vendredi 28 juin 2013

Assez d'eau pour remplir nos piscines et laver nos voitures


"Aqua tm" est le premier pavé environnementaliste de Jean-Marc Ligny (auteur aussi des passionnantes nouvelles Le porteur d’eau et L’ouragan), publié six ans avant le très bon Exodes. Lu après son successeur, il me fait l’effet d’une préquelle tant le monde qu’il y décrit (autour de 2030) est intermédiaire sur le plan du dérèglement climatique, et partant politique et social, entre le nôtre et celui d’Exodes.

Alors que la Terre est ravagée par les conséquences du réchauffement, et que le Burkina Faso meurt littéralement d’une sècheresse interminable, une immense nappe phréatique est découverte sous ses terres ensablées. L’espoir d’une survie possible pour le pays se heurte à la cupidité d’une multinationale qui veut s’approprier la nappe pour alimenter, entre autres, les « piscines » du Kansas.

Il est très rare qu’un roman me laisse aussi mitigé, qu’aucun sentiment ne prédomine car ici, une fois le livre refermé, le bon ne suffit jamais à faire oublier le moins bon, et réciproquement. Je laisse donc juge le lecteur de cette chronique.

Du côté du bon, Ligny offre au lecteur une visite guidée complète et terrifiante du futur possible (probable ?) de la Terre et de l’Humanité. A l’issue d’un important travail de documentation (bibliographie à la fin), l’auteur est capable de nous faire vivre les convulsions d’un monde à la dérive ; ses descriptions frappent, choquent, émeuvent. Le pétrole est rare, l’eau le devient avec des conséquences plus dramatiques encore. Le dérèglement climatique amène son cortège de températures extrêmes, de tornades, d’ouragans, de terres submergées. La désertification avance à grands pas, à fortiori dans les zones touchées par des sècheresses de plus en plus longues. Les systèmes politiques deviennent obsolètes alors que les sociétés se délitent. Peu d’inclus, beaucoup d’exclus, non seulement entre Nord et Sud mais aussi au sein d’un Nord qui a cru, en vain, se protéger en instaurant des barrières drastiques à l’immigration. Premiers dômes, gated communities armées, centre villes livrés à la violence, face à des Etats appauvris et impuissants (qui louent leurs services comme le fait la police grecque aujourd’hui), le pouvoir des firmes et les manifestations de la O-Ring theory ont fracturé les sociétés comme la chaleur l’a fait avec la banquise. A côté surnagent des ONG, souvent obligées de sa financer auprès de la Chine, seule puissance montante de l’époque, et des groupes terroristes, djihadistes ou fondamentalistes chrétiens.

Ligny montre le déclin de l’empire américain, l’emprise chinoise sur l’Afrique, l’éclatement centrifuge de l’Afrique du Nord, la fragilité des Etats d’Afrique Noire, l’hypocrisie du greenwashing, la violence interne de sociétés occidentales qui n'en peuvent plus de descendre de leur piédestal ; il le fait admirablement. Les chapitre, nombreux, courts et rythmés, décrivent, dans leur corps même et au fil du récit, ce monde qui ne donne pas envie ; ils sont toujours précédés d’un exergue qui donne le ton et présente une autre version – publicitaire souvent - de la même réalité. Suivant les personnages, Ligny prend le lecteur par la main et lui fait visiter ce monde atroce qui sera peut-être un jour le nôtre. C’est bien fait en plus d’être nécessaire imho, d’autant que l’histoire est rapide, prenante et qu’elle entraine un lecteur fasciné et révolté par ce qu’il voit. Et que la dualité soigner-combattre qu’il propose fait sens.

Le roman n’est néanmoins pas exempt de (gros) défauts. Passons rapidement sur les dialogues pas toujours justes, sur un dernier tiers du livre truffé de bien trop de rebondissements trop rapidement enchainés et résolus, dont certains irréalistes ou inutiles (et je ne parle pas ici du coup d’Etat avorté qui rappelle les péripéties rocambolesques d’un Bob Denard), et sur le côté mélo de certains passages du dernier tiers toujours (significativement, c’est sur cette tonalité que se termine le roman). Défauts réels, qui m’ont gêné, mais défauts « techniques ».

Or il y a aussi, à mon sens, un défaut de fond. Dans un contexte réaliste de thriller d’anticipation, Ligny met en scène une lutte « physique » véritable entre le Bien et le Mal. King l’avait fait dans Le Fléau (avec d’ailleurs les mêmes figures de la grand-mère noire luttant pour le Bien et du l'homme blanc oeuvrant pour le Mal) mais de manière bien plus discrète, et après le désastre. Ici, ce conflit tire une histoire qui, dans le dernier tiers, progresse à coup d’interventions magiques. Rien de surnaturel n’est épargné au lecteur, aidé, j’imagine, par l’image (le cliché ?) d’une Afrique qui aurait conservé son lien avec les réalités métaphysiques. Cette approche fait perdre de son caractère prospectiviste au roman, et lui enlève de cette force qu’aura plus tard un Exodes bien plus pragmatique.

Ceci dit, et le lecteur étant averti, reste une belle description du monde à venir et une histoire qui se lit très agréablement. C’est déjà pas mal.

Aqua tm, Jean-Marc Ligny

L'avis d'Efelle

Radioblogueurs 2013 : Savages - City's full


Comme chaque année, l'éminent Lolobobo nous propose de participer à sa radio des blogueurs.
Taggé par Guillaume Stellaire je vais me faire un plaisir de suggérer quelque chose à écouter cet été. Pour info, la radio des blogueurs c’est un moyen sympathique et très web 2.0 de créer une play-list commune entre blogueurs francophones. Les styles musicaux sont forcément très variés, c’est très disparate pour ne pas dire que ça jure carrément des fois, mais le plaisir naît de ce joyeux mélange musical !

Comment ça marche ? C’est très simple, Lolobobo nous explique déjà tout et je le cite directement, ça ira plus vite.

Tu écris un billet sur ton blog où :
Tu ajoutes la vidéo (idéalement issue de Youtube ça me facilite l’intégration mais tu peux essayer autre chose) ou le fichier MP3
Tu racontes pourquoi c’est ta chanson de l’été (tu peux faire court ou long mais pas Lourd et…)
Tu fais un lien sur ce Billet (pour que je puisse te retrouver plus facilement), et idéalement tu laisses un commentaire (avec un lien) en dessous de ce billet pour être sur que je ne t’oublie pas
Tu proposes à un deux trois (ou cinquante) copains blogueurs de participer (ben oui, c’est une chaîne de blogs, ça se partage)
Le lien sera alors intégré à la webradio.

