jeudi 31 octobre 2013

Banzai !



Chargé

Armé

Prêt à partir pour les Utopiales


A qui ?

Il faudra venir samedi à 11 heures au Bar de Mme Spock pour le savoir.



mercredi 30 octobre 2013

Sandman aux Enfers


Le second volume de la série "Sandman" publiée par Urban Comics possède les qualités de son prédécesseur.

Je passe le speech introductif qu’on trouvera ici à propos du tome 1 et en vient directement au fait de ce tome 2.

Deux arcs sous la couverture :

« Le pays des rêves », cycle, ou pas, de quatre récits indépendants assez décevants, mis à part le premier qui traite de l’emprisonnement de la muse Calliope par un écrivain à court d’inspiration, et dans lequel on apprend que le Rêve a eu un fils bien connu des hellénistes. Ironie du sort ou légende urbaine, Gaiman aurait eu beaucoup de mal à écrire cette histoire ; le résultat est très satisfaisant en tout cas. Ce cycle compte aussi l’hommage de Gaiman au « Songe d’une nuit d’été » de Shakespeare et là, je crois vraiment qu’il faut avoir été un lycéen américain ou anglais, l’avoir étudié en classe et éventuellement joué sur scène pour en tirer la substantifique moelle – Joe Hill aussi l’utilise extensivement dans « Locke and Key ». Pour ma part, je me sens toujours trop spectateur d’un récit qui ne me parle pas émotionnellement quand cette pièce est évoquée quelque part.

« La saison des brumes », conte en huit épisodes où est narrée la descente du Rêve aux Enfers pour libérer sa très ancienne amante qu’il y avait injustement exilé. Rattrapé par une culpabilité que Le Destin rendait inévitable, il décide d’aller réparer un très ancien tort, au péril de sa vie.
Dans ce redux du mythe d’Orphée (tiens donc !), Gaiman se fait le plaisir de changer les rôles aux Enfers, au détriment de deux archanges qui finiront par y trouver une nouvelle motivation, et convoque un grand nombre des divinités humaines sous les yeux du lecteur. Venues dans le palais du Rêve pour y plaider leur cause, toutes veulent obtenir l’usufruit des Enfers abandonnés par Lucifer. Gaiman offre ainsi aux lecteurs une de ces distributions comme on en trouvait dans les vieux films de guerre avec une pléthore de stars. La Loi et le Chaos, Odin et Thor, Bast et Anubis, et bien d’autres, profitent d’un souper dans la salle de réception du Château du Rêve puis intriguent nuitamment pour obtenir satisfaction. Que fera le Rêve ? Et Gaiman pensait-il déjà à American Gods ?
Récit fluide, palpitant, même lorsqu’il digresse et quitte le Palais du Rêve pour conter l’histoire d’un garçon martyrisé dans un internat par les bullys de service, aussi cons morts qu’ils l’étaient vivants, cette « Saison des brumes » est hautement recommandable.

Sandman Intégrale, tome 2, Neil Gaiman

mardi 29 octobre 2013

Que n'ai-je lu Léourier ?


Dans le Bifrost 72, au milieu de beaucoup d’autres belles et bonnes choses parmi lesquelles un copieux dossier Ray Bradbury et un cahier critique qui essaie de n’oublier aucune nouveauté, il y a une délicate nouvelle de Christian Léourier qui se passe dans l'univers de Lanmeur, celui qu'il a créé.

Quand des colons rencontrent sur leur nouvelle planète des indigènes inattendus, réagiront-ils en se débarrassant d’un problème à venir ou feront-ils le pari de partager les ressources disponibles ?

Humaniste au sens le plus large du terme, ce petit bout de planet-opera fait passer l’idée capitale du vivre et laisser vivre grâce à une histoire dont la simplicité fait le charme. Un texte qui ne peut que motiver les derniers récalcitrants, dont votre infâme serviteur, à s’essayer à la saga Lanmeur.

Le réveil des hommes blancs, Christian Léourier

La vérité nous bouleversera


"The Truth of Fact, the Truth of Feeling" est une nouvelle de Ted Chiang qu’on peut télécharger là.
Elle prend pour thème les changements qui s’opèreront dans l’Homme quand il aura la possibilité (à venir sans nul doute) d’externaliser et de référencer complètement la mémoire de sa vie entière. Rappeler un souvenir, si lointain soit-il, et le revoir, intact , brut, ni flouté par le temps ni embelli par complaisance ou intérêt. Difficile de ne pas y voir une avancée vers une forme, utile et ludique à la fois, de vérité, reléguant dans le passé l’imprécision de la mémoire biologique et la tentation de la mauvaise foi.

Chiang établit, dans un double récit, un parallèle entre l’expérimentation de cette technologie par un occidental sceptique et les effets transformatifs de l’introduction de l’écriture au sein d’une société lignagère. Dans un cas, la mémoire des sentiments est concernée, dans l’autre celle des faits. D’un passé mouvant et souvent recomposé en fonction des besoins du moment, on passe, dans les deux cas, à une recension des évènements, bruts, non retravaillés, que leur enregistrement objectif rend insusceptible de modification.

Chiang pointe, dans les deux cas, le danger qu’il y a à renoncer aux accommodements qui facilitent la vie et permettent la cohésion sociale. Puis-je garder des amis, un conjoint, si je peux me repasser ad nauseam les disputes qui nous ont opposé ? Une société peut-elle perdurer si elle ne peut oublier les troubles qui l’agitèrent ou les conflits entre ses factions ? C’est évidemment bien plus (trop ?) difficile.
Et pourtant la réponse finale que semble donner Chiang est qu’il y aurait à y gagner. Pouvoir accéder à toute sa vie, intacte, permettrait de s’imposer la vision de ses erreurs et ruinerait ces fictions autobiographiques dans lesquelles le sujet à toujours le beau rôle. Cela ouvrirait la voie à la repentance puis à l’amélioration. Vérité et réconciliation en somme. On me permettra d’être sceptique.

Stimulant sur la plan intellectuel, le texte de Chiang me semble malheureusement faire preuve d’une trop grande sècheresse qui l’éloigne de la nouvelle et le rapproche de l’essai. Sans engagement émotionnel du lecteur, qu’en restera-t-il dans sa mémoire ?

The Truth of Fact, the Truth of Feeling, Ted Chiang

Vers les Ides de mars


"Le Déclin", de l’historien belge David Engels, est un livre étrange. Présenté comme un ouvrage d’histoire comparée, il est plus proche d’une essai savant que d’un texte universitaire.

Que nous dit l’europhile Engels, militant et convaincu mais désappointé et pessimiste, dans son livre ?

Que l’Union Européenne est en danger car elle souffre d’une crise culturelle et identitaire profonde qui affecte la caractère démocratique du projet et distord les systèmes de valeur issus des Lumières. Qu’une situation de ce type a déjà été connue par la République romaine finissante, à l’orée de l’Empire. Qu’une évolution de type impérial et autoritariste est inévitable en Europe car les mêmes causes produisent les mêmes effets.
Diantre !

Mais Engels argumente. Reprenant la démarche d’histoire comparée qui fit la notoriété de Toynbee, il met en regard la situation de l’Europe d’aujourd’hui et celle de la Rome qui précède les Césars. Ce faisant, Engels produit une pensée qui a les qualités de synthèse et les défauts heuristiques de celle de Huntington, ce qui rend son ouvrage séduisant mais pas vraiment convaincant.

Et pourtant, la thèse d’Engels est intéressante. Pour lui, la « crise » de l’UE est d’abord une crise culturelle et identitaire. Reprenant le mot de Toynbee qui écrivait « Les civilisations meurent par suicide, non par meurtre », Engels décrit une Europe qui meurt, au mieux de langueur, au pire d’auto exécration.

