jeudi 28 novembre 2013

Pourrissement

"Je suis la reine" est un recueil de nouvelles fantastique d’Anna Starobinets, récemment traduit en français et précédé d’une belle réputation.
Fantastique n’est d’ailleurs pas le mot juste. C’est de Weird dont il est question ici. Et c’est de très bon Weird dont il s’agit. C’est donc étrange, dérangeant, déstabilisant pour le lecteur, tant ce à quoi il assiste, mais aussi et surtout le cadre de l’interaction, est en décalage avec la normalité. Et on se souviendra que, comme l’affirmait Lovecraft par exemple, c’est moins dans l’action que dans l’ambiance que se niche le Weird.

Guidée par Starobinets, le lecteur plongera au cœur de familles dysfonctionnelles, au cœur même de personnes dysfonctionnelles. Si, dans les familles que décrit l’auteur, les relations sont viciées, c’est d’abord parce que ceux qui les entretiennent sont viciés eux-mêmes. Mentalement, physiquement même parfois.
Comble du bizarre, l’anormalité substantielle des protagonistes des récits de Starobinets se voit à l’œil nu. Elle est sur les corps, obèses, disgracieux, monstrueux, et déborde, suinte de leur corps dans les maisons, décrépies, ou les décors naturels, sauvages et effrayants.
Le monde de l’auteur est glauque, morne, sinistre. S’y agitent des acteurs bien peu ragoutants ; leurs corps sont laids, leurs esprits malades, et leur chair est triste.

Dans un univers qui évoque autant le Kafka de la Métamorphose que le David Lynch d’Eraserhead ou le Friedkin de Bug, Starobinets (pourquoi un nom aussi long à taper ?) raconte la folie, l’enfermement, la schizophrénie, l’horreur d’une banalité crasse que souille une pollution intime, mais aussi la douleur de la séparation ou l’inéluctabilité de l’échec personnel.

Les règles entraine le lecteur à la suite d’un enfant atteint de TOCs. La folie guette, avant une apparente rémission qui laisse présager un dénouement bien pire, quand la soupape finira par sauter.

Dans La famille, un homme oscille entre deux familles sans pouvoir déterminer avec certitude laquelle est la bonne, glisse de l’une à l’autre sans pouvoir contrôler la glissade. Choisir, subir, peu de chemins sont vraiment choisis, il en est de même des entourages, « on choisit ses amis, rarement sa famille ».

J’attends, très courte, nous raconte la folie dans son apparence la plus sordide. Puante, putrescente, fétichiste de l’abjection. Quand un tas organique en putréfaction est le seul ami d’un homme décidément bien seul. Une forme déviante et répugnante de syndrome de Diogène.

Je suis la reine, la nouvelle titre, la plus longue, est une histoire effrayante et poignante. Contée à plusieurs voix, dont une - la seule qui sait - est véritablement terrifiante, Je suis la reine fait du lecteur le spectateur mal à l'aise de l’évolution ou bien plutôt la dégénérescence d’un jeune garçon qui passe, de mal en pis, puis en bien pis, de l’enfance à l’adolescence.
Symbiose ou parasitisme maléfique entrainant la perte d’un garçon et de toute sa famille. Angoisse véritable cultivée par le déroulé du récit. Écœurement face au spectacle de la déliquescence de son héros malheureux. Désarroi lié à la chute simultanée de toutes les victimes collatérales familiales vers la mort ou la folie. Un bijou Weird, difficile à oublier.

L’agent est encore une histoire de folie, de schizophrénie, cruelle, finement construite, mais malheureusement un peu prévisible.

Enfin, L’éternité selon Yacha présente une version ironique, absurde, et finalement très triste de cet étrange cas de Mr Waldemar que décrivit Edgar Poe. Que faire quand on est mort sans cesser d’être mobile et conscient ? Assister à la mesquinerie de sa famille. Quitter un monde dans lequel on est devenu surnuméraire. Partir loin, errer, éternellement, tel un juif errant russe qui aurait été journaliste dans une vie précédente.

Avec "Je suis la reine", la russe Anna Starobinets invite le lecteur dans un monde étrange et inquiétant d’où il ressortira éprouvé, mais agréablement dérangé, satisfait d'être allé voir de l'autre côté du miroir terni.

Je suis la reine, Anna Starobinets

mercredi 27 novembre 2013

Précis de symbiologie


"Parasite" est le premier roman du nouveau cycle de Mira Grant, intitulé Parasitology.
Elle y raconte une histoire d'un futur proche, très proche, et inquiétant, très inquiétant.

Notre monde, dans moins de dix ans. Symbogen, mégacorporation spécialisée dans les biotechnologies, vend des vers solitaires sur mesure, génétiquement modifiés, à ingérer. Ces commensaux manmade servent à lutter contre certaines maladies et à améliorer nombre de fonctions métaboliques. Distribués dans le monde entier, adaptés aux besoins spécifiques de diverses catégories de patients, les vers semblent une vraie révolution médicale. Mais rien ne marche jamais comme prévu, et les vers semblent capables de bien plus qu’annoncé sur la notice.
L'intrigue commence donc avec le « réveil » miraculeuse d’une jeune femme accidentée de la route, sortie in extremis d’un coma dépassé sans doute sous l'influence de son ver. Elle devient vite bien plus sinistre.

Mon avis sur "Parasite" est mitigé, bien que le positif domine (car je suis faible et ne résiste pas à un secret). Analysons donc un peu.

Grant base son roman sur l’application « logique » de l’hypothèse de l’hygiène, selon laquelle le haut niveau d’hygiène dans lequel vivent les occidentaux depuis quelques décennies augmente les risques d’allergie et de maladies inflammatoires chroniques, par manque d’habituation du corps aux agressions pathogènes. Elle en tire un développement « évident » : pour limiter les désagréments causés par le haut niveau d’hygiène, la mise en contact permanent avec un parasite, modifié génétiquement pour être bénin, est un moyen de stimuler le système immunitaire. Il est même possible créer plusieurs versions du parasite et d’adjoindre à certains des fonctions supplémentaires (production d’insuline pour les diabétiques, libération d’œstrogènes pour les femmes vivant dans des zones où la contraception est difficile, etc…). Et tout ceci, sans le moindre effort. Juste une pilule à avaler, contenant l’œuf du ver, puis un antiparasite à prendre deux ans plus tard, pour se débarrasser du parasite usagé afin d’en installer un neuf, peut-être même une nouvelle version dotée de nouvelles fonctions. Aussi cool que de changer d’iPhone, et moins fréquent. Sauf si ça bugge (comme le prévoyait Peter Watts dans cette interview).

Grant tire tout ce qu’il est possible de son idée, et la pertinence ou la logique interne de ses développements n’est pas prise en défaut (en tout cas par le non-spécialiste que je suis, assisté par un peu de Google Search). Elle pousse simplement à leur limite des connaissances avérées sur la biologie des parasites et leurs capacités de modifications des fonctions cérébrales supérieures.

La narration est rapide, efficace. "Parasite" est un page turner machiavélique car si le lecteur y avance vite, anxieux de savoir le fin mot de l’histoire, c’est autant par curiosité personnelle que parce qu’il pressent tout ce que la vérité à découvrir peut signifier pour ce personnage principal qui lui inspire de la sympathie.

En effet, Grant crée pour "Parasite" une riche galerie de personnages intéressants, au centre de laquelle se trouve Sal, la miraculée, qui a repris conscience mais a perdu toute mémoire, et doit réapprendre non seulement qui elle était mais aussi tout ce qu’elle savait comme femme adulte. Six ans après son réveil, elle est, dans beaucoup de domaines encore, une enfant de six ans qui tâtonne pour mener sa vie, et qui tente de le faire sous la tutelle judiciaire de ses parents et la surveillance constante de Symbogen qui paie les factures médicales. Plus sociable qu’avant son accident, appréciée de beaucoup, Sal sent confusément que son entourage est loin de n’être constitué que de gens qui ont son intérêt comme priorité. Mais à qui faire confiance ? Sur quoi se baser pour ce faire ? Mis à part son boyfriend (et un chien o_O), tout le monde est potentiellement suspect.

Au-delà même de l’enquête et de ses mystères, Grant montre au lecteur les difficultés qu’il y a à reconstruire une identité, et à réintégrer une famille qui a, peu ou prou, perdu une fille. Tant de souvenirs communs ont été perdus, tant d’éléments de personnalité ont changé. Que reste-t-il de la femme qu’elle était et qui était leur parente ? Ce hiatus est bien mis en scène par l’auteur. C’est, à mon sens, le point fort du roman.

