mardi 31 décembre 2013

Dernière revue BD, comics


"Walking Dead tome 19, March to war". Dernière livraison en date en VO.

Les préparatifs de la guerre sont entamés. La communauté de Rick, celle du royal Ezekiel, et celle du pusillanime Grégory s’organisent pour attaquer les Saviors de Negan. Malgré une légère infériorité numérique des « troupes » de Rick, la possession d’armes à feu en grand nombre semble de bon augure. Mais est-ce bien le cas ? Leurs renseignements sont-ils complets ? La marche à la guerre sera-t-elle une marche vers la liberté ou un aller simple pour l’annihilation ?
D’autant que Rick lance une attaque audacieuse et non planifiée,  mettant en danger la totalité de sa communauté et la livrant à la bestialité de Negan.

Michonne revient au premier plan. D’intéressantes considérations sur le caractère sacré et mythique du pouvoir politique sont énoncés. Mais surtout Robert Kirkman garde très élevé le niveau de tension. Le début des hostilités est violent, puis les scènes de conflit, longues, sont terrifiantes, stressantes, et le lecteur tourne chaque page avec inquiétude, se demandant qui d’autre il va voir mourir.

La guerre ouverte n’aura lieu que dans le prochain volume mais la guerre froide ne l’est définitivement plus. Quand aux zombies, il ne font plus que de la figuration tant les vrais prédateurs sont les hommes, comme Négan l’explique doctement à Rick.



Sortie du troisième tome de la très belle série de BD Mattéo. L’anarchiste d’origine espagnole, qui a déjà connu les affres de la Grande Guerre et de la Révolution russe, sans oublier un séjour au bagne, vit maintenant les heures d’espoir du Front Populaire. Mais 1936 est aussi l’année de la Guerre Civile d’Espagne.

Mattéo et quelques amis profitent des premiers congés payés de l’Histoire. Le plaisir de ces premières vacances, les retrouvailles avec Juliette, son amour de jeunesse, la proximité de sa mère et de ses amis, tout devrait participer au plaisir de Mattéo.
Mais la rage qui l’habite ne s’est pas éteinte. Et le monde ne l’y aide pas.

Juliette lui avoue un très perturbant secret.
Ses amis ont leurs problèmes.
La douceur estivale de Collioure ne peut masquer les tensions qui existent entre composantes du Front Populaire ni entre le Front lui-même et ses adversaires d’extrême droite.
Et la France n’est pas seule au monde ; de l’autre côté de la frontière, si près de Collioure, il y a l’Espagne, abandonnée par le gouvernement « ami » de Léon Blum, où l’aviation allemande teste les techniques de bombardement en piqué qu’elle utilisera largement quelques années plus tard.

Mattéo doit encore choisir. Rester et tenter de retisser les fils de sa vie personnelle ou s’insérer une fois de plus dans la trame de l’Histoire. Le choix, pour lui, sonnera comme une évidence.

De très beaux dessins, ensoleillés, servent la cause de cet été de bonheur trop fugace.



Enfin, tome 4 des Aigles de Rome. La révolte d’Arminius monte en puissance. Après un duel à mort, le traitre obtient l’union de toutes les tribus germaniques sous une seule bannière, la sienne. Son plan est tout de ruse, à l’opposé de la vaillance absurde et étêtée des habitudes teutonnes.

Avant l’assaut ultime sur les fameuses trois légions de Varus, Arminius couvre ses traces, supprime témoins et gêneurs afin de préserver son image d’ami de Rome, et prépare la table sur laquelle il va jouer pour la victoire.

« Face à lui », l’imbécile Varus, aveugle à la situation et confit dans l’huile de son deuil et de son admiration pour le beau Arminius ne prend aucune décision tactiquement valable alors que, pourtant, les indices s’accumulent indiquant dans quel sens le vent va bientôt tourner. Il n’est guère aidé par le très hautain Lépide qui ne rêve que de gloires payée par le sang, ni, bien sûr, par les mensonges d’un Arminius qui reste un conseiller très écouté.

Les préventions de Caelius, et les informations précises de Marcus n’y feront rien ; Varus ira de son plein gré s’enfermer dans le piège. Il mériterait bien son sort à venir s’il n’y emmenait avec lui environ 25000 hommes.

Bien écrit, superbement dessiné, ce quatrième volume des "Aigles de Rome" est encore une réussite. Vivement le cinquième et la bataille de Teutobourg.

Walking Dead t19, March to War, Kirkman, Adlard
Mattéo, troisième époque (1936), Gibrat
Les Aigles de Rome Livre IV, Marini

lundi 30 décembre 2013

Ding Dong


"Charly 9" est une BD one-shot de Richard Guérineau, adapté du roman éponyme de Jean Teulé – lui-même ancien auteur de BD.

De Charles IX, fils du très malchanceux Henri II et de la machiavélique Catherine de Médicis, l’Histoire retiendra, surtout d’un « règne » de 13 ans entamé à l’âge de 10 ans après la mort de son frère François II (au règne si court que peu de Français savent même qu’il existe), la Nuit de la Saint-Barthélemy, ignoble massacre des protestants parisiens par les milices catholiques qui ouvrira la voie à de nombreuses répliques dans la France entière. Etonnamment, maints efforts furent faits, des années durant, par Catherine de Médicis, vraie souveraine, même pas occulte, du Royaume de France, pour apaiser ces guerres avant que la politique ne change et qu’une solution plus radicale soit envisagée.

Lui succèdera le très contestable Henri III, sans doute encore plus sous l’emprise de sa mère, puis cet Henri IV qui calmera pour un temps les Guerres de religion.

Jean Teulé raconte, décrit et romance les deux années qui suivent le massacre, jusqu’à la mort, à 23 ans, de Charles IX. Tout n’est pas vérifiable - Jean Teulé choisit notamment de privilégier certaines interprétations, les plus croquignolesques, du rôle des uns et des autres dans ces années noires - mais la plupart des faits sont avérés. Et cette histoire est palpitante et bouleversante à la fois.

On y voit, de loin, l’horreur du massacre et des traitements infligés aux victimes.
On y voit un Charles IX (Charly 9), rongé par le remords au point de souffrir d’hématidrose, mais tiraillé simultanément par le besoin de justifier le bien fondé de son acte en le poursuivant symboliquement sur des quantités incroyables d’animaux qu’il tue en les nommant « protestants ».
On y voit le couple étrange qu’il forme avec son épouse autrichienne et l’interprète qui les suit partout.
On y voit combien le costume de roi était bien trop large pour ses épaules et comment il l’a progressivement écrasé.
On y voit sa sœur « la Reine Margot », guère plus heureuse, errer comme un fantôme dans les couloirs du Louvres.
On y voit l’omniprésence de sa mère et de ses ministres, et la surveillance constante de l’escadron volant sur le Roi.
On y voit l’amour délirant de Catherine de Médicis pour « ses chers yeux », le futur Henri III.
On y voit ses rares moments de bonheur auprès de sa maitresse protestante, Marie Touchet.
On y voit les nombreux épisodes de folie du roi, de la chasse solitaire à la passion pour les pâtés d’alouette, de la poursuite d’un cerf d’un cerf dans le palais du Louvres par un roi nu à cheval aux innombrables coups de ce cor dans lequel il souffle à tout propos.
On y voit la fin d’un souverain peut-être empoisonné par sa mère ou par des membres de sa coterie, et quoi qu'il en soit, mort jeune et épuisé.

Le texte résonne aussi à des oreilles contemporaines. Le royaume va mal. Les réformes royales ne donnent pas l’effet escompté - certaines tournent même à la catastrophe - et le roi se réfugie dans une langue de bois lénifiante qui enjoint le peuple à supporter les duretés du temps en attendant des jours meilleurs alors que commence à gronder la révolte des Malcontents. Surprenant.

Dans un style souvent ironique, l’auteur présente aussi le futur Henri IV, puant comme un putois, ou la lucidité d’un monarque qui sait ne pouvoir ni défaire ce qui fut fait ni infléchir le cours des choses, sans parler de reprendre la main.

Le dessin, dont le style change régulièrement - jusqu’à des hommages très surprenants - au gré de l’humeur du roi ou de la situation politique, soutient de belle manière le texte. Il montre justement les changements incessants d’équilibre qui se produisent dans l’entourage et dans l’esprit du jeune roi.

Au final un bien bel album qui choisit de valider la légende noire du règne. Au vu de ce qui est certain, le choix n’est pas absurde.

Charly 9, Richard Guérineau

samedi 28 décembre 2013

Null


Un vieux détective retiré et reconverti en éleveur d’abeille, l’année 1944, un petit juif muet porteur d’un perroquet qui récite des séries de chiffres en allemand, des personnages troubles, un mauvais garçon fils d’un couple au bout du rouleau. Le tout écrit par Michaël Chabon l’auteur du très bon et uchronique Club des policiers Yiddish. A priori, cette grosse centaine de pages sentait bon. Mais, comment dit-on ? On ne juge pas un livre à sa couverture.

"The Final Solution" est à la fois la réponse définitive qu’il faudrait trouver à un mystère et aussi un grand secret à dévoiler. Le grand secret est si incroyable, si humainement incroyable, que même le plus grand esprit déductif d’Europe s’y cassera les dents et ne parviendra pas à le percer ; il ne résoudra que le prosaïque mystère. Un meurtre, pas les six millions d’autres.

