vendredi 28 septembre 2012

Homo Economicus


L’Homo economicus, en sciences économiques, c’est le modèle (issu de la théorie néo-classique) de l’homme guidé par sa seule rationalité, et qui n’a pour unique objectif que de maximiser son utilité sous les contraintes de ressources qu’il subit. Critiqué de toutes parts (entre maints autres par Bourdieu qui le qualifie de « monstre anthropologique »), le modèle présente néanmoins un intérêt heuristique indéniable. Mais ce terme, et voici pourquoi nous ne discutons, est aussi le titre du dernier livre (essai !) de Daniel Cohen, économiste français parmi les meilleurs.

Cohen veut expliquer, à un public néophyte ou presque, comment la course à la compétitivité qui caractérise de plus en plus chaque activité sociale conduit les hommes non pas à plus de bonheur mais à plus de mal-être. Or, il a été admis pendant des décennies, par économistes, politiques, syndicats, et plus généralement tout le monde, que la hausse de la production et donc de la consommation était source de bien-être (c’est Gregory Mankiw qui, reprenant Robert Kennedy à propos du PIB dans son Principes de l’Economie de 1998, oppose au « il mesure tout sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue » du politique un cinglant « il mesure notre capacité à produire ce qui rend la vie agréable »). Comment expliquer ce paradoxe ?

Cohen commence par observer puis expliquer les indicateurs de bien-être en les corrélant avec ceux de niveau de vie et de production. Et il constate qu’ils n’évoluent pas en phase. La consommation, l’enrichissement, on s’en lasse vite. On oublie vite d’où on vient et on veut de nouveau plus. Et par ailleurs, la vie en général, hors consommation, n’est guère satisfaisante quand on la mesure objectivement. Pourtant nous sommes riches, libres, alors ?

L’explication centrale qu’avance Cohen c’est la passage progressif, mais bien acté aujourd’hui, d’une société de collaboration à une société de compétition, d’un homme situé et relié à un homo economicus. Dans le monde du travail, sur le marché sexuel ou matrimonial, entre nations, la règle est la compétition, dans un néo darwinisme monstrueux d’où ne sortent que quelques vainqueurs au détriment de grandes masses de vaincus, et qui épuise tous les combattants, contraints de participer de gré ou de force à un combat permanent pour seulement éviter d’être progressivement dépossédés de toute ressource rare.
Comment expliquer ce passage, ce basculement dans un monde toujours plus stressant et épuisant (comme l’annonçait déjà John Brunner dans ce « Tous à Zanzibar » où il prophétisait les burnouts) ?

Pour Cohen, il y a deux grandes réponses : la première tient à la difficulté qu’éprouve chaque humain à gérer les préférences contradictoires, notamment intertemporelles,  qui l’assaillent, la seconde au culte éperdu et humanophage de la liberté individuelle et de l’autonomie. Ces causes sont, de plus, potentialisées par l’apparition des pays émergents ou plus exactement leur rattrapage récent d’une égalité de productivité avec l’Occident, égalité rompue quand ce dernier avait fait seul, il y a deux siècles, la Révolution Industrielle.

Volonté de bien faire mais plaisir de la gratification immédiate luttent sans cesse en chacun de nous, et c’est souvent la gratification qui gagne, surtout si on l’y encourage, comme l’ont compris depuis longtemps publicitaires et marchands. Dépense contre épargne, télé conte lecture, etc. l’homme moderne comprend bien, après coup, qu’il n’a pas fait les meilleurs choix, mais il ne peut que s’en affliger, et souvent les reproduire tant pression sociale et « ça » psychanalytique l’y enjoignent. Même l’expérience n’aide guère sans un prodigieux effort de volonté.

Liberté, autonomie, sont les maîtres mots de notre société. Nous serions enfin sortis d’un monde médiéval et oppressif, et entrés dans le monde merveilleux de la liberté dans lequel personne ne peut (mais surtout personne n’aura l’outrecuidance) me dire ce que je dois faire. Etant l'égal de chacun, qui oserait me contraindre ? Ca ne va pas sans effet secondaire. L’individualisme mine l’engagement communautaire, y compris aux USA où il est censé avoir toujours été fort pour contrebalancer la légèreté étatique. La liberté s’impose dans le monde de l’entreprise, dans celui du travail dans la famille, dans l’engagement militant, rompant les liens d’obligations dont la vertu était d’être protecteurs et normatifs. Le prix de la liberté c’est le risque, et le risque permanent, c’est Hobbes.

Cohen décrit un monde, prophétisé par Tocqueville, où la règle individualiste amène inéluctablement licenciements, concurrence sauvage, divorces, monoparentalité avec la pauvreté qui y est souvent attachée (car on sait depuis Gary Becker qu’il y a un marché matrimonial comme il y a un marché du travail, entré lui aussi dans les logiques d’appariements optimaux qui furent longtemps réservées au monde de l’entreprise, Meetic en étant le Bourse). Il décrit un monde en situation d’anomie durkheimienne (car la liberté est fatale à moyen terme au gros du lien social) dans lequel les anciennes règles ont été détruites sans qu’aucune ne vienne les remplacer, un monde aux équilibres en bouleversement illustrés par le déplacement du centre économique de l’Ouest vers l’Est, un monde d’inégalités croissantes entre perdants et gagnants de l’ultra compétition, un monde dans lequel les normes économiques ont remplacées les normes morales avec pour conséquence l’obligation d’entrer toujours dans une relation d’échange et l’impossibilité d’entrer dans toute relation si on n’a rien à échanger.
Or les risques environnementaux, les biens supérieurs à produire (éducation, santé en particulier), le simple souci du bonheur s’accommodent difficilement du marché, de l’hyperconsommation, de l’optimisation financière, de la logique de l’homo economicus.

Invoquant psychanalyse, neurosciences, philosophie, anthropologie, histoire, économie bien sûr, Cohen tente de montrer l’importance de remettre l’homo economicus à sa place et de rendre leur voix aux autres facettes de la personnalité humaine. C’est le projet de Cohen, auquel je ne peux qu’adhérer. C’est aussi la limite du livre. En moins de 200 pages, il brosse un portrait du monde et de l’humanité en puisant à maintes sources. Les références sont dans sa tête mais pas toujours dans le texte, les affirmations sont rarement contrebalancés. C’est le défaut substantiel du style de l’essai. Vagabondage intellectuel brillant, il me laisse, comme professionnel, un peu sur ma faim.

