mercredi 31 octobre 2012

The Weird anthology (note 4)


Acheté il y a peu la colossale anthologie "The Weird", dirigée par les Vandermeer (on peut trouver pire comme anthologistes). 1152 pages, 110 nouvelles et autant d’auteurs, un siècle d’envergure, 1,4 kilo (on comprend mieux l’exquis dessin de Karl Lagerfeld ci-dessous). Et, last but not least, British Fantasy Award 2012 de la meilleure anthologie.

Deux belles introductions de Moorcok et de Jeff Vandermeeer définissant le Weird, comme (je résume de nombreuses page en deux mots, c’est donc réducteur) du « fantastique étrange ».

Quelques noms d’invités : Kafka, Lovecraft, Gibson, Miéville, Borges, Walpole, Leiber, Link, Tuttle, Gaiman, etc… (il y en a 100 de plus dans l'ouvrage).

Je la lirai au fil de l’eau, une ou deux nouvelles entre chaque gros livre, comme on mange du gingembre entre deux sushis différents. Et parfois, j’en dirai un (bref) mot ici, car on peut se procurer certains de ces textes, même sans acheter l’anthologie.

Deux nouvelles aujourd'hui.

Flat Diane, de Daniel Abraham, est une nouvelle terrifiante (nominée Nebula 2005 et lauréate de l'Horror Guild Award 2005), car non bouclée, qui illustre de manière très originale la peur qu'ont les pères de laisser s'envoler leurs filles dans le vaste monde. Un texte qui ne rassure pas le lecteur à la fin, c'est intelligent, car jamais les filles parties ne seront définitivement en sécurité.

Dans une ambiance à la Margaret Mead, Margo Lanagan, invite le lecteur, avec Singing my sister down, à la cérémonie funèbre par anticipation qui accompagne une lente exécution capitale. Poignante car elle met en scène un déchirement inéluctable et progressif sous les yeux d'une famille qui accepte de payer le prix du sang.

Flat Diane, Daniel Abraham
Singing my sister down, Margo Lanagan

Souveraineté moribonde


"Serenitas" est un thriller d’anticipation de Philippe Nicholson. Thriller. C’est sa force, c’est aussi sa faiblesse imho.

Paris, dans un futur proche, un attentat à la bombe est commis dans une pizzéria fréquentée par de nombreux narco trafiquants. Contre la thèse officielle de la guerre des gangs, un journaliste seul enquête pour dévoiler une vérité bien plus inquiétante. Il se retrouve au cœur d’un complot dont il devient rapidement (ou pas, le lecteur comprendra) le bouc émissaire.

Dans L’Ancien Régime et la Révolution, Alexis de Tocqueville expliquait que la Révolution française visible ne débutait que lorsque la révolution véritable était achevée. Elle n’était que l’actualisation convulsive d’un changement social qui s’était opéré progressivement sur le long terme, combinant perte de pouvoir de la noblesse, rupture du contrat social de protection, et montée de la nouvelle classe bourgeoise. Ce que raconte "Serenitas", c’est la même situation de déréliction et de frustration, avec les mêmes conséquences. Face à un Etat qui ne contrôle plus grand chose, du fait de son endettement écrasant et des effets délétères d’une mondialisation incontrôlée, se dressent deux nouveaux pouvoirs : celui de multinationales plus riches que des Etats, et celui, plus local mais non moins politique, de trafiquants qui se mettent à recréer du lien social (et presque de l’administration) car la stabilité politique est nécessaire au développement des affaires. Serenitas raconte donc la lutte entre un pouvoir finissant et deux groupes protopolitiques en ascension, une lutte inquiétante pour le lecteur car il peut la sentir approcher dans le réel, ou du moins craindre que ça n’arrive.
C'est au spectacle de la fin d'une conception étatique de la souveraineté bâtie au Moyen-Age contre l'existence de pouvoirs concurrents, tant extérieurs qu'intérieurs, que Nicholson nous convie.

Et "Serenitas" le fait bien, dans les clous de ce qu’est le genre du thriller. Chapitres courts, écriture nerveuse, temps bref de l’action (on dirait presque le script d’un épisode de 24 heures chrono). Mystère, enquête, révélations, résolution. "Serenitas" est efficace, il se lit très vite car il y pousse le lecteur. Quand au monde qu’il décrit, inégalitaire et rude, peuplé de journalistes aux ordres des pouvoirs financiers, de cadres exécutifs brutaux vivant dans des enclaves protégées, de chômeurs, de drogués, de trafiquants, de jeunes mendiants en bande, il ressemble trop à une extension crédible du nôtre pour ne pas interpeller le lecteur.

Néanmoins "Serenitas" a aussi les défauts presque caricaturaux du thriller. Personnages taillés à la hache, inévitable héros en état de dérive, coïncidences « heureuses » qui permettent d’avancer résolution ou compréhension, et je ne parle pas des deux émoticons faciles que sont la maladie de l’enfant et le secret sur la naissance du héros.

De plus, le complotisme qui préside au récit, indispensable pour qu’il y ait un mystère à dévoiler, m’agrée toujours aussi peu. Dans le monde réel, de Louis XIV à Pinochet en passant par Nicolas II ou Lumumba, les forces qui veulent le pouvoir et ont les moyens de le prendre ne s’embarrassent pas de constructions intellectuelles aussi complexes. La force brute est moins couteuse en ressources pour le même résultat.

Même si les deux romans ne sont pas vraiment comparables, et étant posé que "Serenitas" est bien meilleur, je me retrouve avec les mêmes balancements, en partie pour les mêmes raisons, qu’à la lecture du Syndrome [E].

Ceci dit, la lecture de "Serenitas", roman efficace, percutant, et parfois inquiétant par le futur qu’il laisse entrevoir, ne m’a pas déplu, loin de là. Il séduira sûrement d’autant mieux les amateurs de thriller que tous n’ont pas mes préventions anticomplotistes.

Serenitas, Philippe Nicholson

Noob


J'avais bien aimé le petit opuscule que Maxime Coulomb, sociologue québécois, avait consacré à la "mode" des zombies. Mon impression n'est pas du tout la même à la lecture de ce "Monde sans fin des jeux vidéo". Sans doute parce que je connais mieux World of Warcraft (le jeu dont il parle surtout ici), et les jeux en général que je n'ai d'expérience de première main de l'invasion zombie (et je le regrette).

Que trouve le joueur dans les jeux massivement online ? Finalement la même chose que dans les JDR de table, la communauté virtuelle de grande taille et non limitée géographiquement en plus.

Les JDR, qu'ils soient virtuels ou pas, permettent d'oublier une réalité décevante, une pression capitaliste permanente à la compétition et à la productivité, donnent une réponse à la "fatigue d'être soi",  induisent la création de cercles de sociabilité nouveaux, offrent une soupape à des pulsions filtrées dans le réel par un surmoi trop souvent castrateur. Ils offrent des cadres d'identité règlementés (soignant comme faire se peut la "maladie de l'infini" dont s'inquiétait Durkheim et qu'a amené à l'Homme, occidental au moins, une liberté d'être soi autoritaire et terrifiante), des gratifications immédiates, connaissables et reconnaissables, le sentiment d'une progression objectivable et (dé)montrable quand il y en si peu dans le réel. Si, en plus, ils se déroulent sur un réseau mondial, ils permettent d'expérimenter des fragments d'identité dans un environnement contrôlé (comme les sandbox des informaticiens), de lacher un peu la bride à son ça, de tester des situations relationnelles, de mettre en relation sans supprimer toute distance de sécurité interpersonnelle.

Mouaip. Ben tout ça on le savait déjà, parce que ça avait été écrit petit bout par petit bout ici et là, et que n'importe quel joueur un peu sensé le comprend rapidement (ce qui ne signifie pas que la "magie" cesse d'opérer). Et Coulombe a beau invoquer Freud, Lacan, Gauchet, Foucault (toutes personnes que j'aime bien) ainsi que l'inévitable Walter Benjamin, ça ne suffit pas à faire théorie, c'est à dire à fournir un regard nouveau sur une réalité connue.

Le monde sans fin des jeux vidéo, Maxime Couloumbe

mardi 30 octobre 2012

Monstres et Cie



"Monstres" est une anthologie dirigée par Jacques Fuentealba, et publiée par les éditions Celephaïs (qui éditent par ailleurs la très plaisante revue Black Mamba), sous une amusante couverture que je livre ici dans son intégralité. On y rencontrera de nombreux auteurs, français ou internationaux, tous déjà publiés, notamment dans des revues ou des recueils.
La thématique de l’anthologie est, comme son titre l’indique, le Monstre, sous toutes ses formes et dans tous ses états.

Comme dans toute anthologie, le bon côtoie le moins bon ; on y trouve donc des textes intéressants à coté de textes dispensables. Disons ici un mot de ceux que j’ai appréciés, dans l’ordre du volume qui en compte au total 21.

Les reines de l’évasion, de Célia Deiana, moins pour la qualité du texte que pour la présence de deux personnages que j’aime bien : Harry Houdini et les sœurs Hilton, inoubliables et drôles interprètes du Freaks de Browning.

L’heure des suicidés, de Marc R. Soto, où on croise un parasite de vie en quête perpétuelle d’une tranche de réalité.

Fantômes, de Carlos Giardini, est un texte mélancolique, étrange, crépusculaire. Il y a quelque chose de lovecraftien dans ce récit d’une communauté isolée et moribonde sous les auspices d’une divinité marine.

Bloody Faerie, une symphonie nocturne, de Yohan Vasse, est une très réussie histoire de Seconde guerre mondiale impliquant des faeries, comme dans un Fables littéraire, où les faeries anglais lutteraient contre les monstres invoqués par l’Ahnenerbe nazi. A noter qu’elle fait suite à London Faerie Blitz, la nouvelle qui a remporté le prix Imaginales 2011 des nouvelles.

A l’aube de la nuit, de Bill Congreve, est une histoire de vampire, inquiétante et glauque à souhait, dotée d’une chute étonnante.