Si cette grosse centaine de pages avait tout pour plaire, comment a-t-il donc échoué ?

Trop de points de vue (même celui du perroquet) pour trop peu de pages. Un personnage de Détective Conseil retiré dans l’apiculture, vieilli, fatigué, perclus de rhumatisme, atteint d’instants de décrochage intellectuel, qui au final n’est jamais accrocheur (je n’ai pas dit aimable, Sherlock Holmes ne l’est jamais) et résout son affaire presque par hasard. Et surtout, une volonté de faire absurde ou parodique, illustrée notamment par de très longues périphrases, et qui prouve, par son échec, que tout le monde ne peut s’improviser Monty Python. Qu’on me comprenne, je n’ai rien contre les images ou les métaphores, bien au contraire, quand elles servent à enrichir ou embellir ce qui est dit, pas quand elles détournent l’attention du point central, au fil d’un détour de production qui semble viser l’humour mais dont on peut se demander s'il ne sert pas surtout à « faire « écrivain ».

Pour conclure, "The Final Solution" est tout ce que l'excellent Fatherland de Robert Harris n’est pas. Ce n’était certes pas le bût, mais s’opposent ici, sur des thématiques proches, un très bon roman à un qui rate son objectif.
Et sur nazisme, enquête, et Angleterre, la victoire revient au très piquant Farthing de Jo Walton.

The Final Solution, Michaël Chabon

vendredi 27 décembre 2013

De l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace


"Rome 1202" est le sixième volume des aventures de Guilhem d’Ussel, chevalier troubadour. Si Jean d’Aillon est toujours aussi inspiré, je commence à être à court d’angle pour chroniquer, dans la mesure où je ne résume pas.

Disons simplement pour démarrer que Guilhem se trouve embarqué par amitié et loyauté dans une vengeance du délectable pape Innocent III. Il va devoir voyager jusqu’à Rome pour protéger son compère Bartoloméo, et s’impliquer, par nécessité, dans la complexe politique romaine. Il retrouvera à cette occasion son vieil ami Robert de Locksley, et commencera à former un jeune homme impétueux qui lui rappelle l’adolescent qu’il fut. Il croisera à nouveau les pas de Constance de Mont Laurier et rencontrera un mahométan de grand savoir.

Si l’on excepte deux ou trois coïncidences heureuses qu’on sait que je ne goûte guère, j’ai pris grand plaisir à retrouver le très spectaculaire chevalier. Audacieux, courageux, toujours aux limites d’une témérité que tempère une grande intelligence tactique, Guilhem, même fieffé, est un personnage virevoltant, sautant de péril en péril dans un hommage vibrant aux récits de cape et d’épée. Le roman se dévore, ou pour être plus précis, il dévore son lecteur qui ne peut s’en détacher.

Ecrire des page turner, beaucoup d’auteurs savent faire. La qualité essentielle des aventures de Guilhem d’Ussel est ailleurs. Elle réside dans la qualité de la documentation historique de Jean d’Aillon. Précision des faits, notes de bas de pages nombreuses, courts paragraphes explicatifs quand nécessaire, celui qui écrit sait, en profondeur, de quoi il parle. Tout se tient, rien ne fait toc, et ça se sent.

L’auteur emmène donc son lecteur dans les arcanes de la politique romaine.
En pleine querelle des guelfes et des gibelins, Innocent III joue ses innombrables pions pour maintenir et accroitre un pouvoir papal qui est vu par les familles romaines comme un actif patrimonial qu’il s’agit de faire fructifier. Le pape doit s’affirmer face à l’empereur, il doit écraser les hérésies qui contestent son autorité, il veut aussi contrôler le plus possible la ville de Rome et mettre son Sénat sous tutelle.

Terrible, tragique ville de Rome. La gloire de l’Empire est oubliée depuis longtemps. Dans les ruines de la Cité cohabitent une populace romaine qui est retombée dans une barbarie toute médiévale et des familles aristocratiques qui luttent pour la dominance. Comme des squatters, les romains déambulent dans les ombres de ce qui fut la capitale de l’Empire. Architecture endommagée, modifiée, réutilisée, parasitisme papal, ville découpée en mini fiefs tenus par des aristocrates qui n’ont que le pouvoir en tête, Histoire oubliée par la plupart, la chute de l’Empire romain est tangible à Rome plus que partout ailleurs. Les saprophytes y vivent dans le cadavre.

C’est là, et alors que Rome tente aussi de rétablir son autorité sur les villes italiennes, que tente de s’imposer un pouvoir « civil », celui du sénateur Giovanni Capocci qui se verrait bien en dictateur et réactive une version moderne de la lutte des optimates et des populares. Le combat, long et tortueux tant les alliances se font et se défont, échouera et Capocci devra, in fine, rendre les armes.

Au-delà de Rome même, le lecteur verra la dureté du commerce maritime, la cruauté inhumaine de l’époque, l’avance technologique des mahométans, et se replongera dans les multiples niveaux de féalité, souvent contestés, notamment entre pouvoir civil et pouvoir ecclésiastique. Le monde de Guilhem d’Ussel n’est pas édulcoré, il se donne à voir dans son incroyable brutalité.

Et sur la forme, c’est par le langage que l’auteur transporte son lecteur au XIIIème siècle. Le vocabulaire médiéval est riche, toujours utilisé opportunément, sans jamais donner l’impression d’être un vernis plaqué sur un récit contemporain. Jean d’Aillon parle le médiéval comme une langue vivante, il donne au lecteur l’impression de lire en VO avec toute l’immersion que ça implique.

Rome 1202, Jean d’Aillon

jeudi 26 décembre 2013

Filiations


Suite et fin de Daredevil End of Days.

Le crépuscule des idoles y génère un nouvel espoir car, si les héros meurent, l’héroïsme ne meurt jamais. Mais il faudra passer par une purge complète, une remise à zéro de ce qui fut, avant d’entamer un nouveau cycle.

Le tome 2 est donc aussi noir que le précédent. Ben Urich continue son enquête en poursuivant la tournée des anciens ennemis de Daredevil. Le Hibou, le Gladiateur, l’Homme Pourpre, le Punisher sont visités par l’inlassable enquêteur. Même la mémoire de Stick refait surface. Et en dépit des réticences, morceaux par morceaux, la vérité se fait jour, une vérité qui lui brulera les yeux. Mais la quête est accomplie ; les questions trouvent leur réponse, l’histoire est clôturée. D’une manière qui me satisfait pleinement tant j’ai aimé la femme qui ressurgit, à la fin, du passé de Daredevil.

Je ne suis pas plus précis pour ne pas spoiler. Il faudra lire.

Daredevil End of Days, tome 2/2, Bendis et ali.

mercredi 25 décembre 2013

Absurde et moral


Alexandre Kouprine est un auteur russe né en 1870 et mort en 1938. Un peu tombé dans l’oubli en France depuis les années 30, il revient aujourd’hui chez Les moutons électriques grâce au travail d’archéologues littéraires et de traducteurs de Viktoryia et Patrice Lajoye. Ouvrons donc "Le soleil liquide et autres récits fantastiques" pour voir ce qu’il renferme.

Quelques photos et une dizaine de pages de texte présentent Kouprine au lecteur. Une vie passionnante, de celles qui n’existèrent qu’à cette époque où tout était possible. Une vie d’aventures, physiques autant qu’intellectuelles, une conscience politique simultanément anti monarchiste et anti bolchévique, un personnage larger than life qui finit par devoir s’exiler à Paris en 1920. Il y restera jusqu’à ses derniers jours, qu’il vivra à sa demande en Russie, devenue Union Soviétique. Il mourra en 1938 dans la Russie de Staline.

Les textes rassemblés ici, une novella et douze nouvelles, certaines très courtes, montrent de nombreux aspects de l’œuvre de Kouprine ; ils constituent donc une bonne initiation à l’auteur.

Les deux premiers textes, Le foudre et Une mission officieuse, sont les plus éloignés de l’Imaginaire. Kouprine y moque la haute société russe, sa fatuité, sa corruption, dans des récits qui ne mettent pas en valeur leur protagoniste principal ; c’est le moins qu’on puisse dire. Il y entraine le lecteur à sa suite dans deux histoires absurdes qui évoquent le style de Gogol et mettent en évidence l’inanité des rangs et des conventions.

La justice mécanique essaie de traiter le dilemme de la punition sans agent humain, la jonction impossible entre discipline et humanisme dans un pays qui n’avait pas banni les châtiments corporels. Absurde dans son dénouement et déjà, de manière plus subtile, dans les justifications qu’on y présente, la nouvelle montre comment le plus petit grain de sable peut enrayer la plus belle mécanique et préfigure à la fois La colonie pénitentiaire de Kafka et la pratique détestable des autocritiques.

Le toast et Le Paradis plongent le lecteur dans l’enfer des utopies réalisées. Postérieure à la Révolution d’octobre, Le Paradis, court texte de construction intéressante, décrit un monde où le délire égalitariste a été porté à son paroxysme. Il m’a fait penser, un peu, à Mortelle. Antérieur à la Terreur, Le toast regrette le romantisme des époques révolutionnaires ; une vie paisible n’est pas toujours préférable à une vie risquée nous dit ce texte.

