mardi 30 décembre 2014

Sissi face à son destin


"Half a crown" est le troisième et dernier tome de l’uchronie Small Change, de Jo Walton.

A la fin de la lecture du premier tome Farthing (bientôt chez Lunes d’Encre), je n’avais pas poursuivi car le roman se suffisait à lui-même et que j’avais d’autres fers au feu. Plus tard, j’ai lu avec plaisir Ha’penny, qui se passe peu après et complète l’histoire de Farthing.
Aujourd’hui je lis "Half a crown", qui conclut la trilogie en étant, hélas, le moins bon des trois.

Partons du principe que les lecteurs ont lu mes deux précédentes chroniques. Comme ses prédécesseurs, "Half a crown" est construit sur deux fils alternés. Dans l’un, une femme raconte à la première personne, dans l’autre, les  investigations de Carmichaël sont narrées à la troisième personne. Cette alternance faisait des deux premiers volumes de vrais page turner. Mais ici, le couple ne fonctionne pas.

Il y a deux raisons à ça imho.

D’abord, le roman est situé en 1960, lors d’une conférence de paix – ou de partage du monde - réunissant (après l’anéantissement de l’URSS par un Japon nucléarisé) le premier ministre anglais Normanby, le chancelier Hitler, le prince impérial japonais, et quelques autres, dont le funeste Duc de Windsor qui tente un retour aux affaires. A l’occasion de l’événement, un coup d’Etat est en préparation ; c’est à Carmichael, de nouveau en piste, de le déjouer.
Problème, il est devenu le chef d’un service de police politique (surnommée la Gestapo par ses détracteurs) et « enquête » donc en lançant des ordres depuis son bureau directorial. Plus de terrain, plus de ce qui faisait les qualités du personnage, son flair, son sens de l’observation, son sens de la déduction. Vers la fin du roman, il paraît étonné lui-même d’avoir toujours ces compétences. Trop tard pour le lecteur. On voit donc Carmichaël fulminer, s’interroger, passer des coups de fil, avoir des réunions de travail, et guère plus. Mouais.
De plus, si l’intrigue politique est intrinsèquement intéressante, elle est ici trop survolée. Cette fois le nombre raisonnable de pages (environ 300) dessert Walton alors qu’elle la servait dans les deux premiers tomes.

Ensuite, le personnage féminin ne fonctionne pas. Loin des fortes et volontaires Lucy Kahn, qui épouse un juif en dépit de la consternation affligée de toute sa famille, et Viola Lark, qui renonce à son héritage patricien pour faire du théâtre, Elvira Royston est au mieux terne, au pire insupportable. D’une inculture et d’une naïveté absolues (qui s’expliquent certes par l’éducation aristocratique qu’elle a reçue), et d’une bêtise confondante qui donne souvent envie de hurler, elle commence par attendrir – pauvre petite fille riche déconnectée de la réalité – avant de rendre hystérique car nul ne saurait impunément être aussi stupide. Les pensées d’Elvira ne tournent qu’autour de sa présentation à la reine et des problèmes liés au mariage des filles dans la haute société anglaise. Même les graves mésaventures qu'elle vit, bien tard, ne la détourne pas complètement de ces problématiques.
Et pourtant, c’est Elvira, en grand partie, qui permettra de trancher le nœud gordien. Pas grâce à son intelligence – l’idée lui est donné par Raymond, un prolo intelligent et ouvert à qui sa classe a interdit l’accès aux études, le seul personnage vraiment aimable du roman même s’il ne fait qu’une courte apparition – mais grâce à ses contacts. Il y a surement un point là, mais celle qui sert à le démontrer assassine le roman par sa seule présence.

Je ne vais pas donner d’exemples ici, les lecteurs se feront une idée. Car il n’est pas inutile de lire "Half a crown". Walton y conclut son histoire, complètement. On pouvait lire Farthing seul, on pouvait aussi ne lire que le diptyque qu’il constitue avec Ha’penny. Walton a voulu conclure avec "Half a crown", refermer, d’une manière qui semble bien simple et rapide, la parenthèse, en bouclant ses fils narratifs et en remettant en scène, pour de brèves apparitions, des personnages des deux premiers romans. On pourra donc lire pour avoir une histoire complète en regrettant que la dystopie que constitue "Half a crown" ne soit pas plus convaincante.

Half a crown, Jo Walton

lundi 29 décembre 2014

Sehr Groß malheur la guerre !!!


Sortie du tome 2 de la série biographique Stalag IIB. Début 45, la défaite est très proche pour l’Allemagne nazie, envahie par l’Ouest par les USA, le Royaume-Uni, et même la IIème DB française, et pénétrée (c’est le cas de le dire) par l’Est par une Union Soviétique qui cherche la vengeance après les atrocités nazis sur son sol mais également l’anéantissement de son jumeau superflu dans l’horreur. Devant l’avance soviétique, les stalags sont évacués et les prisonniers de guerre commencent de longues marches vers l’ouest dans le froid et la neige. Celle du père de Tardi durera (sous les yeux virtuels et anachroniques de son fils qui interroge et commente) environ cinq mois, dans un pays de plus en plus détruit, au milieu d’une débâcle bien pire que celle que la France connut en 1940.

René Tardi et ses compagnons d’infortune marchent dans la neige, vers l’ouest mais jamais en ligne droite (le terrain, les ordres, les armées combattantes interfèrent avec le vol d'oiseau). Progressant de ferme en ferme à travers l’Allemagne rurale, ils ne découvriront que bien tard les destructions dans les villes. Ils subissent la violence des gardiens, de plus en plus incompréhensible (si ce n’est par la terreur qu’ils éprouvent eux-mêmes) à mesure que la fin approche. Ils voient leurs frères de misère mourir les uns après les autres, de froid, de maladie, des violences de la soldatesque. Ils rapinent pour se nourrir. Ils rêvent d’évasion mais pour aller où, perdus qu’ils sont au milieu de l’hiver poméranien ?

Durant l'interminable progression, s’ils ne savent pas grand chose des évènements en cours, ils en croisent des indices. Les fermes à moitié abandonnées, les flots de réfugiés allemands fuyant devant l’avancée soviétique, les viols et les massacres à l’est dont bruisse le téléphone arabe des prisonniers. Les SS qui brûlent leurs uniformes noirs pour ne pas être identifiés, oubliant que leur groupe sanguin est tatoué sur leur avant-bras. Et aussi les marches de la mort, ces files, croisées par les prisonniers, de déportés des camps déplacés par les SS pour, peut-être, servir d’otages (ceci pour les plus « chanceux », les autres furent assassinés sur place pour ne pas encombrer les SS).
Après trop longtemps à leur goût, ils verront enfin des soldats alliés, américains, anglais et soviétiques, en chien de faïence. Ils seront pris en charge par les troupes occidentales et rentreront, pas bien vite mais une guerre était toujours en cours, en France. René Tardi retrouvera, à la gare de Valence, sa Zette. Cinq ans après son départ.

Dans cet album, comme dans le précédent, Tardi ne cache rien de ce que dit le témoignage de son père. Il raconte les horreurs, grandes ou petites, dont celui-ci fut témoin, quelle que soit l’origine de celles-ci, et ne passe pas sous silence les petites mesquineries ou les crimes véritables dont se rendirent coupables les prisonniers de la colonne durant leur marche vers la liberté. Cette honnêteté est méritoire, Tardi avait les carnets de son père, il aurait pu facilement cacher ce qui le gênait en ne l’incluant pas dans l’album. Il a choisi de ne pas le faire. Ca doit être salué. Ca sert aussi son point. Pour Tardi, la guerre est le pire que puisse faire les hommes. Tous les hommes.
Et quand le fils (l’auteur) s’indigne, son père lui rappelle, comme dans l’opus précédent, qu’on ne peut juger le présent avec les lunettes du passé et que la magnanimité est facile au chaud derrière une tasse de thé.

Intéressant et émouvant, l’album est néanmoins inférieur au précédent. Je crois qu’il y a deux raisons à cela.

D’abord, la longue marche vers l’ouest, en dépit d’une violence, d’un froid et d’une faim permanente, n’est guère riche en évènements. A part quelques incidents, il ne se passe pas grand chose pour René Tardi durant ce retour. De ce fait, les conversations historiques entre le père et le fils deviennent progressivement de plus en plus fréquentes et longues, et par moment l’album ressemble plus à un cours d’histoire (détaillé parfois jusqu’au niveau tactique) qu’à un récit biographique. On y perd en proximité avec le personnage de René Tardi, on a l’impression de réviser ses fiches avant le Bac. Ou alors, il faudrait ne rien connaître de la guerre, de l’holocauste, etc. pour parvenir à se passionner, s’horrifier, s’indigner devant des faits qui, en réalité, sont largement connus de ceux qui prendront la peine de lire cet album.

D’autre part, et même s’il faut d’abord répéter encore une fois qu’il ne cache rien de tout ce qui s’est passé tant au niveau micro de René Tardi qu’à celui macro de la Guerre Mondiale (étrange bifocalisation) et que c’est l’énorme vertu de l’album, l’anarchisme viscéral de Tardi lui fait mettre sur le même plan dans le récit, les viols et pillages de masse des soviétiques et les quelques affaires de viols en Normandie, le million de SS allemands et les 2000 couillons de la Brigade Charlemagne, les exactions des Einsatzgruppen et le bombardement de Dresde (étonnamment Hiroshima et Nagasaki n’ont pas l’air de poser problème), les exfiltrations de savants allemands vers les USA et les déportation au goulag des prisonniers soviétiques libérés par les soldats soviétiques. Chercher l’Histoire derrière l’historiographie est une bonne idée, mais tenir compte des nombres et des pourcentages peut aider aussi à sérier les questions ; certaines différences de quantité deviennent des différences de qualité. Le message en devient brouillé, sauf si le message n’est qu'un simpliste « Guerre à la guerre », message que la case en bas de la page 123, à propos de la remilitarisation de la Rhénanie, semble prendre en défaut.

Un album en demi teinte donc, car trop à distance de la réalité humaine. Racontant la guerre, Tardi oublie un peu son père. Il n’y avait peut-être pas matière à 128 pages.

Stalag IIB, tome 2, Mon retour en France, Tardi

dimanche 28 décembre 2014

Le demiurge athée


Deuxième recueil de la série Lucifer.