Mater Insania, de Marija Nielsen, est dédié à Gudule et la dédicace n’est pas usurpée. On y trouve en effet une destruction de la solidarité familiale par les effets de la folie, de l’enfermement, et du désespoir qui évoque les thèmes délicats auxquels ose s’attaquer Gudule. Texte dur, Mater Insania oblige le lecteur à se demander ce qu’il ferait lui même si « l’ange qui lui disait bonsoir » (chanson de Peter Pan par Disney) cessait d’être angélique.

Altera in Alteram, de Léonor Lara, illustre la maxime suivant laquelle « l’amour est aveugle ». Erotique monstrueuse et enfermement, il y a du Possession de Zulawski dans cette nouvelle. Haletant.

Ma femme est un shoggoth, de Jeffrey Thomes, est une nouvelle drôle et enlevée où un nerd prend le contrôle d’un shoggoth pour assouvir ses désirs sexuels de fanboy.

L’évolution des espèces, de Nuria C. Botey, ou le mythe du loup-garou revisité à la mode splatterepunk. Crade, gore, violent, efficace.

Le vieil homme et la mer. Et l’etranger. Et le Kraken, de Pedro Escudero, pour une évocation de la malveillance qui dort sous les eaux (déjà vue dans le texte précédent, Pêche en haute mer de Alan Baxter, stressant à souhait mais à la fin un peu décevante). Inquiétante car la malveillance ne se lasse jamais, et que sa malédiction vengeresse dure toute une vie, même sur terre.

Je ne suis pas un monstre, de Davis Pierru, pour le cadre médiéval et la narration concise mais suffisante.

Au final, 12 nouvelles que j’ai appréciées, soit un peu plus de la moitié, on est dans la moyenne des recueils de nouvelles que je lis.

Monstres, Anthologie

lundi 29 octobre 2012

Fragments de rose en hologramme


"The fractal prince" est la suite de Quantum thief, et c’est une suite au vrai sens du terme, c’est à dire qu’à la fin du premier tome il reste bien plus de questions que de réponses, et que le second débute quelques instants après la fin du premier. A savoir donc : inutile de lire "The fractal prince" sans avoir lu "The Quantum thief" avant (et cette chronique ne va également expliquer que ce qui est nouveau).

Après la fuite de Mars, Jean le Flambeur, toujours amputé d’une partie de son identité, continue une mission qui est plus claire pour lui maintenant. Il doit ouvrir la boite de Schrödinger récupérée sur Mars pour y trouver de quoi « hacker » l’esprit d’un Fondateur du Sobornost. Mais la guerre entre Fondateurs (souvent par l’intermédiaire de leurs lignées) continue, ainsi que le conflit opposant le Sobornost aux Zokus. L’objectif est maintenant sur Terre, une Terre bien différente de celle sur laquelle vous êtes en train de lire cette chronique.

Rajaniemi entraine donc le lecteur sur une « nouvelle » planète, la Terre post « Guerre de la Colère », une Terre où se mêlent hitek et lotek dans une ambiance de Mille et Une Nuits. Le courageux lecteur devra aussi suivre les personnages dans de multiples virtualités, dont la localisation physique (et même l’unicité de la localisation) n’a guère d’importance quand on parle d’entités numérisées « vivant » dans tous les coins d’un réseau à l’échelle du système solaire.

Dans le roman, le lecteur suivra deux grands fils qui se croisent à la toute fin.

Alors que Jean le Flambeur vogue vers la Terre où l’attend la suite de sa quête, il poursuit ses investigations dans les virtualités où vivent, se terrent, ou sont emprisonnés les membres importants du Sobornost. Conversations, négociations, pièges, combats, Jean (et par là même le lecteur) comprend de mieux en mieux au fil des pages ce qui est en jeu, quelle est la mystérieuse mission du voleur, quelles sont les positions des différents acteurs impliqués dans le conflit à l’échelle du système auquel assiste le lecteur, ce qu’est vraiment cette « Grande Tâche Commune » qui obsède les Fondateurs et à laquelle ils sacrifient des mondes, et quelles sont les conséquences de cette mission et de cette « Grande Tâche » sur les victimes collatérales humaines et post humaines. Il comprend aussi mieux qui est Mieli et comment elle s’est trouvé impliquée, par amour, dans cette affaire.

Parallèlement, sur Terre, le lecteur est le spectateur des aventures épiques de Tawaddud Gomelez, la fille déviante d’un potentat local, dans une ville, Sirr, la dernière cité survivante au sein du « désert des esprits ». La captivante et très dangereuse Sirr est une cité qui rappelle fortement « Les Mille et une Nuits », pas tant parce qu’elle est orientale (elle l’est) que parce qu’elle abrite autant de djinns que d’humains et que l’histoire qui s’y déroule est racontée, en grande partie, comme une succession de contes narrés par les personnages, contes (ou histoires biographiques vraies) qui servent de monnaie d’échange dans le monde étonnant de Tawaddud. « La fille qui aime les monstres », car elle fait l’amour avec les djinns, est plongée au cœur du conflit en cours et doit sortir à toute vitesse de son rôle d’héritière mal aimée pour sauver ce qui peut l’être se son monde et de son mode de vie. Intéressante, attachante, sans doute plus proche de nous aussi, Tawaddud devient, de fait, la personnalité centrale de ce second roman.

Parfois plus que post humain, "The fractal prince" promène le lecteur dans un système solaire où les hommes passent de corps en corps, « voient » littéralement les réseaux informatiques, numérisent leurs esprits, côtoient des programmes informatiques, amicaux ou hostiles, dotés de conscience et de volonté. Il découvrira, s’il ne l’avait pas déjà fait au début du Diaspora de Greg Egan, la plasticité sans limite des personnalités numérisées et les manières uniques par lesquelles elles peuvent scinder, transformer, customiser leur égo même. Il visitera aussi une Terre où le corps même peut changer sous l’effet du hacking, où chair et esprit sont indifférenciés dans les représentations mais aussi souvent dans les faits. Le monisme est une constante du roman, il ne peut qu’aboutir à une soumission de la matière à l’esprit, et de l’esprit à ses propres désirs ; le Sobornost, sa plasticité infinie et son mépris de la glaise biologique en étant l’illustration ultime. Et pourtant l’essentiel reste humain : la volonté de survie, la volonté de puissance, la guerre comme aboutissement ultime des désaccords philosophiques, la recherche de l’amour ou du plaisir, la nostalgie. Le support change, et avec lui les moyens, mais la conscience et la vie demeurent prédatrices, fondamentalement hégémoniques.

A la fin de "The fractal prince", après avoir fait un effort intellectuel intense (lecture, relecture de certains chapitres, interrogations, chronologisation) je suis sûr de deux choses. D’abord, j’ai compris l’essentiel de ce qui se joue (le roman est donc éclairant par rapport à l’obscurité de Quantum thief). Ensuite, je n’ai sûrement pas tout compris.

Roman très complexe, truffé de néologismes rarement expliqués autrement que par le contexte, maniant des concepts technologiques extrêmes d’informatique distribuée dans des nano machines ou de singularité contrôlée (et usant à outrance de leurs conséquences narratives), d’une organisation fractale où les histoires dans les histoires peignent le tableau général, interrogeant comme rarement la notion d’identité même, prenant place dans des virtualités de nième ordre (comme si une IA décidait de tourner dans un émulateur lui même tournant dans un émulateur qui est dans un émulateur), "The fractal prince" ne peut par moments être reçu que comme une avalanche d’informations et de sensations dont l’ensemble fait sens sans que le rapport exact de chaque partie aux autres puisse être clairement décrit. Qu’importe. L’un des personnages dit bien que l’important n’est pas l’histoire qui est racontée mais la manière dont elle l’est.

Si tu te demandes, lecteur, pourquoi j'ai donné à cette chronique le titre d'une nouvelle (superbe) de Gibson, je te donnerai deux réponses. D'abord l'évidente : pour l'intérêt porté à la question de la fractalité. Puis la moins évidente qui est la meilleure : le travail de Gibson comme tutélaire du cyberpunk a consisté à transporter une partie du conflit réel (le seul qui compte) dans le cybermonde. Trente ans après, Rajaniemi fait le chemin inverse : il transporte une partie du conflit virtuel (le seul qui compte) dans le monde réel.

The fractal prince, Hannu Rajaniemi

dimanche 28 octobre 2012

Louveteau, au mieux


"Isabelle, La louve de France"est le second volume de la collection de BD Les reines de sang (le premier étant consacré à Aliénor d'Aquitaine). Il est aussi le tome premier de ce qui sera un diptyque.

Comme son prédécesseur, "Isabelle" veut narrer la vie d'une de ces reines de France qui furent légendaires (du temps où on enseignait l'Histoire) du fait de leur personnalité sulfureuse et de leur action politique volontaire mais aussi sanglante. Comme son prédécesseur, cet ouvrage n'est pas totalement convaincant, malgré un fonds historique plutôt réussi et des dessins d'un réalisme de bon aloi.

Pour le lecteur lambda (mais lambda achète-t-il des BD historiques ?), "Isabelle" est un album plutôt réussi, avec une intrigue bouclée, des personnages intéressants à défaut d'être très forts, une description réussie des rapports tumultueux, et largement incestueux, entre Couronne de France et Couronne d'Angleterre (Isabelle étant la fille de Philippe IV et la femme d'Edouard II ; son fils Edouard III pouvant donc prétendre aux trônes de France et d'Angleterre ; voila comment on démarre une Guerre de Cent Ans). Satisfaisant donc.

Pour le lecteur qui connait un peu l'Histoire et s'intéresse à Isabelle de France, le volume est décevant. Situé intégralement en France, lors d'un renouvellement d'hommage d'Edouard II à Philippe IV (le Bel) en 1314, il pose les rapports exécrables d'Edouard et d'Isabelle du fait de la bougrerie d'Edouard, mais centre son intrigue sur l'affaire de la Tour de Nesle, scandale retentissant pour le royaume de France, mais évènement finalement mineur dans la vie d'Isabelle, même s'il posera les questions de légitimité qui amèneront la Guerre de Cent Ans. Il est impossible à la fin de ce tome 1 d'imaginer qui va devenir Isabelle, quelle rancœur l'habite déjà à cause des amours publiquement scandaleuses d'Edouard et de son mignon Gaveston  - au destin funeste, quel rôle elle jouera dans la chute de son époux et roi et du nouveau favori de celui-ci, Hugh Despenser, ni quel sort lui réservera son fils, le futur Edouard III ; l'histoire de l'album fait même du jeune Edouard III le chevalier défenseur de sa mère, ce qu'il ne restera pas au long cours. A mon avis, et même si l'album est loin d'être déplaisant, mieux vaut lire, pour connaître Isabelle de France, les très bons romans que lui a consacré Paul Doherty, qui connait bien le sujet, puisqu'il a fait sa thèse sur Isabelle et Edouard.

