jeudi 31 janvier 2013

Les sélections pour le prix Masterton 2013

Les finalistes du prix Masterton 2013 sont connus. Résultat final en mars.

1) Romans francophones :

La Chimère aux ailes de feu de Li Cam, Griffe d’Encre
Dans les veines de Morgane Caussarieu, Mnémos 
Le premier sang de Sire Cédric, Le pré aux clercs 
La Baronne des Monts Noirs de Céline Guillaume, Terre de Brume
Le souffle des ténèbres de Frédéric Livyns, Val Sombre
Ange Maudit de Frédéric Merchadou, Malpertuis
120 journées de Jérôme Noirez, Calmann-Levy

2) Romans traduits :

Les Rivières de Londres de Ben Aaronovitch, J’ai Lu (traduit par Benoit Domis)
Charley Davidson, Première tombe sur la droite de Darynda Jones, Milady (traduit par Isabelle Pernot)
L’ascension du gouverneur (The Walking dead T1) de Robert Kirkman & Jay Bonansinga, Le livre de poche (traduit par Pascal Loubet)
Darksiders, le caveau des abominations de Ari Marmell, Milady (traduit par Cédric Degottex)
40 jours de nuit de Michelle Paver, Hachette (traduit par Blandine Longre)

3) Nouvelles :

Au réveil il était midi de Claude Ecken, L’Atalante
"Les soeurs de la Tarasque" de Mélanie Fazi, in Reines et Dragons, Mnémos
Baroque’n’roll de Anthelme Hauchecorne, Midgard
"Les Adorateurs de sorcières" de Jean Carlo Lavoie, Solaris 181
"Au nom de la lune" de Emilie Witwicki-Barbet, in Ils ne devaient pas s’aimer, Val Sombre

Peintres et ploutocrates


"Grandville Bête Noire" est le troisième tome de la très bonne série Grandville.

Steampunk, uchronique - je l’ai déjà écrit précédemment - elle est surtout brillante, par la qualité de ses dessins et de sa mise en couleur, tout autant que par celle de ses scénarios, complexes, fouillés, sérieux et drôles à la fois.

Ici il est question d’une tentative de coup d’Etat dans la France post révolutionnaire. Quelques ploutocrates sans scrupule décident, je cite, « d’agir contre le peuple pour le bien du peuple », et fomentent un noir complot pour cela. Grumf !

Appelé à l’aide par son ami le détective Rocher après le meurtre en chambre close d’un peintre célèbre, l’inspecteur Grandville se rend en France pour tenter de démêler l’écheveau de l’affaire. Il tombe au cœur d’une machination haute en mystères, en action, et en rebondissements.

Dans l’album on découvrira un Paris dans lequel les socialistes historiques vont gagner les élections au grand dam de richissimes citoyens qui craignent d’être taxés plus, d’être nationalisés, de devoir respecter des législations environnementales (ça ne vous rappelle rien ? pourtant Talbot n’est pas français). On visitera une France qui rêve d’égalité mais maintient dans un statut d’infériorité proche de l’esclavage les « doughfaces, ou visages de pâte », humains ou humanoïdes issus d’autres BD. On rencontrera ainsi dans les pages de Bête noire, entre autres, le majordome Nestor, des Schtroumpfs, Spirou, etc ; il leur est même conseillé de retourner à Angoulême (la date s'y prête). On se promènera avec plaisir de référence en référence, croisant au fil des pages le marchand de canon Krupp, un perroquet mort, une sorte de Q James Bondien, des scientifiques mettant au point des armes de destruction dans l’ingénuité la plus totale, une femme française évidemment frivole et infidèle, une prostituée franchement séduisante et qui ne manque pas d’air, une utilisation « innovante » des colonnes Morris, le cabaret du Lapin agile, de nombreux peintres du début du siècle dont les noms rappellent des noms connus (y compris une déformation de Jackson Pollock), des tenants de l’art nouveau rappelant les surréalistes, le pétomane, etc. Ajoutons à cela des gags visuels amusants, les « gorilles » garde du corps qui sont de vrais gorilles, un poulet nommé Pollo, et une interprétation innovante d’une théorie (développée en postface) selon laquelle les tenants du grand capitalisme auraient encouragé l’art non figuratif pour empêcher le développement d’un art figuratif de propagande prolétarienne.

J’arrête là ; cet album est une mine d’or. Il faudra aller voir par vous-mêmes. Ne pas le faire serait perdre une très belle occasion de prendre un vrai plaisir de BDphile, et ceci même si, dans la description des conspirateurs, le trait est un peu forcé.

Grandville, Bête Noire, Bryan Talbot

Cette lecture participe au Challenge Winter Time Travel

mercredi 30 janvier 2013

Beaucoup de gloire dans beaucoup de boue


"De la gloire dans de la boue" est un objet à la naissance miraculeuse. Lors d’une interview de la fille cadette de Léon Groc, un auteur populaire du début du XXème siècle, Raphaël Colson et André-François Ruaud, deux Moutons électriques, se sont vus remettre par elle une série de 32 courtes nouvelles, écrites par son père pendant la Grande Guerre et publiées à l’époque dans les journaux comme historiettes de guerre. La publication d’un recueil les rassemblant toutes était prévue une fois le conflit terminé, une préface avait même été écrite par un auteur du moment, Pierre Valdagne. Cela ne se fit jamais et les textes restèrent pour des décennies dans une chemise. Ils retrouvent aujourd’hui la lumière, et leur publication (agrémentés d'une très bonne introduction de Raphaël Colson), en fac similé (en tirage numéroté à 99 exemplaires), par Les moutons Electriques, est un bel hommage rendus à ces hommes, nombreux, qui écrivirent au front ou le racontèrent à l’écrit peu de temps après. Certains sont passés à la postérité (ou s’y trouvaient déjà), par exemple Barbusse, Junger, Genevoix, entre nombreux autres, d’autres comme Groc furent oubliés, certains enfin restèrent pour toujours anonymes, rédacteurs des petits journaux de tranchées qui pullulèrent pendant le conflit.

32 nouvelles donc dans lesquelles on trouve les thèmes de la guerre dans le ton patriotique de l’époque. C’est parfois (toujours ?) forcé. Ca paraît sûrement désuet et absolument manichéen aux hommes de notre temps. Mais ca témoigne du moment. Du besoin de raconter, de créer du lien entre l’avant et l’arrière, de galvaniser pour un conflit que le patriotisme du moment rendait « sacré » comme la voie qui approvisionnât Verdun pendant l’année 1916. N’oublions pas aujourd'hui que de nombreux pacifistes y allèrent, par solidarité, que de nombreux réformés s’engagèrent, que l’effort et le sacrifice furent envisagés comme collectif.

Alors bien sûr on sait bien maintenant que tout fut très loin d’être idyllique et héroïque, que la guerre fut une atrocité cynique, une guère d’attrition parfaitement résumée dans la formule « Je les grignote » de Joffre et dans les innombrables offensives « décisives » décidées par des généraux dont il semble souvent qu’ils considéraient que des pertes énormes étaient acceptables si elles se traduisaient par des pertes supérieures pour l’ennemi. On sait que ce fut une guerre menée par des officiers dont beaucoup (pas tous) étaient pleins de morgue aristocratique pour les hommes qu’ils commandaient, une guerre dans laquelle l’arrière se détacha progressivement du front qui le défendait, au point qu’une incommunicabilité se fit après le conflit, et que beaucoup des poilus ne parlèrent pas de leur expérience, tant ils savaient qu’elle était essentiellement indicible et que seul un autre poilu pouvaient les comprendre, une guerre enfin qui fit un nombre jamais vu encore de veuves, d’orphelins, de familles touchées par le deuil, à tel point qu’il y a dans chaque village de France un monument aux morts bien rempli avec les noms des victimes locales du conflit.

Tout ceci est vrai, bel et bon. Mais…

Groc veut parler au nom des poilus, aux poilus, mais aussi à l’arrière ; il veut renforcer la cohésion du groupe (y compris national) dans un moment de péril où elle est plus que jamais nécessaire. Sans travestir la réalité (on meurt, on est blessé, on souffre dans ses textes), il cherche à l’embellir, à donner chair à la réalité de la guerre et à exalter le courage de combattant qui auraient sûrement, après l’enthousiasme naïf de 14, préféré être ailleurs, mais qui considérèrent souvent qu’ils ne pouvaient fuir en abandonnant leurs camarades. Il veut dire la grandeur d’âme de rester et de continuer malgré l’adversité, par devoir et fraternité.

Dans ces nouvelles on parle donc du courage qu’il y a à vaincre la peur, du soutien et de l’admiration que l’arrière devrait éprouver pour les poilus, des moments difficiles de la vie de tranchées, des rats, des bestioles, de toutes les manières « bêtes » de mourir alors qu’on aurait du passer au travers, de la camaraderie qu’engendre le danger, de l’héroïsme qui nait de l’instant (même chez ceux qui n’y étaient pas prédestinés), du soutien des infirmières (dont beaucoup périrent au front), des marraines de guerre qui donnèrent un peu d’espoir et d’amitié aux poilus.

Je le répète. C’est souvent manichéen, mais c’est ce qu’il fallait à ce moment précis. Et plus le temps passe, plus je me demande si la déconstruction de masse auquel tout sentiment de cohésion et tout rite collectif sont soumis depuis quelques décennies est une chose positive. Toute société a besoin de mystère pour fonctionner, de croyance, d’idéaux partagés et spécifiques (c’est à dire non universels). Toute société a besoin d’émotions communes ; l’analyse strictement intellectuelle des rapports sociaux me paraît, à l’usage, bien incapable de créer du lien social. Au contraire.

