mercredi 27 février 2013

The Weird anthology (note 9)


Acheté il y a peu la colossale anthologie "The Weird", dirigée par les Vandermeer (on peut trouver pire comme anthologistes). 1152 pages, 110 nouvelles et autant d’auteurs, un siècle d’envergure, 1,4 kilo (on comprend mieux l’exquis dessin de Karl Lagerfeld ci-dessous). Et, last but not least, British Fantasy Award 2012 de la meilleure anthologie.

Deux belles introductions de Moorcok et de Jeff Vandermeeer définissant le Weird, comme (je résume de nombreuses page en deux mots, c’est donc réducteur) du « fantastique étrange ».

Quelques noms d’invités : Kafka, Lovecraft, Gibson, Miéville, Borges, Walpole, Leiber, Link, Tuttle, Gaiman, etc… (il y en a 100 de plus dans l'ouvrage).

Je la lirai au fil de l’eau, une ou deux nouvelles entre chaque gros livre, comme on mange du gingembre entre deux sushis différents. Et parfois, j’en dirai un (bref) mot ici, car on peut se procurer certains de ces textes, même sans acheter l’anthologie.


Family, de la grande auteur américaine d'horreur Joyce Carol Oates, est un texte inquiétant qui décrit une situation objectivement fantastique comme « naturelle » ; de fait, personne dans la « famille » ne semble s’émouvoir du caractère étrange de sa vie et de son environnement. Mais n’est ce pas le cas de toutes les familles, chacune certaine de sa normalité et de celle de sa vie ?

Dans un texte au glissement vers le Weird superbement maîtrisé, Oates utilise les souvenirs de son enfance dans une famille rurale pauvre, et donne de ce monde isolé et en rémission de crise économique une vision qui se déforme progressivement comme à travers un verre de lampe jusqu’à devenir un huis clos monstrueux, dans une ferme en déliquescence habitée par une famille entre "Eraserhead" et les rednecks tarés de "Massacre à la tronçonneuse". Rien de spectaculaire. Mais beaucoup de dérangeant. C’était le but. Il est atteint.

Family, Joyce Carol Oates

mardi 26 février 2013

Décidément vintage


Commençons par la conclusion : je me suis souvent ennuyé en lisant les nouvelles de Poul Anderson rassemblées dans "Le chant du barde".

Pourtant tout se présentait sous les meilleurs auspices. Neuf nouvelles présentées comme de grande qualité, la plupart primées Hugo et/ou Nébula. Un auteur un peu oublié en France, qualifié par beaucoup de réactionnaire en raison de sa non adhésion à la pensée commune (notamment à propos de la guerre du Vietnam), et dont j’avais apprécié il y a peu le très impressionnant Tau Zéro, et un peu moins récemment la Saga de Hrolf Kraki, des traductions révisées par Jean Daniel Brèque.
J’aurais du me rappeler que je n’avais guère gouté en son temps le célèbre Three Hearts and Three Lions (dont Gary Gygax disait pourtant qu’il avait été l’une de ses sources d’inspiration), le mélange des genres qu’il y pratique m’ayant vite détourné de l’immersion dans le récit.

Et pourtant, les thèmes abordés par Anderson ne sont pas inintéressants.

La liberté, individuelle mais aussi collective, l’autodétermination comme droit des peuples à disposer d’eux-mêmes  (ce qui relativise d’ailleurs beaucoup les accusations de réactionnarisme, sans doute lancées par des gens ayant vécu trop longtemps dans la Fac de Lettres) sont au centre des préoccupations d’un auteur qu’on classe comme libertarien. On retrouve ce thème dans la plupart des nouvelles du recueil. La liberté doit se conquérir face à des organisations qui tentent de manipuler et d’orienter les sociétés humaines. C’est le cas évidemment dans « Sam Hall », « Long cours », « Pas de trêves pour les rois », « La Reine de l’Air et des Ténèbres » ; le thème est présent aussi dans les autres nouvelles, parfois de façon plus discrète.

Anderson est aussi un auteur qui professe un relativisme de bon aloi dans les relations entre sociétés, et pointe autant le risque de l’anthropocentrisme que ceux, latents, de toute ingénierie sociale, à l’opposé de la vision universaliste qui est celle de notre temps (là, j’imagine en effet que les progressistes apprécient moins). C’est le cas en particulier dans « Le partage de la chair » mais aussi dans « Destins en chaine » par exemple.

Il s’oppose clairement à ce que Tocqueville appelait le « despotisme démocratique », à fortiori lorsque par paresse individuelle ou individualisme impensé, celui-ci ne contient même plus de démocratie. Voir « Sam Hall » ou « Le chant du barde ».

Anderson oppose aussi souvent civilisation et « sauvagerie ». Réminiscence peut-être de ses origines scandinaves, de ces pays décrit dans Hrolf Kraki où, dès que les habitats humains et donc civilisés sont hors de vue, n’existe plus que la Nature sauvage avec ses créatures fantastiques. Pour Anderson les « elfes » et les « trolls » peuvent être des aliens sous voile d’illusion, des humains régressifs ou ensauvagés. On le voit dans plusieurs des textes du recueil.

Et je crois que c’est la vision scandinave d’Anderson qui m’a bloqué à l’extérieur de ses textes. L’alliance presque permanente entre mythologie et SF (alliance que beaucoup louent) n’a jamais fonctionné sur moi et m’a empêché d’adhérer, d’autant que l’effet « recueil » a amené une accumulation qui n’aurait pas existée si j’avais lu chaque texte indépendamment.

De plus, et là aussi l’effet « recueil » a certainement joué, j’ai trouvé les textes horriblement datés. Ce n’est pas la technique décrite qui m’a gêné. Tout lecteur de SF a l’habitude de l’obsolescence des concepts scientifiques imaginés par les auteurs. Le demain décrit n’est toujours qu’une extrapolation de l’aujourd’hui de l’écriture, tôt ou tard rendu caduc par les progrès scientifiques réels. Non, l’arbre qui m’a caché la forêt des écrits d’Anderson, c’est à parts égales, la présence très récurrente du contrôle social par un « Grand Ordinateur » ou des ingénieurs sociaux, et la présence trop fréquente, et pas toujours subliminale, d’une approche benoitement psychanalytique.

