samedi 30 mars 2013

Une foule est un monstre à mille têtes


Il y a des noms, entendus jeune, qu’on n’oublie jamais. Comme tout le monde j’en ai quelques-uns tapis au fond de la mémoire. Au plus profond, il y a Bobby Sands, assassiné par Margaret Thatcher, et, pas bien loin, Alain de Moneys, lynché par une foule de parpanhàs avinés.

Sur l’épreuve que subit de Moneys, j’ai lu presque tout ce qui a été écrit. L’histoire est connue, beaucoup d’analyses ont été faites.

Eté 1870, inaugurant une tradition qui ne se démentira plus, l’armée française vole de défaite en défaite, face à, déjà, l’envahisseur teuton. Alain de Moneys, jeune aristocrate périgourdin, fils de l’ancien maire de Beaussac et premier adjoint lui-même, se rend à la foire de Hautefaye, toute proche du domaine où il vit avec ses parents. Réformé pour cause de faiblesse physique, il a fait lever, par sens du devoir, sa réforme, et doit partir bientôt pour la guerre. Il n’en aura jamais l’occasion. A la foire de Hautefaye, pris à partie par une foule de plus en plus nombreuse et hostile, il sera battu, torturé longuement puis brulé vif sous le prétexte qu’il serait un espion prussien. Des rumeurs tenaces de cannibalisme circulèrent même. Les meneurs identifiés du lynchage ne le connaissaient pas personnellement, mais parmi la foule en délire il y eut des voisins, des connaissances, des obligés. Tous étaient citoyens d’un des pays les plus avancés du monde à l’époque, du pays qui avait inventé les Droits de l’Homme (Article 7 - Nul homme ne peut être accusé, arrêté ou détenu que dans les cas déterminés par la loi et selon les formes qu'elle a prescrites), du pays dans lequel le dernier supplice public (documenté par Michel Foucault en ouverture du magistral « Surveiller et punir ») datait déjà de plus d’un siècle.

Les évènements du 16 août sont le point culminant d’une inquiétude forte et d’une rage rentrée qui habitaient alors la paysannerie périgourdine. Défaites militaires, orgueil national blessé et pertes parmi les fils des paysans (ces jeunes qui avaient tiré un mauvais numéro à la conscription ou pire avaient vendu le leur à un plus riche qu’eux), crépuscule du bonapartisme vécu douloureusement par une gent paysanne dont Marx déjà disait qu’elle en était le plus fervent soutien, sècheresse et canicule, avec la peur pour les bêtes et les récoltes, sans compter les effets délétères de la chaleur torride sur les esprits. Ajoutons-y la paranoïa de l’espionnite (qui refera surface en 14) conjuguée aux effets de l'alcool et il ne manquait qu’une étincelle pour enflammer ce gros baril de poudre. « Un mot mal interprété », comme l’écrivit Lautréamont à un tout autre propos, suffit à déclencher l’ire populaire et à sceller le destin de de Moneys.

On peut voir dans cette affaire un cas, d’autant plus écœurant qu’il nous est proche, de bouc émissaire, même s’il n’en a pas toutes les caractéristiques. René Girard, dans « Le bouc émissaire » a parfaitement décrit ces situations de « tous contre un » dans lesquelles la tension accumulée du groupe est déchargée sur une victime expiatoire qui, par sa mort, restaure la cohésion que le trouble mettait en péril.

On peut l’analyser, comme l’a fait Alain Corbin dans « Le village des cannibales » (doctement chroniqué par Nébal) en insistant sur les antagonismes politiques et sociaux qui traversaient la société de l’époque, en transition entre agonie pitoyable de l’Empire et accouchement de la première république digne de ce nom qu’aurait la France. On peut y voir aussi l’usage politique qui en fut fait.

On peut y voir encore nombre des traits de ces mouvements de foule que Gustave Le Bon décrivit dans « Psychologie des foules » en 1895. Unité mentale, irresponsabilité, contagion, manichéisme, imperméabilité à la raison, primitivité, tout est là dans l’histoire d’Alain de Moneys.

Sachant tout cela, il y a néanmoins intérêt à lire le court « roman » de Jean Teulé. S’il n’apporte pas de lumière nouvelle, il donne vie au malheureux de Moneys, ou plutôt il la lui rend. Il décrit le basculement incroyablement rapide d’une journée de foire normale à une scène d’une violence presque inimaginable. Il raconte le chemin de croix que parcourut un jeune homme, décent, généreux, et largement apprécié, dont le seul crime fut de prendre verbalement la défense de son cousin en prononçant une bien malheureuse parole. Il montre la proximité évidente, dans un milieu si petit, qui unit tortionnaires et victime. Il montre que ça n’empêche rien. Il met en évidence la cruauté de la foule, son imbécillité, son goût du sang. Il démontre, par l’absurde et mieux qu’un cours de droit, à quoi sert la présomption d’innocence, et pourquoi la justice ne doit jamais être populaire.

RIP Alain de Moneys et merci Jean Teulé.