On y trouve les numéros #14 à #28 du comics et le surgeon “ Lucifer : Nirvana ”.

Les fils lancés dans le premier recueil continuent à se dérouler ici, et on comprend que le volume précédent mettait simplement en branle des évènements dont la conclusion restait à venir.

Dans des styles, graphiques autant que narratifs, très différents, on voit la tentative de Lucifer pour créer avec succès un univers libéré de la foi, on découvre les projets d'une race démoniaque humiliée, celle des Lilim, pour restaurer sa dignité, on apprend bien des choses sur l'aristocratie de l'enfer et les complots qui l'agitent, on est témoin du plan fou du Basanos pour voler son bien - sa Création - à Lucifer avec l'aide d'anciens ennemis de l'ange déchu, et j'en oublie.

On retrouve aussi longuement l’attendrissante Elaine Belloc, dont le courage et la force d'âme font un personnage clé de la série, tant dans le déroulement de faits que dans l’attention du lecteur. Bon sang ne saurait mentir ; Elaine en est la preuve vivante.

Les enjeux montent énormément dans ce volume car ce dont il s'agit c'est de la domination sur un univers entier. Inévitablement, mondes et vies innocentes sont les dommages collatéraux de l'inimitié entre Puissances. Beaucoup d'action donc, de tour et détours, de rebondissements, mais on s'éloigne des personnages.

L'amplitude de la confrontation cosmique augmente autant qu'il est possible dans ce Livre 2, avec la même conséquence que dans les sagas cosmiques Marvel, une certaine perte de substance des personnages. Dommage, la série s'en banalise. Reste Elaine Belloc. Et un bonne décharge d'adrénaline.

Lucifer Book Two, Carey et al.

vendredi 26 décembre 2014

De l'alpha à l'omega


"My real children" est le dernier roman de Jo Walton. Et c’est un livre magnifique.

"My real children" raconte les deux vies de Patricia Cowan, une Anglaise de la petite classe moyenne, née en 1926. Le roman s’ouvre et se ferme sur Patricia à la fin de sa vie. Very confused, placée en maison de retraite, incapable de déterminer laquelle de ses vies est la vraie. Car elle se souvient, confusément, de deux. Deux vies distinctes, dans deux mondes différents. Deux vies comme les deux directions que prend l’existence de Patricia après qu’elle ait, un soir de 1949, répondu à la question couperet de Mark, ce fiancé qu’elle aime d’un amour épistolaire intense mais qui ne l’a jamais touchée, tout juste fugitivement embrassée : « Si tu veux m’épouser, c’est maintenant ou jamais ». Une Patricia répond Maintenant, l’autre Jamais. Deux vies commencent, dans deux mondes.

Gobled et Campeis dans leur Guide de l’Uchronie écriraient que "My real children" est à la fois une uchronie personnelle et une uchronie historique large. C’est le cas, même si Walton semble suggérer que la première est, au moins en partie, à la source de la seconde. Dans un monde, Patricia vit un mariage sombre, sans amour, auprès d’un homme qui la méprise. Dans l’autre, elle rencontre Béatrice avec qui elle partage des décennies d’amour intense. Un monde devient progressivement de plus en plus ouvert et pacifique, l’autre s’enfonce dans la terreur nucléaire et sécuritaire. Deux vies, deux mondes, battement d’ailes de papillon.

On pourrait écrire beaucoup sur "My real children". On pourrait discuter ad nauseam des effets de tel ou tel développement politique dans chacun des deux mondes, on pourrait invoquer les mânes de Christopher Priest, on pourrait rappeler à la mémoire Le choix de Sophie - la fin s’y prête, on pourrait citer Albert O. Hirschmann et son Bonheur privé, action publique dont "My real children" pourrait être une étude de cas, on pourrait même chanter le New Dress de Depeche Mode, on pourrait continuer longtemps encore. Chercher des liens, des correspondances, des résonances.

Inutile.

L’intérêt du roman est ailleurs, dans la mise en scène de (des) récit (s), dans le développement fin d’une chronique biographique. L’histoire que raconte Walton est profondément émouvante car son personnage principal (surtout) et ceux qui l’entourent (chacun à son niveau) sont longuement et finement développés. Si on s’intéresse à eux, si on est heureux ou triste avec eux, c’est qu’ils existent fortement. L’incarnation est telle que Walton n’a jamais besoin de recourir (c’était le risque) à des effets mélo pour susciter une réaction du lecteur. Le ton matter-of-fact de la narration empêche la surenchère, la relativement faible part de dialogues aussi. L’émotion ressentie à la lecture est d’autant plus forte que le lecteur sait qu’il n’a pas été manipulé pour la ressentir.

Walton a donné à voir, sur le très long terme, une belle personne. Volontaire, courageuse, résistante, résiliente même, profondément bonne et généreuse, Patricia ne peut que susciter l’amitié du lecteur. Rien d’étonnant alors s’il s’y attache au point de partager, parfois intensément, ses joies et ses peines. Et puis, la vie de Patricia c’est aussi celle de chaque lecteur. Les choix qu’elle doit faire, les joies qu’elle ressent, les épreuves qu’elle subit sont les siens, mais aussi, par moments, ceux du lecteur. Et la vie, celle de Patricia, celle de ses proches, celle du lecteur aussi, est inévitablement trop courte. Tant à faire, à ressentir, et si peu de temps. Elle le sait, le lecteur aussi.

En fond, à l’extérieur du monde que constituent la (les) famille (s) de Patricia, l’Histoire avance. L’Europe se fait ou pas, des échanges nucléaires ont lieu ou pas, les hommes construisent une base lunaire ou pas, etc. Mais aussi, le monde devient plus libéral ou pas. Les droits des femmes progressent plus ou moins vite. Les diverses préférences sexuelles sont plus ou moins acceptées.

Le choix de Walton paraît assez clair. Presque un manifeste pour une sexualité libre et épanouie, pour l’égalité des droits, pour l’éducation, pour l’engagement dans la vie de la cité, pour toutes ces actions que chacun peut faire à son échelle et qui, parfois, peuvent avoir des effet énormes.
Le choix de Patricia, Bonheur privé ou action publique, est difficile, cornélien, lorsqu’elle réalise qu’il lui faudrait choisir, pour elle et pour le monde.

"My real children" est un roman beau, émouvant, fort, qui impressionne durablement la mémoire. Patricia restera longtemps dans l’esprit du lecteur et c’est tant mieux. Le seul bémol, mineur, que je mettrais concerne le dernier chapitre, trop explicite à mon goût.

My real children, Jo Walton

jeudi 25 décembre 2014

Une once de beauté

En ce jour de Noël, Joyeuses Fêtes à tous, et à vous surtout Mr Lawrence.


dimanche 21 décembre 2014

I wish you a merry Christmas !


Quatrième épisode de la série Grandville. L’épisode de Noël, comme il y en a dans toutes les séries TV, avec ici bien moins de dialogues sirupeux et bien plus d’intelligence scénaristique.
J’ai déjà écrit trois chroniques sur Grandville, je vous y renvoie. Grandville, c’est steampunk, c’est beau, c’est fin, c’est complexe, c’est intelligent. Il faut lire Grandville en VO, en VF, en V n’importe quoi d’autre ; cette série est brillante. De loin, une des meilleures séries en cours actuelles.

Noël approche. A la demande de sa logeuse, Mme Doyle, l’inspecteur Le Brock se lance à la recherche de la jeune nièce de celle-ci, disparue depuis peu. L’enlèvement possible s’avère être une fugue, un départ vers la France pour rejoindre une secte millénariste qui se révèlera bien plus sinistre qu’on n’aurait pu le supposer à priori. Le Brock, seul sur le terrain – enfin, en compagnie d’un de ces « doughfaces » que sont les humains discriminés - mais motivé comme jamais, sauvera la fille, la démocratie et presque le monde, arrêtera un criminel, ceci sans oublier de donner beaucoup d’amour à son amante Billie et d’être à l’heure pour le réveillon de Noël. Une énergie qui ne se dément jamais. Un happy end de bon goût ici.

Comme pour les épisodes précédents, ce "Grandville Noël" peut se lire comme n’importe quelle BD policière et d’action steampunk. C’est enlevé, rythmé, rapide ; on y prendra grand plaisir. Mais le plaisir augmente si on cherche (ou trouve) les références, si on pointe la richesse des détails narratifs, si on se plonge dans le background historique qui commence à se dessiner. On croisera donc, au fil des pages, de nombreuses références à Sherlock Holmes (et pas seulement Mme Doyle), aux sectes millénaristes, aux escrocs qui les dirigent et aux malheurs qu'ils causent de Waco à Jim Jones, à la montée du nazisme, aux malheurs causés par la violence domestique, aux discriminations raciales et aux cycles attentats/répression qu’elles engendrent. On y discutera, bien mieux que dans Da Vinci Code, des évangiles perdus, de leur retour en Occident après les Croisades ‘wink’, des exactions commises pour protéger la version officielle de la foi. On y discutera de l’origine des espèces et de questions cruciales telles que : « l’animal humanisé est-il créé à l’image de Dieu ? » ou « Dieu a-t-il donné la Terre à l'animal humanisé ? ». Je pourrais continuer mais j’arrête là.
Ah si, quand même. Il fallait un Christ pour Noël. Qui mieux qu'une licorne pour tenir ce rôle?

Au-delà de l'histoire et des références, l’essentiel, c’est le plaisir véritable qu’on ressent à voir comment Talbot à l’air de s’amuser en écrivant. Comment il empile humour, clins d’œil, action, et même un amour qui est tout sauf mièvre, dans une sorte de tornade qui n’a pas de limite. On sort de cet album lessivé et furieusement content. Jetez-vous dessus ! Il est encore temps. C'est votre album épisode de Noël.

Grandville Noël, Bryan Talbot

Jusqu'ici, tout va bien


Sortie du tome 2 de la série fleuve "14-18" par Corbeyran et Le Roux. Après la mobilisation et les premiers jours de la guerre, c’est à l’automne 1914 que s’intéressent les auteurs.

Les huit amis partis au front avec enthousiasme ou résignation commencent à comprendre que la guerre risque d’être plus longue qu’imaginée et que beaucoup n’en reviendront pas. La « fessée aux boches » se transforme lentement en calvaire pour tous. D’autant que l’armée française, mal préparée, est mal équipée, tant en matériel militaire que pour les objets du quotidien.

