dimanche 30 décembre 2012

Voici, je vous enseigne le surhomme


Je vais écrire ici ma plus faible chronique de l’année et c’est à cause de Serge Lehman. Ayant fini de lire l’imposante intégrale de "La brigade chimérique", je m’apprêtais à la commenter en détail lorsque je tombai sur la longue postface (environ 30 pages) d’icelle. Lehman y explique tout, sur l’œuvre autant que sur sa genèse, y donne toutes les références (y compris toutes celles que je n’avais pas vues). Cette postface est un monument, à lire après, mais à lire absolument. Mais alors, que restait-il au pauvre commentateur ? Comment allait-il pouvoir éclairer la lecture du lecteur si l’auteur le faisait lui-même ? Ne restaient que bien peu de choses à dire pour le pauvre Gromovar. J’aurais eu l’impression de plagier la postface.

Je vais donc m’en tenir à quelques ressentis de lecture (suivant une méthode éprouvée par d’autres) :

"La brigade chimérique" c’est énorme, c’est colossal, c’est le meilleur cycle de BD que j’ai lu depuis longtemps, c’est fouillé, c’est profond, c’est très clair dans un genre qui brille parfois par les ellipses incompréhensibles, c’est vif, c’est rapide, c’est brillant. C’est meilleur que La ligue des gentlemen extraordinaires (et affublé d’aussi atroces dessins), et largement aussi bon que Watchmen. Ce que j’écris ici c’est ce que je pense, et on sait (ou on apprend à l’instant) que je ne suis pas un public facile et qu’il en faut pour m’éblouir. Là, je suis ébloui.

Maintenant faisons littéraire :

Quelle intertextualité !! Il y a longtemps que je n’en avais pas vu une aussi belle, au moins depuis Anno Dracula, dont La brigade chimérique constitue le pendant graphique dans mon panthéon personnel. Comme Lehman a fait tout le travail, je vous y renvoie ; si vous voulez celle d’Anno Dracula, elle est ici (Kim Newman a eu l’amabilité de ne pas m’empêcher de faire le malin, merci Kim, je t’en dois une).

Puis faisons factuel :

La brigade chimérique est un énorme ouvrage contenant 280 pages de comics déguisé en BD franco-belge, des couvertures inédites, une longue postface (dont j’ai déjà parlé), le tout pesant presque ses deux kilos. A l’intérieur, un cycle de BD exceptionnel répondant à la question que se posait Lehman déjà tout enfant : « Pourquoi n’y a-t-il pas de super-héros européen ? », et à laquelle le courrier des lecteurs de Strange n'avait pas su répondre.
Pourquoi en effet la myriade des héros créés par les feuilletonistes du tournant du XXème siècle n’a-t-elle pas donné naissance à une culture des super-héros qui en aurait été le prolongement ? C’est une réalité surprenante. Elle l’est d’autant plus quand on sait, comme Lehman le montre, qu’il y eut pourtant une production, en France notamment, de héros masqués ou augmentés par le science, non seulement en littérature mais aussi dans des sortes de petits pulps (qu’on n’appelait évidemment pas comme ça). J’ai bien une réponse : les comics, en français, on aurait appelé ça des « comiques » et ça aurait fait con. Mais je ne crois guère à ma propre hypothèse. Alors ?
Le genre est-il mort dans les tranchées de Verdun où mourut l’idée, assez naïve, de l’accroissement du progrès humain grâce au progrès scientifique ? L’existence d’ouvrages postérieurs invalide cette hypothèse.
L’idée de surhomme est-elle devenue suspecte quand tout le monde a commencé à mal lire Nietzsche sous l’influence mortifère de la regrettable Elisabeth Forster ? Possible.
Les cartésiens français, toujours entre déni et pessimisme, étaient-ils imperméables au merveilleux et à l’héroïsme incarnés par les super-héros ? Va savoir.
En tout cas, les héros partent aux USA. Fuyant ce qui s’avance dans une Europe qui va s’enfoncer dans la guerre, ils émigrent aux USA où ils s’inventent une nouvelle vie. Ce sera aux humains normaux de gérer leurs désastreuses affaires. Fin de l’histoire. Mais avant, ils étaient présents.
Le lecteur trouvera donc dans "La brigade chimérique" une uchronie ou une histoire parallèle (au choix) dans laquelle d’innombrables personnages de pulps, héros de feuilleton, protagonistes de roman (et j’oublie sûrement des formes) sont présents comme personnages principaux, ou secondaires, ou simple figurants. Le lecteur croisera aussi des surréalistes, une plante extra-terrestre, la famille Curie, Jung et l’inconscient collectif, une bombe atomique en devenir, Garou-Garou le passe-muraille, un homme changé en cafard, une guerre qui menace, une guerre civile sur sa fin, des dictateurs imaginaires qui en rappellent de bien réels, etc. Là aussi, il me faut arrêter la litanie des références.
Un casting de rêve réuni pour une aventure grandiose dont les seules limites sont celles des imaginations débridées de Lehman et Colin, et le seul effet, le plaisir du lecteur.

Faisons philosophique (et polémique ?) pour finir :

La morale de l’histoire est-elle que l’Europe est meilleure quand elle n’est pas amputée de sa part judéo-chrétienne (représentée ici par Le juif errant et l’Ange/Soldat dont les morts amènent le malheur) ?
Un monde où la victime, objet de pitié, a remplacé le héros, exemplaire, est-il préférable ? Un monde dans lequel on qualifie maintenant les victimes de héros est-il un monde agréable ?
Par delà le bien et le mal, je ne le crois pas ; à fortiori quand je vois l’impuissance sénile d’une Europe qui en a gravé les valeurs dans le marbre du droit.

La brigade chimérique, Intégrale, Lehman, Colin, Gess, Bessonneau

samedi 29 décembre 2012

L'Evangile d'Azathoth


Comment se retrouve-t-on à lire "Divinations of the Deep", de Matt Cardin, en numérique qui plus est ? Mieux vaut que tu l’ignores, lecteur.

Ce petit ouvrage, à la couverture superbe, est un recueil de cinq nouvelles qui cherchent toutes à répondre à la question fondamentale : « Dieu peut-il vraiment être incréé ? ». La réponse de Cardin est négative. Il y a un chaos primordial d’où tout est issu. Si la Création est le fait de Dieu, Dieu lui-même n’est qu’une création, involontaire (?), d’un Infini premier. Les grecs ne disaient pas autre chose, les premiers êtres nommés, Gaïa par exemple, émergeant, on ne sait trop comment, du chaos. L’ordre ordonné du monde n’est qu’une illusion imposée par Dieu, ce marionnettiste qui agite le monde et les hommes comme des marionnettes, sans réaliser qu’il est lui-même partie d’une réalité plus vaste, à l'extérieur du théâtre.
Derrière le semblant d’ordre, il n’y a que désordre. Au cœur de la vie, on ne trouve que corruption. Le nihilisme de l’auteur est absolu.

Cinq nouvelles donc, formant un Evangile inédit (que les fans de Dan Brown diraient sans doute apocryphe, se trompant sur le sens du mot mais lui trouvant une sonorité délicieusement mystérieuse).

Les deux premières sont brillantes.
« An Aborrhence to all Flesh », et surtout « Notes of a mad Copyist », brillante et envoutante, décrivent la découverte par deux hommes très différents, un lettré contemporain et un copiste médiéval, de la réalité cachée au cœur du monde. Effroi de la révélation, séduction de celle-ci, élation, doute, peur, culte ancien ou vérité irrépressible qui veut se dire elle-même (cachée dans les interstices, où les yeux ne regardent pas d'habitude), le ton est lovecraftien dans le meilleur sens du terme, même si le thème fait de ce recueil du « Fantastique théologique ou biblique (?) ». Descriptions assez vagues pour permettre l’imagination, horreur puis séduction, sentiment de se tenir au bord d’un gouffre de connaissance qui aurait du rester dissimulé et compulsion à s’y abimer, inanité du monde, a fortiori des œuvres humaines, destruction de celui qui acquiert le savoir caché, Cardin a bien lu Lovecraft ou ils ont bu aux mêmes sources archétypales.

Les trois nouvelles suivantes sont intéressantes aussi, bien que plus conventionnelles, si le mot n’est pas absurde ici.
« The Basement Theatre » est la plus explicite. Elle n’amène rien que de l’attendu. Dire explicitement n’est pas critiquable, c’est juste dommage quand on a tenté par ailleurs d’être plus subtil. Elle se lit néanmoins sans peine.
« Judas of the Infinite » est la conclusion inévitable de l’ensemble. Dommage qu’elle soit aussi assez prévisible, mais son pessimisme est triomphant.
La plus faible imho est « If it had Eyes » dont je ne dirai rien sinon que c’est Turner meets Carpenter.

"Divinations of the Deep" est une lecture passionnante, rapide, résolument originale. Dans la lignée de Ligotti, Cardin innove dans le thème en retrouvant - car les archétypes sont ceux de l’espèce - des œuvres plus anciennes qu’il régénère en puisant dans une connaissance biblique impressionnante.