Et puis, je crois qu’il oublie le facteur capital de la morosité occidentale (chapitre parallèle intéressant entre les USA et l’empire romain), le fait que toute société ait besoin d’un grand projet pour vivre. Et protéger un niveau de vie, préserver les écosystèmes, ou « militer pour l’abolition universelle de la peine de mort » (Fabius hier), ne sont pas de grands projets. Un grand projet nous emmène ailleurs, nous permet de faire, de voir, ou de connaître ce qui nous était inaccessible avant. Sinon, comme l’écrivait le philosophe espagnol Ortega y Gasset dans « La révolte des masses », la vie est « inutilisée » et l’individu, libre de toute entrave, se sent vide, pire que mort. A l’autre bout de l’échiquier politique, Durkheim décrivait déjà l’anomie comme la maladie de l’infini des possibilités non bornées. Puisque la guerre n’est plus une option, que le monde est entièrement découvert, que reste-t-il d’exaltant ? L’espace peut-être, sans doute. Mais dans ce domaine, les décisions récentes nous disent malheureusement que c’est loin d’être gagné.

Homo Economicus, Daniel Cohen

jeudi 27 septembre 2012

Nazi Punks Fuck Off



Sortie du tome 2 de la BD Zumbies. Les quatre Zumbies, le groupe de rock réanimé du tome 1, se déplacent jusqu’au Heavy Rock Contest, le plus grand concours rock du monde, dont le vainqueur gagne un enregistrement par la meilleure société de production du monde sur Fire Island, la Mecque du rock. Chaos, disorder, et mayhem les suivent sur leur propre Highway to Hell, comme ils suivaient le bus pour Nowhere dans lequel roulaient les Sex Pistols.

C’est toujours rock (plenty of name dropping). C’est toujours violent. C’est toujours gore. C’est toujours sexy (kind of). C’est toujours gras.

C’est toujours drôle, mais un peu moins. Ce n’est plus original (une idée ne peut être originale qu’une seule fois, malheureusement). On y trouve un beau Godwin O_o

Mais. C’est hilarant, speed, explosif, extrême. C’est vert, gris, rouge, primitivement colorisé mais précisément dessiné. Ce n’est pas très fin, mais c’est une énorme dope. Presque The perfect drug.

On referme l’album en éprouvant une furieuse Sympathy For The Devil et l’impression d’avoir Broken On Through To The Other Side, la tête vidée et le pouls à 150.

The Zumbies, t2 Heavy Rock Contest, Julien CDM, Lindingre

L'avis de SBM

mercredi 26 septembre 2012

Madness ? This is Renar !


"King of Thorns" est la suite VO du Prince écorché. Je vais supposer qu’on a lu la chronique précédente et essayer, de surcroit, de ne pas spoiler outre mesure.

Le roman commence à peu près là où se terminait le précédent. Jorg Ancrath est devenu roi du petit royaume de Renar. Cela fait quatre ans qu’il « règne ». Aujourd’hui est le jour de son mariage. C’est aussi le jour où une armée immense arrive devant ses murs pour l’assiéger. Le roman décrit les audacieuses opérations de Jorg pour défaire, contre toute attente, son ennemi, l’annihiler, et se libérer ainsi pour longtemps de tout risque d’élimination ou de soumission.

L’histoire est tirée par le personnage de Jorg, comme dans le tome précédent. Vieilli, il est plus capable d’empathie, ou du moins il comprend mieux le concept. Néanmoins, il continue à faire ce qui est nécessaire pour gagner, quel que puisse être le prix à payer pour lui et surtout pour les autres. On peut le voir comme immoral (il l’est parfois) ou au moins amoral (il l’est la plupart du temps). Jorg, c’est un Mr Spock qui serait capable de choisir aussi le Mal, c’est un idéal type de ce que Max Weber appelait la rationalité en finalité, c’est quelqu’un qui plonge avec délectation dans ce que Marx appelait « les eaux glacées du calcul égoïste ». Il est tout ça, et n’en souffre pas. Malgré ce, à quelques rares occasions dans le roman, il tente de faire « les choses justes » et montre compassion ou respect. Mais ce n’est pas la norme.

Maladivement ambitieux (il termine le roman en annonçant : « avant d’avoir vingt ans je serai empereur »), Jorg agit sans relâche, poussé par son ambition et sa volonté, et analyse sans cesse, en tâche de fond, ses options, ses motivations, ses actes. C’est à une véritable et passionnante auto analyse que le lecteur assiste. Ce dernier est le témoin, non seulement de toutes les actions de Jorg, mais également de toutes ses pensées.

Passionnant, Jorg hypnotise le lecteur, qui veut savoir jusqu’où il ira, et comment il pourra vaincre. Car le lecteur ne doute jamais de la victoire de Jorg. Il est de la race des héros, même s’il fait partie de la très petite minorité des héros maléfiques. Inquiétant, Jorg amène le lecteur à se demander sans cesse jusqu’où il ira et quel traitement il réservera à ceux qui croisent son chemin. Jorg, Jorg, Jorg ! Jorg ne lâche jamais les pensées du lecteur. Il le contraint à lire à toute vitesse pour le connaître toujours mieux et plus.

Le monde de Jorg, je l’ai déjà dit, est un monde de fantasy, mais pas seulement, et dans ce tome on comprend enfin exactement de quoi il retourne. Je n’en dis pas plus.

"King of Thorns" est aussi le lieu d’un hommage que Lawrence rend à la fantasy qui l’a sûrement charmé dans sa jeunesse. On y trouve une référence au Trône de Fer,  à Grendel, au Lion de Macédoine, entre autres. Clins d’œil de l’auteur à destination du lecteur, ils disent son amour pour le genre. Amour de la philosophie aussi, qui bénéficie de même traitement.