Notez que vous pouvez aussi suivre les nouvelles contributions (et recruter des volontaires) sur Twitter - compte @radioblogueurs ou hashtag #radioblogueurs2013 - ou sur la page Facebook de la radio.

Pour terminer, je tagge ici les très experts Nebal, Patrice, Efelle et Anudar.

Le groupe qui me paraît le plus impressionnant cette année est sans conteste Savages. Il y a peu de filles vraiment efficaces dans le rock, a fortiori lorsqu’on parle de rentrer dans la gueule de l’auditeur (Wendy O. Williams mise à part), ces post-punk londoniennes sont donc rares en plus d’être excellentes (utiliser des pédales d’effets comme première image de clip en dit long sur leur état d’esprit). Alliant une rythmique qui rappelle Joy Division (et une chanteuse qui n’est pas sans évoquer Ian Curtis) à une guitare distordue à la Bauhaus, les Savages ont pris les meilleurs des ingrédients pour faire leur cuisine personnelle. Noir, dur, speed, c’est l’essence du rock que ces filles ont distillée pour ce « City’s full », et je vous épargne ici « Husbands », morceau qui me fout la trouille.


mercredi 26 juin 2013

Pourquoi Meetic échoue


Avec "The Upside of Irrationality", le chercheur en économie comportementale Dan Ariely poursuit la publication des résultats de son travail, entamée avec le très recommandable C’est (vraiment) moi qui décide ?

Je rappelle que l’économie comportementale a pour objectif de mettre en évidence et de quantifier les biais cognitifs ou décisionnels qui affectent les acteurs et les « empêchent » de prendre des décisions rationnelles au sens de l’homo economicus, mais qui sont suffisamment réguliers pour qu’on puisse les considérer comme signifiants. Affectant la prise de décision dans un sens prédictible, ils devraient être pris en compte par les décideurs, qu’ils soient publics, privés, et, dans l’idéal même, intégrés dans nos propres choix individuels. Le chercheur met donc au point quantité d’expériences simples dans le but de traquer ces biais et de les caractériser. Il en parle ici.

Entre autres choses, Ariely s’intéresse donc :

Au stress généré par un enjeu trop élevé et montre qu’une promesse de récompense trop grande (des bonus astronomiques pour les banquiers) tend à dégrader la performance en mobilisant trop d’attention sur le but au détriment de la tâche.

Au sens que chacun donne à son travail et à la démotivation qui résulte de la mise en évidence de l’inutilité de celui-ci ou du désintérêt qu’y porte le prescripteur. Si le salarié ne sait pas pourquoi il travaille ou s’il est sûr que c’est inutile, même un salaire élevé ne peut le convaincre de poursuivre longtemps. Les entreprises devraient en tenir compte et ne pas considérer que dès lors qu’elles paient leurs salariés elles sont quittes en terme de motivation.

A l’amour que chacun ressent pour ce qu’il a fait lui-même. Des enfants aux meubles IKEA en passant par les plats cuisinés dans lesquels il faut mettre la main à la pate, nul n’est objectif face à ses propres réalisations et la surévaluation est donc la norme.

Au biais selon lequel si l’idée n’est pas la mienne, elle ne peut être bonne. Combien d’entreprises ont refusé des choix technologiques importants au prétexte de ne pas en être à l’origine ?

Aux capacités d’adaptation des humains qui permettent de se remettre d’à peu près tout et qu’on peut « manipuler » pour accroitre son plaisir en évitant l’adaptation.

A l’amour des humains pour la vengeance, même lorsque celle-ci est coûteuse. Les entreprise feraient bien d’en tenir compte dans la gestion de leur relation clients.

Au marché sous efficient des relations amoureuse et aux manières réalistes de le rendre plus efficace sans revenir aux marieuses, réflexions applicables à bien des marchés.

Aux effets de l’empathie sur la compassion et aux facteurs qui la font varier. Les ONG ou les ministères sociaux auraient beaucoup à apprendre des conclusions d’Ariely.

Aux effets long-terme des décisions court-terme. Comment les relations sont biaisées pour longtemps comme conséquence de chaque micro décision et comment l’état d’esprit qui prévaut au moment d’une interaction colore pour longtemps les interactions subséquentes.

Ariley explique, à chaque fois longuement, comment il a expérimenté. Il montre comment il a procédé pour éviter les biais ou les artéfacts expérimentaux. Il décrit l’interrogation initiale (en général biographique) qui l'a amené à s’intéresser à la question traitée. De ce fait, son livre est d’une lecture agréable pour un non professionnel (même s’il est amplement référencé à l’attention de ceux-ci), en même temps qu’il est une description fine de ce qu’est un processus de recherche scientifique (auquel le dernier chapitre est d’ailleurs consacré). Balancé et jamais ennuyeux, Ariely trouve un équilibre entre essai et publication universitaire que peu réussissent.

Mon seul bémol sera sur l’utilité, hors plaisir culturel, de ce livre. Ariely espère explicitement qu’en montrant les biais, il permettra aux acteurs d’en tenir compte pour décider mieux. Cette volonté sent parfois le wishful thinking imho, comme le montre par exemple ses entrevues, cordiales mais stériles, avec les banquiers à qui il parle des rapports bonus/performances. Il faut espérer qu’Ariely sera le consultant ou le gourou d’un chef d’entreprise influent qui pourra mettre en œuvre ses préconisations, et que ses succès inciteront d’autres à le suivre (comme Taylor avec l’OST). Pour les décideurs publics, la complexité de la gouvernance contemporaine rend toute influence d’un penseur unique improbable (il y faudrait un despote éclairé). En ce qui concerne la vie privée, les conseils d’Ariely sont sûrement à prendre en considération, mais combien liront son livre ?
Reste le plaisir de lire et de se comprendre mieux. C’est déjà bien.

The Upside of Irrationality, Dan Ariely

mardi 25 juin 2013

RIP Richard Matheson


Richard Matheson vient de mourir à l'âge de 87 ans. Auteur inoubliable de "Je suis une légende", "La maison des damnés" et "L'homme qui rétrécit", il m'a émerveillé comme auteur prolifique de nouvelles fantastiques de très grande qualité. Il a également écrit le très beau Le jeune homme, la mort, et le temps.

vendredi 21 juin 2013

L'excellent jet prismatique est de retour


Difficile exercice de commenter un livre hommage à Jack Vance, auteur dont j’avais lu le « Cycle de la Terre Mourante » adolescent et plus rien depuis. Est-ce dans le ton ou pas ? J’avais adoré le Cycle; j’ai un souvenir du ton, mais il est lointain. Et pourtant, la lecture des nouvelles rassemblées dans "Chansons de la Terre Mourante" m’a ramené, avec grand plaisir, des années en arrière. Le pari est donc réussi.

