samedi 31 août 2013

Breaking news : Migration du Planète-SF

Planète-SF : Le .org ferme. Vive le .com !


Après tant d’années en .org, la communauté du Planète-SF prend son essor et s’offre un .com




Membres actuels (que nous ne voulons pas perdre) et nouveaux membres (dont nous voulons vite faire la connaissance), venez nous retrouver sur le nouveau portail. Vous y trouverez les chemins qui mènent au Forum des blogueurs, à l’Agrégateur de blogs, ainsi qu’aux blogs de la Communauté Planète-SF et du Prix des Blogueurs.

L’inscription au forum et la présentation sur le fil dédié vous donnent accès au site, bien sûr, mais surtout elles vous font entrer dans une communauté SFFF chaleureuse et motivée. Rejoignez-nous pour cette nouvelle aventure.


Aujourd'hui, nous sommes ça :



Avec vous, nous pourrons être ça :



Merci à Christian Testanier pour le logo.

When sysadmins ruled the world


Futur indéterminé. Longtemps après une apocalypse, la maigre Humanité restante survit dans un immense Silo vertical d’où nul ne peut sortir sous peine de succomber à un air létal. Seuls sortent les condamnés à mort, afin de nettoyer les caméras qui offrent l’unique et imparfaite vue sur l’extérieur ; c’est par une sortie que commence "Silo".

A l’intérieur, les nécessités de la survie à long terme en milieu clos ont conduit à l’instauration d’un ensemble de règles très strictes régissant tous les temps de la vie, notamment en ce qui concerne les droits de reproduction, soumis à une loterie et au strict remplacement numérique des morts. Dans le Silo tout est rare : le recyclage est intégral, y compris des cadavres qui assurent le fertilisation des sols dans les fermes enterrées. La place est petitement comptée, les ressources aussi, sans oublier les hommes ; rien ne doit être gaspillé, nul ne peut être inactif. La micro société du Silo compte autant de professions qu’il y a de fonctions économiques, l’effectif et la nature de chacune de ces profession étant fixé autoritairement de manière optimale – un rêve de planificateur soviétique. Pour préparer l’avenir, chaque professionnel adulte est suivi par une « ombre », un adolescent qui apprend le métier avec lui afin de pouvoir le remplacer au moment de sa mort. Réparer, recycler, remplacer, tout est à l’avenant.

Si la société est scientifiquement structurée, elle l’est d’une manière visible à l’œil nu. Chaque « classe » est identifiée par une couleur de vêtement. Les 144 étages du Silo se divisent par fonctions, et les fonctions ne se mélangent guère. Les groupes d’étages rassemblent des services identiques et les appartements de ceux qui y travaillent. Les fonctions nobles (maire, shérif, administration) sont au sommet, et plus on descend plus on va dans le manuel, le mécanique, le graisseux. Symboliquement, il y a le haut du Silo, son milieu, et son bas, représentation tripartite avec les prestiges associés ; seuls certains services indispensables sont dupliqués dans les trois parties du Silo. Et au 34ème, un service unique semble capital pour l’existence même de la communauté, le DIT qui regroupe les services informatiques.

Le système autarcique fonctionne bien, avec une entropie minimale, aussi longtemps que chaque rouage tourne comme il doit, sans heurt. Parler de l’extérieur, y penser seulement, est tabou. L’enfreindre conduit à la mort.

Le roman commence très bien. Mystère, soupçons, le lecteur comprend rapidement que tout est loin d’être clair dans le Silo, que la réalité du pouvoir n’y correspond pas exactement à sa représentation, et que des forces occultes cherchent à maintenir un secret pour préserver un statu quo qu’elles ont décidé seules. Les représentants de la Loi enquêtent et, dans une ambiance à la Outland, l’action progresse rapidement, les indices se recoupent, les questions trouvent des réponses à un rythme satisfaisant, amenant d’autres questions.
Dystopie adiabatique, le monde du Silo survit en détruisant impitoyablement celles de ses cellules qui pourraient menacer l’équilibre et la stabilité du système ; l’héroïne du roman le découvre rapidement. Le lecteur suit avec plaisir ses investigations, espère qu’elles aboutiront, et imagine quels bouleversements elles pourraient provoquer.

Puis le roman change de genre, et devient à mon avis moins convaincant. Publié d’abord par épisodes sur Internet, "Silo" souffre, je pense, d’une construction trop épisodique. Il y perd de l’unité.

Faut-il lire "Silo" ? Je dirais qu’il y a deux options.

Soit on est un connard élitiste à la Gromovar, et la réponse est non. Trop de longueurs, notamment de longs passages techniques, trop de coïncidences heureuses qui font avancer l’histoire, une histoire d’amour improbable et une nomination - inattendue mais indispensable à l’histoire – qui ne l’est pas moins, trop peu d’informations sur l’idéologie du Silo ou sa religion, d’autant que le système de coercition n’a pas l’air très intense. Il manque du développement à ce monde. Qu’est ce qui le fait tenir ? Difficile à dire. Il y manque aussi la pente de moindre résistance qui serait celle que devrait suivre logiquement le récit. A progresser par heureux hasards, on perd le sens de l’inexorable nécessité et de l’enchainement inévitable des causes et des conséquences.

Soit on n’est pas Gromovar, on accepte de se laisser emporter par l’histoire, et alors pourquoi pas ? De très nombreux lecteurs ont déjà fait ce choix, aux USA et dans d’autres pays. Et je comprends parfaitement pourquoi.
Outre la belle histoire éditoriale qui séduira maints lecteurs, "Silo" brasse nombre des thèmes qui infusent dans la société occidentale contemporaine : droit à l’enfant, tyrannie « soft » d’un petit groupe dissimulé, opposition entre les 99% (nous, les lecteurs) et le 1% (ils, l’obscène oligarchie), droit à l’information libre - sans oublier l’espionnage et les limitations de ce droit fomentés par le pouvoir occulte - caractère héroïque des whistleblowers (ces « héros » modernes, d’Assange à Snowden), possibilité pour le peuple uni de reprendre le pouvoir des mains de ceux qui l’en dépouillent et lui mentent, idéale démocratie participative ; "Silo" est le fils naturel des alter, indignés, et autres occupants de Wall Street, ainsi que de tous ceux qui ne manifestent pas mais le feraient volontiers s’il n’y avait pas « L'amour est dans le Pré » à regarder. "Silo" leur offre le Happy End qu’ils ne voient jamais dans la réalité.
99% des lecteurs prendront plaisir à cette revanche. Ils sont bien plus nombreux que Gromovar, et la plupart ignorent ce qu’il advint de Winston Smith, Bernard Marx, ou même de l’historique Guy Fawkes. Quant à Roméo et Juliette...

Silo, Hugh Howey

mercredi 28 août 2013

TOR 1 : Abraham, Anders, Castro

Brève revue de nouvelles tirées de l’énorme recueil gratuit de TOR. Commentaires au fil de l’eau sur ceux des textes que j’ai lus que j’ai un peu appréciés ; si ça peut donner envie. On remarquera les belles illustrations originales (une par texte) reprises dans le livre numérique.


Avec When We Were Heroes, Daniel Abraham, collaborateur occasionnel de GRRM et seconde tête de l’auteur bicéphale James S. A. Corey, livre une nouvelle située dans l’univers de la série au long cours de super-héros Wild Aces (dont GRRM est l’animateur principal). Il y montre que derrière les super-héros ou les people – au fond les mêmes – il y a une personne plus profonde que son masque. L’ambiance et le déroulé rappellent le début de Watchmen.