Divinations of the Deep, Matt Cardin

Lecture participant au Challenge JLNN


vendredi 28 décembre 2012

Papa Schultz n'existe pas


Nouvelle superbe BD de guerre de Jacques Tardi. Mais ici, contrairement à l’habitude, c’est de la Seconde Guerre Mondiale qu’il s’agit et le « héros » malheureux des évènements est René, le père de Jacques. Après la guerre de son grand-père, celle de son père qui, si elle fit moins de morts militaires, ne fut pas moins terrible mais le fut différemment.

N’ayant jamais chroniqué les albums de Tardi sur la WWI, ni même les adaptations de Mallet, et pas plus les Adèle Blanc-Sec (décidément, tous les Tardi que j’ai lus sans jamais les chroniquer ; lus trop tôt), je vais dire ici toute l’admiration que j’ai pour l’œuvre de ce monstre de la BD française. C’est fait. Passons à l’album proprement dit.

Dans "Stalag IIB", Tardi, à partir des récits de son père, récoltés ad hoc, raconte l’absurdité et l’horreur insidieuse de la Seconde Guerre Mondiale. La mise en scène du récit, originale, est une bonne et émouvante idée. René Tardi raconte ce qui se passe et il est interrompu et interrogé par le jeune Jacques Tardi, représenté comme un enfant visible dans certaines cases. Jacques pose à son père les questions qu’il s’est sûrement posées, qu’il se pose peut-être encore, que se pose sans doute le lecteur qui n’a pas connu ces années. René répond au mieux de sa sensibilité et explique progressivement à son fils, par l’exemple, qu’il ne faut pas juger le passé avec les lunettes du présent, et que tout jugement à l’emporte-pièce nie la complexité de toute situation, en particulier conflictuelle. Parfois Jacques a oublié de poser la question ; il ne saura jamais.

Sur le plan historique, Tardi narre une réalité qui est connue si on s’intéresse à cette période, la plus étudiée sur le plan historique peut-être, la plus représentée aussi au cinéma (passage drôle d’ailleurs dans lequel René parle de la représentation des soldats allemands dans le cinéma français). René raconte sa guerre, mais il raconte aussi La Guerre. Il raconte comment, n’aimant pas l’armée, il s’engage néanmoins quand il sent la guerre venir du fait des vociférations d’Hitler, il raconte la Drôle de guerre (tragi-comique) de la manière la plus vivante que j’ai jamais lue, il raconte sa capture inévitable et le transfert pénible vers les camps de prisonniers de guerre dans des conditions dont on sait qu’elles seront bien pires pour d’autres. Puis il arrive en Poméranie, au Stalag IIB. Il y restera cinq ans.

L’armée allemande respecte à peu près les Conventions de Genève sur les prisonniers de guerre, mais c’est la guerre. Groß malheur la guerre ! Le quotidien est donc brutal, chaque abruti abusant du pouvoir que donne un uniforme, brimades et exécutions sommaires sont la règle, et encore les français ne sont pas les plus mal traités. La faim, qui taraude, est omniprésente, la promiscuité, l’inconfort aussi. On voit l’abattement des prisonniers, mais on voit aussi les nombreux petits actes de résistance qui permettent de survivre, de garder un peu de dignité, de rester humain. On voit le fonctionnement du marché interne au camp, comme l’avait décrit Radford dans un article célèbre et passionnant, traduit ici par L'antisophiste. On voit le courage des uns, la lâcheté des autres, les petites mesquineries, l’imbécillité de certains, les rumeurs, l’impossibilité de fuir ; on voit même quelques allemands qui tentent d’être humains. On comprend « l’esclavage » des prisonniers envoyés dans des Kommandos de travail qui ne ressemblent guère à la ferme de La vache et le prisonnier ou de La cuisine au beurre. On voit l’espoir de rentrer, le désespoir de la durée, d’autant que les allemands sont d’autant plus durs avec les prisonniers que la guerre tourne mal pour eux.

La réalité de cette guerre est connue, mais Tardi l’humanise en donnant des visages, des noms, des vies aux hommes qui furent, à leur corps défendant ou pas, les protagonistes de cette conflagration. Il ouvre aussi à un public qui ne lirait pas un livre d’Histoire un pan du passé souvent connu seulement par des films français dans lesquels de gros bétas d’allemands se voient tourner en bourrique par des français malins qui s’en tirent toujours à la fin. La réalité a été beaucoup moins drôle que ça. La souffrance bien plus grande.

"Stalag IIB" raconte le malheur que fut, pour ces prisonniers, la Seconde Guerre Mondiale. C’est la grande qualité de cet album.

Stalag IIB, Tardi

Pour plus d’informations sur le Stalag IIB, on peut aller voir ce site personnel.

jeudi 27 décembre 2012

La chair est triste, hélas


Jake Marlowe est un loup-garou, le dernier sans doute, depuis presque deux siècles ; et c’est trop long. Alors, lorsqu’il apprend que le plus fanatique des tueurs de lycanthropes l’a mis sur sa liste, il n’est finalement pas mécontent. Mais rien ne se passe jamais comme prévu, car « dès qu’il se passe quelque chose, il se passe autre chose ».

Jake Marlowe est donc vieux, sûrement trop vieux pour son propre bien. Il est fatigué de vivre, désabusé, cynique, terriblement blasé. En 200 ans il a presque tout vu (seul les vampires ont tout vu) et tout expérimenté. Passé le choc de l’agression, l’horreur de l’acceptation d’une vérité qu’aucun arrangement facile ne peut dissimuler, le choc de la violation de toute les contraintes morales, l’effroi de la réalisation du plaisir qu’on prend à tuer sous forme lupine, il a eu des décennies, de nombreuses décennies durant lesquelles faire la paix avec le loup en lui et accepter sa nature. Marlowe évoque le « Dieu est mort » de Nietzsche à tout bout de champ (et le « Tout est permis » qu’y ajoute Dostoïevsky lui permet sûrement de survivre à son propre dégout) mais c’est beaucoup plus au « Deviens ce que tu es » du Maitre allemand que sa biographie ramène. Marlowe a appris a accepter le Loup. Se transformer une fois par lunaison, tuer, dévorer. On ne peut faire que ce qu’on doit. La biologie n’a aucune morale. Et on veut vivre, la volonté de vivre est plus forte que tout ; avec le détachement comme solution à la souffrance du déterminisme, ainsi que l’a montré Schopenhauer. Tout juste fait-il dans l’humanitaire avec son immense fortune, en sachant que si ça compense, ça n’efface pas.

Mais Marlowe est vraiment trop fatigué. Presque deux mille victimes, dont les mémoires hantent physiquement son corps, il pourrait supporter ; mais la lycanthropie c’est aussi deux cent ans de fuite, de dissimulation, de faux-semblants, d’adresses secrètes, d’identités qui ne le sont pas moins, pour échapper à la Chasse, une organisation secrète, affiliée au Vatican, qui traque les créatures surnaturelles. La fortune, les vieux single malt (j’approuve), la culture, le monde, la curiosité, le sexe, même son seul ami humain qu’il a sauvé d’une bastonnade homophobe ne suffisent plus à le distraire de son colossal ennui. Faim et libido, baiser, tuer, manger, baiser ensuite. Alimentation et sexe sont tellement proches. Pénétrer, faire pénétrer, tout ceci revient à supprimer la barrière de la peau. Ne dit-on pas d’une belle personne qu’elle est à croquer ? Et au final, l’objet est le même, se soumettre à la volonté impérieuse des gênes égoïstes de se reproduire et de se disperser. Mais Marlowe n’aime personne et les loup-garous ne peuvent se reproduire. Post coïtus, animal triste. Jusqu’à ce qu’il trouve une raison de vivre…

"Le dernier loup-garou", s'il n'est pas parfait, est une belle réussite. Dans un genre dont j’ai déjà dit à quel point il avait été galvaudé par les ordures Twilight et bit-lit, Duncan, après Caussarieu, remet de la monstruosité dans le monstre. Il était temps. Et de ce côté, rien a redire. Marlowe est un monstre, il le sait, l’assume, le vit de manière presque paisible. Ne subsiste qu’un dégout résiduel, dont il peut s’accommoder. Gibran l’écrit dans le Prophète « De même que le saint et le juste ne peuvent s'élever au-dessus de ce qu'il y a de plus élevé en chacun d'entre nous,  De même, le malin et le faible ne peuvent sombrer aussi bas que ce qu'il y a aussi en nous de plus vil. ». Marlowe le pose : Le Bien , le Mal, il faut avoir le choix. Pas moyen d’aller contre sa nature, vain de s’en torturer.

Jouisseur compulsif qui a presque tout expérimenté, Marlowe pose sur le monde et sa frénésie son regard d’un détachement extrême, coloré par la philosophie qu’il cite comme d’autres des proverbes, et trompe son ennui entre call-girls et vieux whiskys.