Incapable d’affirmer fièrement son Histoire et ses valeurs – l’élaboration tragi-comique de la définition identitaire de l’Europe lors de la rédaction de la Constitution européenne le montre, ainsi que le graphisme des billets d’euros pour lesquels il n’a pas été possible de trouver sept grands hommes consensuels - l’Europe pousse depuis 70 ans le « Sanglot de l’Homme Blanc », et rien dans ce qu’elle est ou fut n’est autre que méprisable pour ses élites.
Délitée par un individualisme dévastateur car excessif, elle voit disparaître toute participation civique ou politique, à l’exception de convulsions populistes regrettables et inquiétantes, et se défaire les liens sociaux communautaires, notamment familiaux, qui assuraient une sécurité sociale qu’un Etat-Providence à bout de souffle ne peut plus garantir ; restent le pain et les jeux – RSA et Champion’s League. Le capitalisme amoral n’en demandait pas tant.
Epuisée démographiquement, elle ne pourra maintenir sa puissance économique qu’au prix d’une immigration forte, sacrifiant la survie culturelle à la survie démographique, tant l’assimilation ne peut réussir que sur des groupes minoritaires numériquement faibles – on verra avec profit la définition que donne l’UE de l’intégration comme marche et effort réciproques.
Devenue multiculturelle presque par accident, l’Europe instille un sentiment de dépossession dans une part non négligeable de ses citoyens pour qui trop de changements sont arrivés trop vite, d’autant que la célébration publique régulière de cet état, au nom du primat d’une tolérance que rien ne borne, leur donne le sentiment d’avoir été trahis par des clercs oublieux de leurs racines.
Sécularisée sauf dans le folklore, l’Europe n’a plus les moyens de résister aux revendications de religions minoritaires et actives, acceptant donc le singularisme au prix d’accommodements avec ses valeurs, même les plus éclairées. Et que dire du lien social ? Un lien transcendant ne peut être remplacé par un ensemble de valeurs vagues et universalistes ; elles ne forment pas identité. Durkheim lui même le sentait quand il écrivait qu’il fallait se débarrasser du christianisme, inadapté à une époque scientifique et moderne, mais le remplacer par une religion civique ; notre époque rendue folle par la « passion de l’égalité » a oublié qu’on ne se lève que pour quelque chose de plus grand que soi – et les idéologies collectives qui auraient pu/voulu jouer ce rôle n’ont pas passé le test de l’Histoire.

Tout ceci a pour conséquence un affaiblissement de la démocratie, souvent confisquée par des technocrates anonymes et irresponsables, dans l’indifférence d’une majorité de « citoyens » qui ont perdu ces idéaux au point même d’être prêts à sacrifier leur liberté au nom de la sécurité. La technocratie européenne se comporte d’ailleurs déjà comme une administration impériale. Elle étend sans cesse son aire de pouvoir ou d’influence, dans le domaine géographique avec une extension jamais arrêtée des frontières de l’UE, et des accords préférentiels au-delà, car l’Europe n’ayant pas d’identité définie, comment dire qui en est en et qui n’en est pas. Même enflure dans le domaine des compétences que ne bride plus guère la subsidiarité - à fortiori depuis que la CJUE s’est auto investie d’une mission de production de droit en interprétant extensivement les traités, ou celui de l’immixtion politique qui va jusqu’à la mise sous tutelle effective de pays entiers, tels que la Grèce ou Chypre qui ne sont plus guère que des protectorats, ou l’installation de gouvernements nationaux technocratiques comme en Italie. Pour Engels ne manque maintenant plus que l’émergence d’un autocrate démagogue en lieu et place du terne Van Rompuy pour que la République cède la place à l’Empire sous l’œil impuissant d’un Parlement Européen aussi inutile que le Sénat romain.

Incapable de louer ce qu’elle fut pour en faire la base de ce qu’elle veut être, l’Europe se condamne à n’être plus qu’une administration sans âme, un Etat fonctionnel - conservant ses membres comme simples « provinces » - qu’une majorité de ses citoyens considèreront comme plus efficace parce qu’il se sera débarrassé des oripeaux d’une démocratie représentative discréditée, n’en conservant que le masque plébiscitaire.
Ne restera que la paix – il y eut aussi la Pax Romana, seulement troublée par les incidents aux frontières comme la Fin de l’Histoire l’est par le terrorisme, et un ensemble de valeurs dites universelles et donc valables pour toute l’Humanité, ce qui permettra d’intervenir en bonne conscience pour tenter de les imposer à ceux qui, les refusant, se mettraient donc au ban de celle-ci, du moins dans l’acception qu’en donne l’Europe ou plus largement l’Occident.

Tout ceci est bel et bon, loin d’être absurde. Le problème du livre vient de ce qu’il se présente comme un travail universitaire et qu’il n’en a guère la forme, en dépit de ses 611 notes et de sa solide bibliographie. Pour aller vite, il paraît peu défendable de comparer des sources aussi différentes que des textes d’auteurs romains (avec tous les biais de rédaction puis de sélection qu’on imagine) et des enquêtes d’opinion si bien faites soient-elles. De même, les catégories conceptuelles sont peu voire pas définies, ce qui conduit à des imprécisions regrettables dans le raisonnement. De plus, Engels utilise parfois des exemples non européens mais occidentaux, ce qui n’est pas logiquement absurde mais sort absolument du cadre défini de l’étude. Enfin, la présence assumée d’une postface de politique fiction signe définitivement l’essai. Dommage. Il y avait sur ce sujet de quoi faire mieux en s’imposant plus rigoureux. Engels ne livre qu’une synthèse érudite de ses réflexions sur la question cruciale de la crise de l’identité européenne. Cette dernière aurait mérité qu’on s’y attelât sérieusement.

Le Déclin, David Engels

On lira avec profit sur un thème similaire L'hiver de la démocratie.

vendredi 25 octobre 2013

Punk Rock Jesus VF


Parce que tout le monde ne lit pas l'anglais, Urban Comics a obligeamment traduit et publié "Punk Rock Jesus". Bonne idée. On trouvera ma chronique ici.

Punk Rock Jesus, Sean Murphy

Epouvante et surnaturel en littérature, HP Lovecraft


Tu lis "Epouvante et surnaturel en littérature" et tu vis vieux et sage. Lovecraft par lui-même, même quand il parle, savamment, d'autre chose.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 73, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Pourquoi l'attrait exercé par l'épouvante et le surnaturel ? Peur, sentiment du mal, étonnement se mêlent au désir éternel de l'homme de sonder le mystère. Un maître incontesté de la littérature fantastique analyse ici ces motivations qui ont leur source dans l'angoisse atavique de l'homme devant la nature et qui assurent à ce genre littéraire sa pérennité.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :



jeudi 24 octobre 2013

L'irréparable


"Avengers vs. X-Men" est un de ces énormes events globaux dont Marvel gratifie ses lecteurs à intervalles régulier, depuis de nombreuses années. Développés à travers une mini-série dédiée, des spins-offs, et un grand nombre d’incursions narratives dans les séries courantes (les tie-ins), ils ont vocation à transcender les récits habituels et à amener des changements importants dans l’univers Marvel. De ce point de vue, AvX fait bien plus que faire le boulot.

C’est la saga de la Phoenix Force qui se termine ici, parallèlement à celle de Décimation et aux arcs du Messie Mutant.

Du fond de l’espace, le Phoenix revient. Il s’est mis en route vers la Terre dans le bût de s’unir à Hope, la protégée des X-Men, seule mutante née après le M-Day. Pourquoi cette union ? Destruction ou renaissance ? Peut-on prendre le risque de laisser le Phoenix habiter à nouveau un hôte ou vaut-il mieux tuer Hope pour éliminer tout risque ?

Face à la menace, les Vengeurs viennent sur Utopia avec le projet de mettre Hope en sécurité. La réaction des X-Men, autour de Cyclope, est alors très violente. Reprenant des argumentaires que n’aurait pas reniés l’ancien Magnéto, Cyclope oppose les intérêts de l’Humanité à ceux de la gent mutante. Pour protéger la jeune « messie » des mutants, espoir d’une renaissance pour leur espèce presque complètement anéantie par le geste fou de Wanda Maximoff lors du M-Day, les X-Men, menés par Cyclope et Emma Frost se lancent dans une guerre ouverte d’une brutalité extrême contre les super-héros humains. Creusant des fractures infranchissables entre les héros de la terre, et au sein même de la communauté mutante, la guerre conduira à l’incarnation de Phoenix dans les cinq meneurs mutants, les dotant d’un pouvoir colossal qu’il utiliseront pour résister aux Vengeurs et, dans un premier temps, pour « améliorer » la Terre en lui offrant eau, énergie, paix illimités, pratiquant une ingénierie mondiale qui n’et pas sans rappeler Authority. Mais comme l’écrivait Lord Acton, qui pourtant ne connaissait pas Phoenix : « le pouvoir tend à corrompre, le pouvoir absolu corrompt absolument ». A fortiori quand l’un des tenants du pouvoir absolu est télépathe comme Emma Frost.

Le conflit, sans paix ni armistice possible étant donné ce qui y est en jeu, mènera Cyclope et ses partisans aux limites de la rupture et de la folie, et amènera Cyclope à commettre un acte irréparable d’une gravité indicible (que je ne peux révéler ici pour d’évidentes raisons). L’Humanité sera finalement sauvée, car Hope, comme Cincinnatus 26 siècles avant elle, rendra le pouvoir que Phoenix avait finalement réussi à lui insuffler, terminant ainsi pacifiquement la plus terrifiante crise de l’époque moderne, même s’il est clair que les nombreuses cendres du conflit mettront longtemps à refroidir.