The Fermi Paradox is Our Business Model, de Charlie Jane Anders, est la première nouvelle que j’ai lue, et je l’ai choisie pour son titre. Dans ce texte au ton humoristique, on voit les humains rencontrer leurs créateurs. On ne peut pas dire qu’ils soient réjouits par ce qu’ils voient, ni par ce qu’on leur dit sur la raison de leur existence. La grande réponse n’est finalement pas 42, mais elle n’est guère plus satisfaisante.



On dit que pour le japonais moyen, les différences entre un chrétien, un juif et un musulman sont incompréhensibles. C’est la même chose vu de la jungle d’Irkiirish en ce qui concerne les sentients non indigènes, comme le montre le Our Human d’Adam Troy Castro. La nouvelle à chute pourrait être plus efficace mais elle est notable pour son exotisme.

When we were heroes, Daniel Abraham
The Fermi paradox is our business model, Charlie Jane Anders
Our human, Adam Troy Castro

Ces nouvelles participent au Challenge JLNN

mardi 27 août 2013

Le pire des mondes


"Temps futurs" est un roman d’Aldous Huxley, inconnu de moi jusqu’à récemment, que j’ai acheté par hasard, commencé comme un pur objet de détente, et qui m’a bien séduit.

Objet atypique, "Temps futurs" se présente sous la forme d’un scénario retrouvé par les deux protagonistes de la courte première partie du roman, le seconde étant constituée du scénario lui-même.

Californie, 2108. Sur les débris de la guerre NBC survivent une poignée d’humains revenus à une forme de barbarie. Barbares certes, mais dotés d’une forme d’organisation et d’une élite (loi d’airain de l’oligarchie, quand tu nous tiens). Gouvernés conjointement par l’église de Bélial et le Chef politique du « prolétariat libre », quelque milliers d’hommes et de femmes hantent les ruines d’une civilisation qui s’est autodétruite. La société technologique s’est effondrée, la division du travail aussi, et les survivants sont condamnés à fouiller les cimetières pour trouver les vêtements dont ils s’affublent ou les bijoux dont ils ornent leurs lieux de culte – belle et efficace utilisation de la rare main d’œuvre. Radiations et virus ont fait leur œuvre ; les plantes ont changé au point de ne plus pouvoir servir à l'alimentation, hommes et femmes ont tellement muté qu’à quelques exceptions près ils ne s’accouplent plus que lors de « chaleurs » annuelles, le nombre des bébés malformés est si élevé qu’au delà d’un certain niveau de mutation ils sont éliminés, lors de la cérémonie religieuse d’humiliation des mères qui précède l’ouverture de la saison des amours. La discipline est brutale, le pouvoir, religieux ou « populaire », impitoyable. La liberté des derniers hommes, c’est la liberté d’accepter librement d’obéir aux ordres de l’élite autoproclamée.

Dans ce lieu à l’agonie arrive l’équipe de scientifiques et explorateurs néo-zélandais – l’ile fut protégée de la guerre et de ses retombées par son éloignement - dont fait partie le professeur Poole, botaniste distrait et puceau. Capturé, abandonné par les siens, il se mettra au service de ses geôliers et découvrira, presque par inadvertance, le plaisir sexuel puis l’amour, ce qui lui donnera la force de résister à l’oppression.

Mode d’emploi du nouveau monde livré par un hiérarque au milieu du récit, rédemption par l’amour, sexualité libre obligatoire, "Temps futurs" reprend beaucoup d’éléments du « Meilleur des Mondes ». Mais il est bien plus primal, bien moins lissé ; c’est un cri de rage.
Dans un style qui tangente le surréalisme, Huxley livre au lecteur ses angoisses concernant l’avenir de l’Humanité et développe longuement son idéologie très inspirée de l’anarchisme. Visiblement traumatisé par l’assassinat de Gandhi, dont il partage les convictions pacifistes militantes, Huxley, irréductiblement pessimiste, se livre, dans ce "Temps futurs" qui peut être lu comme sa réponse à l’événement, à une charge très virulente contre les nationalismes, les idéologies totalitaires de tous bords, et les religions organisées, par essence totalitaires. Par l’absurde, il démonte les mécanismes de l’oppression, qui commence toujours, ici comme ailleurs, par celle des femmes, traitées dans ce texte avec des accents qui rappellent irrésistiblement le très misogyne Saint Augustin et son aversion de la gent féminine. De manière plus originale, Huxley dénonce enfin les risques mortels que font courir à l’Homme la surexploitation des ressources et la dégradation des espaces naturels, faisant montre ici d’une clairvoyance prophétique et presque incroyable alors qu’il écrit au tout début d’une société de consommation que tous loueront pour ses contestables bienfaits.

Scénario de film déguisé en roman atypique, comprenant mouvements de caméras, psalmodies, et monologues de récitants, "Temps futurs" est étonnamment fluide et agréable à lire, transmettant un message angoissé qui fait toujours sens aujourd’hui. Sans doute plus encore qu’en 1948.

Temps futurs, Aldous Huxley

lundi 26 août 2013

Post n° 1000 : Champagne



Ben voilà. Ca devait arriver. Elle a fini par me tomber dessus, la pile.

1000 posts. C’est pas dégueu. En un peu plus de six ans, c’est pas exceptionnel non plus. Mais c’est que c’est long à lire les livres, surtout en SFFF. C’est beaucoup plus long de lire un pavé de 800 pages pour le chroniquer que d’essayer un gloss quand on est une blogueuse mode, un dildo quand on est une sexteuse, ou de se taper un film (même Ben Hur) pour un blog cinéma.
Si j’étais moins crétin, je chroniquerais de la blanche française. 250 pages en moyenne, de gros caractères ou un petit format de page, et une idée étirée ad nauseam. Un livre par soirée, une chronique après. Une par 24 heures. En six ans, j’aurais pu en écrire 2190. Next time, maybe.

Là, logiquement, je devrais annoncer un concours avec de merveilleux prix à gagner. Problème : je n’ai ni question intéressante (quelle question résiste à Google plus de quelques secondes ?) ni cadeau (disons que je suis tellement mal organisé qu'il fallait bien que ça finisse par se voir). Alors, je suis un peu mal pour lancer un concours. Next time, maybe.

Je vais donc simplement remercier les gens qui ont commenté, ceux qui ont relayé des chroniques, ceux qui ont linké, ceux qui ont dit aimer (même s’ils mentaient), en d’autres termes tous ceux qui ont fait que ce blog n’a pas été qu’un journal intime un peu vain. Ils se reconnaitront.

Je remercie aussi ceux des éditeurs qui furent assez fous pour prendre le risque de m’envoyer des livres, et les blogueurs qui m'ont rendu visite.
Mais surtout, surtout, je veux remercier du fond du cœur les auteurs qui ont eu la gentillesse de répondre à mes questions. Approfondir un point avec l’auteur même, c’est un rêve de lecteur rendu possible par l’Internet.

Rendez-vous aux Utopiales 2013 pour la remise du troisième Prix des blogueurs Planète-SF.

jeudi 22 août 2013

Tribulations spatiales


"Le Dernier Château et autres crimes" est le titre complet d’un recueil de nouvelles/novellas de Jack Vance, publié par Le Bélial. On y trouve quatre textes relativement longs : Les maisons d’Iszm, Alice et la cité, Fils de l’arbre, et ce Dernier Château, Prix Hugo longue nouvelle 1967 et Prix Nebula court roman 1966, qui donne son titre à l’ouvrage.