Le désespoir envahi certains des héros. Le fanatisme guerrier, d’autres. Les premiers hommes tués d’assez près pour avoir vu leurs yeux sont durs à avaler. Sans parler des hommes si déchiquetés par un obus qu’on se retrouve avec des morceaux sur soi ? Tous les objectifs se fondent en un : survivre.

A l’arrière, les femmes commencent à souffrir de l’absence des hommes qu’elles aiment. On réalisera bientôt qu’ils constituaient aussi le gros de la force productive du pays et que les indispensables réorganisations vont être colossales.

Au front, outre la bataille de la Marne, entrevue de loin, et son mythe des taxis, c’est aux premiers soupçons de blessures autoinfligées que s’attaque Corbeyran ; elle mèneront beaucoup d'hommes au peloton d'exécution. La série étant bien plus légère que le très documenté one-shot La faute au Midi – même si le mot « léger » ne paraît guère approprié – le biffin accusé de blessure volontaire s’en sortira comme une fleur (qui plus est, il était innocent).
Après la guerre, il brulera les dessins de guerre qu'un ami lui avait confié et ne voudra plus parler de son expérience. Trop d’horreur, trop de malheur. Rien ne sera transmis aux générations suivantes. Une des causes sans doute du bis repetita vingt ans plus tard.

14-18 t2, Les chemins de l'enfer, Corbeyran, Le Roux

samedi 20 décembre 2014

Archéologie littéraire


Un inédit mondial de Frank Herbert. Diantre !

Cet inédit c’est "High-Opp", retrouvé il y a peu, tellement inédit qu’on ne sait même pas précisément quand il a été écrit, et aujourd’hui traduit et publié en français chez AetD, une préface de Kevin J. Anderson (marchand du temple de son état) et une postface de Gérard Klein encadrant le texte comme des serre-livres.
Que doit-on à un livre dont on a ignoré l’existence pendant toute sa vie ? L’appel de l’histoire de la SF et la chronique éminemment objective d’Anudar m’ont décidé à m’y intéresser et à combler ce trou inopinément apparu dans ma culture.

"High-Opp" est une dystopie. Futur indéterminé, monde entier. Grosso modo, deux classes : les High Opp et les low opp. Dominants et dominés. Pas d’exploitation économique au sens marxien du terme ici (la production semblant entre les mains d’un Etat si omnipotent qu’il affecte autoritairement les travailleurs à la fonction où ils seront les plus utiles en fonction d’un profil, « scientifiquement établi » bien sûr), mais une domination réelle appuyée sur une sondocratie. La démocratie dans sa version régime d’opinion la plus abjecte. Une tyrannie de la majorité appuyée sur l’idée que « la volonté générale présente certains caractères qui font qu'elle ne saurait ni errer ni opprimer » (décidément je dors avec Rousseau ces jours-ci).

On sait tout le mal qu’on peut penser des sondages et de l’existence même d’une opinion publique. Il suffit de lire Bourdieu, Champagne, ou encore Arrow pour n’être pas trop provincial. Mais dans "High-Opp" c’est encore pire car les sondages sont manipulés afin de donner le résultat qui arrange les dirigeants. Car il y a des dirigeants objectifs, une caste d’hommes (pas de femmes) qui entend garder ses privilèges. Face à eux, une population de prolétaires objectifs dont le mécontentement ne fait que grandir.

Le roman s’ouvre sur la déchéance de Dan Movius, ancien chargé de la coordination entre les Bureaux, sous un prétexte fallacieux. Un sondage, judicieusement rédigé, vient en effet de supprimer sa fonction. Movius, qui avait connu une ascension fulgurante, due à son intelligence et à ses qualités d’organisateur, retourne aux Terriers standardisés et peu agréables où vivent les low opp. Révolté par l’injustice dont il est victime, il comprend vite qu’on veut, de surcroit, l’éliminer physiquement. Contacté par une organisation secrète, il entre en clandestinité pour se venger, et permettra peut-être d’ouvrir le système. Je n’en dis pas plus pour ne pas spoiler ce court roman.

Ecrit entre la fin des années 50 et le début des années 60, alors qu’Herbert écrit beaucoup mais publie peu, "High-Opp" doit autant à Fondation qu’au Meilleur des mondes. On y voit à l’œuvre un Bureau des psychologues qui ressemble beaucoup aux psychohistoriciens d’Asimov. On y remplace « Mon Ford » par Gallup ou Ipsos, dans une société américaine où l’emprise des sondages s’étend sur la vie politique. Et comme dans toute dystopie qui se respecte, manipulation éhontée, répression violente, et domination composent le cocktail normal du fonctionnement de la société de High Opp.

Autre influence probable : quand le roman est écrit, on est aussi aux grandes heures de la théorie polyarchique en science politique. Qui gouverne ? de Dahl a été publié en 1957. Le politologue y décrit une sphère politique autonome du reste de la société, sphère au sein de laquelle se joue la concurrence entre les leaders. Herbert retourne la vison plutôt optimiste de Dahl en mettant en scène la manipulation de la population, à qui on fait sembler de donner le droit de choisir sa politique, au seul profit de l'oligarchie régnante, et en réintégrant la violence physique dans la concurrence entre leaders ; il se rapproche par là des théories élitistes de Mosca ou de Michels par exemple.

Dans le concret, la compétition, décrite dans le roman entre les Bureaux du gouvernement en conflit pour le pouvoir, rappelle les luttes pour l’hégémonie au sein de la structure de pouvoir stalinienne par exemple. On peut aussi penser à la haine qui oppose, aux USA et encore aujourd’hui, les « patriciens » de la CIA aux « plébéiens » du FBI.

Sur le plan narratif, "High-Opp", roman court, presque un premier jet, se caractérise par une rapidité de résolution des problèmes qui ne serait plus utilisée aujourd’hui. Certains effets - le maquillage et les perruques pour se déguiser – ressemblent à des effets de théâtre ou évoquent un épisode de la Twilight Zone.
Et pourtant, la lecture de "High-Opp" est agréable car les enjeux sont clairs et leur résolution rapide. Le roman se lit vite et bien, dans une sorte de nostalgie pour une SF qu’on n’écrirait plus comme ça de nos jours (et je passe ici sur les personnages de femmes, tellement datés). Aurait-on la même lecture indulgente pour le roman retrouvé d’un illustre inconnu ? Pas sûr. Mais qu’importe. C’est d’Herbert qu’il s’agit, on le retrouve avec plaisir, il pose des problèmes qu’on retrouvera chez Brunner par exemple, notamment dans Sur l’onde de choc, et puis, "High-Opp" pose tant de questions, qu'il développera par la suite, sur le pouvoir, et ressemble tant à une V1 du Cycle des saboteurs qu’on ne peut que prendre plaisir à cette archéologie littéraire.

High Opp, Frank Herbert

mercredi 17 décembre 2014

Swift, Sade et Rousseau sont dans un bateau


"029-Marie" – on ne saura jamais ce que signifient ces prénoms numérisés – est le second roman de Franck Manuel. Jamais désagréable, il n’en reste pas moins fortement dispensable.

Futur indéterminé, planète Terre, lieu exact indéterminé.
029-Marie est une enseignante - ou ce qui reste de ce métier en voie d’extinction - qui élève seule, et avec peine, son fils (là, entre l’emploi, la monoparentalité douloureuse, et la première scène dans un métro, on sent immédiatement qu’on est dans un texte français). Le monde dans lequel elle vit n’est guère ragoutant. Coupés de la nature, effrayés par l’air, le ciel, les animaux, déstabilisés par le fait même de marcher sur un sol non artificiel, 029-Marie et ses « compatriotes » sont des plantes de serre, amputés par leur culture de ce qui faisait leur humanité. Non contents de vivre en aquarium, ils doivent respecter un Code du Comportement, séculaire (on n’en saura pas plus), dont on ne sait pas grand chose si ce n’est qu’il proscrit tout contact physique sous peine d’expiation publique et immédiate. Dans ce contexte, tous portent de longues robes couvrant l’intégralité de leur peau à l’exception du visage (des colancors ?), et il est bien évident que le sexe ne saurait être toléré, pas plus que l’énonciation, ou la représentation fut-elle mentale, des parties du corps humain. Tabou, tabou, tabou.

029-Marie, guère heureuse et qui s’ennuie beaucoup dans sa vie, est contactée par une chaine de télé qui lui propose d’infiltrer une de ces croisières interplanétaires clandestines durant lesquelles quelques happy few vont à la rencontre de sexualités exotiques avec des aliens, et d’abord à la rencontre de la sexualité tout court. Ses pérégrinations, diffusées sur les tablettes des humains, bouleverseront la société au point de semer les graines d’une révolution à venir.

Pourquoi pas ? Hélas, trop de problèmes dans ce roman.

D’abord, on est ici dans de la SF hors-sol (pour reprendre l'expression de la 4ème de couv). Peu, pour ne pas dire pas, de world building, peu de caractérisation (à part celle de 029-Marie, quand même très convenue). Le roman saute de scène en scène, sans grande transition mis à part les biens pratiques phases d’hibernation qui abrègent les voyages interplanétaires. Une planète, une relation, une autre planète, une autre relation, quelques flashes mémoriels, et une seconde intrigue dont on se demande si elle ne sert pas juste à augmenter le nombre de pages jusqu’à la fin qui illustre de manière surréaliste la réunion des contraires que le Loi avait séparés. Par moment, ces sauts de puce successifs dans un exotisme toujours renouvelé m’a rappelé Swift et son Gulliver. Sentiment conforté par l’impression tenace d’être ici dans la simple illustration de deux ou trois idées, guère originales de surcroit, j’y reviendrai.

Ensuite, la succession des scènes sexuelles, jamais racoleuses il est vrai, m’a rapidement lassé. Nebal, qui a aimé le roman lui, parle justement de réminiscences sadiennes. Pas de chance, Sade commence toujours par me faire sourire avant de profondément m’ennuyer.