Le parc royal décrit aussi un nouveau monde, dans lequel les aristocrates vivent entre eux, dans un parc où on les entretient confortablement, comme des animaux exotiques. Sortir, revenir dans la vraie vie peut alors apparaître comme le choix raisonnable.

Le roi des moineaux et L’étoile bleue sont deux contes. On y trouve tout ce qui fait le genre, descriptions détaillées et parfois volontairement drôles, problème et résolution simples, conclusion morale édifiante. Les deux textes sont plaisant à lire ; on y apprend que la prison ne va pas mieux aux oiseaux qu’aux hommes et que beauté et laideur ne sont que des notions contingentes.

Le baiser oublié, Le bonheur, L'épouvante, et Une légende, très courtes, sont plus anecdotiques. On notera seulement que Le baiser oublié pourrait être une version minimaliste de ce Conte de Suzelle qu’on trouve dans le Janua Vera de JP Jaworski.

Le gros morceau du recueil est le novella Le soleil liquide. Texte qui évoque immanquablement Jules Verne, il raconte la tentative d’un savant passionné pour mettre le soleil en bouteille et l’utiliser comme source d’énergie. L’opération, au long cours, est conduite en Amérique du Sud, dans une base scientifique anglaise où des sujets de sa majesté inventent, des sud-américains travaillent, et une belle et jeune femme s’ennuie. On pourrait prêter à Kouprine la prémonition de l’utilisation contemporaine de l’énergie solaire mais ce serait sûrement anachronique. En revanche, ce texte, écrit entre les premières découvertes sur le photon – d’abord vu comme « bille de lumière » - mais surtout un an après le naufrage du Titanic et un an avant le Grande Guerre, est caractéristique de ce qu’un esprit avisé pouvait penser à l’époque. Il y règne le sens du merveilleux scientifique, toujours largement mécanique, et cet esprit de Progrès qui parcourut tout le XIXème siècle : la science ne connaît pas de limite et elle améliorera le monde. Si le Titanic écorna un peu cette croyance, il restait à attendre la Grande Guerre pour l’enterrer définitivement – et je vous épargne Oppenheimer. Le progrès scientifique n’amène pas le progrès humain ; c’est ce que comprend l’instigateur du projet « soleil liquide » sur la fin, dans une crise de lucidité qui engendre, chez cet humaniste, nihilisme et misanthropie, avec des conséquences dévastatrices. Car d’énormes quantités d’énergie libérées très vite peuvent se transformer en armes de destruction massive. Racialiste comme ses contemporains, le concepteur du génial du soleil liquide n’aura cure des conséquences de son dépit. Quand à l’Humanité, toutes races confondues, elle ne mérite pas son invention.

Au final, une très bonne novella, plusieurs nouvelles très agréables, et aucun texte déplaisant, c’est à une belle découverte que nous ont convié Viktoryia et Patrice Lajoye.

Le soleil liquide, Alexandre Kouprine

Oh oh oh !


Well, well, well !

C’est Noël.

La preuve, j’ai reçu un nouveau et superbe Kindle Paperwhite qui va me permettre de lire dans le noir, et donc « de vivre ma nuit sans réveiller l’autre ».

J’ai aussi reçu Rome 1202 de Jean d’Aillon, le seul auteur a être arrivé sous mon sapin, et il était temps. Plus qu’à trouver le temps de le lire.

Joyeux Noël à tous donc. Profitez de vos vacances, si vous en avez, pour rattraper vos lectures en retard.

Si vous ne deviez lire qu’un ouvrage (et ce serait dommage), voici une idée forte (et forcément injuste) par catégorie :

Roman hardbound : Même pas mort, JP Jawroski

Roman poche : Au nord du monde, Marcel Théroux

Roman VO : The Golem and the Djinni, Helene Wecker

BD : Joseph Carey Merrick, Van P, Perrotin

Comic : Daredevil End of Days 1/2 et 2/2, Bendis

Sapience : 1914, la grande illusion, Le Naour (et ça colle avec le centenaire)

Sans oublier la sélection officielle du Planète-SF.

Rendez-vous, aussi tôt que ce soir, pour de nouvelles critiques. Stay tuned !

mardi 24 décembre 2013

Baku et Mara in utero


Dans "La mort en tête", Sire Cédric remet en scène ses deux personnages fétiches, Alexandre Vauvert et Eva Svarta. Pour ceux qui n’auraient pas suivi, et ils auraient eu tort, Vauvert et Svarta sont deux enquêteurs de la police que les hasards des affaires traitées, et semble-t-il quelques dons personnels, ont progressivement amené à découvrir la face mystérieuse, ésotérique, et souvent hideuse, de la réalité. Mais Vauvert et Svarta ne sont pas que cela. Ils sont aussi un homme et une femme, que leurs particularités et leurs épreuves ont rapprochés au fil du temps. Tellement rapprochés que l’amour a frappé à leur porte et qu’Eva Svarta est aujourd’hui enceinte des œuvres d’Alexandre. Grumf !

Là, j’ai commencé à m’inquiéter. Comment éviter le syndrome Clair de Lune ? Qu’allait devenir le style assez gore de Sire Cédric ? Comment allait-il gérer ce changement dans la vie de ses personnages récurrents qui va de pair avec l’accroissement irrépressible de sa popularité ? Amour, gloire et beauté, le risque de dérapage était grand. Sire Cédric allait-il devenir pour moi le nouveau Franck Thilliez ?

Je sors aujourd’hui de "La mort en tête" en partie rassuré, en partie seulement.

Le début du roman m’a terrifié. Eva et Alexandre s’aiment, elle est enceinte, ils sont ensemble pour un week-end à Paris chez elle, car lui vit toujours à Toulouse. Et que je t’aime, et que tu m’aimes, et que nous nous aimons, et que je suis enfin heureux, et que je porte le vie, et…  La relation fusionnelle d’Eva et Alexandre, plus ou moins justifiée à la fin du roman, est infiniment trop romantique, et surtout trop explicite voire didactique, à mon goût et je commençais à craindre de devoir la supporter sur ce ton pendant 500 pages. Heureusement arriva le tueur pour mettre un peu d’ordre dans tout ça et calmer les ardeurs amoureuses des deux tourtereaux.

Car dans ce roman, Svarta et Vauvert, alors qu’ils enquêtent sur deux affaires distinctes, deviennent les proies d’un tueur en série, machiavélique et brillant, qui, comme diraient les profilers d’Esprits Criminels, est « en train de perdre le contrôle ». C’est donc cette fois pour tenter de survivre que les enquêteurs doivent traquer une proie qui a commencé par se rêver dans le rôle d’un chasseur.

Et là, le roman raccroche avec ce que j’aime bien chez cet auteur, l’urgence, le stress et l’accumulation. Svarta et Vauvert doivent en effet lutter contre un fou qui veut leur mort, mais aussi tenter de se sortir d’une machination, liée à leur activité policière, qui pourrait les envoyer en prison pour très longtemps. Des chapitres très courts, une action rapide et progressivement de plus en plus intense, une vraie tension. Cédric s’éloigne ici de Masterton pour approcher du style d’un Jean-Christophe Grangé par exemple. C’est simple, rapide, efficace, diabolique. Alternant les points de vue des deux flics avec celui de leur chasseur, il donne au lecteur une insider view qui amplifie son stress car il le place aux premières loges pour voir l’acharnement de l’ennemi et la construction minutieuse du piège dans lequel il pousse ses victimes.

Même si ce nouveau roman est moins gore que les précédents, un poil moins graphique, et certainement moins fantastique (il aurait même pu ne l’être pas du tout sur ses fils principaux), on y retrouve le mix d’enquête policière et de progression fantastique que Sire Cédric arrive à lier de manière satisfaisante, et qui, pour la partie fantastique au moins, laisse entrevoir des développements à venir.

"La mort en tête" se transforme, avec l’entrée en action du tueur, en roller coaster qu’on ne peut plus lâcher jusqu’à son dénouement. Cela rachète une histoire d’amour bien trop sucrée et un fantastique qui, cette fois, est interne et non pas extérieur aux personnages.
Mais, à l'avenir, je veux revoir du gore et du malheur. Please. Show me show me show me how you do that trick, the one that makes me scream, I said.

La mort en tête, Sire Cédric

vendredi 20 décembre 2013

Toujours plus de Jet Prismatique


Après le tome 1, vient logiquement le tome 2. « C'est un miracle qui se renouvelle chaque jour et qui n'en est pas moins miraculeux. ». Plongée donc dans le tome 2 de l’anthologie hommage à Jack Vance et à sa Terre Mourante.

Rappelons que la VO de l’anthologie, dont un dernier tome VF reste à venir, n’est constituée que d’un volume aux USA. On peut donc se reporter à mes considérations précédentes concernant Jack Vance, son monde, son œuvre, et les attentes que peut susciter une anthologie qui revisite les terres défrichées, il y a déjà bien longtemps, par Vance.

Comme dans le volume 1, aucun des textes rassemblés ici n’est déplaisant. On remarquera seulement que certains sont plus réussis, mieux écrits, plus dans l’esprit, ou simplement plus engageant pour le lecteur. Revue d’effectif.