Dans Les maisons d’Izsm, Vance raconte les péripéties d’un botaniste terrien en visite sur Izsm, la seule planète de l’Univers qui produise les arbre-maisons. Soupçonné de vouloir exporter illégalement un plan ou une graine afin de briser le monopole en vigueur, il est suivi, espionné, maltraité, par de très intrusifs services secrets, jusqu’à son retour sur Terre et la conclusion de ses aventures. Au fil d’un récit qui fleure bon la biotechnologie avant l’heure, Vance installe une atmosphère à la nord-coréenne, et accumule poursuite et filatures dans un quiproquo (ou pas) à la Mort aux trousses. Rien de tout ceci n’est déplaisant, mais une chute trop tôt prévisible fait perdre beaucoup d’intérêt au texte, qu'un dernier coup de dé de l'auteur ne parvient pas à rendre surprenant.

Que dire sur Alice et la cité ? C’est, pour reprendre un mot d’Alice elle-même, une « pantalonnade », dont le bût est de mettre en opposition valeurs citadines et valeurs rurales. Si l’on veut être indulgent, on peut voir dans ce texte de Vance des éléments (prises neurales, immersion dans le virtuel) qui préfigurent le cyberpunk, ou un foisonnement de peuples extraterrestres qui donnent un avant goût de la cantina de Mos Eisley. Pour ma part je n’ai guère apprécié le personnage principal, visiteuse spatiale située entre Zazie dans le métro et Marie-Antoinette, pas plus que les secondaires, taillés à la hache et guère crédibles. Si on aime Le rat des villes et le rat des champs et la bonne grosse rigolade, pourquoi pas ? Sinon…

Les deux dernières nouvelles, Fils de l’arbre et Le dernier château, sont bien plus intéressantes. Toutes deux décrivent des sociétés très inégalitaires, oligarchiques si on veut être aimable, esclavagistes si on ne le veut pas ; on peut même y voir une métaphore du système colonial ou de l’échange inégal cher aux marxistes tiermondistes. Dans les deux cas, une minorité domine une majorité bien plus nombreuse, l’exploite, et extrait de sa misère et de sa soumission la possibilité d’un niveau de vie extrêmement confortable. Dans les deux cas, le système devra s’écrouler ; c’est le sens de l’Histoire.

Dans Fils de l’arbre, Vance raconte une histoire compliquée à souhait qui rappelle encore certains films d’Hitchcock, avec mission secrète, espionnage, meurtres d’Etat et opérations spéciales. Faux semblants et mensonges se succèdent à un rythme échevelé ; ils sont ensuite mis à bas les autres après les autres - notamment par le très madré diplomate Hableyat qui tire les ficelles en génial marionnettiste - pour l’édification du lecteur et de personnage principal, l’aventurier terrien Joe Smith, tombé sans le vouloir dans le Grand Jeu interplanétaire alors qu’il n’était qu’en quête romantique, à la poursuite d’un rival amoureux. Après une confrontation durant laquelle les loyautés basculent, un final de film d’horreur conclut cette histoire dense et rythmée qui pourrait avoir pour morale double que tout système totalitaire est voué à disparaître, même s'il y faut une impulsion extérieure, et qu’il est inutile de chercher la femme car « Bien fol est qui s’y fie ». Un texte d’une lecture agréable en dépit d’un caractère boulevardier parfois excessif.

Le Dernier Château a obtenu deux Prix littéraires ; ce n’est pas pour rien. Meilleur texte du recueil, il rappelle par son ambiance les récits de la Terre Mourante. Ecriture riche et châtiée, superbes descriptions, sophistication extrême d’oligarques à la morgue d’autant plus inconsciente qu’elle semble innée, bon vin et bonne chère, il y a sans nul doute le sceau de la Terre Mourante dans ce Dernier Château. On y voit à l’œuvre la logique de l’honneur dans ce qu’elle a de plus absurde. On y voit la difficulté de toute société à se réformer, même face à une menace identifiée et imminente ; on ne peut s’empêcher de penser, au fil de la lecture, à l’attitude actuelle de l’Humanité face aux périls climatiques et à l’épuisement des ressources, d’autant que Vance met en scène des « Expiationnistes », sorte de décroissantistes qui militent pour une réforme profonde du mode de vie des gentilshommes dans une indifférence quasi générale. Danser sur le volcan et croire que ce qui est pourra toujours être, c’est ce que les humains font le mieux, ici comme dans les univers de Jack Vance.

A lire pour les deux derniers textes, en n'oubliant pas que rien, chez Vance, n'égale La Terre Mourante.

Le Dernier Château et autres crimes, Jack Vance

L'avis d'Efelle

Ce livre participe au Challenge Summer Star Wars Ep I


Ces nouvelles participent au Challenge JLNN

mercredi 21 août 2013

Heureux avènement


The Courtyard est un comic lovecraftien de Moore et Burrow. On y retrouvait, dans une histoire trop linéaire et courte, une ambiance et un ton qui rendaient parfaitement hommage au vieux maitre de Providence, dont on fêtait hier le 123ème anniversaire de la naissance.

On y restait néanmoins un peu sur sa faim. Frustration soulagée grâce à "Neonomicon", suite assumée de l’œuvre précédente par les mêmes auteurs. Avatar a eu la bonne idée d'unir les deux comics sous la même couverture, ce qui permet à de nouveaux lecteurs d’avoir le tout en une fois et de ne pas s’arracher les cheveux après la fin inconclusive de The Courtyard.

Dans "Neonomicon", prix Bram Stoker 2011 catégorie Graphic Novel, deux agents du FBI reprennent à leur compte l’enquête avortée de Courtyard, après l’échec tragique de leur prédécesseur. Ignorant des blasphèmes qui pavent la route sur laquelle ils s'engagent, ils vont aller aux limites de la folie et rencontrer un destin au-delà de l’imaginable.

Le scénario de "Neonomicon", stressant et dérangeant, est un bien beau travail de mise en abyme de l’œuvre de Lovecraft. Au-delà des références lovecraftiennes, déjà présentes dans le préquel The Courtyard, et de celles aux illustres prédécesseurs de HPL qui l’ornementent , "Neonomicon" présente une histoire dans laquelle l’œuvre du maître de Providence est connue de l’un des enquêteurs – qui la présente à ses collègues - ce qui les pousse à maintes spéculations erronées sur l’origine des meurtres, mais aussi, et c’est plus sinistre, sur l’origine de l’inspiration de HPL. Parcourant de nouveau le chemin, suggéré dans The Courtyard, qui conduit de Horreur à Red Hook au Cauchemar d’Innsmouth en passant sans en avoir l’air par l’Abomination de Dunwich, Moore revisite le Mythe, et le transporte ici et maintenant, lui donnant un caractère prophétique plus qu’inquiétant. Ce qui sera peut être raconté comme si ça avait été. Malheureusement pour nous, l’espace-temps aussi est non-euclidien.

Pour son Dracula, Francis Ford Coppola choisit un angle bien plus érotique que celui du roman. C’était un moyen, le seul peut-être, d’instiller, pour le public mithridatisé de la fin du XXème siècle, les sentiments de gêne et de transgression qui saisissaient les lecteurs du roman de Stoker, un siècle auparavant. Moore choisit le même angle pour son "Neonomicon", tentant ainsi d'instiller en ses lecteurs les sentiments d’ignominie et de perversion évoqués par Lovecraft dans ses textes. Moore choisit de montrer ces unions contre nature, contraire à toute raison ou décence, qui, dans les récits de Lovecraft, sont racontées, sans détail explicite, rappelés comme des faits ayant eu lieu « précédemment ». Ce faisant, Moore atteint son objectif - rejoignant dans le même mouvement celui de son illustre devancier – créer une histoire choquante qui illustre, par l’exemple, une vision pessimiste de l’Homme et de la Nature.

Le lecteur est saisi de malaise ; gêné et tendu, il ne peut qu’éprouver dégout et horreur pour les fanatiques adorateurs des Anciens et leurs abominables pratiques. Il ressent l’ignoble et la perversion, non pas intellectuellement mais physiquement ; c’était le bût.