De la Gloire dans de la Boue, Léon Groc

lundi 28 janvier 2013

Sélection du GPI 2013

Le jury du GPI (Grand Prix de l'Imaginaire) s'est réuni pour déterminer la sélection des ouvrages du premier tour du GPI. Comme l'année précédente, les nominés seront connus fin mars puis les lauréats seront annoncés au cours d'une cérémonie, pendant les Etonnants Voyageurs à Saint-Malo du 18 au 20 mai 2013.

1) Roman francophone

La Nuit a dévoré le monde de Pit Agarmen (Laffont)
Les Derniers parfaits de Paul Béorn (Mnémos)
Oniromaque de Jacques Boireau (Armada)
Elliot du Néant de David Calvo (La Volte)
Du Sel sous les paupières de Thomas Day (Folio SF)
Points chauds de Laurent Genefort (Le Bélial')
Mimosa de Vincent Gessler (L'Atalante)
Exodes de Jean-Marc Ligny (L'Atalante)
120 journées de Jérôme Noirez (Calmann-Lévy)
Le Premier sang de Sire Cédric (Le Pré aux Clercs)
Vestiges de Laurence Suhner (L'Atalante)

2) Roman étranger

Tau Zéro de Poul Anderson (Le Bélial')
La Fille automate de Paolo Bacigalupi (Au diable vauvert)
Le Château d'Eymerich de Valerio Evangelisti (La Volte)
Enig Marcheur de Russell Hoban (Monsieur Toussaint Louverture)
Princes de la pègre de Douglas Hulick (L'Atalante)
Butcher Bird de Richard Kadrey (Denoël)
Le Prince écorché de Mark Lawrence (Bragelonne)
Le Retour des morts de John Ajvide Lindqvist (Télémaque)
Descendre en marche de Jeff Noon (La Volte)
L'Alliage de la justice de Brandon Sanderson (Orbit)
Black-out de Connie Willis (Bragelonne)

3) Nouvelle francophone

« Une stupéfiante salve d'escarbilles de houille écarlate » de Alain Damasio (in Aucun souvenir assez solide, La Volte)
Women in chains (recueil) de Thomas Day (ActuSF)
« J'atteindrai le pôle nord » de Gulzar Joby (in Galaxies n°18)
Tadjélé, récits d'exil (recueil) de Léo Henry, Laurent Kloetzer, Jacques Mucchielli et Stéphane Perger(Dystopia)
Des nouvelles de Ta-Shima (recueil) de Adriana Lorusso (Ad Astra)
« La Dernière chasse de Joliot de Lourche » de Jérôme Noirez (in Féérie pour les ténèbres 2, Le Bélial')
Une collection très particulière (recueil) de Bernard Quiriny (Seuil)
Le Prophète et le Vizir (recueil) de Yves et Ada Rémy (Dystopia)

4) Nouvelle étrangère

« Les Mains de son mari » de Adam-Troy Castro (in Angle mort n°6)
Les Dames de Grâce Adieu (recueil) de Susanna Clarke (Laffont)
« Les Robots » de Cory Doctorow (in Bifrost n°66)
Manhattan à l'envers (recueil) de Peter F. Hamilton (Bragelonne)
« L'Avenir du marché des souvenirs » de Nina Kiriki Hoffman (in Bifrost n°65)
« Poneys » de Kij Johnson (in Angle mort n°7)
« Le Conte du maître meunier » de Ian R. MacLeod (in Fiction n°14)
« La Petite déesse » de Ian McDonald (in Bifrost n°68)
« Les Autres livres » de Ramiro Sanchiz (in Galaxies n°16)

5) Roman jeunesse francophone

Nuit brûlée de Charlotte Bousquet (L'Archipel)
Black Rain - Saison 1 (tomes 1 et 2) de Chris Debien (Flammarion)
Kaleb - Saison 1 de Myra Eljundir (Laffont)
La Dernière lame de Estelle Faye (Le Pré aux clercs)
Ici-bas de Yves Grevet (Syros)
Magies secrètes de Hervé Jubert (Le Pré aux clercs)
Le Puits des mémoires (tomes 1 et 2) de Gabriel Katz (Scrineo)
Le Maître des hybrides de Stéphane Tamaillon (Gründ)

6) Roman jeunesse étranger

Little Brother de Cory Doctorow (Pocket)
Jennifer Strange, dresseuse de Quarkons de Jasper Fforde (Fleuve Noir)
BZRK de Michael Grant (Gallimard)
Zombies Panic de Kirsty McKay (Seuil)
Quelques minutes après minuit de Patrick Ness (Gallimard)
Time Riders (tomes 1 à 3) de Alex Scarrow (Nathan)
Sous le signe du scorpion de Maggie Stiefvater (Hachette)

7) Prix Jacques Chambon de la traduction

Florence Bury pour Princes de la pègre de Douglas Hulick (L'Atalante)
Camille Croqueloup pour Sous le signe du scorpion de Maggie Stiefvater (Hachette)
Sara Doke pour La Fille automate de Paolo Bacigalupi (Au diable vauvert)
Pierre-Paul Durastanti pour Zendegi de Greg Egan (Le Bélial) et « Le Régime du singe » de George R.R. Martin (Bifrost n°67)
Patrick Imbert pour Robocalypse de Daniel H. Wilson (Fleuve Noir)
Gilles Goullet pour Béhémoth de Peter Watts (Fleuve Noir) et « La Petite déesse » de Ian McDonald (Bifrost n°68)
Pascal Loubet pour L'École de la nuit de Deborah Harkness (Orbit)
Jean-Pierre Pugi pourLa Maison des derviches de Ian McDonald (Denoël) et Butcher Bird de Richard Kadrey (Denoël)
Nicolas Richard pour Enig Marcheur de Russell Hoban (Monsieur Toussaint Louverture)

8) Prix Wojtek Siudmak du graphisme

David Alvarez pour Rétro-futur ! de Raphaël Colson (Les Moutons électriques)P
Pascal Blanché pour Derelict Planet (CFSL Ink)
Jeannie Harrell pour Little Brother de Cory Doctorow (Pocket)
Stéphane Perger pour Tadjélé. Récits d'exil de Léo Henry, Laurent Kloetzer, Jacques Mucchielli et Stéphane Perger (Dystopia)
Aurélien Police pour Féérie pour les ténèbres (Intégrale 1 et 2) de Jérôme Noirez (Le Bélial')
Jean-Sébastien Rossbach pour Burning Inside (CFSL Ink)
Eric Scala pour Le Cycle de Lanmeur (Intégrale 1 et 2) de Christian Léourier(Ad Astra)
Shaun Tan pour La Chose perdue et L'Oiseau roi et autres dessins (Gallimard)

9) BD / Comics

Azimut (tome 1) de Wilfrid Lupano et Jean-Baptiste Andreae (Vents d'Ouest)
Captain Swing et les pirates électriques de Cindery Island de Warren Ellis et Raulo Caceres (Milady Graphics)
Les Contes de l'ère du Cobra (tomes 1 et 2) de Enrique Fernandez (Glénat)
Crusades (tomes 1 à 3) de Izu, Alex Nikolavitch et Xiaoyu Zhang (Les Humanoïdes associés)
Daytripper de Gabriel Bà et Fàbio Moon (Urban Comics)
Freaks'Squeele (tomes 1 à 5) de Florent Maudoux (Ankama)
Ghostopolis de Doug Tennapel (Milady Graphics)
Masqué (tomes 1 et 2) de Serge Lehman et Stéphane Créty (Delcourt)
La Protectrice de Keko (Actes Sud. L'an 2)
Turf (tomes 1 et 2) de Jonathan Ross et Tommy Lee Edwards (Emmanuel Proust)
Zaya (tomes 1 et 2) de Jean-David Morvan et Huangjiawei (Dargaud)

10) Manga

Black Paradox de Junji Ito (Tonkam)
Billy Bat (tomes 1 à 5) de Takashi Nagasaki et Naoko Urasawa (Pika)
City Hall (tomes 1 et 2) de Rémi Guérin et Guillaume Lapeyre (Ankama)
Les Enfants de la mer (tomes 1 et 2) de Daisuke Igarashi (Sarbacane)
Hakaiju (tomes 1 à 7) de Shingo Honda (Tonkam)
I am a hero (tomes 1 à 3) de Kengo Hanazawa (Kana)
Sanctum (tomes 1 à 5) de Masao Yajima et Boichi (Glénat)
The Arms Peddler (tomes 1 à 5) de Kyoichi Nanatsuki et Night Owl (Ki-oon)
Thermae Romae (tomes 1 à 4) de Mari Yamazaki (Sakka)

11) Essai

L'Homme-machine et ses avatars sous la direction de Marc Atallah et Dominique Kunz Westerhoff (Vrin)
La Science-Fiction en France de Simon Bréan (Presses de l'Université de Paris-Sorbonne)
Rétro-futur ! de Raphaël Colson (Les Moutons électriques)
Petite philosophie du zombie de Maxime Coulombe (Presses Universitaires de France)
Bram Stoker. Dans l'ombre de Dracula de Alain Pozzuoli (Pascal Galodé)
Ces français qui ont écrit demain de Natacha Vas Deyres (Honoré Champion)

12) Prix spécial

Les éditions Ad Astra, pour la publication de l'intégrale du Cycle de Lanmeur (2 volumes) de Christian Léourier
Le label Délirium, pour la publication des anthologies Creepy et Eerie
Des cheveux fous de Neil Gaiman et Dave McKean (Au diable vauvert)
Créatures fantastiques et monstres au cinéma de John Landis (Flammarion)
La SF sous les feux de la science de Roland Lehoucq, recueil des articles parus dans la revue Bifrost (Le Pommier)
L'Univers de la Science-Fiction... et au-delà de Michael Mallory (Rizzoli New York)
Féérie pour les ténèbres (Intégrale 1 et 2) de Jérôme Noirez (Le Bélial')
La Malédiction des loups de Camille Renversade et Frédéric Lisak (Petite Plume de Carotte)
La Guerre des règnes de Joseph-Henry Rosny Aîné, recueil présenté par Serge Lehman (Bragelonne)

dimanche 27 janvier 2013

Dans le monde fou du demiurge


"Mysterium" est l’un des tous premiers romans de RC Wilson. On y sent déjà tout ce qui fera le « style » Wilson, tout en collision de grandes questions et de pratiques concrètes, à son meilleur dans Spin et présent dans l’ensemble de son œuvre, quel que soit le thème qu’il traite. On dira sans peine que « Dans Mysterium, déjà,  RC Wilson perçait sous Robert Charles ».