Parler de Jack Vance est difficile aussi. Sur des auteurs devenus classiques, tant a été écrit qu’il est presque impossible d’innover. Sur la Terre Mourante, cette Terre à la fin des temps, tournant autour d’un soleil agonisant, et attendant dans la nostalgie et le désespoir la nuit définitive, cette Terre peuplée d’humains en décadence, de monstres absurdes, d’esprits et de démons, que même la plupart des magiciens ont fui vers des dimensions innommables, que dire aussi qui n’ai déjà été dit ?

Tranchons le nœud gordien par une comparaison (et même celle-ci , personnelle et biographique, n’est pas originale). Dans la même paire d’années, j’ai lu Les Mille et Une Nuits et Un monde magique. A l’époque je n’ai pas fait le lien. Impossible de réunir logiquement un américain du XXème siècle et un ou plusieurs arabes inconnus du XIIIème. Avec plus de recul, au fil de mes lectures, j’ai progressivement vu dans la Terre Mourante les Mille et une Nuits de l’Occident. La Terre mourante est peuplée de démons, d’esprits, de sorciers, d’objets magiques innombrables, de monstres, de grottes, de palais somptueux ou en ruine, etc. On y fait des pactes avec des êtres non humains, on y boit des potions, on s’y mire dans des miroirs magiques, on y succombe à des illusions. Le lecteur y suit les pérégrinations de héros facétieux et brillants, corrompus et cupides, sensuels ou déprimés, répugnants ou séduisants, toujours extrêmes dans leur singularité et leur destin. Les décors sont terrifiants, surprenants, chatoyants, inoubliables ; rien n’est trop coloré, trop grand, trop baroque pour Vance (et pour ses continuateurs ici). Le merveilleux qui a bercé mon enfance avec ces Mille et Une Nuits en contes qui précédèrent leur découverte intégrale est présent à l’identique dans La Terre Mourante. Et si j’écrivais au-dessus que le ton y était, c’est parce que j’ai de nouveau été investi par ce merveilleux qui rend la réalité si fade. Ces textes amènent le plaisir de l’émerveillement ; dans un monde désenchanté ce n’est pas si fréquent.

Mais il ne suffit pas d’accumuler les éléments incroyables. L’œuvre de Vance est porté par sa gouaille, son ironie, son sens de la description. Elle est remplie de lumière, de couleurs, d’odeurs, de goûts. On y croise des personnages tortueux et lascifs, amateurs de bons vins, de bonne chère, de plaisirs autre encore. On y mange et on y boit beaucoup ; on tente aussi de profiter des opportunités. Comment vivre quand la Fin est proche ?

La quête du plaisir accompagne une perte de la morale commune et, sur la Terre Mourante, ce n’est pas souvent le plus héroïque ou le plus noble qui gagne. C’est plutôt le plus rusé, le plus malin, le plus roué, le moins moral ; mais c’est aussi parfois la Chance qui choisit seule qui elle favorise. Les héros de Vance arrivent souvent premier dans un concours de circonstances, pour le plus grand plaisir du lecteur tant l’enchainement des évènements fait de leur succès une évidence acceptable.

Répétons ici que les textes rassemblés dans "Chansons de la terre mourante" rendent justice au cycle original. Ils sont donc globalement fort appréciables.

Le meilleur est pour moi « Le Cru véritable d’Erzuine Thale » de Silverberg (avec peut-être le Martin). Décadent à plaisir, le fond y rejoint la forme d’une manière brillante par l’objet qui est au cœur du récit. Il fallait oser résoudre un problème comme le fait faire Silverberg à son héros ici.

« L’université de maugie », de Byron Tetrick, est amusant comme l’embryon d’un Harry Potter pour adultes. On y retrouve avec plaisir le facétieux Cugel, guère à son avantage.

« Abrizonde », de Walter Jon Williams, illustre à merveille comment le lâche ou le chanceux peuvent prospérer dans la mourante Terre. Bien écrit et bien vu.

« Une nuit au chalet du lac », de George RR Martin, est une inquiétante histoire de coupe-gorge. Nul n’aimerait passer la nuit dans cette auberge. Le chaleureux lieu de rencontre rebattu des héros de fantasy (penser à l’Auberge de dernier refuge au début de la saga Dragonlance par exemple, comparaison tout sauf anodine lorsqu'on sait combien Vance a inspiré Gary Gygax) semble ici vu à travers un miroir déformant. Très bon texte.

« La dernière quête du mage Sarnod », de Jeff Vandermeer, permet de retrouver des personnages du cycle original. Bien écrit, je lui reprocherai d’être un peu trop sérieux.

Moins réussis imho :

« La porte copse», de Terry Dowling, est dispensable, sauf à vouloir écrire un compendium de la magie de la Terre mourante.

Dans « Le bon magicien », malgré une histoire à enjeux élevés et pas déplaisante à lire, Glen Cook réussit par moments à être aussi incompréhensible que dans certains passages de La compagnie Noire.

Chansons de la Terre mourante, tome 1, Anthologie

Ces nouvelles participent au Challenge JLNN

mercredi 19 juin 2013

Nouvelle gratuite : L'ouragan de Jean-Marc Ligny


Avec cette courte nouvelle, écrite il y a plus de 10 ans et téléchargeable gratuitement sur le site de L'Atalante, JM Ligny prouve, s'il en était besoin, qu'il est le Français qui parle le mieux du réchauffement climatique et de ses conséquences.

Dans un décor, aujourd'hui magnifique, ravagé par la montée des eaux, Ligny conte une histoire crépusculaire et triste, rendue plus tragique encore par les souvenirs qu'amènent le nom de Porquerolles.

Bienvenue dans un monde où on pourrait réécrire « Le vieil homme et la mer » en n'y mettant qu'une dorade.

L'ouragan, Jean-Marc Ligny

Ces nouvelles participent au Challenge JLNN

ArchéoSF fête ses 2 ans : vous êtes invités




Qu'on sache qu'ArchéoSF, qui, comme son nom l'indique, retrouve et publie des perles oubliées de la SF, fête ses deux ans d'existence.

A cette occasion, un livre numérique est offert, et seize sont proposés à 0,99 seulement.

Enjoy !