Enfin, les idées, parlons-en. Dystopique mais trop esquissée pour inspirer quoi que ce soit (et d’ailleurs quelle dystopie n'est pas tiède après Orwell et son « Si vous désirez une image de l’avenir, imaginez une botte piétinant un visage humain... éternellement. » ?), le roman est de plus teinté d’un rousseauisme naïf qui montre des humains pervertis par la société au point d’être devenu étrangers tant à leur nature qu’à la nature. La solution passe par le réencastrement de l’homme dans son milieu naturel grâce au sexe comme force potentiellement révolutionnaire. Sans oublier une dénonciation bien modeste des dérives de la virtualité et la tarte à la crème habituelle des puissants occultes qui intriguent et manipulent. Rien n’est bien neuf et tout est traité par-dessus la jambe. Dommage.

Swift, Sade, rousseau, tout le XVIIIème siècle semble s’être donné rendez-vous dans les 192 pages de ce roman. En oubliant les modes de narration contemporains.

Le livre se lit pourtant, sans déplaisir. Mais si on s’intéresse à la répression sexuelle et qu’on veut un vrai  contexte, faute de lire Malinowski on préfèrera le 1984 d’Orwell ou La servante écarlate de Margaret Atwood.

029-Marie, Franck Manuel

dimanche 14 décembre 2014

La littérature à son meilleur


Comment décrire "The Bone Clocks", le dernier roman de David Mitchell, l’auteur du brillant Cloud Atlas, sans lui faire injustice, sans spoiler le backstage, et enfin sans échouer à en montrer la richesse et la complexité ? C’est une vraie gageure. Et, comme pour Cloud Atlas, cette chronique ne rendra qu’imparfaitement la richesse de ce livre.

Commençons par dire que "The Bone Clocks" ressemble, par bien des aspects, à Cloud Atlas. Rien d’étonnant à cela, Mitchell dit lui-même que chacun de ses romans n’est qu’une partie du métaroman que constituerait son œuvre ; il place d’ailleurs quelques Easter Eggs dans "The Bone Clocks", comme le ferait le scénariste ou le programmeur d’une série. Mais surtout on y retrouve une structure proche pour décrire, encore une fois, un temps long, même s’il l’est moins que dans Cloud Atlas. Des parties narratives séparées dans le temps et un lien qui les unit de façon plus ou moins forte. "The Bone Clocks", c’est la vie d’Holly Sykes, extraordinaire et terriblement banale à la fois.

Six parties dans "The Bone Clocks". Quelques jours de la vie d’une jeune fille de la classe populaire britannique, Holly Sykes, pendant l’été 1984 ; des jours où sa vie bascule. Un mois dans l’existence d’Hugo Lamb, riche étudiant d’Oxford et pire sociopathe qu’il m’ait été donné de lire, autour du Nouvel An 1992, au moment où lui est proposé un pacte faustien. Les deux jours d’un mariage en 2004, sous les yeux du couple désuni que forme Holly avec son reporter de guerre de compagnon. Cinq ans de la vie de Crispin Hershey, le « Wild Child of British Letters », entre 2015 et 2020 et de conventions en conventions, dans un monde d’où le livre disparaît progressivement. Sept jours de confrontation, apogée d’une guerre séculaire, entre deux groupes ennemis d’immortels en 2025. Enfin, trois jours de bilan pour une femme et pour le monde en 2043. Le tout lié par la présence d’Holly Sykes, et la lutte de temps long qui oppose, en coulisse, deux organisations secrètes surhumaines.

On l’aura compris, "The Bone Clocks" est un roman fantastique. Mais, jusqu’à la cinquième partie (vers la page 400), le surnaturel n’est qu’à bas bruit dans les pages du livre. On voit des détails et on entend certaines choses qui laissent supposer qu’existe une réalité dissimulée derrière le monde réaliste que nous décrit Mitchell. Et pourtant, comme dans la vraie vie, c’est d’abord et surtout le monde matériel qui se donne à voir. Sur l’élément surnaturel on ne peut que supposer beaucoup avant que la cinquième partie n’éclaire les faits. Le fantastique n’est d’ailleurs qu’un élément, important certes, du roman. Un élément parmi d’autres.

On pouvait craindre qu’un gros lecteur de SFFF tel que moi finisse par se lasser d’attendre. Ca n’a jamais été le cas.

David Mitchell et moi avons le même âge. Le monde qu’il décrit, c’est le mien aussi. Et décrire n’est pas le verbe juste. Mitchell résume le monde de la fin du XXème et du début du XXIème siècle. Les détails, lâchés comme sans y penser au détour d’une phrase foisonnent. La musique, les objets, les marques, la politique, les crises, humaines ou globales, les folie des hommes, leur hubris, leur futilité aveugle. Mais aussi leurs réalisations, leur capacité d’amour, de solidarité, d’altruisme. Tout ceci baignant dans les drames petits et grands qu’ils vivent, où la famille apparaît comme soutien en dernier ressort et institution totalitaire à la fois, et où monde et fatum sont toujours plus forts que l’individu. Tout ceci est intemporel mais Mitchell l’ancre profondément, par la magie de son verbe, dans le locus spatiotemporel qu’il a choisi. Tout est juste et documenté : les répliques – de quoi parle-t-on et avec quels mots - les lieux fréquentés et ce qu’on y fait, les centres d’intérêt, les visions du monde, les habitus au sens bourdieusien du terme. La recréation de Mitchell est sans faille. On n’y trouve pas une fausse note.

Les phrases s’enchainent et invoquent une réalité qui donne la même impression de parfait agencement que peuvent créer certaines merveilles architecturales. Les personnages existent intensément, leur environnement aussi. Qu’on les aime ou les détestent, qu’ils agacent ou qu’ils charment, qu’ils aient eu une seule vie ou des centaines, ils sont là, sous les yeux du lecteur, plus vrais que nature. Il en est de même pour le monde qu’ils habitent, qui est le nôtre dans la première moitié du livre avant d’en être son futur possible dans la seconde. De la War on Terror aux crises environnementales en passant par l’histoire de l’indépendance irlandaise ou le sort abject fait aux serfs dans la Russie du XIXème, Mitchell invite le lecteur à une promenade érudite dans l’histoire des hommes à travers les yeux pourtant clairement situés de ses personnages. Il l’emmène ensuite vers un avenir probable et vraiment peu engageant qui pourrait être la prémisse de celui décrit dans la partie centrale de Cloud Atlas. Que deviendra ce que nous tenons pour acquis - et notamment ces deux « droits » que sont maintenant la capacité de communiquer instantanément à distance et celle de se déplacer où bon nous semble - quand l’énergie sera devenue rare et peu accessible ? Quelle sont toutes les portes, jusque là ouvertes, que nous verrons se fermer sous nos yeux ?

En dépit d’une victoire sur le mal, on comprend alors que sauver des humains sacrifiés à l’égoïsme dévorant de certains, n’était pas sauver l’humanité. Chacun de nous est solidairement coupable, à son échelle.
Dans cette dernière partie, la Holly Sykes de Mitchell, à la fin de sa vie et à celle de sa civilisation, pleine d’un regret paisible, est terriblement émouvante. Son corps et son monde s’éteignent de concert, rappel tragique des Deux corps du roi de Kantorowicz.
Certes, le malheur véritable n’est pas encore tout à fait là en 2042 mais il approche. Et ce n’est pas la menace métaphysique qu’il fallait craindre. L’homme, depuis qu’il arpente la Terre, pourvoit sans aide à sa propre ruine.

"The Bone Clocks", comme toute vraie littérature parle du Monde, du Tout qui nous environne et dont nous sommes partie. Il parle de nous comme êtres singuliers et de nous comme génériques aussi. Il le fait avec une précision descriptive qui donne l’impression que Mitchell a infusé le monde pour nous en livrer l’essence. Merci à lui. Et prions pour une traduction rapide.

The Bone Clocks, David Mitchell

dimanche 7 décembre 2014

Who wants to live forever ?


"Rites de sang" est le troisième et ultime tome de la saga du Dernier loup-garou, de Glen Duncan. Il en constitue la fin, une fin ouverte.

Deux ans après les évènements relatés dans Talulla, la jeune louve, entourée de son clan, élève ses très étranges enfants-garous et assiste, comme une spectatrice dépitée et soulagée à la fois, au dépérissement inéluctable de sa relation avec Walker. Talulla la louve ne peut se sortir de l’esprit l’antédiluvien vampire Remshi, entrevu dans le volume précédent, dont l’existence même résonne dans son âme comme une chose trop longtemps oubliée et enfin retrouvée. Y aurait-il entre eux une relation très particulière, une relation qui aurait transcendé la mort et les siècles ? L’amour serait-il éternel comme dans le Dracula de Coppola ? Remshi, en tout cas, en est convaincu ; Talulla est sa Vali, morte depuis des millénaires et enfin revenue pour lui. Retrouver Talulla, s'unir à elle, est une impérieuse nécessité pour le plus ancien vampire du monde.

Mais rien n’est simple dans l’infra-monde créé par Duncan. Face à la menace mortelle que fait peser sur eux une humanité, représentée par des milices catholiques et des gouvernements qui ont décidé de prendre en charge publiquement et violemment la « menace monstrueuse », même l’inimitié millénaire entre vampires et loups-garous n’a plus guère d’importance. Il faut d’abord survivre à la solution finale, et la disproportion numérique entre humains et « monstres » est telle que ce ne sera pas facile. Talulla ne veut pas mourir. Elle veut encore moins que ses enfants meurent. Comment réagir alors à la surprenante proposition du vampire Olek qui lui offre de mettre un terme à la malédiction lycanthropique, de redevenir humaine bien sûr mais aussi d’extirper le loup de ses enfants ? Quel serait le prix de la normalité ? Et Talulla est-elle prête à le payer ? Il faudra lire pour le savoir.

Avec Remshi, le plus ancien vampire, la boucle ouverte avec Jack Marlowe se referme. Comme son pendant lupin, le plus vieux des buveurs de sang est trop vieux pour son âme. Quand on a tant vu, tant fait, quand on doit oublier l’essentiel de son passé pour pouvoir continuer à avancer, quand on a vu mourir un nombre incalculable de ses amis, n’est-on pas objectivement au bout de sa route ? C’est sur cette idée que s’ouvre le roman, c’est sur la même qu’il se termine. Entre ces deux extrémités, Remshi se raconte, au bénéfice du lecteur. L’histoire du plus ancien des vampires éclaire aussi, concordance des historicités, celle des loups-garous. Le lecteur plongera donc avec délectation dans l’abime du temps et y apprendra beaucoup sur les heures mythiques des premiers non humains. Il compatira à la lassitude de Remshi et vibrera à son espoir un peu fou de retrouver un amour perdu depuis plusieurs millénaires. Il assistera aussi au crépuscule de cette plus vieille créature terrestre, comprenant avec lui, et en même temps, le vrai sens de la promesse de Vali.