Two Rivers, une ville moyenne américaine atrocement banale, si ce n’est qu’elle se trouve à proximité du centre de recherche militaire ultra sécurisé dans lequel travaille le brillantissime et très mystique prix Nobel de physique Alan Stern. Un accident se produit. Two Rivers disparaît de la surface de la Terre et réapparait ailleurs, dans une Amérique différente, sous le joug d’une théocratie autoritaire.
"Mysterium" raconte donc, ça n’étonnera pas les habitués de l’auteur, l’histoire d’une communauté qui se retrouve isolée d’un monde qui était le sien et qu’elle considérait, à juste titre jusque là, comme continument accessible.

Au croisement de l’uchronie, de l’histoire de mondes parallèles, et du post-apo (pour cette dernière catégorie, qui étonnera peut-être les lecteurs du roman, je me fonde notamment sur les éléments qui rappellent vivement comment, dans notre économie à division du travail très étendue, la simple isolation des centres de production habituels suffit à mettre en danger une population, ainsi qu’on le comprend dans En panne sèche et qu’on y assiste dans Une seconde après, et comment la coupure d’avec l’omniprésence médiatique plonge dans une isolation qui semble préindustrielle, on pourra voir à ce propos le monologue introductif du narrateur dans la nouvelle de Stephen King intitulée « The Man in the Black Suit »), Wilson livre un roman aux personnages finalement peu nombreux mais détaillés. On se croirait sans difficulté dans du bon Stephen King (justement !). Wilson réalise une description fine des personnages dans tous les petits moments de leur vie quotidienne (et dans cette Amérique semi-rurale dans laquelle commencent par exemple Le Fléau ou Simetierre, toujours du même), il replace les évènements dans la trajectoire personnelle de chacun, montrant comment de nouveaux faits amènent un réarrangement personnel, il montre les contradictions, les conflits de loyauté, la complexité de la psyché des hommes et l’imprévisibilité qui en résulte. Et, s’il étudie les réactions de la théocratie américaine à l’arrivée inopinée et inquiétante de la ville en exil, il ne s’attarde guère sur les caractéristiques de la société totalitaire dans laquelle débarquent, pour leur malheur, les habitants de Two Rivers. Ce n’est pas son point. Les thèmes que traitent Wilson sont autres.

Comment réagir à une situation nouvelle et inquiétante ? Comment s’adapter à une baisse drastique du standard de vie ? A quelles compromissions est-on mené ? Une résistance est-elle possible ?
L’illusion de la normalité est entretenue un moment puis, absurde, abandonnée. La maigre résistance initiale est étouffée dans l’œuf grâce à quelques exécutions publiques. Certaines femmes de Two Rivers font le choix de ces femmes qui, en temps de guerre, pactisent de leur corps avec l’ennemi afin de pouvoir manger plus ou juste de pouvoir manger, voire vivre, même mal, un jour de plus. La vie continue, plus dure, moins libre, largement oisive (le ravitaillement, rationné, est apporté de l’extérieur par les militaires), bien plus morne, mais néanmoins elle continue. Chacun se fixe de petit objectifs pour garder le sentiment illusoire d’avoir un contrôle sur sa vie. Il faudra que se produise un événement grave, insupportable par la dureté impitoyable dont il est le signe, pour secouer la torpeur et qu’une réaction advienne, bien trop limitée et tardive. Tant pis pour Two Rivers.

Mais même ces questions ne sont pas le point principal me semble-t-il. La question que pose Wilson est celle de la Création. Ce n’est pas par hasard qu’il a choisi de faire de sa théocratie une société gnostique (tant la question de la Création est centrale dans ces interrogations), dans un système uchronique qui n’aurait pas connu la normalisation de Saint Irénée (dans son ouvrage Contre les hérésies qui réfuta les thèses gnostiques et assura ainsi la primauté et l’unicité de l’interprétation officielle des Evangiles, donnant à la jeune Eglise chrétienne une doctrine simple et transportable) et la christianisation de l’Empire Romain. Qui ou quoi est à l’origine de l’Univers ? Y a-t-il un commencement descriptible ? Quelle est la nature du monde, et de l’homme ? La matière est-elle d’abord une création de l’esprit ? Y a-t-il des mondes dans les mondes ?

A ces deux dernières questions, Wilson semble répondre « Oui » à la fin de son roman ; Alan Stern le pensait, Howard Poole, son courageux neveu, le prouve.

Ainsi donc, comme toujours chez Wilson, il y a plus dans le roman que ce qu’on s’attendait à y trouver. C’est une grande qualité, Mr Wilson, d’arriver à surprendre, au bon sens du terme, même des lecteurs qui connaissent bien votre œuvre, et de le faire avec la précision du regard qui vous caractérise.

PS : Ce n’est pas le lieu ici de développer longuement les – bien étranges imho - thèses gnostiques. Que ceux que ça intéresserait sachent néanmoins que les écrits gnostiques sont disponibles à la Pléiade. Qu’on sache aussi que ces thèses sont centrales dans le très bon recueil de nouvelles « Divinations of the Deep » de Cardin, ainsi que dans le « Conspiracy against the human race » de Ligotti, entre autres textes qui peuvent complaire aux lecteurs de ce blog.

A noter enfin qu'existe une grosse édition Lunes d'Encre de Mysterium, qui comprend d'autres textes de l'auteur en supplément, notamment son premier roman, La cabane de l'Aiguilleur.

Mysterium, RC Wilson

L'avis du Traqueur Stellaire, d'Efelle, et de Lorhkan

Ce livre participe, un peu abusivement peut-être, au Challenge Winter Time Travel.

jeudi 24 janvier 2013

Un héros anonyme


Naissance d’une nouvelle série de one-shots thématiques chez Delcourt, « L’homme de l’année ». Elle se propose de mettre en scène un personnage anonyme, admirable ou répugnant, d’une année charnière de l’histoire. Ce n’est pas de l’uchronie, pas de l’histoire secrète, disons alors de l’histoire discrète, même s’il est question ici d’un pied de nez fait à l’Histoire avec un grand H. Comme si on découvrait que le Louis-François Pinagot d’Alain Corbin avait eu à son insu un destin exceptionnel inconnu de tous.

Pour sa première installation, sobrement intitulée "1917", la série a choisi de raconter la « véritable » histoire du Soldat inconnu. Et c’est une vraie réussite.

"1917" raconte la guerre d’un de ces hommes qui furent envoyés d’Afrique noire en France métropolitaine pour combattre dans les tranchées de la guerre de 14. Tirés de leur pays, et sans doute plus encore de leur monde, pour participer à un conflit qui ne les concernaient pas, souvent sacrifiés par des généraux qui les considéraient, plus encore que les blancs si c’était possible, comme de la chair à canon, ils découvrirent l’horreur d’un conflit effroyable, le froid, la neige, le désespoir qui finissait par tuer presque autant que les obus.
Ils furent plutôt bien acceptés par les biffins blancs qui admiraient souvent leur valeur guerrière, et terrorisaient des allemands dont les propagande disaient d’eux qu’ils se livraient au cannibalisme dans les tranchées.
Certains étaient volontaires. Pas tous, loin de là. Les révoltes contre l’enrôlement forcé furent nombreuses et entrainèrent des milliers de morts, parmi ceux qu'on appelait les « indigènes », lors de répressions sanglantes. La guerre, secondée par l’esprit colonial, tua donc même là où elle n’était pas.

La « force noire » de Mangin perdit plus de 30000 hommes durant les combats. Leur sacrifice ne fut reconnu que bien des années plus tard.

Par delà l’énorme intérêt historique et moral qu’il y a à remettre en lumière le sacrifice imposé de ces hommes, l’album vaut par une histoire qui est magnifique. On y voit les contradictions de la colonisation (illustrées par les figures de deux colons moralement très différents, même si le système colonial leur paraît évident à tous deux). On y vit les grandes batailles de la guerre à partir de Verdun, ces grandes boucheries dans lesquelles un mètre d’avancée se payait de mille vies humaines. On y est témoin de la camaraderie qui se crée sur le front entre des hommes qui découvrent que, par delà leur différence de couleur, le chemin de croix qu’ils vivent est le même, et le destin qui leur est promis, semblable. On y voit ces nombreux mois (que peu connaissent vraiment) durant lesquels l’armée française resta sur les champs de bataille pour déterrer les morts, les identifier si possible, pour les renvoyer à leur famille ou au moins leur dire où ils étaient tombés. Les autres, les sans noms français et allemands furent ensevelis ensemble dans de grand cimetières militaires ou des ossuaires tel que celui de Douaumont.

On y suit surtout vivre et combattre un homme courageux, bon et noble, au destin anonyme admirable (et à la postérité inattendue) qui donne un visage, une famille, et une vie à tous ces sacrifiés un peu oubliés par la métropole (sauf à Reims qui construisit dès 1924 un Monument aux Héros de l’Armée Noire, ou Marseille en 1927) qui ont combattu dans les batailles les plus meurtrières de la guerre. Gide écrivit qu’on ne faisait pas de bonne littérature avec de bons sentiments, ici on en a fait de la très bonne BD.

Le dessin, simultanément typé et agréablement réaliste, soutient parfaitement le récit.