Souvenir implanté


Les petites anthologies qu’on ramène des festivals sont avant tout des bons souvenirs matérialisés. Que dire alors de ces "Coups de cœur des Imaginales", souvenir d’un festival auquel je ne suis jamais allé ? Epinal, c’est loin, en distance, en temps, en argent.

Et bien, comme on le dit des anthologies comparables : « Ya du bon et du moins bon dedans ».
Sont réunis ici les dix auteurs ayant reçu, ces dix dernières années, le « Coups de cœur » décerné par les Imaginales à un auteur prometteur en voie de confirmation. Au vu des noms rassemblés - Thierry DI ROLLO, Jérôme CAMUT, Erik WIETZEL, Rachel TANNER, Mélanie FAZI, Jean-Philippe JAWORSKI, SIRE CÉDRIC, Charlotte BOUSQUET, Lionel DAVOUST, Samantha BAILLY - le jury des Imaginales a incontestablement eu du nez.

Disons quelques mots de ce que j’ai vraiment aimé :

Jérome Camut offre avec « Le secret du Parsigou » une courte nouvelle, drôle et piquante, dans un petit village à l’écart de tout, qui rappelle le travail de René Fallet.

Mélanie Fazi propose « Trois renards ». Encore une nouvelle qui met la musique au centre, mais pas seulement. Onirisme, passion, tristesse, le ton de Mélanie Fazi est toujours juste, posant une impression après l’autre sur la toile d’une œuvre romantique au meilleur sens du terme.

Avec « Profanation », Jean-Philippe Jaworski retourne dans le Vieux Royaume d’avant les évènements de Gagner la guerre. C’est toujours le même plaisir de retrouver l’écriture baroque de Jaworski. Il met ici en lumière un détrousseur de cadavres, gouailleur et roué, qui trouve plus fort que lui. Un bonheur de lecture.

« Elixir », de Samantha Bailly, est une nouvelle trop courte au vu de l’univers dans lequel elle prend place, univers sur lequel on voudrait vraiment savoir plus. J’espère de futurs développements.

Il y a aussi, dans le recueil, une nouvelle qui ne risque pas de me réconcilier avec un genre que je trouve absurde ; nouvelle dans laquelle on se permet même de citer Arendt en oubliant que dans un aphorisme il ya du sens derrière la lettre.

Les coups de cœur des Imaginales, Anthologie

Ces nouvelles participent au Challenge JLNN

Ordalie


"Le jugement de Dieu", tome 3 de la série Le dernier cathare, est un tome de transition. Trente ans environ après les évènements narrés dans les deux très bons premiers volumes, Escartille de Puivert, le troubadour au centre du récit est devenu Parfait. Pensant que c’est pour le mieux, il a enfoui et oublié le secret qui a mis en branle les évènements. Mais le monde ne s’arrête pas pour lui, et il doit reprendre ses responsabilités.

Alors que la Croisade des Albigeois fait rage depuis des années et s’achemine vers son effroyable conclusion, l’action de ce tome est peu soutenue. Elle consiste essentiellement en un procès en Inquisition (et les évènements autour) qui donne lieu à une dispute théologique sur le catharisme.

Malgré l’intérêt de la chose, cela donne, sur un support BD, une action un peu statique, et je ne suis pas sûr que le média BD avec ses petites bulles soit le plus adapté à de longs développements théologiques. Je crois qu’on y perd des deux cotés.

Sur le plan du dessin, si les décors sont toujours très beaux, les visages me semblent moins réussis qu’avant, et de plus la scène de fuite, à la fin, est bien confuse.

Plus qu’un tome, à Montségur, pour conclure. Espérons qu’il retrouvera la qualité des deux premiers.

Le dernier cathare t3, Le jugement de Dieu, Delalande, Lambert

mardi 18 juin 2013

Roture ennoblie


Dans "Les millionnaires de la chance", les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, ces spécialistes traditionnels des classes dominantes, s’intéressent à ces gens, très peu nombreux, qui entrent dans la richesse par le biais d’un coup du sort, un gros lot au Loto ou à l’Euromillion.

Comment vivre un événement qui change de manière drastique et définitive la vie ? Comment gérer une rupture, un passage sans retour du même type que celui qui fait la Noblesse d’Etat ? Comment gérer une situation rêvée, mais improbable, qu’aucune éducation n’a pu préparer (alors que les Héritiers sont préparés toute leur vie à hériter et à légitimer l’héritage) ? Lorsqu'on s'enrichit autant, devient-on un riche ou un pauvre qui a de l'argent ?

L’enrichissement, colossal et soudain, change tout ce qui faisait l’univers des gagnants. Lieu d’habitation, mode de vie, activité professionnelle, loisirs, relations, familles et amis, tout ou presque change après le gain. En partie de manière volontaire, en partie de façon subie. Le gagnant change, la manière dont les autres, tous les autres, interagissent avec lui aussi (les banquiers notamment se métamorphosent de manière irrésistible).

Les sociologues montrent combien il est difficile de « devenir riche » dans la plupart des cas. Ils montrent que ça prend du temps, et que le changement ne sera jamais complet. Comment évoluent les rapports avec la famille, les amis ? Quelles sont les « obligations » de don ? Comment gérer aussi les contradictions entre ses valeurs et sa situation ? On voit bien qu’une intégration réussie dans son milieu social facilite la transition et qu’une générosité de bon aloi, mais qu’il est nécessaire de calibrer au millimètre, aussi.

Le capital économique acquis permet bien des choses mais n’amène avec lui ni capital culturel ni capital social. Comment aller dans le grand restaurant ou le palace qu’on peut s’offrir lorsqu’on ne connaît pas les codes de ces lieux, et que la timidité sociale, pendant de la violence symbolique, incite à les éviter ? Y aller en groupe ou les éviter, le plus courant. Ou s’insérer progressivement dans un autre topos. En sachant néanmoins qu’on sera toujours décalé et « visible » ; l’habitus langagier est presque invincible. Une constance néanmoins, la volonté de transmettre et donc de commencer à faire lignée (le « gène égoïste » est plus fort que tout).

Beaucoup de questions intéressantes, et des réponses qu’apportent les deux sociologues. Ce livre n’est néanmoins pas vraiment satisfaisant. D’une part, pour le lecteur habitué des thèses de Bourdieu, rien ici ne va au-delà de la validation basique de quelques-unes de celles-ci. On aurait aimé du nouveau, il n’y en a pas, et la cible étant grand public, on est bien en dessous de ce que les Pinçon écrivent d'habitude.

D’autre part, et quelle que soit l’attente du lecteur, on y trouve beaucoup de redondances ou d’informations superflues. On a parfois l’impression que les auteurs tirent un peu à la ligne ou qu’ils ont lié plusieurs articles.