Pour le « Grand Ordinateur », les ingénieurs sociaux et la manipulation à long terme de l’Histoire, Asimov avait fait mieux auparavant avec le cycle de Fondation ; quant à l’approche sociologique de la SF, Brunner était bien plus convaincant dans son « Tous à Zanzibar » qui, lui, n’a guère pris de rides. Ici, ces thèmes un peu surannés sont traités d’une manière qui l’est aussi, trop plate, trop évidente, guère subtile. Ils passent difficilement la barrière du temps (pour l’auteur de la "Patrouille du Temps", c’est un comble).

Pour la psychanalyse, les années 50/60 en sont la grande période aux USA, et dans le monde le freudo-marxisme est à son apogée. Tout s'explique par l'inconscient ou la lutte des classes. Autre temps, autre mœurs, la psychanalyse comme manie s’est heureusement éteinte. Et pour avoir relu récemment Reich et Marcuse, je peux dire comme ça a mal vieilli alors que j’avais vraiment aimé. Je souffrais donc stoïquement en souvenir du passé. Mais quand j’ai vu qu’on enfermait les fous dehors (Foucault) dans « Destins en Chaîne » ou que, sans le nommer, on invoquait Jung et ses archétypes dans « La Reine de l’Air et des Ténèbres » (sans oublier les mânes de Sherlock Holmes, pourquoi ?), je n’y ai vu plus qu’un tic énervant qui a fini par me lasser.

C’est aussi la grande époque des expériences ESP de la CIA et des autres services secrets mondiaux, et malgré l’invalidité scientifique assez évidente de la chose, elle se fait naturellement une place dans les nouvelles d’Anderson, enrobée d’un jargon à la Star Trek.

Ajoutons, pour terminer, le côté souvent pontifiant des personnages, allié à un ton « théâtre d’intervention » qui fleure bon le militantisme d’époque (et parfois le Martin Circus, qu’on en juge : « De quelle liberté parles-tu de cette manière extravagante ? demande-t-elle. – De la liberté de sentir. D’oser. De s’émerveiller. De redevenir des hommes ». Mouarf ! Quel admirable cri !)

Voilà. Mon déplaisir n’enlève rien à l’intérêt de ces textes comme jalons dans l’Histoire de la SF. Mais si j’ai été bien éclairé, je n’ai guère été inspiré. J’ai pris néanmoins un certain plaisir à la lecture de quelques nouvelles, singulièrement « Le partage de la chair », « La reine de l’Air et des Ténèbres », et l’amusante « Pas de trêves pour les rois ». Le reste…

Le chant du barde, Poul Anderson

Les avis d'Efelle, de Guillaume, de Julien

samedi 23 février 2013

Le complexe du messie


Réjouissez-vous X-fans : Sortie chez Panini, dans la belle collection Marvel Deluxe, du très impressionnant « Complexe du messie » qui était chroniqué ici.

Le complexe du messie, Brubaker, Silvestri

Le roi écorché


Sortie du médiéval (ou pas) «Roi écorché» de Mark Lawrence, suite du «Prince écorché». Il était chroniqué ici. Je vous y renvoie.

Le roi écorché, Mark Lawrence

vendredi 22 février 2013

Peut mieux faire


Shalom Auslander n’a plus de prépuce, mais il a une sacré paire de couilles. S’attaquer à l’Holocauste et à l’une de ses icones, Anne Frank, n’est pas un mince effort, surtout (ou pas ?) quand on est juif soi-même. Rien que pour ça, il mérite mon respect le plus profond.

Je ne suis pas de ceux qui, à la suite d’Adorno, diraient qu’ « écrire un poème après Auschwitz est barbare ». L’extermination des juifs d’Europe est l’un des pires génocides qui aient existé mais il n’est qu’un sur une longue liste qui s’étend de la tribu de Benjamin aux Tutsis du Rwanda en passant par les Arméniens, les Cambodgiens, et j’arrête là car la liste prendrait trois pages. Je ne crois pas à la singularité, ni à cause du nombre (je crois que dans ce domaine, l’intention criminelle compte plus que le résultat), ni à cause de la méthode rationnelle et administrative (tout était devenu rationnel en finalité en Europe depuis longtemps déjà), ni à cause de l’identité des assassins, européens cultivés et raffinés (à moins d’accepter le postulat européocentriste et évolutionniste que ça suppose, sans moi, merci). Je trouve donc salutaire qu’Auslander tente de s’extirper de ce « devoir de mémoire » qui pèse comme un couvercle sur l’essentiel de la communauté juive et, au-delà, sur une grande partie de la population occidentale.

Pour ce faire, Auslander raconte l’histoire de Solomon Kugel, juif new-yorkais qui s’installe à la campagne dans une maison qu’il vient d’acheter. Avec lui sa famille, sa femme Bree, son fils Jonas, la mère de Solomon « mourante ». Dans la chambre libre, un locataire payant et irascible, mais surtout, et à l’insu de tous au début du roman, Anne Frank qui squatte le grenier et y écrit un roman. Sur ce postulat de départ absurde, Auslander déroule une succession d’évènements qu’on peut qualifier de kafkaïen sans trop s’avancer. Car comment pourrait-il être « le juif qui met Anne Frank à la porte » ? Et comment Auslander osera-t-il le faire ?

Le roman d’Auslander pose, sous forme métaphorique, d’utiles questions. Quelle est la place de l’optimisme dans le malheur humain ? Espérer toujours mieux n’est-ce pas déprécier toujours ce que l’on a ? Que faire de l’Holocauste ? Comment tourner la page et aller de l’avant ? La souffrance peut-elle être un mode de vie ? Que faut-il pour survivre ? Qui se souvient encore ? Qui doit se sentir coupable ? Et, quand le malheur reviendra, à qui se fier ?