Le meilleur texte est incontestablement celui de Lucius Shepard, intitulé La proclamation de Sylgarmo. On y suit un vieux guerrier, cousin de Cugel, poursuivre, jusqu’au bout du monde et presque des temps, son regrettable parent en compagnie d’une femme combattante prénommée Drew. Shepard développe ici un style riche et imagé qui se rapproche fort de celui de Vance. On y retrouve la gouaille de l’original, y compris dans les notes de pages qui sont à la fois cruelles et hilarantes. Sûrement, dans ce volume, le texte qui évoque le mieux l’original. Superbe.

Puis viennent Les traditions de Karzh, de Paula Volsky, une histoire trépidante dans laquelle un neveu tente de survivre à l’empoisonnement que lui inflige un oncle retors. Pour ce faire, il se lance, à son corps défendant dans des aventures hautes en couleur qui ne sont pas sans rappeler celles que connut Sindbad lors de son cinquième voyage. Entrainant et engageant.

La tragédie lamentablement comique (ou la comédie ridiculement tragique) de Lixal Laqavee, de Tad Williams, met en scène un arroseur arrosé, de surcroit victime d’un escroc. On y voit que le plus rusé n’est pas toujours celui qu’on croit. Le volonté d’être drôle est manifeste, amenant souvent le plaisir de l’ironie pince-sans-rire mais aussi par moments le sourire gêné qu’inspirent les buddy movies. Un peu prévisible.

Incident à Uskvosk, d’Elisabeth Moon, est un texte très agréable à lire. Son personnage principal, un nain qui se fait passer pour un enfant, est immédiatement sympathique car il est à la fois martyrisé, injustement accusé, et que, nonobstant, il fait montre d’une détermination et d’une intelligence qui lui permettent de surmonter à la fois les misères de sa condition et les aléas négatifs qui s’abattent sur lui. Il sait saisir des opportunités fugaces pour se venger et s’élever, sans la moindre violence ; juste et beau retour des choses.

Guyal le Conservateur, de Jonh C. Wright, plaira ou pas selon le rapport qu’on entretient  avec l’usage que Gary Gygax, créateur de Dongeons & Dragons, a fait de l’œuvre de Vance. C’est le texte le plus magique, celui qui propose le plus de sorts, d’objets enchantés, de combats magiques, le plus spectaculaire au final et celui qui parlera le plus aux rôlistes (on y trouve même des Ioun Stones, c’est dire, et l’inévitable mais toujours plaisant Excellent Jet Prismatique). Wright ajoute aussi à son texte une dimension post-apo, évidente quand on connaît l’histoire de la Terre Mourante mais plus explicite ici que dans la plupart des textes qui lui sont consacrés, et un système politique et juridique absurde, seulement esquissé mais assez explicite pour être ridicule (le statut des enfants de condamnés est succulent). Le récit progresse vite et bien. Une remarque : on y voit la Lune à la fin, or si me semblait bien qu’elle avait pris la poudre d’escampette depuis longtemps dans les derniers jours du monde. Un détail.

Puis :

Gorlion d’Almérie, de Matthew Hughues, est une histoire d’emprisonnement et de dépossession. On y côtoie Cugel dans ses œuvres, toujours aussi rusé et dénué de scrupule. Mais le déroulé du récit n’est pas totalement convaincant, les personnages n’accrochent pas vraiment le lecteur.

Sortant de la Terre Mourante et de l’attente de l’extinction du Soleil, voulant faire le malin pour tout dire, Neil Gaiman, avec Invocation de l’Incuriosité, livre un texte court qui ne satisfait pas. Gaiman n’a pas pu/voulu entrer vraiment dans l’univers de Vance et ça se voit.

Le texte le plus décevant est celui qui ouvre le recueil, malheureusement. Evillo l’ingénu, de Tanith Lee, est un texte trop plat. On vient là, on fait ça, puis on va là, et on fait ça. Ca fait liste ou partie de petits chevaux. Bof !

Chansons de la Terre Mourante, tome 2, Anthologie

mardi 17 décembre 2013

A éviter


L'origine originale du Dr Strange devait faire trois pages en noir et blanc. Elle m'a toujours semblé d'une clarté limpide.

Marvel nous propose ici une mini-série de Straczynski et Peterson qui utilise beaucoup de mots et plus encore de dessins pour expliquer moins bien la même chose, dans une sorte de crise de diarrhée scénaristique et graphique.

Tellement inutile que Marvel a sorti, après coup, cette mini-série de la continuité. Pas étonnant. Je regrette que l'oeil d'Agamotto ne m'ait pas permis de lire ce comic avant de l'acheter.

Strange, Le début et la fin, Straczynski, Peterson

Secrets et doutes


Tome 4 de la série Ténèbes de Bec et Iko, intitulé "Le Roi Ti-Harnog". J’ai dit tout le bien que je pensais de cette série dans un post précédent. Le tome 4 confirme.

L’histoire, tragique, pleine de fureurs, de destruction, d’obscurs secrets et de noires trahisons continue à se développer, comme un long calvaire pour ses protagonistes, vers une conclusion à venir dans le prochain tome. Flashbacks et explications arrivent toujours à un rythme qui permet d’intriguer le lecteur sans jamais le laisser sur sa faim.

La prophétie sera-t-elle accomplie ? Ioen pourra-t-il sauver les royaumes où il vit avant leur oblitération complète ? On imagine bien que oui. Mais comment ?
C’est la seule question qui vaille tant la situation est désespérée et les forces des héros réduites comme peau de chagrin.

Après une défaite telle qu’elle rend toute revanche inimaginable, vient le temps de l’exil vers un allié incertain. Les survivants de l’exode, toujours en proie à l’animosité des bêtes, seront accueillis avec des pincettes et sans enthousiasme dans la forteresse d’un roi ami. Mais pour combien de temps ? Combien de temps avant que les créatures ne repassent à l’attaque, et que vaudra alors l’amitié du Roi Ti-Harnog ?

Bec mêle, dans cette série, deux genres de l’Imaginaire et le lien est fait sans la moindre incongruité. Il le fait à l’aide d’un récit au long cours qui ne donne jamais l’impression d’être long pour tirer à la ligne mais toujours au contraire pour ajouter des niveaux de complexité. Son histoire est servie de superbe manière par les dessins d’Iko, impressionnant dans sa mise en image d’un monde barbare, sauvage, par le biais de grandes planches et de doubles pages qui donnent à voir une architecture colossale, des paysages grandioses, de vrais roturiers, et des soldats à l’équipement détaillé. Ces planches s’admirent comme des tableaux, et ce n’est pas fréquent en BD.

C’est donc un très bel album que nous avons là, et qui raconte une bien bonne histoire.

Le Roi Ti-Harnog, Ténèbres t4, Bec, Iko

L'espoir est une vertu d'esclaves, Cioran


Sortie après une longue attente du tome 3 de la série Zombies, de Peru et Cholet, sobrement intitulé "Précis de décomposition".

C’est toujours une très bonne histoire de zombies, cruelle, dure, profondément nihiliste, même si un faible espoir a l’air de pointer à l’horizon. En dépit d’un secret encore à révéler qui semble doucher le dit espoir (ouf, j’ai craint que l’espoir ne domine).

Impossible de ne pas avoir Walking Dead en tête en lisant quelque histoire de zombies en BD que ce soit. Ici aussi. Certains passages résonnent, mais est-ce évitable ? Il y a des développements obligés dans ce genre de crise, et nul auteur ne peut ne revendiquer la paternité. C’est donc à la folie techniciste des hommes ou à leur inhumanité viscérale que se heurtent les survivants de la série dans cet épisode. Et si certains tentent de rester humain, d’autres ont laissé tout leur bagage civilisationnel derrière eux.

On meurt beaucoup dans "Précis de décomposition" (comme dans le reste de la série), Peru concentrant en trois (ou quatre suivant comment on compte) épisodes, les chocs que d’autres séries distillent sur plus de volumes. On y lutte aussi férocement pour survivre et trouver un havre. On s’y retrouve souvent dans la position de Sisyphe, obligé de tout reprendre à zéro après avoir cru réussir, tant il est difficile de trouver une solution pérenne à une crise d’extinction de cette ampleur, à fortiori quand on a des réflexes d’hommes modernes, assisté sa vie durant par une technique avancée.

La qualité essentielle de ce qui pourrait n’être qu’une nième série de zombies vient de l’approche résolument nihiliste de l’auteur, résumée par les citations qui ornent chaque quatrième de couverture. Ici, c’est Cioran qui s’y colle. Le dessin est toujours beau et la décomposition du monde est joliment montrée au lecteur.

Une histoire dure servie par un dessin efficace. Une mauvaise nouvelle à venir. Vivement la suite !

Précis de décomposition, Zombies t3, Peru, Cholet

lundi 16 décembre 2013

Juvenilia


Les éditions ActuSf viennent de sortir un recueil de nouvelles de George R.R. Martin, "Au fil du temps", principalement composé d’œuvres de jeunesse ou du moins des premières années de création de l’auteur. La plupart des textes publiés ici sont inédits en français ce qui ravira une grande partie du lectorat.

L’intérêt non négligeable de ce recueil est, pour le lecteur, d’assister à la progression du talent de Martin, à la maturation visible de son style, au fil du temps justement. Qu’y trouvons-nous donc ?