Enfin, et c’est un détail, la tendresse manifeste qu’éprouvent les auteurs pour la classe populaire donne lieu à quelques phrases d’un lyrisme qui prête à sourire tant elles sont des odes naturalistes aux vertus des petites gens.

Les millionnaires de la chance, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot

lundi 17 juin 2013

Même si les lions parlaient, nous ne les comprendrions pas


"Le chasseur et son ombre" (titre bien plus adapté pour une fois que l'original Hunter’s Run) est un roman à six mains écrit par trois « pointures » Abraham, Dozois, et Martin, et résultant d’un très long processus d’écritures successives.

Sur ce blog, je ne résume que très peu les livres tant il est facile de trouver ce qu’on cherche sur Internet ; ici je le ferai encore moins car il est difficile de chroniquer ce roman sans spoiler. Qu’on sache seulement que l’histoire est celle de Ramon Espejo, prospecteur caractériel et violent qui fuit la police de la colonie planétaire sur laquelle il vit, et tombe à son corps défendant de Charybde en Scylla. S’en tirer, tenter de faire ce qui est juste, réfléchir enfin sur soi, ce sont les défis auxquels son aventure va le confronter.

Au début du roman, le lecteur trouvera une ambiance « classique » de planet-opera, à ceci près que la colonie est largement mexicaine ethniquement et culturellement. C’est la partie que j’ai le moins appréciée (mais il semble que beaucoup l’aiment, la trouvent drôle et enlevée). L’ambiance chicano, chaleur moite, bar à whiskey, gouverneur, macho man, femme de braise, et transpiration sous les bras, ne m’a jamais attiré, sur quelque support que ce soit. J’attendais donc de lire un FNA, qui pourrait être bon si le rythme et le récit étaient de qualité suffisante pour soutenir l’intérêt, dans un cadre qui n’est pas ma tasse de thé.

Heureusement pour moi, la partie centrale du roman, après la révélation qui s’impose à Ramon, diverge de cette ambiance. Plus lente, plus réflexive, elle amène quantité de questionnements assez originaux dans la SF. Impossible de dire qui a écrit quoi, mais la manière dont est décrite la base alien rappelle fortement les fulgurances inquiétantes du genre Weird. Par delà l’enjeu évident des difficultés de communication, mais même et surtout de compréhension, entre races fondamentalement différentes (« Même si les lions parlaient nous ne les comprendrions pas »), le lecteur assiste à ce qui est une psychanalyse métaphorique. Descendant le fleuve - Willard le remontait dans Apocalypse Now – comme on suit un cheminement intellectuel, Ramon doit se souvenir, s’analyser, se comprendre, se juger, comme de l’extérieur.
Transformé par le contact avec l’Autre et les questions qu’il lui a amenées, il est plus à même qu’avant d’adopter une métaposition, et de dépasser l’instant pour voir l’enchainement des faits et des conséquences (ce qu’il nommera le « Courant »), cette droite dont il n’est en t qu’un point.

La fin retrouve une approche classique, et conduit le lecteur vers une solution satisfaisante en ceci qu’elle conclut efficacement l’histoire et reprend de manière concrète les idées de « Courant » et d’enchainement des actes dans une version originale de don/contre-don.

Au final "Le chasseur et son ombre" est un roman agréable à lire autant par son apport distractif que par les questions qu’il amène.
Le plus important dans ce roman est peut-être (de la part du maître des Point de Vue, George R.R. Martin) la démonstration faite au lecteur en lui imposant un point de vue inhabituel. Le lecteur prendra fait et cause, dans la partie centrale, pour le « héros » qu’on lui donne, alors que celui-ci n’est pas le héros évident. Dans la plupart des romans de SF, dans la même situation, les points de vue seraient inversés, d’une manière plus logique en terme d’identification, et les sentiments du lecteur le seraient aussi. Changeant la source du dialogue interne, changeant la manière de nommer les personnages, les trois auteurs montrent au lecteur comme il est facile de le manipuler. Joli boulot.
Regrettons juste que le travail de déconstruction de chaque geste humain, entamé au début de la partie centrale, n’ait pas été approfondi ; on aurait alors eu un roman vraiment bluffant.

Le chasseur et son ombre, Abraham, Dozois, Martin

L'avis d'Efelle

Ce livre participe (en avance) au Challenge Summer Star Wars Ep I

dimanche 16 juin 2013

Revue de BD : Murena 9, Epines et Prométhée 8, Necromanteion

Rapide revue de BD avec les deux plus récents volumes de deux séries importantes.



Sortie du tome 9 de la saga Murena, dédiée à la vie et au règne de l’empereur Néron, personnage cynique et versatile, contemporain du grand incendie de Rome et des premières persécutions des chrétiens. Après le huitième tome, ces deux évènements convergent car de puissantes forces veulent se débarrasser de la secte juive, et comment mieux le faire qu’en canalisant vers ces marginaux la colère allumée par la destruction de la Ville ? A fortiori si certains proches du pouvoir profitent des spoliations.
Dans "Epines", comme dans le volume précédent Revanche des cendres, l’Histoire a tendance a prendre le pas sur l’histoire et rend les personnages de Néron et de son tragique ami Lucius Murena un peu statiques. C’est dommage, mais qu’importe ? Néron est moins monolithique que sa légende (et il ne ressemble pas à Peter Ustinov), la reconstitution est documentée, et le dessin, qui fait de ce cycle bien plus qu’une simple BD historique de bonne facture, est toujours aussi précis et beau. Superbe, la Rome impériale restera pour longtemps celle que Delaby a montré aux lecteurs dans cette saga fleuve.



Sortie du tome 8 du Prométhée de Bec et Raffaelle, "Necromanteion". Le récit progresse vers un dénouement dont on peine à croire qu’il pourra être satisfaisant pour l’Humanité. Arcanes, politique, jeux secrets de services qui ne le sont pas moins, les nombreux fils (passé, présent, futur ? histoire, mythe ? ici, ailleurs ?) avancent inexorablement, les personnages agissent au mieux des intérêts du monde mais aussi souvent des leurs propres (il est bien difficile d’adopter une position éthique lorsqu’on sait que le pire va advenir). Et c’est superbement illustré, dans un style qui lorgne vers le photoréalisme.
A l’échelle de la BD, l’ampleur géographique et historique de cette série, le nombre des fils et des personnages, le nombre des pages sans dénouement déjà publiées, font de Prométhée une œuvre qui n’est pas sans évoquer, dans un autre monde et sur un autre support, ce qu’est le Game of Thrones de GRR Martin. Mon impression  d’ampleur est la même en tout cas. Make my day HBO, adapte !