Paradoxalement, alors que l’œuvre comme la vie de Lovecraft se caractérisent par une absence presque totale de sexe, le "Neonomicon" de Moore met celui-ci au centre du récit (rappelons néanmoins que le monsieur est un habitué du fait). Reprenant la délirante théorie reichienne des orgones, Moore fait de l’orgie sexuelle, et singulièrement de l’orgasme, une source d’énergie presque illimitée qu’il est possible de soumettre aux plus étranges usages.
Moore et Lovecraft apparaissent alors comme les deux faces d’une même pièce. Révélant les points aveugles de l’œuvre de Lovecraft, Moore expose ses propres filtres perceptifs. L’asexuel et l’hypersexuel, l’abstinent et le priapique, tournant autour du même objet, de la même énergie qui fait se mouvoir l’univers.

Refermant "Neonomicon", on se dit que ce comic est une réussite objective, et Moore un parfait connaisseur d’HPL dont la rouerie éclate sur les quelques planches finales. Bravo.

Neonomicon, Moore, Burrow

A réserver à un public averti.

samedi 17 août 2013

Un tueur bienveillant


"The Killing Moon" est le premier roman du diptyque Dreamblood de la romancière américaine N. K. Jemisin, à l’origine précédemment de la trilogie Inheritance. Il est en compétition pour le World Fantasy Awards cette année et a été nominé Nébula en 2012.

Comme d’autres, par exemple Nnedi Okorafor, Jemisin crée une fantasy qui se détourne de l’Epinal médiéval européen. Si l’on part du principe qu’est de la fantasy tout texte décrivant des mondes dans lesquels la magie est « normale », rien n’oblige en revanche à ce qu’elle prenne place dans un univers de châteaux forts et de chevaliers, à la Table Ronde. Jemisin installe donc la fantasy de Dreamblood dans un monde qui rappelle l’Egypte ancienne ; le lecteur en sort agréablement dépaysé.

A Gujaareh, une cité-Etat, petite mais riche, qui s’est détachée du grand royaume de Kisua il y a longtemps, la paix est la valeur principale. Paix de l’âme mais aussi paix physique, absence de délit et de corruption. Sous les auspices de l’omniprésente déesse lunaire Hananja, quatre prêtres d’élite nommés Gatherers donnent la mort à ceux qui la demandent mais aussi, contre leur gré, à ceux que le temple juge corrompus. Dans les deux cas, ils envoient l’âme du visité vers une éternité de félicité dans le monde des rêves, Ina-Karekh, et ce faisant « récoltent » le « sang des rêves » que d’autres prêtres, installés au temple, utilisent pour soigner et soulager le peuple. Gujaareh est ainsi un rêve sécuritaire ; les Gatherers apaisent les hommes et apaisent la cité d’un même mouvement, nuit après nuit, dans une succession de fins de vie qu’ils offrent par compassion. Ce sentiment est au cœur de la philosophie de ces religieux intègres et justes, car s’ils aiment sincèrement ceux qu’ils aident à mourir dignement - et qui sont volontaires - ils n’en aiment pas moins les corrompus – qui, eux, ne le sont pas - dont ils considèrent qu’ils soignent l’âme malade et souffrante.

En paix à l’intérieur de ses murs, Gujaareh l’est aussi avec ses voisins, la puissante Kisua au Sud et les royaumes barbares au Nord. Dotée d’un système de caste très rigide, et d’une noblesse en équilibre entre tradition et modernité, Gujaareh est inégalitaire mais généreuse pour tous ses citoyens. Gouvernée conjointement par le temple d'Hananja et le palais du Prince de Gujaareh (mari spirituel de la déesse), elle est un modèle de réussite et de stabilité pour peu qu’on accepte l’idée qu’un droit de vie et de mort religieux sans appel est un prix social acceptable.

Une « récolte » d'âme ratée par le Gatherer Ehiru met progressivement à jour une conspiration qui remet en cause tout ce à quoi il croyait, faisant vaciller le dogme, le temple, le palais, et la cité même. Nul n’en sortira indemne.

Pour "The Killing Moon", Jemesin a inventé une cosmogonie et en a déduit une religion et un système de magie. Inspiré autant de la médecine égyptienne que de la théorie des rêves de Freud ou de l’inconscient collectif de Jung, le système magico-religieux créé par Jemisin est au cœur du récit. Loin de n’être qu’un background lui servant de filigrane, il en est le moteur. L’histoire commence lors d’une cérémonie ratée. Elle progresse par la découverte d’impossibilités théologiques devenues vraies. Elle est incroyable pour les personnages qui la vivent par les implications religieuses qu’elle suggère. Elle est rythmée par les besoins impératifs que l’ascèse impose aux personnages. Elle a pour horizon les rites de passage que les prêtres doivent subir. Elle structure la relation très riche entre deux des trois personnages principaux, Ehiru et son disciple Nijiri.

Récit et système étant liés, Jemisin a la finesse de ne révéler que progressivement au lecteur l’histoire de Gujaareh et de Kisua, la nature et l’évolution du culte d’Hananja, le fonctionnement du complexe système de magie (humeurs des rêves, fonctions des prêtres, cérémonie et rites). Au fil des pages, alors que la conspiration se dévoile, le lecteur comprend de mieux en mieux le monde qu’il observe, la nature du complot qui le menace, et il réalise à quel point c’est le cœur même du système religieux qui est à la fois moyen et enjeu du conflit. On est ici dans du bien plus subtil que chez Sanderson.

Si le system building est particulièrement réussi, le world building est plus sommaire. On ne voit que ce qui est essentiel à l’histoire. Kasui au Sud, Gujaareh au Nord, des royaumes barbares plus au Nord, un fleuve aux crues annuelles entre les deux et le désert autour. C’est l’Egypte, mais si on n’avait pas cette image en tête, tout serait peut-être un peu vague. Pour une fois, une carte (la tarte à la crème de la fantasy) aurait été utile. Finalement, le système des castes est plus clair que la géographie, avec notamment une caste de servants pathétique et émouvante.

Les personnages principaux en revanche sont joliment développés. Dotés de passés crédibles et signifiants, de présents conflictuels, et d’avenirs dramatiques, ils prennent progressivement vie aux yeux du lecteur et sont tout le contraire d’archétypes. Deux hommes – deux prêtres - face à une femme – une espionne étrangère, ennemis mortels aux croyances antipodiques qui apprennent au fil des évènements à se connaître et à se respecter, un couple maître/disciple dont la relation est d’une grande beauté, tant par l’intensité que par la retenue des sentiments d’amour qui les unissent, des religieux qui parviennent à dépasser leur dogme au nom de la vérité et de la justice sans perdre leur foi pour autant, il y a déjà de bien belles qualités ici, d’autant que Jemisin leur écrit à tous des scènes touchantes et délicates. Si on y ajoute quelques personnages secondaires importants, moins développés mais aux apparitions toujours justes, c’est une belle galerie de personnages forts et mémorables que Jemisin offre au lecteur. Et, joie personnelle, pas de romance.

Même s’il aurait gagné à être un peu plus descriptif (le syndrome GRRM m’atteint), et même si certains fils auraient mérité un peu d'approfondissement, Jemesin signe avec "The Killing Moon" un roman de fantasy original et riche, tiré par des personnages qu’une histoire tragique forge au risque de les broyer et qu’elle parvient à faire sincèrement aimer au lecteur.