Mangez-le si vous voulez, Jean Teulé

vendredi 29 mars 2013

On dira : C'est un brave


"Les soldats de la mer", d’Ada et Yves Rémy, est un recueil rassemblant un ensemble de chroniques (récits sous forme de nouvelles) liées par des rappels « historiques ». Il raconte quelques moments marquants de l’histoire de la Fédération, une entité étatique fédérale expansionniste dont le lecteur suit la progression, tant institutionnelle que territoriale. Publié en 1968, ce recueil a été régulièrement réédité depuis. Il est disponible aujourd’hui en numérique chez Dystopia, et le sera très bientôt en version papier.

Dans un monde qui n’est pas le nôtre mais qui ressemble grandement à celui du Premier Empire, la succession des Fédérations (il y en aura 5, de plus en plus étendues, auxquelles s’agrègent, pas toujours volontairement, protectorats et colonies) est décrite par l’entremise des hauts faits d’armes, des conquêtes, des rebellions, du destin de soldats mémorables et d’autres qui le sont moins (ou pas pour les bonnes raisons).

Hussards, dragons, grenadiers, entre autres, shakos, chevaux, sabres, c’est à toute la panoplie militaire du début du XIXème siècle que font appel les auteurs. On y croise aussi des nobles, des paysans, des aubergistes, des diplomates. Ce contexte éminemment martial, parfois héroïque, et délicieusement suranné possède un charme indéniable tant il diffère, en attrait, du nôtre.

La langue des auteurs soutient à merveille leur récit. D’un classicisme de bon aloi, le vocabulaire du recueil est riche, élégant, typé. Quelques lignes suffisent aux Rémy pour projeter le lecteur dans ce XIXème rêvé grâce à la magie d’un mot ou d’une image que personne n’utiliserait aujourd’hui.

Mais la Fédération n’est pas qu’un univers alternatif ou uchronique. C’est dans un monde fantastique qu’elle existe. Le deux lunes dans le ciel ne sont qu’un détail. Dans les récits du recueil, on croise des vampires, des fantômes (dont certains, tragiques, ignorent leur condition), des statues qui marchent, des forêts de perdition, des lacs portail, des objets de bois qui combattent, etc… Background + surnaturel auraient pu donner une resucée de roman gothique. Ce n’est, de fait, pas le cas car l’écriture, toujours fluide, est minimale, légère, évanescente. Un mot, une expression décrivent une situation et une ambiance, là où les auteurs gothiques accumulaient les éléments descriptifs. Cette économie de moyens fait de ces récits des textes faciles à lire, qui semblent couler de source, presque comme des contes. Nommons-le, s’il le faut, gothique elliptique. C’est en tout cas très gracieux.

17 nouvelles en tout. Les styles, les thèmes, comme les longueurs, varient de l’une à l’autre, dans les limites précisées ci-dessus. La plupart sont très agréables à lire, même si certaines sont prévisibles. La dernière explique le tout. On aime ou pas l’idée d’une explication finale ; j’aurais pu m’en passer, mais j’ai bien aimé la notion d’un monde rêvé dont l’existence même a pour finalité de préserver celle des rêveurs, de divinités n’existant que si on croit en elles, alors mêmes que les croyants ne sont que les créations ad hoc des dites divinités.

On lit ici et là que "Les soldats de la mer" est un chef d’œuvre. Je n’irai pas jusque là mais c’est assurément une belle lecture, plaisante, élégante, qui tantôt ravit tantôt intrigue, parfois amuse, d’autre fois exalte. On en sort charmé et satisfait. C’est déjà beaucoup.

Les soldats de la mer, Ada et Yves Rémy

jeudi 28 mars 2013

Prix Bob Morane 2013



Le prix Bob Morane 2013 vient de livrer ses lauréats.

En voici la liste.


Romans francophones :

Vestiges, Laurence Suhner, L'Atalante


Romans traduits :

La fille automate, Paolo Bacigalupi, Au Diable Vauvert (Prix Planète-SF des blogueurs 2012)


Nouvelles :

Le train de la réalité, RC Wagner, L'Atalante


Coup de coeur :

L'intégrale Omale, Laurent Genefort, Denoël Lunes d'Encre

lundi 25 mars 2013

The Weird anthology (note 11)


Acheté il y a peu la colossale anthologie "The Weird", dirigée par les Vandermeer (on peut trouver pire comme anthologistes). 1152 pages, 110 nouvelles et autant d’auteurs, un siècle d’envergure, 1,4 kilo (on comprend mieux l’exquis dessin de Karl Lagerfeld ci-dessous). Et, last but not least, British Fantasy Award 2012 de la meilleure anthologie.

Deux belles introductions de Moorcok et de Jeff Vandermeeer définissant le Weird, comme (je résume de nombreuses page en deux mots, c’est donc réducteur) du « fantastique étrange ».

Quelques noms d’invités : Kafka, Lovecraft, Gibson, Miéville, Borges, Walpole, Leiber, Link, Tuttle, Gaiman, etc… (il y en a 100 de plus dans l'ouvrage).

Je la lirai au fil de l’eau, une ou deux nouvelles entre chaque gros livre, comme on mange du gingembre entre deux sushis différents. Et parfois, j’en dirai un (bref) mot ici, car on peut se procurer certains de ces textes, même sans acheter l’anthologie.


It’s a good life, de Jerome Bixby, est une excellente histoire, étrange et terrifiante. Elle est considérée comme l’une des meilleures histoires de science fiction américaine, et a été adaptée deux fois pour The Twilight Zone, première et deuxième version.

