mardi 29 octobre 2013

Vers les Ides de mars


"Le Déclin", de l’historien belge David Engels, est un livre étrange. Présenté comme un ouvrage d’histoire comparée, il est plus proche d’une essai savant que d’un texte universitaire.

Que nous dit l’europhile Engels, militant et convaincu mais désappointé et pessimiste, dans son livre ?

Que l’Union Européenne est en danger car elle souffre d’une crise culturelle et identitaire profonde qui affecte la caractère démocratique du projet et distord les systèmes de valeur issus des Lumières. Qu’une situation de ce type a déjà été connue par la République romaine finissante, à l’orée de l’Empire. Qu’une évolution de type impérial et autoritariste est inévitable en Europe car les mêmes causes produisent les mêmes effets.
Diantre !

Mais Engels argumente. Reprenant la démarche d’histoire comparée qui fit la notoriété de Toynbee, il met en regard la situation de l’Europe d’aujourd’hui et celle de la Rome qui précède les Césars. Ce faisant, Engels produit une pensée qui a les qualités de synthèse et les défauts heuristiques de celle de Huntington, ce qui rend son ouvrage séduisant mais pas vraiment convaincant.

Et pourtant, la thèse d’Engels est intéressante. Pour lui, la « crise » de l’UE est d’abord une crise culturelle et identitaire. Reprenant le mot de Toynbee qui écrivait « Les civilisations meurent par suicide, non par meurtre », Engels décrit une Europe qui meurt, au mieux de langueur, au pire d’auto exécration.

Incapable d’affirmer fièrement son Histoire et ses valeurs – l’élaboration tragi-comique de la définition identitaire de l’Europe lors de la rédaction de la Constitution européenne le montre, ainsi que le graphisme des billets d’euros pour lesquels il n’a pas été possible de trouver sept grands hommes consensuels - l’Europe pousse depuis 70 ans le « Sanglot de l’Homme Blanc », et rien dans ce qu’elle est ou fut n’est autre que méprisable pour ses élites.
Délitée par un individualisme dévastateur car excessif, elle voit disparaître toute participation civique ou politique, à l’exception de convulsions populistes regrettables et inquiétantes, et se défaire les liens sociaux communautaires, notamment familiaux, qui assuraient une sécurité sociale qu’un Etat-Providence à bout de souffle ne peut plus garantir ; restent le pain et les jeux – RSA et Champion’s League. Le capitalisme amoral n’en demandait pas tant.
Epuisée démographiquement, elle ne pourra maintenir sa puissance économique qu’au prix d’une immigration forte, sacrifiant la survie culturelle à la survie démographique, tant l’assimilation ne peut réussir que sur des groupes minoritaires numériquement faibles – on verra avec profit la définition que donne l’UE de l’intégration comme marche et effort réciproques.
Devenue multiculturelle presque par accident, l’Europe instille un sentiment de dépossession dans une part non négligeable de ses citoyens pour qui trop de changements sont arrivés trop vite, d’autant que la célébration publique régulière de cet état, au nom du primat d’une tolérance que rien ne borne, leur donne le sentiment d’avoir été trahis par des clercs oublieux de leurs racines.
Sécularisée sauf dans le folklore, l’Europe n’a plus les moyens de résister aux revendications de religions minoritaires et actives, acceptant donc le singularisme au prix d’accommodements avec ses valeurs, même les plus éclairées. Et que dire du lien social ? Un lien transcendant ne peut être remplacé par un ensemble de valeurs vagues et universalistes ; elles ne forment pas identité. Durkheim lui même le sentait quand il écrivait qu’il fallait se débarrasser du christianisme, inadapté à une époque scientifique et moderne, mais le remplacer par une religion civique ; notre époque rendue folle par la « passion de l’égalité » a oublié qu’on ne se lève que pour quelque chose de plus grand que soi – et les idéologies collectives qui auraient pu/voulu jouer ce rôle n’ont pas passé le test de l’Histoire.

Tout ceci a pour conséquence un affaiblissement de la démocratie, souvent confisquée par des technocrates anonymes et irresponsables, dans l’indifférence d’une majorité de « citoyens » qui ont perdu ces idéaux au point même d’être prêts à sacrifier leur liberté au nom de la sécurité. La technocratie européenne se comporte d’ailleurs déjà comme une administration impériale. Elle étend sans cesse son aire de pouvoir ou d’influence, dans le domaine géographique avec une extension jamais arrêtée des frontières de l’UE, et des accords préférentiels au-delà, car l’Europe n’ayant pas d’identité définie, comment dire qui en est en et qui n’en est pas. Même enflure dans le domaine des compétences que ne bride plus guère la subsidiarité - à fortiori depuis que la CJUE s’est auto investie d’une mission de production de droit en interprétant extensivement les traités, ou celui de l’immixtion politique qui va jusqu’à la mise sous tutelle effective de pays entiers, tels que la Grèce ou Chypre qui ne sont plus guère que des protectorats, ou l’installation de gouvernements nationaux technocratiques comme en Italie. Pour Engels ne manque maintenant plus que l’émergence d’un autocrate démagogue en lieu et place du terne Van Rompuy pour que la République cède la place à l’Empire sous l’œil impuissant d’un Parlement Européen aussi inutile que le Sénat romain.

Incapable de louer ce qu’elle fut pour en faire la base de ce qu’elle veut être, l’Europe se condamne à n’être plus qu’une administration sans âme, un Etat fonctionnel - conservant ses membres comme simples « provinces » - qu’une majorité de ses citoyens considèreront comme plus efficace parce qu’il se sera débarrassé des oripeaux d’une démocratie représentative discréditée, n’en conservant que le masque plébiscitaire.
Ne restera que la paix – il y eut aussi la Pax Romana, seulement troublée par les incidents aux frontières comme la Fin de l’Histoire l’est par le terrorisme, et un ensemble de valeurs dites universelles et donc valables pour toute l’Humanité, ce qui permettra d’intervenir en bonne conscience pour tenter de les imposer à ceux qui, les refusant, se mettraient donc au ban de celle-ci, du moins dans l’acception qu’en donne l’Europe ou plus largement l’Occident.

Tout ceci est bel et bon, loin d’être absurde. Le problème du livre vient de ce qu’il se présente comme un travail universitaire et qu’il n’en a guère la forme, en dépit de ses 611 notes et de sa solide bibliographie. Pour aller vite, il paraît peu défendable de comparer des sources aussi différentes que des textes d’auteurs romains (avec tous les biais de rédaction puis de sélection qu’on imagine) et des enquêtes d’opinion si bien faites soient-elles. De même, les catégories conceptuelles sont peu voire pas définies, ce qui conduit à des imprécisions regrettables dans le raisonnement. De plus, Engels utilise parfois des exemples non européens mais occidentaux, ce qui n’est pas logiquement absurde mais sort absolument du cadre défini de l’étude. Enfin, la présence assumée d’une postface de politique fiction signe définitivement l’essai. Dommage. Il y avait sur ce sujet de quoi faire mieux en s’imposant plus rigoureux. Engels ne livre qu’une synthèse érudite de ses réflexions sur la question cruciale de la crise de l’identité européenne. Cette dernière aurait mérité qu’on s’y attelât sérieusement.

Le Déclin, David Engels

On lira avec profit sur un thème similaire L'hiver de la démocratie.

2 commentaires:

Escrocgriffe a dit…

Pas convaincu non plus par la justesse de la comparaison entre une république antique dotée d’une économie pré-industrielle et une Europe moderne...

Gromovar a dit…

D'un point de vue culturel ça pourrait se tenir, mais l'hétérogénéité des sources pose problème imho.