On croise aussi, dans "Parasite" Steven Banks, le fondateur de Symbogen, présenté en action et par le biais de longs extraits d’une interview donnée à Rolling Stones. Surpuissant, manipulateur, menaçant sans en avoir l’air, Banks rappelle fortement les petits génies de la nouvelle économie, Jobs ou Zuckerberg par exemple, brillants, charmeurs, sans scrupule, et au final bien plus sombre que leur image publique.

Et pour finir, un cast de personnages secondaires suffisamment développés pour ce qu’ils sont à faire dans l’intrigue.

Les défauts de "Parasite" ne sont pas moins réels que ses qualités.

D’abord, pour quelqu’un qui a lu Feed , l’intrigue et les personnages présentent beaucoup de similitudes. Il y a une impression de déjà-vu ou de recyclage de la part de l’auteur qui est, par moments, vraiment dérangeante.

Ensuite, il faut admettre un certain développement du récit - que je ne peux spoiler ici, et qui concerne plusieurs personnages importants (notamment Tansy et Adam) - et accepter de considérer que Grant ne tombe pas à ce moment dans le bullshit pur et simple. La filiation opportune de l’ami de Sal pose le même problème. J’ai fait le choix de privilégier le récit et d’accepter ce développement, tous les lecteurs ne le voudront peut-être pas.

Enfin, comme souvent dans les thrillers d’anticipation techno-futuristes, on en sort avec le sentiment que tout s’emboite un peu trop bien, même quand ça semble difficile à emboiter. Certains retournements ou certaines facilités sont trop évidemment présents car nécessaires. C’est gênant ; néanmoins, ici, les échafaudages se voient un peu moins que dans d’autres romans de la même eau.

Au final, "Parasite", qui n’est qu’un tome 1 et laisse donc son lecteur en plan au milieu de l’histoire, à de vrais côtés agaçants, mais il constitue un divertissement efficace par lequel on peut choisir de se laisser emporter pour y trouver du plaisir, à condition d’accepter de n’être pas trop regardant sur certaines faiblesses.

Parasite, Mira Grant

Hurlements meets Sleepy Hollow


"Dans la gueule des loups" est le deuxième tome de la série Férals, qui en comptera au moins trois, contrairement à ce que j’avais cru.

Je peux reprendre ici ce que je disais du premier tome. "Dans la gueule des loups" est violent, sexuel, gore. Le climat malsain du premier tome est toujours présent, mettant en scène notamment des relations hommes/femmes violentes, tangentant parfois une certaine forme de sado-masochisme, en tout cas de domination masculine forte. Le reste est la violence pure qu’on peut trouver dans une série d’horreur, plus graphique que souvent peut-être.

Après le massacre qui clôturait le premier volume, l’action se déplace dans un autre lieu, encore plus farci de loups-garous que le précédent. Dale Chestnut travaille maintenant pour l’agence fédérale qui traite les phénomènes surnaturels, et il a une partenaire, Pia, dont le rôle est plus trouble qu’il n’y parait au début. Ils vont devoir s’opposer à un lycanthrope devenu fou, lancé dans une guerre contre l’espèce humaine ; sans être vraiment honnête avec leurs employeurs fédéraux.

L’excitation, un peu primaire mais pas déplaisante, que pouvait générer le comic retombe néanmoins avec ce deuxième tome. D’une part l’action est un peu répétitive et il n’y a plus cet effet de surprise qui pouvait emporter l’adhésion dans le premier. D’autre part, la narration n’est pas toujours des plus claires, et lorsqu’elle l’est, c’est parfois au détriment d’un minimum de réalisme. Enfin, l’érotisme de la série est ici trop évidemment gratuit, malgré le gimmick de la transmission de la lycanthropie par relation sexuelle.

"Dans la gueule des loups" est donc une déception qui amène à se demander s’il sera nécessaire de lire le troisième volume lorsqu’il sortira.

Ferals t2, Dans la gueule des loups, Lapham, Andrade

mardi 19 novembre 2013

Lafayette, nous voila !


"Compagnie K" est un roman écrit en 1933 par William March. C’est l’un des rares romans écrits par un Américain sur la Grande Guerre. Classique anglo-saxon non contesté, il n’est traduit qu’aujourd’hui en français, 80 ans après sa parution américaine. Il était temps.

Engagé en 1917 dans les Marines, March, comme beaucoup d’autres jeunes américains aux motivations diverses, est venu combattre en France, dans une guerre qui ne concernait que peu les Etats-Unis si l’on excepte la guerre sous-marine allemande et la tentative d’alliance germano-mexicaine. March en reviendra vivant, intact, et largement décoré (Croix de Guerre, Distinguished Service Cross et Navy Cross). Mais le conflit le marquera au point qu’il ne s’en libèrera qu’en écrivant, quinze ans plus tard ce "Compagnie K" que les Français peuvent maintenant découvrir grâce à Gallmeister.

Pour raconter « sa » guerre, March utilise plus de cent vignettes très courtes (parfois une seule page). Dans chacune, un soldat de la compagnie raconte un moment de sa guerre, et livre au lecteur sa perception de ce moment. C’est la voix des boys qui s’exprime dans "Compagnie K", dans un style, l’interview non montée de soldat, que Kubrick utilisa aussi dans Full Metal Jacket. Il en ressort un tableau pointilliste, et souvent sans affect, des misères que connurent tous les participants au conflit.

Le lecteur y voit tout ce qui fut cette guerre. La croyance de certains dans la grandeur de la chose, l’obéissance élevée en règle de vie, la propagande, l’absurdité d’ordres suicidaires ou criminels, la peur de mourir, le désir de mourir et d’en finir, l’appel à Dieu, la mise en question de Dieu, les visions et hallucinations, la mort des copains, les corps qui tombent autour de soi et qui ne se relèvent pas, les ennemis qu’on abat sans trop savoir pourquoi, les ennemis qu’on abat de loin comme un pur exercice d’adresse, les tripes pendantes, les doigts arrachés, les gaz, les poux, les filles (laissée à la maison, rêvées, ou visitées dans les maisons de passe), les étreintes accordées par des inconnues à ceux qui vont mourir, la rapacité de ceux qui détroussent les cadavres, les « fines blessures », les désertions volontaires ou fortuites, les tribunaux militaires, l’hôpital militaire où on voit son voisin agoniser, où des infirmières serrent longtemps la main pour consoler, où manque la morphine sauf pour les officiers, les Français étranges et méfiants, la mesquinerie de certains car à la guerre tout devient permis, la mesquinerie d’autres qui était déjà mesquins en temps de paix, la grandeur d’âme d’autres encore, le retour au pays jamais facile, les espoirs déçus, le supplice éternel des gueules cassées ou des infirmes.

Le tout organisé comme crescendo/decrescendo autour du moment signifiant pour March, l’exécution (autant dire l’assassinat) d’un groupe de prisonniers allemands trop nombreux pour être déplacés, abattus au fusil avant de se remettre en marche. Une abjection, mais surtout un crime de guerre selon toutes les conventions internationales. Pertes et profits.

Le tableau est terrifiant et humain, trop humain. A la fois. Toutes les facettes de l’humanité s’y expriment, mises à nu par l’épreuve du feu. Même les morts ont la parole ; certains soldats, s’adressant au lecteur depuis la tombe, décrivent froidement leur mort, comme un moment de la guerre, guère différent des autres.

"Compagnie K" est donc un très bon roman sur la Grande Guerre, d’autant plus qu’il offre la vision, plus distanciée, d’un Américain. Le seul bémol que je vois, pour ceux des lecteurs qui, comme moi, ont beaucoup lu sur cette période, est l’impression tenace d’avoir déjà lu ces histoires sous la plume d’autres auteurs, d’avoir entendu d’autres bouches les raconter. Mais qu’importe.

Et si on a aimé "Compagnie K", on lira avec profit, outre tous les grand romans que tout le monde connaît, l’excellent et rare « De la gloire dans de la boue », de Léon Groc.

Compagnie K, William March

dimanche 17 novembre 2013

Interview Ian McDonald : "A Game of Thrones on the Moon"


Ian Mcdonald est un brillant auteur de SF, spécialiste de la question de l'adaptation de la technologie occidentale à d'autres sociétés, multiprimé pour ses nombreux romans Desolation Road, Roi du matin Reine du jour, Brazyl, Le Fleuve des dieux et La maison des derviches entre autres, ainsi que le recueil La petite déesse. Il vient de recevoir le Prix Planète-SF des Blogueurs 2013 aux Utopiales, à Nantes, pour La maison des derviches.