AvX clôt donc en 2012 une histoire commencée 36 ans plus tôt dans une navette en perdition fuyant la station spatiale de Stephen Lang, créateur des X-Sentinelles. Impressionnant exemple d’amplitude temporelle dont nul ne peut croire qu’il ait été prévu à l’origine. Certaines créatures échappent à leur créateur. Le Phoenix, force cosmique à la puissance incommensurable, ravageuse de mondes, et simultanément source de destruction et de renaissance, est de celles-là. Il semble qu’elle en ait fini maintenant, mais qui peut en être sûr ?

Sans doute un peu trop longue, la série AvX est belle comme une photo de famille pour laquelle tout le monde aurait enfin pu venir. On y voit la passion combattre la raison, avec tous les excès que cela peut engendrer. On y assiste à un drame qui « élimine » deux des personnages les plus importants du monde Marvel. Le tout est porté par les grandes planches, très claires malgré le nombre important de protagonistes ce qui est rare, de John Romita Jr.  ou d’Adam Kubert. C’est un vrai plaisir visuel qui s’ajoute à la joie de participer à la réunion de famille. On lui pardonne donc sa longueur (en précisant que les petits suppléments de combat inclus dans le Marvel Deluxe n’ont presque aucun intérêt).

Avengers vs. X-Men, Marvel Deluxe, Brian Michaël Bendis et alii., Jonh Romita Jr. et alii.

mercredi 23 octobre 2013

C'est le jugement qui nous vainc


"Emperor of Thorns" est le troisième et dernier tome de la trilogie du Prince Ecorché signée par Mark Lawrence.

Cette chronique sera nécessairement brève car j’ai déjà beaucoup parlé du cycle et de son « héros » en évoquant Le Prince Ecorché et King of Thorns, et que je suis toujours tenu par la volonté de ne pas spoiler, or c’est particulièrement difficile ici car même décrire en détail le monde serait, peu ou prou, tomber dans ce piège.
Néanmoins, il m’est possible, sans trahir de secret, de parler de la construction de la trilogie. Elle est une vraie réussite.

Contrairement à beaucoup de cycles de fantasy, le monde n’est pas donné au lecteur. Il découvre progressivement sa nature véritable, au fil des découvertes de Jorg, le héros des romans, jamais avant lui ou à son insu ; la quête de Jorg est ainsi celle du lecteur. Les fils se résolvent, la compréhension arrive, et le monde de Jorg se tient. Il y a une logique interne à la chose qui prouve la préparation et force le respect.

Parallèlement à l’exploration du monde, Jorg et son lecteur poursuivent aussi leur plongée profonde dans les tréfonds de l’âme du Prince écorché. Toujours aussi froid et rationnel, parfaitement amoral, comme une sorte d’Elric dépassionné, Jorg vient à mieux comprendre ses drives. Les épreuves qu’il subit, les expériences, qu’il vit et analyse toujours en métaposition, lui apprennent progressivement qu’il fut conjointement défini par les tragédies qui ont marqué son enfance et l’influence d’un père aussi froid que lui sans l’excuse d’avoir souffert autant. Pas de résilience pour Jorg, n’en déplaise à Boris Cyrulnik ; l’enfant cassé ne redeviendra pas intact, ou peu s’en faut, juste à la fin.

Bâti sur trois fils narratifs, "Emperor of Thorns" atteint un équilibre signé par le fait qu’aucun fil ne paraît superflu ou déplacé. Présent, passé, point de vue adverse, se croisent au long d’une progression vers la conclusion annoncée de la trilogie, l’élection du nouvel empereur de l’Empire brisé après un long interrègne. Election de la dernière chance car l’Empire est menacé ouvertement par le Roi Mort et ses hordes nécrotiques, signes d’une « magie » devenue folle, mais aussi, et peu le savent, par une autre forme de destruction définitive, voulue par ceux des anciens Bâtisseurs qui espèrent supprimer la menace pesant sur la trame de la réalité en faisant disparaître les observateurs qui la définissent. Le jeu se déplace alors du champ de bataille vers l’arène diplomatique. Coteries et factions se dévoilent et s’affrontent dans un volume final dont l’enjeu est moins de savoir qui gouvernera que s’il restera quelque chose à gouverner. Car il n’y a ni Enfer ni Paradis, les voies vers l’anéantissement trouvent leur origine dans les hommes, dans leur colère, leur rage, leur frustration, leur hubris. Et c’est aux hommes, singulièrement à un homme, qu’il échoira de retisser ce qui fut défait par la folie des hommes avant que la réalité ne se déchire.

De cette aventure, rien n’aurait été possible sans le goût de savoir de Jorg, sans sa capacité à prendre les décisions les plus dures dans l’intérêt de sa quête. Le cycle est un hommage au pouvoir de la connaissance, car Jorg écoute, apprend, retient, mais aussi et surtout à celui de la volonté imperméable au sentiment. Dans « Apocalypse Now », le Colonel Kurtz, dans un mémorable monologue, exprime son admiration pour les viet-congs qui coupaient les bras des enfants vaccinés par les américains afin de terroriser les populations. Il affirme que si ses soldats avaient été de cette trempe, il aurait gagné la guerre. Jorg est de cette trempe. Intelligent, calculateur, froid, jamais au repos, il est un monstre, mais il est le monstre qui peut sauver le monde. Personne d’autre n’a ce qu’il faut.

Suivant les traces d’une personnage difficile à oublier, au long d'une mission qui ne l’est pas moins, le lecteur constate avec plaisir que tout s’emboite, tout cliquette en place, concluant sans erreur une épopée de 1500 pages. Rythmé, rapide, palpitant, et original en ce qu’il mixe deux mondes de l’Imaginaire en les faisant vraiment interagir, "Emperor of Thorns" est un très bon roman et la conclusion réussie d’une trilogie qu’on aurait aimée plus longue d’une cinquantaine de pages car la fin en paraît un peu rapide.

Emperors of Thorns, Mark Lawrence

« You have to have men who are moral... and at the same time who are able to utilize their primordial instincts to kill without feeling... without passion... without judgment... without judgment! Because it's judgment that defeats us. », Colonel Walter Kurtz

lundi 21 octobre 2013

Le crépuscule du Diable


"Daredevil, End of Days", traduit et publié par Panini, est une mini-série dont Brian Michael Bendis, l’homme qui rendit ses lettres de noblesse au héros au début des années 2000, est l’inspirateur.

L’album s’ouvre sur le meurtre en pleine rue, le massacre faudrait-il dire, de Daredevil par Bullseye. Devant les objectifs des caméras et des smartphones, Daredevil meurt sous les coups de l’un de ses plus féroces ennemis. Il reviendra à Ben Urich, journaliste et vieil ami de Daredevil, d’enquêter pour découvrir ce qu’à fait et où était le justicier depuis sa retraite forcée, consécutive au meurtre de sang froid du Caïd, « Napoléon du crime » de New-York et plus ancien ennemi de « Tête à cornes », qui paya de sa vie  son retour dans le quartier d’Hell’s Kitchen dont Daredevil l’avait chassé pour y instaurer une paix, peut-être juste mais évidemment illégale. Le justicier aveugle passa ce jour-là la ligne rouge qui sépare le héros du vigilante sous les yeux d’un monde incrédule. Après, on ne le revit plus. Jusqu’à ce qu’il réapparaisse pour mourir.

Ben Urich, journaliste au mythique Bugle, doit raconter la mort du héros. Où était Daredevil ? Pourquoi est-il réapparu ? Pourquoi Bullseye l’a-t-il tué avant de se suicider ? Que signifie, surtout, le mot « Mapone », dernier mot prononcé par un Daredevil agonisant, et sans doute clef du mystère ?

Sur la même trame que le Citizen Kane d’Orson Welles, Bendis et ses collègues invitent le lecteur à entendre une histoire crépusculaire terriblement poignante.

Ce sera la dernière enquête d’Urich. Le Bugle va fermer, tué par la mort de la presse écrite ; les héros qui ont partagé la vie de Daredevil sont vieillis, rangés, fatigués, mariés, parfois parents. Certains sont morts. L’ambiance est noire, sinistre ; on retrouve la désespérance sourde du début de Watchmen. Qu’est-il arrivé au justicier masqué, mais aussi, qu’est-il arrivé au monde ? Comment le rêve d’une justice en costumes éclatants a-t-il pu virer au néant ? Urich cherchera des réponses en interrogeant tous ceux qui ont connu le héros, se heurtant à la faiblesse de la mémoire humaine, au déni, voire au rejet, et, s’il progresse, il ne semble pas approcher d’une résolution éclairante.