L’auteur met ces questions dans les bouches et les actes de personnages qui semblent faits pour les porter. Solomon, angoissé pathologique, obsédé par la mort et les épitaphes, qui perd sa vie à imaginer sa mort ; il peut remercier sa mère pour l'homme inadapté qu’il est. Sa mère justement (tellement au-delà de la caricature de la mère juive abusive), qui ressasse son enfance dans les camps et l’extermination de sa famille (alors qu’elle est née après la guerre et qu’elle et sa famille ont toujours vécu paisiblement sur la Côte Est), qui attend anxieusement et bruyamment le prochain génocide dont les juifs seront victimes, et vénère Alan Dershowitz, le célèbre avocat sioniste ultra. Bree, sa femme, qui représente ici ceux qui veulent aller de l’avant et le dit explicitement en parlant de son enfance près d’un père violent « J’ai souffert, mais je ne me réduis pas à la souffrance ». Jonas, 3 ans, encore ignorant de l’Histoire, au centre d’une lutte pour ou contre la transmission d’une mémoire ici fantasmée. Quelques personnages secondaires intervenant aussi dans ou hors champ pour dire le primat de l’optimisme ou du pessimisme. Et surtout Anne Frank. Au-dessus de leur tête, comme une épée de Damoclès, un surmoi punitif, ou une araignée au plafond, pesant sur leurs vies et leur famille. Et ce, malgré que l’être humain Anne Frank soit bien moins noble et digne que l’icône Anne Frank.

Solomon finira par payer le prix de n’avoir pas su « mettre à la porte » Anne Frank, alors que Bree partira avec son fils à Brooklyn pour tenter de vivre ici et maintenant.

Tout ceci est intéressant, et je le répète assez gonflé, mais le roman n’est pas totalement convaincant ; c’est dommage. Les personnages sont trop caricaturaux et portent chacun trop évidemment un masque de théâtre. Les situations, même en admettant le postulat kafkaïen, ne permettent pas d’apporter des réponses autres que basiques aux questions du livre. Les ruminations incessantes et digressives de Solomon finissent par ennuyer et les dialogues ping-pong seraient mieux sur une scène de théâtre que dans un roman. On est chez Woody Allen (dont je ne suis déjà pas un grand amateur) en moins drôle. En dépit de quelque moment amusants, tout ceci est laborieux et n’est guère emmené par un style trop plat. Comment Auslander a-t-il perdu sa verve ? Mystère.

Avec 30% de pages en moins, "L’espoir, cette tragédie" serait sûrement un texte plus efficace et moins ennuyeux ; à 326 pages, il est incontestablement bien trop long.

L’espoir, cette tragédie, Shalom Auslander

jeudi 21 février 2013

Footprints in the sand


"Existence" est le nouveau roman de David Brin. C’est un énorme pavé ; c’est aussi un chef d’œuvre.

Terre, vers 2050. Un astronaute sans gloire, nettoyeur de déchets spatiaux en orbite, tombe par hasard sur un objet ovoïde étrange, visiblement d’origine extraterrestre, qu’il récupère pour le ramener sur Terre. Cette découverte va amener l’humanité au bord du chaos, l’obliger à s’interroger enfin sérieusement, et en désordre, sur sa place dans l’Univers, et à choisir entre réussir ou seulement exister.

Brin entraine le lecteur à sa suite dans un monde proche du nôtre, qui lui ressemble encore, mais qui est déjà très différent. Avec grande intelligence, l’auteur tire tous les fils économiques, sociaux, politiques et techniques dont on voit les bouts aujourd’hui pour savoir jusqu’où ils nous emmènent. Le monde d’Existence est décrit avec un luxe de détails impressionnants, détails qui arrivent sous toutes les formes possibles, une phrase de dialogue, un adjectif, une référence historique, une publicité, etc. Le tout sans explication, destiné au lecteur du futur qui, lui, sait très bien de quoi il s’agit. Et ça fonctionne. Progressivement le lecteur comprend de quoi il retourne, même s’il y a parfois une distance importante entre la première occurrence d’un terme et son explication, toujours partielle mais aussi toujours suffisante. Il pose ainsi un monde crédible et fascinant, fourmillant de détails, « vivant » et « réaliste ».

Pour donner quelques éléments en vrac, et sans souci d’exhaustivité, voici à quoi ressemble la Terre de 2050.
Les Etats-Unis ne le sont plus guère, on comprend qu’ils sont en partie fracturés (décidément peu d'auteurs donnent un avenir à l'Union). La Chine est la puissance dominante, même si elle a perdu un peu de sa superbe, vieillissement des « petits empereurs » oblige, et elle n’est pas beaucoup plus démocratique qu’aujourd’hui ni moins oppressive avec le petit peuple. Des alliances politiques régionales tentent sans grand succès de s’opposer au pouvoir des multinationales et des vieilles aristocraties (des gens qui ne sont pas le 1% mais le 0,00001%) ; quant aux Etats individuels…
Le bouleversement climatique a eu pour conséquence visible principale une montée du niveau des océans entraînant dévastation côtière, disparition d’atolls, misère à grande échelle et exil de réfugiés (quand ceux-ci ne tentent pas de « reconquérir » les surfaces perdues pour y vivre) ; et je ne parle pas ici des guerres de l’eau, du kudzu, de la pollution globale, etc.
Deux grands évènements structurants ont eu lieu dans un passé proche : l’Awfulday, certainement une grande vague terroriste à bombe sale qui a sérieusement endommagé une partie des USA, et le Big Deal, accord global, et fragile, sur les droits, les devoirs de chacun des dix « états » (comme dans Tiers-état) qui composent la population mondiale.
Le populisme est fort, facilité par l’instantanéité des technologies de l’information et la mise à niveau de tous dans l’accès à la parole publique ; le secret est grand aussi de la part de ceux qui y ont intérêt, oligarques, Etats, groupes d’influence divers.
La dizaine de milliards d’humains qui peuplent la Terre ont accès à une forme future du Net, avec des niveaux d’accès dépendant du revenu ; grâce à des lunettes connectées ils ajoutent de la réalité augmentée sur le monde, comme on ajoute des couches de visualisation sur Google Maps par exemple, et sont en contact permanent avec des sortes d’assistants intelligents personnels.
Des smart mobs ad hoc, équivalent futur du crowdsourcing, résolvent des questions complexes et traquent la dissimulation d’information, par la simple force du nombre et des interactions. J’arrête là mais il y aurait encore beaucoup à décrire tant ce monde est riche et développé jusqu’au plus petit détail.