Le duo à distance que jouent Talulla et Remshi ne peut que satisfaire le lecteur car il sonne vrai.
L’attirance irrésistible, charnelle, de Talulla pour Remshi vient du plus profond des tripes de cette créature d’instinct. Elle balaie la raison et la décence qui lui intiment de ne pas sacrifier sa relation avec Walker. Talulla vit une passion au sens étymologique du terme, à laquelle elle ne peut que céder.
Remshi, lui, est convaincu d’avoir retrouvé celle qu’il a si longtemps attendu. Que la promesse faite est enfin tenue, et qu’il pourra donc redevenir complet dans son être comme dans sa sexualité. Mais il y a tant à régler avant : survivre, protéger sa chère Justine et retrouver Talulla. A moins que le destin ne se charge de les réunir.

"Rites de sang" est une vraie réussite. Violent et érotique comme les précédents, mais dans un équilibre plus satisfaisant que celui du second tome, l’ouvrage offre aussi au lecteur, dans le style si efficace de Duncan, un beau personnage d’immortel, une belle relation d’amour prédestiné, et l’impression, qu’on avait aussi dans les tomes 2 et 3 de la trilogie des vampires d’Anne Rice par exemple, de voir se lever pour lui seul le voile de l’Histoire avec un grand H. Ajoutons-y une vengeance méritée (et très graphique) contre deux ordures, une description réaliste de ces moments où une relation est déjà finie même si aucun des deux protagonistes ne veut l’admettre à haute voix, de nombreuses scènes d’action rondement menées (même si on regrettera une nouvelle scène d’emprisonnement et d’exfiltration qui fait vraiment redite), et le spectacle des liens qui unissent les membres du clan de Talulla qui, s’ils sont moins développés dans ce tome, existent fort par la relation que Talulla entretient avec eux et l’importance qu’ils ont dans ses pensées.

Par-delà les péripéties, c’est finalement l’humanité de Remshi et de Talulla que retiendra le lecteur, cette humanité qui guide leurs choix, leurs actes, et en fait de bien beaux héros, bien servis par la plume corrosive et crue de Duncan.

Rites de sang, Glen Duncan

dimanche 30 novembre 2014

Le plus beau des anges


La série "Lucifer", jamais traduite en français, est un spin-off de Sandman. Il est très dommage que le public VF n’y ait pas accès tant la série est bonne. Ils se consoleront peut-être avec la série télé à venir, dirigée par Tom Kapinos.

Rappelons que Lucifer, ange rebelle, déchu, vaincu, est un seigneur des enfers si las qu’il laisse la clef de son royaume à Rêve dans l’arc « La saison des brumes ». Libéré de sa charge, il s’installe avec Mazikeen, un démon femelle, dans le monde physique, précisément à Los Angeles, plongeant dans l’inconnu pour y trouver, espère-t-il, du nouveau.

Cette chronique sera brève car il n’y a pas de grande vérité métaphysique inédite à tirer de la série Lucifer donc peu de lignes à écrire pour quelqu’un qui ne résume pas les récits. Un avis simplement : Un excellent moment de lecture !

Le Book One rassemble les treize premiers numéros du comics (qui en comptera 75 au total) et cinq arcs : « The Morningstar Option », « A Six-Card Spread », « Born with the Dead », « The House of Windowless Rooms » et « Children and Monsters », tous liés.

Lucifer y combat de très anciennes divinités qui accordent aux hommes tous leurs souhaits, même les plus fous. Il y rencontre le Basanos, un tarot vivant à l’agenda obscur mais visiblement bien rempli. Il y participe, indirectement, à la résolution d’un meurtre d’enfant. Il s’y confronte à la maitresse japonaise de la mort et de la création, Izanami, ainsi qu’à ses fils, traitres et inhospitaliers. Enfin, il repousse un assaut des armées angéliques sur son domaine, et révèle à une petite fille son ascendance surnaturelle.

Lucifer est un personnage attachant car complexe. Caché sous l'identité d’un patron de piano bar, le Lux (on appréciera), il est élégant, charmeur, délicieux comme un homme de goût accoutumé aux choses de la nuit. Cynique, impitoyable, il sait aussi être magnanime ou tenter de faire les choses justes. Vivant par choix loin de l’omniscience divine, il connait le doute comme un être humain, là où Dieu sait tout et où les armées divines sont pétris de certitudes vertueuses. Puissant, rusé, intelligent au point d’être brillant, Lucifer vainc ses ennemis même lorsque ses pouvoirs surnaturels sont au plus bas, grâce à la vivacité de son esprit et au pouvoir persuasif de sa parole.

Autour de lui, ennemis, alliés, et interlocuteurs sont nombreux. Mazikeen la démone, son amie et servante, est toujours là, présente, dévouée. De nombreux autres traversant l’histoire et jouent leur part. Des skinheads qui trouveront un juste châtiment, une jeune fille qui préfèrerait ne pas savoir ce que son cœur désire vraiment, une petite fille au triste destin, une humaine qui devient le vaisseau d’un artefact antédiluvien, des divinités aigries, une prêtresse maudite, des anges vengeurs au sein desquels Amenadiel est le plus brutal, et bien d’autres encore.

Toute cette vie bouillonnante - car toute vie l’est par essence - humaine et extra-humaine, vit des aventures palpitantes, choquantes, intrigantes, des bouleversements dont Lucifer fait partie, parfois au centre du jeu, parfois seulement dans les angles morts du récit. C’est souvent dur mais toujours fort.
C’est brillant, complexe, toujours logique, superbement écrit, tirés par les personnages, leurs désirs avoués ou non, leurs forces, leurs faiblesses et la manière dont ces traits se confrontent aux opportunités qui se présentent du fait des manigances des uns et des autres. Tout se tient, tout est logique, rien ne semble sorti du chapeau du magicien.
De plus c’est beau, le graphisme évoquant l’étrangeté fondamentale des protagonistes sans jamais être inaccessible à un lecteur qui n’est qu’humain.

Si on lit en VO, à fortiori si on aime Sandman, il faut foncer.

Lucifer Book One, Carey et al.

samedi 29 novembre 2014

Future for Dummies


Difficile d’écrire une chronique qu’on n’a pas envie d’écrire. Pas envie car on aimerait dire qu’on a vraiment aimé et qu’on ne le fera pas. Pas envie car après s’être beaucoup ennuyé en lisant, la rédaction d’une chronique ressemble à la dernière station du calvaire.

"The Peripheral" de William Gibson donc.

Le livre avec lequel la légende revient à la SF pure après trop longtemps erré dans les arcanes, forcément passionnants n’est-ce-pas, de l’überclass. On imagine comme il était attendu. Par moi, les autres, le monde. Et bien, ce n’est pas une réussite imho.

The sky above the port was the color of television, tuned to a dead channel”. C'est si loin. Hélas ! On ne refait jamais son premier livre, ni le meilleur.
"The Peripheral" est donc un long pensum, jamais palpitant, qui a obtenu des critiques dithyrambiques de tout ce que la presse US compte de reviewers. On n’a pas dû lire le même livre.

Deux fils narratifs. Le futur proche, dans l’Amérique rurale, et un futur plus lointain de quelques décennies, à Londres. On ne comprend le lien entre les deux fils que vers la page 80. Je ne dis pas ce qu’il est pour ne pas spoiler, juste qu'il ne faut pas être trop regardant sur la plausibilité.

Sur le plan du style, Gibson fait se succéder les chapitres (124 pour 485 pages) minuscules. On y lit des phrases régulièrement très courtes, des dialogues du même tonneau, le tout souvent dépourvu de verbe conjugué, au point qu’il est parfois nécessaire de relire pour être sûr de qui parle à qui et de quoi. On est ici au-delà du cut, plutôt dans l’épilepsie.
De plus, la plupart des actions se passent hors champ. Parfois on n’en voit que la toute fin, parfois elle sont commentées après coup par les personnages, suscitant dans les deux cas un sentiment d’extériorité qui rend chimérique toute volonté d’immersion dans le récit.
Enfin, c’est descriptivement sec, minuscule, étique. Il y a un monde, c'est clair, mais on n’en voit pas grand chose à part quelques détails, des widgets verbaux, censés donner l’impression qu’il y a une réalité derrière la scène sur laquelle se déroule ce qu’on doit appeler action même s’il n’y en a guère. Après le « Show, don't tell » de bon aloi d'un Rajaniemi par exemple, Gibson fait le pas de trop avec son « Don't show, don't tell, let them guess ». Il livre, de fait, une littérature entre écran d’accueil de smartphone et présentation Powerpoint.

En ce qui concerne le fond, c’est dramatiquement mou. Un meurtre au début, un autre peu après, ailleurs, toujours suffisamment flous pour ne pas être le moins du monde impliquants. Un témoin qui pourrait identifier un meurtrier et 400 pages à se préparer à l’identification. Puis une fin rapide, presque Deus ex machinesque, dans une prison de Newgate reconstituée pour l’occasion comme un parc d’attraction avec un méchant qui rappelle les malfaisants de série B des années 50. Entre les deux, ça parle, ça développe peu des personnages dont globalement on se fout, ça offre une pseudo-révélation censée ébouriffer le lecteur sur les bizarreries qu’amènent les manipulations temporelles. C'est peu.

Alors, bien sûr, il y a quelques idées. En vrac : on imprimera plein de choses en 3D, il y aura plein de drones qui serviront à plein de trucs, la génétique permettra de créer des clones anencéphaliques qu’on pourra utiliser comme des périphériques personnels, l’argent c’est de l’information, la finance contrôle le monde, l’avenir du monde est à la soft apocalypse, les riches s’en tireront mieux que les pauvres quand ça arrivera et ils continueront d’autant plus après leur vie de ploutocrates obscènes, assistés qu’ils seront par des nano constructeurs, etc. Que du bel et bon, mais rien dans le récit qui soutienne l’intérêt.
Le style et les choix narratifs ne sont pas engageants et tout ceci a déjà été fait, souvent mieux :
Pour la manipulation du passé, il dit lui-même qu’il a pris l’idée à Bruce Sterling. Pour les drones, voir Westerfeld et Les légions immortelles. Pour l’impression 3D, Doctorow et Makers. Pour la possibilité de revêtir un clone après avoir transmis une conscience sous forme numérique, Morgan et Carbone modifié. Pour la soft apocalypse, qui d'autre que Will McIntosh et Notre fin sera si douce ? Pour les riches, presque toute la littérature dystopique. Pour les nanos, Neal Stephenson et L’Age de diamant. Pour l’inégalité et la capitalisme qui dominent le monde, le Capital de Karl Marx n’est pas mal. J’arrête, je vais lasser.