Murena t9, Epines, Dufaux, Delaby
Prométhée t8, Necromanteion, Bec, Raffaelle

samedi 15 juin 2013

Il ne peut en rester qu'un : Prix Planète-SF des Blogueurs 2013


Lancement aujourd’hui de l’édition 2013 du prix Planète-SF des blogueurs.

L’édition 2013 du Prix démarre aujourd’hui ! Comme l’année dernière, les membres du planèteSF sont invités à proposer un ouvrage chacun, sur le forum, paru entre le 1er avril 2012 et le 31 mai 2013. Les suggestions sont ouvertes jusqu’au 30 juin. Les résultats de ce 1er tour de nominations (incluant aussi les suggestions du jury) seront publiés dans la première semaine de juillet.
Les dates d’éligibilité sont décalées volontairement pour permettre de sélectionner un livre publié si près de la limite précédente qu’il n’aurait pu être lu ou proposé que par très peu de forumeurs. N’hésitez donc pas à proposer un ouvrage publié il y a longtemps si vous le jugez meilleur que le reste de la production. La cette seule limite à cette règle est qu’un ouvrage arrivé en short-list l’an dernier ne peut être reproposé.

Je rappelle la short-list 2012 : Ainsi naissent les fantômes (Lisa Tuttle), La fille automate (Paolo Bacigalupi), Matricia (Charlotte Bousquet), Wastburg (Cédric Ferrand)

Quels ouvrages sont nominables ?

Rappel du règlement :

2. La langue de publication doit être le français, quelle que soit la langue d’origine.

3. L’ouvrage doit être un roman, ou un recueil de nouvelles d’un même auteur. Les anthologies ne sont pas prises en compte.

4. L’ouvrage doit appartenir aux courants de la SFFF (science-fiction, fantasy, fantastique). Il n’est néanmoins pas indispensable qu’il soit publié par un éditeur spécialisé.

5. L’ouvrage doit avoir été publié (dépôt légal) entre le 1er avril de l’année précédente et le 31 mai de l’année du prix en cours.

Comment nommer un ouvrage ?

Nous avons juste besoin que vous nous précisiez, sur le fil du forum, le titre, l’auteur et sa maison d’édition ainsi que le lien vers votre post de blog. Un ouvrage proposé doit, sauf exception particulière, avoir été chroniqué.

Je rappelle que le jury est cette année composé de Anudar Bruseis, Efelle, Guillaume Stellaire, Julien Naufragé, Lhisbei, Tigger Lilly, ainsi que du bon Gromovar.

mercredi 12 juin 2013

L'impression de lire un tract


"Adrian Humain 2.0" est un roman d’anticipation français écrit par David Angevin et Laurent Alexandre. Il décrit les tribulations meurtrières d’un des premiers humains génétiquement modifiés, Adrian Crawford, dans un monde en déliquescence. Problème et opportunité, le père d’Adrian, Peter, est en lice pour devenir le prochain président des Etats-Unis.

Dans ce roman, Angevin, journaliste transfuge de Télérama, et Alexandre, médecin et industriel militant de l'analyse génétique, ont mis tout, je dis bien tout, ce qui pose déjà question ou le fera sous peu à l’Humanité et à ses conceptions éthiques, dans les domaines scientifiques mais aussi politiques, géopolitiques et moraux. En vrac, on trouvera dans ce roman, le gouffre inégalitaire croissant, l’amélioration du génome et le schisme à venir dans l’espèce humaine, la marche vers la Singularité, le pouvoir, exorbitant du droit commun, de certaines multinationales au premier rang desquelles la « terrifiante » Google, dragon couché sur toutes les données produites par l’humanité, les islamistes étrangers et le jihad de l’intérieur, la grande stagnation économique résultant d’une extension irresponsable d’un principe de précaution devenu paranoïaque et justifiant le rejet des nouvelles technologies au nom de la religion, de la Nature, ou de la sécurité, et ayant conduit au déclin de l’Europe, et même le grey goo, qui se demande pourquoi il est là, et à qui quatre ou cinq lignes sont consacrées car à la petite fête il ne fallait oublier personne.

Ils mettent particulièrement en exergue le risque de créer une génération d’humains améliorés qui seraient méprisants et remplis de morgue pour leurs prédécesseurs sur l’échelle de l’évolution. Ils montrent, assez justement je crois, que morgue, mépris, et cynisme, ne sont pas l’apanage de « monstres génétiques » mais sont aussi disponibles en grande quantité dans les humains « normaux », notamment ceux situés au sommet de l’échelle

Certaines de ces interrogations ou prises de positions sont légitimes. Certaines même m’agréent, notamment sur l'extension délirante de la « précaution ». Néanmoins, "Adrian Humain 2.0" est pour moi un roman globalement raté, et même énervant pour un lecteur de SFFF. Ceci pour plusieurs raisons que je vais brièvement évoquer.

D’une part, alors que le roman se passe dans 25 à 40 ans environ (mon évaluation), la volonté frénétique de ne pas perdre le lectorat visé, qui est celui de la « blanche », conduit à pratiquer en avalanche le name dropping contemporain, ce qui est absurde dans un roman d’anticipation. On entendra donc parler de « gloires » actuelles comme si elles pouvaient encore intéresser vraiment quelqu’un dans 40 ans. On cite, par exemple, Rocky III, le PSG, Nadal, Beyoncé, et bien d’autres, le summum étant atteint lorsqu’un personnage est décrit comme un « sosie de Bernard-Henri Lévy ». Même l’inévitable point Godwin est présent à deux occasions. Le lecteur amateur de « blanche » ne sera pas dépaysé ; il s’aventure dans l’anticipation, mais en terrain connu. Le lecteur de SFFF y perdra toute chance d’immersion.

Ensuite, le parti pris d’utiliser, tout au long du roman, le champ lexical méprisant des dominants, afin de faire pénétrer leur vision du monde, se retourne rapidement contre son but ; n’est pas Brett Easton Ellis qui veut. La démonstration, jamais interrompue durant 330 pages, est lourde, voire lourdingue. Elle en devient ennuyeuse et perd en crédibilité car il est impossible de croire qu’une personne puisse avoir pour seules émotions la haine et le mépris 24/24 et 7/7. Les auteurs oublient que même Hitler jouait de temps en temps joyeusement avec ses chiens (un Godwin pour moi, volontaire).