Isabelle, la louve de France, Gloris, Gloris, Calderon

samedi 27 octobre 2012

Feed VF, Mira Grant


Sortie, toujours chez Bragelonne, du "Feed" de Mira Grant. Nominé Hugo, primé Shirley Jackson Award, Feed c'est du très bon entertainement, plutôt futé et intelligent, et chroniqué ici.

Pour imaginer ce que serait la campagne électorale US actuelle dans un pays peuplé de zombies où la vie humaine est courte et périlleuse, "Feed" est le guide ultime. Enjoy !

Feed, Mira Grant

Anno Dracula VF, Kim Newman


Réédition de l'excellent "Anno Dracula", de Kim Newman, précédemment chroniqué ici.
La couverture, superbe, rend parfaitement justice au roman. "Anno Dracula", c'est un film à grand spectacle, merveilleux, débridé, fantastiquement jouissif.

Bragelonne y a ajouté de nombreux bonus, des scènes supplémentaires et une fin alternative, entre autres. C'est donc un "Anno Dracula" collector qui s'offre au lecteur ici ; un beau livre à offrir et à s'offrir.

Anno Dracula, Kim Newman

jeudi 25 octobre 2012

The Weird anthology (note 3)


Acheté il y a peu la colossale anthologie "The Weird", dirigée par les Vandermeer (on peut trouver pire comme anthologistes). 1152 pages, 110 nouvelles et autant d’auteurs, un siècle d’envergure, 1,4 kilo (on comprend mieux l’exquis dessin de Karl Lagerfeld ci-dessous). Et, last but not least, British Fantasy Award 2012 de la meilleure anthologie.

Deux belles introductions de Moorcok et de Jeff Vandermeeer définissant le Weird, comme (je résume de nombreuses page en deux mots, c’est donc réducteur) du « fantastique étrange ».

Quelques noms d’invités : Kafka, Lovecraft, Gibson, Miéville, Borges, Walpole, Leiber, Link, Tuttle, Gaiman, etc… (il y en a 100 de plus dans l'ouvrage).

Je la lirai au fil de l’eau, une ou deux nouvelles entre chaque gros livre, comme on mange du gingembre entre deux sushis différents. Et parfois, j’en dirai un (bref) mot ici, car on peut se procurer certains de ces textes, même sans acheter l’anthologie.

Parlons ici d'une des nouvelles que j'aime le plus, une nouvelle lue il y a bien longtemps dans le recueil "Gravé sur chrome", en VF, et qui est encore supérieure en VO dans "The Weird".

The Belonging Kind, Le Genre Intégré en français, est imho la meilleure nouvelle de William Gibson (coécrite avec John Shirley). Et pourtant elle n'est pas cyberpunk, évoquant plutôt une Amérique des années moderne stylisée.

C'est un texte sur lequel j'ai du mal à être objectif tant je l'ai dans la tête depuis 20 ans, et tant il me fait penser à certains clubs de jazz que j'adorais fréquenter, justement pour leur ambiance fin de nuit (voire fin de tout) décrite dans la nouvelle. Qu'on sache seulement qu'il y a un secret caché qui se révèle au narrateur comme au lecteur, que tous deux s'enfoncent de concert (c'est le cas de le dire) dans une atmosphère progressivement de plus en plus inquiétante, qu'on y voit des bars de nuit et les gens qui les fréquentent, ces gens toujours les mêmes, toujours présents, différents dans le phénotype mais identiques dans le génotype. Jusqu'à la révélation. Superbe texte. Vraiment.

The Belonging Kind, William Gibson et John Shirley

dimanche 21 octobre 2012

La maison des derviches


Sortie sous une très belle couverture (et souvent en rayon blanche, attention, les libraires sont parfois décontenancés par l'objet et ne parviennent pas à associer derviches, Istanbul et nouvelles technologies) de "La maison des derviches", du conteur SF épique Ian McDonald. Il est chroniqué ici depuis un an. Je le recommandais fortement quand il n'existait qu'en VO, je ne peux pas faire moins pour la VF.

La maison des derviches, Ian McDonald

vendredi 19 octobre 2012

Hope you guess my name

Hola peuple ébahi !

Si tu te demandes s'il serait judicieux de te délester de quelques piécettes pour acquérir l'opuscule intitulé "Sympathies for the devil" du diabolique Thomas Day, qui, s'il n'a pas inventé le titre, a au moins écrit ce qui dort entre les couvertures, sache que l'insigne Gromovar en disait déjà beaucoup de bien il y a quelques années (le dit Gromovar jouait encore souvent aux jeux de rôles, ça se sent). Sa chronique est ici. Tu sais ce qui te restes à faire.

Sympathies for the devil, Thomas Day

jeudi 18 octobre 2012

Hail Lorraine !


Comme pour Locke and Key, lassé d’attendre pour savoir ce qu’il en était de "Rex Mundi" chez Milady Graphics, j’ai commandé les deux derniers tomes de la VO, qui closent la série. Fin d’une aventure qui a commencé pour moi il y a presque dix ans, avec la traduction du premier tome chez Semic, éditeur disparu depuis.

Je ne reviens pas sur la qualité de l’uchronie (France, années 30, empires centraux, nationalismes européens, Eglise Catholique et Inquisitions fortes, présence musulmane en Espagne, quête du Graal dans son hypothèse Bloodline), servie par des facsimilés de presse.
Quand à l’histoire, les intrigues de palais chroniquées dans mon post précédent ont viré au très aigre. Lorraine s’est arrangé pour déclencher une guerre mondiale qui combine des éléments de 14-18 et d’autres de 39-45, et en a profité pour se débarrasser de tous ses adversaires potentiels. Devenant de plus en plus mégalomane et autoritaire, il prend un virage idéologique (et esthétique) qui rappelle fortement le nazisme. Parallèlement, le docteur Saunière et quelques alliés poursuivent la lutte à mort qu’ils mènent pour contrer les visées de Lorraine.

Scénario toujours surprenant, rebondissements plus ouvertement fantastiques que jusqu’alors, les deux derniers tomes, toujours brutaux et durs (mais c’est de guerre mondiale, de révolution, et d’épuration ethnique qu’il s’agit : The stakes are high) grimpent vers une conclusion qui est aussi une apothéose.

Les dessins, cette fois de Ferreyra,  ont un aspect crayonné et colorié qui donne la plupart du temps de très beaux résultats (notamment pour les paysages et l’architecture, mais il y a aussi de beaux visages et uniformes).

Fin d’une belle série uchronique que je ne peux que recommander à tout amateur de ce genre de littérature.

Rex mundi 5, The valley at the end of the world, Nelson, Ferreyra
Rex mundi 6, Gate of God, Nelson, Ferreyra



mercredi 17 octobre 2012

The Weird anthology (note 2)


Acheté il y a peu la colossale anthologie "The Weird", dirigée par les Vandermeer (on peut trouver pire comme anthologistes). 1152 pages, 110 nouvelles et autant d’auteurs, un siècle d’envergure, 1,4 kilo (on comprend  mieux l’exquis dessin de Karl Lagerfeld ci-dessous). Et, last but not least, British Fantasy Award 2012 de la meilleure anthologie.

Deux belles introductions de Moorcok et de Jeff Vandermeeer définissant le Weird, comme (je résume de nombreuses page en deux mots, c’est donc réducteur) du « fantastique étrange ».

Quelques noms d’invités : Kafka, Lovecraft, Gibson, Miéville, Borges, Walpole, Leiber, Link, Tuttle, Gaiman, etc… (il y en a 100 de plus dans l'ouvrage).

Je la lirai au fil de l’eau, une ou deux nouvelles entre chaque gros livre, comme on mange du gingembre entre deux sushis différents. Et parfois, j’en dirai un (bref) mot ici, car on peut se procurer certains de ces textes, même sans acheter l’anthologie.


Suite de ma ballade dans l’anthologie "The Weird" avec la très originale nouvelle Sandkings (Hugo et Nebula 1979, quand même) de l’incontournable George RR Martin. SF d’horreur, inquiétante à souhait, sur un autre monde que le notre. Ca commence un peu comme Gremlins mais ça se termine de manière bien plus terrible. On y constate avec horreur les méfaits du dandysme amoral lorsqu’il se combine à l’exobiologie. Un très bon texte.

Autre bon texte, le Window (nominé pour le Nebula 1980) de Bob Leman. Une expérience scientifique ouvre une fenêtre vers « l’ailleurs ». Un « ailleurs » observé qui finit par comprendre qu’il l’est, et décide de faire savoir qu’il pourrait passer la fenêtre pour venir s’occuper de ses observateurs. Une nouvelle qui devient soudain angoissante, et n’est pas sans rappeler certains thèmes lovecraftiens.

Sandkings, George RR Martin
Window, Bob Leman

lundi 15 octobre 2012

Le livre de Job


"De taille et d’estoc", c’est la jeunesse, enfin révélée, de Guilhem d’Ussel, le héros récurrent de Jean d’Aillon.
C’est la description de la jeunesse errante d’un jeune garçon marseillais, orphelin et assassin par vengeance, à la fin du XIIème siècle, période de la première Guerre de cent ans.

Guilhem, 13 ans, après avoir vengé sa mère, quitte sa ville de naissance pour échapper à une exécution certaine. Jusqu’à l’âge de 18 ans, il erre sur les routes d’une France ravagée par la guerre que se mènent Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste, sans oublier les conflits qui opposent le comte de Toulouse, le roi d’Aragon, ou l’Empereur du Saint Empire Romain Germanique, entre autres, ou plus pacifiquement, l’opposition entre l’ordre de Cluny et celui de Clairvaux.