Sur le plan de l’écriture, "Le dernier loup-garou" est hypnotique. Dans un style vif, alerte, résolument moderne, Duncan, à coups de phrases sans verbe, peint un tableau de sensations, et de ce point de vue, les longues descriptions de la transformation et des affres de la première fois sont brillantes. Marlowe digresse sans cesse et ses digressions sont toujours passionnantes ; Jake, sans cesse en métaposition, écrit son journal comme un loup-garou vivant en 2011 qui a lu les livres et vu les films sur les monstres, se faisant de fait le commentateur critique de son récit. Comme un homme qui a vécu assez longtemps pour se cultiver beaucoup, il cite sans cesse, philosophes, auteurs, cinéastes. Il se permet même une mise en abyme en analysant la transformation de Louis dans l’ « Entretien avec un vampire » d’Anne Rice, et c’est bien à ce roman que fait penser la narration de sa première lunaison. Mais si "Le dernier loup-garou" est une longue confession, donc pas si différent du texte de Rice (y compris dans l’obsession des origines et le besoin insatisfait de comprendre), le style incisif et cru l’en démarque évidemment, malgré quelques clins d’œil (peut-on se nourrir d’animaux ?). Le chroniqueur du Guardian, Steven Poole, parle de Brett Easton Ellis, et c’est bien l'esprit de l’auteur de Lunar Park que le lecteur trouvera dans les pages de ce roman. Embarqué dans un roller coaster frénétique, celui-ci devra juste accepter quelques scènes un peu trop spectaculaires et un Deus ex machina dont l’auteur aurait eu le moyen de se dispenser en suivant le fil Aegis (comprenne qui lira). Sur l’ensemble des 300 et quelques pages, il n’est guère difficile de pardonner ces petites facilités.

Nick Cave a adoré, moi aussi.

Le dernier loup-garou, Glen Duncan

mardi 25 décembre 2012

ÏA ÏA XMAS FHTAGN !!



JOYEUX NOËL A TOUS.

J'ESPERE QUE CTHULHU N'A OUBLIE PERSONNE.

lundi 24 décembre 2012

Un cantique de Noël


Adaptation par Lee Bermejo du très célèbre Christmas Carol de Dickens dans le monde de Batman, "Batman Noël" est un très bel album, graphiquement s'entend.

Des dessins superbes et très détaillés montrent une Gotham sombre, néogothique, inquiétante. Les couleurs sont simplement magnifiques, le traitement du costume de Catwoman, par exemple, étant une vraie réussite.

Côté scénario, l'adaptation du texte de Dickens est fidèle, et c'est Batman/Bruce Wayne qui endosse le costume du vieillard aigri Scrooge et se voit visiter par les trois fantômes des Noëls passés, présents, et futurs qui l'amèneront à réévaluer sa vie et son rôle social. Bermejo profite de l'occasion pour souligner l'évolution du personnage de Batman au fil des années, d'un héros vengeur mais globalement positif à un ange de la vengeance presque aussi noir que les criminels qu'il pourchasse, ainsi que l'opposition plus évidente que jamais entre un Batman lunaire et un Superman solaire. Assez convenue, l'histoire parlera plus aux amateurs du texte de Dickens qu'aux autres, mais elle se laisse lire sans déplaisir.

Par delà le récit, le lecteur recevra une vraie claque graphique ; Batman Noël est donc un petit cadeau à faire ou à se faire, qui change en beaucoup mieux des nombreuses adaptations téléfilm du Cantique de Noël.

Batman Noël, Lee Bermejo, Barbara Ciardo

Pas un cadeau

Décidément, le hasard fait mal les choses. Après avoir lu les cinq premiers tomes de la série Légende et les avoir vraiment appréciés sans jamais les chroniquer (Pourquoi ? Va savoir), je me mets seulement aujourd'hui à la chronique pour ce tome 6, hors cycle, que je déconseille absolument.

Le plan est donc : Achetez et lisez les tomes 1 à 5 où vous suivrez les aventures d'un enfançon sauvé de justesse de la mort après le massacre de sa famille par un mage noir, et qui, privé de fief mais toujours dangereux pour l'usurpateur devient chevalier errant pour se venger et retrouver ses droits.
N'achetez ni ne lisez ce tome 6 qui se passe après, dans le monde des rêves, et qui n'a strictement aucun intérêt. Même le dessin m'a paru bâclé.

A LIRE : LEGENDE 1 A 5, L'ENFANT LOUP, CEUX DES FORETS, LA GRANDE BATTUE, LE MAITRE DES SONGES, HAUTETERRES

A EVITER : LEGENDE 6, LE SECRET DES EÏLES

LE TOUT PAR SWOLFS, LE CREATEUR DE LA TRES BONNE SERIE "RAPACES".

dimanche 23 décembre 2012

Toul truc a just paru un peu idiot


Je ne regrette pas d’avoir lu "Enig Marcheur" mais je sais de manière certaine que je ne le relirai jamais.

Voici un roman de Russell Hoban, auréolé d’une excellente réputation, réputé intraduisible, et magnifiquement traduit par Nicolas Richard. Voici un livre, publié par la très courageuse maison Monsieur Toussaint Louverture, qui est un bel objet avec jolie couverture, jolie jaquette surajoutée, et jolie couverture plastique de protection. "Enig Marcheur" est un bel objet livre, et le texte qu’il renferme est d’une originalité absolue sur le plan formel.

Ecrit dans un anglais dégénéré (pas si difficile à comprendre pour peu qu’on le prononce dans sa tête), "Enig Marcheur" raconte, dans les propres mots du personnage éponyme, « l’épopée » du jeune Enig dans une portion de l’Angleterre dévastée, bien après la guerre atomique qui a ramené les hommes à l’âge de fer.

Le roman brasse de nombreux thèmes. On y voit la conscience et le regret de la grandeur perdue (un sentiment proche de celui qu’ont dû ressentir les derniers érudits romains en voyant le Colisée utilisé comme enclos à bétail). On y voit des communautés vivant de manière primitive et grattant le sol à la recherche des vestiges de l’Angleterre disparue. On y voit la volonté de puissance : recommencer à aller de l’avant, surmonter le « Sale Temps » et ses conséquences en retrouvant les technologies et les énergies qui étaient maitrisées avant la survenue du « Grand Boum ». On y voit l’Histoire devenue Légende. On y voit la volonté d’interpréter ce qu’on ne comprend pas (l’exégèse délirante de la légende de Saint Eustache donnant au lecteur, par analogie, une vraie inquiétude sur les interprétations que font aujourd’hui les paléontologues des signes que nous ont laissés les hommes préhistoriques). On y voit des primitifs qui sont pourtant pleinement des humains avec leur imaginaire, leurs espoirs, leur volonté d’avancée scientifique, et même un semblant de gouvernement, manipulateur comme tous les gouvernements.

Tout ceci, on le voit à travers le regard d’Enig, un regard enfantin (même si techniquement Enig est un adulte, ayant passé son naming day) et naïf. Et il y a souvent une sorte de poésie charmante dans la manière dont Enig ressent ou « comprend » les choses. Mais la vision d’Enig est trop limitée, trop restreinte, trop peu intellectuelle pour accrocher mon intérêt. Il fait puis commente, pense et interprète, au fil d’une longue autobiographie qui contient plus de mots que de gestes, et d’où ne sort rien de capital. L’épopée d’Enig, sur 10 jours et dans un mouchoir de poche, est une épopée dans un verre d’eau. Il y a quelque chose du Petit Prince dans cet Enig, et dans ma bouche ce n’est pas un compliment.

Il y a aussi quelque chose de l’Ulysse de Joyce dans ce roman, dans l'alliance de la banalité de l’action et de l’effort porté sur le langage et l’intériorité. C’est de la belle ouvrage, c’est un tour de force sans le moindre doute, mais il y manque l’attention porté par l’auteur au lecteur. Et je trouve que la postface de Hoban (lu après le roman comme il se doit) valide, à mon avis en tout cas, ma phrase précédente. Hoban explique honnêtement qu’il a eu envie de transmettre « sa » cathédrale de Canterbury, qu’il éprouvait de l’empathie pour le personnage de Saint Eustache et qu’il voulait en faire quelque chose, qu’il a voulu mettre des marionnettes dans le roman car il admirait cet art et ceux qui le pratiquent, qu’il s’était inspiré de glissements grammaticaux qu’il avait entendus lorsqu’il était enfant. Il semble donc qu’Hoban ait voulu tester ses limites, intégrer des figures qui l’ont marqué, jouer avec une langue qu’il maitrise parfaitement. Mais je crois qu’il a un peu oublié en route la personne qui allait lire son roman.

Alors, même si j’admire le travail d’écriture, je reste sur ma faim, et je ne suis pas d’accord avec Nebal (même si j’admire le courage qu’il a eu de rédiger sa chronique en parlenigm). Je ne sais pas si j’ai lu mieux dans le genre, mais j’ai lu plus captivant, Un Cantique pour Leibowitz de Walter Miller Jr par exemple, ou Le livre de Dave de Will Self (qui préface Enig Marcheur et qui s’en est sûrement en partie inspiré), ou encore, pour rester dans les expérimentations littéraires, le fascinant et dense (peut-être parce que plus court) Cochon de Hob dans La Voix du Feu d’Alan Moore, qui va plus loin qu’Hoban en ce qu’il crée un langage fondamentalement agrégatif.

Enig Marcheur, Russell Hoban

vendredi 21 décembre 2012

We'll meet again (or not)


Parce que c'est le meilleur film du monde (avec Full Metal Jacket).
Parce que c'est l'une des plus belles scènes du monde.
Parce que c'est la meilleure fin de film du monde.
Parce que c'est approprié.