Peaksville, une petite ville rurale américaine comme il y en a plein les séries ou les classiques hollywoodiens, une famille, un jeune enfant, des voisins.

Télépathe, l’enfant sait tout ce que pense tout entourage. Doté de pouvoirs quasi divins, il peut réaliser le moindre de ses désirs ou de ceux des autres. Mais il n’est qu’un enfant tyrannique, prompt à la colère, à l’agacement, et donc à des réactions violentes et imprévisibles que ses pouvoirs rendent terribles. Même lorsqu’il veut bien faire, son manque de maturité cause plus de catastrophes que de miracles. Coincés avec lui au milieu du néant où il a expédié la ville à sa naissance, la population de Peaksville vit le rationnement d’un monde clos, connait la terreur d’exister près d’une bombe humaine, et ne peut espérer survivre qu’en s’obligeant a toujours penser positivement pour ne pas attirer l’attention du petit monstre. L’enfer est pavé de bonnes intentions (et surtout de mauvaises), et les mouches du coche sont décidément insupportables, a fortiori quand elles sont énormes.

It's a good life, Jerome Bixby

vendredi 22 mars 2013

Les nominés du GPI 2013


Les nominés 2013 du Grand Prix de l'Imaginaire sont annoncés !

Il sera délivré au festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo du 18 au 20 mai 2013

Voici la liste par catégorie (du moins celles qui me concernent) :


1) Roman francophone

Les Derniers parfaits de Paul Béorn (Mnémos)
Oniromaque de Jacques Boireau (Armada)
Elliot du Néant de David Calvo (La Volte)
Du sel sous les paupières de Thomas Day (Folio SF)
Le Premier sang de Sire Cédric (Le Pré aux Clercs)

2) Roman étranger

La Fille automate de Paolo Bacigalupi (Au diable vauvert)
Enig Marcheur de Russell Hoban (Monsieur Toussaint Louverture)
Descendre en marche de Jeff Noon (La Volte)
Black-out de Connie Willis (Bragelonne)

3) Nouvelle francophone

Women in chains (recueil) de Thomas Day (ActuSF)
J'atteindrai le pôle nord de Gulzar Joby (in Galaxies n°18)
Des nouvelles de Ta-Shima (recueil) de Adriana Lorusso (Ad Astra)
Une collection très particulière (recueil) de Bernard Quiriny (Seuil)
Le prophète et le vizir (recueil) de Yves et Ada Rémy (Dystopia)

4) Nouvelle étrangère

Les Mains de son mari de Adam-Troy Castro (in Angle mort n°6)
Les Dames de Grâce Adieu (recueil) de Susanna Clarke (Laffont)
Manhattan à l'envers (recueil) de Peter F. Hamilton (Bragelonne)
La Petite déesse de Ian McDonald (in Bifrost n°68)

5) Roman jeunesse francophone

Nuit brûlée de Charlotte Bousquet (L'Archipel)
Black Rain - Saison 1 (tomes 1 et 2) de Chris Debien (Flammarion)
La Dernière lame de Estelle Faye (Le Pré aux clercs)
Ici-bas de Yves Grevet (Syros)
Magies secrètes de Hervé Jubert (Le Pré aux clercs)

6) Roman jeunesse étranger

Little Brother de Cory Doctorow (Pocket)
Jennifer Strange, dresseuse de Quarkons de Jasper Fforde (Fleuve Noir)
BZRK de Michael Grant (Gallimard)
Quelques minutes après minuit de Patrick Ness (Gallimard)
Sous le signe du scorpion de Maggie Stiefvater (Hachette)

7) Prix Jacques Chambon de la traduction

Florence Bury pour Princes de la pègre de Douglas Hulick (L'Atalante)
Camille Croqueloup pour Sous le signe du scorpion de Maggie Stiefvater (Hachette)
Sara Doke pour La Fille automate de Paolo Bacigalupi (Au diable vauvert)
Pierre-Paul Durastanti pour Zendegi de Greg Egan (Le Bélial') et Le Régime du singe de George R.R. Martin (Bifrost n°67)
Nicolas Richard pour Enig Marcheur de Russell Hoban (Monsieur Toussaint Louverture)


mercredi 20 mars 2013

The Weird anthology (note 10)


Acheté il y a peu la colossale anthologie "The Weird", dirigée par les Vandermeer (on peut trouver pire comme anthologistes). 1152 pages, 110 nouvelles et autant d’auteurs, un siècle d’envergure, 1,4 kilo (on comprend mieux l’exquis dessin de Karl Lagerfeld ci-dessous). Et, last but not least, British Fantasy Award 2012 de la meilleure anthologie.

Deux belles introductions de Moorcok et de Jeff Vandermeeer définissant le Weird, comme (je résume de nombreuses page en deux mots, c’est donc réducteur) du « fantastique étrange ».

Quelques noms d’invités : Kafka, Lovecraft, Gibson, Miéville, Borges, Walpole, Leiber, Link, Tuttle, Gaiman, etc… (il y en a 100 de plus dans l'ouvrage).

Je la lirai au fil de l’eau, une ou deux nouvelles entre chaque gros livre, comme on mange du gingembre entre deux sushis différents. Et parfois, j’en dirai un (bref) mot ici, car on peut se procurer certains de ces textes, même sans acheter l’anthologie.