Du temps de Guilhem, la vie est brève, dangereuse, le trépas souvent atroce, qu’il résulte d’une maladie ou des violences du siècle. Seigneurs qui sont plus que toute autre chose « des guerriers heureux », chevaliers qui ne respectent rien des principes de la chevalerie qu’ils ont pourtant jurés de servir, le XIIème siècle est une époque dure, violente, où la mort vient vite et sans prévenir, pour les guerriers qui tombent dans les innombrables escarmouches entre seigneurs rivaux (où une simple blessure peut souvent tuer par gangrène), et pour les manants qui, considérés comme de simples ressources productives, sont éliminés dans le bût de priver un seigneur ennemi des hommes qui lui rapportent de quoi continuer la guerre, et de la manière la plus atroce possible afin de terroriser les autres.

"De taille et d’estoc" est un récit caméra à l’épaule comme on en lit rarement sur cette période (qui donne plus souvent lieu à des romans mettant en scène les grands du temps). Guilhem marche, chevauche, rencontre maintes personnes, négocie, combat, fuit, lie amitié et amour. Il croise des religieux, des artisans, des gueux, des guerriers, mercenaires souvent, chevaliers parfois, seigneurs plus rarement, quelques dames aussi. Les premiers étant majoritaires, d’Aillon plonge donc le lecteur dans la vie des manants et des petites gens, dans cette vie sans sureté ni protection qui était la norme alors. Il faut travailler chaque jour pour pouvoir simplement manger. Il est difficile de s’équiper en capital (même le plus basique) et presque impossible de changer de condition, sauf par la guerre. L’arbitraire est courant, exacerbé par la méfiance de chaque communauté envers tout ce qui vient de l’extérieur. La plupart des paiements, au sein du peuple, se font en nature ; l’or circule peu, sauf parmi les religieux ou les guerriers ; l’autoconsommation est dominante. Aucune position n’est acquise, aucune assurance n'existe, on passe très facilement de l’aisance à la misère. Quand à la liberté individuelle, hors d'une communauté quelconque (toujours étouffante) la simple survie est une épreuve quotidienne.

Mais "De taille et d’estoc" n’est pas que la peinture d’une époque où la barbarie règne, contrebalancée seulement par les tentatives de civiliser les chevaliers et le développement de la poésie ou du fin amor. C’est aussi une chronique qui, sur une période de cinq ans, raconte la vie d’un gueux devenant chevalier. C’est l’histoire d’un destin fait de fuites, de risques, mais aussi de courage et de volonté. Apprentissage, amour, pertes, traitrises, la vie de Guilhem est terrible. Balloté au fil d’évènements qu’il ne contrôle que peu, il voit mourir successivement tous ceux qui comptent pour lui, tout en devenant progressivement l’adulte qu’il sera dès Marseille 1198. Comme le Job biblique, il ne cesse d’être éprouvé, contrairement à lui, il se détourne logiquement de Dieu.

Beaucoup de jours en seulement 480 pages imposent une forme. Des dialogues parcimonieux, de grandes périodes temporelles narrées en quelques lignes, le récit saute de moment clé en moment clé, comme visitant les stations d’un calvaire, ou le minimum vital qu’il faut savoir pour comprendre qui est le Guilhem adulte. Cette forme, proche de celle de la chronique biographique, ne nuit jamais à l’intérêt du récit, tant le destin de Guilhem est captivant, et tant la maitrise qu’a l’auteur de cette époque impressionne. Vocabulaire spécifique, verbes médiévaux utilisés à bon escient (sans jamais faire pompeux), concepts juridiques, liens très complexes de féodalité, à la lecture du roman on peut croire sans grande difficulté (mais, non, ce n’est pas en ancien français) lire un texte écrit par un contemporain de Guilhem, racontant les premières années de sa vie comme on le faisait pour celles des rois ou des évêques.

"De taille et d’estoc" est un bien bel ouvrage, moins dense qu'un aventure habituelle de Guilhem d'Ussel mais adapté à la durée traitée, et une visite passionnante dans un Moyen-Age parfaitement décrit.

De taille et d’estoc, Jean d’Aillon

samedi 13 octobre 2012

Interview : Jean-Marc Ligny, héraut de l'apocalypse

Après la lecture du brillant et terrifiant Exodes, j'avais très envie de prolonger la conversation avec son auteur, Jean-Marc Ligny, pour développer quelques inquiétudes environnementalistes. C'est chose faite maintenant. Rencontre, pour un long et passionnant entretien, avec l'un des rares auteurs dont le pessimisme environnemental soit à la hauteur des catastrophes qui arrivent.

Peux-tu commencer par te présenter brièvement pour ceux, rares je pense, qui ne te connaîtraient pas ?

56 ans, auteur de SF (et accessoirement de fantastique et de polar) pour adultes et pour la jeunesse, une bonne quarantaine de romans au compteur, et, depuis peu (2 ans), également traducteur.

Le gros de ton œuvre littéraire a à faire avec les questions environnementales en général et le réchauffement en particulier. Récemment, tu as même été membre du jury du prix « 2050 – Les premiers changements climatiques ont eu lieu… » dont les nouvelles ont été publiées dans le dernier numéro de Galaxies. Peux-tu nous dire comment tu es tombé dans la soupe environnementaliste ?

Non, ce n’est pas le « gros » de mon œuvre littéraire qui a un rapport avec l’environnement, c’est juste 3 romans : Aqua™, Green War et Exodes, et 3 ou 4 nouvelles. Quant à la « soupe environnementaliste », ça sonne un peu péjoratif, non ? Sachant qu’il ne s’agit rien moins que de l’avenir de l’humanité… (Pas péjoratif dans mon esprit, je me suis mal exprimé alors : Note de Gromovar) En fait, je ne suis pas tombé dedans, je dirais plutôt que ça m’est tombé dessus au tournant du siècle, quand on a commencé à en parler sérieusement et à tirer la sonnette d’alarme comme quoi si rien n’était fait, les conditions de vie sur Terre allaient être drastiquement bouleversées, et l’humanité à terme risquait d’en pâtir sévèrement, voire d’être condamnée ! Ce genre d’avertissement ne peut laisser insensible un auteur de SF, dont l’avenir est tout de même la préoccupation majeure. Je me suis mis à me documenter sérieusement sur le sujet, et c’est de là qu’est née l’idée d’écrire Aqua™ au début des années 2000. À l’époque, il n’y avait pas beaucoup de romans de SF qui traitaient de ce sujet, qui m’est rapidement apparu incontournable.

Parlons plus en détail de ton dernier roman, Exodes, maintenant. Le futur que tu décris est très noir, sans la moindre lueur d’espoir. Est-ce la manière dont tu vois l’avenir de la planète et, par extension, de l’humanité ?

Absolument. C’est trop tard maintenant, le point de non-retour a été atteint. Quoi que l’on fasse, même si demain on stoppait toute émission de gaz à effet de serre, le climat va se réchauffer de toute manière. Les scientifiques les plus pessimistes – ou réalistes – prédisent un « emballement » climatique, qui me paraît tout à fait concevable. Cet emballement mènera nécessairement à une sixième extinction massive des espèces vivantes – qui, du reste, a déjà commencé. La Terre s’en remettra bien sûr, ce n’est pas la première fois que son climat est bouleversé, et pour elle l’humanité n’est qu’une péripétie, au même titre que les dinosaures. Ceci dit, l’être humain est une espèce tenace, sans doute autant que les cafards, les scorpions et les fourmis, qui sont là depuis bien plus longtemps que nous. Il est donc possible que l’humanité ne disparaisse pas complètement, mais en tout cas le monde « civilisé » tel qu’on le connaît n’en a plus pour très longtemps, à mon avis. C’est cette fin de la civilisation que j’aborde dans Exodes.

Dans Exodes, à des degrés divers, « l’homme est un loup pour l’homme ». Est-ce à dire que le vernis de la civilisation, qui nous paraît définitivement acquis, n’est que superficiel et fragile ?

Comme tu dis, ce n’est qu’un vernis, qui se craquèle facilement dès lors qu’il y a une catastrophe majeure ou un conflit sévère. Mais l’homme n’est pas fatalement un loup pour l’homme – et du reste, les loups s’entraident au sein de la meute. Dans une situation de catastrophe, il y aura bien sûr toujours ceux qui cherchent à en tirer profit ou qui sont prêts à écraser leurs voisins pour sauver leur peau, mais on observe aussi parfois de beaux élans de solidarité, d’union, d’entraide. C’est le cas de certains personnages d’Exodes, comme Mélanie qui sauve des animaux, Mercedes qui s’efforce de soulager les plus miséreux qu’elle, ou Paula qui est prête à tout pour sauver ses enfants. Le seul « vrai » loup dans cette histoire, c’est Fernando…

L’instinct de survie me semble être la force motrice d’Exodes, illustré par la saisissante parabole des termites. Serait-ce cet instinct qui fait perdre progressivement leur sens moral à tous les protagonistes du récit ?

Les protagonistes du récit ne perdent pas tous leur sens moral : Mélanie, Olaf et Risten qui préfèrent fuir plutôt que, justement, perdre tout sens moral, Pradeesh qui à la fin cherche à protéger sa famille, Paula et son amour maternel, Mercedes bouleversée par le meurtre de son mari… Même Fernando, grâce aux bons soins (et aux leçons de morale) de Mélanie, commence à retrouver un certain respect de la vie d’autrui – qui malheureusement ne dure pas. Non, je ne dirais pas que les protagonistes perdent leur sens moral. Au contraire, ils s’efforcent de le conserver, même si les conditions infernales de leur survie les amènent à le transgresser parfois. Mais ils restent humains, du moins la plupart.

Les personnages d’Exodes sont passionnants car ils sont d’une grande complexité, d’une grande force, et jamais manichéens. Comment as-tu choisi les types à décrire et comment les as-tu créés ?