The Killing Moon, N.K. Jemisin

jeudi 15 août 2013

Le grand bond en arrière


Je ne suis pas belge (comme le dit fort à propos Osgood Fielding III : « Nobody’s perfect »). Je connais un peu l’histoire de la Belgique. Je suis de loin, et parfois avec effarement, son évolution nécrotique récente, mais je ne les vis pas, ni ne les ressens personnellement. Quoique… J’ai le souvenir d’une charge antiwallone très violente dans la bouche d’une amie flamande, juriste, cultivée, et habituellement plutôt gentille, qui m’avait laissé sans voix.

Sans rentrer le moins du monde dans les détails, disons que la Belgique abrite aujourd’hui, à côté d’une majorité de citoyens belges qui se sentent partie de l’entité politique belge, une minorité de moins en moins négligeable de personnes se réclamant d’un nationalisme flamand ou d’un nationalisme wallon. Si les braillards du Vlaams Belang sont plus connus en France, il n’en reste pas moins qu’un wallon sur huit environ est partisan d’une indépendance de la Wallonie selon un sondage récent.
C’est à cette réalité qu’ont voulu s’attaquer Michel Constant et Jean-Luc Cornette ; ils y réussissent en partie.

Futur proche. La Belgique a explosé. La Wallonie est devenue la République Démocratique de Wallonie ; elle est gouvernée par le populiste Capitaine Delcominette. Y vivent Ludmilla, une jeune membre des « Fauves de Hesbaye », organisation de jeunesse fascisante, et Antoine Wauthier, étudiant contestataire mou qui n’aime guère le nouveau régime. Ces deux jeunes que tout oppose vont être confrontés, opposés, puis rapprochés par d’obscures manigances dont ils sont les pions involontaires et inconscients.

Le background que décrit Cornette est incontestablement de type fascisant, voire pré-totalitaire. Organisations de jeunesse, culte de la personnalité, couteuses opérations de prestige, contrôle social intensif y compris au sein des familles, appareil parallèle des groupes paramilitaires, perversion d’une langue dans laquelle les mots prennent un autre sens, cérémonie de triomphe nocturne à la Nuremberg, dégradation insidieuse des libertés publiques, tout y est. Gouvernée autoritairement et refermée frileusement sur elle-même, la RDW se coupe du monde tant culturellement (dialogues savoureux d’inculture et de mépris sur l’Asie, et références multiples à la culture populaire wallonne) qu’économiquement, avec comme conséquence une tiers-mondisation de la zone. Plus « populiste dure à la berlusconienne » que totalitaire, la RDW est gouvernée par des hommes écœurants de cynisme qui, sous couvert de position morale élevée, mentent effrontément et abusent à loisir de leur position. N’est pas Robespierre qui veut.

Dans ce cadre rieur, une machination complexe est orchestrée par un responsable de la police qui veut trouver des terroristes ; peu importe que ceux-ci existent ou pas. Elle broiera plusieurs vies sans changer grand chose à la réalité politique.

Rapide, rythmée, l’histoire est très agréable à lire. En 70 pages, elle est suffisamment complexe et les personnages ont le temps de s’y développer. Elle agrippe le lecteur par son humour décalé et absurde, avant de l’obliger à rire jaune.

Les dessins à la ligne claire font ancien, impression renforcée par les couleurs choisies. On a l’impression de lire une BD des années 50, ce qui rapproche temporellement des totalitarismes suggérés par les auteurs. Cet effet est incontestablement réussi.

Néanmoins, si l’histoire est vraiment plaisante, la politique fiction est un peu décevante. Car si Cornette a la bonne idée de décrire une république indépendante wallonne et pas flamande - afin de montrer que les abrutis sont partout - et un dirigeant qui admire Mao au point d'acheter sa momie - signifiant par là même que tous les nationalistes belges dangereux ne font pas référence au rexisme - le background du récit n’est malheureusement que ça, et l’histoire est celle d’une manipulation policière complexe mais assez classique.
Parce que le policier manipulateur agit seul, on a plus l’impression d’avoir affaire à un soldat perdu qu’au produit inévitable d’un système qui dépasse les hommes, à un excité trop zélé qu’à un rouage du NKVD par exemple. Le système mis en place n’est jamais clairement vu - sauf au ras du sol des Fauves - et on sort de l’album trop peu renseigné sur le pouvoir, les structures, la généalogie de la RDW, pas plus que sur le reste de la Belgique et ses rapports avec la Wallonie indépendante, ni sur ce qu’en fait le reste du monde. On ne sait donc pas, à la fin, ce que serait en profondeur un Etat autoritaire populiste wallon. Dommage. On était un peu venu pour ça.

Le sourire de Mao, Cornette, Constant

mercredi 14 août 2013

Back in Red Hook


"The Courtyard" est un court comics d’Alan Moore (qu’on ne présente plus), dessiné par Jacen Burrows, responsable entre autres du graphisme des Transmetropolitan ou encore du très gore et trash Crossed (là, avec Garth Ennis à la plume).

Très référencé, "The Courtyard" raconte l’histoire d’un agent fédéral infiltré qui enquête sur une série de quinze meurtres atroces et en partie inexpliqués. La narration, simple et linéaire (sans doute trop, c'est sa faiblesse), permet à Moore de rendre un hommage appuyé au maître de Providence, en citant extensivement des noms de personnages et de lieux lovecraftiens.

Mais surtout, Moore parvient ici à rendre, dans les pensées de son personnage principal, la misanthropie et le pessimisme radical de Lovecraft. Son récit est noir, asexué, désespérément cynique ; il se termine, bien sûr, tragiquement. C’est en cela que "The Courtyard" est juste, bien plus que dans la reprise des noms de Charles Dexter Ward, d’Ulthar, ou d’Erich Zann, entre autres.

Signalons enfin, et c’est je pense encore plus significatif, que Moore situe l’action dans les taudis de Red Hook, quartier pauvre de New York qui écœura le HPL W.A.S.P. et lui inspira certaines de ses lettres les plus controversées, mais aussi l’une de ses plus célèbres nouvelles « The Horror at Red Hook » (Robert Suydam, l’un des protagonistes du texte, est d’ailleurs cité dans le comics).

On sait que ce genre de choses (Lovecraft raciste and so on) m’en touche une sans faire bouger l’autre. Si tu peux aussi le supporter, lecteur, lis The Horror at Red Hook, tu t’en trouveras bien.

The Courtyard, Moore, Borrows

lundi 12 août 2013

Le grand chambardement


"La Bataille d’Occident" est le court texte qu’Eric Vuillard a consacré à la Grande Guerre. Lauréat du prix (franco-allemand) Franz Hessel 2012, il est brillant, pétillant, parfois fulgurant.

Ni roman, ni essai, "La Bataille d’Occident" est une fresque qui raconte la conflagration, de ses germes, quelque part entre la Révolution Française et la guerre de 1870, à ses conséquences logiques, sans oublier d’évoquer le fond colonialiste de l’époque, auquel Vuillard a consacré le récent Congo ; une sorte de long poème en prose, vagabondage intellectuel brillant dans lequel l’auteur, suivant sa pensée, saute d’image en image au fil de digressions improbables qui ne font jamais dilatoires.

Surtout, "La Bataille d’Occident" est le texte de quelqu’un qui connaît parfaitement les évènements, au point d’en restituer une version concentrée qui en contient l’essence même, comme ces restaurateurs qui concentrent la bouillabaisse dans une vérine. Sautant de date en date et de tranchées en capitales, Vuillard amène son lecteur dans tous les lieux qui comptent. Les lieux du pouvoir, bien sûr, où tout se décida, mais aussi, les champs, de fleurs ou de batailles, où vécurent et moururent vingt millions d’homme, victimes de l’imbécillité, de l’insensibilité, et de la rencontre mortifère entre une technique moderne et des superstructures traditionnelles. Il dit l’horreur absolue de la Grande Guerre ; il en dit l’absurdité profonde.