De surcroit, le positionnement idéologique des deux auteurs amène à suspecter qu’ils n’aient écrit que pour convaincre (de ce point de vue, les conversations entre Adrian et le patron de Google, toujours surnommé Prince des ténèbres (sic !) sont des modèles de prosélytisme). On a le droit d’écrire des essais voire des pamphlets, on n’a pas le droit de les faire passer pour des romans. Là où Nancy Kress traitait finement la question de la coexistence d’humains modifiés et normaux, Angevin et Alexandre font un boulot militant peu subtil dans lequel toute tentative d’intrigue sérieuse ou de création de personnages solides s’abîme. Nul doute que nombre des lecteurs éduqués et « concernés » de ce pays seront ravis de lire ce roman qui leur en apprend tant sans craindre de pointer les « dangers » et « dérives » (peu importe de quoi du moment que c’est multinational ou politique), et pâliront d’aise aux dénonciations de dérives si faciles à dénoncer (les ultrariches, leur héritiers oisifs, etc…) que le faire ne signifie rien. Pour ce qui est de la charge contre les alters et les écolos, les gauchos et les bobos, les lecteurs applaudiront ou détesteront selon leur positionnement personnel dans le champ politique (on peut lire, si on y tient vraiment, le Boborama d’Angevin pour savoir où se situer).

Enfin, on sent, sous chaque phrase, les comptes que veulent régler les auteurs, et "Adrian Humain 2.0" en devient une sorte de roman à clés dans lequel seraient cachés non des personnes mais des ressentiments, des convictions, et des exécrations. Assister au vidage vésiculaire des auteurs ne m’intéresse pas.

Adrian Humain 2.0, David Angevin et Laurent Alexandre

En partenariat sur une Masse Critique de Babelio

mardi 11 juin 2013

Le village des damnés, John Wyndham

En dépit de la couverture, "Le village des damnés" de John Wyndham (auquel est adjoint "Chocky" sur une thématique proche) offre une SF classique et élégante typiquement british.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 71, et elle ne reviendra ici qu'un an après la sortie de la revue (c'est à dire, pfff...).

Je peux au moins donner le résumé de couv' car celui-ci est disponible partout :

Pendant toute une nuit, la paisible bourgade de Midwich se trouve coupée du monde par un champ de force invisible. Tout ce qui y respire perd conscience et le lendemain, comme si rien ne s'était passé, Midwich retrouve son calme... Jusqu'au jour où toutes les femmes du village, même les jeunes filles, découvrent qu'elles sont enceintes. Neuf mois plus tard, elles donnent naissance à trente garçons et trente filles aux yeux dorés. Qui sont-ils exactement? Représentent-ils un danger?

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

lundi 10 juin 2013

Le Player's Handbook plutôt qu'Indignez-vous !


"Mon Donjon, Mon Dragon" est le premier roman publié, en numérique chez Walrus Editions, de Lilian Peschet, écumeur de réseaux sociaux et nerd assumé.

Disons le tout net, à priori les aventures des trentenaires esseulés sararimen dans un monde cruel ne sont pas ma tasse de thé. Et n’eut été l’angle geek, je n’aurais vraisemblablement pas lu "Mon Donjon, Mon Dragon". J’y suis venu néanmoins, angle aidant, et je ne le regrette pas.

Peschet décrit avec beaucoup d’humour et (à mon goût pas assez) de cynisme, l’univers et la vie de Bram, un geek first class (voire un nerd), codeur pour une société de création de sites, sentimentalement très seul à Paris, mais entouré d’amis avec qui il joue à Dungeons et Dragons et à Blood Bowl entre autres, ainsi que de collègues qui boivent avec lui au bar à vin après le taf. Il rencontre un amour qui bouleverse sa vie, sa vison du monde, et le fait entrer dans un monde de militants politiques qui, s’ils se pensent plus « adultes » que lui (profondément « concernés » et participatifs) présentent les mêmes obsessions, les mêmes engouements puérils et militants, la même incapacité de sortir du cadre. Changera-t-il ou pas ? C’est l’enjeu du roman.

Avec "Mon Donjon, Mon Dragon", l’auteur fait pénétrer le lecteur dans un monde de jeunes hommes souvent machistes et régressifs, fans de ce qu’on nomme souvent la pop culture et impliqués dans celle-ci au point de vouloir en prendre le contrôle ou en assurer « l’intégrité ». Il décrit l’ennui du célibataire, la manière de remplir son temps en compagnie d’autres geeks - célibataires aussi - le boulot plus du tout intéressant et devenu alimentaire, les clients foireux et nuls, à fortiori quand ils sont politiques, la branlette comme passe-temps et rapport sexuel accessible. Mais il montre aussi une vie pleine de jeu, d’amis, de passions, de plaisir. Une vie agréable. Ne manque qu’une compagne et du vrai sexe, la biologie a ses raisons (même si ceci est dangereux pour la cause, combien de geeks sortirent des radars après une rencontre sentimentale ? ).

Découvrant l’amour (ou seulement le sexe), l’engagement (et même Stéphane Hessel), Bram réévalue sa vie. Il devient plus adulte et bien moins sympathique. Est-ce pour le meilleur ? Il faudra lire pour le savoir.

Peschet livre ici un petit roman rapide, sans prétention, rythmé, vif, pétillant, et souvent drôle. En dépit de quelques rares longueurs dans sa partie centrale, le livre se lit très vite car le personnage amuse et attendrit.
Je ne sais pas comment il peut être reçu par un étranger à la pop culture geek, mais je pense que si vous êtes geek, si vous connaissez des geeks, si vous aimez un geek, ou si vous rêvez de devenir un geek, ce livre vous amusera et vous fera passer deux bonnes soirées de lecture.

Nicolas Gary sur Actualitté qualifie le roman de houellebecquien. Il y a un peu de ça dans le cynisme et la désorientation en effet.

Si vous ne savez toujours pas quoi faire, jetez un d20 et consultez la table des achats de livre.

Mon Donjon, Mon Dragon, Lilian Peschet

dimanche 9 juin 2013

RIP Iain Banks


Iain Banks, le créateur de la Culture, vient de mourir d'un cancer à l'âge de 59 ans. Il a inventé un univers entier et abordé les thématiques éminemment politiques de l'expansionnisme, du respect des libertés, et de la raison d'Etat. Nos petites coteries sont en deuil.

Farewell !

Le réel et son double


"Les jours étranges de Nostradamus", le second roman de Jean-Philippe Depotte, c’est un peu « En attendant Godot ». Nostradamus n’en est pas le personnage actif, on le voit de fait assez peu, même si tout le texte est imprégné de sa présence.