Tout se termine, tout s’achève, Daredevil, persona non grata que tous, et surtout les femmes qu’il aima, préfèrent oublier ou nier, disparaît du monde mais aussi et surtout des mémoires, de celles de ses proches comme de celle d’un public versatile, tellement gavé de héros, d’aventures, de jeux du cirque, qu’il est mithridatisé au point d’être insensible au crépuscule d’un héros. Siegfried eut sa marche funèbre, à l’enterrement de Daredevil il n’y avait presque personne.

Graphiquement, l’ambiance est imprécise, crade parfois, en accord avec le récit. L’image, sombre, montre la laideur du monde dans lequel meurt Daredevil. Quelques scènes sont de grandes réussites de cadrage ou de découpage. Que demander de plus ?

Bien construit, bien narré, "Daredevil End of Days" est un album de très grande qualité qui n’a qu’un défaut : il laisse le lecteur au milieu du gué. J’attends avec impatience le volume final, en décembre.

Daredevil End of Days, tome ½, Bendis et ali.

dimanche 20 octobre 2013

Qui a peur de la mort, Nnedi Okorafor VF


Le 6 novembre sortira "Qui a peur de la mort", premier roman de Nnedi Okorafor et lauréat du World Fantasy Award 2011. Fin heureuse d'une histoire éditoriale mouvementée.

Le roman avait été chroniqué ici, et Nnedi Okorafor interviewée là.

A quelques jours de la sortie française, j'ai demandé à Nnedi Okorafor de présenter son héroïne au public hexagonal. Elle m'a gentiment envoyé la réponse ci-dessous :

Qui est Onyesonwu ? Que veut-elle ?

Pour pouvoir vraiment dire qui est Onyesonwu, il me semble que je doive d’abord dire où et quand elle est. 

"Qui a peur de la mort ?" se passe dans une Afrique post-apocalyptique, plus précisément au Soudan, dans un avenir où les cultures africaines ont migré, se sont mélangées, renforcées, avant de se décomposer comme cultures, un avenir aussi dans lequel la technologie a atteint à la presque fin de son utilité.
Dans ce coin d’Afrique, durant un incident d’une violence extrême, un enfant est conçu. Sa mère accouchera dans la solitude du désert d’une petite fille en colère qui ne ressemble ni à sa mère, ni à son père. Elle est ewu, c’est à dire qu’elle a l’air d’une esprit du désert, à la peau et aux cheveux drus couleur du sable.

Sa mère la nomme Onyesonwu, un nom qui sonne comme un défi car il signifie « Qui a peur de la mort ? » dans une langue de « l’Ancienne Afrique ». Onyesonwu grandit en paria dans une ville d’exilés, loin de la populeuse Durfa où le pire de la violence et le gros de la richesse cohabitent. Sa volonté, ses actes, sa quête de la vérité et de sa nature profonde, feront d’elle une puissante sorcière habitée d’une vraie haine de l’injustice ainsi que d’un amour puissant de la liberté, parce qu’elle est le produit de l’injustice et se sent, de ce fait, enfermée dans une destinée tragique.

Que veut Onyesonwu ? La vengeance…et l’amour.

vendredi 18 octobre 2013

Morte avant que d'avoir vécu


Au commencement il y eut « Entretien avec un vampire », le chef d’œuvre d’Anne Rice. Réalisé comme l’interview-confession de Louis, vampire tourmenté, nostalgique et solitaire, « Entretien avec un vampire » rendit au genre vampirique éclat et lettres de noblesse en faisant du vampire une victime, meurtri par sa condition.
Aujourd’hui, 37 ans plus tard, "Entretien avec une vampire : l’histoire de Claudia" est l’adaptation BD (d’aucuns diront manga au vu de l’éditeur, beaucoup, et du graphisme, un peu) d’une partie du roman, sûrement le plus belle et poignante, la partie consacrée à Claudia.

Claudia, superbe création d’Anne Rice, est un personnage inoubliable, l’un des plus tragiques et des plus beaux de l’Imaginaire. Sans elle, « Entretien avec un vampire » n’aurait été qu’un bon roman de vampire ; avec elle, il atteint la grâce, et laisse dans le cœur du lecteur une marque indélébile.
Claudia, faite vampire alors qu’elle était enfant, condamnée à vivre dans un corps qui ne grandira jamais alors que son esprit accumule les décennies. La petite fille vampire blonde et bouclée, créée par Lestat pour retenir Louis en lui donnant un enfant à protéger, deviendra une femme, avec des sentiments et des désirs de femme, enfermée dans un corps de poupée qui l’empêchera à jamais de les réaliser. De Louis, Claudia apprendra l’amour des arts et de la beauté ; Lestat lui enseignera le goût de la chasse et une cruauté impitoyable. Les années et les affres de sa condition l’amèneront à développer un amour passionné mais désespérément platonique pour Louis, et une haine farouche pour Lestat à qui elle fait porter le poids de son état et la responsabilité de sa misère.

En quête de ses origines, de celles de la race vampirique, d’une descendance, Claudia fera payer son existence amputée à Lestat, et s’en libérera pour vivre avec Louis la passion tragique dont elle rêvait, sans imaginer qu’elle s’achemine vers une issue qui ne peut être que fatale.

Dans le roman, c’est Louis qui raconte. Ici, tout est vu à travers les yeux de Claudia. Les deux visions se complètent tant l’adaptation est de qualité.

Quant au graphisme, il semble difficile de trouver meilleure adéquation à l'œuvre originale. Sur du papier jauni, le dessin fin et détaillé donne vie et visage aux personnages romantiques du roman avec la même élégance qu’avait la mise en image que le cinéma en a faite. Des éclats de couleur, feu, sang, ponctuent quand nécessaire en arrière des cases, et dynamisent les moments forts. Cette adaptation graphique est une réussite absolue qui compose donc avec le roman et le film de Neil Jordan un triptyque indispensable, le retable de Sainte Claudia.

Entretien avec un vampire : l’histoire de Claudia, Anne Rice et Ashley Marie Witter

mercredi 16 octobre 2013

Loué soit le Yin


Avec "l’origine des Victoires", le niçois Ugo Bellagamba signe une œuvre personnelle, tant parce qu’elle est située exclusivement dans ce Sud de la France où il vit (Nice n’est-elle pas fille de Niké, déesse grecque de la victoire ? ) que parce qu’il y présente au moins un personnage historique dont l’étude de l’œuvre est emblématique de la « confrérie » des juristes et politologues.

Dans ce plus récent roman de Bellagamba, roman qu’on peut prendre pour un recueil de nouvelles liées par un fil rouge, le lecteur assiste à la lutte millénaire qui oppose un groupe secret de femmes initiées nommées Victoires à l’Orvet. Principe malin immémorial, non terrestre, immatériel mais conscient et voulant, l’Orvet prend le contrôle d’individus, toujours mâles, et les pousser à engendrer, par leurs actes, la souffrance dont il se nourrit ; il est ici chasseur, fléau extraterrestre d’une Humanité qui n’est que l’un de ses gibiers possibles. Mais, immortel, l’Orvet oriente aussi au long cours les sociétés, et c’est plus grave, vers les idéologies (Bellagamba, grâce lui soit rendue, nous épargne la tarte à la crème du nazisme) ou les organisations susceptibles d’engendrer le maximum de malheur et de désordre, comme un berger élevant et guidant au mieux son troupeau pour pouvoir ensuite le sacrifier et s’en repaitre. Face à l’Orvet, depuis la plus haute Antiquité, se dressent des femmes, entrainées de mère en fille à manier les armes de l’agression, de la raison, du droit ou de la séduction, qui combattent dans l’ombre pour endiguer son action. Jamais de victoire définitive pour ces femmes qui acceptent de sacrifier toute leur vie privée, et souvent leur vie tout court, pour remplir une mission ignorée de tous et dont elles ne tireront aucun profit ni aucune gloire.

Tournant les pages, le lecteur suivra donc la lutte éternelle opposant l’Orvet aux générations successives de Victoires à travers quelques vignettes, des années 70 au futur proche et du XIIIème siècle au XIXème passant par la Rome de l’après Actium, entre autres, au fil de courts récits toujours agréables à lire.