Quand j’ai commencé à poser les fondations d’Exodes, j’ai demandé à une psychologue spécialiste du comportement de me décrire les différents types de comportements que l’on peut observer chez les humains dans une situation de catastrophe majeure. Elle m’a listé une douzaine de comportements types, en me précisant que bien sûr, personne n’était tout noir ou tout blanc, et que ceux-ci pouvaient se modifier selon l’évolution de la catastrophe et les conditions de vie des survivants. Je me suis servi de ses judicieux commentaires comme base pour définir la psychologie de mes personnages, lesquels ont bien entendu évolué au cours du récit, selon leur propre dynamique.

Le repli communautaire semble être le passage obligé d’un monde où l’extrême division du travail contemporaine serait devenue impossible. Ce constat prémonitoire partagé par tous les auteurs de romans post apocalyptiques ne rend-il pas intellectuellement caduc l’idéal finalement très occidental d’une humanité universelle et fraternelle ?

L’humanité n’a jamais été universelle ni fraternelle depuis que la tribu de sapiens A s’est mise à taper sur la tribu de Néandertals B ou réciproquement, et c’est très utopique de croire qu’elle le sera un jour. Quant au repli communautaire, il se renforce et s’exacerbe dès lors que des biens, un certain niveau de confort ou de sécurité sont menacés. Dans une catastrophe, on peut assister à de beaux mouvements d’entraide et de soutien, car une catastrophe est généralement temporaire. Quand une situation de crise s’éternise, et a fortiori si elle paraît ne pas avoir de fin, les gens se replient sur eux-mêmes, leur famille, leur village, leur communauté, afin de tenter de préserver le peu qu’il leur reste de ceux qui n’ont plus rien du tout. C’est quasi instinctif, je pense que la plupart des animaux font pareil.

Fanatiques religieux, gangs, fanatiques politiques, ploutocrates, dominent une bonne partie des rares humains survivants d’Exodes. Le réchauffement étant acquis, que faudrait-il faire pour se protéger de ces nouvelles dictatures ?

La révolution ! ;-) Plus sérieusement, je ne vois pas trop ce qu’on peut faire, à part développer au mieux des sociétés basées sur l’entraide, le partage, la justice, etc. Bref, développer des utopies. Malheureusement, l’Histoire montre que ce sont souvent les plus « méchants » qui prennent le pouvoir, car le pouvoir est un élément intrinsèque de leur personnalité et qu’ils font tout pour y parvenir. Face à de tels psychopathes (réels ou potentiels), il n’y a guère que deux alternatives possibles : soit l’utopie, soit la lutte armée.

Les Boutefeux forment une horde destructrice et/car millénariste. Vois-tu déjà des tenants objectifs d’un tel nihilisme millénariste dans le monde contemporain ?

Oui, chez certaines sectes extrémistes chrétiennes ou musulmanes, qui vont prôner le suicide individuel ou collectif en causant le plus de dégâts possible autour de soi. Peut-être aussi chez certains serial killers qui vont justifier leurs actes par une forme d’engagement politique. Les jihadistes du 11-Septembre et le tueur fasciste norvégien qui a massacré 70 jeunes procèdent du même fond de pensée génocidaire : on sait au fond de soi qu’on lutte pour une cause perdue d’avance, mais on tient à disparaître en éradiquant le plus « d’ennemis » possible. Si à cela s’ajoute une dimension millénariste et qu’on est persuadé que la fin du monde est imminente, ça ne fait qu’apporter de l’eau au moulin : la cause est perdue d’avance, certes, mais l’humanité aussi, qui ne l’a pas embrassée ; ce qui prouve a contrario qu’elle était juste. C’est un comportement aussi vieux que les premières civilisations.

Je crois que, s’ils en avaient l’opportunité, la majorité des gens se comporteraient comme les habitants des dômes, acceptant sans malice de laisser le monde à son sort si leur mode de vie était préservé (c’est la définition que Tocqueville donnait de l’individualisme). Ne penses-tu pas que ce sentiment, malheureusement très partagé, est à la racine des désordres environnementaux que nous connaissons actuellement ? Comment le combattre ?

Tout à fait, ou du moins, en partie. Le principal responsable est évidemment le type de société basé sur la consommation et la compétition qu’on a développé, sans aucun souci de préservation des ressources ou de l’environnement – un type de société qui prône également l’individualisme comme valeur de réussite et de développement. C’est un tout. Espérer que, dans le cadre des sociétés capitalistes et impérialistes occidentales, on puisse juguler le réchauffement climatique est utopique. La vraie question qui se pose chez les « décideurs » est : comment en tirer profit ? Comment vendre plus vert et plus cher ? Une vraie lutte contre le réchauffement climatique ne peut se faire qu’à l’échelle mondiale, impliquant une solidarité de tous les pays du monde engagés vers un objectif commun – et vital. Dans notre monde actuel, c’est totalement utopique. Ce type de projet qui engagerait toute l’humanité ne peut être réalisable que par un changement drastique de société – changement qui s’accomplira certainement, mais contraints, forcés, dans la douleur et les privations. Et encore, si là aussi ce n’est pas le « moi d’abord » qui prédominera…

Pourquoi avoir ajouté une ou deux catastrophes génétiques (herbes invasives, méduses acides) dans un monde qui n’en avait vraiment pas besoin ?

Parce qu’il y en aura de toute façon. Il y en a déjà… des microbes, des insectes, certaines plantes. Disséminer des OGM dans la nature – en prétendant être capables d’en contrôler la prolifération – relève du pur délire. C’est vrai qu’avec la moisine (déjà présente dans Aqua™) et mes méduses corrosives, je pousse peut-être le bouchon un peu loin. Mais il faut bien un peu de fun, non ? ;-)

Dans le même ordre d’idée, tu sembles lier réchauffement et augmentation de l’incidence des cancers de la peau. Les conclusions scientifiques sur cette question sont, je crois, imprécises. As-tu des certitudes ou est-ce une hypothèse qui t’a paru narrativement féconde ?

J’ai ouï dire que les cancers de la peau étaient en augmentation. Ce qui ne m’étonnerait pas trop, avec la diminution de la couche d’ozone. Car ce fameux « trou » n’a pas disparu, même si on n’en parle plus. On a interdit les CFC et on s’est dit que le problème était réglé. Ce qui laisse bien présager de ce qu’on va faire avec les gaz à effets de serre : on va interdire ceci, réglementer cela, et considérer que le problème est réglé. Ceci dit, dans Exodes, il n’y a que Paula qui a un cancer de la peau… Mais ça me paraît néanmoins une maladie inévitable dans ce monde-là, dès lors qu’il n’y aura plus toutes ces crèmes et lotions de protection contre le soleil.

Pour quitter le roman et être plus global, qu’as tu pensé des résultats grotesques de la conférence Rio+20 ?

Qu’ils sont grotesques. Ou plutôt, qu’il y a un manque criant de résultats. Je ne veux pas avoir l’air pessimiste, mais bon… Quand la maison brûle, on ne perd pas son temps à se demander d’où vient le vent.

Si l’on considère le cas du CO2 ou de la déforestation par exemple, l’une des pierres d’achoppement est la « revendication » des émergents au développement. La protection de l’environnement à démographie croissante étant objectivement un luxe de riches, que  faudrait-il faire pour combiner la légitime aspiration au développement avec la protection de la nature ?

Tout le monde a conscience qu’il faut protéger la nature et lutter contre le réchauffement, même les pays émergents. Mais tant qu’il y aura des intérêts économiques supérieurs ou plus rentables que les intérêts environnementaux, ce sont ceux-là qui primeront. Quand il n’y aura plus de forêt primaire en Indonésie, les Indonésiens pleureront parce qu’il n’y aura plus de tourisme non plus et que les palmiers à huiles seront tous morts, attaqués par un virus par exemple, après avoir tout tué. De plus, l’Occident ne voudra plus d’huile de palme parce que ce ne sera pas « écologiquement correct » dans les supermarchés européens. Peut-être que les Chinois en utiliseront toujours, ou les Indiens, ou peut-être pas. En attendant, ça rapporte, et les Indonésiens se foutent de la forêt primaire. Du moins ceux à qui ça rapporte, et qui ont le pouvoir.

L’idée de monétiser les ressources naturelles (comme pour les forêts primaires par exemple) te paraît-elle une voie de protection viable ?

On essaie de capitaliser sur le réchauffement climatique, de le transformer en actions échangeables en Bourse, tout comme on capitalise sur les crises économiques des pays les plus endettés. Peut-être que l’idée de départ – puisque c’est l’économie qui mène le monde, tentons de rendre la lutte contre le réchauffement économiquement rentable – est bonne dans le cadre de nos sociétés, mais ça deviendra vite un produit virtuel sur lequel on peut spéculer, tout comme on spécule sur le pétrole, le blé, le riz, le maïs… Est-ce que ça empêche les gens de mourir de faim ? Bien au contraire. Spéculer sur l’économie du CO2 produira certainement de beaux résultats… sur le papier, et dans certains comptes en banque. Mais sur le terrain ?

Que faire du nucléaire, énergie dangereuse, dans un monde menacé à court terme par l’augmentation du taux de CO2 atmosphérique ?

S’en débarrasser, et le plus vite possible ! Comme tu dis, c’est une énergie dangereuse, d’une part, et pas inépuisable, d’autre part. L’uranium n’est pas une ressource infinie, l’enrichissement au plutonium est encore plus dangereux, et le problème des déchets n’a toujours pas de solution à long terme… L’énergie nucléaire est le vrai cancer de la planète, et certains pays pas particulièrement sous-développés (comme le Danemark) s’en passent très bien. Enfin, le nucléaire est l’exemple type d’énergie centralisée, distribuée via un réseau au prix imposé par le distributeur. Exactement l’inverse des énergies renouvelables type solaire ou éolien, qui peuvent être autonomes et auto-produites, ce qui évidemment n’arrange pas les affaires (et surtout les bénéfices) d’EdF et autres fournisseurs…

Adhères-tu à la notion de développement durable, et si oui, qu’y mettrais-tu ? Et sinon, le salut ne se trouve-t-il que dans la décroissance ?

