi, souvent de jeunes femmes, ils sont toujours dépeints avec soin. Justesse des sentiments et délicatesse de l’expression caractérisent leur parole. Tirant leur force de la compréhension de leur faiblesse première, ils surmontent les épreuves ou sortent de leur stase, parfois avec l’aide d’un tout petit peu de magie. Mais l’essentiel n’est pas magique, c’est l’effort personnel, physique, mémoriel, psychologique ou biographique, souvent douloureux, qui permet d’avancer. C’est le sens original du mot Jihad dans l’expression « al-ǧihād fī sabīl Allāh ».
Ce mélange unique d’espoir et de douleur, de projets et de regrets, de joie et de peine, d’amour et de rage, exprimé avec grande douceur, est ce qui caractérise le « style Fazi ». Il rend ses textes profondément aimables. Il m’autorise à aimer vraiment même ceux dont les thèmes auraient dû suffire à me détourner. Car chez Fazi, rien n’est jamais monolithique ; la joie, l’amour, l’espoir qui s’y expriment sont toujours teintés de cruauté, de douleur, de remords. Ils sont vrais.

Tout est dit. Considérations sur quelques textes ( pour ne pas être trop long) :

Swan le bien nommé est un hommage explicite et réussi à Andersen. Un conte moderne.

L’arbre et les corneilles, centré sur la transmission familiale, est peut-être le meilleur texte, le plus émouvant en tout cas. Ceux qui fréquentent ce blog savent à quel point je devrais être épidermique sur un texte de Noël et de maternité. C’est dire sa qualité.

Les sœurs de la Tarasque évoque le destin des femmes promises à un mariage social, et le mélange d'enthousiasme et de crainte auxquelles elles font face. On pense aux mariages arrangés, aux filles élevées pour être reines, mais aussi à toutes ces filles, aujourd’hui encore, dont les parents disent qu’ils les marient, faisant d’elles des COD, avant de leur imposer, par pression psychologique constante, la production d’une descendance. Pression, différente certes, qu'on retrouve dans L'été dans la vallée.

Trois renards est aussi en lice pour le titre de meilleur texte du recueil. Elle y décrit avec une finesse la résurrection personnelle qui suit une annihilation qui ne l'est pas moins.

Et le très beau Jardin des silences dont j’ai déjà parlé ailleurs, sans oublier ce Bal d’hiver inoubliable qui répare les blessures de la vie.

Le jardin des silences, Mélanie Fazi

10 commentaires:

Vert a dit…

Le livre a l'air superbe, ça fait envie !

Gromovar a dit…

Ses couvertures sont toujours superbes.

Efelle a dit…

Voilà qui donne envie. J'espère pouvoir me rendre aux Dystopiales pour l'acquérir...

Gromovar a dit…

J'en verrai bien une un jour de Dystopiale ;)

Baroona a dit…

J'avais eu plutôt du mal avec "Arlis des forains", ce qui me bloque pour lire de nouveau du Mélanie Fazi. L'as-tu lu ?

Gromovar a dit…

Désolé de ne pouvoir t'aider mais c'est le seul que je n'ai pas lu parce que l'histoire ne me tentait pas.

Lune a dit…

ça fait envie !

Gromovar a dit…

Très sympa, oui.

Cédric Jeanneret a dit…

Franchement, Fazi est, je trouve, bien meilleur dans les nouvelles.

Gromovar a dit…

Je suppose, oui.