mercredi 16 octobre 2013

Loué soit le Yin


Avec "l’origine des Victoires", le niçois Ugo Bellagamba signe une œuvre personnelle, tant parce qu’elle est située exclusivement dans ce Sud de la France où il vit (Nice n’est-elle pas fille de Niké, déesse grecque de la victoire ? ) que parce qu’il y présente au moins un personnage historique dont l’étude de l’œuvre est emblématique de la « confrérie » des juristes et politologues.

Dans ce plus récent roman de Bellagamba, roman qu’on peut prendre pour un recueil de nouvelles liées par un fil rouge, le lecteur assiste à la lutte millénaire qui oppose un groupe secret de femmes initiées nommées Victoires à l’Orvet. Principe malin immémorial, non terrestre, immatériel mais conscient et voulant, l’Orvet prend le contrôle d’individus, toujours mâles, et les pousser à engendrer, par leurs actes, la souffrance dont il se nourrit ; il est ici chasseur, fléau extraterrestre d’une Humanité qui n’est que l’un de ses gibiers possibles. Mais, immortel, l’Orvet oriente aussi au long cours les sociétés, et c’est plus grave, vers les idéologies (Bellagamba, grâce lui soit rendue, nous épargne la tarte à la crème du nazisme) ou les organisations susceptibles d’engendrer le maximum de malheur et de désordre, comme un berger élevant et guidant au mieux son troupeau pour pouvoir ensuite le sacrifier et s’en repaitre. Face à l’Orvet, depuis la plus haute Antiquité, se dressent des femmes, entrainées de mère en fille à manier les armes de l’agression, de la raison, du droit ou de la séduction, qui combattent dans l’ombre pour endiguer son action. Jamais de victoire définitive pour ces femmes qui acceptent de sacrifier toute leur vie privée, et souvent leur vie tout court, pour remplir une mission ignorée de tous et dont elles ne tireront aucun profit ni aucune gloire.

Tournant les pages, le lecteur suivra donc la lutte éternelle opposant l’Orvet aux générations successives de Victoires à travers quelques vignettes, des années 70 au futur proche et du XIIIème siècle au XIXème passant par la Rome de l’après Actium, entre autres, au fil de courts récits toujours agréables à lire.

Même si la cadre est européen (Sud de la France oblige), la lutte immémoriale entre Bien et Mal n’oppose pas ici, me semble-t-il, un Orvet qui serait « l’Ennemi » médiéval aux forces christiques du Bien. Et ceci en dépit du fait que la clef de voute du roman soit, à mon avis, la partie consacrée à St Thomas d’Aquin, le Docteur Angélique auteur de la monumentale Somme Théologique – et à qui Bellagamba fait un bien étrange sort. Car s’il s’agissait là, après des Croisades inspirés par l’Orvet – et ayant inspiré à l’auteur son Tancrède - de mettre un terme à la théocratie grégorienne et de commencer à avancer vers une séparation du spirituel et du temporel qui préparait le gallicanisme et portait en germe les prémisses de la laïcité, la problématique est évidemment plus vaste. Il s’agit de la lutte de l’Humanité, dans sa partie la plus forte que Bellagamba identifie aux femmes, contre une entité « galactique » plus vieille que les Hommes et que le Monde même, porteuse d'une forme externe de tentation du Mal qui agirait en attisant le goût masculin pour l'agression et la domination. Le sens du devoir, du sacrifice, bien plus que leur entrainement, sont les armes majeures dont disposent les Victoires de toutes les époques, chiens de berger discrets protégeant, sans attendre de récompense, le troupeau d’un prédateur en maraude. Chacun n’est au final que ce qu’il est, mais certains le sont mieux que d’autres.

Le roman commence par être déroutant en raison d’une écriture au vocabulaire riche au point d’en paraître technique par moments, et d’un classicisme grammatical absolu. Dans la première histoire notamment, qui prend place dans les 70’s, l’écriture fait trop sage, presque proprette, désaccordée du thème traité (effrayant) et du moment décrit. Une sorte d’anti-Djian qui inquiète. Puis, l’époque décrite changeant, se dégage progressivement une musicalité agréable du texte, une élégance faite de précision lexicale et d’attention portée aux détails, qui est visiblement le résultat d’un travail minutieux comme celui des tailleurs de pierre médiévaux.
Ce petit bout d’Histoire secrète est donc un plaisir de lecture, simple, abordable, et nourrissant car loin d’être dénué de sens.

Pour conclure en chroniqueur SFFF, je dirais que l’origine extra-terrestre de l’ennemi, son mode d’action pernicieux et indirect qui joue sur l’agressivité des hommes, la résistance des femmes seules à même d’endiguer la progression de l’Orvet, son nom même, tout ceci m’a évoqué les romans de Pierre Bordage et je n’ai cessé d’y penser en lisant L’origine des Victoires. Amateur du grand Pierre, vous devriez apprécier le roman de Bellagamba.

Ce qui n’empêche pas les autres de venir goûter et d’y prendre plaisir.

L’origine des Victoires, Ugo Bellagamba

NB : L’éditeur est un petit éditeur certes, mais les coquilles…

5 commentaires:

Lune a dit…

Pierre Bordage, tu as dit Pierre Bordage ? :D

Gromovar a dit…

Lui-même :)

Anonyme a dit…

Je plussoie, un roman (un fix-up de nouvelles ?) très agréable, très bien écrit, mais peut-être un peu trop gentil. Mais une bonne lecture.

Et je plussoie aussi pour les coquilles, moi qui ne fais pourtant habituellement pas trop attention à ça, là...

Lorhkan a dit…

L'anonyme au-dessus, c'est moi ! ;)

Gromovar a dit…

Meric pour le plussoiement.

Et je suis déçu, je croyais à un admirateur anonyme. Le vrai est toujours moins beau que l'imaginé.