"We'll meet again" (Vera Lynn), fin de Dr Strangelove
(dont le titre complet, approprié aussi, est : How I stopped worrying and learned to love the Bomb)

jeudi 20 décembre 2012

Dormir, rêver peut-être


En 1991, Nancy Kress publia une novella intitulée "Beggars in Spain", récemment traduite et publiée par ActuSF sous le titre « L’une rêve, l’autre pas ». En 1993, elle l’allongea en y ajoutant trois autres périodes, 2051, 2075, et 2091, et en fit un roman portant le même titre. La novella obtint le Hugo et le Nebula (puis le Grand Prix de l'Imaginaire), le roman, bien que nominé aux deux, non. Je comprends l’une et l’autre situations.

En 2008, Roger Camden, un richissime capitaine d’industrie, achète pour sa fille à naitre, Leisha, une amélioration génétique qui supprime le besoin de dormir. Sans sommeil, les enfants modifiés (Sleepless) sont plus productifs et plus intelligents, c’est le but avoué de la modification ; on réalise plus tard que la manipulation a un effet secondaire inattendu, les Sleepless vieillissent bien plus lentement que les Sleepers. Un hasard malheureux donne à Leisha une jumelle « normale » (Sleeper), Alice. Que peuvent être les relations entre ces deux filles ? Comment la société accepte-t-elle la nouvelle lignée d’individus améliorés ? Est-il possible pour eux de s’intégrer à une Humanité dont ils diffèrent profondément ? Sur quelles bases fonder une société/communauté ?

Dans un avant-propos, Kress explique ce qui l’a motivée à écrire ces textes. D’abord une question qui lui tenait à coeur personnellement : « Que pourraient accomplir des humains qui ne passeraient pas un tiers de leur vie à dormir et à quels problèmes seraient-ils confrontés ? ». Mais aussi la volonté toute intellectuelle de soumettre à la critique le modèle objectiviste d’Ayn Rand et les utopies communautaristes d’Ursula Le Guin. Dans les pages de "Beggars in Spain", elle traite les deux questions, et c’est sans doute ce qui perturbe l’équilibre du roman, Kress ne semblant jamais vraiment choisir entre ses thèmes et paraissant les intervertir à intervalles réguliers. Et pourtant, en dépit de ce défaut, le tout est assez brillant.

"Beggars in Spain" se focalise sur quatre couples logiques. Je ferai de même.

D’abord le couple Sleepers/Sleepless. L’avantage compétitif des Sleepless en fait des individus talentueux, riches, puissants, qui se placent par leurs propres capacités au sommet de la pyramide sociale. Cette situation entraine envie, jalousie, puis haine de la part des Sleepers, et place le groupe des Sleepless dans une problématique qui rappelle fortement celle des mutants dans le comics X-Men. Que faut-il faire face à la méfiance et à l’agression ? Choisir la voie de Charles Xavier et participer à la communauté humaine au mieux de ses possibilités, ou celle de Magnéto, regroupement, isolation (dans la communauté fermée de Sanctuary, pendant à Genosha), puis éventuellement agression. Les Sleepers sont-ils des humains un peu différents ou une autre race ? Et si une autre, une race simplement différente ou une race supérieure ? C’est sur ces questions que s’affrontent, un siècle durant, Leisha Camden et Jennifer Sharifi, les deux membres les plus influents du groupe, Sharifi choisissant les siens biologiques, et Camden trouvant dans la Loi le guide de son existence, au prix d’une coupure d’avec sa communauté. Sharifi et Camden en Sartre et Camus, se demandant s’il faut préférer la Justice à sa mère ou l’inverse…

Le second couple important est celui que forment Leisha et Alice. Il illustre la séparation entre deux humanités divergentes, séparation qui n’obère pas la possibilité pour les deux groupes de se retrouver à terme, chacun des deux prenant soin de l’autre dans la mesure de ses capacités. Une fois tous les sentiments négatifs digérés, Alice et Leisha prouvent qu’il est possible aux deux humanités de vivre en bonne intelligence. Mais le rapprochement est facilité (condition sine qua non ?) par leurs liens familiaux (que leur différence avait dans un premier temps presque brisés). Malgré cette facilité scénaristique, les deux sœurs montrent qu’avec du temps et de la volonté on peut ne pas avoir à choisir entre la Justice et sa mère. C’est aussi ce que suggère le rapprochement final entre la nouvelle génération de Sleepless (aussi différente de la précédente qu’eux-mêmes l’étaient des humains normaux) et les, encore rares, représentants d’une Humanité transfigurée par les épreuves.

Vient ensuite le couple philosophique qui oppose communauté et société. Sur quoi fonder une société ? Leisha commence en objectiviste (yagaiiste dans le roman). Elle croit donc en une société fondée uniquement sur le contrat, c’est à dire sur l’accord libre des volontés et l’échange de valeurs équivalentes. Mais alors que faire de ceux qui n’ont rien à échanger, rien à offrir sur le marché libre ? Sur cette question, Camden évoluera au fil du roman. Elle reconnaîtra l’existence de ce qu’elle nomme une écologie de l’échange, qui, sur des principes de don/contre-don, justifie de donner même à ceux qui ne peuvent rendre, car qui sait ce qu’il pourront rendre un jour directement ou par l’intermédiaire de leurs descendants ou obligés. Puis elle apprendra, par la grâce d’Alice que le don peut s’imposer par la simple besoin que l’autre en a ; le besoin créant l’impériosité du don. Cette nécessité est d’autant plus forte que Kress décrit une Amérique évoluant vers une partition logique entre Sleepless, Donkeys (des humains très productifs car modifiés, mais non Sleepless), et Livers (80% de la population) qui forment le substrat majoritaire de la société et vivent principalement des aides sociales, dans un monde où informatisation et automatisation ont tellement élevé les standards de productivité que le chômage de masse est la règle. A l’écart d’un pouvoir détenu par les Donkeys qui les flattent pour obtenir leurs votes, car l’illusion démocratique fonctionne encore, vivant grâce aux aides d’Etat, abrutis de divertissement, les Livers vivent dans un panem et circenses dont seuls quelques agitateurs politiques tentent de les sortir. En haut (à tous les sens du terme) du puits de gravité, Sharifi évoluera aussi, d’un objectivisme standard vers une version communautariste de la chose. Chaque membre de la communauté Sleepless donne et reçoit dans la communauté. Et la communauté ne doit rien à une Humanité Sleeper (et surtout Liver) qui ne lui apporte rien, le sentiment de Sanctuary s’exprimant dans le nom qu’ils donnent aux Sleepers, les « mendiants ». La communauté de Sharifi devient inévitablement sécessionniste, ajoutant progressivement à l’isolement géographique une volonté de rupture politique. Mais sa base idéologique étant objectiviste, la communauté, sous l’égide d’une Sharifi de plus en plus autoritaire, pratique en son sein même des principes d’échange qui conduisent à se débarrasser de tous ceux qui lui deviennent inutiles. Autoritarisme, eugénisme, euthanasie, après l’objectivisme de Rand, c’est aux dérives dirigistes des communautarismes que Kress s’oppose.
Le roman se termine néanmoins sur une note optimiste, avec la possibilité d’une réunion entre les branches séparés de l’Humanité, reprenant explicitement à son compte la phrase d’Abraham Lincoln « A house divided against itself cannot stand ». La référence constante à Lincoln ou aux pères fondateurs des Etats-Unis est d’ailleurs au centre du roman, et Kress montre, de manière assez efficace, comment les mêmes mots peuvent prendre le sens différent que chacun veut bien leur donner (l’exemple d’actualité du IIème amendement en est une bonne illustration).

Un dernier couple est formé par l'opposition entre Raison et Passion, entre surmoi et ça. Quel principe doit gouverner nos vies ? Sur quoi s'appuyer pour gouverner une nation ? Leisha est une incarnation de la Raison, elle s'oppose à la passion rapidement névrotique de Jennifer, et tente de donner du sens à un monde qui a plongé à corps perdu dans l'émotion et la passion. Ses tentatives de « raisonner » le monde n'aboutiront guère et l'amèneront à un individualisme tocquevillien, seulement tempéré par son implication dans une fondation dont les motivations sont essentiellement compassionnelles. Fondation elle-même source de frustration car, alors que celle-ci a pour fonction de financer l'éducation de Livers volontaires, le nombre de ceux-ci diminue d'année en année. Le confort d'une vie qu'on leur a fait végétative et l'absence de compréhension de l'intérêt qu'il y a à reprendre le contrôle de sa propre existence étouffe chez les Livers jusqu'au désir de s'élever, d'accomplir quelque chose. On pense fortement au monde décrit dans le film Idiocracy.

Il y aurait encore beaucoup à dire. C’est aussi un roman sur le choix, sur le libre arbitre, sur les changements qu’amène le temps, en mieux comme en pire. Il y a aussi des personnages dont je n’ai pas parlé et qui auraient eu, pourtant, des choses à dire ; ceux qui sont dans la fuite, ceux qui pratiquent une neutralité absolue, et les autres encore. "Beggars in Spain" est un texte dense et intelligent qui donne matière à maintes réflexions.

La richesse de ce roman en est sa force, elle en est aussi, un peu, sa faiblesse dans la mesure où, comme le dit la sagesse populaire, « Qui trop embrasse, mal étreint ». Les SuperSleepless de troisième génération ont une pensée qui foisonne et s’étend dans des matrices d’associations d’idées infinies. Je me demande si ce n’est pas ainsi qu’a pensé Kress en écrivant "Beggars in Spain".