Le recueil s’ouvre sur La forteresse, texte étonnant car cette nouvelle fut le devoir de fin d’études scandinaves de GRRM. Il y raconte l’histoire vraie de la forteresse de Sveaborg, bastion suédois « imprenable » conçu et construit pour s’opposer à la montée en puissance de la Russie voisine. En 1808, après un siège très court, et alors que la place ne semblait pas menacée, son commandant, l’amiral Cronstedt, la livra aux Russes en acceptant une reddition qui rien ne semblait justifier. Texte étonnant par sa genèse et son objet donc, étonnant aussi pour le lecteur de Martin car ce n’est pas un texte de l’Imaginaire. Martin fait œuvre d’historien ici, il restitue simplement sous forme romancée le résultat de ses recherches sur cet événement qui marqua le début de la chute géopolitique de la Suède.

Et c’est plus de dix ans après que George Martin, devenu GRRM, reviendra à Sveaborg pour livrer une nouvelle version de son texte, mêlant peur nucléaire caractéristique de la Guerre froide, post-apo, voyage dans le temps et velléité uchronique. On y découvre, par l’Imaginaire, une tentative de changer le passé ancien dans l’espoir de modifier un présent insupportable. Le fond est donc radicalement différent, mais la forme aussi. Le style de Martin est bien plus riche, les images, nombreuses, de bien belle facture ; on retrouve ici la verve et le souffle de l'auteur du Trône de Fer. Avec Assiégés, Martin boucle de belle manière sa propre boucle.

Et la mort est son héritage est un texte, simple mais intéressant, qui met en scène une tentative de modifier non le passé mais l’avenir, en réorientant le cours prévisible de l’Histoire par le biais d’un changement ponctuel. Dans ce texte, le héros de Martin réagit radicalement à une menace fasciste, pour constater avec dépit combien il est difficile de prévoir ce qu’un changement amènerait tant l’ingénierie temporelle ne peut être considérée comme une science exacte. Psycho-Histoire pour débutants.

Week-end en zone de guerre est un texte intéressant par la progression psychologique de son personnage principal. Quand chacun peut acheter un week-end de combat à armes réelles, les frustrations et les rancœurs trouvent à s’exprimer d’une manière inédite, heureusement encore impossible dans notre propre monde. Quand l’animal humain n’est plus contraint par aucune borne morale, tout devient possible en terme de comportement. C’est cela le point de la nouvelle, bien plus qu’une critique de la société du spectacle.

Une affaire périphérique est un petit texte de space opéra volontairement léger. Martin y met en scène un voleur assez rusé pour prendre en défaut l’intelligence d’une flotte spatiale. Prévisible, il se déroule sans susciter de grand moment d’excitation.

Vaisseau de guerre est aussi du space opéra. Très court, il surprend par sa chute. C’est déjà quelque chose.

Globalement, ces deux textes, n’apportent pas grand chose à l’univers de l’Imaginaire ou à la connaissance de l’auteur si ce n’est peut-être de préfigurer son roman Le voyage de Haviland Tuf.

Puis vient le gros morceau du recueil.
Variantes douteuses est la plus longue nouvelle, c’est aussi la plus réussie. Lors de retrouvailles entre anciens partenaires d’une équipe d’échecs (on apprend à cette occasion que GRRM fur un joueur universitaire de très bonne tenue) dans le chalet isolé de l’un d’entre eux devenu millionnaire, les comptes se règlent, les vérités sont dites, et il faut choisir entre ressasser ad nauseam ou aller de l’avant pour défricher de nouveaux horizons. Rancœur, vengeance, voyage temporel s’y mêlent pour une réflexion intéressante sur la vie, sur les choix qu’on fait et qui en rendent d’autres inévitables, sur la réduction progressive du nombre des possibles qui accompagne l’avancée en âge, et sur les moyens, qui existent toujours pour peu qu’on accepte de se décentrer et de les voir, de se choisir une nouvelle ligne ou de tenter à nouveau ce qu’on croyait avoir définitivement raté. Sensible, stressant par son ambiance, Variantes douteuses est un texte de très bonne qualité dans lequel s’exprime ce qui fait la marque de Martin : de l’Imaginaire porté par des personnages en lutte pour la domination.

Au final donc, un recueil intéressant qui atteint même au nécessaire avec ce Variantes douteuses dans lequel GRRM décrit d’une manière limpide des parties d’échec réelles et figurées, même si on regrettera quelques grosses coquilles qui se voient comme le nez au milieu de la figure.

Au fil du temps, George R.R. Martin

La pile de Proust


Sur les conseils de l’avisée Gaëlle, j’ai lu le court essai "Sur la lecture" de Marcel Proust.

La forme, délicieuse, n’étonne pas quand on a un peu pratiqué le personnage. Les entrelacs des longues phrases y descendent vers le bas de la page comme les flèches des cathédrales s’élèvent vers le ciel. Avec la même majesté.
Mais c’est le fonds qui m’intéresse ici. Y apparaissent le lecteur compulsif que fut le bon Marcel et l’amour physique qu’il avait des livres.

S’il veut adhérer au Planète-SF, il est le bienvenu, le très bienvenu, car il est incontestablement des nôtres.

Je ne vais pas dire moins bien ce qu'il dit mieux. Extraits :

« Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré. Tout ce qui, semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous écartions comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin : le jeu pour lequel un ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l’abeille ou le rayon de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de la page ou à changer de place, les provisions de goûter qu’on nous avait fait emporter et que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans y toucher, tandis que, au- dessus de notre tête, le soleil diminuait de force dans le ciel bleu, le dîner pour lequel il avait fallu rentrer et où nous ne pensions qu’à monter finir, tout de suite après, le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture aurait dû nous empêcher de percevoir autre chose que l’importunité, elle en gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus précieux à notre jugement actuel que ce que nous lisions alors avec tant d’amour) que, s’il nous arrive encore aujourd’hui de feuilleter ces livres d’autrefois, ce n’est plus que comme les seuls calendriers que nous ayons gardés des jours enfuis, et avec l’espoir de voir reflétés sur leurs pages les demeures et les étangs qui n’existent plus. »

« Et quelquefois à la maison, dans mon lit, longtemps après le dîner, les dernières heures de la soirée abritaient aussi ma lecture, mais cela, seulement les jours où j’étais arrivé aux derniers chapitres d’un livre, où il n’y avait plus beaucoup à lire pour arriver à la fin. Alors, risquant d’être puni si j’étais découvert et l’insomnie qui, le livre fini, se prolongerait peut-être toute la nuit, dès que mes parents étaient couchés je rallumais ma bougie ; tandis que, dans la rue toute proche, entre la maison de l’armurier et la poste, baignées de silence, il y avait plein d’étoiles au ciel sombre et pourtant bleu, et qu’à gauche, sur la ruelle exhaussée où commençait en tournant son ascension surélevée, on sentait veiller, monstrueuse et noire, l’abside de l’église dont les sculptures la nuit ne dormaient pas, l’église villageoise et pourtant historique, séjour magique du Bon Dieu, de la brioche bénite, des saints multicolores et des dames des châteaux voisins qui, les jours de fête, faisant, quand elles traversaient le marché, piailler les poules et regarder les commères, venaient à la messe «dans leurs attelages», non sans acheter au retour, chez le pâtissier de la place, juste après avoir quitté l’ombre du porche où les fidèles en poussant la porte à tambour semaient les rubis errants de la nef, quelques-uns de ces gâteaux en forme de tours, protégés du soleil par un store, – « manqués », « Saint-Honorés » et « génoises », – dont l’odeur oisive et sucrée est restée mêlée pour moi aux cloches de la grand’messe et à la gaieté des dimanches.
Puis la dernière page était lue, le livre était fini. Il fallait arrêter la course éperdue des yeux et de la voix qui suivait sans bruit, s’arrêtant seulement pour reprendre haleine, dans un soupir profond. Alors, afin de donner aux tumultes depuis trop longtemps déchaînés en moi pour pouvoir se calmer ainsi d’autres mouvements à diriger, je me levais, je me mettais à marcher le long de mon lit, les yeux encore fixés à quelque point qu’on aurait vainement cherché dans la chambre ou dehors, car il n’était situé qu’à une distance d’âme, une de ces distances qui ne se mesurent pas par mètres et par lieues, comme les autres, et qu’il est d’ailleurs impossible de confondre avec elles quand on regarde les yeux « lointains » de ceux qui pensent « à autre chose». Alors, quoi? ce livre, ce n’était que cela ? Ces êtres à qui on avait donné plus de son attention et de sa tendresse qu’aux gens de la vie, n’osant pas toujours avouer à quel point on les aimait, et même quand nos parents nous trouvaient en train de lire et avaient l’air de sourire de notre émotion, fermant le livre, avec une indifférence affectée ou un ennui feint ; ces gens pour qui on avait haleté et sangloté, on ne les verrait plus jamais, on ne saurait plus rien d’eux. »

« Dans la lecture, l’amitié est soudain ramenée à sa pureté première. Avec les livres, pas d’amabilité. Ces amis-là, si nous passons la soirée avec eux, c’est vraiment que nous en avons envie. Eux, du moins, nous ne les quittons souvent qu’à regret. Et quand nous les avons quittés, aucune de ces pensées qui gâtent l’amitié : Qu’ont-ils pensé de nous ? – N’avons- nous pas manqué de tact ? – Avons-nous plu ? – et la peur d’être oublié pour tel autre. Toutes ces agitations de l’amitié expirent au seuil de cette amitié pure et calme qu’est la lecture. Pas de déférence non plus ; nous ne rions de ce que dit Molière que dans la mesure exacte où nous le trouvons drôle; quand il nous ennuie nous n’avons pas peur d’avoir l’air ennuyé, et quand nous avons décidément assez d’être avec lui, nous le remettons à sa place aussi brusquement que s’il n’avait ni génie ni célébrité. L’atmosphère de cette pure amitié est le silence, plus pur que la parole. »