J'ai eu le privilège de pouvoir parler de son travail avec lui, lors d'un entretien particulièrement sympathique, chaleureux et ponctué de rires. Je vous le livre ici avec grand plaisir.

Ian MacDonald, merci de me recevoir. Vous venez de recevoir le Prix des blogueurs Planète-SF. Pouvez-vous me dire en un mot ce que ça vous fait ?

En un mot, je suis honoré. Je voudrais l’expliquer un peu. Les blogueurs sont aujourd’hui les leaders d’opinion pour la SF et la Fantasy. Quand les éditeurs sortent un livre maintenant, ils l’envoient plus volontiers aux blogueurs qu’aux journalistes parce que les gens lisent les blogs littéraires et forment leur opinion à partir des blogs. C’est sur les blogs que les gens vont voir en premier pour s’informer avant même de lire les journaux. Vous (blogueurs) rendez un service vital et je suis sûr qu’on ne vous remercie pas assez pour ce service. Alors c’est important pour moi de recevoir un Prix mais ça montre aussi aux gens combien le blogging sur les livres est important aujourd’hui en terme de publicité et de relations publiques.

Merci. Je suis honoré aussi. Parlons de votre travail. Votre premier roman « Desolation Road » était loin d’être réaliste. Quand et pourquoi avez-vous changé votre manière de raconter les histoires ?

Tous les dix ans environ, j’en ai marre de ce que j’écris. Il n’y rien de bon à se retrouver coincé à écrire le même livre encore et encore. C’est ennuyeux, mauvais pour vous en tant que personne, et mauvais pour vous en tant qu’écrivain. Du coup, tous les dix ans environ, je suis fatigué de la manière dont j’écris, des choses sur lesquelles j’écris, et je comprends qu’il est temps d’essayer quelque chose de nouveau. J’ai écrit « Desolation Road » en 1988. J’ai plus ou moins écrit dans ce style pendant dix ou quinze ans peut-être. Puis j’ai commencé à en être fatigué, et le moment était venu de faire autre chose. Ca a été River of Gods (Le fleuve des dieux, ndt) parce que je voulais faire quelque chose de différent et me pousser à écrire quelque chose de plus difficile. J’ai donc passé les dix années suivantes à écrire Le fleuve des dieux, Brazyl, les histoires de La petite Déesse, et La Maison des Derviches. Puis je m’en suis de nouveau fatigué et j’ai commencé à écrire une série Jeunesse, ce que je trouve très agréable. C’est différent, c’est nouveau pour moi, il y a des challenges nouveaux à relever et des contraintes pour écrire ce genre de littérature, je trouve que ces challenges sont très stimulants.

Quelles sont donc ces contraintes que vous impose l’écriture Jeunesse ?

Ma série (Everness) est prévue pour des lecteurs à partir de 12 ans, elle est pitchée pour les garçons mais les filles l’aime aussi. La raison pour laquelle j’écris pour les garçons de cet âge est que c’est l’âge auquel en Angleterre et en Irlande du Nord les garçons arrêtent de lire. C’est peut-être la même chose en France. Les garçons, jusqu’à l’âge de douze ans environ, lisent avec grand plaisir, puis ils arrêtent. Ils jouent aux jeux vidéo, à World of Warcraft (crap, démasqué je suis, ndt) ou à Warhammer 40K. C’est très bien mais ils se détournent des livres. Alors, j’ai fait quelques recherches (en fait la BBC avait fait des recherches très approfondies, j’ai travaillé pour la télévision pendant plusieurs années). Ils avaient fait des études marketing approfondies sur Doctor Who, parce que c’est une série qui lui coute cher et qu’il est donc important qu’elle trouve son public. Ils ont trouvé que les gens qui choisissent de regarder Doctor Who sont principalement des garçons de 14 ans. Ils se réunissent avec leurs amis pour regarder, ou le font online, ou même sont chez eux avec des amis pour autre chose, et quand quelqu’un dit « Oh il y a Doctor Who » ils se rassemblent et regardent l’épisode. Il y a donc quelque chose dans Doctor Who qui plait à des garçons de 14 ans. Alors je me suis dit : « si je pouvais toucher la même chose dans mes livres que ce que touche Doctor Who chez ces garçons… ». Même sur un groupe un peu plus jeune. Si je pouvais dire « si vous aimez Doctor Who vous aimerez ce livre ».  Peut-être que cette idée, ce concept, peut fonctionner. C’est comme ça que j’ai commencé à concevoir le livre, les livres en fait, il y en aura trois.

Le challenge est de rendre le langage plus simple, pas simplet. J’ai beaucoup travaillé pour la télévision, sur les émissions pour enfants, et une des choses que j’ai apprises est qu’il ne faut jamais sous-écrire pour aller vers les enfants mais au contraire aller à la limite de ce qu’ils peuvent comprendre. Si ça les intéresse et qu’ils ne comprennent pas un mot, ils peuvent regarder sur Internet. Donc, première règle, rendre le langage et la structure de l’histoire plus simple mais sans tomber dans le simplisme.

La deuxième chose que j’ai apprise en travaillant pour la télévision est que les adultes regardent les programmes pour enfants. Alors il faut des choses prévues pour eux dans les shows. Dans la plupart des séries pour enfants il y a des blagues (ou des easter eggs) que seuls les adultes peuvent comprendre. Les films Pixar sont plein de blagues que seuls les adultes comprennent. La deuxième règle pour les livres était donc d’y mettre un humour de second degré.

Puis, la romance. Il y a un grand débat aux USA en ce moment pour savoir si le YA est une nouvelle appellation pour la romance. Je ne crois pas. Mais beaucoup d’américains disent qu’il doit y avoir une romance dans un roman YA. Pour moi, ça peut arriver mais ce n’est pas important et sûrement pas capital. Il y a donc ou non de la romance mais pas de sexe, il ne peut pas y avoir de sexe dans le YA, de la violence autant que tu veux, mais no sex, no drugs. Dans ma série il n’y a jamais de prise de drogue mais il y a beaucoup de références à la chose, à une prise de drogue récréative et casual. Le héros est d’une famille de la classe moyenne, c’est une partie naturelle de sa vie et de celle de ses parents. Il faut aussi beaucoup moins de termes grossiers que dans un roman Adulte.
Et il faut enfin garder toujours haut le niveau d’émotion.
Il est assez difficile de respecter toutes ces règles et de les lier toutes. C’est un vrai challenge.

Certaines de vos histoires, notamment Robot-wallah et Little Goddess, parlent de gens qui se sont élevés de manière très importante puis sont retombés dans la banalité. Qu’éprouvez-vous pour ces personnages ?

J’adore ces histoires, comme les grandes histoires américaines, qui vont de la misère à la richesse. En Angleterre on dit, « Des sabots aux sabots en trois générations ». La première génération est pauvre et devient riche, la seconde maintient sa richesse, et la troisième la dilapide et retourne à la pauvreté. Je pense qu’il y a une vérité là-dedans. En tout cas, c’est quelque chose qui m’intéresse. C’est peut-être très européen, en tout cas très irlandais comme manière de penser : « ok, tu es riche, célèbre, mais au fond tu ne vaux pas plus que nous tous ». Les histoires rassemblées dans La petite déesse ont été écrites sur un long temps et elle concernent toutes des protagonistes jeunes, je m’en suis rendu compte après coup. Je pense que l’idée c’est que dans un pays comme l’Inde, il y a des opportunités nombreuses, et que les gens capables de saisir ces opportunités sont en général les jeunes. Je voulais montrer toutes ces opportunités et la manière dont elles étaient saisies, avec un résultat parfois diffèrent de ce qui était attendu. C’est le cas par exemple dans La petite déesse. J’ai vu le palais des Kumari à Kathmandu, je n’ai pas vu la petite déesse, mais tu peux t’asseoir dans le parc et regarder vers le temps où vit la Kumari Devi en espérant qu’elle apparaîtra et te saluera. L’idée d’une fillette qui devient une déesse puis cesse de l’être est une idée qui ne peut que plaire à tout écrivain. Que peut-elle faire le jour d’après ? C’est passionnant. D’une certaine manière elle redevient divine d’une autre façon tout à la fin. C’est le processus qui est intéressant, le cycle.

Comment faites-vous vos recherches sur les pays dont vous parlez ? Lisez-vous beaucoup, y allez-vous ?