Si le world building impressionne, les idées brassées par le roman ne sont pas en reste. Brin expose, dans de nombreux extraits fictifs de textes, l’obsession de l’humanité pour le risque de sa propre extinction. Il confronte optimisme et pessimisme sur l’avenir de l’Homme et sa place dans l’Univers. Il actualise la loi d’airain de l’oligarchie, même dans une société « transparente » (sa préférence) qui n’est pas à l’abri de la désinformation et de la manipulation. Il oppose partisans de la science et adversaires de celle-ci, conservateurs sociétaux et progressistes. Il s’interroge sur ce qu’est l’humain, et sur les droits qu’il faudrait accorder à des IA réellement intelligentes ou à des espèces ayant évolué sur le tard, ailleurs ou autrement. Il joue avec l’anthropomorphisme des représentations sur la vie extraterrestre. Il cherche à donner une réponse crédible au paradoxe de Fermi sur le silence des sphères à notre endroit ; il le traite très habilement par ses deux approches possibles : « L’Univers est silencieux car nous sommes les premiers » et « L’Univers est silencieux car nous sommes les derniers, les autres ayant déjà disparu » en montrant qu’elle ne sont pas contradictoires, suivant l’échelle de temps et la zone de la galaxie qu’on considère, et ceci sans recourir à l’artifice facile d’une violation de la limite que pose la vitesse de la lumière.
Il se positionne donc sur beaucoup des interrogations, plus ou moins concrètes, de notre époque et en expose les réponses contradictoires.

Dans ce monde complexe, pour porter les idées du débat et montrer le réel au lecteur, Brin utilise des personnages détaillés, très construits, qui interviennent lorsqu’il est temps qu’ils jouent leur partition, sans recourir à une alternance arithmétique de fils narratifs, ceci dans une narration dont l’échelle de temps augmente alors que se réduit le nombre des personnages (certains disparaissant complètement, ne restent alors que les conséquences de l’orientation nouvelle qu’ils ont donné). Et malgré l’avalanche de détails et d’informations, l’histoire, captivante par ses enjeux, progresse à un rythme régulier, satisfaisant, et le lecteur n’a jamais l’impression d’être largué par un récit trop cryptique (à condition d’accepter de ne pas tout comprendre tout de suite).

Pour son premier roman depuis longtemps, et de son propre aveu après beaucoup de travail, Brin livre un ouvrage impressionnant de maîtrise et de connaissance. Il livre une sommation brillante (et explicitement référencée) de la SF moderne et de ses hypothèses, ainsi que des interrogations des futurologues sur l'Homme, et des scientifiques sur l’Univers. Il jongle avec les idées sans jamais en laisser tomber une. Il donne une réponse raisonnablement optimiste à la question de devenir de l’humanité comme espèce adolescente qui apprend de ses nombreuses erreurs et progresse vers un âge adulte à venir, sans nier les pièges innombrables qui jalonnent son chemin et dans lesquels elles peut à tout moment s’abimer.

J’arrête ici, alors que je pourrais encore beaucoup écrire sur ce long roman (14200 unités Kindle, 1/3 de plus que A Dance with Dragons), pour ne pas dépasser ce que le média Internet tolère comme temps de lecture (c’est d’ailleurs peut-être déjà fait).

"Existence" m’a époustouflé. Il est ce que la SF devrait toujours être, une littérature d’idées et d’émerveillement.

Existence, David Brin

Et oui, il y a des dauphins.

L'avis de Cédric Jeanneret

samedi 16 février 2013

Fondu au noir


Jo Walton vient d'obtenir le Hugo, le Nebula, et le British Fantasy Award pour son roman « Among Others ». Ca m’a attiré l’œil mais, mon goût pour l’uchronie aidant, j’ai décidé de faire connaissance avec elle par l’entremise de "Farthing", nominé Nébula, Quill Award, John W. Campbell, Locus, Sidewise Award. Bien m’en a pris car "Farthing" est un très beau roman, injustement non traduit en français (c’est aussi le premier d’une trilogie, mais il peut se lire indépendamment de ses suites).

1949, Angleterre. Non soutenu dans son effort de guerre par les USA, le pays a signé une paix séparée avec l’Allemagne nazie en 1941, répondant ainsi favorablement à cette ambassade de Rudolf Hess qui est le fond de « La séparation » de Christopher Priest. Le petit groupe de politiques, tous membres de l’aristocratie, qui a conduit les négociations est connu de l’opinion comme le « Farthing Set », du nom de la propriété familiale de l’un des protagonistes (un Cliveden set qui aurait réussi). Ils sont riches, puissants, influents ; ils ont mis Churchill à l’écart de la vie publique. Dans cette Angleterre, on n’aime guère les juifs ni les communistes (ce n’est pas original en Europe à l’époque), mais elle est restée une démocratie où les droits de l’Homme sont garantis. Lors d’un week-end festif dans la propriété de Farthing, l’un des hommes du « Farthing Set », précisément l'artisan de la paix, est assassiné, son corps poignardé à travers une étoile de David. Une délicate enquête policière commence.

Démarrant comme un whodunnit en lieu clos rappelant vaguement une partie de Cluedo, "Farthing" est un roman passionnant qui intrique des personnages et des visions du monde, et conduit le lecteur là où il ne pensait pas aller au départ. En effet, loin d’être un simple pastiche d’Agatha Christie, le roman s’éloigne progressivement tant de cette forme que de celle d’un police procedural à la Fatherland, pour mettre en évidence des enjeux infiniment plus élevés. Le meurtre fut un moyen, pas une fin. L’explication de celui-ci ne sera jamais complète, elle reposera sur des faisceaux de présomptions et des fils de déduction plus que sur des preuves objectives. Elle se heurtera aux contingences politiques d’un pays en crise.