Autre avertissement liminaire : il ne faut pas entrer, sous peine d’être déçu, dans le roman en pensant (ce que peut suggérer la 4ème de couverture) qu’il s’agit d’un policier historique. Ce n’est pas le cas.
Les jours étranges de Nostradamus est un roman historique en ceci qu’il présente au lecteur une époque et les troubles qui l’agitent, mais il est aussi plus que cela.

1559. Philibert Sarrazin, médecin lyonnais progressiste, participe à une dissection clandestine. Enlevé, à son issue, par d’étranges personnages, il est menacé et sommé de s’impliquer dans une conjuration qui vise à espionner Nostradamus, voire à la faire chuter. Il faut dire que l’astrologue salonais, trop influent ami de la puissante reine Catherine de Médicis, gène de grands personnages de la Cour qui voient d’un mauvais œil son emprise sur la reine. Quels sont les secrets de Nostradamus ? Que pourra et voudra faire Sarrazin pour accomplir sa mission et protéger sa famille ?

La période décrite dans est une période de grands troubles dans le royaume de France. Henri II vient de mourir des suites tragiques d’un accident de tournoi ; Nostradamus semble l’avoir prédit dans un de ses quatrains. Son héritier, François II, faible et fragile, ne règnera qu’un peu plus d’un an. Lui succèdera Charles IX, sous le règne duquel eut lieu le massacre de la Saint-Barthélémy, puis, en 1574, Henri III, roi contesté tant pour ses mœurs que pour sa politique versatile, finalement assassiné en 1589. Durant ces quarante ans, Catherine de Médicis sera la puissante reine douairière, veuve du roi malchanceux et mère des trois qui lui succédèrent.

Trouble dynastique mais trouble religieux aussi. La Réforme bat son plein, et les partis opposés aiguisent leurs armes pour une guerre civile larvée, du haut en bas de la hiérachie sociale, qui fera d’innombrables victimes et ne s’arrêtera qu’avec l’édit de Nantes en 1598 (celui-ci sera ensuite abrogé par Louis XIV et la tolérance prendra fin).

La peste sévit toujours dans un pays qui, vivant le début de la Renaissance, est en transition civilisationnelle (on y craint toujours l’Inquisition et les sorcières, alors même qu’on explore les terres inconnues d’Amérique et qu’on invente la guerre moderne). La médecine censée combattre le fléau peine à sortir des préceptes antiques et de la théorie (absurde) des humeurs. On entend même que la peste est le résultat de la cristallisation des péchés d’une ville ; difficile d’agir efficacement dans ces conditions. Mais de nouvelles théories apparaissent, portées par Ambroise Paré ou André Vésale, visant à chercher les véritables causes et à soigner vraiment. Elles sont farouchement combattues par les tenants diafoiresque de l’ancien « savoir », et peuvent mener leurs pratiquants à l’échafaud.

Dans ce contexte rieur, Depotte installe un roman dominé par le thème du « double ». Nostradamus et Sarrazin, si proches en tous points, Louise et Isabelle, deux sœurs qu’on peut penser jumelles, Louise et Diane, alpha et oméga de la « sorcellerie » salonaise. Mais aussi catholiques et protestants, si proches in fine qu’il n’est guère difficile pour un protestant de se faire longtemps passer pour un catholique, riches et pauvres, porteurs des deux aspects de la foi en un même Dieu, science et superstition, deux systèmes successifs, et parfois simultanés, d’explication du monde.
Dans Sarrazin même cohabitent un homme noble et un grand lâche, un mari aimant et un indifférent, un croyant qui parle à Dieu et un qui se tait.

Et surtout, au cœur de l’histoire (une histoire qui quitte rapidement les sentiers battus d’une narration prosaïque pour cheminer entre rêve et réalité), la dualité que forment réalité et représentation, monde illusoire et monde réel. Le réel existe-t-il ou n’y a-t-il que des perceptions contingentes de la réalité ? Depotte montre admirablement dans plusieurs scènes (celle de la messe par exemple) comment un changement de perception semble affecter la chose même qui est perçue. Il montre aussi qu’on est catholique ou sorcière si suffisamment de gens le croient. Il développe une théorie suivant laquelle la volonté commune des hommes fait advenir ce qu’il souhaitent ou craignent. Les sorcières existent parce qu’on y croit, les reliques « fonctionnent » pour la même raison ; les monstres mythiques disparaissent car les hommes, défrichant le monde, cessent d’y croire (le thème du bord du monde progressivement civilisé par l’Homme rappelle fortement celui, moorcockien, de la mise en forme du Chaos par les forces de la Loi). Il n’est donc pas étonnant qu’un oracle soit le personnage central du roman. Parce qu’il croit et qu’il est crû, il change la réalité, la fait diverger, et « solidifie » un évènement (Clément Rosset avait montré dans « Le réel et son double » les rapports qu’entretiennent réalité, illusion, et oracle).

Le point est ambitieux et Depotte le traite de très juste manière.

Que comprendre dans ce monde de doubles ? Quel mystère livrera la quête de Nostradamus ? Le roman s’éclaire sur la fin, après de longs moments, parfois inquiétants, durant lesquels il n’est possible que d’emmagasiner des informations en espérant la lumière. Celle-ci in fine conforte et rassure.

Les jours étranges de Nostradamus, Jean-Philippe Depotte

L'avis d'Efelle

jeudi 6 juin 2013

Challenges de l'été

Deux challenges estivaux à se mettre sous la dent. Je m’arrime aux deux.


Tout d’abord le challenge Robert Silverberg organisé par le Traqueur Stellaire (règlement ici). J’y participe avec grand plaisir tant je suis un fan inconditionnel du grand Bob, le glandu californien le plus brillant du XXème siècle. Seul problème : j’ai déjà tellement lu de lui qu’il va être difficile de trouver quelque chose sans relire. Je commencerai par sa contribution à l’anthologie "Chansons de la Terre Mourante", hommage à Jack Vance (mort récemment, hasard du calendrier), et on verra après s’il y a moyen de poursuivre.



Ensuite, retour de l’estival Summer Star Wars pour sa quatrième saison, toujours organisé par Lhisbei (règlement ici). Lire de la SF m’est tellement naturel qu’il ne devrait pas y avoir de grosses difficultés à trouver des choses à lire, d’autant que m’attendent sur le marché le "Red Planet Blues" de Sawyer, "Abaddon’s Gate" de Corey, "Great North Road" d’Hamilton, et même éventuellement "The Clockwork Rocket" d’Egan (pas beaucoup de français là-dedans, mais ya pas eu beaucoup de français sur le Lune non plus).



Stay tuned !