Portal, de J. Robert Lennon, est une nouvelle caustique, enlevée, très agréable à lire, et moins légère qu’il n’y paraît.

Un monde qui ressemble au notre, si ce n’est que la magie y paraît normale. Une maison à l’américaine dans laquelle aménage une famille à la Happy Days. Les enfants découvrent un téléporteur au fond du jardin, dans la végétation.

Ajoutant un portail magique à une maisonnée qui fut heureuse avant de ressembler à celle d’American Beauty, Lennon l’utilise comme métaphore de la magie qui existe dans une famille. Lieu de rassemblement, d’activités communes, le portail permet à ses propriétaires (père, mère, deux enfants) de partager des expériences excitantes et de prendre du plaisir ensemble. Mais le portail, bancal dès le début, devient de plus en plus dysfonctionnel et procure des expériences communes qui deviennent vraiment déplaisantes. Il sera dès lors, moins utilisé, parfois aussi de manière solitaire, et deviendra source de discorde quand les désirs des uns façonneront les voyages des autres.

La magie du portail finit par mourir, et Jerry, le narrateur, comprend alors qu’il a perdu, conjointement à la magie du portail, celle qui irriguait sa famille.

Le ver était dans le fruit dès l’origine, mais il fallut du temps pour le réaliser.

Portal, J. Robert Lennon

samedi 16 mars 2013

La saga de Korvac


Six options, c'est un post interactif :

Soit on veut avoir toutes les anciennes sagas Marvel à bon prix, et c’est un bon plan (dans cet album, pour moins de 20 €, il y a les Avengers 167, 168, et 170 à 177 plus un épilogue)

Soit on est fan de certains des personnages mis en scène dans le récit et on apprécie le rassemblement (voir la couverture pour avoir une idée de la richesse du lineup): plein de Vengeurs de toutes les époques, et les Gardiens de la Galaxie avec le tragique Vance Astro et le mystérieux Starhawk (même si les Gardiens font ici plus de la figuration qu’autre chose) ; c’est ce qui m’a décidé à acheter

Soit on est fan de Jim Shooter ou Sal Buscema, entre autres grands anciens

Soit on veut voir à quoi ressemble ce Korvac qui est plus ou moins lié à Drax le Destructeur (bientôt au cinéma)

Soit on adore les sagas cosmiques (même si celle-ci se passe surtout sur Terre et que les Vengeurs s’y déplacent en bus ; je n’invente rien)

Soit on évite cet album dont l'histoire, pas désagréable, n'est pas renversante non plus

Choisis ton camp, camarade !

La saga de Korvac, Shooter, Buscema, and others

lundi 11 mars 2013

Nightwhere : Pretty fucking boring

Le bouquin d’horreur à deux balles qui se passe dans un club SM très sélectif qui cache un cercle intérieur encore plus secret dans lequel des entités surnaturelles poussent des victimes plus ou moins consentantes à aller aux extrêmes de la douleur et du plaisir, parfois jusqu’à la mort. Ca, c’est fait.

J'ai failli mourir d'ennui, plus sûrement que sous la torture des Watchers.

Nightwhere, John Everson

dimanche 10 mars 2013

This is a crisis I knew had to come


Qui n’entend qu’une cloche n’entend qu’un son. Il faut s’en souvenir dès qu’on lit une biographie, à fortiori quand elle est plus ou moins en partie autobio. On ne peut jamais être sûr de ce qui est vrai, faux, reconstruit, ignoré. Et, naturellement, tout est interprété par l’auteur qui passe chaque fait, geste, dialogue au prisme de sa sensibilité. Une biographie, comme toute œuvre de recherche, si modeste soit-elle, est donc interprétation. Il faut le savoir, et en tirer le meilleur : plus que les faits bruts, souvent déjà connus, c’est la lecture qu’en donne l’auteur qui, conjointement, nous montre des facettes peu vues auparavant et nous dévoile beaucoup sur l’auteur lui-même.

"Unknown Pleasures", de Peter Hook, c’est donc l’histoire de Joy Division par son bassiste et fondateur. La vision de l’histoire de Joy Division par Peter Hook. Pour des visions complémentaires, on peut voir le film "Control" d'Anton Corbijn, "24 Hour Party People" de Michael Winterbottom, ou lire "Touching from a distance" de Deborah Curtis.

Joy division : 2 ans du premier concert sous ce nom à la disparition du groupe qu’amène le suicide de Ian Curtis, son chanteur charismatique. Deux albums, un clip (plutôt raté), peu (très peu) d’argent, beaucoup de concerts mais peu de sorties d’Angleterre. Et pourtant, un groupe mythique qui a pratiquement défini les caractéristiques de la cold wave, influencé d’innombrables successeurs, inspiré des centaines d’imitateurs, et fait partie des références de l’Histoire du Rock.

Hook, raconte leur histoire comme celle d’une bande de potes de la classe populaire de Manchester qui veulent plus que tout faire du rock. Illuminé par le premier concert des Pistols dans leur ville, Hook forme, à l’arrache (avec ce qu’il a sous la main en terme de lineup, et avec du matériel bas de gamme), un groupe, d’abord sans nom, qui deviendra Warsaw puis Joy Division, c’est à dire Peter Hook (basse), Bernard Sumner (guitare), Stephen Morris (batterie), et surtout Ian Curtis au chant.