Même si la cadre est européen (Sud de la France oblige), la lutte immémoriale entre Bien et Mal n’oppose pas ici, me semble-t-il, un Orvet qui serait « l’Ennemi » médiéval aux forces christiques du Bien. Et ceci en dépit du fait que la clef de voute du roman soit, à mon avis, la partie consacrée à St Thomas d’Aquin, le Docteur Angélique auteur de la monumentale Somme Théologique – et à qui Bellagamba fait un bien étrange sort. Car s’il s’agissait là, après des Croisades inspirés par l’Orvet – et ayant inspiré à l’auteur son Tancrède - de mettre un terme à la théocratie grégorienne et de commencer à avancer vers une séparation du spirituel et du temporel qui préparait le gallicanisme et portait en germe les prémisses de la laïcité, la problématique est évidemment plus vaste. Il s’agit de la lutte de l’Humanité, dans sa partie la plus forte que Bellagamba identifie aux femmes, contre une entité « galactique » plus vieille que les Hommes et que le Monde même, porteuse d'une forme externe de tentation du Mal qui agirait en attisant le goût masculin pour l'agression et la domination. Le sens du devoir, du sacrifice, bien plus que leur entrainement, sont les armes majeures dont disposent les Victoires de toutes les époques, chiens de berger discrets protégeant, sans attendre de récompense, le troupeau d’un prédateur en maraude. Chacun n’est au final que ce qu’il est, mais certains le sont mieux que d’autres.

Le roman commence par être déroutant en raison d’une écriture au vocabulaire riche au point d’en paraître technique par moments, et d’un classicisme grammatical absolu. Dans la première histoire notamment, qui prend place dans les 70’s, l’écriture fait trop sage, presque proprette, désaccordée du thème traité (effrayant) et du moment décrit. Une sorte d’anti-Djian qui inquiète. Puis, l’époque décrite changeant, se dégage progressivement une musicalité agréable du texte, une élégance faite de précision lexicale et d’attention portée aux détails, qui est visiblement le résultat d’un travail minutieux comme celui des tailleurs de pierre médiévaux.
Ce petit bout d’Histoire secrète est donc un plaisir de lecture, simple, abordable, et nourrissant car loin d’être dénué de sens.

Pour conclure en chroniqueur SFFF, je dirais que l’origine extra-terrestre de l’ennemi, son mode d’action pernicieux et indirect qui joue sur l’agressivité des hommes, la résistance des femmes seules à même d’endiguer la progression de l’Orvet, son nom même, tout ceci m’a évoqué les romans de Pierre Bordage et je n’ai cessé d’y penser en lisant L’origine des Victoires. Amateur du grand Pierre, vous devriez apprécier le roman de Bellagamba.

Ce qui n’empêche pas les autres de venir goûter et d’y prendre plaisir.

L’origine des Victoires, Ugo Bellagamba

NB : L’éditeur est un petit éditeur certes, mais les coquilles…

mardi 15 octobre 2013

5ème édition du Festival de l’Imaginaire du Pays d’Aix - Autres Mondes


La 5e édition du Festival de l'Imaginaire du Pays d'Aix sur le thème "Autres mondes" (tiens donc !) se déroulera du mardi 15 au dimanche 20 octobre 2013 à Lambesc, aux Pennes-Mirabeau, à La Roque d’Anthéron et à Rognes. Le salon se tiendra les 19 et 20 octobre à Lambesc.
Pour ceux, innombrables, que ça passionne, on me verra sûrement à Lambesc samedi après-midi.

Cette année, les invités sont : Karim Berrouka, Charlotte Bousquet, Cyril Carau, Elie Darco, Christophe Desmartis, Fabien Fernandez (exposition), Gilles Francescano, Laurent Gidon, Stéphane Manfredo, Jean-Luc Marcastel, Sylvie Molinari, Benoît de Saint-Chamat, Adrien Thomas, Jérôme Vincent. En BD : French Geek Movement et chez les éditeurs : Actu SF, Mnémos, Les Moutons électriques, Netscripteurs, Sombres Rets.

Porte ouverte sur tous les « autres Mondes » que créent des auteurs et des illustrateurs pour nous faire rêver, le festival de l'Imaginaire du Pays d'Aix vous invite à les découvrir. Fantasy, science-fiction et fantastique sont les trois mots magiques qui permettent d'y accéder.

Au programme, de nombreuses animations :

Mardi 15 Octobre à 18h00 à La Roque d’Anthéron : Rencontre avec Sylvie Molinari
Jeudi 17 octobre à 19h00 aux Pennes-Mirabeau : Lecture débat avec Jean-Luc Marcastel
Vendredi 18 Octobre à 17h30 à Lambesc : Contes de la lune bleue par Christèl Delpeyroux
Vendredi 18 Octobre à 18h30 à Rognes : Lecture en musique de l’Imaginaire par Laurent Kiefer accompagné à la guitare par Manuel Amelong
Samedi 19 octobre à 20h30 aux Pennes-Mirabeau : Murder party « Il faut sauver le commercial Willing-Fox »
Dimanche 20 octobre à 17h30 à Lambesc : Le monde est rond par la Compagnie z.a.b.r.a.k.a
Samedi 19 et dimanche 20 octobre :  Salon littéraire à Lambesc


Programme détaillé du salon à Lambesc

* Samedi 19 octobre *

10h00 : ouverture du salon
11h00 : déambulation : Papillons de nuit et Faune, Cirque Pouce.
12h00 : inauguration
14h30 : présentation de Fabien Fernandez par Jérôme Vincent de ActuSF.
15h30 : Le monde des naïades,Cirque Pouce - Place Château Vilain.
16h30 : interview de Karim Berrouka par Jérôme Vincent de ActuSF.
17h15 : animation sur les DC’s Comics, French Geek movement.
18h30 : apéro-lecture l’atelier d’écriture mené par Stéphane Manfredo.
21h00 : Or flamme – Vortex, Cirque Pouce – Place Château Vilain.

* Dimanche 20 *

10h00 : ouverture du salon
De 10h30 à 18h00 : L’Imaginographe Ornicarinck(s), Machine à photographier l’imaginaire
11h00 : rencontre-débat par Jérôme Vincent.
De 14h00 à 18h00 : séances de Jeux de rôle, Défis fantastiques et Wastburg
De 14h00 à 18h00 : Autour d’Ulysse, deux ateliers de création de personnages, en interaction, dès 7 ans, par l’association Ornicarinks.
17h30 : Le monde est rond, compagnie z.a.b.r.a.k.a.

Les Contrées du Rêve, HP Lovecraft


Si tu aimes Beaudelaire, si tu veux lire une Odyssée moderne sans te faire chier avec James Joyce, tu dois lire "Les Contrées du Rêve".

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 73, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Avant le célèbre Mythe de Chtulhu, H.P. Lovecraft a créé tout un univers onirique inspiré des oeuvres de Lord Dunsany, une contrée sauvage et magique peuplée de démons et de merveilles, de rêveurs perdus au milieu de leurs cauchemars dont son héros, Randolph Carter en tête. Cet univers est devenu l'une des oeuvres fondatrices de la Fantasy. Ce recueil regroupe tous les textes, dans une traduction intégralement nouvelle ; textes qui, au fil des années, ont inspiré de nombreuses oeuvres dont l'excellent Sandman de Neil Gaiman.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :



dimanche 13 octobre 2013

Utopiales 2013 : Autres Mondes


Les Utopiales 2013, présidées par l’astrophysicien Roland Lehoucq, se tiendront à Nantes, Cité des Congrès du 30 octobre au 4 novembre, sur le thème des Autres Mondes. La soirée inaugurale commencera le 30 octobre à 19h00.

Comme chaque année depuis 2000, le programme est somptueux. Alors, en vrac, et sans aucun souci d’exhaustivité (ça serait impossible), le visiteur du Salon pourra voir :

De très nombreux auteurs en dédicace, parmi lesquels (mais pas seulement), Ayerdhal, Ugo Bellagamba, Pierre Bordage, Sara Doke, Orson Scott Card, Max Brooks, Peter Watts, Andeas Eschbach, Xavier Mauméjean, Lucas Moreno, Thomas Day, Ian McDonald, Claude Ecken, Jean-Marc Ligny, Lionel Davoust, Jean-Pierre Dionnet, Laurent Whale.
J’en oublie mais mon doigt fatigue.

De la BD avec (entre autres) Schuiten, Nicolas Fructus, Arleston.

Des scientifiques en table ronde, parmi lesquels : André Brahic, Eric Picholle, Christophe Montandon.

Des tables rondes, justement, rassemblant en très grand nombre, auteurs et scientifiques, tous les jours et toute la journée, sur le thème des Autres Mondes, par exemple : Le monde d’Avatar est-il réaliste ? ; Grandeur et décadence de la SF francophone ; L’homme, une espèce en voie de disparition ? ; Les utopies vertes ; Les zombies sont-ils nos meilleurs amis ? ; ou Le totalitarisme écologique ; et tant d’autres.

Des films à n’en plus finir avec des projections tous les jours, toute la journée. Citons seulement Albator, Corsaire de l’Espace, Silent Running, The Host, Shaun of the Dead, ou Outland, entre autres.