Je n’adhère pas pleinement aux charges antimilitaristes et révolutionnaires de Vuillard que je trouve un peu convenues, prévisibles, parfois proches des caricatures à la Lutte Ouvrière. Je trouve que l’auteur passe trop facilement sous silence la volonté politique de guerre au profit de l’analyse classique de l’enchainement des alliances, néglige la responsabilité écrasante de l’Allemagne dans la survenue du conflit, colporte une fois encore l’image de soldats partant chaud bouillants à la guerre alors que ce fut plutôt une acceptation résignée, est étonnamment succinct sur le ralliement des socialistes à la guerre. C’est son angle, sa vision des choses, son livre ; il fait ce qu’il veut. Et il le fait avec un tel esprit, une telle qualité d’écriture qu’il ne peut qu’emporter l’adhésion esthétique.

Je trouve, en revanche, qu’il montre bien, par de fins artifices de style, que soldats français et allemands furent frères dans le même malheur, pions sacrifiables d’une partie d’échec européenne dont ils n’étaient pas les joueurs. Je trouve brillante et très signifiante l’idée de citer des noms de soldats de base à côté de ceux des généraux ou des politiques qui les envoyèrent à une mort certaine, afin qu’ils soient unis pour l’éternité. Je trouve l’ironie pince sans rire de Vuillard appropriée, ajustée même, à l’absurdité d’un conflit dont tous savaient qu’il n’en sortirait rien de bon pour personne, et que personne pourtant ne voulut empêcher. Je trouve enfin bien vu les parallèles fait entre les systèmes concentrationnaires ou de travail forcé qui furent mis en place pour pourvoir aux besoins matériels de la guerre industrielle et ceux que les Anglais, alors dans le camp du Bien qui est toujours celui des vainqueurs, instaurèrent en Afrique du Sud lors de la guerre des Boers ; nul n’est innocent, on est toujours le bourreau de quelqu’un.
Et surtout, "La Bataille d’Occident" est un efficace résumé de quatre ans de conflit et de quelques siècles de prémisses.

"La Bataille d’Occident" est donc un bien beau texte, documenté, cultivé, souvent drôle, à lire au second degré en se souvenant que l’ironie est la politesse du désespoir.

La Bataille d’Occident, Eric Vuillard

dimanche 11 août 2013

L'oeil ne voit que la surface des choses


"L’homme truqué" a commencé par être une nouvelle de Maurice Renard, résumée ici par Lune, avant de devenir un album de BD de Lehman et Gess, destiné à être partie du monde fascinant de La Brigade Chimérique.

1919, après la Grande Guerre. Un mystérieux voleur inquiète la capitale en ne dérobant que de la nourriture et des vêtements. Comme pour subvenir à ses besoins.
Face au risque de panique, Le Nyctalope, le vigilante institutionnel français, fait à Marie Curie une proposition « qu’elle ne peut pas refuser » : l’aider, en utilisant la superscience naissante, à arrêter ce voleur, prouvant ainsi que celle-ci peut être mise au service de la société. Tout deux se lancent à la poursuite de l’homme mystère qu’ils arrêtent facilement grâce à une torche au radium, découvrant alors qu’il est un vétéran sur lequel ont été pratiquées d’étranges expériences. Par qui ? Pourquoi ? Mystère. N’en reste pas moins que le capitaine Jean Lebris, l’homme truqué, aveuglé au front par un shrapnel, enlevé, séquestré, modifié, voit l’électricité. Cet étonnant pouvoir lui permet de mettre au jour un grand péril pour la capitale, l’histoire devenant alors, par la grâce des étranges capacités de Lebris, une suite du Péril Bleu, toujours de Maurice Renard.

Petite histoire finement troussée, pleine de dangers et de rebondissements comme savaient les écrire les feuilletonistes, personnage de Lebris forcément attachant du fait du double drame qui le frappe, présences référentielles de Renard et Rosny-Ainé (sans compter une moquerie bien sentie sur L’Atlantide de Pierre Benoit), "L’homme truqué" est d’une lecture agréable. On regrettera que le récit soit trop court (pourtant avec ses 64 pages il n’est pas ridicule). On aurait voulu en voir plus, plus de personnages, plus de retournements de situation, mais l’effet Intégrale de la Brigade joue forcément ici dans la perception du lecteur. Un autre épisode à venir, alors ? Une production régulière ? Ca serait bien.
Je suis toujours aussi peu amateur des dessins, les regrettant d’autant plus que les images en vison nocturne qu’on trouve dans l’album laisse entrevoir de bien belles choses.

L’homme truqué, Lehman, Gess

samedi 10 août 2013

Parce que c'était lui, parce que c'était elle


Qu’on lise bien ce qui va suivre !
Les étoiles sont alignées : Gromovar va dire du bien d’un feelgood book. Tu ne reverras sans doute pas ce spectacle de ton vivant, lecteur. Profite bien du moment !

New York au tout début du XXème siècle. Des millions d’immigrants arrivent du monde entier à la recherche d’une vie meilleure que bien peu trouveront. Perdus dans cette masse, arrivés à leur corps défendant sans même savoir où, un golem et un génie, étrangers parmi les étrangers, exilés autant qu’on puisse l’être - de leur lieu de naissance comme de leur essence même - tentent de survivre, de comprendre quelle peut être leur place dans ce lieu de l’étrange, de faire ce qui est juste, et de grandir eux aussi dans un monde auquel rien ne les préparait.

Leur rencontre fortuite donnera à chacun l’autre pour ami car un fardeau identique les rapproche : dissimuler leur existence à une humanité, engagée dans la modernité, qui ne croit plus au merveilleux et ne verrait en eux que des monstres à détruire. L’exil, le secret, la certitude qu’a chacun que seul l’autre peut vraiment le comprendre les unit, d’un lien d’amitié indéfectible né de la nécessité.

Pourtant, tout sépare les deux créatures magiques. Le golem, créé par un rabbin déchu pour servir de femme soumise à un homme mort peu après, n’est que devoir, d’autant que sa nature lui fait percevoir à tout instant les souhaits de son entourage et la pousse à vouloir les satisfaire. Le génie, enchainé dans sa forme humaine par un magicien mort depuis des siècles, veut n'être soumis qu’à ses désirs. Comme un enfant il est imperméable aux conséquences de ses actes, aussi prompt à l’emportement qu’à la colère, là où le golem mène une vie d’autocontrôle permanent, contrainte par les bornes strictes qu’elle s’est imposée pour ne jamais nuire. Amenée à la vie depuis moins d’un an, sa méconnaissance du monde répond à celle du génie, qui, s’il a vécu plusieurs siècles et les expériences qui vont avec, a passé le dernier millénaire enfermé dans une flasque en cuivre. Deux enfants perdus en terre étrangère, que tout oppose hormis leur singularité respective.

Peuplé de personnages attachants et développés, grouillant de vie et d’évènements, "The Golem and the Jinni" justifie sans problème ses 500 pages. C’est une grande aventure que narre Helene Wecker ; s’y mêlent le poids du passé, les drames du présent, la vengeance et les remords, dans un Nouveau Monde frénétique qui n’a plus rien à faire des vestiges de l’ancien. C’est un récit de passage, celui de la disparition progressive des traditions yiddish et arabes dans une Amérique tournée vers la science et la technique, celui aussi de la métamorphose pour nombre d’hommes et de femmes qui vinrent avec leurs secrets aux USA, y commencèrent une nouvelle vie, y assumèrent une nouvelle identité ; c’était pour beaucoup un nouveau départ, souvent rude, parfois fatal, mais toujours riche de promesses. "The Golem and the Jinni" livre aussi, loin de tout angélisme, une description plutôt fine des conditions de vie misérables que connurent la plupart des immigrants dans une ville où des inégalités extrêmes se creusaient déjà. C’est enfin un roman qui met en scène une tolérance de bon aloi entre les communautés (même si chacune reste sur son quant à soi), tant les vieilles haines semblent obsolètes sur ces nouvelles terres.