Hook raconte la puérilité et l’enthousiasme de petits gars mancuniens de la working class, leurs blagues, leur méconnaissance des filles, leurs bagarres (nombreuses). Il raconte l’acharnement des mêmes qui ne se découragent jamais. Et pourtant : beaucoup de concerts et de fatigue, peu d’argent (tellement peu qu’ils doivent continuer à travailler), les chambres d’hôtels merdiques, les loges merdiques, la bouffe merdique, le froid, l’inconfort, les trajets en van conduit par Hook pour lesquels il importe que le cachet du concert soit supérieur aux frais de carburant, etc. Le lecteur y voit une bande de gars guère matures, très inexpérimentés, mais d’une détermination à fendre les pierres. Des gars qui veulent plus que tout composer et jouer sur scène, car ils y trouvent un plaisir qui surpasse tout ce que ça leur coute (et ça leur coute beaucoup, sur de nombreux plans).

"Unknown Pleasures" est aussi une élégie à Ian Curtis. Hook raconte Curtis comme il ne l’est pas dans les autres livres consacrés au groupe. Il montre un Curtis plus humain (plus normal) que l’image qui en est souvent donné, moins plongé dans les eaux froides de l’intellectualisme. Il décrit aussi le rôle de Curtis comme chef d’orchestre du groupe, pilier musical de celui-ci par delà son rôle de frontman. Il est celui qui identifie les compositions efficaces, donne des idées d’arrangement et d’organisation musicale, écrit les textes très vite à partir d’un simple riff. Il est celui qui lie les ingrédients que lui fournissent les trois autres membres et réalise le plat.

Hook présente aussi un Curtis protéiforme, toujours désireux de plaire, s’adaptant donc sans cesse à son entourage de l’instant ; un Curtis qui est simultanément fils, mari de Debbie, père de Natalie, salarié, membre d’un groupe en train de réussir, jeune punk mancunien, amant amoureux d’Annick, épileptique lourd. Et, dans la vision de Hook, c’est, en sus de son épilepsie et des problèmes colossaux qu’elle lui pose, la tension induite par le passage constant d’un aspect à l’autre de sa personnalité, par l’effort nécessaire pour faire tenir ensemble toutes ses facettes, qui finira par amener Curtis au suicide, à l’aube d’une tournée américaine. Il se reproche de ne pas avoir pu ou voulu le voir à l'époque.

Joy Division, c’est une belle bande de potes (pas d’amis, de potes seulement, ce qui explique comment certaines choses évolueront après la mort de Curtis et la formation de New Order) soudée par la volonté irrépressible de faire du rock et canalisée par la personnalité christique de Ian Curtis. Ils ont eu la chance d’avoir auprès d’eux des managers et éditeurs qui ont toujours respecté leur vision de la musique et de leur carrière. Et de ce fait, ils sont restés plus punk que les Pistols, même si leur musique n’a plus rien à voir avec ce genre. Le fond, plus que la forme.

Hook raconte cette histoire d’une manière très attachante. Il est direct, précis, souvent drôle. Il retrouve ses émotions de l’époque, dit même ce qui n’est pas flatteur, et parvient souvent à se mettre en métaposition pour juger l’acte passé à la lumière de son expérience. Il n’hésite jamais à dire quand il se trouve très bon (musicalement), ou quand il se trouve merdique (dans certains comportements). Il prend sans ambages sa part de responsabilité dans la chute de Curtis, cette part qu’a eu tout son entourage : accepter de laisser continuer quelqu’un qui était à bout, simplement parce que ça commençait à marcher, et que ça arrangeait tout le monde, Curtis le premier, de ne pas vouloir voir comment tout ça allait finir.

Unknown Pleasures, Peter Hook

Et pourtant il l'avait écrit dans Passover, et pas seulement :

This is a crisis, I knew had to come
Destroying the balance I'd kept
Doubting, unsettling and turning around
Wondering what will come next

Is this the role that you wanted to live?
I was foolish to ask for so much
Without the protection and infancy's guard
It all falls apart at first touch

Watching the reel as it comes to a close
Brutally taking it's time
People who change for no reason at all
Happening all of the time

Can I go on with this train of events?
Disturbing and purging my mind
Back out of my duties when all's said and done
I know that I'll lose every time

Moving along in our God given ways
Safety is sat by the fire
Sanctuary from these feverish smiles
Left with a mark on the door

Is this the gift that I wanted to give?
Forgive and forget's what they teach
Or pass through the deserts and wastelands once more
And watch as they drop by the beach

This is the crisis I knew had to come
Destroying the balance I'd kept
Turning around to the next set of lives
Wondering what will come next

samedi 9 mars 2013

Killing is my business (and business is good)


"Gueule de truie" est le dernier roman de Justine Niogret. Contrairement aux deux précédents, « Chien du Heaume » et « Mordre le bouclier », pas de médiéval, ici c’est de post-ap qu’il s’agit. Mais la proximité entre ce roman et Chien du Heaume est forte ; déjà par leur titre respectif qui sont les noms improbables de leur personnage principal.