Oui. Il m’a fallu trois ans de recherche pour Le fleuve des dieux, quatre pour La maison des derviches. Je lis beaucoup, je parle aux gens qui connaissent bien le pays, j’écoute beaucoup de musique, c’est comme quand Christian Bale devient Batman, ce qu’on appelle le Method acting, je m’immerge dans la mentalité du pays, je peux sentir progressivement que ma manière de penser change. Et bien sûr, j’y vais, autant que possible. J’ai commencé à écrire un roman en deux parties qui se passera sur la Lune (intitulé Luna), et là, je ne peux pas y aller, alors je vais dans des conventions sur le sujet pour essayer de comprendre comment penseraient des habitant de la Lune.

Dans ce monde il n’y a pas de lois pénales, tout est négocié, tout est fixé par contrat. Quand j’ai voulu m’inscrire pour voter en Irlande du Nord, ça a été compliqué et ça m’a pris beaucoup de temps. Et je me suis demandé « comment comptent-ils compenser le temps qu’ils m’ont fait perdre ? », et c’est comme ça que penserait un de mes sélénites. Ils raisonnent contractuellement. Je fais ça pour toi, comment serais-je rémunéré pour mon temps ? Je réalise que ça fait très droitier.

J’ai un contrat en ce moment pour trois livres Adulte, et ils sont tous des variations sur le thème des petites sociétés, des formes familiales. Par exemple, pour les livres lunaires, un thème fort est la manière dont de nouvelles formes de famille ou de nouvelles institutions apparaissent dans un nouveau cadre.
Celui qui viendra après les livres lunaires décrira des structures familiales qui peuvent survivre aux civilisations. L’idée vient des années 20. C’est un genre de famille qu’on peut rejoindre mais qu’on n’a jamais besoin de quitter, on le peut, si on veut, mais on n’est jamais obligé de la quitter. Du coup, la famille ne fait que grandir et s’étendre. L’idée est que ces familles sont faites pour durer 10000 ans, plus longtemps que n’importe quel empire ou n’importe quelle nation. Cette famille est comme une petite nation en fait. Je me suis donc intéressé aux petites sociétés comme celle d’Islande. Il y a plus de gens à Belfast que dans toute l’Islande, et pourtant l’Islande a un orchestre symphonique, un opéra, un ballet, c’est une société complète. Ma femme a travaillé deux ans dans le Pacifique Sud, à Tonga, un archipel d’environ 100000 habitants ; je me suis intéressé à la manière dont on y vivait, à la manière dont cette société fonctionnait.

Alors on peut dire que mes livres vont de sociétés gigantesques à de très petites.
Nous sommes allés plusieurs fois en Islande et dans le Pacifique Sud.
Je réalise que ma réponse est très longue (rires). En bref, je fais beaucoup de recherches pour écrire mes livres.

Pour rester encore un peu sur vos recherches, comment avez-vous eu connaissance de la légende du « Mellified Man » ? C’est une rare occurrence, même sur l’Internet.

Je suis abonné à Boing Boing, le blog de Cory Doctorow, et j’y ai trouvé un jour une toute petite référence au « Mellified Man ». J’étais en train de préparer La maison des derviches et je me suis dit « Ouch ! C’est cool. Et si on devait trouver un Mellified Man aujourd’hui ça serait à Istanbul ». Le phénomène n’était guère décrit mais j’ai utilisé ce que j’avais. Peu importe si ça ne s’ajustait pas bien au livre, d’ailleurs ça ne s’ajuste pas bien (rires), mais il fallait que ça y soit. C’est un élément à la fois étrange et aimable. D’ailleurs je suis en train de faire une expérience. J’ai un très gros bocal de miel, fermé depuis deux ans, et je pense que dans huit ans, je l’ouvrirai pour voir ce qu’il est devenu. C’est une expérience que je fais sur le Mellified Man (rires).
Sinon, toutes les personnes qui ont entendu parler du Mellified Man l’adorent. C’est une idée tellement brillante. Elle mérite d’être bien plus connue, par beaucoup plus de monde. J’ai donc fait ma petite part en ce sens et j’en suis très content.

Vous décrivez la religion d’une manière souvent drôle, par exemple dans La maison des derviches, quand les religieux essaient de déterminer si les visions sont halal ou haram. Quelle est votre vision de la religion et y aura-t-il des religions sur votre Lune ?

Oui. Bien sûr. Il y aura des religions sur la Lune. Je pense que les êtres humains adorent les rites, les dieux. C’est bien Voltaire qui a dit « Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer ». Je pense que c’est inévitable. Bien sûr sur la Lune il y aura de la religion. La famille principale vient du Brésil, sa religion est une fusion d’éléments des religions d’Afrique de l’Ouest et de catholicisme.
Dans le livre sur les familles qui durent 10000 ans, qui s’appellera Hopeland, une chose importante est que ces familles ont leur propre religion et qu’elle ne ressemble à rien de connu. C’est comme quand on regarde dans un miroir et qu’on y voit un autre monde. C’est très intéressant et ça pose la question de savoir comment une religion de petite taille peut séduire un petit groupe humain. Je pense que c’est naturel d’aller dans ce sens (du culte de proximité). Je veux dire, je vis en Irlande du Nord. Les protestants en Irlande du Nord se divisent sans cesse en « sectes » de plus en plus petites, et chacune pense qu’elle est la seule à détenir la Vérité, la bonne pratique et la bonne interprétation. Comment est-ce possible ? Je trouve ça très amusant. Mais, en même temps, c’est quelque chose de fondamental dans la manière dont les gens, tous les gens, fonctionnent. Nous croyons très fort à notre propre vision, à notre propre philosophie.

Dans La maison des derviches, je peux paraître très pro-soufi, car le soufisme est une forme particulièrement intéressante de l’Islam, une forme qui m’a passionné. Dans l’Islam il n’y a pas de direction centralisée comme avec le pape. Dans l’Islam, chaque groupe de croyants peut développer sa propre interprétation avec ses leaders et ses professeurs, et ils sont constamment en train de se scinder en groupes plus petits sur des points de doctrine. Je trouve ça intéressant car il peut y avoir des tensions entre ces différentes philosophies. Et donc des histoires.

Dans beaucoup de space opéras, les planètes colonisées sont « ethniquement pures », comme chez Peter F. Hamilton par exemple. Comment sera votre Lune ?

Ma Lune est très mixte. Personne n’y est tout blanc ou tout noir. J’ai voulu sciemment faire une société mélangée. Ça se passe vers la fin du 21ème siècle. La Lune est industrialisée depuis 30 ou 40 ans, a une population d’un million de personnes, les principales familles auxquelles on a affaire créent, comment dire, fondamentalement c’est A Game of Thrones on the Moon, A Game of Domes (rires). Il y a cinq grands groupes de pouvoir, formés par cinq grandes corporations familiales. Il y a les Brésiliens qui sont dans l’extraction de l’hélium ; leurs rivaux sont les McKenzie qui possèdent les mines de métaux précieux, ils sont australiens et ce sont les « méchants » ; il y a aussi une famille chinoise en lutte permanente contre le Parti Communiste Chinois qui veut contrôler ce qui se passe sur la Lune, ils gèrent tous les systèmes informatiques et les infrastructures ; il y a des Russes, qui s’occupent des systèmes de transport, des chemins de fer aux Lunar Orbiters – des sortes de stations qui cyclent sans cesse de la Terre à la Lune et retour en faisant des huit - et ils gèrent aussi le Moon Loop, un câble rotatif dont la fonction est de ramasser les biens sur la Lune pour les envoyer vers les Orbiters qui les convoient vers la Terre. Et enfin, il y a une famille originaire du Ghana qui gagne sa vie d’une manière classique mais efficace. Si on se rappelle de la ruée vers l’or, ceux qui se sont enrichis ne sont pas ceux qui creusaient pour chercher de l’or mais ceux qui leur vendaient les pelles. La famille ghanéenne vend toutes les pelles dont les sélénites ont besoin. Il y a donc des Brésiliens, des Russes, des Chinois, des Australiens, et des Ghanéens. Plusieurs origines donc, et de plus, tous sont mixés ethniquement.