Et, car connard élitiste est un full time job :

« Si le goût des livres croît avec l’intelligence, ses dangers, nous l’avons vu, diminuent avec elle. Un esprit original sait subordonner la lecture à son activité personnelle. Elle n’est plus pour lui que la plus noble des distractions, la plus ennoblissante surtout, car, seuls, la lecture et le savoir donnent les « belles manières » de l’esprit. La puissance de notre sensibilité et de notre intelligence, nous ne pouvons la développer qu’en nous-mêmes, dans les profondeurs de notre vie spirituelle. Mais c’est dans ce contact avec les autres esprits qu’est la lecture, que se fait l’éducation des « façons » de l’esprit. »

Sur la lecture, Marcel Proust

mercredi 11 décembre 2013

EPOUSTOUFLANT


"Même pas mort" est le premier tome d’une trilogie de low-fantasy historique de Jean-Philippe Jaworski, intitulée Rois du Monde. Trois volumes, nombre des fonctions traditionnelles pour Dumézil, qui prennent place dans le monde mal connu des Celtes du temps de l’âge de fer.

C’est donc dans un monde où nichent les racines du nôtre que nous emmène Jaworski. Un monde méconnu car vaincu par les invasions germaines, les légions romaines, puis annihilé par le christianisme notamment dans ce qui furent ses survivances britanniques. L’alphabet romain remplaça les oghams, les moines, les druides, les églises, les cercles de pierre. Les forêts se vidèrent de toute vie religieuse, et il valait mieux être glabre à la mode romaine que barbu et chevelu comme les anciens, progressivement perçus par tous comme archaïques.

On le sait bien, l’Histoire est écrite par les vainqueurs, il ne reste donc pas grand chose dans la connaissance générale de ce que fut la très riche civilisation celtique. Il y avait pourtant beaucoup à connaître et à apprécier : une religion polythéiste riche lorgnant vers le totémisme voire une forme d’animisme, un système juridique complexe et élaboré géré par des « professionnels du droit », une organisation sociale spécialisée et hiérarchisée, un artisanat conséquent, et j’en passe.

Dans "Même pas mort", Jaworski a donc la bonne idée de faire revivre cette grande civilisation dans ce qui est sans aucun doute un très grand roman.

On y voit la quête de Bellovèse, fils de Sacrovèse, pour lever l’interdit qui l’empêche de mourir et réintégrer ainsi le monde des hommes. On y voit le fils d’un roi tué au combat grandir en exil. On y voit les manœuvres d’un roi sévère pour se prémunir de toute potentielle agression. On y voit la guerre, la colère, la rancœur que nourrissent les vieux griefs. On y voit aussi la bravoure, la noblesse, la générosité qui peuvent s’exprimer dans l’âme des humains.

Le récit est sans conteste un grand récit d’aventure, superbement mené par Jowarski, qui entraine le lecteur et ne le lâche plus avant qu’il n’ait lu les 300 pages du roman et commence à se lamenter tant il en aurait volontiers lu le triple immédiatement. Meurtres familiaux, rencontre finale du roi et du héros à venir Bellovèse, royauté à conquérir, sorcières, magie, folie féminine, il y a dans "Même pas mort" des réminiscences du Conan de Milius, de Hamlet, de Macbeth, et j’en oublie sûrement. Rien d’étonnant. Jaworski connaît parfaitement ses classiques et il sait quels sont les ressorts de la tragédie.

C’est bien construit, oscillant entre passé et présent, réalité tangible et contact avec le monde surnaturel, souvenirs racontés et délires d’agonisant, sans que jamais le fil ne se perde, sans que jamais une scène ne soit incompréhensible dans son déroulement ou son positionnement.
Jaworski accumule de plus les scènes magnifiques, anthologiques ; le sacrifice du guerrier le plus lent est l’un des moments les plus époustouflants par l’intensité de l’émotion qu’il délivre. Et il est loin d’être le seul.
Sacrifice en effet, car c’est un monde où l’on pratiquait le sacrifice, y compris humain, et du plus lent car les valeur viriles de la guerre y étaient cardinales et que donc le plus faible devait disparaître pour ne pas ralentir la troupe. Plus de deux mille ans avant que la civilisation occidentale ne finisse par inventer la victime comme figure civilisationnelle centrale et cœur de l’attention comme de l'affection, les celtes valorisaient la force, le courage, l’honneur. C’était une civilisation guerrière, parcourue de conflits fréquents entre petits « royaumes », vassaux et suzerains les uns des autres, avec les droits et devoirs que ça implique, mais aussi farouchement indépendants en dépit de l’existence d’un Haut-Roi, une civilisation de la force donc, régulée par la loi. Clan, lignée, parole donnée, paiement des dettes, même dans l’au-delà, voici ce qui importait. Si loin de notre monde, malheureusement.

Et si ce monde, en certaines de ses pratiques, peut paraître barbare à nos yeux d’occidentaux, c’était aussi un monde, il ne faut pas l’oublier, dans lequel la plupart des dirigeants politiques ou religieux étaient élus ou désignés par leurs pairs, dans lequel des cours de justice statuaient en droit, et où toute offense ou préjudice devait être payé du prix de l’honneur, c’est à dire d’une amende, le plus souvent en tête de bétail, dépendant du rang social de la victime. Un monde viril donc mais très civilisé, bien loin des clichés sur les sauvages chevelus ; c’étaient l’honneur et la règle qui organisaient la civilisation celtique. Même la guerre et ses conséquences étaient codifiées ; on entrait en guerre (Jaworski le montre d’une manière brillante) comme dans un pays étranger, dans lequel les règles changeaient, et où les règles d’honneur et le primat du courage et de la valeur guerrière devenaient encore plus prégnants qu’à l’habitude. Voilà pourquoi on transportait les têtes de ses ennemis tués au combat, voilà pourquoi on transportait aussi la tête de l’ami qu’on avait tué soi-même.

Et sous le monde celte, ou à côté, il y a le monde surnaturel. Devineresses, druides et bardes aux pouvoirs magiques effectifs, dieux des forêts ou créatures monstrueuses, vivent au bout du monde et des terres connues, sur des iles à fleur d’océan, au cœur de ces forêts que les médiévaux qualifiaient de « sauvagerie », dans un monde souterrain qu’on ne pénètre qu’en rêve, à l’agonie, ou par le biais d’incantations. Surnaturel et prosaïque se croisent et interfèrent. Des dieux priapiques violent et emportent les petites paysannes, d’étranges pythies prédisent l’issue des guerres, des fantômes peuvent conseiller les vivants, et les blessures mortelles n’engendrent pas toujours la mort.
Je pourrais (voudrais) continuer longtemps, tant il y a d’autres choses à dire (je pourrais parler du Cornu, des sangliers, des Carnutes, etc.), mais je crains de lasser.

Tout ce que j’ai décrit au-dessus, on le voit dans "Même pas mort", on le comprend, on s’en imprègne sans la moindre difficulté, émerveillé d’aller à la rencontre d’un monde étranger mais séduisant que seuls quelques érudits connaissent vraiment aujourd’hui. On y est aidé par la langue de Jaworski. Langue d’une richesse stupéfiante, fluide, archaïque (donc dans le ton) sans jamais être confuse, elle enchante le lecteur (aux deux sens du terme) et le plonge entièrement dans le monde de Bellovèse, comme ce malheureux est plongé, à bouillir, dans le chaudron du maître du Garrissal.
Je ne connais, en français, rien de comparable à la langue de Jaworski. Avec une telle langue, on rendrait passionnant la geste du tirage du loto.

Par le biais donc d’une histoire passionnante au rythme de progression idéal, par le biais de personnages détaillés et tous attachants, par le biais surtout d’un langage qui est ce qui se fait de mieux en français aujourd’hui, Jaworski emmène, enchante, et ravit son lecteur (encore aux deux sens du terme). On lui reprochera seulement la cruauté insigne de l’abandonner trop vite, et on l’exhortera à écrire rapidement la suite, pour savoir enfin comment Bellovèse, contraint par les interdits nouveaux que lui imposèrent les clairvoyantes, se fera roi de ses propres mains, comme le fit en son temps un certain souverain d’Aquilonie.

Note finale : Je ne parle jamais habituellement de l’objet-livre mais ici quelle qualité et surtout quelle légèreté. Un relié de bonne qualité au poids d’un poche, impressionnant.

Même pas mort, Jean-Philippe Jaworski


L'avis d'Efelle,de Nébal, de Lune, de Xapur, de Cédric Jeanneret

lundi 9 décembre 2013

Un travail d'Hercules


Li Kunwu est un auteur chinois de bande dessinée connu pour ses nombreux ouvrages qui peignent une fresque de la Chine vue à travers son histoire et ses traditions. On lui doit aujourd’hui "La voie ferrée au-dessus des nuages" qui raconte, mais pas uniquement, la construction du Chemin de Fer du Yunnan, voie spectaculaire qui serpente sur 855 kilomètres entre Hai Phong au Vietnam et Kunming dans la province chinoise du Yunnan, en traversant les montagnes.