Avant, il y eut la Flache, le monde fut détruit ou peu s’en faut. On ne sait pas exactement ce que ce fut, ni quand ça advint, mais presque toute l’Humanité disparut dans cet événement dont les « Pères » de Gueule de Truie disent qu’il fut provoqué par la parole de Dieu ouvrant enfin sa bouche. Maintenant, restent quelques survivants. La plupart ont fortement régressé et ne forment guère que de petites hordes d’êtres aussi proche de l’animal que de l’homme dans leur intellect et dans leurs pratiques.
Et puis il y a les « Pères ». Religieux nihilistes qui ont dressé Gueule de Truie depuis l’enfance pour en faire un tueur. Lui et quelques autres parcourent les environs de leur base pour tuer les survivants et les soumettre à la Question pour en trouver plus afin de les tuer. L’objectif final est l’extinction et le calme enfin.
Puis Gueule de Truie tombe sur une fille mystérieuse. Il l’épargne, l’accompagne dans sa quête jusqu’à… jusqu’au bout du monde.

Gueule de Truie a les défauts et les qualité que je trouvais dans Chien du Heaume, je vais donc être assez bref.

Dans un monde inconstruit par l’auteur (un bout de route, un pont, un zoo), agit un personnage plutôt bien campé. Les buts de ses « Pères » semblent vagues mais on se dit que tout finira par trouver son explication. En fait, non. Veut-on nous dire que tout est absurde et insensé ? Que le nihilisme est son propre moteur ? De ce point de vue, les Boutefeux d’Exodes sont plus crédibles car moins organisés et plus festifs.

Passé l’obéissance, Gueule de Truie suit la femme. Il y apprendra à chercher et à voir l’autre, connaitra les affres de ceux qui ne savent pas aimer, obtiendra des réponses sur le sens du monde, de la Flache, et sur les rapports qu’entretiennent altérité et identité.

Le concret est vague mais parfois le voyage se suffit à lui-même. Et de fait, c’est le cas pendant les deux premiers tiers du roman. La plume de Niogret est élégante, travaillée même lorsqu’elle est volontairement minimale, et elle sait comme peu donner un rythme à son texte qui fait qu’on est hypnotisé par le mouvement de ses mots comme on le serait par la danse d’un serpent.
On se dit qu’on ne voit pas bien où tout ça veut en venir, on se demande progressivement si ça veut en venir quelque part, mais on se dit que ce n’est pas trop grave car le chemin est plaisant.
Puis arrive le troisième tiers, et là…

Le texte, peu dialogué jusqu’ici, voit les monologues internes devenir dominants. Gueule de Truie s’interroge très longuement sur le sens de sa vie, de sa quête, de sa relation à la fille. Il cherche ce qu’il cherche.

On sait sans doute que je n’ai rien contre un texte dont les enjeux sont principalement intellectuels mais ici ça ne fonctionne pas. C’est long, verbeux, parfois (pas souvent heureusement) un peu pédant dans le déclamatoire, ça n’en finit plus. On se croirait dans un film psychologique français. On se dit que quelque chose va bien finir par naitre de ce torrent de parole et d’introspection puis on comprend progressivement que non. En tout cas rien qui soit à la hauteur de l’effort.

Le texte lorgne aussi vers le symbolisme d’une manière trop évidente et c’est un effet que je trouve toujours très (trop) facile (il y a même un cerf blanc humanisé). La bascule a lieu durant la scène de la descente/remontée des « enfers » avec passage du « voile », qui est justement celle où Gueule de truie a son premier contact sexuel avec la fille. Il s’éloigne alors de son réalisme post-ap pour devenir autre chose d’indéfinissable qui ne se laisse jamais attraper par le lecteur, même si, dans la pratique consistant à incarner des concepts, notamment moraux, le texte m’a parfois rappelé la manière de raconter de Pierre Bordage. Mais là où celui-ci est foisonnant, baroque, la sècheresse de Niogret ne laisse voir que le symbolisme dans ce qu’il a de plus insultant pour l’intelligence. Dommage.

Gueule de Truie, Justine Niogret

mercredi 6 mars 2013

Des menteurs et des dupes


"1914, la grande illusion" de Jean-Yves Le Naour ne se propose pas d’innover sur l’année 1914 (ça devient difficile) mais de récapituler le back office (dépêches diplomatiques, courriers, rapports, mais aussi mémoires des protagonistes et déclarations contemporaines des faits) et de montrer ce que paraissent être pour l’auteur les points capitaux de cette première année de la Grande Conflagration. Il y réussit plutôt bien à mon avis.

Je vais faire bien plus bref que nécessaire, le format Internet ayant ses contraintes. Pour les nombreux détails manquants, voir le livre.

Le Naour traite quelques thèmes saillants en les abordant de manière chronologique pour montrer l’enchainement des circonstances, des discussions, des réactions, des tentatives avortées ou sabotées. Et dans le domaine diplomatique, time is of the essence, donc ce traitement est parfaitement opératoire.

L’auteur commence par montrer l’enchainement des évènements qui conduisent à la guerre. Il montre que celle-ci n’est pas le résultat, comment on l’entend encore souvent, de la chute d’une cascade de dominos impliquant dans le conflit, par le jeu des leurs alliances, toutes les puissances européennes les unes après les autres, jusqu’à la Turquie. La guerre aurait techniquement pu être évitée (elle l’avait été lors de la crise des Balkans en 1912), mais les chancelleries la considéraient comme inévitable, les militaristes l’espéraient, et les empires centraux y aspiraient vivement. Nul n’est jamais blanc bleu dans ce genre d’évènements, mais les positions des uns et des autres apparaissent assez clairement.