Un bien beau début pour la série « L’homme de l’année ». Espérons que la suite sera à la hauteur.

L'homme de l'année, t1 1917, Duval, Pécau, Mr Fab

Pré-apocalyptique


Je me fends encore de seulement quelques lignes (nous ne sommes quand même à la nième chronique) pour dire que la série Prométhée, de Christophe Bec, vient de connaître son septième épisode.

C’est toujours excellent. De la très grande BD qui deviendra classique dès sa conclusion (à ce niveau, je ne vois guère dans mes références que le très différent mais tout aussi pharaonique De capes et de Crocs). Le problème c'est que, sans résumer (sinon où est le plaisir de la découverte pour le lecteur ?), il devient difficile d’ajouter du neuf à ce que j’ai déjà écrit sur les volumes précédents.

On pourra néanmoins préciser qu’à sa grande joie le lecteur commence à avoir une idée très claire de ce qui est en jeu dans cette passionnante histoire-fleuve aux très nombreux personnages. Les éléments accumulés forment peu à peu un schéma cohérent d’où émerge une menace terrifiante pour l’espèce humaine dans son entier. Face à cette menace, les politiques, machiavéliens en diable, tentent de sauver ce qui peut l’être, et il semble que ce ne sera pas grand chose. Pour ce faire ils prennent de nombreuses décisions moralement contestables (la Raison d’Etat a ses nécessités qui échappent à la morale commune), qui ne seront, semble-t-il, même pas suffisantes pour éviter l’apocalypse. A moins qu’un sauvetage inespéré vienne de l’autre côté du miroir (comprenne qui lira).

A noter que Bec développe dans ce volume la théorie du 100ème singe (difficile à croire) qu’on peut rapprocher de celle peut-être plus connue et crédible du tipping point.

Prométhée 7, La théorie du 100ème singe, Bec, Raffaele

lundi 21 janvier 2013

Sammy in the sky with diamonds


Ecrire sous acide peut donner The Glove, ce qui n’est pas mal du tout, ça peut aussi donner "Babel 17", ce qui l’est moins.

"Babel 17" est un classique de Samuel R. Delany, écrit en 1966. Il a obtenu le prix Nebula en 66 (avec Des fleurs pour Algernon quand même), et fut nominé Hugo en 67. Il est aussi une preuve concrète de l’absurdité d’être trop dans l’air du temps.

Dans ce roman, Delany illustre l’hypothèse Sapir-Whorf selon laquelle le langage détermine la pensée et les possibilités de perception. Cette hypothèse, qui n’est pas absurde, a déjà été mise en œuvre, dans "1984" par exemple où la novlangue a pour finalité de façonner la pensée. Partiellement remise en cause aujourd’hui dans sa version radicale qui lie pratiquement de manière déterministe langage et pensée, l’hypothèse reste néanmoins féconde pour un certain nombre d’analyses. Faire de cette hypothèse le cœur d’un roman de SF aurait pu donner lieu à des développements intéressants. Malheureusement"Babel 17" est surtout imho un roman symptomatique du pire des années 60.

Roman rempli de tics, "Babel 17" décrit ce que dans les 60’s on imaginait que pouvait être un futur « cool ». On y trouve donc, hors de toute description politique ou sociale, et dans une ambiance psychédélique complètement délirante, des humains peinturlurés de toutes les couleurs, des clubs où on se met nus parce que ? (c’est cool ?), des modifications corporelles telles que queues, crocs, griffes, etc., des fantômes spatiopérégrins, des morts qu’on peut ranimer quand nécessaire, des « gosses » rigolos (ce sont les membres d’équipage d’un vaisseau spatial) qui jouent aux billes ou aux pétards, « des couples » de trois personnes, j’en passe et des meilleures.

Il y a une guerre en cours aussi (la guerre du Vietnam ?) dont on ne sait pas grand chose si ce n’est qu’elle est terrible. Il y a bien sûr un psychiatre, de la psychiatrie (capital à l’époque), et même des index-psy. On cite même Wilhelm Reich, comme si dans maints siècles quelqu’un se souvenait encore de Reich.

Il n’y a aucune tentative de plausibilité scientifique, et beaucoup de descriptions dialoguées des technologies ou des voyages spatiaux rappellent furieusement les inepties proférées dans Star Trek.
Il y a le type d’automatisme domestique, si délicieusement « moderne », qu’on trouve dans le Mon Oncle de Tati. Du moderne qui fait vieux.

Il y aussi, étrangement, des éléments du roman de guerre classique tels que le quartier des marins (êtres bizarres mais indispensables au conflit), la « bagarre » (par laquelle on choisit les équipiers de qualité), le Gorille (gros sergent qui fait filer doux la bleusaille), les « bleus » qui n’ont d’autre utilité dans le roman que d’être là.

Il y a enfin des cocktails, des maîtres d’hôtel, des plats gastronomiques longuement décrits, le tout faisant dramatiquement peu adapté à l’époque du récit.

J’arrête là. Après tout, pourquoi pas tout ça, si ça servait le récit ou si un riche background en émergeait. Sauf qu'ici il n'y a rien en terme de background clair et peu en terme de récit. C'est haché, elliptique, jamais prenant ; le délire psychédélique semble se suffire à lui-même. J’ai lu "Babel 17" dans un état de sidération tant j’avais peine à croire ce que je lisais. Si vous aimez le psychédélisme (cité aussi, comme si le mot avait toujours un sens loin dans l’avenir), allez-y, vous ne serez pas déçu. Sinon, passez votre chemin, tant ce roman est une manifestation de la radicalité absurde de la culture psychédélique des années 60.

Babel 17, Samuel R Delany

vendredi 18 janvier 2013

Novlangue


Sur "LTI, la langue du IIIè Reich", de Victor Klemperer, je serai bref car il me manque un fond de culture germanique pour en faire un compte-rendu vraiment fouillé. Que peut néanmoins y trouver quelqu’un qui, simplement, sait lire, et accepte de s’attaquer à ce texte dense, touffu, à la construction chaotique ? C’est mon point ici.

LTI est à la fois un carnet de notes, tenu pendant toute la période nazi par Klemperer, et un texte d’analyse en temps réel qui cherche à comprendre ce qu’est la langue du IIIème Reich et quel est son effet sur les consciences. Victor Klemperer (décédé maintenant) est un universitaire, linguiste et professeur de philologie. Quand beaucoup de juifs allemands s’exilent, Klemperer, marié à une femme « aryenne » dont le statut le protège un peu (faisant de lui ce qu’on nomme un juif « privilégié »), choisit de rester en Allemagne malgré la perte de sa chaire, les brimades, les humiliations, la menace permanente de la déportation. Il fait donc, à grands risques pour lui, douze ans d’étude de terrain sur la perversion de la langue, c’est à ce prix qu’il peut continuer à vivre et être fidèle à son statut d’intellectuel. Il faut dire aussi que Klemperer est de ces juifs qui se sont le mieux fondus à la culture allemande, de ces juifs oublieux paisibles de leur judéité dont Nietzsche pensait qu’ils pouvaient améliorer l’Allemagne en contribuant à policer et cultiver l’aristocratie prussienne (je cite Nietzsche ici pour montrer qu’il vaut mieux que sa caricature : « Il serait intéressant à plus d’un titre de voir si l’art héréditaire de commander et d’obéir – dont la Marche est aujourd’hui le pays classique – ne pourrait se métisser avec le génie de l’argent et de la patience, si surtout ce métissage n’introduirait pas un peu d’esprit et d’intellectualité dans cette aristocratie militaire qui en est franchement dépourvue. »). Klemperer ne se sent pas juif (il ne voit pas vraiment ce que ça signifierait), ce sont les nazis qui en feront un juif. Klemperer n’est pas sioniste ; des décennies avant Shlomo Sand, il affirme l’absurdité d’une biologisation de la communauté juive, biologisation nationaliste que les nazis retourneront à leur profit en faisant des juifs un peuple, et un peuple antagoniste qui plus est, sur des bases biologiques dites raciales.

Ceci posé, et après avoir réaffirmé le rôle éminent de la langue dans la définition de ce qui peut se penser (les créateurs de dystopie, Orwell en tête, ne s’y sont pas trompés, mais on peut se souvenir aussi, à titre d’exemple, d’un « Grand bond en avant » qui fut pour beaucoup un grand bond en dessous, ou de la « révolution » linguistique khmer), on trouve dans LTI une description effrayante de ce que fut la vie des rares juifs qui survécurent à l’Allemagne nazie, ainsi qu’une analyse linguistique passionnante mais parfois ardue, celle d’une langue hégémonique qui formait les esprits et que tous employaient, même ceux qui en subissaient les conséquences, même ceux des allemands qui désapprouvaient les pratiques nazis.

Quelques notes en désordre sur la LTI :

- Déclamation permanente, une langue faite pour être déclamée
- Utilisation enflée du superlatif à tout propos, tout est grand, tout est plus, tout est mieux
- Prépondérance du langage de l’émotion sur celui de la raison
- Utilisation nombreuse des sigles et abréviations, du mot « Sturm », le Reich est une force rapide, en mouvement, plongé dans la dynamique frénétique dont parle Arendt
- Renversement de la valeur positive ou négative de certains mot (fanatisme par exemple qui devient vertu)
- Abondance des périphrases et des euphémismes
- Redondance névrotique du mot « historique », tout est historique
- Redondance névrotique du mot « peuple », tout est pour, avec, ou du peuple
- Euphémisation dépréciative des noms des professionnels travaillant avec des juifs, les médecins deviennent des soigneurs de malades ou les dentistes des soigneurs de dents par exemple
- Emploi de termes d’un registre non humain pour parler des « ennemis de race » (on « liquide » les ennemis)
- Redondance névrotique du mot « juif », sous sa forme substantive, plus encore sous sa forme adjective (enjuivé, désenjuivé, guerre juive, etc.), et dans une quantité de déclinaisons invraisemblable : juif, demi-juif, juif dissimulé, etc.
- Même constat en ce qui concerne le mot « aryen »
- Germanisation des prénoms sur des bases antiques (Baldur, etc.)
- Judaïsation forcée des prénoms à consonance allemande des juifs (les juifs dont le prénom est allemand doivent ajouter Israël ou Sara en second prénom)
- Obligation pour les juifs de se présenter sous la forme « Le juif X », sans Mr ni prénom

On pourrait continuer longtemps. Je ne le ferai pas ici.
Je note simplement que si on enlève ce qui concerne juifs et aryens, le reste s’applique plutôt bien à la langue de notre temps. Et je ne parle pas du "caractériellement bon" qui signifie "nazi irréprochable" et m'évoque furieusement le "politiquement correct".