"The Golem and the Jinni" évoque irrésistiblement les Mille et Une Nuits. Et pas seulement à cause du Génie. Bien sûr, la présence de la créature emblématique des mythes arabes force la mémoire à emprunter le chemin du grand texte anonyme, bien sûr, la jeune héritière de l’homme le plus riche de New York peut rappeler une princesse enfermée dans sa tour, mais c’est loin d’être tout. Comme dans bien des contes des Mille et Une Nuits, il est question ici de voyage lointain, d’arrivée en terre étrangère, de vieux sorcier cruel, de solidarité du petit peuple, d’artisans astucieux, de secrets à garder, de sentiments, d’amour, de mariage (heureusement pas ceux qu’on attendrait ou craindrait), de destin qui frappe, de deuil, de familles décimées et dispersées, de mémoire perdue puis retrouvée. L’ambiance y est ; on retrouve le plaisir, éprouvé il y a si longtemps en compagnie de Galland puis de nouveau avec Khawam, de lire un texte charmant, aussi magique par son sujet que par son traitement. Les sentiments sont toujours justes, les dialogues sonnent vrai. Certaines descriptions sont superbes, l’auteur faisant pénétrer le lecteur dans l’émerveillement du golem ou du génie devant les beautés du monde moderne ; grâce aux créatures, le lecteur dessille les yeux blasés qui sont les siens, et redécouvre avec plaisir un monde qu’il croyait connaître. Wecker y remet de la magie, pas seulement celle des créatures.

Très joliment écrit, "The Golem and the Jinni", premier roman de Helene Wecker, est un petit bijou de délicatesse et d’élégance. Le lecteur y découvrira une histoire plus complexe que prévue, au déroulement difficilement prévisible, et dans laquelle même les coïncidences heureuses paraissent logiques. Mais loin de n’être qu’un bel objet décoratif, ce qui serait déjà énorme, "The Golem and the Jinni" est un ouvrage qui donne agréablement à réfléchir sur le libre arbitre, la responsabilité, les rapports complexes qu’entretiennent amour de la liberté et prise en compte des conséquences de ses actes, les rapports hommes/femmes dans un monde où l'égalité des sexes n'était qu'une idée novatrice un peu marginale. Interrogeant le poids de la nature, Wecker se demande à quel point il est possible d’aller contre, et montre combien c’est difficile. La réponse au déterminisme est peut-être, comme pour les créatures, dans la confrontation tolérante des points de vue, qui seule ouvre le champ des possibles.

The Golem and the Jinni, Helene Wecker

L'avis de Cédric Jeanneret

Silo avant tout le monde


« Les enfants jouaient quand Holston montait vers sa mort ; il les entendait crier comme seuls crient les enfants heureux. » Silo, Hugh Howey, phrase 1.

Dans un futur postapocalyptique indéterminé, quelques milliers de survivants ont établi une société dans un silo souterrain de 144 étages. Les règles de vie sont strictes. Pour avoir le droit de faire un enfant, les couples doivent s’inscrire à une loterie. Mais les tickets de naissance des uns ne sont redistribués qu’en fonction de la mort des autres. Les citoyens qui enfreignent la loi sont envoyés en dehors du silo pour y trouver la mort au contact d’un air toxique. Ces condamnés doivent, avant de mourir, nettoyer à l’aide d’un chiffon de laine les capteurs qui retransmettent des images de mauvaise qualité du monde extérieur sur un grand écran, à l’intérieur du silo. Ces images rappellent aux survivants que ce monde est assassin. Mais certains commencent à penser que les dirigeants de cette société enfouie mentent sur ce qui se passe réellement dehors et doutent des raisons qui ont conduit ce monde à la ruine.

Ami lecteur, sache que tu vas pouvoir lire "Silo" de Hugh Howey avant Gromovar et être toi aussi une star. Pour cela il faut réagir vite et répondre juste à un quizz que tu trouveras sur le site du Point. "Silo", événement éditorial passé de l'autopublication à la filière classique, inaugure la collection Exofictions d’Actes Sud, collection à laquelle je souhaite le meilleur, tant le monde de la SFFF a besoin de gens passionnés et impliqués.

Silo, de Hugh Howey. L'aventure commence le 4 septembre.

vendredi 9 août 2013

Cthulhoo, Nyarli et les 101 Shoggis


Rien de bien transcendant, mais un petit plaisir d’amusement à lire cet "Appel de Cthulhoo" réalisé par François Launet.

Reprenant en VF les strips lovecraftiens comiques (l’association des adjectifs peut étonner) parus sur le Unspeakable Vault of Doom entre 2003 et 2005, il donne l’occasion au lecteur de retrouver, mis en scène dans de mignonnes petites aventures, le grand Cthulhoo, Nyarli, les Shoggis, Tindalou, les Cultistes, les Pwofons, Shoubi, Ygo, Yogzotot, Dagoune, et, last but not least, ‘Zathoth.

Si on ne connait pas ces personnages, inutile de lire la BD on n’y comprendra rien.
Les connaisseurs en revanche - sauf les puristes qui considèrent qu’on ne doit pas rire avec le Mythe - apprécieront de retrouver ces sombres héros dans des situations humoristiques inspirées tant par les histoires de Lovecraft que par la vulgate qui en a découlé. Même si ce genre de BD parodique n’est pas toujours fin, ce qui se donne à voir ici est assez souvent drôle, avec une mention spéciale pour les Shoggis dont la stupidité crasse fait mouche à tous les coups.
Le traitement naïf et enfantin des Anciens ajoute au côté amusant ; on peut même dire que leur insouciance à l’humanité est fidèle à la pensée de Lovecraft.

"La crypte de l'indicible" est une BD à laisser dans les toilettes pour s’en lire une ou deux pages à chaque visite.

L’appel de Cthulhoo, t1 La crypte de l’indicible, François Launet

lundi 5 août 2013

Ici, on ne sert pas les nègres


Décidément, les années 60 ne me réussissent pas ces temps-ci.
Grosse déception avec le scénario de ce "MotherFucker" qui avait pourtant tout pour plaire a priori.

"MotherFucker" (fils de pute) ; c’est le terme qu’utilisaient entre eux, pour s’interpeler, les membres du Parti Black Panther. Mouvement révolutionnaire d’obédience marxiste créé en 1966 par Bobby Seale et Huey Newton, les Black Panthers militèrent, comme bien d’autres organisations, pour l’égalité des droits entre blancs et noirs aux USA, inscrivant néanmoins leur lutte dans une réflexion plus large sur les inégalités visant à transformer la « guerre des races » en « guerre des classes ». L’équilibre lutte ethnique/lutte sociale était presque impossible à trouver, problème que n’eut pas la Nation of Islam de Malcolm X par exemple dont l’identité militante ethnico/religieuse était claire.

Célèbres pour leurs bérets noirs empruntés à Che Guevara, à l’origine du programme « Breakfast for children » et plus largement militants actifs de l’empowerment, ils devinrent mondialement célèbres en 1968 lorsque les coureurs Tommy Smith et John Carlos (puis plus tard Lee Evans, Larry James, Ronald Freeman) levèrent un poing ganté sur le podium du 200 mètres, et inventèrent sans doute l’utilisation du terme « Pigs » pour désigner les flics. C’est pour déclencher la guerre des races qu’il attendait de ses vœux que Charles Manson fit écrire, sur le mur de la maison où furent massacrés Sharon Tate et ses amis, le message « Death to Pigs » en lettres de sang.