L’Autriche-Hongrie veut la guerre car elle espère sauver son empire en décomposition avancée et lutter contre les prétentions serbes, elle est un peu le cousin débile de l’affaire ; l’Allemagne, travaillée par les idées pangermanistes, considère que la guerre contre les slaves est une nécessité impérieuse dans l’optique de la conquête d’un « espace vital » qu’elle pense lui revenir de droit ; elle soutient autant qu’elle manipule l’Autriche-Hongrie. Face aux empires, la France ne veut pas vraiment la guerre (la reconquête de L’Alsace-Lorraine n’étant guère plus qu’un mythe et une chanson pour les enfants) ; l’Angleterre aimerait l’éviter ; l’Italie se désolidarise par anticipation ; la Russie, indécise, ne veut pas abandonner son allié serbe mais change régulièrement d’avis sur les mesures à prendre.

Dans ce contexte de course à la guerre, qui culmine en aout 1914 par les déclarations de guerre et les mobilisations, les faux semblants diplomatiques vont abonder. Le Naour montre ainsi ce que font et se disent les gouvernements, chacun n’ayant à chaque instant qu’une partie de toutes les informations alors que tous protestent sans cesse de leur bonne foi et de leur volonté d’aboutir à solution raisonnable. L’Autriche-Hongrie fait son possible pour pouvoir effectivement déclarer la guerre à la Serbie, l’Allemagne manipule ses interlocuteurs en leur mentant à plusieurs reprises dans le but d’arriver à la guerre, l’Angleterre se résout progressivement et sans enthousiasme au conflit devant l’intransigeance et les mensonges allemands, la Russie change plusieurs fois de position, le tsar écoutant souvent le dernier qui a parlé, quant à la France, elle tente de modérer les russes tout en cherchant à démontrer à l’Angleterre que la Russie est contrainte à la guerre afin de s’assurer son aide. Les plus motivés finissent par obtenir ce qu’ils veulent, l’Allemagne a sa guerre.

Le lecteur assiste ébahi au ballet diplomatique qui va de l’assassinat de l’archiduc aux déclarations de guerre. Il voit la manière dont les gouvernements, dans leurs discussions, tordent la réalité dans le sens de leurs intérêts, il voit comment les militaires prennent souvent le pas sur les politiques et leur forcent la main ou leur cachent des informations, il voit les dépêches diplomatiques tronquées, retardées, dissimulées, afin d’empêcher qu’elles ne « risquent » d’amener une solution pacifique au problème. Pour ne prendre que quelques rares points, l’Allemagne ment à tous et pousse au feu sous le masque de la diplomatie (le gouvernement allemand cache même certaines dépêches à son propre empereur), l’Autriche-Hongrie fixe des délais de résolution de la crise qui la rendent impossible à résoudre, la Russie espère l’aide de la France mais lui dissimule une partie de ses informations et la met devant le fait accompli de sa mobilisation générale, et la France tente de calmer la Russie (sans y parvenir) et cherche à convaincre l’Angleterre d’aider en cas de conflit. Cerise sur le gâteau : au plus fort du tourbillon diplomatique, le président du conseil français, Viviani, est sur un bateau rentrant de Russie, il est coupé de presque toute communication et ne découvrira, au sens littéral, l’état dégradé de la situation qu’à son arrivée à Paris (ajoutons aussi pour faire le compte de l’incurie française que l’ambassadeur de France à Moscou, Maurice Paléologue, pousse de son propre chef la Russie à la guerre en tronquant lui aussi les dépêches diplomatiques de son gouvernement).

Ce qui doit arriver arrive. La guerre commence sous le beau soleil d’août. Elle fera des millions de morts au cours d’un long calvaire.
Toute cette première partie du livre de Le Naour est fascinante et effrayante à la fois.

La seconde partie aborde une mobilisation pas enthousiaste mais déterminée, les opérations, cette guerre de mouvement qui fit tant de morts avant que fut creusée la première tranchée (à cause de l’aveuglement tactique et des erreurs des uns et des autres), le nationalisme montant, l’union sacrée (qui ne dure pas), l’hystérie anti allemande avec sa chasse aux espions, la croyance dans une guerre courte et le retour à la maison pour les vendanges, ou au pire à Noël.