Construit sur quatre fils narratifs, le roman pose à mon avis un problème de structure, au moins dans sa première moitié. Premier fil : le siège. Tragédie classique combinant unité de temps (une journée), de lieu (les environs du château assiégé), d’action (les évènements du siège), le siège est le moment capital, le nexus autour duquel tourne ce qui a été gagné dans les autres fils et d’où partiront les nouveaux développements du troisième et dernier tome. Il ouvre et conclut le roman. Second fil : un flashback. Quatre ans avant. Alors que Jorg vient de devenir roi. Il part alors dans une longue expédition de plus d’un an qui lui fera traverser une grande partie de son monde, comprendre et voir des choses qu’il ignorait, provincial qu’il était. On y trouve une galerie de créatures de fantasy qui rappelle le "Three Hearts and Three Lions" de Poul Anderson. Troisième fil : un flashback progressant vers le présent, constitué d’un journal tenue par Katherine, objet d’amour-crainte de Jorg et réceptacle impuissant des manigances des joueurs en coulisse. Quatrième fil : des flashbacks sous forme de flashes ramenant Jorg à un événement tragique de ses aventures.

Le second fil pose problème imho car il est sans doute trop long en regard des informations ou des développements qu’il amène. Interrompant fréquemment le fil principal pour de nombreuses pages, il ralentit la lecture pour une longue pérégrination qu’on pourrait analyser comme une phase d’apprentissage. Malheureusement il sort peu de choses décisives de cet apprentissage, sauf durant sa dernière partie. De plus, ce fil est largement dépourvu d’enjeu, dans la mesure où le lecteur sait par le premier fil que Jorg est toujours vivant, qu’il est toujours roi, que son ennemi, entrevu dès le début, le sera toujours quatre ans plus tard. La fin du fil est plus palpitante car, enfin, un enjeu véritable s’y attache, mais même à ce moment-là, et encore plus dans les précédents, certaines scènes manquent de réalisme et certaines dialogues sonnent faux. A chercher le trop spectaculaire dans ce fil, Lawrence a peut-être touché les limites de son talent.

L’ensemble est néanmoins de bonne qualité, rempli d’action, de réflexion, d’aventure, de secrets, de rebondissements. "King of Thorns" est, malgré ses défauts, un grand roman d’aventure fantastique, dont le personnage principal est de la race des personnages qui marquent et qu’on n’oublie que difficilement.

King of Thorns, Mark Lawrence

lundi 24 septembre 2012

Connaitre le passé pour ne pas le reproduire


Suite de la sage Locke and Key avec ces volumes 4 et 5 VO, intitulés "Keys to the Kingdom" et "Clockworks", Milady m’ayant trop fait attendre.

Je ne reviens pas sur les qualités, énormes, et les, quelques, défauts d’une série qui est globalement de très bon niveau. On verra pour ça mes posts précédents ici, ou encore .

"Keys to the Kingdom", le tome 4, est très sombre. On y voit souffrir, car, pour un adolescent, la vie est dure, clef ou pas. On y voit mourir, car la guerre pour la possession des clefs (et le prix qui y est attaché), même si elle est menée par des enfants, est tout sauf un jeu d’enfant.

Il montre comment les clefs envahissent la vie de la famille Locke. Sous les assauts incessants d’un Dodge qu’ils n’ont toujours pas identifié comme leur ennemi, les Locke (essentiellement Ty) tentent de protéger le secret des clefs et surtout de la plus importante, la clef Omega. Ils découvrent la trahison, la bêtise des autres, et succombent parfois même à leur propre bêtise (Kinsey étant la spécialiste de cette occurrence). A deux doigts de comprendre d’où vient ce qui les menace, ils y échouent par suite d’un retournement de situation qui est l’occasion d’un cliffhanger de haute tenue.

Le scénario est toujours époustouflant. Le dessin est le plus souvent beau, mais variable. Au début du tome 4, le dessin enfantin de Rodriguez (ce n'est pas son style habituel) m’a désarçonné. Je pense qu’il est justifié par le fait que le récit est vu, au début, par les yeux de Bode, le petit garçon de la bande, mais honnêtement, je n’en suis pas fan. Question de goût. Ensuite, le dessin de Rodriguez redevient normal et donc agréable, même s’il y a toujours une certaine irrégularité dans son dessin (volontaire ou non je l’ignore) dont la qualité varie au fil des planches.

"Clockworks", le tome 5, offre enfin aux lecteurs comme aux enfants Locke, l’origine et l’explication des évènements qu’ils subissent depuis des mois. Initiées par la mort de leur père et leur déménagement dans le manoir Lovecraft, leurs mésaventures ont provoqué la mort de bien d’autres personnes depuis, sans qu’ils puissent jamais vraiment contrôler la situation. Grâce à une nouvelle clef découverte par hasard, les enfants vont enfin voir, littéralement, d’où viennent les clefs, et aussi qui les a forgées, dans un passé lointain, et pourquoi. Ils découvriront de plus quelle est la cause des évènements qu’ils subissent depuis la mort de leur père, en comprenant quels rapports entretenaient les participants (dont feu le père Locke, encore étudiant) à la représentation de la Tempête de Shakespeare  jouée il y a plus de vingt ans, moment théâtral immortalisé en photo, et qui semble être à l’origine des malheurs qui ont suivi. Cette connaissance les forcera à réévaluer, douloureusement, l’image qu’ils pouvaient avoir des différents protagonistes de toute l’affaire.

Reste maintenant, pour le tome 6, à dénicher la vipère lovée dans leur sein, et à la détruire enfin pour de bon. J’attends avec impatience.

La grande force de la série Locke and Key qui se vérifie encore une fois ici, c’est la puissance émotionnelle qui se dégage des albums. Le sort de personne ne peut laisser indiffèrent tant les enjeux sont élevés et les émotions violentes. De plus, Joe Hill ne se limite pas. Il tue, torture, malmène ses personnages jusqu’à la folie, dans une éprouvante histoire de fantômes comme on n'en lit pas souvent.

Locke and Key 4 et 5 VO, Keys to the Kingdom, Clockworks, Joe Hill, Gabriel Rodriguez

vendredi 21 septembre 2012

Revue de BD Alix et Wollodrin



Sortie récente d’Alix Senator et du tome 3 de la saga Wollodrin.

Soyons clair. Je n’ai jamais lu l’Alix original. Les BD ligne claire mettant en scène de jeunes héros intrépides et facétieux ont cessé, très jeune, de m’intéresser. Je n’avais donc sur cet Alix reboot aucun à priori. Je n’attendais pas cette version comme le messie, et je ne craignais pas non plus que mes souvenirs d’enfance soient défigurés. Je suis donc allé voir cet Alix, vieilli, devenu sénateur, plongé dans une enquête sur des meurtres étranges qui semblent impliquer ou menacer la personne d’Auguste, devenu empereur, comem je serais allé voir n'importe quel album neuf.