Des expositions telles que Les cités fertiles de Vincent Callebaut (par ailleurs créateur de l’affiche du festival), Remember Me, Explornova 360, et le retour de Nao, le petit robot.

Aux Utopiales, il y a aussi des jeux vidéo, des jeux de rôles, de plateaux, de cartes, du GN, etc. Et du Cosplay de bien belle qualité.

Et puis il y a le Bar de Mme Spock où se rafraichir, grignoter, en croisant auteurs, réalisateurs, scientifiques.

Et enfin, nombre de compétition parmi lesquelles le Prix Utopiales Européen, le Prix Utopiales Européen Jeunesse, le Prix Julia Verlanger, et de nombreuses compétitions cinéma ou BD.

Le visiteur/lecteur pourra également y faire dédicacer par les auteurs présents l’anthologie Utopiales 2013, publiée spécialement pour l’occasion par ActuSF. Ou rencontrer de nombreux blogueurs de l'imaginaire.

Last but not least, le Prix Planète-SF des Blogueurs sera remis pour la troisième année consécutive durant le festival. Il oppose cette année 22/11/63 de Stephen King, Anamnèse de Lady Star de L.L. Kloetzer, La maison des derviches de Ian McDonald, et Le calice du dragon de Lucius Shepard. Détails suivront sur cette manifestation d'importance.

Pas un pas en arrière


"Stalingrad Khronika", de Bourgeron et Ricard, vient de sortir dans une version Intégrale qui rassemble les deux tomes sous une même couverture. Bonne initiative de l’éditeur.
Et, de mon point de vue de lecteur, "Stalingrad Khronika" fut à la fois un plaisir de lecture teinté d'une légère déception.

Plaisir de lecture car Khronika entraine le lecteur dans une histoire trépidante, qui ne cesse jamais de rebondir au rythme des combats qui agitent et détruisent la ville soviétique de Stalingrad. Point de fixation et lieu du retournement de la guerre à l’Est, Stalingrad, effroyable bataille urbaine qui se termina parfois en duels de snipers fut un calvaire, non seulement pour les deux armées antagonistes mais également pour les civils qui vivaient dans la ville. Premier revers véritable de l’armée nazie en URSS, la bataille de Stalingrad fut l’emblème visible et glorieux de la Grande Guerre Patriotique ; on imagine donc bien son importance pour un Staline au faîte de son pouvoir dictatorial. Staline trouvait ici l’ennemi extérieur crédible, dont a besoin tout pouvoir totalitaire, pour justifier d’amplifier encore le système de répression contre un ennemi intérieur, qui n’existait que dans son esprit malade, et intensifier dans le même mouvement le culte de la personnalité autour du chef héroïque qui sauve la Patrie.
Et nous y voilà ! Car "Stalingrad Khronika" raconte l’histoire, parfois ubuesque, d’une petite équipe de cinéma envoyée à Stalingrad, par la volonté du dictateur même, pour tourner un film à la gloire de la résistance soviétique. Le lecteur y verra le mal de la guerre et la mal du totalitarisme mêlés. Double hiérarchie de l’armée et des services spéciaux, unités de francs tireurs constituées de criminels en roue libre faisant appliquer le mot d’ordre stalinien « Pas un pas en arrière » sans oublier de piller les cadavres et de tuer les soldats amis trop zélés, groupe de cinéastes constitué d’un « échantillon » signifiant : commissaire politique qui doit réussir sa mission de filmage, fut-ce au prix de sa vie, cinéaste raté mais bien en cour, cinéaste de talent sorti spécialement du camp de travail où l’avait envoyé les manigances de l’autre, et jeune soldat soviétique confit d’amour pour le Petit Père des Peuples. Et la peur lancinante du NKVD et de ses agents infiltrés. La guerre donne à chacun l’opportunité de révéler le pire de ce qu’il a en lui (c’est toujours vrai), mais dans le cas de la Russie stalinienne, le système totalitaire et l’exigence absolue de satisfaire tous les caprices du dictateur avait déjà bien préparé le terrain et donné à chacun l’occasion de polir ses compétences en servilité, veulerie, cruauté, et manigance.

La BD est, sur ces points qui étaient ceux de l’auteur, une réussite, en montrant fort justement la folie de la guerre et les tréfonds de l’âme humaine sur un ton caustique. De plus, le dessin, centré sur les hommes et laissant la ville en ruine dans un arrière-plan brumeux, focalise le récit sur la mission cinématographique folle. Le traitement graphique est donc parfaitement adapté au scénario.

Je n’ai pu m’empêcher de ressentir une légère déception car on ne voit pas grand chose de la bataille ou de ses enjeux. Ce n’était pas le point, c’est évident, mais je crains qu’un lecteur peu au fait de l’Histoire ne perde une partie du sens de ce qui se jouait à cet endroit et à ce moment, et que le récit en soit affadi au risque d’être seulement appréhendé comme l’une de ces innombrables histoires militaires qui fleurissent en BD au lieu d’être l’occasion de revisiter un moment important de l’Histoire contemporaine.

Stalingrad Khronika, Intégrale, Bourgeron, Ricard

mercredi 9 octobre 2013

Un bien bel humain


Joseph Carey Merrick, je ne l’ai d’abord connu que par son surnom : Elephant Man. On se souviendra du film somptueux de David Lynch, et sinon on courra le voir. Un choc. Absolu.

Je reviens aujourd’hui à la vie de Merrick, car elle vient d’être adaptée en BD par Denis Van P et Serge Perrotin, grâce au crowdfunding, et c’est une bien belle adaptation qui se démarque intelligemment de celle de Lynch. Alors que l’histoire de Lynch se basait sur la biographie écrite par Frédérick Treves et se concentrait donc sur la vie de Merrick après sa rencontre avec le médecin londonien, Van P s’inspire de l’ouvrage de Howell et Ford ce qui lui permet d’être bien plus explicite sur l’enfance et la jeunesse, tragiques, de Merrick – même si, mort à 28 ans des suites de sa maladie, il ne connut guère plus.

Joseph Merrick, atteint du syndrome de Protée, une maladie incurable dégénérative, est un enfant très laid – qui le devient progressivement de plus en plus – aux capacités physiques handicapées par ses difformités. Mais, l’album le montre, son esprit est parfaitement sain ; l’homme est même fin et bon. Qu’importe au monde ; sa vie sera un calvaire.

L’album décrit la vie du jeune Merrick. Damné de la génétique, Joseph eut à subir les brimades de ses condisciples, l’agressivité de son instituteur, la honte violente de son père, la haine explicite de sa marâtre – seule sa mère, morte de maladie, fut souvent compatissante. Il connut la peur dans les yeux des autres qui, la plupart du temps, engendre violence et agression. Incapable de travailler, rejeté de partout, même d’un asile de pauvres aussi malheureux que lui mais nantis de physique simplement normaux, il dut se vendre à une foire aux monstres et accepter humiliation et exploitation. Seule sa rencontre avec le docteur Treves lui permit de connaître un peu de calme et de bonheur, au contact d’une haute société londonienne qui s’était piquée de lui. Il mourut tragiquement pour avoir tenté d’être normal un instant.

Raconté comme ça, on pourrait se dire que l’auteur a vraiment chargé la barque et qu’il en a un peu trop fait. Mais Merrick a vraiment vécu, sa vie a vraiment été celle-là. Ce n’est pas l’auteur qui a chargé la barque de Merrick, c’est un Destin cruel qui l’a chargée pour lui. L’histoire ne peut qu’émouvoir. Elle est parfaitement contée.

Graphiquement le traitement de l’album est réussi. Succession de vignettes non jointes sur fond noir, elle présente la vie de Merrick comme une série d’instantanés illustrant des moments significatifs d’une longue vie de souffrance. Seules les dernières pages, celles dans lesquelles Merrick connaît les seuls moments heureux de sa vie, retrouvent une forme plus classique. De plus, un dessin de style presque humoristique amortit l’horreur de ce qui est montré, choix plutôt judicieux qui fait de cet album un objet sucré-salé plus digeste que ces chansons de Berthe Sylva qu’il amène immanquablement à l’esprit.

Joseph Carey Merrick, Denis Van P, Serge Perrotin

mardi 8 octobre 2013

La fin de toutes choses


Grand Nord sibérien, dans un futur indéterminé. Le shérif Makepeace fait régner l’ordre dans la ville d’Evangeline. Seule étrangeté, mais de taille : dans cette ville de colons qui fut prospère à sa manière, il n’y a plus personne, ou presque. En quête d’autres humains et d’une civilisation qu’il n’a pas vraiment connu, Makepeace part sur les traces d’un avion entrevu, dernier vestige peut-être d’un monde dans lequel c’était l’Homme qui dominait la Nature.