Beggars in Spain, Nancy Kress

Lecture participant au Challenge JLNN


dimanche 16 décembre 2012

Grand cornu ?


J'évoquai en détails, il y a quelques mois, le premier cycle de la très bonne série policière historique Les Druides. J'y reviens brièvement aujourd'hui après la sortie du tome 7 de la série "Les disparus de Cornouailles", premier épisode d'un nouveau cycle.
Meurtres et mutilations, disparitions mystérieuses, un grand mal frappe la Cornouailles, surgi d'une sombre forêt abandonnée par l'Homme. Les autorités locales, ni compétentes ni vraiment intéressées, accusent une horde de saxons avant d'être obligées d'admettre que l'explication est vraisemblablement moins prosaïque et plus complexe.
"Les disparus de Cornouailles" possédant encore le charme d'une série policière médiévale, quelque part entre Cadfael et Soeur Fidelma, les amateurs de l'un et de l'autre devraient apprécier cet album. La narration récurrente en voix-off, par le disciple se souvenant de sa jeunesse, rappellera aussi Le Nom de la Rose. Plus de grand voyage ici (pour l'instant), on est de retour en terre celte, dans cet étrange mix de romanité mourante, de christianisme conquérant et de fin du druidisme, qui caractérise l'époque de la série. Un mix globalement imprégné de tolérance, mais qui ne le restera plus très longtemps.
L'histoire progresse à un rythme satisfaisant qui permet au lecteur d'avoir quelques (maigres) réponses dès ce tome, en laissant suffisamment de choses dans l'ombre pour lui donner envie d'en savoir plus.
Les dessins sont toujours précis et beaux. Quant aux couleurs, elles sont pour beaucoup dans l'esthétique des planches.
"Les disparus de Cornouailles" n'est que le début d'une enquête et d'un voyage (avec tous les regrets que laisse toujours un début), mais c'est un début alléchant qui donne envie de voir la suite, d'autant que l'album se conclut sur un cliffhanger insoutenable.
Les Druides t7, Les disparus de Cornouailles, Istin, Lamontagne

mercredi 12 décembre 2012

(Not fifty) Shades of Grey


Jasper Fforde donc. L’auteur de « Moi, Jennifer Strange, dernière tueuse de dragons ». Ca aurait du me mettre la puce à l’oreille.

"Shades of grey, The road to High Saffron", La tyrannie de l’arc en ciel, La route de Haut Safran, en VF, est une dystopie écrite par le sieur Fforde.

Après un terrible événement, inconnu des personnages et du lecteur, survenu il y a quelques siècles, Munsell (l’inventeur de l’un des systèmes existants de classification des couleurs, le HVC) a fondé une société, la Chromatocratie, basée sur un nombre invraisemblable de règles qui régissent tous les aspects, même les plus triviaux, de la vie quotidienne. Le but avoué de toutes ces règles est l’harmonie et la stabilité, obtenues par la prévisibilité des comportements humains.

La société de Munsell est une dystopie réactionnaire dans laquelle la position sociale est basée sur les couleurs. Les citoyens y sont classés en fonction de leur perception des couleurs, du type qu’ils perçoivent et de l’intensité avec laquelle il le perçoive. Tout en haut de la hiérarchie il y a les Pourpres, puis on descend jusqu’aux Gris, qui sont presque aveugles aux couleurs. Dans chaque tonalité on peut être plus ou moins perceptif, ce qui détermine une seconde échelle sociale verticale à l’intérieur de chaque nuance.
La position sociale étant directement liée à la perception des couleurs, un marché du mariage complexe existe dont la fonction est d’assurer la circulation intergénérationnelle du potentiel perceptif, chaque famille tentant de circonvenir le système à son avantage par le biais de dots. L’ascension sociale ne peut se faire que dans la descendance, il est donc capital de ne pas mésallier et important de choisir au mieux son partenaire reproductif.

Hiérarchisée et inégalitaire comme un système de castes, la dystopie de Fforde est aussi réactionnaire. Partant du principe simple selon lequel « c’était mieux avant », la Chromatocratie a procédé à plusieurs « Bonds en Arrière » dont l’objet fut à chaque fois de supprimer des objets, des technologies, des connaissances. La société décrite est en route vers une réalité pré-industrielle où ne subsistent que quelques éléments modernes indispensables ou mystérieusement oubliés par les règles de Mundell. Les bibliothèques ont été progressivement vidées, au fur et à mesure de l’interdiction de tel ou tel domaine artistique ou scientifique.

Enfin, dans un but de simplification et donc de régularité, beaucoup d'objets quotidiens, jusqu'aux vêtements ont donné lieu à normalisation. On porte donc la tenue « Aventure #5 », « Sport #2 », etc. dont les types sont définis dans les règles de Munsell.

Absence de technologies ou d’art potentiellement disruptifs, corps tentaculaire de règles impératives, normalisation même des objets de consommation les plus simples, la Chromatocratie est raisonnablement sous contrôle. Si on y ajoute que les citoyens ont peur de la nuit dans laquelle ils sont presque aveugles, d'où un couvre-feu de fait, que les moyens de transport (comme tout le reste) sont devenus presque inexistants, qu’il y a un système impératif de billets permettant seul de se déplacer d’un lieu à l’autre, qu’on doit assister régulièrement à des sortes d’offices durant lesquels on célèbre les préceptes de Munsell, on a là une dystopie efficace en terme de régulation. Le contrôle social y est assuré par les citoyens de haut rang (et une mystérieuse organisation secrète sur laquelle nous ne savons pas grand chose, tome 1 oblige), ainsi que par un système de feedback et des gains ou pertes de « mérites » en fonction des actions individuelles, mérites servant à obtenir des privilèges sociaux et dont la perte d’un trop grand nombre entraine la déportation forcée vers le mystérieux Reboot.
Néanmoins tout n’est jamais sous contrôle. Un marché noir existe, l’abus de pouvoir est endémique, des mouvements de résistance limités fonctionnent ici et là.

On avait donc une société riche d’inventions ; de quoi faire un bel et bon roman. Mais, disais-je, Fforde.

A l’arrivée on a un roman qui met des centaines de pages à démarrer, et qui sent tellement le « Jeunesse » que j’ai du vérifier plusieurs fois qu’il n’était pas vendu comme tel. On y trouve en effet toutes les caricatures les plus atroces de la littérature YA : le jeune héros courageux et noble, la fille effrontée et drôlement forte, le copain débrouillard qui sait comment tromper les règles des adultes, les supérieurs méchants et menaçants qu’on arrive à embobiner, l'inévitable rencontre sportive, etc. Ajoutons-y des enjeux souvent absurdes au moins dans les trois premiers quarts du récit, une romance sucrée à terrifier un diabétique (j’hésite à rattacher cet élément tout au YA ou en partie au Roman victorien pour son aspect mariage de classe), des achats d’informations sensibles payés avec de la confiture, une obsession (sensée, j’imagine, être drôle) pour la beauté des nez des gens, particulièrement s’ils sont retroussés, la menace des rhododendrons, la colorisation des fleurs par des tuyaux de pigments, et des pointes d’humour faciles qui m’ont laissé froid. J’espérais entrer dans 1984, c’est à une novellisation de Oui-Oui que j’ai eu l’impression d’assister.

Il y a sûrement beaucoup de choses que je n’ai pas encore comprises car ce n’est qu’un premier tome, mais je pense que je vais m’en tenir là.

Shades of Grey, VF : La tyrannie de l’arc en ciel, La route de Haut Safran, Jasper Fforde.

mardi 11 décembre 2012

Pire que les zombies


Voici que sort le tome 17 de Walking Dead. Voilà que je me rue dessus.

Après l’accalmie et l’espoir entrevus dans le tome 16, l’intensité dramatique remonte à son maximum dans ce nouvel opus intitulé explicitement "Something to fear".

Commençons par les mots de circonstance pour toute chronique sur un tome de Walking Dead. Cette série m’impressionne toujours autant par la qualité de son scénario, ses rebondissements, la crédibilité de ses personnages et de l’évolution de leurs relations. A fortiori au vu du rythme rapide auquel écrit Kirkman. Le dessin est moins convaincant, mais ce n’est pas grave.

Kirkman parvient, une fois encore, à relancer l’intérêt d’une série qui, décidément, ne déçoit jamais le lecteur en quête d’émotions fortes et de problèmes de survie insolubles ou presque.
Je ne dis ici que très peu, pour ne pas spoiler, dans la mesure où la VF sort dans un gros mois. Je ne pose qu’une question : Rick, le leader historique du (plus si) petit groupe de survivants, a-t-il cette fois avalé plus qu’il ne pouvait digérer ? On peut le penser au vu du déroulement de cet épisode qui s’imposera sans doute comme l’un des moments forts de la série.

L’accalmie et l’oubli des dures réalités se paient au prix fort, et aucune clôture n’est assez haute pour garder tout mal à distance ; Rick l'a peut-être oublié trop vite.
Comme George RR Martin, Kirkman a suffisamment de personnages "principaux" pour se permettre d’en sacrifier un de temps en temps, rappelant ainsi au lecteur blasé que le monde qu’il décrit est un enfer dans laquelle la survie est toujours temporaire. Projetant son histoire, avec la force d’un coup de pied, en plein dans la face d’un spectateur qui se croyait tranquille, installé qu’il était, ce naïf, dans la sécurité illusoire de son salon, Kirkman lui rappelle qu’on peut sursauter, s’inquiéter, s’affliger, être sidéré en lisant un comics, et que la nature forcément statique d'une oeuvre dessinée ne nuit pas à l'intensité des émotions inspirées quand sujet et réalisation sont unis dans une dureté presque insupportable.
Stresser avec des dessins, peu de gens savent le faire. Kirkman en est assurément.