"The Peripheral" est donc un roman étique en terme de littérature, une sorte de Powerpoint qui se déguise en objet complexe alors qu’il ne fait que vulgariser sans profondeur des conjectures techniques ou sociétales bien connues dans le genre. C’est un roman de SF difficile pour dummies. En France, la collection s’appelle « Pour les Nuls ».

William Gibson ferait mieux de continuer à gagner très bien sa vie en faisant des conférences sur le futur tel qu’il le voit et ne plus tenter d’en faire des romans. Quelques flashes ne font pas un objet littéraire ; je ne vois que les personnages du consternant Love is Strange (de Sterling justement, qui se ressemble s’assemble) pour être des lecteurs ébouriffés par son "The Peripheral".

The Peripheral, William Gibson

samedi 22 novembre 2014

Wishlist

Tor.com offre généreusement aux lecteurs un ou deux textes gratuits chaque semaine.
Je ne les lis pas tous, je ne les apprécie pas tous. Mais je signalerai ici ceux que pour lesquels ça a été le cas.

Cette semaine, deux textes, très différents, dans lesquels on exauce des vœux.


Old dead futures, de Tina Connolly, est un récit qui lorgne vers le weird. On y voit un enfant forcé d'exaucer les vœux d'une organisation bien peu ragoutantes. Décrire parfaitement sans décrire précisément (l'illustration rend bien l'ambiance), c'est le tour de force de Connolly dans cette émouvante histoire de responsabilité et de sacrifice.


The ink readers of Doi Saket, de Thomas Olde Heuvelt, est une sorte de conte ironique. Situé dans un petit village de Thaïlande presque hors du temps, il met en scène de bien mauvais moines, un garçon en quête d'idéal, et une population rurale haute en couleurs, lors de la fête annuelle des vœux. Argent, amour, sexe, vengeance, santé, tout est demandé paisiblement et avec bonhomie.
Dans une alternative magie/coïncidence qui rappelle Morwenna, l'auteur joue avec les attentes du lecteur et l'entraine dans un monde absurde et profondément terre à terre avec un détachement amusé.

Old dead futures, Tina Connolly
The ink readers of Doi Saket, Thomas Olde Heuvelt

Le fou de Dieu - Jean Claude Marguerite


Signalons ici une nouvelle très épurée de Jean-Claude « Vaisseau ardent » Marguerite, téléchargeable gratuitement sur son site.

Verdun, trois hommes, jeunes, déjà des vétérans. Proche d'eux, presque en leur sein comme un intime, le lecteur les voit perdre la raison, souffrir, mourir, dans un état d'acceptation qui confine à l'accablement.

Un texte court et quelques belles phrases pour dire encore une fois l'horreur du conflit et tout ce qu'il fit perdre.

Le fou de Dieu, Jean-Claude Marguerite

lundi 17 novembre 2014

Holà, mes braves !


MUHAHAHAHA. Quand il n’y en a plus, il y en a encore.
Retour de la brillantissime série De cape et de crocs pour un diptyque préquelle destiné à dévoiler le passé tumultueux d’Eusèbe.

Et oui, Eusèbe, comme il l’affirmait, a bien été garde du Cardinal. Entre d’innombrables autres choses, plus risquées les unes que les autres. Car le valeureux lapin monté à Paris s’y est retrouvé propulsé au cœur des intrigues pour le remplacement d’un Cardinal de Richelieu vieillissant. Les grands s’affrontent à mort et c’est le malheureux Eusèbe qui trinque. Une puissante protectrice l’aidera peut-être mais, à la fin de l’album, tout est bien sombre pour le courageux lapin.
Comme si ça ne suffisait pas, il expérimente aussi pour son malheur la rivalité mortelle entre gardes du Cardinal et mousquetaires du Roi, ainsi que la filouterie omniprésente dans la capitale.

On ne peut que répéter ici ce qui a déjà été dit sur De cape et de crocs. C’est de la grande aventure à la Féval ou à la Dumas, rythmée, drôle, souvent brillante, superbement écrite et très joliment dessinée. On voyage dans un Paris encore médiéval fort bien reconstitué avec ses encorbellements, ses ruelles tortueuses non pavées, ses caniveaux centraux bien peu ragoutants. Sans oublier les marchés, les ponts, les vendeurs à la sauvette, les saltimbanques, et les Grands, en carrosses et dentelles. Toute une vie urbaine, grouillante, bruyante, haute en couleurs.

Il n’est pas toujours facile de relancer une série annoncée terminée. C’est une pleine réussite ici. Ce tome 11, comme tous ceux qui l’ont précédé est beau, fin, plein d’esprit, régulièrement rimé. Que demander de plus ? Que la suite arrive vite.

De cape et de crocs t11, Vingt mois avant, Ayroles, Masbou

« Je suis incapable de le croire »


Jan Karski est un héros de la Seconde Guerre Mondiale. Son identité secrète est celle d’un résistant catholique polonais, Jan Kozielewski. Il est moins connu qu'Oskar Schindler, n'ayant pas bénéficié de l'onction de Steven Spielberg.

Mobilisé en 39 quand la Pologne est envahie, Karski est fait prisonnier par les Soviétiques qui le remettront rapidement aux Allemands à l’occasion d’un échange de prisonniers. Il s’évade durant le transfert puis rejoint la Résistance. Les missions se succèdent alors, renseignement, communication, propagande.
En 40, la Gestapo l’arrête, le torture, mais on le fait évader.
A partir de 42, Karski est chargé par la Résistance d’établir un rapport sur la situation en Pologne et notamment sur l’extermination des juifs. Pour constater et témoigner, il s’infiltre, au péril de sa vie, dans la ghetto de Varsovie et aurait pénétré aussi dans le camp de Belzec (ou celui d’Izbica, les faits sont confus ici). Il rédige alors un rapport long et détaillé qu’il remet au Gouvernement polonais en exil à Londres.

Le rapport Karski est transmis aux gouvernements britanniques et américains, ainsi qu’à divers leaders d’opinion. Karski rencontrera même F. D. Roosevelt en 43 pour l'en entretenir. Mais il ne rencontrera qu'incrédulité.
Certes Paul Bouchon parle du rapport à la BBC lors de son émission clandestine « Les français parlent aux Français », mais Felix Frankfurter lui-même, juge de la Cour Suprême des USA et juif dira : « je n'ai pas dit que ce jeune homme mentait. J'ai dit que je suis incapable de le croire. Ce n'est pas la même chose. ». Quand aux gouvernants, souvent mieux renseignés, ils avaient d’autres priorités stratégiques et de nombreuses contraintes opérationnelles. Inutile donc, pour eux, de trop parler d’un sujet impossible à traiter à court terme. La réalité des camps ne deviendra common knowledge qu’après la victoire sur le Troisième Reich, même si Karski avait publié en 44 un livre témoignage intitulé « Story of a Secret State », qui fut traduit et publié en France en 48 sous le titre « Mon témoignage devant le monde ».

Etabli aux USA, où il devient enseignant, Karski y mourra en 2000, non sans avoir été reconnu Juste parmi les nations en 82, et fait citoyen d’honneur de l’Etat d’Israël en 94.

Marco Rizzo restitue efficacement cette histoire d’héroïsme et d’abnégation. Se concentrant sur Karski, il évite judicieusement les stériles spéculations sur l’aide qu’auraient pu apporter les Alliés, derrière le front. Le débarquement ne fut militairement et politiquement possible qu’en 44, l’avancée russe vers l’Ouest pas avant.
Rizzo condense le récit, l’accélère, le médium l’impose, mais tout ce qui importe s’y trouve, l’horreur de l’extermination ainsi que le courage de Karski et des autres résistants, dont beaucoup perdront la vie. Il laisse même la parole à Karski, par le biais d’un extrait de son livre, lorsqu’il s’agit de décrire ce qu’il vit dans le camp qu’il pénétra. Le dessin de Bonaccorso soutient sobrement l’histoire.

Laissons aussi la parole à Karski à travers cet extrait de son récit sur le ghetto de Varsovie :

« Je n’étais pas préparé à ce que j’ai vu, personne n’avait écrit sur une pareille réalité, je n’avais vu aucune pièce, aucun film [...] je savais que des gens mouraient, mais ce n’était pour moi, que des statistiques.
Ce n’était pas l’humanité, on me disait qu’ils étaient des êtres humains, mais ils ne ressemblaient pas à des être humains, ce n’était pas le monde, je n’appartenais pas à cela. C’était une sorte d’enfer, les rues étaient sales, crasseuses, et pleines de gens squelettiques, la puanteur vous suffoquait, il régnait de la tension, de la folie dans ce lieu. Des mères allaitaient leurs bébés dans la rue, alors qu’elles n’avaient pas de seins. Les dépouilles étaient déposées, nues, à même le sol, car les familles n’avaient pas les moyens pour leur payer une sépulture, chaque haillon comptait dans ce lieu, tout s’échangeait, tout se vendait pour survivre, et de ce fait, les dépouilles étaient laissées sur le trottoir, en attendant d’être ramassées par un service spécial. Et, marchant à côté du responsable du Bund, qui avait changé d’allure dans sa façon de se mouvoir, le dos courbé, pour se fondre dans la masse et ne pas se faire remarquer, il m’arrivait de lui demander ce qu’il arrivait à tel ou tel Juif, debout, immobile, les yeux hagards, il me répondait toujours, ils se meurent, souvenez-vous, ils se meurent, dites-leur là-bas [...] »

Jan Karski, Rizzo, Bonaccorso

samedi 15 novembre 2014

Too much too soon


"Dr Adder" est le premier roman de K.W. Jeter, écrit en 1972 alors qu’il est étudiant. Il ne sera publié, grâce au soutien de PK Dick, qu’en 1984, en même temps que le Neuromancer de William Gibson. Ils ont du nez ces éditeurs !