Pour raconter son histoire, Walton utilise deux fils qui alternent sans cesse : un témoignage à la première personne narré par la fille de la famille, Lucy, mariée à un juif (et qui a donc perdu son nom prestigieux pour devenir madame Kahn) au grand dam de sa mère et contre les conseils avisés de son père ; une enquête conduite par un inspecteur de Scotland Yard, Carmichael, et son sergent, Royston, décrite de l’extérieur par un narrateur.
Cette double approche permet de confronter les différences de perceptions (la fille ne connaît pas tous les détails de l’enquête au contraire de l’inspecteur), mais aussi de représentations (les éléments connus ne sont pas interprétés de la même manière par les différents protagonistes). Elle permet aussi (car les deux personnages principaux ne parlent pas avec les mêmes personnes et n’entendent pas le mêmes arguments) de mettre en évidence l’antisémitisme ordinaire existant dans la société anglaise ainsi que les préjugés de caste de l’aristocratie de ce système démocratique particulier dans lequel existe encore aujourd’hui une Chambre des Pairs. On est dans l’ambiance des Vestiges du Jour aussi bien pour le protocole empesé (dentelles, tenues, smoking, repas en huit plats), que pour la stratification sociale extrême, ou la proximité de certains grands anglais avec les thèses nazis, notamment en ce qui concerne le « péril bolchévique ».

Le roman dit aussi fort bien, par petites touches apparemment anodines (remarques dialoguées, réactions corporelles), la peur qui gangrène les sociétés et finit par conduire à l’extrémisme, ainsi que les renoncements collectifs, par désintérêt, face aux atteintes qui sont faites aux libertés publiques.

Les personnages sont riches et témoignent de la complexité de toute situation réelle. Lucy a la vison du monde de sa caste mais est capable d’assez d’ouverture pour être sincèrement proche des domestiques et avoir conclu une mésalliance de haut vol. Carmichael, intègre, intelligent, et hélas détenteur d’un secret infamant, ira aussi loin que possible pour faire éclater la vérité (y compris en violant les procédures) mais finira par toucher ses limites lorsqu’il devra choisir entre son amour et la vérité. Royston, plus simple et basique (et surtout pragmatique) sera plus facile à sortir du jeu. David Kahn (le mari de Lucy) est de ces juifs qui crurent jusqu’au bout que rien de véritablement fâcheux ne pouvait arriver en Europe et que l’Histoire aura détrompés ; il a pour contrepoint une cuisinière exilée de Pologne qui a vu non seulement sa famille assassinée mais surtout la haine ordinaire des petites gens du pays et leur retournement rapide quand l’impensable est devenu possible. Autour d’eux gravitent des aristocrates tirant sans vergogne les ficelles de l'Histoire en dépit d’une démocratie anglaise d’autant plus fragile qu’elle n’a qu’une Constitution coutumière, des petites gens manipulés avec facilité, un peuple de domestiques traversés des mêmes déchirures que le reste de la population mais toujours naïvement loyaux à leurs maîtres dont ils s’envisagent comme des extensions plus que comme des êtres humains véritables (Vestiges du Jour encore).

Et, sous les yeux du lecteur, ce pays inventeur des premières chartes des droits glisse lentement et sans heurts vers l’autoritarisme, semblant faire de "Farthing" une préquelle au très beau Les îles du Soleil de MacLeod ou une invocation du 1984 d’Orwell auquel le roman fait une allusion déguisée (pas trop).
Joliment écrit, "Farthing" combine l’élégance d’un récit post-victorien à la profondeur d’une uchronie politique. De la belle ouvrage.

Farthing, Jo Walton

Ce roman participe (en anglais malheureusement) au Winter Time Travel


vendredi 15 février 2013

Disneyland, Dysneyland


Sortie du tome 2 de la série Urban ; la qualité entrevue dans le premier volume est confirmée ici.
Après l’exposition, néanmoins déjà riche, de l’album précédent, l’affaire ou plutôt les affaires entrent dans leur vif avec cet opus intitulé "Ceux qui vont mourir".

Zach doit succéder à son collègue Isham, tué en mission. Il n’a pas plus de chances de survie que ceux qui l’ont précédé ; il le sait et a parfaitement conscience de n’être qu’une attraction de plus dans le monde de Montplaisir. Il tente de revoir Ishrat pour poursuivre (ou clore définitivement) un amour qui paraît voué à l’échec.
Un petit garçon riche se perd. Il est recueilli (ou c'est dans le sens contraire que ça se produit) par un magicien de rue au passé plus clinquant que le présent.
Un vieux flic bourru vient enquêter sur une affaire sordide d’ablation d’organes génitaux et honorer la mémoire de son jeune collègue assassiné.

Ces histoires, qui ne collisionnent pas encore, progressent à un rythme satisfaisant, permettent d’entrer dans des vies qui inspirent la sympathie et créent donc la relation personnage/lecteur qui fait qu’un destin imaginaire peut intéresser, mais ouvrent surtout pour le lecteur une fenêtre sur le monde infernal dans lequel se débattent les hommes dans et hors de Montplaisir.

On y voit l’esclavage pour dette (comme au meilleur de l’Antiquité), y compris par la vente d’enfants, le traitement « hygiénique » des SDF par la détection et la désintégration (Seek and Destroy, Iggy ?), le cynisme presque incroyable des dirigeants de Montplaisir qui permettent, par exemple, les paris sur la mort d'un passant innocent pendant une arrestation, le contrôle permanent de chaque individu par un système informatique très sophistiqué, l’indifférence (à la réalité cachée derrière le masque) de touristes par millions qui viennent se distraire et ne veulent pas savoir le prix que paient ceux qui les distraient (tiens, ceux-là, ils me rappellent les vrais).

Mais, même hors de Montplaisir, on voit l’enfer de la vie quotidienne, cette vie d’esclave qui s’impose à une humanité à la chinoise entre usine et dortoir. On voit donc l’inégalité, absurde à force d’être incommensurable, le contrôle de la société interplanétaire entière par des mégacorporations socialement régressives, les dortoirs collectifs dans lesquels vivent les travailleurs humains, les rations quotidiennes de nourriture distribuées comme au bagne ou dans les cuisines collectives de la Chine maoïste, les deux semaines de congés payés (dont la seule utilisation possible est d’aller à Montplaisir et éventuellement de s’y abimer), la vie d’un cadre de la police qui ressemble tellement à celle d’un prisonnier ou d’un ouvrier d’usine du XIXème siècle que le lecteur relit pour s’assurer qu’il ne s’est pas trompé.