Dans la SF, particulièrement aux USA, moins en Europe, le monde tend à être économiquement libéral et socialement conservateur. En Europe il tend à être économiquement conservateur et socialement libéral. Ma Lune est socialement libérale et économiquement libérale. Qui vous êtes n’a pas d’importance sur la Lune. Votre race, votre couleur n’ont pas d’importance. Sur la Lune, la deuxième génération est composée de gens très grands et très fins parce qu’ils ont grandi sous une gravité faible. Ils ont d’une certaine manière évolué pour devenir une sous-espèce de l’Humanité. Alors, les races…

Fondamentalement je veux décrire la Lune comme une société émergente, une société en plein boom économique. Du capitalisme sauvage sur une nouvelle frontière. Et l’écrire me plait beaucoup car je découvre des choses en travaillant sur ce livre, j’apprends ce qu’impliquent les simples contraintes physiques qui pèseraient sur cette société. Par exemple, les gens vivront sous terre mais ils ne pourront pas le faire dans de petites cavernes, personne ne pourrait y résister longtemps. Ils construiront des cités souterraines de plusieurs kilomètres de profondeur, avec de superbes bâtiments, des canyons, des gravures, des visages de dieux peut-être, ce seront de très beaux endroits où vivre. Aussi, ils ne boiront pas de café, trop complexe à produire et cher à transporter, mais du thé qui est facile à faire pousser. Je suis très excité par cette histoire car je sais depuis le début où je veux emmener le récit mais tout le background est en train de devenir très riche. Ca ressemble aux mondes que je décris d’habitude mais avec ce petit truc en plus qu’amène la Lune et ses contraintes. Je suis content quand je me dis « Oui, c’est ça, c’est comme ça que ça devrait fonctionner sur la Lune ».

Le livre (en deux tomes) sortira avant la fin 2014 en Angleterre. C’est un projet en deux parties car, parallèlement, je développe le concept pour la télé, et je ne peux pas en dire plus car il y a beaucoup d’argent en jeu. Je dirai juste que c’est facile à réaliser, il n’y a que des intérieurs (rires), c’est Dallas sur la Lune.

Je vous remercie grandement et vous souhaite bonne chance pour vos nouveaux projets.

samedi 16 novembre 2013

Mausolées, Christian Chavassieux



"Mausolées", c'est pas très SFFF au sens strict du terme, mais c'est vraiment bon. Si on aime Boris Vian, on peut y aller en confiance.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 73, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Descendu d’un ferrail brinquebalant, Léo Kargo pose son sac à Sargonne, une commune libre de l’Europe Ralliée établie après les terribles Conflits dont les destructions massives sont encore dans les mémoires de tous. L’un des hommes les plus célèbres de son temps, le richissime et controversé Pavel Adenito Khan l’a recruté pour s’occuper de son immense collection de livres, l’une des dernières bibliothèques au monde. Mais Kargo comprend rapidement que son embauche ne doit rien au hasard. Inquiet, il enquête… Et les questions, les rumeurs, nombreuses, surgissent…
À propos des livres atteint d’une mystérieuse lèpre, sur la séduisante Danoo Forge, l’assistante du milliardaire étrangement surnommé le Diable. Et qui est cette fascinante et dangereuse Lilith, mi-femme, mi-machine qui rode dans la cité ?
Dans cette quête, hantée par le souvenir d’une science déréglée et la folie guerrière des hommes, Kargo trouvera bien plus que des réponses. Il rencontrera un destin poignant, le sien et le chaos, celui du monde. Mausolées est un miroir de notre époque troublée avec lequel, par une écriture d’une rare originalité et un art maîtrisé du suspense, l’auteur explore les grands enjeux du futur proche comme les fêlures plus intimes de l’homme. Empruntant au polar sa noirceur, au conte sa poésie, Christian Chavassieux tisse une magnifique histoire d’anticipation, passionnante et marquante de bout en bout.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :



mardi 12 novembre 2013

Darrieussecq chez les orcs


Sortie du tome 4 de la série "Wollodrin", c’est à dire du seconde tome du deuxième diptyque "Le convoi".

Piégés dans une ville envahie de zombies alors qu’il cherchent à ravitailler la caravane de puritains qu’ils escortent, Onimaku l’humaine et Hazngar l’orc, héros mercenaires et enjoués du diptyque « Le convoi », doivent lutter pied à pied pour sauver leur vie et échapper à un sort pire que la mort. Une très ancienne sorcière s’y sacrifiera pour retourner une situation désespérée, comme Gandalf fit semblant de le faire sur le pont de la Moria.

Et ce couple mixte humaine/orc qui exsude l'amour sincère, quel beau plaidoyer antispéciste ;)

Je reprends les termes précédemment utilisés sur ce blog.
"Wollodrin" est de la BD de fantasy très agréable à lire. Les scénarios sont rapides et satisfaisants, chargés en action et rebondissements, les personnages plutôt attachants. C’est divertissant, décoiffant, stimulant, et régulièrement drôle.
Le dessin est très joli, fin et réaliste, et ces couleurs… On s’y croirait. Ca bouge, ça brule, ça court, ça combat, il y a beaucoup de figurants et pourtant l’action n’est jamais confuse.

En résumé, c’est simplement agréable. Enjoy !

Wollodrin t4, Le convoi 2/2, Chauvel, Lereculey, Araldi

lundi 11 novembre 2013

Castamere in space


"Ancillary Justice" est un premier roman de SF, écrit par l’américaine Ann Leckie, qui jouit d’un fort buzz positif outre-Atlantique. L’ayant lu, je comprends sans problème pourquoi, et le regrette.

« L’innovation », citée partout, du roman est le fait que l’empire qu’il décrit ne met plus aucun poids sur les question de sexe (genre ?), au point que les mots pour les différencier n’existent plus dans sa langue. Le sexe ne fait pas sens pour les citoyens de l’empire ; il n’y a que les barbares non impériaux qui se préoccupent encore de ces questions. Et Leckie choisit d’utiliser, tout au long du roman, le féminin comme une forme neutre. Je vois bien le plaisir qu’ont pu y prendre des hordes de lecteurs politiquement correct (il n’y a qu’à voir les revues du Net). Mais que prouve Leckie avec ça ? Qu’elle a défini une convention nouvelle, et qu’une fois celle-ci comprise par le lecteur, ça ne gène pas la lecture. Point. Pas de quoi se rouler par terre.

Leckie montre au lecteur un empire galactique, le Radch (Reich ?), qui rappelle, sans doute possible et même si elle s’en défend sur le son de « Je n’ai pas voulu faire Rome dans l’Espace, beaucoup l’ont déjà fait (dont le grand Bob Silverberg, c’est Gromovar qui précise) », la Rome antique. Ou alors, si elle ne l’a vraiment pas voulu, c’est qu’elle est arrivée première dans un concours de circonstances.

Le Radch est un empire violent, en expansion permanente, annexant par la guerre les systèmes à ses bordures pour les intégrer et s’agrandir. Les systèmes annexés à l’empire passent sous administration impériale et acquièrent progressivement des éléments de la culture de celui-ci, notamment religieuse, le Radch prônant un syncrétisme de bon aloi qui permet d’intégrer les divinités autochtones au panthéon existant, voire de « découvrir » qu’elles ne sont en fait que d’autres formes des divinités civiques impériales. La religion civique implique des cérémonies publiques régulières et le tirage d’augures qui colorent le choix des actions à venir (souvenons-nous que Jules Cesar fut pontifex maximus, chargé de veiller à la bonne observance des rites).

Les systèmes annexés fournissent, lors de la phase finale de l’annexion, un contingent important d’individus qui deviendront des ancillaries (auxiliaires en VF), décérébrés et sous contrôle permanent de l’IA d’un vaisseau de guerre pour servir de troupes. Une forme technique d’esclavage. Transportés par milliers, de systèmes en systèmes, dans les flancs des vaisseaux de guerre, les auxiliaires, en stase, attendent d’être activés en fonction des besoins. Beaucoup ne le seront jamais. Ils sont juste là au cas où. Comme stock de pièces de rechange.
Dans les systèmes conquis, les survivants restés libres deviendront des citoyens de l’empire avec tous les droits associés.

Dans le cœur même de l’empire, les tensions politiques sont grandissantes entre vieilles familles (patriciennes ?) et familles en ascension (homines novi ?). Les premières trouvent les secondes rustres, et fondamentalement illégitimes ; les secondes valident peu ou prou leur capital symbolique inférieur. L’organisation sociale est fondée sur un système de clientèles par lequel les familles s’attachent des individus, voire d’autres familles de rang inférieur. Rome encore.

Le Radch est dirigé par un dictateur, Anaander Mianaai, strictement machiavélien, dont la conscience est disséminée dans un grand nombre de corps. Et voilà ce qui va poser problème. Car certains corps vont agir contre les autres. Une partie d’Anaander veut négocier un traité de paix avec les ennemis héréditaires de l’empire, une autre est pour la poursuite de l’expansion et de la guerre (un triumvirat dans une seule personne). Ces options contestées dans l’empire se combinent avec des choix liés à l’accès aux fonctions valorisées, réservé historiquement aux grandes familles sous couvert de tests « objectifs » truqués, et ouvert maintenant, par un trucage inverse, aux nouveaux venus. Une guerre civile est à l’horizon.

Restons en là pour le monde.