Il ressort aujourd’hui chez ActuSF, complété par une interview et une bibliographie exhaustive de René-Marc Dohlen.

Patatras ! Jeter rejette la référence Cyberpunk, qu’il considère comme un simple gimmick marketing – ce en quoi il se trompe – et donc cette paternité du genre que lui attribuent certains – ce en quoi il se trompe aussi car il y a, sans conteste possible, des éléments non seulement punk mais également cyber dans ces juvenilia.

Futur proche. Limmit, jeune homme à l’ascendance compliquée, quitte la ferme usine OGM dans laquelle il travaille afin de rejoindre la vénéneuse Los Angeles. Censé négocier un objet rare et interdit avec l’inquiétant Dr Adder, il comprend rapidement qu’il a été utilisé dans un complot dont le but est d’éliminer le dit docteur. Ses actions, sa présence même, déchaineront le chaos, détruisant la fragile homéostasie de la ville.

Énergique et brutal, le roman est profondément priapique. Los Angeles y est décrite comme une ville clivée entre une zone riche où vivent les nantis et un slum sans loi dans lequel s’entassent les autres. Entre les deux, la bien nommée Interface, où tout est possible, et où on vient s’encanailler ou se perdre. L’Interface, c’est l’Ile des plaisirs de Pinocchio : le lieu où les enfants se perdent, loin de leurs parents qu’ils ont rejetés, où ils perdent leur humanité en se transformant, devenant ici non pas des ânes mais des prostitués amputés, drogués, ou body transformés. L’époque était aux Crash.

Œuvre de jeunesse, écrite au début des années 70, Dr Adder est caractéristique de son origine. Tout y est trop. Trop de sexe déviant, trop de violence graphique, pour prétendre au réalisme, d’autant que le world building est minimal. Mais comme le cria Ulli Lust « Trop n’est pas assez ». Ceux des lecteurs qui se souviennent de Métal Hurlant s’y trouveront en terrain connu.

La plausibilité n’est donc pas l’objectif. Dr Adder est une sorte d’allégorie sur la déliquescence sociale, la disneyisation du monde, la folie psychanalytique de l'époque, le fossé qui se creuse entre la jeunesse et le reste de la société dans une Amérique qui connait le LSD, la guerre du Vietnam, la libération sexuelle.

Un texte prophétique aussi sur l’utilisation des réseaux informatiques. Dans le roman, le réseau existe et il sera hacké. On y trouve même une scène d’incursion caractéristique de ce que deviendra le cyberpunk. L’intrusion informatique y permet de terminer l’affaire en entrant virtuellement dans un lieu sécurisé, le hacker étant protégé physiquement des assauts extérieurs et risquant néanmoins sa vie au cours même de l’opération de hacking – dans le réseau donc.

Un texte encore qui met en scène augmentation cybernétique et construct conscient, comme le fera plus tard William Gibson dans Neuromancer avec Dixie Flatline.

Un texte enfin qui est un manifeste pour une nouvelle SF comme réponse à l’agonie du genre aux USA. Limmit est l’un des derniers lecteurs d’un genre dont la population a oublié presque jusqu’au nom, et l’auteur SF qu’on voit donner une conférence dans le roman est dégouté de l’échec de ce qui fut son projet.

"Dr Adder" est donc un roman à lire avec l’indulgence qu’on accorde aux œuvres de jeunesse. Jeter y prouve qu’il y avait un air du temps qu’il a capté à un moment donné et tenté de mettre en forme. La suite donnera des œuvres plus abouties sans doute mais sur des thèmes qu’il avait débroussaillés. C’est aussi un roman fondamentalement drôle par son excès même, une sorte de concert des New York Dolls entre deux couvertures. Un roman à lire pour la folie et l'énergie orgasmique qu'il dégage.

Allez, pour se quitter, je vous invite à écouter le seul morceau un peu connu de l’éphémère groupe punk Vagina Dentata, Golden Boys.


Dr Adder, K. W. Jeter

mercredi 12 novembre 2014

Terminus radieux - Antoine Volodine


"Terminus radieux" d'Antoine Volodine, c'est comme Jusqu'au bout du monde de Wim Wenders. Long, peut-être un poil trop, mais toujours très beau et passionnant.
On y voit une centenaire lire, dans son présent qui déchante, ces journaux du passé qui annonçaient des lendemains qui chantent. Tout est là.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 77, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Des siècles après la fin de l'Homme Rouge, des morts-vivants, des princesses et des corbeaux s'obstinent à poursuivre le rêve soviétique.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


mardi 11 novembre 2014

Utopiales 2014 : Interview de Jo Walton 2/2


Suite et fin aujourd'hui de l'interview de Jo Walton aux Utopiales. Nous y quittons Morwenna.

J’aimerais maintenant que nous parlions de Farthing, l’uchronie policière qui sortira en France l’an prochain.
Pour commencer, êtes-vous amatrice de whodunnit ?


J’en aime certains que je trouve très bons, mais il y en a aussi beaucoup que je trouve ennuyeux.

Ce que j’ai voulu faire avec la trilogie Small Change, c’est de l’histoire alternative – j’aime beaucoup le mot français « uchronie ».

J’ai réalisé un jour que dans le cozy mystery, ce style qui trouve son origine dans les années 30, on lit des histoires de mort, de mort violente, mais que le livre lui-même est toujours aimable, courtois. Ces livres sont écrit d’une manière qui est très apaisante. C’est pour cela que ce style s’appelle cozy. J’ai pensé qu’il serait très intéressant d’utiliser ce style particulier pour raconter une histoire sur la montée du fascisme. Ce serait une manière intéressante d’écrire sur le mal, de montrer comment des gens bons font le mal, comment nous faisons le mal ou laissons le mal être fait en notre nom. J’ai pensé que je pourrais utiliser ce style d’écriture, cette ambiance pour aborder cette question d'une manière nouvelle. C’est ce que j’ai fait dans Farthing. Ha’penny est plutôt un thriller, une course contre la montre. Cette fois c’est l’excitation que procure le thriller que j’ai utilisée pour parler du mal. Quand au troisième, Half-Crown (encore à lire, ndG), c’est une dystopie, bien plus SF que les deux premiers.


Je trouve donc les romans policiers apaisants, parfois. On sait que les choses y seront toujours réglées à la fin. C'est une règle que j’ai violée dans Farthing (rires).

Dans Les iles du soleil de McLeod, il y a aussi une Angleterre fasciste dont le leader, c’est son terrible secret, est homosexuel. Dans Farthing, cette question, sous une autre forme, est importante aussi, et Ha’penny met en vedette une pièce de théâtre à genre renversés. Les questions de genre font-elles partie de ce que vous vouliez dire ou sont-elles simplement un moteur pour l’intrigue ?

J’ai pensé que c’était intéressant.


Quand on lit les histoires policières des années 30/40, on s’aperçoit que le sexe y est très sublimé. Alors que j’écrivais le chapitre 2 de Farthing, où Carmichael et Royston sont dans la voiture, en train de rouler à travers la campagne anglaise - vraie campagne anglaise, tous les paysages du livre sont vrais, ce sont des paysages que j’ai vus, traversés, et ce que ressent Carmichael, qu’il pourrait accepter l’invasion du pays tant l'opulence, la richesse, évidentes dans certains lieux, le choquent, je l’ai ressenti aussi quand je suis arrivée dans le Sud de l’Angleterre après mes années d’université dans le Nord – je me suis dit que la manière d’écrire des années 30 laissait le sexe complètement à l’extérieur du récit, comme s’il n’existait pas. Et en écrivant, au XXIème siècle, sur ces deux hommes dans cette voiture, je me suis dit « Il (Carmichael, ndG) pourrait être gay, et le lecteur pourrait le savoir, ça n’a pas besoin d’être secret dans le texte car nous sommes au XXIème siècle ». Si Peter Wimsey ou Hercule Poirot étaient gays, ça n’aurait pas pu être dans le texte, c’était impossible à écrire à l’époque. Mais aujourd’hui je n’ai pas besoin de cacher la chose. C’était juste cool de penser que je pouvais décider qu’il était gay et l’écrire.


J’ai lu la biographie de Daphné du Maurier par Margaret Forster. Elle y parle de la bisexualité de Du Maurier. Dans sa correspondance, Du Maurier décrivait sa sexualité par des noms de lieux. Le Caire c’était le sexe hétérosexuel, et Venise le sexe lesbien. Elle était très explicite sur ses pratiques, mais de cette manière codée. Je me suis dit que Lucy (personnage de Farthing, ndG) ferait la même chose avec les « Macédoniens », les « Athéniens » et les « Romains » (code inventé par Jo Walton pour le roman et dont elle est très contente car il rappelle Du Maurier sans la copier, ndG). C’est la même période après tout. Ca m’a donné quelque chose de plus à explorer, ces problèmes liés à l’époque aux préférences sexuelles.



En ce qui concerne le théâtre à genre renversés, c’était juste amusant. J’ai lu un livre d’un critique anglais sur Hamlet qui commente 85 versions de Hamlet qu’il a vues. Toujours des hommes dans le rôle. Et à l’époque de Shakespeare il n’y avait que des hommes sur scène, même dans les rôles de femmes. J’ai pensé qu’il serait intéressant de faire jouer Hamlet par une femme. Mais, au-delà de l'anecdote, les questions de genre m’intéressent par ailleurs.
Il s’est passé une chose étrange quand Farthing est sorti. Certains critiques ont écrit qu’il y avait trop de gays dans le livre. Je me suis alors demandé combien de gays étaient autorisés par roman, trois, cinq, seulement un petit ? (rires).


C’est un sujet qui m’intéresse, vraiment. Dans mon roman Tooth and Claw, un roman victorien mettant en scène des dragons comme personnages dans un monde de fantasy, je traite largement des relations entre genres, et mon premier roman (The King’s Peace) met en scène un personnage principal asexuel et des personnages homosexuels. Enfin, dans mon dernier roman, My Real Children (roman qui a bouleversé Cory Doctorow : «
a story of pure love without an ounce of sentimentality, infinitely wise about the human condition, parenting, and family. It changed the way I think about the very meaning of life. ». Ca, il faut qu'un éditeur français s'en occupe, ndG), le personnage principal qui a vécu deux vies simultanées, dans deux réalités alternatives, est mariée avec un homme dans une de ses vies et pratiquement avec une femme dans l’autre.