Vaste question ! Des économistes ont écrit des bouquins là-dessus… La décroissance est bien sûr une notion séduisante, qui va bien entendu à l’encontre de toutes les pratiques économiques existantes. Mais je pense qu’on sera forcé d’y venir, vu que le réchauffement climatique et les catastrophes associées vont coûter de plus en plus cher à l’économie… On constate déjà une croissance nulle dans certains pays d’Europe. La décroissance implique de consommer moins et de créer des biens plus durables. C’est évidemment anti-économique, dans le cadre de la consommation effrénée et des produits jetables à durée de vie courte qui sont les moteurs de l’économie actuelle. La notion de développement durable est un compromis qui implique un plus grand respect de l’environnement et une meilleure gestion des ressources, sans remettre en question la croissance et le modèle économique actuel… C’est un pis-aller, disons, mais c’est déjà mieux que rien.

La minimale écotaxe (17 € la tonne de CO2 là où les économistes estimaient qu’il fallait environ 35) que le gouvernement précédent a tenté d’instaurer fut annulée par le Conseil Constitutionnel, parce qu’à force de dérogations elle devenait inefficace, et ne suffisait donc plus à justifier la rupture de l’égalité devant l’impôt. Une écotaxe devrait-elle être égalitaire pour être efficace, élevée pour être efficace, et comment faire, si oui, pour que les plus pauvres n’en pâtissent pas trop ?

Je n’y crois pas à l’écotaxe. Bien sûr, elle peut fonctionner au niveau des ménages, qui feront des efforts d’économie et d’investissement s’ils voient grimper leur facture énergétique, et parce qu’ils ont moins de possibilités de frauder le fisc. Mais ce sera juste un impôt supplémentaire qui ne règlera pas grand-chose, vu que les principaux pollueurs sont l’industrie lourde, les transports et l’agro-alimentaire – et ceux-là, du moins les plus gros, trouveront toujours un moyen de se dérober. Un vrai gouvernement responsable devrait imposer drastiquement des normes maximales d’émissions admissibles, condamner lourdement ceux qui les dépassent (en introduisant peut-être une notion juridique de « crime contre l’environnement » équivalente à celle de « crime contre l’humanité ») et inciter fiscalement les entreprises à s’équiper pour réduire leur émissions… Mais il faudrait qu’une telle décision soit prise, ratifiée et respectée par tous les pays du monde – et encore une fois, on en est très loin !

Penses-tu qu’un vrai marché des droits d’émission, appuyé sur un accord international exigeant, pourrait contribuer à régler la question du CO2 ? Ou la solution te paraît-elle plutôt être règlementaire ?

Comme je l’ai dit plus haut, je n’y crois pas au « marché des droits d’émission », qui n’est qu’une autre façon de se faire du fric sur du vent – ou plutôt du gaz – et de faire gonfler la bulle financière. Je pense que la solution devrait être à la fois juridique – punir vraiment les vrais pollueurs, gaspilleurs, destructeurs de l’environnement, etc – et économique – inciter fiscalement à investir dans des moyens de résoudre efficacement les problèmes. Si on avait fourni aux énergies renouvelables ne serait-ce que 10% de ce qu’on a englouti dans le nucléaire, je pense que l’essentiel de l’énergie en France serait déjà d’origine renouvelable.

Au niveau français, que penses-tu des démarches RSE ?

Des quoi ?

Au niveau micro, que faudrait-il faire, à ton avis, pour obliger les humains à dépasser leurs comportements spontanés de nimby et de passager clandestin ? Est-ce seulement possible, à ton avis ?

Ce sera difficile. Les mentalités humaines évoluent, certes, mais lentement, très lentement, et souvent sous la contrainte. Elles évoluent en tout cas plus lentement que le climat à l’heure actuelle. Je pense que lorsqu’on atteindra un seuil de catastrophes intolérables et qui commencera à impacter sérieusement la société, en termes de confort, de sécurité, de fonctionnement, etc, alors là oui, les mentalités changeront, mais ce sera trop tard. Il faudra alors s’adapter à des conditions de vie difficiles, dans un milieu de plus en plus hostile. Bref, je crains malheureusement qu’on se dirige vers ce que je décris dans Exodes…

La date de cet entretien étant ce qu’elle est (14 septembre 2012), peux-tu nous donner ton sentiment sur la conférence environnementale qui a eu lieu en France ce week-end ?

J’espère au moins que les petits fours étaient bios ! Il en est sorti quelque chose, à part cette espèce d’usine à gaz visant à taxer les ménages les plus gaspilleurs ? Les ménages, hein, pas les usines ni les transports…

Je vais arrêter là, même si d’autres questions me démangent, et je te remercie pour ton temps.

Merci aussi ! Je crains que mes réponses soient un peu pessimistes, mais malheureusement je ne crois plus guère en l’avenir de l’humanité (Moi non plus : Note de Gromovar). En l’avenir de la Terre, si – elle a connu pire et s’en remettra toujours. Même si 95% des espèces disparaissent, les 5% donneront à terme naissance à un nouveau cycle de vie. Peut-être qu’il restera aussi quelques humains, bien transformés par les horreurs qu’auront vécu leurs ascendants, et qui démarreront également un nouveau cycle de civilisation, où cette fois – peut-être – les leçons de l’Histoire auront été retenues…

mercredi 10 octobre 2012

Utopiales le retour : l'édition 2012



Qu’on sache dans tous les azimuts que les Utopiales 2012 se tiendront à Nantes du 7 au 12 novembre (donc en pleines vacances de la Toussaint, aucune excuse pour ne pas venir ; les programmes complets sont ici). Présidées par l’astrophysicien Roland Lehoucq, elles accueilleront Neil Gaiman comme prestigieux invité d’honneur.

Rappelons que les Utopiales sont le plus grand festival de l’imaginaire en France, regroupant, dans un espace de belle taille, littérature, BD, cinéma, jeux vidéo, musique, sciences, expositions, arts plastiques, jeux de rôle et de stratégie, etc. J’en oublie sûrement. Qu’on sache seulement que toutes les activités liées à l’imaginaire seront représentées aux Utopiales durant cinq jours, et qu’un amateur d’imaginaire s’y sentira comme un poisson dans l’eau.

Conférences, tables rondes, signatures d’auteurs ou d’illustrateurs, séances cinéma, démonstrations de jeux, librairie géante, ateliers divers, chacun pourra trouver son bonheur dans un lieu mêlant science et fiction. Sans compter le très convivial Bar de Mme Spock.

Le thème de cette année, autour duquel tables rondes et débats sont organisés, sera « Origines ».
Voici ce qu’en dit le communiqué de presse :

« En 2012, dans un monde en crises, confronté à la remise en cause de ses certitudes et à la nécessité d’inventer de nouveaux chemins, il était logique, pour les Utopiales, le Festival International de Science-Fiction de Nantes, de convoquer la notion d’Origines, et de la décliner résolument au pluriel. Origines, d’abord, de la science-fiction en elle-même qui, il y a 150 ans déjà, devenait le lieu privilégié du questionnement sur l’impact social du progrès technique, sous la plume démesurée d’auteurs tels que Jules Verne, Herbert George Wells, J. H. Rosny Aîné, ou encore Rudyard Kipling. Les fondateurs et les géants de la science-fiction mondiale seront célébrés. Origines, ensuite, des nouveaux regards, des nouvelles thématiques, qui naissent, autant que d’étoiles, chaque fois que les auteurs et les éditeurs, les scientifiques et les artistes, se rencontrent pour préparer les nouvelles générations à embrasser le futur : post-humanité, intelligences artificielles, utopies technologiques, nouveaux défis scientifiques, seront au rendez-vous de ces Utopiales. Origines, enfin, pour vous offrir un panorama plus vertigineux que jamais des possibilités de la science-fiction en embrassant les espaces du Lieu Unique, en partenariat cette année avec La Cité. »

Seront attribués durant le festival le Prix Utopiales Européen et le Prix Utopiales Jeunesse 2012, lors d’une cérémonie le samedi soir (ainsi qu’un prix en BD) .

Les nominés au Grand Prix des Utopiales sont :

- Mordre le bouclier de Justine Niogret, Éditions Mnémos
- Elliot du néant de David Calvo, Éditions La Volte
- Les Princes-Marchands, La guerre des familles T4 de Charles Stross, Éditions R. Laffont
- Du sel sous les paupières de Thomas Day, Éditions Gallimard
- Farlander T1 de Col Buchanan, Éditions Bragelonne

Les nominés au Prix Utopiales Jeunesse sont :

- Tim Willocks, Doglands (Syros Jeunesse)
- Christophe Mauri, Le premier défi de Mathieu Hidalf, Mathieu Hidalf Vol.1 (Gallimard)
- Rupert Kingfisher, Madame pamplemousse et ses fabuleux délices (Albin Michel)
- Moira Young, Saba, ange de la mort, Les chemins de poussière Vol.1 (Gallimard Jeunesse)
- Jo Witek, Peur express (Actes Sud Junior)

Sera aussi attribué, plus informellement, le Prix Planète-SF des blogueurs édition 2012. Les nominés pour ce prix d’amateurs éclairés sont :

- Ainsi naissent les fantômes, Lisa Tuttle, trad. Mélanie Fazi, Dystopia
- La fille automate, Paolo Bacigalupi, trad. Sara Doke, Au diable vauvert
- Matricia, Charlotte Bousquet, Mnémos
- Wastburg, Cédric Ferrand, Les moutons électrique

Enfin, on aura le grand plaisir de rencontrer les acteurs de l’imaginaire pour des signatures ou des discussions. On pourra en effet croiser dans les allées du festival, et à des moments précis pour des signatures, cet ensemble impressionnant, international, et non exhaustif de personnes intéressantes :

Pour la littérature :

Ayerdhal, Etienne Barillier, Ugo Bellagamba, Francis Berthelot, Estelle Blanquet, Pierre Bordage, Simon Bréan, Col Buchanan, David Calvo, Alain Damasio, Lionel Davoust, Thomas Day, Jeanne-A Debats, Chris Debien, Sylvie Denis, Sara Doke, Pierre Dubois, Claude Ecken, Anne Fakhouri, Thomas Geha, Laurent Genefort, Lauric Guillaud, Gérard Klein, Nancy Kress, Sylvie Lainé, Christophe Lambert, Nathalie Le Gendre, Jean-Marc Ligny, Danielle Martinigol, Stéphane Manfredo, Xavier Mauméjean, Gilles Ménégaldo, Michael Moorcock, Javier Negrete, Justine Niogret, Jérôme Noirez, Eric Picholle, Tommaso Pincio, Laurent Queyssi, Dona Sadock, Jack Skillinstead, Norman Spinrad, Charles Stross, Laurence Suhner, Daniel Tron, Laurent Whale, Robert Charles Wilson, Joëlle Wintrebert.