Walking Dead t17, Something to fear, Kirkman, Adlard

jeudi 6 décembre 2012

Je lis des novostis

MUHAHAHAHAHAHA !!!!!

J'ai réussi à coller dans le titre les deux challenges auquel je me joins.

D'abord, galanterie oblige, le Challenge Je lis des nouvelles et des novellas, organisés par Lune.



Puis le Challenge SFFF de l'Est coproduit par Le Traqueur Stellaire et Russkaya Fantastika.



Dans le premier cas il s'agira, comme le nom l'indique, de lire des nouvelles ou des novellas.

Dans le second, de lire de la SFFF de l'Est (putain ma valeur ajoutée dans les explications est incommensurable).

Des nouvelles suivront, au fil de l'eau. Stay tuned !

mercredi 5 décembre 2012

Interview : Morgane Caussarieu



Morgane Caussarieu est l’auteur d’un premier roman, « Dans les Veines », qui met à bas les vampires à la Twilight et la bit-lit en général. Proche du style de Poppy Z. Brite, elle livre une histoire de vampires violente et cruelle, dans la plus pure tradition d’un genre qui a longtemps poussé à l’effroi avant d’être galvaudé. L’insulte est lavée par « Dans les veines », et le vampire retrouve une place qu’il n’aurait jamais du quitter.
Elle répond ici à quelques questions sur son roman. On pourra se reporter pour d’autres précisions à l’interview qu’elle a donnée au site ObskureMag.

Bonjour Morgane et merci de nous accueillir. Peux-tu te présenter brièvement pour les lecteurs qui ne te connaissent pas encore ?

24 ans et trois passions : le cinéma de genre, la musique post-punk, et la littérature glauque.

Ton premier roman, « Dans les veines », est sorti il y a peu. Qu’est ce que ça fait de voir son nom sur les étals des libraires ?

Je ne réalise pas vraiment. Le truc le plus fou, c’est quand tu relis pour la première fois ton texte dans un vrai livre, imprimé et tout. La découverte de la couverture a aussi été un moment d’émotion.

Les dernières années ont fait du vampire une sorte de créature générique qu’on peut utiliser à toutes les sauces. Tes vampires sont tout sauf aimables ; ils sont ce qu’ils n’étaient plus, des morts-vivants néfastes et malfaisants. D’où vient ta décision de revenir à l’origine du mythe et de rendre ses crocs au vampire ?

Un ras le bol général par rapport à Twilight et la bit-lit, et une envie de retrouver des personnages comme ceux que j’aimais lire ado, dans des œuvres un peu plus solides. Des vampires égoïstes, qui placent leur survie avant toute chose, et qui prennent leur pied à tuer et boire du sang.

Comment t’es venue l’envie d’écrire un roman splatterpunk (genre difficile, de plus assez confidentiel en France) ? 

Je ne me voyais pas écrire autre chose que du splatterpunk. Ce genre réunit tout ce qui me fait vibrer, ne me demandez pas pourquoi, c’est ainsi. Quand j’ai écrit le bouquin, je n’ai pas réfléchi à l’aspect commercial. Je l’ai écrit parce qu’il fallait que je le fasse. J’ai eu l’occasion de m’apercevoir que le genre n’était pas très populaire auprès du public et des éditeurs, après plusieurs refus justifiés par la violence — parfois gratuite — du texte.

Comment l’ont reçu tes lecteurs non avertis, ou ta famille ?

Les lecteurs « non avertis » l’ont étonnamment très bien reçu. Ce que j’entends le plus souvent, c’est : « Je l’ai dévoré, mais je vais faire des cauchemars pendant un mois. » Je pense que c’est dû au fait que j’utilise plusieurs codes de la bit-lit pour mieux faire passer la pilule, et que les gens s’y raccrochent pour continuer.
Quant à ma famille, eh bien, ils sont tous fiers, passés pour certains le premier choc de lecture. Cela doit être un tantinet dérangeant de lire des scènes de déviance sexuelle et d’inceste sorties de l’imagination de sa fille, sa nièce ou sa sœur, mais comme moi je n’en ai pas honte, et qu’après tout, ce n’est que de la fiction, tout s’est passé sans malaise. Faut dire que j’ai la chance d’avoir une famille assez ouverte d’esprit. Ma mère m’a quand même dit, en reposant le bouquin : « Je ne connaitrais pas aussi bien ton père, je me poserais des questions, parce que le passage du viol est vraiment très réaliste... ». Je l’ai rassurée, rien d’autobiographique à ce niveau là !

La famille est toujours une source de souffrance dans le roman. Composée par hasard ou par nécessité, elle contraint et blesse, du fait des attentes qu’elle suscite et des égoïsmes qu’elle exacerbe. La famille ne peut-elle être que le lieu de la névrose ? La fuite est-elle le seul moyen de survivre ?

Bien vu ! Pour moi, l’épanouissement personnel est impossible au sein de la cellule familiale, qui dévore l’individu et le rend aigri et irascible. J’en serai devenue folle si je ne m’étais pas barrée aussi vite de chez ma mère, et mes personnages sont timbrés parce que c’est ce qu’ils ne parviennent pas à faire, par peur du reste du monde. La famille, c’est avoir des liens indéfectibles avec des gens qu’on n’a pas choisi, et à mon sens, c’est quelque chose de terrible. Parfois, on a la chance de tomber sur des gens biens, parfois non. C’est ce qui est arrivé à Lily, Damian et J.F., prisonniers de chefs de famille possessifs et malsains. C’est en cela que l’on parvient à s’identifier à eux, malgré leurs personnalités haïssables.

« Dans les veines » utilise de nombreux codes de l’imagerie adolescente. Le petit animal, proche amour et confident avec qui on partage un petit secret (la signification de son nom), les problèmes au lycée avec les groupes rivaux, le « mur » la nuit. La vie adolescente, ce « ténébreux orage », se caractérise-t-elle par un continuum de conflits et de dissimulations ? En quoi était-il important que cette histoire concerne des adolescents ?

Parce que devenir vampire, c’est un rêve d’adolescent le plus souvent, qui découle de la peur de la vie adulte et des responsabilités qui l’accompagnent. Être vampire, c’est ne pas travailler, et faire la fête toute la nuit. Aucun ado normalement constitué ne cracherait dessus !
L’adolescence, c’est le moment difficile où l’on cherche qui l’on est, et qui l’on veut devenir, et c’est à ce moment là que l’on est le plus susceptible d’être fasciné par le monde nocturne. La relation entre Damien et Lily fonctionne uniquement parce que Lily n’a que 15 ans, et que de ce fait, elle est fragile, paumée, mal dans sa peau, comme je l’étais à son âge…  L’adolescence est la période la plus cruelle dans une vie et Dans les veines est un roman cruel…
En outre, la plupart des bouquins de bit-lit mettent en scène des adolescentes ou des toutes jeunes femmes, et je tenais à respecter ces codes pour les détourner plus efficacement.

Tu cites ailleurs la nouvelle « Entre chien et louve » de Gudule. Superbe texte qui rappelle les vers « And this is why I hate you, And how I understand, That no-one ever knows or loves another » de Robert Smith, retraduisant dans « How beautiful you are » « Les yeux des pauvres » de Baudelaire. L’incompréhension ou l’inconnaissance te paraissent-elles inévitables en amour ? Lily s’aveugle-t-elle volontairement en ce qui concerne Damian ?

Au début d’une relation, lorsqu’on est très amoureux, on juche généralement l’autre sur un piédestal, refusant de voir ses défauts. C’est ce que fait Lily. Certaines personnes préfèrent ne pas savoir ce que l’autre pense vraiment d’elles, par peur de ne pas être aimées autant qu’elles aiment. Elles préfèrent alors se complaire dans l’ignorance, qui entraine forcément des doutes sur les motivations du partenaire. La question, « pourquoi es-tu amoureux de moi ? », c’est quelque chose qu’on a du mal à demander, encore plus que « Es-tu amoureux de moi ? ». Damian synthétise ce que l’on peut craindre de pire de la part de son amant. Quelqu’un de très égoïste, de manipulateur, qui ne vous aime pas pour ce que vous êtes, mais juste pour l’image que vous lui renvoyez, ici celle de son premier amour. On a tous eu ce premier amour (partagé ou non, amour de l’un des parents, amour d’un personnage fictionnel…), et je pense que de manière plus ou moins consciente, on est attiré par les gens qui nous le rappellent par tel ou tel aspect, même minime.
Lily et Damian ont chacun leurs raisons de se fréquenter : envie d’évasion pour l’un, et nostalgie pour l’autre, mais ces raisons n’ont rien à voir avec l’amour véritable. Et c’est quelque chose de très effrayant à mon sens, peut-être la chose la plus effrayante du roman.