Horreur explicite à l’extérieur, horreur dissimulée sous une épaisse couche de vernis clinquant à l’intérieur ; inégalités et déréalisations se complètent. Le monde semble graviter autour de Montplaisir.

Le dessin, d’une richesse rare, illustre, au sens le plus profond du terme, l’histoire et la description du monde. Le lecteur en tire au moins autant d’informations qu’il ne lui en vient du récit et des dialogues. Du bien beau travail.

L’histoire continue pour le mieux. J’attends avec impatience la suite.

Urban t2, Ceux qui vont mourir, Brunschwig, Ricci

jeudi 14 février 2013

Omale, suite et fin


La deuxième moitié du second tome est constitué des nouvelles. Sept textes suivis d’un long et très utile lexique du vocabulaire omalien.

Les nouvelles s’étalent sur une période de temps qui va de l’instant de l’arrivée des vaisseaux sur Omale, à travers les portes de Vangk trafiquées, jusqu’à un moment proche de la signature du pacte de Loplad (qui scelle la paix entre les races concurrentes).

Comme tout recueil balayant l’Histoire d’un monde science-fictif, il est intéressant à lire car la succession d’instantanés permet de mesurer les évolutions et les transformations sociales, religieuses, scientifiques, techniques ou militaires (même si les chronologies décalées des trois romans remplissaient déjà en partie cette fonction). On y voit les oppositions et les rapprochements se faire et se défaire entre races ainsi que les tensions à l’intérieur même de celles-ci, et on est impressionné par le sens du temps long que possèdent les chiles.

La première, « Aparanta », confirme l’arrivée inopinée des races spatiopérégrines sur Omale et décrit le chaos qui a suivi ce moment initial, jusqu’au début rapide d’un éparpillement qui combine exploration et colonisation du monde du monde d’exil Omale.

« Un roseau contre le vent » est imho la meilleure car elle ferme définitivement l’option objectiviste sous l’action volontaire des religieux. On y apprend l’origine de la sainteté de Varesco, origine diaboliquement ironique.

Les cinq autres nouvelles m’ont un peu laissé sur ma faim en terme de récit, même si aucune n’est inutile à la réalisation de la fresque historique et si elles participent toutes à une meilleure connaissance de la race chile.

Les Omaliens (nouvelles), Laurent Génefort

Cette lecture participe au challenge JLNN


samedi 9 février 2013

Secret History for Dummies


"La Ligue des Gentlemen Extraordinaires", une des légendes du comics moderne, écrite par une des légendes du comics moderne, Alan Moore. Cela fait des années que ces ouvrages me passent entre les mains et aussi longtemps que je les repose car je n’aime pas le dessin. Et pourtant, combien sont-ils à m’avoir doctement expliqué à quel point mon rejet était absurde et quel chef d’œuvre je ratais ? D’autant que j’ai une vraie admiration pour "Watchmen" et "V for Vendetta", sans parler du passionnant La voix du feu, avec son préhistorique Hob et sa tête coupée mais non dénuée d’esprit. Etrangement, c’est ma chronique de La Brigade Chimérique qui amena le coup de grâce. Ayant positivement adoré le comic français et constatant que beaucoup faisaient, cette fois arguments à l’appui, la comparaison entre la Brigade et la Ligue, je me dis qu’il était temps d’en avoir le cœur net. C’est fait.

"La Ligue des Gentlemen Extraordinaires" est (si quelqu’un au monde ne le sait pas, et si c’est le cas, qu’il se dénonce puis sorte) un comic uchronique d’Alan Moore dans le style des feuilletonistes du siècle dernier (ou, pour être vraiment exact, du précédent, ce qui ne rajeunit personne ici). Très référencé, le comic rappelle à l’existence de grands personnages de la fiction tels que Mr Hyde, le capitaine Némo, Mina Harker (j’utilise ici son nom de femme mariée, plus connu), John Carter, and so on (and thanks for all the fish !). On y croise même le chevalier Dupin (qui n’aurait pas cru être à telle fête), le Dr Moreau, Mycroft (décidément incontournable dès qu’on veut signifier que se magouille quelque chose de pas casher en Brittany), Moriarty, etc. Il y en a plein  d’autres, y compris dans les personnages secondaires, je vous laisse chercher.
A priori, ce type de récit (références et feuilleton au sens large) m’agrée. J’ai, de fait, beaucoup aimé dans le genre Anno Dracula de Kim Newman, la série des Grandville, et donc La Brigade Chimérique (j’en oublie peut-être). Et, pour être honnête, la lecture de cette Intégrale (des deux premiers volumes !) de la Ligue, publiée par Delcourt, n’a pas été un calvaire. C’est un comic d’aventure, référencé, pas désagréable à lire.

Mais quel écart entre le bruit du buzz et la réalité de la chose.

Passons rapidement sur le dessin dont le trait à la plume, souvent doublé et jamais satisfaisant dans les proportions et les postures, fait penser à un Kerleroux qui aurait enfin retrouvé ses pilules anti-parkinsonienne. La colorisation, elle, dépasse si rarement le stade du aplat qu’il n’y a rien à en dire.

Pour les histoires, elle sont simples, trop simples, prévisibles, linéaires. Elles  reposent, de plus, sur des personnages guère convaincants ni profonds. Mina Harker joue la caution féminine libérée et n’apporte rien d’utile, Quatermain est essentiellement un vieillard énamouré puis priapique, Jekyll/Hyde se transforme comme Hulk (dont il a la carrure) dès qu'il s’énerve, mais la personnalité de Hyde (qui, progressivement, remplace Jekyll dans la présence à l’écran) est plutôt celle du bougon Ben Grimm, Némo conduit son sous-marin en faisant des remarques stériles en bruit de fond sur le colonialisme, l’Homme Invisible est aussi méchant qu’en vrai ; tellement qu’il trahit la race humaine (sans qu’on sache vraiment pourquoi sinon parce qu’il est misanthrope et que ça permet au scénario d’avancer) pour les martiens, en sachant où les trouver, comment communiquer avec eux, comment ne pas commencer par se faire tuer dès le premier contact par eux, etc.. Quel génie ! Heureusement il finit mal, dans un gag graphique qui m'a rappelé la blague d'école de Superman tombant du ciel sur Wonder Woman nue et se retrouvant dans l'Homme Invisible.