Les dessins réalistes de Demarez sont souvent beaux et impressionnants, mais parfois imprécis sur les visages ou les corps. Ils souffrent surtout à mon avis d’un encrage trop appuyé qui tient parfois lieu de colorisation ou d’ombrage et qui donne l’impression de payer un tribut à la ligne claire justement.

L’enquête, guère complexe, est facilement résolue ; les dialogues sont brefs et transparents. Et il y a, malheureusement, de jeunes héros intrépides et facétieux, en l’occurrence le fils d’Alix et son ami.
Ces trois éléments narratifs ajoutés à un encrage fou font d’Alix une BD qui lorgne clairement sur son passé Jeunesse. Je ne suis guère fan, même si ce n’est jamais totalement rédhibitoire. A l’arrivée, "Alix Senator" est une BD que je qualifierais de moyenne, pas désagréable mais dispensable.

Autre chose avec Wollodrin t3, "Le convoi". Nouveau cycle de Wollodrin qui reprend deux personnages du premier (l’éclaireuse et l’orc), engagés dans de nouvelles aventures. Sans emploi ni argent, ils se retrouvent à escorter des membres d’une communauté religieuse qui ressemblent fortement à des amish vers leur terre promise. Mais de sombres cavaliers menacent ce voyage.

On retrouve dans ce tome ce qui faisait la qualité des deux premiers opus. Scénario plutôt fin (dans les limites, bien sûr, de ce qu’une BD permet), grande aventure, races non humaines, dessins magnifiques, colorisation de haute tenue, humour. Et même un grand message de tolérance inter espèce (on sait que la tolérance est mon petit lait).

Une BD à lire. Notons qu’elle peut l’être même sans les deux premiers tomes car c’est vraiment une nouvelle histoire, mais il serait dommage de se priver des Wollodrin 1 et 2 et du plaisir qu’ils apportent.

Alix Senator, t1 Les aigles de sang, Mangin, Demarez
Wollodrin, t3 Le convoi, Chauvel, Lereculey

dimanche 16 septembre 2012

Le garçon qui voulut être roi


"Le prince écorché" est le premier roman de Mark Lawrence, un auteur britannique qui frappe fort avec sa première production. Après le Rajaniemi, ce sont de bien belles premières œuvres qui nous tombent sous la main.

Jorg n’a que quatorze ans, dans un monde médiéval où cela suffit pour être adulte. Il a vu mourir sous ses yeux sa mère et son jeune frère, assassinés par des ennemis politiques de son père. Blessé dans sa chair et surtout dans son esprit, le prince Jorg a fui le château de son père, rejoint une bande d’écorcheurs, et vit depuis une existence de bandit de grand chemin, cruel et impitoyable. Il rêve de se venger, mais aussi de devenir roi d’abord, empereur ensuite.

Jorg est un personnage immédiatement fascinant. Sorte d’enfant chimérique d’Elric et de Conan qui se serait engagé dans la Compagnie Noire, Jorg est un homme qui a brulé tous les ponts derrière lui et qui continue de la faire. Dans un monde où sévit la « Guerre des Cent » (dont sa mère et son frère ont été victimes), conflit perpétuel et sanglant entre les roitelets d’un empire désagrégé, Jorg a fait le choix (qu’il considère comme sa grande découverte, presque comme une révélation) de gagner le Grand Jeu en l’envisageant comme un problème rationnel, une simple partie d’échec. Dans cette partie que doivent jouer rois et nobles (l’auteur fait d’ailleurs un clin d’œil explicite à l’expression « Game of Thrones »), les hommes sont tous des pions, les actes politiques (guerres, mariages, assassinat) ne servent qu’à faire évoluer le rapport de forces ou le positionnement des pièces. Gambit ou sacrifices ultérieurs deviennent des nécessités évidentes dès lors qu’on a compris ce qu’est le jeu, et qu’on parvient à ne voir tous les humains, même ses plus proches, comme les pièces d’un jeu qu’il faut gagner, et qu’on ne peut gagner qu’en faisant tout le nécessaire sans manifester d’émotion, forcément parasite de l’action rationnelle. Aux échecs, le gagnant est celui qui prend le roi adverse, pas celui qui a préservé le plus de pièces, celui qui a joué avec sa tête, pas celui qui a joué avec son cœur. Pas d’amour, pas de loyauté, pas d’affect. L’homme sans lien est libre de ses mouvements, toute allégeance est empêchement. Et lorsque Jorg tombe, à son corps défendant, amoureux d’une femme, son instinct lui hurle littéralement dans le texte « Tue-la ! Elle ne peut que t’affaiblir ».

Audacieux, téméraire parfois, d’un cynisme absolu, parfaitement amoral, libre de toute féalité, Jorg est un héros car il pose sur un background tourmenté le talent, l’intelligence, la charisme et la chance sans lesquels aucune grandeur n’est possible. Il sait devenir larger than life et accomplir ce qu’aucun autre que lui n’aurait pu réussir, en renversant des probabilités qui le donnaient vaincu. Grand homme plongé dans une grande histoire, contrôlant par la menace, la violence, la séduction, une bande de coupe-jarrets cruels et abrutis mais très efficaces, il raconte son histoire à la première personne et celle-ci fascine le lecteur comme la mangouste le cobra.

Mais, au-delà des joutes et des couronnes, il y a une autre dimension au jeu des trônes qui ne se dévoile que progressivement (et douloureusement) aux yeux de Jorg, comme à ceux du lecteur, et ajoute au conflit visible un méta conflit qui est le seul à importer vraiment. Comme beaucoup d’autres éléments importants de la narration, il arrive de manière naturelle et logique dans l’aventure et dans le corps du récit. C’est une des forces du livre de ne jamais s’appuyer sur de heureux hasards pour rassembler les hommes ou les mettre en mouvement. A plusieurs reprises, on peut penser durant quelques pages qu’il y a des coïncidences vraiment faciles, avant de comprendre qu’en fait rien n’est coïncidence et que les rencontres ou les actions étaient planifiées ou organisées. C’est un aspect du récit qui ne peut que satisfaire les lecteurs exigeant une certaine rationalité dans la résolution des problèmes.