Après avoir été mordu la première fois par Damian, Lily est dans une sorte de sidération dont elle sort, plusieurs heures après, en s’effondrant sous la douche. L’enchainement m’a fait penser aux conséquences d’un viol. Etait-ce une idée que tu avais en tête ou le parallèle est-il fortuit ?

Lily a été violée lors de cette première rencontre, même si tout cela s’est passé en douceur, et elle ne s’en rend compte qu’après. Ce qui ne l’empêche pas de revoir Damian, car les traumatismes qu’elle a subi l’ont rendue masochiste.

L’attirance/répulsion que Lily semble éprouver pour Damian est-elle symbolique de la relation des jeunes filles à l’amour, ou au sexe ? Est-il plus facile pour un écrivain de rendre intelligible ce paradoxe en faisant de l’objet d’attirance un vampire ?

C’est un procédé qui a toujours été utilisé par les écrivains, depuis Dracula et même avant. Se servir du surnaturel pour souligner un problème réaliste est l’une des raisons d’être de la littérature fantastique, et c’est pourquoi elle me passionne. La peur de la morsure du vampire est souvent, dans la littérature YA, la peur de l’acte sexuel, de la pénétration. Dans les veines est un roman qui développe les peurs féminines : peur de faire l’amour, d’être violée, de n’être aimée que pour son corps et pas pour ce que l’on est.

Comment se fait-il que Lily n’ait jamais l’idée de lancer Damian (qu’elle envoie la venger de la peste au lycée) contre son père. Comment Lily envisage-t-elle sa place auprès de son père ?

C’est simple. Elle n’a plus que lui sur qui compter. Il est sa seule famille, puisque sa mère est une épave, et qu’elle n’a pas ni frère ni sœur. Son père est la seule personne qui l’aime aussi, puisqu’elle doute des réels sentiments de Damian, et se demande pendant tout le roman ce qu’il fait avec une fille comme elle. Son père, malgré ce qu’il lui fait subir, prend soin d’elle, et lui répète sans arrêt à quel point il tient à elle. Et lui, au moins, elle sait pourquoi. Sans lui, Lily s’estime perdue, car elle n’a pas le courage de prendre son indépendance.

Le secret domestique dans lequel vit Lily doit-il quelque chose à « La fille d’à côté » de Ketchum ?

Non, car quand j’ai découvert ce roman, j’avais déjà presque fini d’écrire Dans les veines.

La première fois où Damian et Lily font l’amour est l’une des scènes les plus gonflées que j’ai lues. Comment as-tu osé écrire cette scène, et réalises-tu qu’elle est une pierre de touche du livre ?

Si par gonflée tu entends choquant, alors il me semble qu’il y a des passages plus mémorables dans le bouquin. Mais c’est en effet l’apogée de l’histoire de Lily et Damian. La première fois dans la vie d’une jeune fille, détournée à la sauce splatterpunk. La scène est tendre et dérangeante à la fois. Comme le reste du roman, elle est écrite de façon très crue et n’a pas grand chose de sensuel au final, puisque Lily n’a plus que la peau sur les os et qu’il sont dans la chambre d’hôpital d’une petite fille morte.

L’amour exclusif de Gabriel pour sa « mère » et son « grand frère » signe-t-il sa personnalité intrinsèque ou est-ce un reste de l’immaturité de l’enfance chez lui (mise en lumière par ses dents de lait qui ne cessent de tomber et de repousser) ?

Comme tout môme, Gabriel est incapable de se débrouiller seul. Sans sa famille, il est condamné à mort, voilà pourquoi il ne peut les laisser partir. À cela s’ajoute une jalousie maladive, celle de l’enfant qui ne veut pas partager ses parents à l’arrivée de la nouvelle petite sœur.

En voyant Lily, Damian et Gabriel, difficile de ne pas penser à Louis, Lestat et Claudia (les points de convergence sont nombreux). Dans quelle mesure ce parallèle était-il conscient et/ou volontaire ?

J’ai lu Entretien avec un vampire à huit ans, et j’ai vu le film de Neil Jordan plus d’une centaine de fois quand j’étais ado. J’ai donc été considérablement marquée par les vampires d’Anne Rice, et c’est tout à fait volontaire si certains aspects de ses Chroniques ressortent dans mon roman. Tout simplement parce que ce sont Lestat, Armand et Claudia qui ont en partie inspiré mon imaginaire, et que Dans les veines leur rend hommage.

JF semble plus humain que les autres, moins changé, car plus jeune. Il est néanmoins impossible de ne pas voir qu’il est aussi vampire que les autres, et même qu’il utilise ses anciens potes comme des objets à qui il dénie toute liberté, en dépit de l’affection qu’il semble leur porter. Est-il vraiment le moins néfaste de tous, ou n’est-ce qu’une impression donnée par sa désinvolture punk ?

Il n’est pas le moins néfaste, car il est le plus violent et le plus excité, et qu’il tue à tour de bras pour soulager son addiction au sang. Mais contrairement aux autres, il est totalement con, donc beaucoup moins retors. J.F est aussi celui qui a le moins changé depuis sa transformation, non parce qu’il est encore jeune, mais parce qu’il était déjà ultra-violent, junkie et pourri jusqu'à la moelle lorsqu’il était humain.  Devenir vampire n’a changé que sa force et sa capacité à blesser autrui, sans crainte de représailles. Contrairement aux autres, qui se sont dénaturés au fil du temps, il était destiné, depuis sa naissance, à devenir vampire.

J’ai très envie de savoir comment tu connais aussi bien la scène et l’ambiance des années 70/80. Peux-tu m’éclairer ?

Je traine beaucoup en concerts et soirées batcave, death rock, new wave, minimal wave, punk, etc… parisiennes, et j’y rencontre des gens très intéressants, dont certains ont vécu ces années que je n’ai pas connues mais qui me rendent quand même nostalgiques ! Parfois, j’aimerais avoir une machine à remonter le temps sous la main et pouvoir me téléporter à Londres dans les années 80…

Quel regard portes-tu sur la scène gothique contemporaine ? Et sur la communauté gothique ?

La scène gothique est éparse, les sous-catégories foisonnent. Un death rocker n’a rien à voir avec un dark folkeux ou un indus, un métalleux, un steam punk ou un fetishiste, pourtant, les médias les mettent tous dans le même panier. Ce que les gens qualifient couramment de gothique de nos jours, ce ne sont plus les post-punks, mais les adeptes de l’électro-indus, qui n’ont de gothiques que le nom. Nous somme à une époque de « néo-gothisme ». Les post-punks sont devenus old-school, presque des dinosaures en voie d’extinction. Généralement, les jeunes préfèrent acheter une paire de New Rock, se coiffer de dreadlocks fluorescentes et aller danser sur des airs d’electro-indus très rythmés qui empruntent parfois à la techno et qui sont donc plus abordables pour l’oreille inexpérimentée du néophyte. Rares sont les gens des scènes batcave, et minimal wave, qui ont moins de trente ans, et c’est dommage, parce qu’on ne voit pas beaucoup de nouvelles têtes du coup en concert. Bref, ces deux mouvements (post-punk et électro-indus) n’ont pas grand choses à voir et se mélangent peu, même si dans la plupart des grandes soirées parisiennes, on réserve un dance floor à chacun. En France, l’électro-indus est roi, et pour écouter des morceaux old school pointus, il faut plutôt bouger en Allemagne, même si certains dj hexagonaux résistent encore et toujours à l’envahisseur.

Tu fais référence dans le livre à de très nombreux films, séries, romans sur le thème du vampire. Est-ce l’hommage que tu rends à des inspirateurs ? Qui t’a le plus influencé dans l’écriture du roman, explicitement mais aussi implicitement ?

Dans les veines est mon hommage au vampire en général. Outre Entretien avec un vampire, cité plus haut, les deux œuvres qui m’ont le plus influencée sont Aux Frontières de l’Aube, de Kathryn Bigelow, et Âmes perdues, de Poppy Z. Brite, que je cite dans le roman. Mes muses implicites seraient peut-être aussi The Devils Rejects, de Rob Zombie et le cinéma de Gregg Araki.

J’ai encore plein de questions, mais je vais te laisser reposer. Juste une question pour finir dans la bonne humeur : Charlotte Volper est-elle très sévère ?

Une vraie furie ! Non, je plaisante. C’est une excellente éditrice, très à l’écoute, qui a su rendre Dans les veines plus digeste pour le lecteur, en m’invitant à retravailler certaines erreurs typiques des premiers romans.

lundi 3 décembre 2012

The Weird anthology (note 7)


Acheté il y a peu la colossale anthologie "The Weird", dirigée par les Vandermeer (on peut trouver pire comme anthologistes). 1152 pages, 110 nouvelles et autant d’auteurs, un siècle d’envergure, 1,4 kilo (on comprend mieux l’exquis dessin de Karl Lagerfeld ci-dessous). Et, last but not least, British Fantasy Award 2012 de la meilleure anthologie.

Deux belles introductions de Moorcok et de Jeff Vandermeeer définissant le Weird, comme (je résume de nombreuses page en deux mots, c’est donc réducteur) du « fantastique étrange ».

Quelques noms d’invités : Kafka, Lovecraft, Gibson, Miéville, Borges, Walpole, Leiber, Link, Tuttle, Gaiman, etc… (il y en a 100 de plus dans l'ouvrage).