Il y a évidemment des services secrets qui, bien sûr mentent au peuple (de la manière la plus effrontée, qui est toujours la meilleure). Il y a aussi un pensionnat de jeunes filles dirigé par une vieille perverse dans la plus pure banalité de ce genre de fantasme et de récit (ça m’a rappelé les BD érotiques italiennes que je lisais ado, ça ne vole guère plus haut). Il y a des chinois très cruels qui font des saloperies dans des arrière-boutiques, mais suffisamment au vu de tous pour que l’histoire puisse, là encore, avancer. Je pourrais continuer, j’arrête là. Dans ce genre de récit, j’ai déjà écrit ailleurs qu’il faut beaucoup d’estomac pour aller le plus loin possible et impressionner le lecteur. Mais comme dans tout numéro d’équilibrisme, il y a un moment où l’artiste va trop loin et tombe. Je crois que c’est le cas ici. Moore a créé un monde foutraque dans lequel il a placé des histoires et des personnages qui ne m’ont guère inspiré. Quelle différence avec la narration de La Brigade Chimérique ! Pour moi il n’y a vraiment pas photo. Dans La Brigade le monde imaginaire sert de support au récit, ici il est le gros de ce que Moore veut dire, l’histoire étant une « nécessité triste ».

En fait, en mêlant le tout pour en tirer une vision d’ensemble, on a une impression de délire anar dans lequel Moore aurait mis tous ses souvenirs d’enfants qui lisait des histoires de héros (j’applaudis), mais aussi tous ses fantasmes, toutes ses prénotions, toutes ses détestations plus ou moins élaborées, toute sa vision du monde comme lieu de l’oppression étatique et royaume du faux semblant, vision tellement manichéenne ici qu’on ne peut en tirer aucune axe de réflexion ; ce qui était fin dans Watchmen est tracé ici à suffisamment gros traits pour que même le dernier des crétins ne risque pas de rater le message ; même les fac-similés imaginaires de journaux illustrés (que j’avais appréciés dans Rex Mundi par exemple) tombent dans le travers d’une ironie potache et vraiment trop facile.

J’ai compris le message, merci ! Mais je n’aime pas qu’on me prenne pour un con.

La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, Intégrale Delcourt, Moore, O'Neill

vendredi 8 février 2013

Au coeur des ténèbres d'Omale


J’ai déjà écrit deux chroniques sur Omale, rendant compte des deux premiers romans, "Omale" et "Les conquérants d’Omale". Je vais donc faire plus bref ici, en partant du principe qu’il n’est pas difficile de lire mes chroniques précédentes pour connaître le cadre spatio-temporel du récit.

Disons simplement que "La muraille sainte d’Omale", troisième roman du cycle et première partie du tome 2 de l’Intégrale publiée par Lunes d’encre, est sûrement le plus abouti des trois en terme de narration. J’ai pointé dans mes chroniques précédentes le regret que j’avais d’une narration que l’on pouvait trouver, sans être bien méchant, trop rapide dans ses résolutions et un peu trop appuyée sur des hasards heureux. Ce n’est plus le cas ici, mis à part les toutes premières pages du roman dans lesquelles un hasard, malheureux cette fois, est la condition sine qua non de l’existence même du roman (faire un nœud à mon mouchoir pour me souvenir de ne jamais voyager en nef chile, elles s’écrasent décidément trop souvent). C’est vite oublié car ensuite tout s’enchaine de manière logique sans que vienne l’impression qu’une facilité soutient le récit. Du mieux donc sur quelque chose qui n’était déjà pas mauvais à la base.

Le contexte, et surtout sa découverte fragmentaire et aléatoire par un lecteur qui ne peut rien faire d’autre que suivre les observations des personnages et écouter leurs hypothèses imparfaites, est toujours aussi riche et intéressant. Nous sommes cette fois après le traité de Loplad, c’est à dire que les trois races de la Grande Aire coexistent pacifiquement, travaillent ensemble et qu’elles ont réussi à développer une intercompréhension véritable. Les guerres saintes sont loin derrière. Mais pas partout.

L’histoire ici est celle d’une expédition scientifique qui cherche à comprendre quel cataclysme a touché une zone peu connue (le Landor) car fermée (un peu comme la Corée du Nord chez nous), provoquant exil massif et troubles à l’extérieur. Cachée derrière la Muraille Sainte d’Omale, monstrueux artefact humain aux proportions d’une colossale muraille de Chine, vivent les descendants probables des premiers humains arrivés dans la sphère et réfugiés loin des "démons" que représentaient pour eux Chiles et Hodgkins. Il faudra donc entrer dans le cœur de la dictature religieuse la plus dure et la plus xénophobe d’Omale (devenue en grande partie un no man’s land du fait de la fuite d’une très grande partie de sa population), tenter d’y survivre, progresser vers ce qui centre être l’origine du problème (avec un doute oppressant sur l’existence même d’une origine du problème), essayer d’accumuler (où mieux que dans ce ground zero ?) des informations sur le passé, toujours peu clair dans ses détails, d’Omale, et peut-être comprendre la nature du cataclysme, sa cause, et par là même comprendre mieux la structure de la sphère de Dyson, voire répondre à la terrifiante question : La fin du monde est-elle en cours ?).

Vaste programme pour un groupe de scientifiques perdus loin de leur base et explorant une terra incognita.