Quant au monde dans lequel vit ce froid mais toujours brillant prince, c’est, au premier abord, un monde médiéval fantastique assez peu détaillé. Passé la première impression, le lecteur découvrira progressivement (et, de fait, assez tôt) qu’il n’est pas que cela (je ne spoile pas ici, lisez et vous saurez). Si, à la fin du livre, tout n’est pas encore révélé et expliqué (ce n’est qu’un tome 1 après tout), beaucoup de choses se seront néanmoins éclaircies concernant l’Histoire de l’Empire brisé.

Brutal (parfois à la limite du gore), dur, cynique, cruel, "Le prince écorché" est un roman à la narration logique, et à la construction, alternant entre présent et flashbacks, plutôt efficace car elle ne présente au lecteur que les éléments de connaissance dont il a besoin au moment où ceux-ci sont nécessaires, et de sorte garde le lecteur le plus longtemps possible dans l’incertitude. Doté d’un héros intelligent et courageux, au charisme indéniable, d’un background tragique, et d’une histoire forte, "Le prince écorché" est une réussite qui se lit à la vitesse de l’éclair. Chaque élément s’y emboite sans solution de continuité, et l’irrésistible marche du machiavélien Jorg vers la grandeur ne peut que fasciner et passionner le lecteur, voire choquer (et c’est tant mieux) le contemporain, confit dans l’huile écœurante de la sensiblerie.

Je me jette d’ores et déjà sur le tome 2, "King of Thorns".

Le prince écorché, Mark Lawrence

L'avis de SBM

samedi 15 septembre 2012

A quantum writer : Interview de Hannu Rajaniemi


Hannu Rajaniemi est le talentueux auteur du décoiffant Quantum Thief, qui sera publié dans quelques mois par Bragelonne sous le titre "Le voleur quantique". Il a accepté de répondre aux questions de Quoi de Neuf... J'espère que ses réponses mettront les lecteurs en appétit et leur donneront envie de lire cet excellent roman dès qu'il sortira en France (ses réponses en VO sont ici).

Bonjour Hannu et merci pour ton temps. « Le voleur quantique » sera ton premier roman traduit en français. Essayons de présenter ton travail.

Pour commencer, peux-tu te présenter aux lecteurs français ?

Je m’appelle Hannu Rajaniemi. Je suis né en Finlande mais je vis en Grande Bretagne depuis dix ans. J’ai étudié la physique mathématique et obtenu un doctorat en théorie des cordes à l’université d’Edinburgh.
A Edinburgh, j’ai aussi rejoint un groupe d’écrivain et commencé à écrire de la fiction plus sérieusement qu’avant. Les quelques nouvelles que j’avais publiées (notamment « Deus ex Homine » en  2005) ont attiré l’attention de John Jarrold, qui est devenu mon agent. Sur ses conseils, je me suis mis plus sérieusement au travail sur un roman, qui a fini par devenir « Le voleur quantique » - et, à mon grand étonnement, a été retenu par Gollancz sur la base du premier chapitre.
Jusqu’à récemment, je travaillais comme directeur technique d’une société de recherche mathématique, mais je me concentre maintenant un peu plus sur l’écriture. Mon second roman, « The fractal prince », la suite du « Voleur quantique », sortira dans deux semaines (le 27 septembre 2012), et je suis en train de travailler sur le troisième et dernier livre de la série.

« Le voleur quantique » a été nominé pour le Locus 2011 premier roman et il est tenu en haute estime dans beaucoup de cercles SF. Qu’est ce que ça fait de recevoir aussi de « Hourras » pour un premier roman ?

Mon but a toujours été d’écrire un livre que j’aimerais lire, alors il a été très agréable de constater que beaucoup de gens partageaient mes obsessions. Evidemment, ça m’a aussi fait monter la pression pour le second livre et maintenant je suis curieux de savoir comment les gens vont le recevoir.

Commençons par jeter un regard aux personnages principaux du roman :

Jean le Flambeur (en français dans le texte VO), ton personnage principal, est à l’évidence plus ce qu’il semble être (et il semble déjà beaucoup). Que peux-tu nous dire sur son histoire et son apparente longévité ?

Je vais supposer que tes lecteurs n’ont pas nécessairement lu le livre, donc éviter autant que possible de spoiler…
Jean lui-même n’est pas complètement au clair sur sa propre histoire, au moins au début. Néanmoins il apparaît rapidement qu’il a eu de nombreuses identités depuis au moins trois siècles, et qu’il est connu à travers tout le système solaire comme voleur dont les faits d’armes sont légendaires. Il a essayé plusieurs fois de corriger ses tendances criminelles, mais jusqu’à ce jour sans succès. Une question importante posée dans la série est celle-ci : quelle part de son identité a été façonnée par son passé, quelle part est une construction artificielle, et quelle part encore totalement autre chose…
La longévité de Jean n’est pas exceptionnelle dans un univers où les nanotechnologies ont rendu la vie éternelle commune. Mais l’immortalité a un prix : l’embrasser c’est accepter de résister au changement – sinon, la seule fin possible est une forme de mort lente par perte d’identité.
Les lecteurs français remarqueront forcément les ressemblances entre Jean et Arsène Lupin. Cette ressemblance est un hommage, mais pas seulement, elel a une utilité qui se révèlera dans le second roman.

Qui est Mieli, and que peux-tu nous dire de sa loyauté fluctuante envers son maitre, la mystérieuse Pellegrini ?

Mieli est une femme originaire du nuage d’Oort, à l’extrémité du système solaire. Elle a grandi dans une société qui a inventé des moyens de survivre dans des conditions très dures, à travers une culture tribale très resserrée. De ce fait, elle trouve les sociétés technologiques avancées de l'intérieur du système solaire bizarres et étrangères à sa culture. Néanmoins, elle veut plus que tout une chose que la Pellegrini  - une entité posthumaine dont tout ce qu'on sait c'est qu'elle lui parle dans sa tête - peut lui donner. Elle a donc accepté d’être modifiée physiquement et mentalement pour devenir le serviteur docile de la Pellegrini. Mais alors que la Pellegrini exige une loyauté absolue, Mieli fait face à des choix qui l’oblige à se demander jusqu’où elle est prête à aller pour obtenir ce qu’elle veut.

Culturellement, le peuple auquel appartient Mieli ressemble à celui d’un pays froid du nord cher à mon cœur. De ce fait, elle apporte à l’histoire sa propre perspective, différente.