Note de Walton : c’est l’histoire d’un femme à la fin de sa vie qui se souvient de deux vies différentes dans deux réalités différentes. Le titre de la version italienne est « Mes deux vies ». En anglais c’est « My real children ». Je pense qu’il sortira peut-être en France un jour.


Dans la série Small Change, dans Morwenna aussi, vous semblez très intéressée par la question des barrières entre classes dans la société britannique. Diriez-vous qu’avec le temps ces barrières se sont abaissées ou qu’elles ont simplement pris de nouvelles formes ?

Je dirais qu’entre 45 et 79 ces barrières se sont à la fois abaissées et transformées. De 79 à aujourd’hui, beaucoup de gens ont tenté de faire revenir la société en arrière, rendant ainsi plus ardue la mobilité sociale au Royaume-Uni. C’est ma perception des choses. Je trouve les questions de classes fascinantes car on n’est pas censé en parler, c’est supposé être invisible. On est prié d’ignorer l’éléphant qui est au milieu de la pièce. Or, je pense qu’il y a des classes dans tous les pays mais que c’est particulièrement évident et visible en Grande-Bretagne aujourd’hui.


Dans le futur que décrit la SF, nous serions supposés ne plus avoir de classes, mais il y en aura. Il n’y aura peut-être plus de lords et de ducs mais il y aura quelque chose, c’est sûr. Il y aura des riches et des pauvres, des gens qui connaissent leur place et d’autres qui ne la connaissent pas. La Grande-Bretagne est le pays des gens qui connaissent leur place, même maintenant.


Ça me rappelle une chose. Un jour, je faisais une randonnée avec quelques personnes. J’étais fatiguée et nous sommes arrivés devant un hôtel. Sur une pancarte il y avait écrit « Café le matin et thé l’après-midi ». J’ai dit que nous pourrions nous asseoir et prendre un thé. Et là, la plupart ont hésité, objecté, avancé des difficultés. Ils avaient l’impression que c'était trop classy pour eux. Je les ai obligés à entrer, nous avons pris le thé et ça nous a même couté moins cher que si nous étions allé en ville prendre le thé dans un café (oui, en UK on prend le thé dans des cafés !). Nous étions donc tous assis dans ce lounge confortable, avions payé moins d’argent qu’ailleurs, et je sentais nettement que ce que mes compagnons voulaient c’était en partir vite, car ils avaient le sentiment d’être en compagnie de personnes qui étaient au-dessus de leur condition, dans un lieu qui l’était aussi. Ils ne le disaient pas, mais ils tournaient autour du pot et c’était clair. C’était il y a une quinzaine d’années, pas quarante ou cinquante, c’est assez récent. Et je pense que ce type d’inconfort qu’on s’impose à soi-même en raison d’une forte conscience de classe existe toujours (c'est ce que Bourdieu appelle la violence symbolique, ndG).

Je le constate aussi aux USA mais, là-bas, il est plus difficile de cacher sa classe d’origine. On dit en Grande-Bretagne que la classe est imprimée dans la langue, c’est à dire dans la manière dont on parle – et ça on peut le changer – mais si c’est imprimé dans la couleur de peau, comme c’est souvent le cas aux USA…
Ils disent qu’ils n’ont pas de classe mais c’est une manière de cacher le problème sous le tapis. Car la question qu’ils veulent ignorer est celle de savoir qui peut obtenir une bonne éducation – la différence est là. Si on a accès à une bonne éducation, on peut échapper à sa classe si on est assez intelligent, c’est alors un système méritocratique de classe.

Mon nouveau livre, qui doit sortir en janvier, est une histoire de voyage dans le temps avec des dieux grecs dans une sorte de République de Platon. Dans la République, Platon crée explicitement le système de classes, qui est supposé être un système méritocratique de classe. Platon veut, de manière explicite une aristocratie, c’est à dire « le gouvernement par les meilleurs ». Evidemment Platon dit que, pour atteindre ce système, il faut prendre les enfants à 10 ans et les entrainer spécifiquement dans ce bût. Donc j’ai créé une société dans laquelle les gens ont pour bût de viser l’excellence, ce qui est très différent des visées de notre propre société. Il y a une très forte division en classes, de type méritocratique, ce qu’ils considèrent comme étant une bonne chose.

C’était très intéressant de jouer avec ces idées et de voir où elles conduisaient. C’est un livre sur la recherche de l’excellence et aussi sur le consentement. La question principale est celle du consentement.


On y trouve aussi pas mal de questions de genre. Platon croyait à l’égalité des genres. Il est presque le seul en 2400 ans. Entre Platon et Simone de Beauvoir, il n’y a presque personne (rires) qui ait réalisé que les femmes étaient des êtres humains à part entière. Bon, j’imagine que j’oublie John Stuart Mill là, mais il était très rare que quelqu’un admette que les femmes puissent avoir une vie intellectuelle, qu’elles puissent viser l’excellence, qu’elles doivent recevoir une éducation. Tout ça était dans Platon. Et on a eu beau lire Platon, on n'en a tiré aucune conséquence.

Les personnes qui créent la République, dans le roman, les voyageurs du temps, sont surtout des femmes. Elles ont été nombreuses à être volontaires pour établir la République. Ce sont des femmes qui ont lu Platon, qui ont reçu une bonne éducation, qui parlent le grec, et elles meurent d’envie de se retrouver dans cette République. Donc plus de femmes que d’hommes font le voyage.



Note de Walton : le titre du roman est The Just City, et il y aura une suite intitulée The Philosopher Kings qui est déjà écrite et (inutile de dire que tout ça est tout en haut de ma liste à lire, ndG) et je travaille sur un troisième et dernier intitulé Necessity.

Vous décrivez une Grande-Bretagne atteinte par le fascisme. Etes-vous préoccupé par la montée du populisme en Europe ?

Oui. Tout à fait. Qui ne le serait pas ?

C’est terrifiant, très inquiétant, et je ne sais pas ce qu’on peut faire contre. Juste, peut-être, tenter le plus fort possible d’être civilisés. En Grande-Bretagne, en France, en Italie, partout. Je pense que ça ressemble aux années 30. Ca joue sur les peurs des gens, leur xénophobie, leur racisme, et certains utilisent ces traits pour conquérir le pouvoir, comme à l’époque.
Plus j’y pense, plus je me sens impuissante et en colère. Les gens qui n’étudient pas l’Histoire finissent toujours par la répéter.

Dernière question, vous avez gagné un World Fantasy Award. Quelles est votre position sur la controverse à propos du trophée, le buste de HPL ?

Le trophée est très laid, et il n’est pas seulement laid à l’extérieur.


Je ne suis pas favorable à la censure rétroactive. Les gens ont les vues de leur époque, de la société dans laquelle ils vivaient. Mais il est vrai qu’HPL était particulièrement horrible, même pour son époque. Il était bien plus raciste que la moyenne de l'époque. Je pense donc que continuer à l’honorer à travers son buste n’est pas bien.


Je préfèrerais qu’on change le buste, mais je ne suis pas d’accord avec la proposition de le remplacer par celui d’Octavia Butler car elle écrit de la SF, pas de la fantasy. Ce serait une insulte à la fantasy d’utiliser son buste.


Nick Mamatas a proposé de remplacer HPL par une chimère. Je trouve que c’est une bonne idée. C’est un animal mythologique constitué de parties de plusieurs animaux, chaque partie pouvant représenter une culture d’origine de la fantasy. La fantasy, elle-même, est chimérique. Je pense que ce serait un symbole très fort pour le World Fantasy Award. Quelqu’un pourrait créer cette statuette, ça serait cool, et c’est ce que je supporte.


Je pense qu’on ne doit pas donner aux gens un trophée dont ils puissent avoir honte. Il faut qu’ils en soient contents. Quand on gagne un Prix, on doit en être fier, content, ne pas se sentir déstabilisé par le trophée. Je serais très heureuse s’ils remplaçaient tous les anciens trophées (déjà donnés) par les nouveaux (rires).

C’est certainement le plus hideux de tous les trophées que j’ai, même si je suis sûre que, lorsqu’ils ont choisi le buste, c’était avec les meilleures intentions. C’était diffèrent dans les années 70. Alors, changer le buste n’est pas blâmer qui que ce soit, c’est simplement reconnaître qu’une page a été tournée.

Merci infiniment, Jo, pour ce long et passionnant entretien. Ce fut très plaisant.

De 14 à 18 en trois mois seulement


Par une étrangeté historique à laquelle le service com' de la Présidence n'est sûrement pas étranger, il semble que les quatre années de la Grande Guerre se soient concentrés en une. Après avoir commémoré le centenaire du déclenchement de la Grande Conflagration il y a quelques mois, l'ampleur des célébrations médiatiques du 11 novembre peut laisser penser que nous en fêtons aujourd'hui le centenaire de la fin. Le temps des médias n'est décidément pas celui des mortels.

Quoi qu'il en soit, l'honnête homme qui cherche quoi lire à cette occasion peut fouiller dans ma pile.

Récapitulatif (que j'espère exhaustif) :

BD :

14/18 (série), Corbeyran

Madame Livingstone, Baruti

La faute au Midi, Le Naour

Notre mère la guerre (série), Maël

Métropolis (série), Lehman

La brigade chimérique, Lehman

L'homme truqué, Lehman

L'ambulance 13 (série), Cotias

Vies tranchées, Morvan

Tanatos (série), Convard

Sentinelles (série), Dorison

L’homme de l'année (1917), Duval

Rex Mundi (série), Nelson

Mattéo (série), Gibrat

Octobre noir, Duval

Et, bien sûr, les Tardi, lus trop tôt pour avoir pu les chroniquer : Le Der des Ders, C'était la guerre des tranchées, Putain de guerre, et Brindavoine/ La fleur au fusil, entre autres.

Fiction :

Bleu Horizon, Collectif

The Bloody Red Baron, Newman

Company K, March

La bataille d'Occident, Vuillard

De la gloire dans de la boue, Groc

Du sel sous les paupières, Thomas Day

Je finirai à terre, Gaudé

Leviathan, Westerfeld

Les îles du soleil, MacLeod

Non fiction :

Tous unis dans la tranchée, Mariot

1914, la grande illusion, Le Naour

Dans les tranchées de 1914-18, Loez