Ils n’auraient jamais réussi (car ils réussissent, dans un final qui pour une fois l’est vraiment aussi) sans l’aide d’un personnage passionnant et très bien campé par Génefort, Umdenker (note : un ami germaniste m'a récemment signalé qu'Umdenker peut se traduire par "celui qui change sa pensée"). Chef de guerre puissant entre condottiere et khan mongol, Umdenker se dépouille progressivement non seulement de tous les attributs du pouvoir mais aussi de sa réalité même, pour poursuivre un rêve de connaissance qui l’emmène de plus en plus profondément vers le Cœur des ténèbres. Et là où le groupe de scientifiques est progressivement dépouillé par les aléas de l’aventure de son matériel, de ses chariots de ses provisions, et même de quelques-uns de ses membres, Umdenker choisit de perdre son armée, sa fortune, ses femmes. Il ne gardera que son esclave religieux (si obtus qu’il ne « peut » voir le Chile qui se trouve pourtant devant lui) comme rappel de la détestation qu’il éprouve pour cette engeance. Il en sortira plus instruit et plus sage. Il aura découvert qu’il peut être l’ami d’un Chile. Il est, sans le moindre doute, l'élément fort qui donne sa qualité au roman.

La muraille sainte d'Omale, Laurent Génefort

samedi 2 février 2013

Libre arbitre


Une ancienne chronique d’Anudar m’a permis de répondre à une question lancinante pour chaque gros lecteur. Merci Anudar de m'avoir donné cette occasion.

En effet, "La fin de l’éternité", d’Isaac Asimov, est la réponse ultime à la récurrente question : « Faut-il se forcer à lire jusqu'au bout un livre qu’on ne trouve pas bon ? ». Je n’ai jamais cessé de lire ce roman en balançant entre ironie et amusement tant je lui trouvais de défauts, jusqu’à ce que la fin (quelques pages seulement) réévalue de manière spectaculaire la qualité de cet ouvrage à mes yeux.

"La fin de l’éternité" raconte l’histoire d’un homme amoureux qui trahit par amour l’organisation à laquelle il appartient. La dite organisation, nommé l’Eternité, est une entité scientifique, en partie secrète, située « hors du Temps », qui s’est donnée pour mission de conduire l’Humanité sur les meilleurs rails possibles en modifiant ponctuellement la réalité historique afin que, par effet papillon, émerge une nouvelle Réalité plus satisfaisante que la précédente. Elle regroupe des sociologues et des mathématiciens (enlevés définitivement à leur époque pour vivre au sein de l’Eternité) qui évaluent les sociétés et calculent les changements mineurs à effectuer à un instant donné afin que les évènements subséquents prennent une « meilleure » tournure et que surgisse donc une « meilleure » société. Ce faisant ils font disparaître définitivement ce qui aurait été pour le remplacer par ce qu’ils estiment devoir être, pour le mieux. Des vies sont oblitérées, des organisations sociales, des technologies ou des œuvres d’art aussi, mais elles sont remplacées par d’autres que l’Eternité considère comme plus « favorables ».

Le roman pose de nombreuses questions philosophiques intéressantes, questions auxquelles sont confrontés dans le monde réel les tenants du pouvoir et qu’on retrouve dans le cycle de la Culture par exemple ou dans le Il est difficile d’être un Dieu des Strougatski, entre autres. Y a-t-il une limite technique ou morale au pouvoir de ces « ingénieurs sociaux » réalisant le rêve positiviste d’Auguste Comte ? Comment quantifier la valeur d’une œuvre d’art ou d’une personne ? Comment définir la meilleure société ? Y a-t-il même une chose définissable qui soit une meilleure société ? Y a-t-il une moyen objectif et scientifique de juger une société, un moyen qui soit débarrassé de tout jugement de valeur ?

Asimov, ça n’étonnera pas ceux qui connaissent son œuvre, pose ces questions de fond et y apporte ses réponses au fil des pages. De ce point de vue, rien à redire. Au contraire. Il cite en particulier explicitement (ou presque) Bentham qui, avec l’utilitarisme, pensa parvenir à définir les conditions d’une société optimale. Les critiques ultérieures montrèrent les innombrables défauts techniques et problèmes moraux que posent cette théorie ; la critique que fait Asimov, implicitement, de son Eternité rejoint donc celles des très nombreux auteurs qui firent celle de l’utilitarisme benthamien. Il pose la question de la valeur de la vie humaine, non pas abstraitement mais de la valeur individuelle de chaque vie individuelle (peut-on en tuer dix pour en sauver cent ? et les dix comme les cent sont-ils génériques ou existe-t-il des groupes de dix qui valent plus que certains groupes de cent ? ; c’est au fond la question de Coventry ou d’Hiroshima). Il traite aussi de la peur nucléaire, caractéristique de son époque (1955), et des conséquences que peut avoir un développement scientifique dirigé par la peur de conséquences possibles et imprévisibles ; les tenants contemporains de la précaution à tout crin feraient bien de (re)lire ce livre. Il montre enfin comment rien de grand ne peut sortir d’une gestion de bon père de famille (ou de veuve de Carpentras), et comment c’est du grand risque que sortent toujours les grandes avancées.

Le problème que j’ai eu avec ce roman est le personnage qui le porte. Passons sur l’écriture sexiste (quoique) jusqu’à la caricature, c’est la marque de l’époque. Mais je n’ai jamais adhéré aux émois d’un « héros », technicien rationnel de l’Eternité, qui tombe désespérément amoureux d’une femme croisée un jour dans un bureau, est frappé comme par la flèche de Cupidon, et brule pour cette femme d’amour et de jalousie au point de se comporter comme un possédé et in fine un traitre. Le personnage manque trop d’épaisseur pour que sa métamorphose émeuve ou fasse sens. Et il y a vraiment trop de « D'amour mourir me font, belle Marquise, vos beaux yeux » énamourés pour que je n’ai pas eu régulièrement un regard de commisération sur les tourments, si petits bourgeois, de ce pauvre Harlan. Je n’ai jamais cru à cette histoire d’amour, jamais compatis, jamais espéré qu’Harlan obtienne satisfaction. Et je songeais, en lisant, que j'axerai ma chronique sur cet aspect.

Mais il y a les dernières pages. Et là, Asimov m’a bluffé, m’a donné de grands coup sur la tête en maudissant ma courte vue. Twist, renversement du point de vue. Tout devenait plus digne. L’auteur remettait tous les éléments en perspective, réglait ses comptes avec l’Eternité, posait les bases de sa vision théorique du bien-être social, et ouvrait la voie à ce qui allait devenir son plus grand cycle, le chef d’œuvre Fondation. Chapeau bas.

La fin de l’Eternité, Isaac Asimov