Les Black Panthers rédigèrent, en 1966, un programme en dix points (fort décents) qui est développé et charpente le scénario dans "MotherFucker", d’une manière bien trop didactique et anticlimatique. On y voit le racisme ordinaire, la discrimination, et la misère des noirs pauvres. Malheureusement rien qu’on ne connaisse déjà si on a été assez motivé pour acheter ces albums. A part ça, peu d’informations politiques ou historiques approfondies et une histoire, je le répète, trop banale et bien trop mélo.
Le dessin, en revanche, est de très belle facture. Lavis à l’encre et ligne claire font le boulot. C’est déjà ça.

MotherFucker, récit complet en 2 tomes, Ricard, Martinez

Ami lecteur, si le sujet t’intéresse, va plutôt voir l’impressionnant Malcolm X de Spike Lee. De là, tu sortiras éclairé et époustouflé.


dimanche 4 août 2013

Bird is the word


Je ne présente pas Stephen King, star incontestée de la SFFF et peut-être son représentant vivant le plus apprécié du grand public. Il est néanmoins important, je crois, de dire qu’il est né en 1947, ce qui fait qu’il avait 11 ans en 1958 (début du voyage dans le temps dans "22/11/63") et 16 ans en 1963 (quand Kennedy est assassiné, horizon du roman).
11 à 16 ans : la fin de l’enfance, le début de l’adolescence, pas encore les misères de l’âge adulte ; c’est l’âge d’or de la vie, une fois reconstruit par la mémoire dans la galerie du souvenir. C’est vrai pour tout le monde, et ça joue forcément dans le regard que chacun porte sur ce moment particulier de son existence.
Bien plus encore pour la génération de King, tant l’écart avec ce qui suivra ce moment fut abyssal. Escalade dans la guerre du Vietnam, émeutes raciales, assassinats de Martin Luther King, de Malcolm X, de Robert Kennedy, entre autres, ce qui suivit la mort du jeune et fringant Président ne fut guère ragoutant.

Lui vivant, les choses auraient-elles mieux tourné ? C’est la question de fond de "22/11/63" ; c’est la certitude de ses héros, celle qui les motivera à agir. Ils emprunteront donc ce « trou de lapin », découvert par hasard dans la remise d’un diner en aluminium, qui les amènera de notre époque au milieu de l’année 1958, sacrifiant des années de leur propre vie pour attendre Lee Harvey Oswald et tenter d’empêcher l’assassinat de JFK.

Sur le papier, l’idée est séduisante. King joue ici sur du velours : l’assassinat de Kennedy (un des traumatismes majeurs du XXème siècle), les théories complotistes jamais éteintes, la question taraudante du « Et si ? », tout ceci au cœur de l’American Way of Life dans sa version la plus triomphante, et, par là, séduisante. Et on peut penser que King s’est donné les moyens : roman très (trop) détaillé, très documenté (tout lecteur deviendra incollable tant sur la vie du lumpenprolétariat étasunien au début des années 60 que sur la chronologie de l’événement ou le tissu social des petites villes US du début des 60’s), "22/11/63" laisse même ouvert (un tout petit peu) le spectre des hypothèses sur l’assassinat, même s’il est clair qu’une est privilégiée.

Mais le roman souffre de nombreux défauts qui en font, au final, un mauvais livre, et un livre très énervant tant il avait de potentiel.

D’abord, et pour évacuer le point, King, comme d’habitude, est trop long. Digressant à n’en plus finir, choisissant toujours la manière la plus longue pour dire quelque chose, King livre un texte qui pourrait, sans rien perdre de son sens, être amputé d’un bon quart. Un seul exemple (on en trouve à chaque page du roman), lorsque Jake voit son pote Al, qu’il avait quitté la veille, et le trouve incroyablement vieilli : « Ce n’était pas un rafraichissement ou un rhume…si j’en croyais les signes, c’était bien plus grave. Mais quel genre de maladie grave se déclarait en seulement vingt-quatre heures ? Moins que ça, en fait. Il était 14 heures 30. J’avais quitté Al la veille à 17 heures 45 et il allait bien. » Jake voit son ami vieilli de cinq ans en une nuit. C’est incroyable et terrifiant. A quoi sert la seconde partie (en gras) du texte ? Je l’ignore. C’est ce que j’appelle « tirer à la ligne » et King est maitre dans cet art ; répété mille fois c’est insupportable. Comme il allonge aussi la sauce en noyant le lecteur sous une foultitude de détails, son texte est toujours bien trop long, et, comme je l’ai déjà dit, m’oblige à lire des passages entiers en diagonale pour ne pas m’endormir.

Malheureusement, ce défaut récurrent des romans de King n’est, cette fois, pas venu seul.

D’une part, King a deux fils narratifs dans ce roman, deux angles entre lesquels il n’a pas voulu choisir et qui font de "22/11/63" une œuvre chimère qui donne l’impression d’avoir capturé deux romans sous une seule couverture. Et quel que soit l’intérêt historique de la chose (et le droit de King d’écrire ce qu’il veut, comme le mien d’écrire ce que je veux sur ce qu’il écrit), la partie « anonyme » du roman (la romance et la petite vie de prof dans une petite ville) interfère sans cesse avec la partie historique, ennuie, dérange, détourne, en plus d’être d’une insupportable mièvrerie. On comprend - impossible de faire autrement tant c’est asséné - que le début des 60’s était une époque merveilleuse où les gens étaient gentils, les voitures étaient belles, et les aliments avaient du goût, et que c’est un point important de ce que l’auteur veut dire. Certes on y trouvait aussi bigoterie et discrimination, King ne le cache pas, mais pour lui la balance penche nettement du côté + (son héros supporte même étonnamment pour un américain moderne la fumerie permanente de l’époque).

D’autre part, la thèse de King selon laquelle il ne faut pas changer le passé à cause de l’effet papillon (à laquelle je peux adhérer sans difficulté), est illustrée d’une manière tellement grotesque à la fin du roman qu’elle en devient irrecevable, sauf par un novice absolu en matière de littérature de genre. Et je ne parle même pas ici des saillies sur la danse, les échos, et les harmoniques qui, par leur accumulation même, finissent par devenir ridicules.

Enfin, le nombre incroyable de références à des marques, des personnages, des expressions typiques de l’époque, même lorsqu’elles sont complètement oubliées ou anecdotiques, tend à exclure tout lecteur qui n’en a pas été le contemporain, au point de ne lui laisser régulièrement le choix qu’entre faire un coup de Google pour voir de quoi il s’agit ou accepter de ne pas comprendre parfaitement l’allusion. Déplaisant et contre-productif imho quand ça ne sert pas l’histoire, et ce n’est justement pas le cas ici. King, jeune homme du début des 60’s se fait plaisir et s’adresse largement à ses frères de cohorte, dont je ne suis pas. Allant jusqu'à se citer lui-même (Derry et les meurtres de 57, issus de Ca), il oublie de fait en chemin beaucoup de ses lecteurs actuels.

Et pourtant, dans "22/11/63", il y a quelques phrases vraiment bien troussées, une histoire dont on veut connaître la fin, un roman dont on aurait envie de dire du bien tant son sujet est excitant, mais ça ne suffit pas à sauver un texte qui ne m’évoque au final, et à mon grand regret, que l’expression  « Qui trop embrasse, mal étreint ».

22/11/63, Stephen King

NB : Ayant lu "22/11/63" en VO, je ne gloserai pas sur la traduction, paraît-il drolatique.

Les avis de Anudar, Efelle, Lhisbei

Allez, cadeau pour la route, un avant/après. Enjoy, buddy ! 


Avant l'assassinat de Kennedy



Après l'assassinat de Kennedy