Ouvrage titanesque culminant à 2000 m d’altitude et comprenant des dénivelés prodigieux (jusqu’à 1200 m en 44 km), elle abrite plusieurs centaines d’ouvrages d’art, certains titanesques, dont le plus célèbre est sûrement le Pont des Arbalétriers.
60000 ouvriers travaillèrent sur ce chantier. 12000 y trouvèrent la mort. Par moments, on utilisa même des forçats. Dans un climat éprouvant, au milieu des bêtes sauvages et des bandits de toutes sortes, des éboulements et des glissements de terrain, les matériels, construits à l’étranger, grimpaient péniblement, à dos de petits chevaux chinois et parfois d’hommes, le long des pentes vers les endroits où ils devaient être utilisés. Là, les ingénieurs centraliens français déployaient des trésors d’ingéniosité pour les employer dans l’un des environnements les plus difficiles qu’on puisse imaginer.

Partant d’une interrogation sur un mystérieux « cimetière des étrangers » découvert au hasard d’un ballade dans la ville de Kunming, et alors que la voie qui y aboutit, trop archaïque, se meurt, Li mène une enquête qui le conduit à découvrir l’histoire de l’ouvrage et des hommes qui la construisirent, parfois au prix de leur vie.

On y voit la mise à jour par Li d’une collection de photographies prises à l’époque par Georges Auguste Marbotte, comptable et photographe amateur, qui réalisa le plus grand reportage existant sur le chantier et le transmis à ses descendants, jusqu’à son petit-fils Pierre Marbotte qui en fera un livre, Un chemin de fer au Yunnan.

On y voit la rudesse des travaux, la dureté parfois impitoyable exercée à l’encontre des ouvriers chinois, le plus souvent par leur contremaitres asiatiques.

On y voit, au travers de ses lettres, l’amour véritable que Marbotte éprouve pour la Chine, pour ses paysages, sa cuisine, sa culture, ses habitants, le plaisir qu’il ressent à se trouver sur les terres chinoises, au point d’y faire venir sa famille en dépit des préventions très « coloniales » de sa femme.
On y voit donc l’ambigüité d’une aventure qu’on pourrait par facilité qualifier de coloniale, en oubliant qu’elle fut menée sur le terrain par des hommes qui aimaient la Chine ou goutaient le défi que le chantier présentait, loin de toute considération politique ou stratégique.

Pour ce qui est de temps présent, on voit une Chine qui s’est ouverte, qui n’a plus la singularité qui était la sienne, une Chine de magasins, de restaurants, de salons de coiffure, d’interprètes multilingues, qui répond à la Chine pré industrielle du début du XXème siècle.

On y voit aussi comment, dans une Chine en croissance rapide, le passé est largement oublié, disparu des mémoires et enfoui sous les nouvelles constructions de béton, en dépit des efforts de quelques-uns pour faire classer ou, au moins, entretenir la ligne. Le passé, fondement essentiel de la culture chinoise, se meurt en Chine sous les assauts d’une modernité frénétique et mondialisée. L’une des scènes du livre se passe dans un KFC. Est-il nécessaire d'en dire plus ?

Doté d’un dessin plutôt fruste, sauf lorsque sont reproduites les photographies d’époque, l’album est très émouvant pour qui aime l’Histoire. Au prix d’un travail de recherche qu’on sent très important, c’est d’Histoire et de Mémoire dont nous parle Li, des efforts d’un chinois pour que ne tombe pas dans l’oubli le souvenir d’une réalisation prométhéenne et des souffrances qui la payèrent, chinois aidé à travers le temps dans sa « mission » par un français qui assista, par amour, à l’accouchement de l’une des lignes de chemin de fer les plus incroyables du monde.

Li Kunwu, La voie ferrée au-dessus des nuages

samedi 7 décembre 2013

Rien n'efface le passé.


Sur la suggestion de Cédric Jeanneret, j’ai lu une exquise petite nouvelle de Ted Chiang intitulée "The Merchant and the Alchemist’s Gate".

Chiang offre au lecteur une histoire inédite des Mille et Une Nuits matinée de voyage dans le temps. Qu’on ne s’y trompe pas, pas une histoire de voyageur contemporain partant pour le monde d’Haroun Al Rachid à l’aide d’un appareillage scientifique sophistiqué, mais un récit dans lequel certains habitants de cette Bagdad médiévale que connaissent les lecteurs du recueil apocryphe font de courts sauts d’un moment à l’autre de leur vie grâce aux propriétés étonnantes d’un artefact alchimique.

Peut-on améliorer son avenir ? Peut-on changer le passé ? Ce sont les questions que pose cette nouvelle qui est constituée, comme de juste, du récit de plusieurs contes liés, narrés par un homme du peuple au Commandeur des croyants.
Il y apporte une réponse toute en finesse, pleine de la sagesse un peu triste qu’on acquiert lorsqu’on a vécu.

D’aucuns reprocheront à Chiang de n’avoir pas innové et de s’être contenté de pasticher. Ce serait une grave erreur. D’une part, Chiang est dans une innovation personnelle absolue par rapport à la SF spéculative et souvent sèche qu’il écrit habituellement. D’autre part, un bon artisan se reconnaît à sa capacité à reproduire parfaitement ce que d’autres créèrent avant lui. C’est toute la base de l’enseignement asiatique, enseignement du respect des anciens qui offre seulement au disciple l'espoir de les dépasser un jour en ajoutant une petite pierre à l’édifice que ceux-ci édifièrent.

Chiang livre donc au lecteur une parfaite histoire des Mille et Une Nuits. On y trouve la religiosité, la délicatesse, le sens du merveilleux qui caractérisent ces histoires. On y croise cet amour qui est au centre de tant de ces récits. On y voyage en caravane entre le Caire et Bagdad, et on y côtoie maints bandits de grands chemins. On y est spectateur de manœuvres rouées (l’initiation sexuelle est particulièrement drôle) et de stratagèmes futés. On y assiste, impuissant, à ces coups du sort qui donnent aux personnages des contes le sens du fatum et les oblige à réfléchir sur leur condition et la volonté de Dieu.

C’est donc un petit objet d’artisanat littéraire parfaitement exécuté que propose Chiang au lecteur, en même temps qu’un très charmant moment de lecture.

The Merchant and the Alchemist’s Gate, Ted Chiang

Retour sur Utopiales


Les Utopiales 2013 se sont terminées il y a un mois environ.

Enorme plaisir comme d’habitude, et grand cru. Pour les blogueurs évidemment qui s'y retrouvent et retrouvent auteurs, éditeurs, traducteurs. Pour le grand public surtout (tellement plus nombreux, pas loin de 60000 cette année, un peu plus chaque année, il va falloir pousser les murs) qui profite, pendant plusieurs jours magiques, d'un lieu immense dans lequel acheter des livres (dans la plus grande librairie de l'imaginaire éphémère de France et sans doute d’Europe), voir des films (dont l'avant-première d'Albator parmi tant de longs et de courts métrages), faire signer des ouvrages, discuter ou prendre la pose avec des auteurs toujours accessibles, jouer ou tester des jeux, voir des expositions de haute tenue, tant sur le plan artistique que scientifique, assister à un nombre hallucinant de tables rondes, conférences, interviews, toute de grande qualité, boire des bières (ou autre) au Bar (aux prix très raisonnables) de Mme Spock, voir Jean-Marc Ligny recevoir le Prix Utopiales Européen pour son grand Exodes, et j'en oublie forcément, tant le lieu est grand et les activités nombreuses. En passant les portes des Utopiales, le visiteur pénètre dans une quatrième dimension dont il est difficile de s'arracher ensuite tant elle est séduisante.

On pouvait y assister aussi à la remise de nombreux Prix, parmi lesquels le Prix Planète-SF des Blogueurs, remis cette année à Ian McDonald pour son roman La maison des derviches, publié chez Denoël. Ce moment de grande convivialité a permis à Ian McDonald, accompagné de son éditeur Gilles Dumay et de sa femme, de faire le preuve de son extrême gentillesse et de sa grande accessibilité. Quand un auteur appréciable est aussi un homme appréciable, c'est forcément très agréable.





Remerciements à Christophe Schlonsock pour les photos

vendredi 6 décembre 2013

A travers les portes sans la clé d'argent


Clark Ashton Smith, mort en 1961, était un disciple et ami de Lovecraft. Il est l’un des lovecraftiens historiques. Actes Sud publie aujourd’hui une nouvelle traduction de "La flamme chantante", deux nouvelles réunies dans un ouvrage en deux (ou trois) parties fortement liées. Et c’est une très bonne idée.

"La flamme chantante" conte l’exploration mystique et onirique à laquelle se livrent, d’abord par hasard puis par nécessité, plusieurs personnages, érudits et curieux, vers d’autres dimensions, pleines de mystères et de merveilles. Ils y découvriront des créatures étonnantes et une irrésistible flamme magique. Le texte étant court, inutile d’en dire plus.

Il est surprenant de constater à quel point "La flamme chantante" est un texte lovecraftien. Tout ici respire le maitre de Providence. Qu’on en juge.