Isidore Beautrelet, ton détective amateur, est un personnage amusant. Il joue au détective avec sa loupe nano augmentée et possède un animal de compagnie artificiel appelé Sherlock. Es-tu toi-même un fan de whodunnit ?

Oui, énormément, et c’est de ce monde que sont venus beaucoup des idées du « Voleur quantique » : j’ai voulu montrer le conflit conceptuel existant entre un futur nanotechnologique et une histoire de détective. Comment raconter ce genre d’histoire de telle sorte que le crime ne puisse être résolu simplement en googlant ? Et quel genre de personne voudrait résoudre des crimes dans un tel monde ?
J’ai emprunté (ou volé…) le nom d’Isidore à Maurice Leblanc, mais il a sa propre personnalité. Durant l’écriture, il est devenu bien plus important que ce que je prévoyais au départ, ce qui est toujours un bon signe.

« Le voleur quantique » commence dans la Prison du Dilemme, un lieu où l’esprit des condamnés doit subit des millions d’itérations du même choix dans l’espoir qu’ils finiront par s’amender. Comment t’es venue l’idée d’un tel lieu ?

Je suis un peu familier des mathématiques qui sous-tendent la théorie des jeux. Les résultats de cette théorie nous montrent que l’altruisme est une stratégie gagnante dans le dilemme du prisonnier. Il m’a semblé que des entités post-humaines dotées de capacités computationnelles presque illimitées pourraient vouloir tester ces théories sur des esprits simulés – comme une version améliorée des tournois informatiques de Dilemme du prisonnier organisés par Robert Axelrod dans les années 80 – peut-être dans le bût de mettre au point des esprits altruistes à travers un processus de sélection darwinienne. Je recommande fortement la lecture de « L’évolution de la coopération », le livre d’Axelrod, à quiconque s’intéresse à ces sujets – il est, certes, un peu daté mais toujours pertinent.

Dans le roman, les gens transfèrent leur esprit de corps en corps chaque fois que nécessaire. Le corps y est autant une pièce d’équipement qu’un élément d’identité. Crois-tu qu’un jour nous pourrons faire une copie numérique parfaite de l’esprit humain ? Et penses-tu qu’existeront des humains génétiquement modifiés dans le futur ?

Pour ce qui est de l’uploading d’esprit, j’ai plutôt voulu jouer ici avec les modes actuelles de la SF, je ne le considère pas comme une chose très réaliste en soi. Bien sûr, il y a, déjà aujourd’hui, des efforts pour développer des simulations détaillées du fonctionnement des neurones et de régions du cerveau, mais c’est très différent de la capacité de copier et d’uploader des esprits humains. Notre connaissance actuelle du cerveau et de la conscience est extrêmement faible, nous sommes donc plutôt des alchimistes parlant de changer le plomb en or quand nous parlons d’uploader des esprits. De plus, si/quand nous aurons acquis la technologie permettant de le faire, la question aura probablement cessée d’être pertinente – les questions de mortalité et d'identité individuelle n’auront simplement plus de sens.
Je pense qu’il est bien plus probable que nous verrons avant longtemps des thérapies géniques et des augmentations du corps humains basées sur la synthèse biologique. Je pense, comme Bruce Sterling, que ce seront plutôt des augmentations installées que de l’engineering génétique prénatale à la Gattaca – car on voudra avoir des mises à jour constantes si possible.

Dans « Le voleur quantique » les nanotechs sont utilisées pour modifier le corps, les équipements, etc… C’est presque magique. Es-tu aussi optimiste sur l’évolution des nanotechs dans le monde réel ?

Je ne crois pas qu’il y aura des améliorations à la Drexler telle qu’utilisée par Stephenson dans « L’âge de diamant » (que je vous conseille vraiment, note de Gromovar), du moins à court terme. Néanmoins, nous pourrons être étonnés par des avancées dans la synthèse biologique. Nous savons déjà fabriquer des circuits logiques et des réseaux neuraux à partir d’ADN ! Je crois donc que les nanotechs amèneront de grands progrès dans la synthèse biologique.

Le plus glorieux personnage du roman est la ville martienne nommée Oubliette. Comment as-tu ébauché cette ville ? Et pourquoi en faire une cité mobile ?

Elle a partiellement à voir avec les thèmes du livre – le changement et la mémoire. Je voulais quelque chose qui soit en transformation constante. Mais aussi, cette ville est devenue une de ces images puissantes que je n’arrivais pas à me sortir de la tête.

Comment as-tu décidé d’inclure les puissants et étranges Tzadikkim (des sortes de super-héros prosaïques issus de la tradition hébraïque, ici nano augmentés) ?

Je voulais qu’Oubliette soit un mix inhabituel de culture, et qu’il y ait de la tradition juive dans le mix. J’avais aussi beaucoup lu sur le mouvement des vrais super-héros (comme Phoenix Jones), et j’avais besoin d’une force de l’ordre pour ma ville, aussi, comme ça arrive souvent, les deux idées se sont rencontrées d’une manière fructueuse.

Le « gevulot » est un développement brillant sur les options de confidentialité qui existent sur Internet. Il tire l’histoire. Penses-tu que le mouvement contemporain global vers une transparence totale finira par se renverser dans le monde réel comme il l’a fait dans le roman ?

Je suis convaincu que nous devrons réévaluer à la hausse notre rapport à l’intimité, mais en pratique je doute qu’une chose telle que le « gevulot » soit possible. Je pense que nous aurons à développer des conventions sociales qui permettent de gérer au mieux du phénomène de surveillance permanente. Mais j’espère aussi qu’une transparence accrue aura des effets positifs, en terme d’augmentation de la responsabilité des gouvernements et des organisations. Quoi qu’il en soit, la technologie existe et elle est disponible, donc…

Le « gevulot » ne pourrait pas exister sans l’exomémoire, le système grâce auquel l’entière mémoire d’une personne est externalisée en temps réel. Dirais-tu qu’avec le développement de capacités de stockage numérique gratuites et toujours accessibles, nous sommes en route vers cet avenir (même d’une manière bien plus basique) ? Avec tant de choses qui commencent à être stockées dans le « cloud », devons-nous commencer à nous protéger contre le « hacking de mémoire » ?