Je la lirai au fil de l’eau, une ou deux nouvelles entre chaque gros livre, comme on mange du gingembre entre deux sushis différents. Et parfois, j’en dirai un (bref) mot ici, car on peut se procurer certains de ces textes, même sans acheter l’anthologie.

The sea was wet as wet could be, de Graham Wilson, est l'hommage de l'auteur au poème "The Walrus and the Carpenter" de Lewis Carroll. Transposition amusante de l'histoire des deux compères, elle commence comme une histoire magique et féérique, pour finir de manière bien plus sinistre. Ceux qui connaissent le poème verront à peu près de quoi il s'agit, pour les autres je vous enjoins à lire ce petit texte qui montre qu'on ne compatit bien que lorsqu'on est concerné.

PS : On peut la lire ici.

The sea was wet as wet could be, Graham Wilson

dimanche 2 décembre 2012

Trois humains, deux chiles, un hodgqin sont dans un bateau


A l’occasion de la sortie de l’intégrale d’Omale (romans et nouvelles), en deux gros (et beaux) volumes, chez Lunes d’encre, plongée dans un monde étrange et fascinant où, pour le lecteur, tout est à découvrir.
L’énormité du voyage et la nécessité de régénérer mes batteries fictionnelles m’imposent une lecture par étapes : "Omale" maintenant, sous peu « Les conquérants d’Omale », puis « La muraille Sainte d’Omale », pour terminer par les nouvelles. Je ferai donc quatre rapports d’étape au fur de ma progression dans la connaissance de la très étrangère Omale.

« A beginning is a very delicate time », pose comme une évidence la princesse Irulan au début du Dune de David Lynch. Le premier roman du cycle d’Omale, simplement intitulé "Omale", le démontre sans équivoque.

"Omale" est donc le roman fondateur du cycle. Le lecteur y pénètre dans un monde inconnu de lui, Omale, qui est une sphère de Dyson. Sur (dans ?) Omale cohabitent trois races humanoïdes : humains, chiles, hodgqins. Comment sont-elles arrivés là, quand exactement, pourquoi ? Nul ne s’en souvient plus. Nul d’ailleurs ne sait même où il se trouve en réalité. Les omaliens ignorent qu’ils vivent à l’intérieur d’une sphère, pensent que leur monde est une terre plate, possiblement infinie, et n’ont plus aucune souvenir de l’existence d’un univers à l’extérieur d’une sphère dont ils ignorent jusqu’à l’existence.

La coexistence entre les races est pacifique depuis quelques décennies seulement, grâce à la signature du traité de Loplad qui a instauré une paix fragile entrer les trois peuples, assortie de quelques règles simples telles que l’interdiction pour une race d’utiliser des esclaves issus d’une autre race (car les sociétés qui peuplent la Grande Aire d’Omale sont esclavagistes). Mais méfiance, incompréhension, et vieilles haines subsistent entre des peuples qui tentent de sortir de 1500 ans de guerre.

En bon planet-opera, Omale promène le lecteur dans un écosystème étranger, lui faisant découvrir une écologie environnementale au sens strict, mais également une Histoire dont les traits se dessinent au fil des pages et des récits, ainsi que les systèmes politiques, philosophiques, scientifiques ou religieux qui donnent sens à la vie des êtres peuplant Omale. Et là, Laurent Genefort fait le boulot.

La monde d’Omale est foisonnant de trouvailles. Animaux et végétaux étrangers, technologie en forme de chimère composée d’apports de chacune des trois races et du résultat de la dégénérescence technique et scientifique causée par des siècles d’isolation. Le monde d’Omale est un patchwork qui mélange sans solution de continuité  des éléments qu’on pourrait rattacher à la fantasy, d’autres à la SF, d’autres encore au steampunk, d’autres enfin au post-ap. Entre ordinateurs dodécaédriques (quoi que ce puisse être), ballons dirigeables géants, mousquets et armes blanches, les habitants d’Omale utilisent toutes les technologies distinctes qu’ils ont apportées avec eux, dans les limites de ce qu’ils savent, ou peuvent encore, construire ou maitriser, et de manière non globalisée, chaque race n’ayant pas accès à l’ensemble de la technologie disponible sur Omale.

Mais c’est surtout dans les domaines liés aux sciences humaines que le roman dépayse. Trois races, trois perceptions du monde, trois systèmes de pensée. Incompréhension et méfiance viennent de différences culturelles ou politiques qui trouvent leur source dans des différences biologiques. Seuls quelques parias sont à même (souvent à leur corps défendant) de franchir le gouffre entre les civilisations, le plus souvent au détriment de leur identité d’origine. Si les royaumes sont séparés et si, même dans les villes cosmopolites, les quartiers sont séparés, c’est que les mondes intellectuels ne parviennent pas, physiquement, à se rejoindre.

Science et connaissance perdues dans les profondeurs d’un passé immémorial, ce sont des systèmes religieux qui donnent sens, absurde, au monde. Contre les dogmes s’élèvent de rares libres-penseurs qui refusent l’oppression des lois religieuses (parfois au péril de leur vie) ou qui cherchent une vérité qui sortirait d’une expérience et non d’un acte de foi. La posture des (encore rares) habitants d’Omale qui remettent en cause les dogmes est à situer entre le combat pour la liberté des Lumières et la méthode expérimentale d’Aristote. Omale est donc un monde dont seule une très petite fraction des habitants cherche à s’affranchir de l’arbitraire des normes ou à découvrir une vérité scientifique (au point que certains mouvements y sont qualifiés de sectaires, on se rappellera la secte des mathématiciens).

Pour entrainer le lecteur à la découverte de ce monde et de son secret, l’auteur suit six personnages, issus des trois races de la Grande Aire, convoqués mystérieusement pour un voyage vers un lieu lointain. Entre L’anneau-Monde (pour l’exploration d’un monde artificiel centré sur une étoile) et Hypérion (pour la narration autobiographique de chaque personnage), Genefort livre un roman d’aventure palpitant qui culmine dans une explication qui pose au moins autant de questions qu’elle n’en résout.

On pourra néanmoins regretter que le fil rouge que suit le lecteur ait l’air un peu trop artificiel. Les personnages semblent répondre trop facilement à des convocations pour le moins cryptiques, l’organisation de toute la complexe affaire paraît un peu trop facile et les coïncidences heureuses qui permettent au fil de se dérouler trop nombreuses, la fin paraît enfin un peu précipitée, d’autant plus qu’elle met en scène une rébellion dont l’utilité narrative ne m’a pas convaincu.

Il y a donc un grand potentiel dans le monde d’Omale entre terra incognita à explorer et passé oublié à redécouvrir. Genefort sait y placer des personnages riches et des oppositions politiques et philosophiques intéressantes. Reste à trouver une manière d’entrainer le lecteur qui paraisse plus naturelle. Un commencement est donc vraiment un moment délicat. Celui-ci, en dépit de ses défauts, a su me séduire. Je poursuivrai donc pour en savoir plus, en espérant simplement un enchaînement plus rationnel des circonstances.

Omale, Laurent Genefort

samedi 1 décembre 2012

En tuer 10 pour en sauver 100


"Le mal d’Orion" est le troisième tome de la série « Neige Fondation », cycle de BD post-apo situé dans une Europe en ruines et préquel à la série « Neige » de Didier Convard.

Glaciation et virus mutants ont joints involontairement leur effort pour détruire la civilisation européenne. Ne subsistent de l’orgueilleuse Europe que quelques enclaves sédentaires possédant un semblant d’organisation, de petits groupes de chasseurs nomades éparpillés, des myriades de pillards et de bandits de grand chemin, et des maisonnées de gueux, plus ou moins cannibales et plus ou moins dégénérés.
L’une des organisations survivantes est la Fraternité qui unit ceux des clans et des groupes qui cherchent à préserver les règles de la civilisation contre les assauts incessants de la barbarie environnante. L’une de ses places fortes est l’Hospitalerie qui détient et distribue discrétionnairement (mais en vertu de règles que nul ne peut transgresser) les seules doses de vaccin qui existent, et à partir de laquelle rayonne l'essentiel de l'action. Au dessus et dans le secret, œuvrent les mystérieux « Douze » dont l’objectif est de refaire un monde vivable de la sauvagerie européenne, et dans un premier temps d’empêcher la pandémie d’y détruire toute vie.

Après un premier tome excitant, et un second un peu plus convenu, "Le mal d’Orion" remet de la vie, du risque et de l’inattendu dans la série. Dur, violent, tourmenté (on est proche parfois de l’ambiance de Mad Max II), on y voit, comme on l’entrevoyait déjà dans les volumes précédents, s’affronter les notions de devoir et de liberté. On y aussi voit le dilemme que pose la confrontation de l’intérêt général et de l’intérêt particulier, voire intime. Les Douze ont fait le choix de la préservation de l’espèce au prix du sacrifice de telle ou telle de ses parties. Ils œuvrent dans l’ombre, non désignés, non élus, et hors de toute responsabilité politique à ce qu’ils considèrent comme la plus grande de toutes les missions : la survie de l’humanité. Machiavéliens et froids, despotes éclairés dans l'ombre, ils n’hésiteront pas à sacrifier une capitale pour empêcher la propagation du virus. L’avenir est à ce prix.

Neige Fondation, t3 Le mal d’Orion, Convard, Adam, Poli, Hostache
t2 L'écharneur
t1 Le sang des innocents