(Un hommage sera rendu au regretté Roland C Wagner, vainqueur du prix Utopiales 2011 pour son roman « Rêves de gloire », décédé en août 2012, et dont l’absence se fera cruellement sentir dans les allées des Utos)

Et pour la BD :

Thomas Allart, Benjamin Beneteau, Elian Black’Mor, Emile Bravo, Brüno, Mathieu Burniat, Stephane Crety, Gwen de Bonneval, Efa, Nicolas Fructus, Gess, Alexis Nesme, Serge Pelle, Pierre-Paul Renders, Fred Simon, Fabien Velhmann, Yoann, Juanjo Guarnido, Kris, Serge Lehman, Carine M, Dave Mc Kean, Marc-Antoine Mathieu, Jean-David Morvan

Sans compter de nombreux blogueurs (dont votre serviteur) profitant de l'occasion pour se rencontrer.

lundi 8 octobre 2012

Que le dernier éteigne la lumière


Maxime Coulombe est sociologue et professeur d’histoire de l’art contemporain à l’université Laval. Il travaille sur les nouveaux imaginaires contemporains. Dans ce cadre il propose une "Petite philosophie du zombie", publiée aux PUF. On ne doit guère s’ennuyer à l’université Laval !

En un peu plus d’une centaine de pages, Coulombe propose donc de partir à la rencontre du phénomène Zombie, cette mode récente qui met le zombie au centre de maints domaines de la création : cinéma, BD, roman, publicité, etc. Le résultat est aussi rafraichissant qu’enrichissant.

Utilisant abondamment la psychanalyse, la philosophie, et l’histoire de l’art, l’auteur montre comment la figure du zombie peut être utilisée pour décrypter les tabous et les souhaits non-dits de notre culture.

Dans une première partie historique, l’auteur montre que le zombie répond aux craintes et aux croyances de la société qui lui donne naissance. Esclavage et résurrection à Haïti, risque apocalyptique et dégradation accélérée des rapports sociaux dans les années 60, épidémies et contagion aujourd’hui. Le zombie est donc, comme tout image qui subsiste en se transformant à travers les âges, un efficace révélateur d’époque.

Le zombie nous dit aussi nos tabous, nous permet d’en jouer, et surtout d’en rire. Tabou de la mort dans une société qui l’a mise à l’écart, de la dégradation corporelle dans un monde jeuniste obsédé par la beauté, le zombie est assez proche de nous pour nous interpeller, assez différent pour nous inquiéter, tout en autorisant (fiction oblige) la fuite dans le ricanement. Mais le zombie est plus que ça, il est un « dépouillé de conscience », de ce vernis de civilisation que l’Homme pose sur lui, comme Norbert Elias l’a montré, pour garder à distance son animalité. Le zombie se moque des conventions de la civilisation. Il rejoint son animalité et nous la donne à voir. Il nous prouve qu’Hobbes avait raison d’affirmer que l’homme est un loup pour l’homme. Le zombie n’est pas du bios, il est de la zoe. Il est « vivant », mais pas des nôtres. Et pourtant, potentiellement, il est « nous ».

En effet, le zombie n’est pas qu’une menace. Il est aussi une victime, potentiellement nous-mêmes. Car il est aussi l’Homme « brulé » par son épreuve, qui n’a plus qu’instincts et mémoire gestuelle. En cela il nous rappelle les burnouts de notre monde, les victimes de catastrophes insurmontables, de la simple dureté des conditions socio-économiques, ou de la mithridatisation qu’engendre l’excès d’information, comme l’écrivait Coupland dans Génération X.

Le zombie est aussi un monstre. Brisant les limites du corps, le zombie est abject, révélateur de nos refoulements. Les mettant en lumière, il détruit l’illusion sur laquelle est bâtie le réel en remettant le dissimulé en pleine champ. Détruisant les illusions qui fondent la civilisation, il en provoque l’anéantissement. Comme si la réalité n’était qu’une « hallucination consensuelle », comme si elle n’était que la « matrice » de Neuromancien.

De plus, le zombie est un héraut d’apocalypse. Sa venue précède, comme celle des cavaliers, la fin de la réalité connue. Mais le zombie est plus terrifiant qu’une explosion nucléaire ou qu’un catastrophe naturelle car il ne détruit pas les réalisations humaines. Il les vide. De ce fait, la ville, vidée par le zombie, devient incompréhensible, comme nous ne comprenons ce que nos lointains ancêtres pouvaient faire de telle ou telle structure qui leur a survécu. Elle touche alors au « sublime » kantien, ce moment où l’imagination ne peut embrasser ce que les sens constatent. Dans un tel moment, l’Homme est ramené à son extrême petitesse, et un vertige le saisit devant l’ampleur d’un phénomène qu’il ne peut appréhender dans sa totalité naturelle ou historique. Le film de zombie joue le même rôle que la ruine pour les romantiques, offrir un mystère d’où la raison est exclue.

Enfin, le zombie nous permet de voir un de nos rêves secrets se réaliser, sans risque. Il apporte la fin du monde, et satisfait ainsi la pulsion de mort d’une civilisation occidentale vieillie et fatiguée d’elle-même, croulante qu’elle est sous ses contradictions, et sous les diverses menaces qu’elle a engendrées elle-même. Plus qu’un reboot, le zombie c’est la décroissance ultime, c’est la Terre enfin rendue à une Nature que l’Humanité n’empuantirait plus de sa présence, c’est la tentation accomplie de renverser la table pour remettre tous les compteurs à zéro, quelles que puissent en être les conséquences.

Chapeau bas.

Une critique forte néanmoins : Coulombe fait de "The Road" un film de zombie. Non. Sauf dans l'acception très large de l'individu déshumanisé.

Petite philosophie du zombie, Maxime Coulombe

dimanche 7 octobre 2012

Revue de BD (Fail/Win)

Revue de BD conséquente aujourd’hui. La qualité n’est malheureusement pas à la hauteur de la quantité.
Commençons pas ce qui fâche !



"Le retour de Dorian Gray", tome 2 et final. Le tome 1 n’augurait rien de bon, le 2 confirme. Ce mélange improbable d’un Dorian Gray survivant avec l’Homme invisible de Wells, agrémenté d’une version délirante des révoltes de l’East End, et du destin d’une suffragette qui finira à la Freaks est toujours confus, parfois grotesque, et laidement dessiné, ce qui n’ajoute rien à un pot dejà décidément bien plein. A éviter !



Le Régulateur tome 5, "Cordélia". On retrouve ici les qualités d’écriture et de world building de Corbeyran, avec un tome qui en apprend beaucoup plus au lecteur sur les bouleversements climatiques, sociaux, et politiques, qui ont conduit à la société de la Régulation. Le dessin de Moreno et sa colorisation très riche sont toujours aussi beaux. Néanmoins, on referme le tome avec l’impression qu’ici Corbeyran a un peu tiré à la ligne, et c’est malheureusement une impression qu’on a de plus en plus souvent avec ce pourtant talentueux scénariste. Qui trop embrasse mal étreint.



L’Assassin Royal, tome 6, "Œil de Nuit". L’adaptation du roman de Robin Hobb se poursuit (nous sommes ici après la « mort » de Fitz, lorsqu’il doit réapprendre à être un homme). Elle est toujours aussi fidèle, et c’est un plaisir, pour un amateur du roman, de retrouver les personnages et l’intrigue du chef d’œuvre de Robin Hobb. Le dessin vaut…ce qu’il vaut. Jamais laid, il est d’une qualité que je qualifierais de très moyenne la plupart du temps. Qu’importe, le plaisir de l’histoire de Hobbs est là et titille la nostalgie du lecteur.

Arrive le bon, voire le très bon.



Notre Mère la Guerre, tome 4, "Requiem". La guerre est toujours montrée dans son atroce crudité. Les personnages, transformés par le conflit, n’en sortiront, quoi qu’il en soit, pas indemnes. Et l’enquête impossible du lieutenant Vialatte arrive à sa fin. Reprenant l’enquête au début, l’ex gendarme finit par découvrir la vérité, étonnante, sur le tueur en série des tranchées.

Usant de nombreux flashbacks, Kris creuse le mécanisme de loyauté étrange qui a conduit aux meurtres de femmes à l’arrière du front. Il déterre, au propre comme un figuré, les preuves qui expliquent ce qui s’et produit, entre fait de guerre, drame passionnel, et révolte sociale. Tout se tient, tout est cohérent, une vraie réussite d’histoire policière, et un plaidoyer de plus contre l’horreur d’une guerre qui détruisit les hommes dans leur corps mais aussi dans leur esprit tant elle mit en exergue l’injustice atroce vécue par des soldats utilisés comme chair à canon, et souvent oubliés par un arrière qui néanmoins chantait leurs louanges en toute occasion.

De la très belle ouvrage.



Tome 1 de la bio du Capitaine Sir Richard Francis Burton, intitulé "Vers les sources du Nil". Homme à la volonté de fer, personnage extraordinaire, Burton, aventurier, explorateur, guerrier, fort en gueule, polyglotte, fut le premier à approcher les mythiques sources du Nil, lors d’un expédition organisée par la Royal Geographic Society. Le scénario plonge le lecteur dans cette aventure incroyable, traversée à pied d’une bonne partie de l’Afrique de l’Est, au milieu des peuples hostiles et des trafiquants d’esclaves, entre guerriers locaux, maladie tropicales, « rois » brigands et racketteurs.