Notons pour finir qu’est sorti récemment « Victor Klemperer. Repenser le langage totalitaire », aux éditions du CNRS, qui approfondit la réflexion et dont la lecture sera sûrement très enrichissante. Stay tuned !

LTI, la langue du IIIè Reich, Victor Klemperer

jeudi 17 janvier 2013

La mort blanche


Pour le sociologue américain Erwin Goffman (plus tard rejoint sur un thème proche par Michel Foucault), l’hôpital peut être défini comme une institution totale, c’est à dire « un lieu de résidence et de travail où un grand nombre d’individus, placés dans la même situation, coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, mènent ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et minutieusement réglées. ».

Dans Asiles, il montre comment ce type d’institution place en face à face deux catégories de population, les « reclus » et le « personnel », la seconde étant en situation d’ordonner toute la vie de la première. La force de l’institution engage de fait les malades dans une « carrière » qui doit correspondre le mieux possible aux attentes de celle-ci. Le malade doit y tenir son rôle, sous peine de se voir infligé des sanctions qui paraitront normales et justifiées à ceux qui les infligent. Dans ce type d’institution, le malade cesse progressivement d’être un sujet (de droit) pour devenir un objet qu’il faut traiter (à tous les sens du terme).

Au mieux ce type d’institution amène déshumanisation, perte d’autonomie, et brouillage de l’identité, au pire, toutes les dérives y sont possibles. Partant d’une célèbre légende urbaine américaine, celle du sanatorium hanté de Waverly Hills, Christophe Bec choisit l’option du pire. Il faut dire que le lieu a très mauvaise réputation, et qu’il servit, hors de toute considération paranormale, de lieu de relégation tant la tuberculose fut longtemps une maladie terrifiante car très pénible, souvent mortelle, et contagieuse par le plus simple des contacts.

Mêlant cruauté humaine et paranormal, "Pandémonium" raconte l’histoire du calvaire vécu par une petite fille et sa mère dans le sanatorium, entre détournements, brimades, folie mégalomaniaque, médecine expérimentale dépourvue de toute éthique, voire meurtres. Il montre la soumission du personnel soignant à des mandarins de droit divin, la hiérarchie impitoyable qui empêche toute révolte, la « disponibilité » de malades dont les médecins peuvent faire ce qu’ils veulent. Dans les années 50, on est loin de la loi de 2002 sur les droits des malades ; on pratique même encore la ségrégation raciale en enfermant les malades noirs, à l’écart, dans un dénuement extrême.

Comme dans Sarah, Bec parvient à raconter son histoire d’une manière qui engendre tension et malaise chez le lecteur. C’est, avec le mystère entourant l’affaire, la grande force de ce récit. C’est aussi une des choses que Bec fait le mieux (et il n’est guère facile d’effrayer à l’aide d’images fixes), dans cette série comme dans d’autres. Le récit est haletant, et les tribulations auxquelles se heurtent Cora et sa mère, malades et menacées, sont à la fois inquiétantes et émouvantes. On lit vite.

Pour cette intégrale des trois tomes parus, le graphisme s’améliore de volume en volume, et c’est surtout la colorisation qui devient de bien meilleure qualité dès le second tome (on en déduira ce qu’on voudra en lisant les crédits).

En ce qui concerne le récit, si les deux premiers tomes font monter progressivement la tension, le troisième, conclusif et publié trois ans après le second, paraît trop rapide. Il donne l’impression que l’histoire, et la série avec, devait se terminer quoiqu’il arrive avec ce seul troisième volume. C’est chose faite et c’est tant mieux (tant de séries ne connaissent jamais de fin), mais on ne m’enlèvera pas l’envie ou le regret d’une version longue (comme en DVD) tant j’ai eu l’impression d’un montage bien trop frénétique.

Pandémonium, Intégrale, Bec, Raffaele, et al.

mercredi 16 janvier 2013

Utter bullshit


"Love is Strange" est le dernier roman, à distribution uniquement numérique (ça aurait du me mettre la puce à l’oreille), du brillantissime Bruce Sterling.

Avant de dire tout le mal que je pense de cet étron, je vais présenter un peu l’auteur et contextualiser le texte. Nous savons tous bien à quel point c’est important.

Bruce Sterling est l’un des « inventeurs » du mouvement cyberpunk, mouvement qui a régénéré la SF dans les années 80 en intégrant les avancées de l’informatique et des réseaux. Brillant auteur de SF, il a écrit ou coécrit de nombreux textes de fiction importants, tels que la fondatrice anthologie Mozart en verre miroirs (Mirroshades en VO ; ça a plus de gueule), La machine à différence avec William Gibson l’autre « père » du mouvement, Les mailles du réseau, ou Globalhead entre autres. Il a aussi écrit des essais, souvent pertinents et créatifs sur la futurologie, et se trouve à l’origine du fameux Dead Media Project. Pour résumer, Sterling est un auteur SF de première importance, un des meilleurs analystes des tendances actuelles de la société, et un des meilleurs prévisionnistes de ce qui peut survenir dans les décennies futures.

Aussi, j’ai souhaité lire son dernier roman "Love is Strange", en dépit de son très inquiétant sous-titre « A paranormal romance ».
Mal m’en a pris. Car le sous-titre dit tout.

Alors certes, Sterling, en bon connaisseur des tendances, dit quantité de choses sensées. Il évoque la destruction créatrice schumpétérienne de plus en plus rapide qu’amène un progrès technique qui accélère sans limite, la dématérialisation de la consommation, la fragmentation d’une production de moins en moins localisée, la personnalisation de plus en plus fine des objets de consommation, etc. Il parle aussi d’un monde où une infime minorité, apatride intellectuellement et métisse biologiquement, surfe sur la mondialisation et en tire des revenus sans commune mesure avec sa contribution productive, d’un monde où apparaissent périodiquement des icones globales (à la popularité inversement proportionnelle à l’apport sociétal) capables d’inspirer une population mondiale percluse d’imbécillité, tant il est vrai, comme l’a posé Régis Debray, que les effets sociaux d’une illusion ne sont pas illusoires, d’un monde où quelques blogueurs trendy font et défont les réputations, les images de marque, les ventes, etc.
Tout ceci est donc bel et bon, et serait parfait dans un essai. Mais "Love is Strange" est un roman, avec des personnages et une histoire. Et cette bluette lamentable n’a strictement aucun intérêt. On s’ennuie à mourir à suivre ces personnages, guère fascinants tant ils sont cookie-cutter, se tourner autour et découvrir les affres de l’amour à Capri, dans une sorte de conférence Lift, à écouter des dialogues souvent à la limite du ridicule, à observer des coïncidences et des situations invraisemblables, etc.
J’arrête là pour ne pas passer plus de temps que nécessaire à chroniquer ce regrettable livre. Je cite simplement mon compère TiberiX qui chronique parfois sur ce blog et qui connaît très bien le milieu décrit dans le livre. L’ayant largement lu, il m’en a dit que ça ressemblait à une télénovela à clef, que quand on avait les clefs c’était plaisant, mais qu’il ne voyait pas ce que moi je pouvais y trouver. Il a raison, je n’y ai rien trouvé.

Love is Strange, Bruce Sterling

lundi 14 janvier 2013

Angle mort 8

Je signale tard, mais mieux vaut tard que jamais, la disponibilité en téléchargement gratuit (ou à l'achat au numéro ce qui est mieux) du numéro 8 de la toujours très bonne revue numérique Angle Mort.

On y trouvera une nouvelle de Théodora Goss, intitulée Les beaux garçons, une de Jean-Claude Dunyach, Paysage avec intrus, et une de Léo Henry, Down by the train, à chaque fois avec les interviews des auteurs.

On y trouvera aussi la délicieuse nouvelle Infinis, de la physicienne indienne Vandanah Singh. Sous une forme qui rappelle le conte philosophique, elle raconte l'histoire tourmentée d'une Inde en proie aux tensions religieuses récurrentes et meurtrières entre hindous et musulmans ; elle y raconte aussi et surtout l'histoire d'un homme simple et bon qui rêve de comprendre tout l'Univers par les mathématiques, au sein d'un monde qu'il ne comprend guère, et heureusement entouré de son ami poète, de sa mère bien vieille, et même de ses peu amènes enfants. Elle conte l'histoire de ce moment de grâce durant lequel le génie donne l'intuition d'une autre réalité ou d'une explication plus profonde, intuition qu'il faut saisir puis passer des années à vérifier et à formaliser. Simple et spirituelle, Infinis est une très belle nouvelle, et un hommage vibrant aux mathématiques, dont il ne faut pas se priver.

Cette lecture participe au Challenge JLNN


dimanche 13 janvier 2013

L'enfer de Verdun est bien tiède


Premier tome du second diptyque de la BD historique Ambulance 13, intitulé "Les braves gens".