Les outils digitaux changent profondément la manière dont nous utilisons nos cerveaux, mais les neurosciences nous disent qu’il y a une grande différence entre la mémoire à long terme acquise via un apprentissage ardu et le googling rapide. Nous avons besoin de la première pour pouvoir faire des connexions entre les idées et les comprendre en profondeur. Aussi, jusqu’à ce que des interfaces cerveau-ordinateur vraiment invasives deviennent réalité, la mémoire à l’ancienne gardera toute son utilité. Néanmoins, les enregistrements numériques sont en train de créer une sorte de mémoire collective sur une échelle encore jamais vue, de sorte que la manière dont nous voyons nos propres vies et l’histoire globale pourrait changer de manière importante. Et je ne crois pas que nous recommencerons un jour à mémoriser les numéros de téléphone. Pour un écrivain, ce sont les conséquences sociales qui sont les plus intéressantes. Que deviennent les relations humaines quand n’importe quelle dispute peut être instantanément rejouée ?
En ce qui concerne le « cloud », je ne suis pas un expert en sécurité, mais il semble que les outils cryptographiques nécessaires pour sécuriser le cloud computing existent déjà, il suffit donc de les implémenter de manière efficace. Néanmoins, il y a déjà des signes de brain hacking, voyez ce récent article pour avoir un choc https://www.usenix.org/conference/usenixsecurity12/feasibility-side-channel-attacks-brain-computer-interfaces. (euh, le lien n’est plus actif, ils t’ont repéré Hannu).
Il sera intéressant de voir ce qui se passe quand les objets utilisant des interfaces cerveau-ordinateur seront omniprésentes.

A Oubliette, le temps de vie est utilisé comme une monnaie. Quand leur temps alloué est épuisé, les gens passent en animation suspendue pour un certain temps pendant que leur esprit anime les robots qui font fonctionner la cité. Pourquoi les robots ne peuvent-ils pas se débrouiller seuls sans intervention humaine ?  pourquoi est-il nécessaire d’avoir une partie importante de la population d’Oubliette en permanence en train de « dormir » ?

Répondre complètement à cela serait un spoiler, but il faut garder à l’esprit qu’Oubliette est une cité conçue : le cycle Calme-Noble est nécessaire pour garder sa fraicheur à la vie et donner aux citoyens un sentiment de finitude. De plus, les Calmes ne dorment pas vraiment. C’est un mode différent d’existence et, comme il est dit dans le livre, il y a même certains citoyens à qui ce mode manque après un certain temps.

Ton roman est absolument post-humain, c’est une cerittude, et pourtant le background global est encore flou pour le moment. En apprendrons-nous plus sur le « Sobornost » et la « Grande tâche commune » dans le second roman. Que peux-tu nous en dire sans trahir de secrets ?

Oui, absolument, il y aura des réponses. Pour ceux qui veulent en savoir plus sur la « Grande tâche commune » sans attendre, je suggère de jeter un œil au travail de Nikolai Fyodorov.

« Le voleur quantique » nous montre (au cas où nous l’aurions oublié) que l’Histoire est écrite par les vainqueurs. Est-ce une part de ta philosophie?

Pas nécessairement sous cette forme, mais la nécessite de questionner tout dogme l’est absolument.

Tu as rempli ton roman de mots étrangers. Tu utilises des noms japonais, hébreux, russes, grecs, antiques. Que veux-tu dire au lecteur en utilisant des noms issus de tant de backgrounds différents ?

J’ai voulu créer un futur multiculturel très différent d’aujourd’hui, rempli de nouveaux concepts pour lesquels il fallait de nouveaux mots.

« Le voleur quantique » est un patchwork réussi de nombreux styles. Cet aspect était-il part du projet dès l’origine ?

Oui, absolument. Comme je l’ai dit au-dessus, l’amusant était de voir les tensions et les contradictions  qui apparaissent quand on mêle différents genres, puis de travailler avec les contraintes que ça impose. Un bon paradoxe est toujours bon pour la créativité.

« Le voleur quantique » rend un hommage appuyé au travail de Maurice Leblanc (plus connu en France qu’en Finlande, je suppose). Comment as-tu découvert son œuvre et que représente-t-elle pour toi ?

J’ai lu des traductions en finlandais des livres de Leblanc quand j’étais jeune, à peu près au moment où j’ai découvert Jules Verne et Arthur Conan Doyle. J’étais un étudiant travailleur et bien trop sage, aussi je prenais plaisir à lire les aventures d’un escroc comme Arsène Lupin qui écrit ses propres règles…

Avec le peuple Zaku tu fais référence à la sous culture geek (sous sous culture : jeux de rôle). Joues-tu toi-même aux jeux de rôle et penses-tu que cette sous culture spécifique survivra à la post-humanité ?

J’ai joué aux jdr sur table pendant dix ans environ, et je pense qu’ils sont une forme brillante de narration et d’interaction sociale. Les jeux sont, comme la fiction, des médias qui se branchent dans des parties très profondes de notre cerveau. Je crois qu’ils seront une manière très naturelle de gérer le type de changement qu’induiront des technologies permettant d’altérer nos corps et nos esprits. Aussi, même si je ne fais pas des Zokus une prédiction sérieuse pour le futur, il est amusant d’imaginer une société post humaine définie par sa relation avec le jeu. Ce type d’idées sera fortement présent dans le troisième livre, sur lequel je travaille en ce moment.

Leblanc dans « Le voleur quantique », Perrault dans la brillante nouvelle « La voix de son maitre » (publiée en France dans Angle mort #4), as-tu une affection particulière pour la littérature française ?

Un peu ! En plus de Jules Verne, j’aime aussi beaucoup Alexandre Dumas père, et j’ai depuis longtemps une idée d’histoire mettant en scène Cyrano de Bergerac…

A propos de littérature, je pense avoir reconnu plusieurs influences prestigieuses dans ton roman. Peux-tu nous dire qui sont les auteurs que tu aimes ? Et qui t’as influencé en SF ?

Mes modèles les plus volontaires pour « Le voleur quantique » sont Roger Zelazny et Ian McDonald. Je suis très impressionné par Ian McDonald, et en SF il est l’auteur dont je m’inspire le plus (ou à qui je vole des idées). J’aime la prose de Roger Zelazny, les collisions qu’il crée entre technologie et mythologie, et ses ironiques protagonistes immortels. Un auteur plus mainstream (bien qu’il ait écrit beaucoup de bons romans de genres aussi) que j’admire beaucoup est Michael Chabon.