Sur cette seconde partie plane l’ombre noire d’un homme, Joseph Joffre. Général en chef de l’armée français, officier de génie sans génie, le gouvernement l’avait placé à la tête de l’armée car il le considérait comme politiquement inoffensif. Ni trop à droite, ni trop nationaliste, ni trop anticlérical ni antidreyfusard. Seul problème, il est incompétent. Il a aussi d’autres caractéristiques regrettables : il est rusé, secret, manipulateur. Auteur d’un plan absurde d’attaque à outrance sur les frontières (aidé il est vrai par la plus grande partie de l’état-major qui considérait que le panache français ne pouvait s’illustrer que dans l’offensive et le mouvement), il refusera de tenir compte des enseignements des conflits récents sur la puissance de feu des armes modernes et leur effet dévastateur sur l’infanterie. Il refusera aussi d’admettre l’éventualité d’une violation allemande de la neutralité belge. Confronté rapidement à l’inanité de ses hypothèses, il se réfugiera dans le déni de ce que lui disent les informations du terrain et ne changera jamais son plan initial (Attirer les allemands dans un piège) quels que soient les revers que celui-ci connait. Il mènera les six premiers mois de guerre seul, laissant dans l’ignorance de sa stratégie les généraux de ses armées, et informant le moins possible le gouvernement de sa stratégie et de la situation du terrain. Joffre ne veut pas que les politiques s’immiscent dans sa conduite de la guerre, et il y réussira plutôt bien durant les six premiers mois du conflit, ces mois durant lesquels les français perdront des centaines de milliers d’hommes et où la capitale manquera d’être occupée. Ce n’est que grâce à une erreur tactique de l’armée allemande que Paris sera sauvée et la bataille de la Marne gagnée. Et même cette victoire de la Marne, par pusillanimité, ne sera pas exploitée de manière efficace.

Même s’il n’est pas le seul responsable des croyances qu’il a incarné, Joffre a incontestablement mal dirigé la guerre et, plus grave, il l’a fait en esquivant autant que faire se peut le contrôle politique. La phrase de Clémenceau « La guerre est une chose trop grave pour la confier à des militaires », prononcée à la fin du XIXème siècle, prenait ici tout son sens.

A la fin de 1914, la nouvelle tactique définie par le généralissime est le grignotage. Elle est le signe de l’absence de toute vision stratégique et sera très couteuse en vies humaines parce que les mètres gagnés sur le terrain y seront toujours considérés comme plus importants que les vies qu’ils ont couté.
Mais ceci est une autre histoire, et sera l’objet d’un prochain volume.

1914, le grande illusion, Jean-Yves Le Naour

vendredi 1 mars 2013

Quand on veut tuer son chien...


Entre la couverture de gauche et celle de droite il y a neuf ans. Pourquoi Corbeyran et Bouillez ont-ils mis neuf ans pour conclure leur histoire. Je l’ignore. Si quelqu’un sait, je suis preneur. En tout cas, il aurait été dommage de ne pas donner une fin à cette histoire tant elle est intrigante et joliment réalisée. C’est enfin fait.

Une ville, Spleen City. Où ? Quand ? On ne sait pas. Une terrible épidémie a frappé ; beaucoup moururent, de nombreux autres furent envoyés croupir dans des lazarets, un état d’urgence sanitaire fut instauré, très attentatoire aux libertés publiques. Dix ans plus tard, la PEST n’est toujours pas éradiquée malgré des recherches intenses ; l’état d’urgence est toujours en vigueur ; la vie à Spleen City est morne et sans espoir, d’autant plus qu’on est plus bas dans l’échelle sociale, la PEST étant réputée toucher préférentiellement les strates inférieures.

C’est dans ce contexte qu’Abélard Tournemine, citoyen lambda chargé de prélèvements dans les eaux des marais pollués entourant la ville, fait une découverte surprenante. Les eaux sont redevenues pures ; il serait donc théoriquement possible de quitter la ville meurtrie. Etonnamment, il s’avère vite que cette information dérange en haut lieu plus qu’elle ne satisfait, d’autant que tout n’est pas clair non plus concernant la PEST.

Corbeyran crée ici un monde clos limité à une seule ville d’où on ne peut s’enfuir. Spleen City est une cité inégalitaire, hiérarchisée, divisée en niveaux en fonction du statut social des habitants. Elle est dirigée par une administration corrompue, autoritaire, et ploutocratique qui garde un terrible secret. A la chape de plomb qu’imposent la police, les « détecteurs », et les « régulateurs », s’ajoute le contrôle moral qu’assurent une religion ad hoc et sa milice armée.

Dans ce monde régulé, l’auteur fait d’un citoyen de base un héros malgré lui qui conduira la résistance à l’oppression et fera éclater la vérité. Confronté à des dirigeants sans scrupule, il devra, à grands peines et avec une aide inattendue, se débattre entre les mensonges colportés par les institutions, lutter pour rester en vie, et obtenir les preuves de la corruption qui gangrène la société, obérant toute possibilité de développement pour la population.

Le récit est servi par un dessin très intéressant. Les personnages ont des trognes (sans souci de réalisme), ils sont souvent liés à des extensions mécaniques à l’aspect très lo-tech. Les costumes, ainsi que certains véhicules, évoquent une France du début du siècle matinée de sociétés secrètes. Les bâtiments (pavillons, hôtels particuliers, petits commerces) se situent quelque part entre le Délicatessen de Caro et Jeunet et la « France éternelle » d’Amélie Poulain (et de Jeunet tout seul). Disons pour finir que des systèmes mécaniques délirants occupent la plupart des images, remplissant des fonctions diverses et parfois obscures. L’ensemble est étrange mais vraiment agréable à l’œil, participant au caractère « hors du temps » de Spleen City.

A noter pour les amateurs qu’on rencontre dans PEST un personnage nommé Aristide Nix, régulateur, le héros de Régulateur.

PEST 1 et 2, Le défosseur et Les boites noires, Corbeyran, Bouillez