Les qualités historiques présentes dans le premier diptyque sont encore présentes ici, notamment le balancement permanent entre les évènements du front (ici la bataille de Verdun, au début de 1916) sur lequel Louis-Charles Bouteloup tente de sauver le plus de vies humaines possibles dans un dénuement matériel impressionnant, à fortiori si on le met en regard du nombre presque incroyable des victimes de la conflagration de Verdun, et les efforts (jusqu’à la manipulation, souvenons-nous que Le canard enchainé fut créé en 1915 pour s’opposer à la censure de guerre) du monde politique pour tenter, bien sûr, de gagner la guerre, mais également d’en faire accepter la durée, les pertes énormes, les revers évidents.

Alors que les hommes manœuvrent sur le terrain et sous le déluge d’obus, les politiques le font à l’assemblée, dans les palais nationaux et dans les salons. Ils cherchent, tels des rats dans un labyrinthe, le meilleur commandant en chef, celui qui pourra donner la victoire à la France, et Joffre, le père de la stratégie de « l’offensive à outrance » sent que ses jours à la tête d’une armée française enlisée sont comptés (il sera remplacé par Nivelle en décembre de la même année).

La paranoïa et le déni gagnant, il est nécessaire de trouver des boucs émissaires aux échecs successifs et, la compétence des généraux ne pouvant être si vite mise en cause, c’est vers d’hypothétiques espions allemands que les regards se tournent, bien aidés en cela par une justice militaire aux ordres. L’amie de Bouteloup, d’origine alsacienne, en fait les frais dans cet album.

On assiste aussi dans ce tome à l’apparition de quelques nouveautés dans la guerre.

D’une part, les premiers observateurs américains arrivent, souvent militants pour l’entrée en guerre des Etats-Unis. Ils feront beaucoup, grâce à la presse, pour créer dans leur pays une opinion publique favorable à l’intervention. Les Etats-Unis entreront finalement en guerre en avril 1917.

D’autre part, on voit rouler les premiers tanks. Dès 1916, dans la Somme, les Anglais les utilisent. Et ce n’est qu’en 1917 que ces armes seront utilisées largement par la France au Chemin des Dames.

Enfin, on voit Marie Curie mettre au point l’appareil de radiologie à rayons X qu’elle va ensuite emmener sur le front pour améliorer les chances de survie des blessés. Elle formera pour cela de nombreuses radiologistes et fera équiper 18 voitures de radiologie mobile surnommées « petites Curie ». Les guerres font toujours progresser la médecine. Les auteurs de La brigade chimérique en tireront d’autres conséquences.

Et pourtant, malgré ce fond historique passionnant, l’album est un peu décevant. Trop peu d’action et de tension véritables (une atonie que n’est pas compensée par une description sociologique ou politique qui serait plus approfondie), une bataille de Verdun qui n’est qu’une toile de fond, des situations plus évoquées que véritablement décrites, le tout semble manquer de liant (entre l’avant et l’arrière alors que c’était le point fort du premier diptyque) et d’approfondissement, mais surtout d’énergie. Pour décrire un moment où on en libéra de telles quantités, c’est paradoxal et dommage.
Quoi qu’il en soit, j’achèterai le second volet en espérant qu’il sera plus énergique.

Ambulance 13, t3 Les braves gens, Ordas, Cothias, Mounier

mercredi 9 janvier 2013

Schismes


"Manhattan in reverse" est un recueil de nouvelles et novellas de Peter F. Hamilton publié en français par Bragelonne sous le titre Manhattan à l’envers.

En 1998, Peter F. Hamilton publiait « A second chance at Eden », recueil de nouvelles dans lequel il brossait en sept récits l’Histoire de la Confédération de « L’Aube de la Nuit », décrivant son évolution de 2070 à 2586. Le lecteur voyait ainsi se dérouler sous ses yeux la transformation d’une société qui changeait de manière drastique, techniquement et politiquement. Pérégrinations spatiales, colonisations de planètes avec créations de sociétés multi ou mono culturelles, modifications génétiques radicales avec l’introduction du gène d’affinité, chez Hamilton le progrès technique ouvre des possibilités qui changent les modes de civilité (l’infrastructure conditionne la superstructure, et oui…) et sur lesquelles s’opposent, parfois très violemment, enthousiastes et inquiets, conservateurs et progressistes. Il était assez fascinant de voir une Histoire du futur s’écrivant, allant d’un pas ferme vers ce que lecteur connaissait déjà : la société multiplanétaire de la Confédération.

Aujourd’hui, Hamilton refait un peu la même chose avec "Manhattan à l’envers", mais pour une autre société et pas complètement.
De nouveau sept récits. Encore une attention à l’accumulation des détails matériels qui immergent le lecteur dans le monde créé par l’auteur. Toujours les mêmes questions qui irriguent toute l’œuvre du colossal créateur de monde qu’est Hamilton : Quelles sont les conséquences de la spatiopérégrination ? Comment réagit l’Humanité à la possibilité de recréer de l’homogénéité culturelle ?  Comment intégrer les modifications biologiques de l’espèce humaine ? Comment faire cohabiter partisans et adversaires de l’évolution biologique manufacturée ?

En regardant pousser les arbres est une belle uchronie dans laquelle l’empire romain ne s’est pas effondré. Les membres des familles patriciennes, anciennes ou plus récentes, ont acquis une longévité de plusieurs siècles. Elles se partagent le monde, un peu comme des mafias. Guerre et violence sont devenues impensables, tout se réglant par des négociations à haut niveau entre représentants des familles. L’empire est apaisé, il n’a pas connu l’effondrement, il est donc scientifiquement en avance sur notre monde.
Un meurtre mystérieux commis sur la personne d’un membre d’une des grandes familles est le point de départ d’une enquête qui s’étalera sur deux siècles. Conduite par le même enquêteur sur toute sa durée , elle progressera au rythme des avancées scientifiques (et donc médico-légales) et donnera au lecteur l’occasion de voir progresser à pas de géants une société qui se dirige vers la post-humanité de manière décidée. Elle lui posera aussi la question de la capacité de l’esprit humain de résister à des changements fondamentaux, ainsi que la question essentielle du fonctionnement d’une société dans laquelle la production ne nécessite quasiment plus de travailleurs. A l’heure des premières imprimantes 3D grand public, c’est une question que nous devrions tous nous poser.

Footvote (très mal traduit « Un électorat qui marche », alors que c’est une expression libérale qui signifie « Voter avec ses pieds », autrement dit « Aller là où on pense qu’on pourra vivre mieux », ou dans le domaine de la consommation « Aller dans le magasin qui vend le produit qui correspond le mieux aux besoins du consommateur et quitter celui qui vend le produit qui le satisfait moins »). On y voit une partie de la population anglaise quitter le pays et la planète via un trou de ver artificiel ouvert par un politicien qui veut recommencer à zéro, fonder une utopie ailleurs, utopie dont il tient à l’écart toutes les personnes qu’il juge nuisible au type de société qu’il veut créer. A travers l’histoire de deux ex-conjoints, Hamilton pose la question d’Hirschman « Exit, voice or loyalty ? », rester et faire avec, protester, ou partir ? Et quelles conséquences pour ceux qui restent ?
Ce thème revenant très souvent dans son œuvre, on peut penser qu’Hamilton juge, à juste titre imho, que si l’exit devenait possible, beaucoup seraient tentés d’essayer un nouveau départ, y compris, ou peut-être surtout, en recréant de toute pièce des communautés homogènes culturellement.

Ce sont deux très bons textes.
Les cinq autres nouvelles sont moins marquantes, même si aucune n’est déplaisante à lire. On y verra l’opposition Advancer/Higher (utilisation ou non des systèmes biononiques) décrite dans le cycle du Void. On y retrouvera deux fois Paula Myo, l’enquêtrice GM du cycle du Commonwealth, notamment dans l’intéressante « The demon trap » où apparaît la première conscience distribuée créée dans le Commonwealth (même si à mon avis, Vinge a fait dans ce domaine mieux et plus efficace dans « Un feu sur l’abime »). Fans de la dame, ruez-vous !

Manhattan in reverse, Manhattan à l’envers VF, Peter F. Hamilton

Cette lecture participe au Challenge JLNN


The Weird anthology (note 8)


Acheté il y a peu la colossale anthologie "The Weird", dirigée par les Vandermeer (on peut trouver pire comme anthologistes). 1152 pages, 110 nouvelles et autant d’auteurs, un siècle d’envergure, 1,4 kilo (on comprend mieux l’exquis dessin de Karl Lagerfeld ci-dessous). Et, last but not least, British Fantasy Award 2012 de la meilleure anthologie.

Deux belles introductions de Moorcok et de Jeff Vandermeeer définissant le Weird, comme (je résume de nombreuses page en deux mots, c’est donc réducteur) du « fantastique étrange ».

Quelques noms d’invités : Kafka, Lovecraft, Gibson, Miéville, Borges, Walpole, Leiber, Link, Tuttle, Gaiman, etc… (il y en a 100 de plus dans l'ouvrage).

Je la lirai au fil de l’eau, une ou deux nouvelles entre chaque gros livre, comme on mange du gingembre entre deux sushis différents. Et parfois, j’en dirai un (bref) mot ici, car on peut se procurer certains de ces textes, même sans acheter l’anthologie.

The Hospice, de l’auteur anglais Robert Aickman, est un classique de la littérature weird. On la trouve fort à propos dans l’anthologie éponyme.

Histoire d’un homme qui se perd en voiture alors qu’il rentre chez lui et « atterrit » dans un bien étrange « hôtel restaurant » où il n’y a même pas le téléphone, The Hospice est un vrai bijou de weird.