"Au nord du monde", roman post-apo écrit comme un texte de littérature générale, est un bien beau roman, lauréat en 2011 de ce Prix de l’Inaperçu qui met en lumière des romans injustement oubliés de la critique.

Dans la Sibérie future de Makepeace avaient émigré des colons occidentaux, les parents de Makepeace, leurs voisins et amis. Décroissantistes convaincus de la nécessité d’une vie frugale et d’un nouveau départ sur des terres vierges, ces hommes et femmes tentèrent d’y bâtir un monde nouveau, débarrassé des oripeaux du productivisme et de l’hyperconsommation. Malheureusement, la tentation érémitique n’a de sens que lorsqu’on quitte les hommes pour aller au désert, pas quand on prétend se soustraire du monde dans son intégralité. Quand la catastrophe concerne le monde entier, il n’y a pas « d’hors du monde » dans lequel on pourrait se réfugier. C’est ce sur quoi s’illusionnèrent les colons décroissantistes ; le monde se chargea de leur rappeler que l’exit n’était pas une option.
Il y eut donc une catastrophe, avant, hors-champ, imprécise. Confrontée, semble-t-il, à l’achèvement des tendances contemporaines, épuisement des ressources et pollution mortifère, l’Humanité s’est trouvée face à sa propre agonie. Fuyant vers un possible monde meilleur, des hordes de réfugiés ont traversé la Sibérie utopique des parents de Makepeace, détruisant le fragile équilibre d’une société précaire. Il fallut, contre tous les principes fondateurs, s’armer. Les communautés se déchirèrent, autant qu’elles furent déchirés par les migrants affamés, désespérés et agressifs, qui les traversèrent. La terre se vida, n’y survivent guère plus que des tribus dont les modes de vie ancestraux sont redevenus viables.

"Au nord du monde" est d’abord porté par une personnage très intéressant. Riche, complexe, Makepeace charrie avec lui un passé personnel qui l’a construit, mais aussi les espoirs déçus de la génération de ses parents et les regrets d’un monde, fantasmé pour n’avoir pas été connu, dans lequel la vie n’était pas une lutte permanente pour manger ou se chauffer. La frugalité est méritoire, mais la vie dans une société sans stock ni grande technologie impose un effort constant, épuisant pour le corps comme pour l’esprit. Et quand il n’y a même plus de société… Makepeace essaie sans cesse de faire les choses justes, mais connaît les impératifs de la survie qui supposent de faire régulièrement taire une compassion dont il n’est pourtant pas dénué. Faire taire jusqu’à tuer sans état d’âme. Avoir des rêves mais gérer strictement la survie au quotidien.

Autour du shérif sibérien, dans cet espèce de Far West glacé et vide dont les Tongousses seraient les Indiens, partenaires et adversaires à la fois, Makepeace découvre qu’il y a pire que la dureté de la Nature. La seule forme de société encore organisée qu’il rencontre, à son corps défendant, est esclavagiste. Les alliances sont toujours transitoires, la confiance ne peut jamais être accordée pleinement. Quand on n’a rien, qu’on est sans cesse à quelques jours de mourir de faim, l’Autre est une ressource bien avant d’être un frère. Mais « l'homme est un animal politique » ; pour tout humain sensé, à commencer par Makepeace, la solitude, physique ou spirituelle, est atroce. Elle amène à chercher l’Autre, même menaçant, et à conserver, même seul, les codes de la civilisation pour ne pas régresser au niveau de l’animal.

Theroux aborde fort justement quantité de thèmes importants à travers le regard de Makepeace. Il montre la nostalgie des survivants pour un monde que certains n’ont pourtant jamais connu et l’angoisse existentielle devant la certitude de « l’anéantissement ». Il décrit l’admiration d’humains revenus à une forme de naturalité primitive pour les merveilles de la science et de la technique, ainsi que la nécessité de les préserver, retrouvant ici la thématique de « Un cantique pour Leibowitz » par exemple. Il retourne la séduction contemporaine, et sans doute raisonnable, pour une vie modeste, en montrant crument à quel point celle-ci serait dure et souvent brève. Mais il raconte aussi l’espoir, l’inextinguible espoir qui pousse l’Humanité à se relever, fut-ce au prix de l’esclavage et de l’exploitation des perdants, à chercher une vie meilleure et à tenter de la faire advenir.

Derniers feux de l’Homme ou point bas extrême avant une Renaissance, le roman ne le dit pas, même si la fin suggère une réponse. Empruntant au meilleur de deux univers littéraires, "Au nord du monde" évoque « La route ». Je l’ai bien plus apprécié car il est bien plus écrit.

Au nord du monde, Marcel Theroux

L'avis de Nébal

samedi 5 octobre 2013

Bonne nuit les petits


"Sandman" et moi, c’est une longue romcom. Vous savez , ces films dans lesquels un homme et une femme se rencontrent, ne s’aiment vraiment pas, se rencontrent encore plusieurs fois, ne s’aiment toujours pas, puis finissent presque magiquement par comprendre qu’ils sont faits l’un pour l’autre. "Sandman" et moi, c’est pareil. Des années que ces comics sont en vente, des années qu’un ami m’intime de les lire, des années que je me refuse à eux car je n’aime pas le dessin. Il a fallu que le tome 1 de l’Intégrale, publiée par Urban Comics et traduite par Patrick Marcel, me soit offert pour que je découvre enfin ses charmes cachés.

Volume imposant rassemblant les 16 premiers numéros de la série, écrits il y a plus de vingt ans, le volume 1 propose au lecteur les deux arcs « Préludes et Nocturnes » et « La maison de poupée », le prologue « Contes dans le sable », ainsi que de nombreux et riches bonus, longue interview de Neil Gaiman à propos des récits, biographie des personnages, projet initial, etc.

"Sandman", scénarisé par Neil Gaiman, c’est l’histoire du Roi des Rêves, l'un des Infinis, quasi-dieu immortel, comme ses collatéraux, Mort, Destin, Désir, etc. Régnant sur le Monde des Rêves, il est le maitre des songes paisibles et des cauchemars. Froid, sérieux, sévère,  le Rêve n’est pas un personnage convivial. Sa responsabilité est énorme, il la prend à cœur, elle ne lui laisse pas le temps de se divertir.

Dans « Préludes et Nocturnes », premier arc de la série, le lecteur fait la connaissance de Dream. Et le malheureux n’y est d'abord guère à son avantage. Invoqué puis emprisonné pendant soixante-dix ans par un occultiste anglais peu doué rêvant de surpasser Aleister Crowley, le Rêve doit, dans cet arc, réparer les dégâts causés par sa longue absence, remettre de l’ordre dans son royaume, et retrouver les objets sacrés de son pouvoir.

« La maison de poupée », après un prologue en forme de conte africain imaginaire plus vrai que nature, raconte l’histoire d’une des victimes collatérales du long emprisonnement du Rêve. Truffé de personnages plus délirants les uns que les autres et déroulant les situations qui ne le sont pas moins, l’arc décrit la quête du Rêve pour éviter qu’un vortex de rêve, incarné dans une jeune fille, ne détruise le monde.

Dit comme ça, "Sandman" est un comic fantastique parmi d’autres, pas spécialement beau graphiquement en plus. Et pourtant il y a indéniablement quelque chose, une grâce que Gaiman insuffle à son œuvre. Sans se mettre aucune limite, Gaiman convoque les gloires de la maison DC dans son comic. On y croise donc le Martian Manhunter, Docteur Destiny, les trois Sorcières et les frères Abel et Caïn des défuntes séries d’horreur House of Mystery et House of Secrets (qui connurent leur heure de gloire en France sous les titres Minuit l’heure des sorcières et le Manoir des fantômes), John Constantine ou encore son ancêtre Lady Constantine. On y visite aussi l’Arkham Asylum que fréquente Batman.

Mais il n’y a pas que ça. Gaiman invente une légende africaine crédible mettant en scène le Rêve. Il écrit un épisode dantesque narrant un massacre en temps réel dans un diner américain. Il fait visiter les enfers à son héros pour y vaincre un démon grâce à sa seule intelligence. Il décrit à la perfection une convention de fans, ici des tueurs en série, avec vieux amis, discussions, bar, goodies, et tables rondes, qui parlera à tous ceux qui ont fréquenté les Utopiales. Il invoque les mânes du Juif errant dans une histoire d’immortels traversant les époques. Il montre au lecteur le travail paisible et équitable de la Mort. Il rend hommage à Little Nemo. Il met en scène un sale Ken et une naïve Barbie. Et j’en passe. Tant d’idées que je ne peux les mettre toutes ici, sans compter celles à côté desquels je suis passé s’en m’en apercevoir.