Une narration à la première personne, tirée d’un journal qui fut pensé comme un testament.
Des personnages érudits, artistes, indéniablement d’un niveau culturel élevé.
La découverte d’une réalité cachée non loin de celle qui est tenue, faussement, pour véritable.
La nature profondément matérielle de la réalité alternative à laquelle on accède à travers un repli de l’espace-temps (ce qui évoque un trou de ver plus qu’un portail magique) ; Einstein est d’ailleurs nommément cité dans le texte. La nature matérielle aussi des étranges créatures rencontrées dans l’ailleurs, désignés comme issus d’une autre branche de l’évolution. Créatures qu’il est impossible de décrire vraiment tant leur apparence est indicible et intransmissible.
Et difficile de ne pas penser au Témoignage de Randolph Carter en entendant narrer la disparition de l’ami du narrateur. Difficile aussi de ne pas se souvenir de ce même Randolph Carter, emporté dans les airs par les Maigres Bêtes de la Nuit, lorsqu’on assiste au transport du héros de "La flamme chantante" par les créatures volantes aux ailes de papillon.
Le lecteur lovecraftien est donc ici en terrain connu. Ce n’est pas déplaisant.

Mais il y a un petit plus chez Ashton Smith.

D’une part, le style de l’auteur est particulièrement délicieux. Beauté des images, richesse du vocabulaire, Smith entraine le lecteur au long d’un récit fluide qui enchante par sa beauté formelle. C’est de la poésie en prose, baroque et chatoyante, que Smith propose à son lecteur. De ce point de vue, Smith est incontestablement supérieur à Lovecraft.

D’autre part, le récit de Smith peut se prêter à diverses interprétations, même les plus surprenantes ou éloignées du matérialisme absolu de Lovecraft. Car s’il est facile de faire de la flamme un élément de fantasy, évoquant les sirènes de la mythologie grecque, jusque dans le moyen utilisé pour résister à l’attirance qu’elle provoque, on peut lire le texte autrement. Que penser en effet de cette flamme chantante, buisson ardent vertical, au sein d’un lieu qualifié par le narrateur de Babel et vers lequel converge tous les peuples ? Cette Babel qui finira par être détruite. Que penser aussi de l’Eden à laquelle la flamme convie ceux qui la pénètrent et dont les héros humains seront finalement chassés ? L’interprétation devient alors métaphysique et le texte, par les questions même qu’il soulève, possède une richesse qui ne peut que ravir.

"La flamme chantante" est donc un excellent texte qui parle autant au cœur qu’à l’esprit.

La flamme chantante, Clark Ashton Smith

Les avis de Lhisbei et de Lorhkan

mercredi 4 décembre 2013

La trahison du clerc


Après bientôt deux ans d’attente, voici le tome 5 des aventures du Juge Bao, intitulé "Les Larmes de Bouddha".

En route pour la capitale après ses enquêtes provinciales, le Juge échappe de justesse à l’effondrement d’un pont. Bloqué par des chutes de neige qui ralentissent les réparations, il trouve refuge dans un monastère bouddhiste proche. Celui-ci, très prospère, abrite une statue du Bouddha, toute faite d’or. Et non contente d’être très précieuse, la statue est réputée faire des miracles. Quel meilleur havre ?

Pourtant, rien ne va pour le mieux dans ce meilleur des mondes.

Une mystérieuse femme fantôme hante le monastère. Le comportement du vénérable semble suspect. Le rôle du novice recueilli par le Juge Bao dans le tome précédent est trouble.

Dans cette ambiance délétère, les gardes du Juge tombent malades les uns après les autres, d’une bien étrange maladie. Le Juge doit alors se rendre à l’évidence. Quelqu’un, dans l’ombre, cherche à lui nuire, et il devra trouver qui et pourquoi s’il veut conserver une chance de sauver sa vie, ceci d’autant plus difficilement qu’il est privé par la neige de son chef des gardes, et par la maladie, de ses soldats.

Les lecteur habituels (les autres devraient s’y mettre en commençant par le tome 1) retrouveront ici les beaux dessins à l’encre et les scénarios simples mais efficaces qui caractérisent cette élégante série. S’ils ont progressé d’épisode en épisode dans l’ordre, ils connaitront le plaisir supplémentaire de tirer encore un peu plus le fil rouge qui joint les épisodes entre eux et devrait trouver sa conclusion dans le prochain tome (si j’ai bien compris).

Juge Bao et les Larmes de Bouddha, Marty, Nie

L'avis d'Anudar

mardi 3 décembre 2013

Swedish Blue Velvet


"Les Furies de Boras" est un ouvrage du suédois Anders Fagers, à paraître en janvier aux Editions Mirobole.

Texte à mi-chemin entre un roman et un recueil de nouvelles, "Les Furies de Boras" décrit les évènements fantastiques qui se produisent autour - et parfois au-delà géographiquement même si les personnages sont liés - de la petite ville suédoise de Boras. Infestées de sociétés secrètes parfois très anciennes, les villes et les tourbières suédoises forment le cadre d’agissements, atroces ou incompréhensibles, qui dépassent l’entendement. Secrets pour la plupart, ces actes sont commis, en grande part, par une sororité occulte de filles jeunes mais impitoyables, d’autant plus terrifiantes que leur jeune âge pousserait à les croire inoffensives, ou alors inspirés par des êtres surnaturels.

Dans une succession d’histoires indépendantes mais liées (pour la plupart), Fagers recycle et modernise certains mythes lovecraftiens. Les débarrassant de leurs attributs classiques (livres interdits et vieux érudits entre autres), Fagers donne à voir au lecteur les actes ordinaires de ces cultistes que mettent à jour, et auxquels succombent souvent, les héros malheureux de Lovecraft. Shub-Niggurath, Ithaqua, et une pathétique Profonde, entre autres, habitent ainsi les pages des Furies.

Les Furies de Boras permet de faire la connaissance de la coterie matriarcale qui hante la ville de Boras. Pertinente description d’une ambiance rock (et ce n’est jamais facile) qui vire au cauchemar, l’histoire présente et installe lieux et personnages à l’occasion d’une virée orgiaque mortelle qui rappelle certains rites antiques de fertilité. Stimulante.

Le vœu de l’homme brisé est l’un des meilleurs récits. On y assiste, impuissant, aux malheurs de la guerre, et on comprend alors vraiment ce qui signifiait « vivre sur le pays ». Jusqu’à ce qu’un rien du tout se venge.

Joue avec Liam peut horrifier car son héros involontairement maléfique est un petit enfant de maternelle. On m’excusera, ça me laisse froid. J’ai trouvé cette histoire trop longue.

Trois semaines de bonheur est peut-être la meilleure histoire. Comment vit une jeune femme d’ascendance humaine incertaine ? Comment se reproduit-elle ? L’étrangeté de l’ambiance, le luxe de détails, font pénétrer le lecteur dans le monde, interlope et caché, d’une créature marginale mais paradoxalement intégrée à la société humaine. Humidité et viscosité sont tangibles dans cette histoire. On en sort gluant et mal à l’aise. Bien.

Un point sur Vasterbron décrit de manière quasi statistique un suicide de masse inexpliqué dans ses causes comme dans son déroulement. Mouais.

Encore ! Plus fort ! met en scène un couple étrange qui cherche à passer de l’autre côté du miroir par le biais de NDE obtenues par strangulations volontaires pendant des rapports sexuels. L’intérêt de la nouvelle vient surtout de la montée en puissance dans la folie commune qu’entrainent les premiers succès et l’émulation réciproque.

L’escalier de service, raconte les tentatives pour traiter une jeune fille hystérique grâce aux « nouvelles méthodes » de la psychanalyse. Mais la fille est-elle vraiment hystérique ? Les horreurs qu’elle décrit sont-elles purement imaginaires ? Cette histoire, trop prévisible, est malgré tout intéressante par l’absurdité des  traitements anciens de l’hystérie qu’elle montre. Elle peut rappeler, dans sa substance, Les rats dans les murs de Lovecraft.

Dans Le bourreau blond, on voit comment les coteries traitent leurs déviants. On y découvre que les traditions, chez Fagers, sont orales, et qu’elles peuvent donc être plus ou moins bien transmises, loin de l’approche écrite, voire encyclopédique, des cultes de Lovecraft.

Enfin, des Fragments, courts et d’intérêts inégaux, donnent accès à d’autres micro évènements ou servent de liant au fil rouge des récits.

La prose de Fagers est précise, descriptive et évocatrice. Il décrit de manière efficace les milieux qu’il visite et les états d’esprit des protagonistes de ses histoires. On le suit donc de lieu en lieu et de point de vue en point de vue, jusqu’à obtenir une vision assez claire de ce qui se trame sous la paisible vie suédoise, dans une approche, qui progression chronologique mise à part, peut rappeler La voix du feu d’Alan Moore.
De plus, "Les Furies de Boras" est original par son approche dépoussiérée du récit lovecraftien, et il se lit agréablement.

Le recueil pêche néanmoins par une narration parfois trop neutre qui montre sans engendrer de malaise. Le Weird y perd, même si le fantastique est là.
De même, la distance à laquelle les personnages sont installés par rapport au lecteur, parfois du fait de leur nature même, empêche de craindre pour eux. L’implication y perd. Les deux récits qui dépassent cette difficulté, à savoir Le vœu de l’homme brisé et Trois semaines de bonheur, sont, de fait, les meilleurs du recueil. QED.

Les Furies de Boras, Anders Fagers