Que se passe-t-il vraiment dans cet établissement ? Qui en sont les clients ? Pourquoi sont-ils là ? Et quel est cet étrange personnel ? Le héros malheureux de l’histoire est-il en danger ? Va-t-il pouvoir repartir ? Aickman décrit la situation de manière telle que le lecteur ne peut s’empêcher de se poser toutes ces questions et que le malaise qu’il ressent grandit au fur de la lecture. Et pourtant, il n’y a peut-être rien. Qui sait ? Le lecteur tirera lui-même ses propres conclusions.

Comme les autres nouvelles que j’ai choisi de chroniquer jusqu’à présent, The Hospice illustre à merveille ce qu’est le weird, par delà le fantastique ou l’horreur classique. Quelle belle réussite que cette anthologie !

The Hospice, Robert Aickman

Cette lecture participe au Challenge JLNN

vendredi 4 janvier 2013

Dents de lait


"Morts dents lames" et une anthologie des éditions La Madolière.
Prévue à l’origine pour être un hommage au giallo, elle s’est transformée, par manque de combattants désireux de venir sur ce terrain, en anthologie hommage à la violence. C’est peut-être là que le bât a blessé, dans cette inadéquation entre le projet initial et les soumissions des auteurs. En tout cas, le produit fini manque d’une identité forte, tant les 19 textes qui s’y trouvent sont disparates, la violence graphiquement décrite (et encore pas toujours) faisant difficilement, à l’évidence, un liant satisfaisant.

Considérations éditoriales mises à part, le lecteur de base que je suis a, lorsqu’il ouvre un livre (à fortiori une anthologie), des attentes que lui ont inspirés le thème, le titre, la couverture, entre autres choses. Ici j’attendais d’être choqué, heurté, déstabilisé, mis mal à l’aise par la description dure et réaliste d’actions et de situations transgressant les tabous essentiels de la manière la plus éhontée et ostensible.

Autant dire, pour faire court, que ça n’a globalement pas fonctionné (à une ou deux exceptions près). Textes trop courts, trop grammaticalement corrects, trop lents, trop sages, trop prévisibles même lorsqu’ils prévoyaient une chute, l’afflux d’adrénaline que j’attendais n’est pas venu. La plupart des textes avait certes un point fort, mais péchait sur le reste, rendant impossible l’immersion. Manquait parfois un style, parfois une énergie, parfois des personnages attachants, parfois un scénario suffisamment tortueux, souvent le courage d’être vraiment dans le gore en accumulant les détails précis, comme savait le faire Franck Thilliez ou comme savent le faire Jack Ketchum ou Gilles Caillot pour ne prendre que quelques exemples. De ce fait, presque chaque texte engendrait une forme de déception, et après 200 pages, mon rythme cardiaque était toujours celui du repos et ma capacité à endurer l’écœurement n’avait jamais été prise en défaut. Je veux bien admettre que le format « nouvelle » n’aide pas mais allez dire ça à Stephen King.

De ce recueil me restent trois textes :

Les Frangins du 77, de Lilian Bézard, est le seul texte qui répond à mon cahier des charges. On en sort mal à l’aise, gêné d’avoir été le voyeur de la dérive des deux frères. Un bon texte, qui fait le boulot.

Poupées Larsen, de Mathieu Fluxe, a sans doute le scénario le plus intéressant. Un peu court, les limites du format, il gagnerait à connaître une version longue.

La Cité, de Florence Fréguin-Schneider, est une courte nouvelle à chute dont je n’ai pas vu venir la chute. Elle m’a surpris, j’en suis content.

J’y ajouterais Le thriller of Mouton Gris, de Gaëlle Etienne, texte bien construit auquel je reprocherais une scène finale trop peu énergique

Morts dents lames, Anthologie

Cette lecture participe au Challenge JLNN


jeudi 3 janvier 2013

Le mère de toutes les dystopies


"Nous autres", de l’écrivain russe Eugène Zamiatine, fait partie de ces classiques qu’on a tellement l’impression d’avoir lu, à force d’en parcourir des comptes-rendus, qu’on ne les lit jamais. Omission corrigée aujourd’hui par l’entremise du Challenge SFFF de l’Est.

Ecrit en 1920, alors que Lénine dirige la Russie Soviétique depuis trois ans, et pour trois ans encore, "Nous autres" est une charge contre les dérives autoritaires, puis totalitaires, que Zamiatine sent poindre au sein du jeune Etat soviétique. Suspect du fait de ses prises de position, interdit de publication, l’auteur finira par s’exiler en 1931 et terminera sa vie à Paris en 1937.

Dans une utopie « réalisée » et « scientifique », isolée de l’en-dehors naturel par le « Mur Vert » et peu décrite précisément, vivent des millions d’humains sans nom, simplement identifiés par des matricules (les « numéros »). Amour inculqué de la raison, passion de la contrainte, haine de la liberté comme source de tous les maux, le monde de "Nous autres" se veut l’aboutissement de la science du gouvernement, quelque part entre le socialisme scientifique de Marx (jamais cité) et l’organisation scientifique du travail de Taylor (explicitement cité). Partie élémentaire de l’Etat unique, chaque « numéro » n’est qu’une cellule d’un corps social dont la tête serait « Le Bienfaiteur » et le système immunitaire les « Gardiens ». D-503, mathématicien et ingénieur (comme Zamiatine) construit le vaisseau spatial l’Intégral qui doit partir à la conquête du système solaire pour apporter partout les bienfaits de la société rationnelle (comme Lénine voulait la révolution mondiale afin d’apporter les « bienfaits » du marxisme-léninisme au monde entier). Sa rencontre avec une femme fascinante car si visiblement libre détachera D-503 du corps social et le poussera à une rébellion destructrice. "Nous autres" est son journal.

L’utopie réalisée de "Nous autres" contient tous les fondements du totalitarisme tel que le définissait Mussolini dans « Qu’est ce que le fascisme ? » : « Tout dans l'État, rien en dehors de l'État, rien contre l'État ». Au-delà du contrôle absolu de la politique et de l’économie par un parti unique, le totalitarisme se caractérise par la volonté de maîtriser tous les éléments de la vie sociale. L’appareil totalitaire, pris dans une dynamique insensée qui lui est propre, pèse, par l’endoctrinement et la répression, non seulement sur la vie publique mais aussi sur tous les aspects d’une vie privée qui a cessé de l’être. Dans la société taylorisée de l’Etat unique, les humains, appelés « numéros » ne comptent pas individuellement, ce qui permet à D-503 de dire lorsqu’il assiste à la mort de dix d’entre eux que ce n’est pas grave car ils ne représentaient qu’une partie insignifiante de la totalité (il qualifie d’ailleurs régulièrement les humains de débris, déchets, infusoires, microbes ; toujours des parties ou des êtres infimes). Les murs sont de verre afin que chacun soit sans cesse sous le regard de tous les autres. Les horaires de vie de chacun sont impératifs et identiques, selon les prescriptions de la « Table des Heures », dont l’Indicateur des Chemins de Fer est le modèle idéalisé. Défilés (le long d’avenues rectilignes), réunions, loisirs sont également prescrits. La reproduction est aussi sous contrôle de l’Etat, par un mécanisme qui n’est pas décrit mais dont la transgression signifie la mort. Quant à la sexualité, elle est « libre » ; personne ne peut se refuser à personne aussi longtemps que la demande de relations sexuelles est faite en respectant le formalisme officiel. L’auteur reprend ici à son compte certaines analyses, celle d’Alexandra Kollontaï par exemple, qui condamnaient la jalousie comme sentiment « petit bourgeois », et voit bien l’intérêt qu’il y a pour un Etat totalitaire à anéantir tout risque de loyauté transversale liée au sexe, à l’amour, à la parentalité ; les bons numéros vont d’ailleurs, le sourire au lèvre, dénoncer leur parents, leurs amis, eux-mêmes, aux « Gardiens ». Les coupables sont ensuite éliminés lors de cérémonies publiques durant lesquelles le « Bienfaiteur », chargé du pouvoir de tous et de la bonté d’un saint, remplit sa mission de défense du corps social.

Ne restent aux quelques numéros récalcitrants que le refuge de l’imagination, mais même celle-ci est en voie d’éradication grâce aux progrès de la médecine. Ceci fait, la société idéale sera devenue réalité, et chaque numéro sera exactement à sa juste place faisant sa juste tâche, sous le regard panoptique d’un système de contrôle devenu inutile. Il n'y a plus d’incontrôlé que la « sauvagerie » des primitifs qui vivent à l’extérieur du Mur, mais la liberté et son lot d’incertitudes sont dehors, derrière, incapables de menacer une société que plus rien ne peut corrompre. Ite missa est !

Roman russe, le style de "Nous autres" peut déconcerter.
Peu descriptif mais riche de sensations, de détails sensoriels, et d’analogies mathématiques, le style de D-503 (car c’est lui qui écrit) devient de plus en plus confus dans la description de l’enchainement des évènements au fur et à mesure de la progression de sa « folie ». Ce n’est qu’à la fin, et pour cause, que le narrateur retrouvera une écriture précise et neutre.
Pour les dialogues, ils sont hachés, elliptiques, souvent désarticulés, suivant une forme que je qualifierais d’éruptive et que je commence à associer systématiquement à la littérature russe.

"Nous autres" a clairement influencé nombre des dystopies publiées par la suite, du « Meilleur des Mondes » d’Huxley au « 1984 » d’Orwell, sans oublier le Mortelle de Frank. La trame du récit inspire de près celle de 1984, le taylorisme, version fordiste, imprègne Le meilleur des mondes (dans lequel on trouve aussi une Sauvagerie peuplée de « primitifs »), et on trouve dans Mortelle murs de verre, amour et écriture. Mais ces trois romans furent écrit après, alors que la réalité soviétique était de mieux en mieux connue, et là où Zamiatine imagine ce qui l’inquiète, ses trois successeurs métaphorisent des faits connus. Ils sont donc évidemment bien plus sombres, même si le roman d’Huxley, le plus proche dans le temps de "Nous autres" garde un peu de l’innocence originelle de l’espoir révolutionnaire.
"Nous autres" est donc un texte fondateur qu'il est utile de connaître, même si ses « rejetons » sont plutôt plus vifs et efficaces sur le plan narratif.
On notera aussi qu'on peut voir le monde de "Nous autres" dans La brigade chimérique.