Leckie offre aussi au lecteur des personnages intéressants.

Le héros du roman est le dernier auxiliaire d’un vaisseau détruit, dans lequel subsiste la conscience de son IA. Même si son expression rappelle parfois les consciences distribués d'Un feu sur l'abîme, il est intéressant car il a sans cesse conscience de la diminution de ses facultés cognitives. Réduit à ses yeux et ses oreilles, sans senseurs, sans accès aux réseaux de communication, Justice of Toren, c’est son nom, n’est plus que l’ombre de ce qu’il fut. Mais c’est une ombre qui a un but. Une vengeance.

Il s’adjoint une ancienne capitaine de vaisseau, Seivarden, rencontrée par hasard, restée en stase des siècles après avoir perdu son bâtiment lors d’une opération qui conduisit l’empire à détruire un système entier par mesure de rétribution. Droguée, avec tout ce que ça suppose en terme d’absence de fiabilité, hautaine et méprisante car issue d’une grande famille, Seivarden est un stray cat, témoignage vivant de l’évolution de l’empire et symbole du moment où celui-ci a changé de cap.

Autour d’eux des personnages secondaires guère développés, à l’exception des lieutenants plénipotentiaires du début.

Le roman commence bien. Les mondes décrits sont intéressants et la découverte des personnages et de leur particularité occupe le lecteur. Puis vient le moment où il comprend qu’elle est la mission que s’est assigné Justice of Toren. Et, à partir de là, l’intérêt décline. Verbeux, mou, boursouflé à l’excès, toute la narration de la seconde partie du roman n’apporte plus rien de neuf et se traine jusqu’à une conclusion à la fois peu crédible et inévitable. On y croise des personnages secondaires qui ne sont guère que des silhouettes et on y assiste à des situations sans tension.

Leckie ne fait pas grand chose de son univers, ni de ses personnages. Beaucoup moins en tout cas que ce qu’aurait permis leur potentiel. La première partie laissait présager de grands moments de développements psychologiques et/ou politiques, il n’en est rien. C’est bien dommage. Je le regrette profondément, tant le début avait suscité d’attentes.

Reste la féminisation du neutre. Une belle victoire pour nos temps de névrose égalitariste.

Ancillary Justice, Ann Leckie

dimanche 10 novembre 2013

Interview Peter Watts : "Animals are assholes"


Peter Watts est canadien, biologiste marin, et auteur célèbre de la série Rifters et du roman Vision Aveugle. Il a aussi écrit un certain nombre de nouvelles, parmi lesquelles A Niche, The Island, et The Thing, adaptée du film éponyme de John Carpenter.

J'ai eu la chance de le rencontrer aux Utopiales de Nantes et de pouvoir lui poser quelques questions. il a aimablement répondu en bougeant beaucoup les mains, comme un vrai méridional, et m'a offert beaucoup d'humour et d'idées décapantes.

Merci, Peter Watts, de me recevoir ici, aux Utopiales.

Ma première question sera celle-ci : Vous avez en France et j’imagine dans le monde l’étiquette d’un auteur de Hard-SF. Validez-vous cette étiquette ?


Non. Je ne crois pas que cette étiquette soit légitime. Pas parce que je pense ne pas écrire de Hard-SF mais je pense que l’étiquetage Hard-SF prend son origine dans le lecteur plutôt que dans l’auteur. Larry Niven était considéré comme un auteur Hard-SF et la plupart de ses meilleures idées sont venues de la fantasy, comme son acier magique, ce qui concerne la sélection génétique de la chance par exemple, on peut même inclure dedans l’idée de voyage plus rapide que la lumière. Si vous regardez ce que j’ai fait, la base de mes livres est scientifique mais ce n’est pas si important que ça en fait. Un de mes anciens professeurs m’a posé une question sur un point de biochimie qui l’inquiétait beaucoup à propos de la manière dont un microbe dans un de mes livres fonctionnait, comment il parvenait traverser la cellule sans déclencher de processus lysosomique. Je lui ai donné une longue réponse technique crédible, mais je pense qu’en fait on s’en fout. Je suis à peu près sûr que les vrais microbiologistes qui regarderaient cette explication considèreraient que c’est le même genre de fantasy que celles de Larry Niven avec la sélection de la chance. Il est vrai que j’ai effectué de nombreuses recherches pour que la science que je décris dans mes livres soit raisonnablement plausible mais ça s’appelle de la science-fiction. Parce que c’est de la fiction, le fait que ça soit Hard ou non dépend plus de ce que le lecteur perçoit dans le livre que de ce que l’auteur y met.

Votre premier texte publié était lié à la mer, c’est aussi le cas dans la saga Drifter où vous reprenez d’ailleurs le personnage principal de « The Niche ». La saga Drifters est très sombre. Et la danger y vient de la mer. D’après vous, en tant que biologiste marin, quels bienfaits la mer peut-elle apporter à l’Humanité à l’avenir ?

Je pense que la mer a déjà apporté à l’Humanité tous les biens qu’elle pouvait. Si vous aimez le poisson, vous devrez apprendre à vous en passer d’ici une quinzaine d’années. En terme de pêche commerciale, nous avons déjà réduit les populations de ceux des poissons que nous consommons de 85 à 90%. Et ces données ont déjà une dizaine d’années. Nous avons à peu près exterminé tout ce qui vivait dans les niveaux supérieurs (de la mer) et nous descendons progressivement de plus en plus bas. Nous attrapons maintenant ce que nous qualifiions de gluant, les Patagonian Toothfish, et nous inventons de nouveaux noms pour les rendre plus attrayants. Nous mangeons et mangerons ce que nous n’avons jamais mangé auparavant simplement parce que nous avons tellement éliminé de ce dont nous avions l’habitude. Probablement que d’ici la fin du siècle le gros de la biomasse marine sera constituée de méduses, presque impossible à tuer, et de calmars géants. Les calmars géants survivront car ils mangent les méduses. Je pense que nous avons vidé les océans et que ce qui a disparu ne reviendra pas.

Vos personnages sont souvent génétiquement modifiés, ils sont aussi psychologiquement fragiles. Pensez-vous que des humains génétiquement modifiés auront inévitablement des failles ?

Oui, car ce seront d’abord des humains. Et nous avons tous de nombreuses failles. Je pense que c’est une question intéressante, une de celles que je traite dans Echopraxia (son prochain roman). J’y parle de gens qui sont tellement modifiés que leur corps s'apparente à des formes de cancer. Ils développent de nouveaux appendices, ils n’ont plus de centre de la parole au sens habituel du terme, leur cerveau ont été totalement recablés, au point qu’ils « parlent en langue ». Un des points importants de ces modifications est que ça crée des personnes dont le cerveau fonctionne au niveau quantique. Cela leur donne des avantages énormes dans bien des domaines – nous ne comprenons pas intuitivement la mécanique quantique, nous devons l’étudier, eux perçoivent les mécanismes quantiques - mais en contrepartie, parce que leur cerveau travaille sur deux échelles en même temps, ils peuvent être incapables de traverser la rue seuls.
Plus il y aura de modifications génétiques et d’améliorations, plus il y aura de bugs, car nous n’aurons pas eu le temps de débugger. C’est une vue un peu extrême, de la science-fiction folle. Mais d’un point de vue plus réaliste, je ne vois rien dans les améliorations génétiquement que nous pourrions créer qui supprime les failles psychologiques que nous avons. Au contraire, nous avons eu plusieurs millions d’années pour débugger notre programme biologique par le biais de la sélection naturelle ; c’est notre héritage évolutif. En nous modifiant nous-mêmes, nous introduirons probablement des failles nouvelles.

Des humains GM serait dont des sortes de prototypes ?

Oui. Tout à fait. Des prototypes. Ce fut le cas il y a quelques années avec les premiers bébés éprouvettes. Ils ont maintenant grandi et semblent tout à fait ok. Mais supposons qu’au lieu de cloner la brebis Dolly nous ayons cloné un être humain et qu’il ait connu un vieillissement prématuré, comme Dolly, et soit mort de vieillesse à treize ans. Ca aurait été la preuve d'un bug dans l'expérience. Ca arrivera, des choses comme ça arriveront forcément. Si on pouvait donner à un enfant un QI de 300 et aucun besoin de dormir, beaucoup de parents serait partants pour utiliser cette technique. Il y aura un jour une pression pour développer ces techniques, et il y aura nécessairement des erreurs qui apparaitront dans le processus, pendant longtemps, avant que celui-ci ne soit devenu fiable.

