dimanche 9 juin 2013

Le réel et son double


"Les jours étranges de Nostradamus", le second roman de Jean-Philippe Depotte, c’est un peu « En attendant Godot ». Nostradamus n’en est pas le personnage actif, on le voit de fait assez peu, même si tout le texte est imprégné de sa présence.

Autre avertissement liminaire : il ne faut pas entrer, sous peine d’être déçu, dans le roman en pensant (ce que peut suggérer la 4ème de couverture) qu’il s’agit d’un policier historique. Ce n’est pas le cas.
Les jours étranges de Nostradamus est un roman historique en ceci qu’il présente au lecteur une époque et les troubles qui l’agitent, mais il est aussi plus que cela.

1559. Philibert Sarrazin, médecin lyonnais progressiste, participe à une dissection clandestine. Enlevé, à son issue, par d’étranges personnages, il est menacé et sommé de s’impliquer dans une conjuration qui vise à espionner Nostradamus, voire à la faire chuter. Il faut dire que l’astrologue salonais, trop influent ami de la puissante reine Catherine de Médicis, gène de grands personnages de la Cour qui voient d’un mauvais œil son emprise sur la reine. Quels sont les secrets de Nostradamus ? Que pourra et voudra faire Sarrazin pour accomplir sa mission et protéger sa famille ?

La période décrite dans est une période de grands troubles dans le royaume de France. Henri II vient de mourir des suites tragiques d’un accident de tournoi ; Nostradamus semble l’avoir prédit dans un de ses quatrains. Son héritier, François II, faible et fragile, ne règnera qu’un peu plus d’un an. Lui succèdera Charles IX, sous le règne duquel eut lieu le massacre de la Saint-Barthélémy, puis, en 1574, Henri III, roi contesté tant pour ses mœurs que pour sa politique versatile, finalement assassiné en 1589. Durant ces quarante ans, Catherine de Médicis sera la puissante reine douairière, veuve du roi malchanceux et mère des trois qui lui succédèrent.

Trouble dynastique mais trouble religieux aussi. La Réforme bat son plein, et les partis opposés aiguisent leurs armes pour une guerre civile larvée, du haut en bas de la hiérachie sociale, qui fera d’innombrables victimes et ne s’arrêtera qu’avec l’édit de Nantes en 1598 (celui-ci sera ensuite abrogé par Louis XIV et la tolérance prendra fin).

La peste sévit toujours dans un pays qui, vivant le début de la Renaissance, est en transition civilisationnelle (on y craint toujours l’Inquisition et les sorcières, alors même qu’on explore les terres inconnues d’Amérique et qu’on invente la guerre moderne). La médecine censée combattre le fléau peine à sortir des préceptes antiques et de la théorie (absurde) des humeurs. On entend même que la peste est le résultat de la cristallisation des péchés d’une ville ; difficile d’agir efficacement dans ces conditions. Mais de nouvelles théories apparaissent, portées par Ambroise Paré ou André Vésale, visant à chercher les véritables causes et à soigner vraiment. Elles sont farouchement combattues par les tenants diafoiresque de l’ancien « savoir », et peuvent mener leurs pratiquants à l’échafaud.

Dans ce contexte rieur, Depotte installe un roman dominé par le thème du « double ». Nostradamus et Sarrazin, si proches en tous points, Louise et Isabelle, deux sœurs qu’on peut penser jumelles, Louise et Diane, alpha et oméga de la « sorcellerie » salonaise. Mais aussi catholiques et protestants, si proches in fine qu’il n’est guère difficile pour un protestant de se faire longtemps passer pour un catholique, riches et pauvres, porteurs des deux aspects de la foi en un même Dieu, science et superstition, deux systèmes successifs, et parfois simultanés, d’explication du monde.
Dans Sarrazin même cohabitent un homme noble et un grand lâche, un mari aimant et un indifférent, un croyant qui parle à Dieu et un qui se tait.

Et surtout, au cœur de l’histoire (une histoire qui quitte rapidement les sentiers battus d’une narration prosaïque pour cheminer entre rêve et réalité), la dualité que forment réalité et représentation, monde illusoire et monde réel. Le réel existe-t-il ou n’y a-t-il que des perceptions contingentes de la réalité ? Depotte montre admirablement dans plusieurs scènes (celle de la messe par exemple) comment un changement de perception semble affecter la chose même qui est perçue. Il montre aussi qu’on est catholique ou sorcière si suffisamment de gens le croient. Il développe une théorie suivant laquelle la volonté commune des hommes fait advenir ce qu’il souhaitent ou craignent. Les sorcières existent parce qu’on y croit, les reliques « fonctionnent » pour la même raison ; les monstres mythiques disparaissent car les hommes, défrichant le monde, cessent d’y croire (le thème du bord du monde progressivement civilisé par l’Homme rappelle fortement celui, moorcockien, de la mise en forme du Chaos par les forces de la Loi). Il n’est donc pas étonnant qu’un oracle soit le personnage central du roman. Parce qu’il croit et qu’il est crû, il change la réalité, la fait diverger, et « solidifie » un évènement (Clément Rosset avait montré dans « Le réel et son double » les rapports qu’entretiennent réalité, illusion, et oracle).

Le point est ambitieux et Depotte le traite de très juste manière.

Que comprendre dans ce monde de doubles ? Quel mystère livrera la quête de Nostradamus ? Le roman s’éclaire sur la fin, après de longs moments, parfois inquiétants, durant lesquels il n’est possible que d’emmagasiner des informations en espérant la lumière. Celle-ci in fine conforte et rassure.

Les jours étranges de Nostradamus, Jean-Philippe Depotte

L'avis d'Efelle

2 commentaires:

Efelle a dit…

Et dire que tu m'as regardé de travers pour avoir dit du bien de romans de Depotte. T'as de sacré a piori quand même pire que... moi !

Mieux vaut tard que jamais... ;)

Gromovar a dit…

C'est ce que je me dis aussi :)