Nous autres, Zamiatine


mercredi 2 janvier 2013

Two minutes to midnight


Weird Science est un gros (plus de 200 pages) pavé, publié par Akileos, reprenant les dix premiers numéros de la revue américaine Weird Science.

Trait fin à l’encre, noir et blanc, le graphisme est clair, plein de l’imaginaire débridé du moment. Certes on ne lit pas ces petits récits de SF des années 50 pour la qualité des histoires (le twist final presque inévitable à la rigueur), ni pour la caractérisation, mais elles sont le témoin d’une époque et rappellent à certains d’entre nous les fragments qu’ils ont pu en lire ici ou là. Elles ont aussi contribué à fonder l’imagerie de l’âge d’or de la SF.

On trouvera en vrac dans les pages de Weird Science des récits assez caractéristiques de l’époque où ils furent écrits, une époque où le monde eut l’impression de danser au bord du volcan à cause de la science, et surtout d’une certaine bombe qui donnait pour la première fois à l’Humanité la possibilité de s’éradiquer complètement. On rencontrera donc des scientifiques travaillant dans le secret de leur laboratoire à des inventions délirantes et le plus souvent très dangereuses, des extra-terrestres visitant la Terre pour ne jamais rien y faire de bon, des apocalypses homemade ou importées, technologiques ou biologiques. On se souviendra de quelques fantasmes amusants, de la femme « idéale » à l’augmentation de la masse musculaire en passant par la mégère domestique. On devra aussi se souvenir de l’importance de la psychanalyse dans l’imaginaire d’une époque qui fut celle de Reich avant sa longue descente aux enfers, ainsi que de la stricte séparation des rôles et des archétypes entre les sexes.

L’essentiel est que le pire est toujours juste après le prochain virage, et que, à l’inverse de ce qu’on trouvait alors dans les comics fantastiques, l’annihilation ne concernera pas seulement les protagonistes de l’histoire, mais le plus souvent l’Humanité toute entière. On est ici au début de la popularisation d'un genre post-apo qui ne cessera de se développer, en particulier en littérature, pour notre plus grand plaisir.

Weird Science, Recueil

Si la loi m'autorisait à t'épouser, je le ferais


Tome 5 de l’adaptation comics du "Do androïds dream of electric sheep ?" Parker continue ici de reprendre le roman culte de PK Dick, mot pour mot, littéralement.

Alors que Deckard a acheté une chèvre, pour lui autant que pour sa dépressive femme, il s’interroge de plus en plus sur sa volonté de continuer son métier de Blade Runner. L’empathie de plus en plus forte qu’il ressent pour les Réplicants et la vive antipathie qu’a fait naitre chez lui la personnalité de l’impitoyable chasseur Resch n’y sont pas pour rien. Mais comment fuir quand l'entretien d'un animal coute si cher ? Car pour sa femme, engloutie dans le mercérisme, il vérifie une fois de plus qu’il n'en tirera jamais rien sur le plan relationnel, et qu'il n'est guère mieux que seul.

Avant d’aller remplir sa « dernière mission », abattre les trois derniers Nexus 6 réfugiés sur Terre, il appelle Rachel Rosen, la supplie de le rejoindre, et passe une longue nuit avec elle. Whisky, longue discussion, sexe, Rachel, tellement plus vivante que sa femme, l’éclaire un peu plus sur l’état d’androïde et, progressivement, l’amène à un point de bascule.
Jusqu’à un twist final saisissant.

Plus qu’un volume et tout sera dit. Une bien belle adaptation (même sous contrainte) pour un texte d’une grande richesse.

Do androïds dream of electric sheep, t5, Parker, Blond

mardi 1 janvier 2013

Glaciation


"Les conquérants d’Omale", de Laurent Genefort, est le second roman de l’intégrale Omale récemment publiée. Pour faire très bref, je dirai qu’il a les qualités et les défauts de son prédécesseur, Omale.

Les conquérants d’Omale prend place environ huit siècles avant les évènements d’Omale. Contrairement à l’idée fausse et couramment admise, le passage du temps n’amène pas toujours les civilisations vers le progrès. L’Histoire est cyclique, et l’Omale décrite par le premier roman a dégénéré par rapport à celle du second. Situé en amont dans le temps, l’Omale des Conquérants est aval sur le plan des connaissances scientifiques et de la maitrise de la Nature. Puis, descendant le temps, on remonte vers l’ignorance originelle. En huit cent ans (entre Omale et les Conquérants) on voit combien les trois races connues peuplant la sphère de Dyson ont oublié de leurs connaissances scientifiques et techniques (on imagine alors avec effroi ce qu’ils ont dû perdre entre leur arrivée sur Omale et le huitième siècle décrit dans le roman ; une chute de l’empire romain en pire).

A l’époque des Conquérants, et malgré de nombreuses imprécisions factuelles dans les mémoires, on se souvient encore vaguement, entre mythe et Histoire, de l’arrivée sur Omale ; on sait à peu près quelle est la forme du monde et son immensité ; on imagine qu’il est possible de traverser la couche fondamentale de « carb » (l’enveloppe de la sphère) pour aller voir ce qu’il y a derrière ou dessous (suivant les croyances). On commerce aussi avec les Aesirs, qui ont l’air d’être les plus au fait de la situation véritable d’Omale. Ceux-ci fournissent aux autres races, dans un échange économique qui remplit peut-être aussi une fonction politique, les métaux rares et le minerai atomique indispensables pour bâtir et faire fonctionner les vestiges de la technique apportée sur Omale. Car on verra ici que les omaliens du huitième siècle, contrairement à leurs successeurs, disposent encore d’armes et d’équipements qui les rendent plus proches de nous que ceux du seizième (ils ont notamment un vaste réseau de chemin de fer à vapeur atomique - succulente invention de locomotives à vapeur dont la chaudière est nucléaire - qui sera au cœur du récit ; on est ici dans un monde à la Dark Earth, pour ceux qui se souviennent de ce jeu). Ce n’est qu’après la régression que s’imposera l’idée d’un Omale plat et infini, que se perdront nombre de technologies (par manque de connaissance ou de matériaux), et que le souvenir des Vangks, ces anciens mythiques qui auraient manipulés des trous de ver (peut-être ?) pour amener les trois races spatiopérégrines dans la sphère de Dyson, deviendra bien plus un mythe qu’un fait. Et c’est le spectacle à l’envers de cette régression qui est passionnant, ainsi que la nouvelle plongée dans l’écologie, la sociologie, et l’Histoire d’Omale à laquelle le lecteur est convié.

La Grande Aire du huitième siècle est en guerre, une guerre qui ressemble par sa forme à la Guerre de 14-18. Le long d’un front de dizaines de milliers de kilomètres s’opposent des dizaines de millions d’Humains et de Chiles pour la suprématie sur ce qu’ils considèrent comme leur espace vital (car même si Omale est infini, et s’il suffirait donc de s’éloigner des autres races, qui sait ce qu’elles pourraient faire sur nos arrières ?). C’est donc par une guerre de position et de blocage, où successivement l’une et l’autre armée gagnent du terrain puis le reperdent, que se règle le différent territorial entre Chiles et Humains. Interminable conflit de tranchées, sape et contre-sape, gaz de combat invalidants et mortels, atrocités et espérance de vie parfaitement aléatoire, coupure psychologique des soldats d’avec le reste de la population, impossibilité de revenir en paix au civil, civils qui ne peuvent pas comprendre l’horreur du front. Il y a même un général « gueule cassée », héros de guerre et légende vivante. Celui-ci réunit, au début du roman, une équipe de vétérans endurcis et les envoie accomplir une mission secrète, « décisive pour l’issue du conflit », comme tant d’autres dans tant d’autres guerres. Mouarf ! Ils traverseront des milliers de kilomètres, emmenant à leur suite le lecteur qui découvrira ainsi de nombreux nouveaux aspects d’Omale.

Parallèlement, une équipe de géographes doit faire face au plus grand cataclysme « naturel » qu’ait connu le monde, et réussit, dans l’anonymat des vrais actes héroïques, à remettre le monde sur les rails qui étaient prévus pour lui.

Enfin, le lecteur assiste aux préparatifs de la trahison qui amènera à « l’incident » de Termina. C’est après ce navrant complot que les Aesirs se retireront du système d’échange, entrainant la pénurie de métaux et de minerais qui amorcera la longue régression pour les races d’Omale. Pas de ressources naturelles rares, point de salut (une leçon à méditer). Ceci permet de mieux comprendre combien est grand l’espoir du premier roman, quand on revoit un Aesir.

Trois histoires parallèles, mais jamais entremêlées, si ce n’est de très loin. C’est imho le point faible du récit. Pourquoi trois histoires si aucune ne dépend des autres, ou si peu ? Pourquoi résoudre rapidement des situations complexes si ce n’est pour « garder de la place » pour les deux autres récits, amenant dans les trois cas à des progressions ou des résolutions qui m’ont parues trop rapides ? Enjeux capitaux, obstacles colossaux, le tout réglé en deux coups de cuillères à pot. Dommage, d'autant que ça n'aide pas non plus à développer beaucoup les personnages.
Néanmoins, si le guide comme l’itinéraire sont perfectibles, le voyage est passionnant par les paysages qu’on y voit, la faune qu’on y croise, les populations qu’on y côtoie, et l’attention portée par l’auteur aux langues de ses sentients ainsi qu’au rapports que celles-ci entretiennent avec leur forme de pensée.

Les conquérants d’Omale, Laurent Genefort