Autre sujet, j’ai vu plusieurs fois le film The Thing de John Carpenter et n’ai jamais parfaitement compris la logique de progression de la créature. Puis, un jour, j’ai lu votre nouvelle The Thing et tout m’est devenu clair. Vous m’avez fait comprendre le film. Mais voici ma question, pourquoi avez-vous eu envie de refaire cette histoire ?

The Thing est un de mes films préférés. C’est vraiment un film que j’aime beaucoup. Mais, un jour, j’ai lu un article scientifique, dont j’ai oublié l’auteur, sur l’évolution somatique. Et je me suis demandé : Pourquoi nos cellules ne luttent-elles pas les unes contre les autres ? Vous avez deux cellules dans votre foie, elles sont en compétition pour un accès à la même ressource sanguine, aux mêmes nutriments, pourquoi alors n’y a-t-il pas de processus darwinien qui se mette en branle dans votre corps ? Au début, pourtant, tout a bien commencé par grandir et se répandre. C’est le problème qui se pose avec les cancers. Supposons que les cellules individuelles soient en compétition. Alors nous serions porteurs de plusieurs tumeurs concurrentes, et ce qui les empêcheraient de devenir hors de contrôle est le fait qu’elles luttent sans cesse les unes contre les autres. C’est une manière tout à fait différente et intéressante de considérer la biologie. Et ça a allumé une lumière dans ma tête, je me suis dit « C’est peut-être comme ça que fonctionne la créature de Carpenter ». Je me suis que je pouvais peut-être écrire une histoire sur The Thing. Je me suis dit que j’allais adopter une approche lamarckienne. Que doit faire une entité cellulaire qui doit se transformer pour vaincre ? Comment pense une créature quand elle est scindée en multiples parties et cherche à refaire son intégration ? Quel est son sens de l’identité ? Toutes choses qu’il faut traiter quand on adopte le point de vue d’un métamorphe étranger. J’ai écrit, avancé, et aux trois quart de l’histoire il m’est apparu que ce qui donnait sa dynamique au récit c’était l’impulsion missionnaire. En effet, que fait la créature à la fin de l’histoire ? Elle « pense » : « ces pauvres sauvages, ils ne sont pas comme moi, comment peuvent-ils être heureux ? Il va falloir que je les viole pour faire pénétrer le salut en eux. » Les professionnels du politiquement correct m’ont dit que je n’aurais pas du utiliser le mot Viol à la fin de l’histoire, parce que ça lui donnait un sens misogyne. Mais, mot mis à part, c’est précisément ce que font les missionnaires. Ils vont dans des pays éloignés et convertissent les païens par la force, c’est exactement ce qu’ils font. C’est une forme de viol culturel que pratiquent les missionnaires humains, et pas seulement culturel parfois. Même si le mot a choqué il est parfaitement adapté. J’ai du modifier un peu le texte en amont pour introduire la créature au concept de viol car elle ne se reproduit pas sexuellement et il fallait donc que ce terme soit présenté à son lexique de l’extérieur, mais l’idée était bien celle-là.
En fait, ça a commencé comme une fanfic sur un de mes films préférés, et ça a fini par devenir une histoire sur l’imposition de la foi par les missionnaires. (rires)

Dans votre nouvelle The Island, j’ai eu le sentiment que vous aviez transporté la culpabilité de l’homme blanc dans l’espace

Je ne pense pas à The Island en terme de culpabilité de l’homme blanc mais en terme de culpabilité de l’Humanité. Nous, hommes blancs, sommes certainement des salauds mais n’importe quel individu, n’importe quel groupe en position de pouvoir veut s’accrocher à ce pouvoir. Alors, si on oublie les accidents de l’Histoire qui ont conduit à la domination occidentale (Diamond), les gens, et on peut même dire les animaux aussi, sont des salauds. On lit partout que la Nature est un équilibre. La Nature n’est pas en équilibre. Toutes les créatures vivantes essaient d’éliminer toutes les autres. Quand un renard entre dans un terrier, il détruit les œufs, il détruit tout, il ne les mange même pas. Cette sorte de destruction extravagante se retrouve partout. Les inuits utilisaient toutes les parties des animaux qu’ils tuaient jusqu’à ce qu’ils acquièrent la technologie du 18ème siècle et les armes à feu qui, en augmentant l’efficacité de la chasse, les à conduit à ne plus collecter que les parties charnues des animaux qu’ils tuaient et à laisser le reste pourrir. Quand on acquiert du pouvoir, on devient un salaud. Alors, oui, il y a cette idée dans la nouvelle. Et il est difficile de porter un jugement sur nous quand on réalise que les serpents, les renards, etc. ne sont pas meilleurs. Le point est que nous avons réussi à nous élever au-dessus du reste de la Nature, mais nous nous conduisons comme toute la Nature le fait, sauf que nous avons de plus gros outils. Alors dans la nouvelle, l’héroïne se dit « Enfin nous trouvons quelque chose qui n’est pas comme nous », et elle pense que si tout ce qui a évolué sur une planète, espace darwinien à somme nulle, est nécessairement vicieux et agressif, ici, dans l’espace ça peut être différent. Elle n’exprime pas la culpabilité de sa race ou de son espèce, elle témoigne de la culpabilité que devrait ressentir toute forme de vie planétaire.

Dernière question, pourquoi avoir fait du personnage principal de Vision Aveugle un vampire ?

Il ne faut d’abord pas oublier que Serasti, dans Vision Aveugle, n’est pas la capitaine du vaisseau. C’est l’IA qui est le capitaine du vaisseau, et elle utilise Serasti à sa guise, parfois de manière très cruelle. Serasti est une marionnette très efficace. Est-il même conscient, au sens où nous l’entendons, c’est une vraie question. Je vois la conscience vampirique comme une sorte d’état de rêve éveillé, une situation dans laquelle on fait moins les choses qu’on ne se voit les faire. C’est un thème que j’aborde aussi dans Echopraxia.
Mais la raison pour laquelle Serasti est un vampire est la suivante. Chaque personnage dans ce vaisseau a eu son esprit scindé d’une manière particulière. Chacun illustre un aspect particulier et unique de la conscience. Serasti est l'un de ses aspects. Rien de plus. Mais ceci dit, tout en étant un humain GM, il n’était pas indispensable d’en faire un vampire. En fait, en 1995, j’étais à une convention à Edmonton et quelqu’un m’a inscrit à une table ronde sur les vampires. Je ne connaissais rien aux vampires, Buffy n’avait même pas commencé, j’avais juste lu un livre d’Anne Rice, je ne connaissais absolument rien sur les vampires. Je me suis dit que quelqu’un devait me haïr pour m’avoir inscrit à cette table ronde à laquelle je n’avais rien à faire. Alors j’ai essayé de penser aux rationalisations scientifiques du vampirisme. Pour trouver quelque chose à dire. J’ai fini par penser à la peur du crucifix, et je l’ai rationalisée en imaginant des récepteurs dans le cerveau qui l’expliquerait. Cette idée m’a plu et j’ai décidé de la garder dans un coin de ma tête. C’était une manière nouvelle d’expliquer une vieille croyance. Puis j’ai écrit Vision Aveugle, et j’ai récupéré l’idée car je trouvais qu’elle s’intégrait bien dans cet étrange équipage. Certains lecteurs aiment, d’autres détestent. Je prends le bon comme le mauvais

Je vous remercie beaucoup et j'attends des nouvelles de Echopraxia.

mercredi 6 novembre 2013

La monstrueuse parade


Sortie récente du tome 3 de la série Aspic de Gloris et Lamontagne. Les habitués des deux premiers tomes y retrouveront Hugo Beyle et Flora Vernet, détectives de l’étrange et fondateurs de l’agence Aspic. Pour les nouveaux venus, nouveau cycle, inutile d’avoir lu le premier.

"Deux ch’tis Indiens" emmène ses lecteurs à Lille, dans un cirque à l’ancienne avec sa grande foire aux monstres. Avec l’agence de détective Aspic, ils assisteront à la recherche, bien compliquée et sans doute trop aisément résolue au final, d’un esprit indien voyageur, et s’intègreront dans l’enquête, menée par Dupin, sur un terrifiant tueur en série qui n’hésitera pas à s’en prendre aux détectives . Un poil inférieur dans son déroulement au scénario du premier diptyque imho, celui de "Deux ch’tis Indiens" est en tout cas riche en péripéties, humour et rebondissements. Il rend hommage à Freaks, à Nosferatu, à Edgar Poe, même à Dracula et à sa Mina Harker, et entraine le lecteur dans une aventure digne qui rappelle les feuilletonistes du début du XXème siècle.