Gaiman sait intriguer, effrayer, émouvoir, et surtout concerner son lecteur. Jamais l’intérêt ne faiblit au long de la lecture des centaines de pages, en dépit des changements fréquents d’histoire, de style narratif, de découpage. Puisant dans les mythologies du monde ancien, dans celles, modernes, des super-héros, qu’il explorera dans son roman American Gods, créant même ex nihilo celles qui lui manquent pour servir son propos.

Graphiquement, le comic prête à controverse. De fait, le premier arc m’a plutôt plu. Il a ce style caractéristique très encré des House of Mystery. Au fil des changements de dessinateur et de coloriste, mon opinion évolue et je trouve le deuxième arc moins agréable à l’œil, un peu trop bordélique pour moi, en dépit de quelques belles trouvailles (le retournement des planches pendants les rêves, l’évolution de l’apparence du Rêve au fil des siècles par exemple). En l’occurrence peu importe, l’histoire est grandiose. Un monde vit dans Gaiman, les pépites qui s’en échappent sont très précieuses.

Disons pour finir que le livre fabriqué par Urban Comics est de fort belle facture, ce qui ne gâche rien et change agréablement des comics en vilaine quadrichromie imprimés sur papier bible.

Sandman, L’Intégrale tome 1, Neil Gaiman

mardi 1 octobre 2013

Noir Prestige


Avec "Blackstone", dont deux tomes sont déjà sortis, Corbeyran s’offre une nouvelle virée du côté de la magie véritable, après le Malvoulant ou Double Gauche par exemple.

Fin du 19ème siècle. Trois prestidigitateurs sans grand talent tirent le diable par le queue dans les rues de Paris. De spectacles bidons en petites arnaques, ils vivotent. Lassés, Nelson et Jenny décident de tenter leur chance à Londres en laissant Jean-Jacques à Paris. Lors d’une représentation dans un boui-boui londonien, un tour se déroule atrocement mal. Un enfant disparaît ; les deux prestidigitateurs doivent fuir pour sauver leur vie. Reste une étrange pierre noire d’origine inconnue qui semble vraiment chargée de vraie magie. Le lecteur suit alors les destins divergents des trois illusionnistes et de leur « victime », entre prison, succès, enquête, et mystère.

Le scénario de Corbeyran repose, et je trouve toujours ça dommage, sur plusieurs rencontres fortuites. Je lui laisse pour l’instant le bénéfice du doute car il y a bien plus à cette histoire que compréhensible à l’issue du tome 2, il est donc possible que des forces occultes orientent en sous-main les actions des protagonistes et les rassemblent par nécessité.

Quoi qu’il en soit, l’histoire est prenante, intrigante à souhait, et le curseur entre réalisme et ésotérisme tourne lentement mais sûrement vers le second terme, à un rythme qui permet au lecteur de s’installer sans difficulté dans l’explication la moins rationnelle. Corbeyran n’oublie pas cependant de montrer la réalité d’une Révolution Industrielle qui broie ses petites mains, et la dureté effroyable des années qui précédèrent ce qu’on nomma la Belle Epoque. Belle pour les rentiers comme Proust sans doute, pas pour les ouvriers d’usine. Cet ancrage historique accentue l’étrangeté de la confrontation avec le second niveau de réalité présent dans la série. Il est donc bienvenue.

Dans une ambiance qui rappelle fortement Le Prestige, Corbeyran raconte une histoire de malheur, de malveillance, d’ambition démesurée, et met en place les éléments d’un affrontement magique de haut vol. Il faudra attendre le tome 3 pour en voir plus mais le hors d’œuvre met en appétit. On aimera connaître la suite.

Dessins et couleur soutiennent à merveille le récit. Beaux et réalistes, ils offrent des vues superbes de Londres, Paris, New York à la fin 19ème siècle avec leurs rues animées et leurs bas-fonds sordides, et prennent toute leur ampleur dans le spectacle des nombreux bâtiments monumentaux montrés en plongée ou contreplongée. Couleurs, lumières, effets de brouillard ou de pluie sont très réussis, participant à un grand plaisir visuel.

Black Stone, t1 Les magiciens et t2 New York, Corbeyran, Chabbert, Malisan

Imbécile malheureux


J’ai appris, il y a peu, l’existence de Song Ci, juge chinois du 12ème siècle considéré comme l’un des pères de la médecine légale. Auteur de la somme en cinq volumes intitulée « Collected Cases of Injustice Rectified », il démontra la nécessité d’examens post mortem rigoureux afin d’éviter injustices et erreurs judiciaires. Respecté par ses pairs contemporains pour ses conseils méthodologiques et ses très nombreuses descriptions détaillées des blessures et des armes qui les causent, il est aussi l’un des précurseurs de l’entomologie médico-légale, huit siècles avant le français Jean-Pierre Magnin.

Le même article m’apprit qu’un auteur espagnol, Antonio Garrido, avait écrit un roman, "The Corpse Reader", dont Song Ci est le personnage principal. Bonne nouvelle. A priori.

Mais en fait non. Rendons justice au roman pour commencer. On y trouve une histoire de complot et de meurtre intéressante pour peu qu’on aime le mystère. C’est mon cas ;  c’est la chose qui m’a convaincu de terminer ma lecture. On y trouve aussi quelques (rares) éléments sur la culture chinoise de l’époque, notamment sur le poids du confucianisme dans l’organisation sociale et le conservatisme qu’il engendre, ou le niveau élevé d’administration de l’Empire du milieu en dépit d’une corruption endémique. Pas inintéressant. Quand au personnage, quand il examine les corps, il a quelque chose de Sherlock Holmes dans la finesse de ses déductions.

Le problème, c’est tout ce qui est autour.

Garrido utilise toutes les ficelles, des ficelles tellement grosses qu’on dirait des cordes de marine, qui font les livres destinés à devenir des best-sellers. Gagné ! Le roman a obtenu le Premio Internacional de Novela Histórica Ciudad de Zaragoza 2012.

Un début (40%) du livre sans guère d’enquête de police (or c’est pourtant comme policier historique que le roman est vendu, encore un éditeur qui se sera trop avancé ?). Dans cette partie, Song Ci ne fait que fuir, littéralement, une machination (qu’il est le seul à ne pas voir car il est, en dépit de son talent, très bête, nous y reviendrons). Dans un mélange misérabiliste d’Oliver Twist et des Deux Orphelines, Ci (et sa sœur gravement malade, tant qu’à faire !) passent leur temps à tomber de Charybde en Scylla. Ils sont accusés à tort, escroqués, volés, battus, et j’en passe. Chaque malheur terminé permet la survenue du malheur suivant, puis, dans une accumulation ad nauseam, une forme précédente de malheur revient, montrant ainsi à quel point tout l’afflige et lui nuit et conspire à lui nuire.

Enfin Ci réalise son rêve - après la mort de sa sœur, quand même. Il est admis, grâce à un heureux concours de circonstances (et oui), à l’Académie de Droit. Et là, c’est Harry Potter qui commence. Le méchant fils de riche qui est son ennemi et qui lui mettra, jusqu’à la fin, des bâtons dans les roues et tentera sans vergogne de l’éliminer, les brimades et les menaces d’exclusion récurrentes, etc. Inutile d’en dire plus. Tout le monde connaît ça depuis que Rowling a remis à la mode le roman d’internat.

Enfin (seconde moitié du livre) on en vient au fait. Là, le roman se tient un peu mieux en tant que policier historique. Mais quel regrettable « héros ». Naïf jusqu’à l’imbécillité, il tombe dans tous les pièges et toutes les tromperies ; incapable de tenir sa langue, il donne à qui saura les utiliser contre lui toutes les informations qu’il détient dès l’instant où il les obtient. Ca finit par devenir comique. L’intérêt ( ! ) de l’idiotie du personnage est que ça permet à l’auteur d’offrir au lecteur un micro rebondissement ou une surprise convenue toutes les trois pages. On en sort échevelé ; tant d’évènements terribles, tous résolus en cinquante lignes, c’est décoiffant.

Enfin, car il ne faut pas oublier les lecteurs les moins vifs, un épilogue où, après la fin du récit à enjeu, Ci donne à son mentor le fin mot de l’histoire et explique noir sur blanc tout ce qui aurait pu ne pas avoir été compris par le lecteur.

Exotisme, mystère, rebondissements, adversité, animosité de classe, misère, maladie, élévation sociale, redressage de tort, il y a tant d’ingrédients et en telle quantité qu’on dirait un de ces hamburgers d’un mètre de haut que se prépare le glouton Scoubidou. Je conseille ce roman aux gens qui ne lisent qu’un livre par an ; en un seul volume ils auront toute leur came de l’année.

The Corpse Reader, Antonio Garrido