Les auteurs décrivent en détail les difficultés d’un tel voyage, et mettent parfaitement en évidence la rivalité entre les deux meneurs de l’expédition, Burton et Speke. L’irlandais Burton se fond dans la population locale, parle la langue des autochtones, connaît leur culture et sait donc comment se comporter, négocier, quand combattre et quand abandonner. L’anglais Speke, hautain et puéril, traverse l’Afrique avec le regard dédaigneux de bien des occidentaux à l’époque, y joue au chasseur, et provoque de nombreuses catastrophes dues autant à sa méconnaissance des cultures locales qu'à une confiance absurde dans des capacités qu’il surestime. Cerise sur le gâteau, Specke trahira Burton à la fin de l’aventure, détruisant à jamais leur « amitié ».

Très documenté (et disposant d’un dossier historique à la fin du volume), le tome est une belle leçon d’histoire doublée d’un récit d’aventure décoiffant. C'est un hommage réussi à ces explorateurs téméraires et un peu fous qui, au XIXème siècle, partirent aux quatre coins de la planète pour voir, cartographier, raconter. Exhaustif, les auteurs n’oublient pas d'illustrer longuement le rôle important joué par Sidi Bombay, peut-être le guide le plus brillant et le plus connu de l’époque, médaillé par la Royal Geographic Society après qu’il eut participé à de nombreuses expéditions (même s’il ne fut jamais invité en Angleterre, l’ouverture d’esprit avait ses limites).

Graphiquement, les dessins, à l’aquarelle, sont très beaux (la couverture donne le ton), ouvrant grand les perspectives des étendues immenses que visite l’expédition Burton, et donnant à voir caravanes, guerriers africains, et faune sauvage comme dans un numéro de L’illustration.

"Vers les sources du Nil", c’est la BD dans ce qu’elle a de meilleur (aidée, il est vrai, par un personnage hors du commun). Le tome 2 racontera la première aventure de Burton, sa visite de La Mecque, déguisé en bédouin, faite au péril de sa vie. J'attends avec impatience.

Le retour de Dorian Gray, t2, Noir animal, Betbeder, Vukic
Le Régulateur, t5, Cordelia, Corbeyran, Moreno
L'assassin royal, t6, Oeil de Nuit, Gaudin, Clerjeaud, Picaud
Notre Mère la Guerre, t4, Requiem, Kris, Maël
Captain Sir Richard Francis Burton, t1, Vers les sources du Nil, Clot, Nikolavitch, Dim-D

The Weird anthology (note 1)



Acheté il y a peu la colossale anthologie "The Weird", dirigée par les Vandermeer (on peut trouver pire comme anthologistes). 1152 pages, 110 nouvelles et autant d’auteurs, un siècle d’envergure, 1,4 kilo (on comprend  mieux l’exquis dessin de Karl Lagerfeld ci-dessous). Et, last but not least, British Fantasy Award 2012 de la meilleure anthologie.

Deux belles introductions de Moorcok et de Jeff Vandermeeer définissant le Weird, comme (je résume de nombreuses page en deux mots, c’est donc réducteur) du « fantastique étrange ».

Quelques noms d’invités : Kafka, Lovecraft, Gibson, Miéville, Borges, Walpole, Leiber, Link, Tuttle, Gaiman, etc… (il y en a 100 de plus dans l'ouvrage).

Je la lirai au fil de l’eau, une ou deux nouvelles entre chaque gros livre, comme on mange du gingembre entre deux sushis différents. Et parfois, j’en dirai un (bref) mot ici, car on peut se procurer certains de ces textes, même sans acheter l’anthologie.

Début aujourd’hui avec The Autopsy, de Michael Shea. Belle et glaçante nouvelle d’horreur weird. Commençant comme une nouvelle de Lovecraft (petite ville minière, explosion souterraine, médecin légiste), elle bifurque vers une SF pure, inquiétante, et proche de l’abjection, avec un soupçon de police médico-légale. Flippante nouvelle, c’est le but. Nominée Hugo 1981.

The Autopsy, Michael Shea

vendredi 5 octobre 2012

13 ans, 13 blogs, Happy Birthday Lunes d'Encre



Choisir c’est renoncer. C’est la première chose qu’on apprend en économie. C’est la malédiction de Dom Juan.

Choisir un Lunes d’Encre pour le chroniquer (à l'invitation de Gilles Dumay, pour l'anniversaire de la collection), c’est accepter de ne pas parler des autres. Ou pas. On peut au moins dire ce qu’on ne choisit pas, comme lorsqu’on dit « et je ne parlerais pas de… » et que, précisément, c’est ce qu’on s'apprête à faire.

Parmi les Lunes d’Encre qui ornent ma bibliothèque (27 ouvrages sur 132 publiés), tous n’ont pas été chroniqués. Je n’ai pas toujours blogué, et je n’ai pas non plus toujours chroniqué toutes mes lectures. Revenant sur mon histoire avec cette collection, je m’aperçois de deux choses liées. D’une part, que le niveau d’exigence de la sélection y est très élevé, d’autre part, que, de ce fait, je n’ai pas toujours adhéré, car faire des choix éditoriaux forts c’est prendre le risque de déplaire.

Je réalise aussi que la collection et moi avons au moins un goût évident en commun. Lunes d’Encre publie beaucoup de RC Wilson, et j’en lis beaucoup. Le choix apparaît alors évident, tant, sur mes rayons, Wilson et Lunes d’Encres sont, d'une manière éclatante, visuellement liés. Restait à choisir UN Wilson. Là, pas à réfléchir, tant Wilson sera pour toujours l’homme qui a écrit Spin.

Je ne parlerai donc pas de Cleer, brillant roman symbolique, lauréat du prix des Blogueurs 2011, auquel j’ai eu la joie d’apporter ma pierre (au prix, pas au roman, qui n’en avait pas besoin). Ni de L’Age des lumières, à l’écriture ciselée et chatoyante. Ni d’Isolation qui porte pourtant l’utilisation romanesque de la notion de fonction d’onde à un niveau rarement égalé. Ni du Difficile d’être un Dieu et de son analyse de l’interventionnisme politique.

Je ne parlerai pas non plus des deux premiers romans indispensables que sont Les Tours de Samarante et Treis, altitude Zero. Pas plus, d’H2G2, l’hilarante et brillante parodie de space opéra. Ni de La tour de Babylone, écrin de la merveilleuse nouvelle « L’histoire de ta vie ». Ni du subtil et intrigant Destination Ténèbres. Ni du Fleuve des Dieux, qui pourtant l’aurait mérité.

Je ne parlerai pas non plus, par courtoisie, de ceux que j’ai moins voire pas aimés. Pas non plus de ceux qui ne sont pas chroniqués, même si, pour certains, je le regrette.
Ni de l’Échiquier de Mal, publié alors que Simmons n’était pas encore, dans l’esprit de beaucoup, devenu infréquentable.



Je parlerai - comment faire autrement ? - de Spin (on remarquera que le post cité est très court, je débutais ; mais à l’époque je ne chroniquais que ce qui me paraissait indispensable, et Spin apparaissait comme une évidence). Et s'il y a encore des gens qui ne connaissent pas l'immense Spin, en voici le résumé fourni par l'éditeur : « Une nuit d’octobre, Tyler Dupree, douze ans, et ses deux meilleurs amis, les jumeaux Jason et Diane Lawton, quatorze ans, assistent à la disparition des étoiles. Bientôt, l’humanité s’aperçoit que la Terre est entourée d’une barrière à l’extérieur de laquelle le temps s’écoule des millions de fois plus vite. La lune a disparu, le soleil est un simulacre, les satellites artificiels sont retombés sur Terre. Mais le plus grave, c’est qu’à la vitesse à laquelle vieillit désormais le véritable soleil, l’humanité n’a plus que quelques décennies à vivre… Qui a emprisonné la terre derrière le Bouclier d’Octobre ? Et, s’il s’agit d’extraterrestres, pourquoi ont-ils agi ainsi ? ». Précisons aussi, pour être exhaustif, que Spin a gagné le Hugo 2006, le GPI roman étranger 2007, et qu'il a été nominé pour le Locus 2006, et le John Campbell Award 2006.

Roman SF aux enjeux extraordinairement élevés, tranches d’humanité disséquées par Wilson et offertes aux lecteurs comme des réponses possibles à l’incroyable. Ce dont parle Spin, c’est d’un mystère presque inconcevable et de la manière dont ce mystère transforme les individus, les institutions, et les sociétés dans leur ensemble. Risque, opportunité, quand l’Inconnu frappe à la porte, toutes les réactions sont possibles, des plus rationnelles aux plus délirantes. Que faire quand toutes nos certitudes sont battues en brèche ? Que faire quand la mortalité du système solaire cesse d’être un concept abstrait pour devenir une réalité tangible ? Jusqu’où va la capacité d’innovation et d’adaptation de l’Homme ? Comment faire entrer, finalement, le bouleversement dans nos vies et nos cultures ? Ce sont les questions, très humaines, éternelles  que posent Wilson dans son roman en les exacerbant. Questions universelles qui, de fait, réservent Spin à tout le monde ; je crois en effet que Spin est l’un des rares romans de SF qu’on peut faire lire en confiance à quelqu’un qui n’en lit jamais. En cela, Wilson remplit le contrat qui est celui de la SF dès l’origine, montrer comment les évolutions scientifiques ou techniques interagissent avec la communauté humaine. Et je trouve qu’il le remplit de manière plus aboutie que quantité d'autres.

Très brillant roman de SF, première partie d’une trilogie mais pouvant être lu en stand-alone, Spin est une lecture indispensable, non seulement pour les lecteurs de SFFF, mais j’insiste pour tout honnête homme.

Concluons en disant qu’on lira aussi avec profit les deux suites de Spin, Axis et Vortex. Et qu’on lira avec le même plaisir Les Chronolithes, A travers temps, ou Blind Lake (oups ! pas de chronique pour celui-ci). On y trouvera le même souci de l’humanité, la même attention portée à un développement cohérent des personnages, la même justesse dans les analyses psychologiques. Pour moi, il faudra que je trouve vite le temps pour son Mysterium.