Le graphisme est toujours aussi réussi. Dessins et couleurs s’allient pour mettre en image la France de la Belle époque, avec ses forains, ses rues à la foule bigarrée, ses hôtels particuliers, et ses grandes brasseries où on mange des huitres.

"Deux ch’tis Indiens" fait passer un très bon moment de divertissement à son lecteur. Sur les traces du nain au pouvoir miraculeux et de l’héritière médium et féministe, celui-ci assiste à de bien fantastiques évènements.

Aspic, t3, Deux ch’tis Indiens, Gloris, Lamontagne

Des inconvénients de la PMA


Cinq ans après le premier volume, et chez un autre éditeur, Humanos contre Dupuis, le tome 3, final, de la série "Sarah" arrive enfin en librairie. Il y est précédé par la réédition, toujours par les Humanos, des deux premiers tomes avec de nouvelles et superbes couvertures qui évoquent la série B, parfaitement dans le ton de l'histoire donc.

Bec conclut ici son histoire d’horreur, peut-être la meilleure en BD qu’il m’ait été donné de lire tant elle est éprouvante, ce qui était précisément l’objectif. Et dans ce genre, sans mouvement de caméra, sans son, ce n’est vraiment pas facile à réaliser.

Les vieux secrets arrivent à maturité, les vieux comptes se règlent, les explications arrivent. De ce point de vue, l’album fait le boulot. Et il le fait bien, très bien, même si la scène du viol collectif n’est pas parfaitement claire dans les causes de sa survenue, ni celle de l’adultère dans ses éventuels prémisses. On peut penser que s’épargner l’apparition du Jardinier aurait permis de préciser ces moments en quelques cases. Mais les auteurs écrivent ce qu’ils veulent, et je ne leur reprocherais jamais d’oser trancher dans le vif ; Sam Raimi style !

Entre Hurlements, Massacre à la Tronçonneuse, et Délivrance, Bec plonge le lecteur dans une histoire complexe et très cinématographique, dont les racines plongent dans le passé de la petite communauté de Salamanca pour en déchirer le présent.

Nanti d’un bien beau personnage de femme traumatisée par un drame de l’enfance et qui reprend le contrôle de sa vie, Sarah offre au lecteur le frisson qu’il espérait.

Les dessins sont efficaces. La découpe graphique sert toujours aussi idéalement le récit. Je regrette, en revanche, le papier utilisé par les Humanos, dont le brillant ne colle pas à l’ambiance de l’histoire.

Sarah, t3, Les démons de Little Valley, Bec, Raffaele

mardi 5 novembre 2013

Le génie dans une bouteille de Mecca Cola


"Alif the Unseen", Alif l’Invisible en VF, vient d’obtenir le World Fantasy Award. A priori ça sent bon. Et de fait, les quelques premières dizaines de pages sont de très bonne facture.

Neil Gaiman a aimé. Rien d’étonnant tant la fantasy urbaine (ou désertique) de G. Willow Wilson, qui met sur un pied d’égalité le monde visible de la réalité prosaïque et celui, caché, du merveilleux, évoque régulièrement la sienne. En moins bien.

Pourtant le pitch avait de quoi plaire. Dans un royaume arabe dictatorial innomé, Alif, hacker et activiste libertaire, cache à la censure les sites de ses clients, tous ceux que menace le pouvoir en place, des pornographes aux communistes en passant par les islamistes. Qui importe peu pour Alif ; l’important est que le micro reste ouvert, peu importe ce qu’il s’y dit. Et puis il a d'autres préoccupations. Il est amoureux, très, d’une fille de bien plus haute naissance que lui et avec qui il a contracté un romantique mariage imaginaire. Malheureusement, le père de son âme sœur a décidé de la marier. Et évidemment, pas avec un « rien du tout » comme Alif. Blessé, il décide alors de disparaître numériquement aux yeux de celle qui l’a trahi. De là, tout dérape et tout s’enchaine, de la découverte du monde caché des djinns jusqu’à une révolution qui emportera le régime honni.

Qu’on ne comprenne pas mal les premiers mots de cette chronique. Il y a de bonnes choses dans "Alif the Unseen".

Des personnages, d’abord. Alif, parfait dans son rôle d’hacktiviste, caractéristique d’une certaine clique de hackers branlos qui s’opposent aux pouvoirs en place plus par jeu et désœuvrement que par vraie motivation politique, peu sympathique de ce fait. Son amoureuse transie, Dina, à la foi profonde et jamais vindicative, qui porte le niqab, contre l’avis de sa famille, comme un acte de dédication paisible, et qui soutient sans faillir celui qu’elle aime, même au péril de sa vie. Il y a aussi un vieux religieux, Cheikh Bilhal, intelligent, futé, profond, qui tente d’expliquer les exigences de sa foi à ses jeunes compagnons involontaires d’aventure et de dépasser la surface des choses et des prescriptions pour en faire voir le sens. Vikram le Vampire, un djinn millénaire, audacieux et sans peur, noble à sa manière brutale. Et surtout le très dilettante prince hacker NewQuarter01qui abandonnera son confort et sa fortune pour venir en aide à son ami de réseau Alif.

On trouve aussi dans le roman certaines considérations intéressantes sur l’inégalité dans les monarchies arabes, ou la place inférieure accordée aux étrangers ou aux sang-mêlés. On y voit la place peu enviable qui est celle des convertis (G. Willow Wilson est elle-même une convertie), toujours suspects d’imperfection islamique en raison de leur origine, et ce en dépit de leur stricte observance de la religion.

On y comprend la menace pour la liberté qu’engendrent les traces numériques que chacun d’entre nous laisse derrière lui.

On y entend la voix de l’auteur nous dire que les vrais démons qui menacent le monde sont le consumérisme, le goût du paraître, la vacuité spirituelle d’une Humanité occupée à la poursuite de la distraction et du plaisir physique à l’exclusion de toute activité plus élevée.

On y voit comment la démagification du monde a rendu les humains incapable de percevoir le monde des djinns pourtant à protée de leurs yeux, et combien cette « cage de fer » est déprimante en rendant l’Homme inapte à goûter toute une partie de la Création.

Mais,

Des relations entre les personnages tellement explicites qu’on les dirait écrites pour les pauvres en esprit. La sale manie de se congratuler et de s’admirer réciproquement à longueur de pages. Une romance d’une mièvrerie assez confondante (on dit que la beauté est dans l’œil de celui qui regarde, mais là, il va finir par fondre d’admiration, l’œil). Une situation désespérée sauvée par un Deus ex machina. Des coïncidences heureuses. Des situations à la résolution guère crédible, même en acceptant le postulat magique. Une transition entre monde réel et monde des djinns faite abruptement, sans douceur, à l'opposé précisément de la manière Gaiman. Des personnages de djinns finalement assez peu développés et dont l’apport se résume à du transport rapide et du combat, en off, contre des djinns ennemis. Des enchainements de circonstance dont la logique m’échappe. Un personnage d’ennemi, unidimensionnel, qui me faisait penser à un méchant magicien de Disney. Et la tentative de créer un ordinateur quantique à partir d’une base software ; l’auteur avait du découvrir la logique floue mais ça ne rend pas les ordinateurs quantiques pour autant.

Le roman aurait pu être sauvé par le meurtre absurde de NewQuarter01, commis par des révolutionnaires déchainés, victime sacrificielle et innocente d’une révolution qu’il a contribué à permettre. Sauf que ce n’était qu’un effet de scénario. NewQuarter01 n’est pas mort, c’était une erreur, c’est le méchant qui a été pendu. Je crois que tout le livre est résumé dans cet effet facile. C’est bien dommage. J’aurais aimé aimer ce roman. Tant pis.

Alif the Unseen, Alif l’invisible, G. Willow Wilson

lundi 4 novembre 2013

Bofthagn


Que dire de cette inutile pochade ?

La couverture est jolie.

Moi, Cthulhu, Neil Gaiman

dimanche 3 novembre 2013

Breaking news : Palmares roman des Utopiales 2013

Juste quelques lignes pour signaler que le Prix Planète-SF des blogeurs 2013 a été attribué à La Maison des Derviches de Ian McDonald, et le trophée remis lors d'une cérémonie très amicale, en présence de l'auteur, de son épouse, et de son éditeur Gilles Dumay.

Ian McDonald a accordé une interview à Quoi de Neuf qui sera bientôt transcrite ici. Stay tuned !






Le Prix Utopiales Européen a été décerné à Exodes de Jean-Marc Ligny. Il était interviewé ici.










Je félicite très vivement les deux auteurs de deux romans brillants, avec d'autant plus de sincérité que je les avais très appréciés tous le deux.