J’ai encore beaucoup de questions mais je pense que ça ne serait pas aimable d’insister. Alors gardons-les pour une autre fois. Peut-être après « The fractal prince ».

Je te remercie pour tes réponses et te souhaite tout le succès possible pour ton prochain roman.

mercredi 12 septembre 2012

Dans l'abîme du temps


Vortex est le troisième et dernier volet de la saga cosmique de RC Wilson, saga commencée en 2005 avec Spin, et poursuivie dans Axis en 2007. Il a été récemment traduit et publié par Lunes d’Encre, sous une couverture qui m’a vaguement rappelé le très bon Chronolithes, du même auteur.

"Vortex" est constitué de deux histoires qui progressent en parallèle. L’une se passe sur Terre, une génération environ après les évènements décrits dans Spin, l’autre sur Terre et ailleurs, 10000 ans plus tard. Ici et presque maintenant, une psychiatre et un flic en rupture (il existe beaucoup de SF mix, c’est le premier Serpico-SF que je lis) enquêtent sur Orrin Mather, un jeune garçon white trash à la santé mentale incertaine, et sur les étranges connaissances du futur qu’il semble détenir. Dans l’avenir lointain, Turk Findley, qui avait pénétré dans l’Arche Temporelle des Hypothétiques, en sort 10000 ans après, et découvre une réalité étrangère qui commence par être séduisante afin de se révéler franchement inquiétante. Ces deux fils narratifs, à l’évidence liés par le personnage d'Orrin Mather, ne se recouperont finalement qu’à la toute fin du roman.

En effet, dans ces quelques dernières pages, alors que le roman, et donc le cycle se termine, le lecteur saura enfin ce qui liait ces deux histoires séparées par un abîme de temps. Il saura aussi et surtout (certains attendent depuis sept ans) qui sont les Hypothétiques, ce qu’ils veulent, et la raison pour laquelle ils ont commencé par enfermer la Terre dans la barrière du Spin. Le lecteur aura la réponse, l’humanité, victime du Spin, ne l’aura jamais eue.

Par delà le récit et les révélations attendues (et fournies, ce qui n’est pas toujours le cas dans ce genre de cycle), la thématique centrale autour de laquelle tourne le "Vortex" semble être celle de l’identité. Qui sommes-nous ? Sommes-nous ce que nous sommes ou ce que nous décidons d’être ? Sommes-nous la somme de nos remords ? Sommes-nous toujours des humains si nous ne sommes pas totalement humains ? Une conscience reconstituée est-elle la conscience originale ou une simple copie ? Peut-on concilier conscience collective et liberté individuelle ? Quelle est la limite physique de la conscience, et d’ailleurs y en a-t-il une ?

Ces questions sont posées aux héros du livre au travers de leurs expériences biographiques, mais aussi du fait de leur confrontation aux sociétés futures qu’il décrit : démocratie corticale ou démocratie limbique, ces formes politiques, proches de celle de la ruche, qui assurent stabilité et consensus par le biais de l’intervention d’une méta conscience apaisante mais inévitablement totalitaire.

Vortex a les qualité d’un roman de RC Wilson. Il est écrit dans un style clair et accessible qui permet une lecture agréable. Il concentre son éclairage sur les humains, leurs sentiments, les réactions qu’entrainent chez eux la confrontation à une réalité qui leur est tellement supérieure et lointaine qu’elle en est à la fois hypnotisante, terrifiante, et incompréhensible. Il ne laisse jamais le sense of wonder étouffer l’humanité de son histoire. Véritable page turner en raison du mystère qui entoure la cas Orrin Mather, et de la proximité du moment où sera révélée la vérité sur les Hypothétiques, "Vortex" se lit vite et agréablement. Wilson fait du Wilson et c’est, en soi, pour beaucoup de lecteurs, l’assurance de pouvoir entrer en confiance dans un roman fluide, prenant, et humain.

Je ne lui trouve, en regard de ses qualités, que des défauts mineurs. D’une part, la liaison entre les deux fils du récit m’a semblé un peu artificielle. Elle sert surtout à faire passer un point sur l’Histoire, le Passé, et leur négociable inéluctabilité. D’autre part, j’ai trouvé que la partie future faisait par moment très (trop) classique, du fait de l’utilisation de certains archétypes et de la quasi absence de descriptions détaillées ( le petit couple, la résistance passive, le vaisseau contrôlé par la pensée, la « cité idéale », omniprésente mais peu décrite, la conscience collective aux effets trop effleurés, parfois tout ceci faisait un peu vieille SF à la Age de Cristal). Enfin, et là je revendique ma subjectivité, je trouve Wilson bien optimiste, presque naïvement optimiste. Son histoire contemporaine se termine au mieux, la future aussi, et même l’Univers ne s’en sort pas trop mal, alors que toutes les probabilités jouaient contre des résolutions favorables. On peut aimer les vrais gros Happy End, ce n’est pas mon cas. Mais, chacun le sait, je suis une bête enragée.

En dépit de ce qui précède, j'ai pris plaisir à lire "Vortex" dont la forme comme le fond sont charmants, ce qui est imho la marque de RC Wilson.

Vortex, RC Wilson

jeudi 6 septembre 2012

Du risque d’acheter des livres sans savoir vraiment ce qu’ils renferment


Souvent Guillaume Stellaire et moi avons des goûts proches. Pas cette fois.

Hans Pfaall, péquin hollandais surendetté, part (c’est du moins ce qu’il raconte) pour la Lune dans un ballon innovant. Il l’atteindra (dit-il), et y gagnera l’amitié des autochtones, avant de tenter d’obtenir de ses compatriotes le pardon de ses erreurs passés, dans le bût d’un retour sur Terre.

"Aventure sans pareille d’un certain Hans Pfaall" est un pastiche des récits d’exploration fantastiques, dont tous décrivent des sociétés et des systèmes politiques différents de ceux du siècle, de Cyrano de Bergerac aux Voyages de Gulliver, en passant par l’Utopie de More. C’est du moins ce que je croyais avant de l’avoir lu. Malheureusement, aucune description de la Lune et de son peuple (si ce n’est leur petite taille) n’est donné par le sieur Pfaall dont on ne sait pas s’il n’est pas au final un simple blagueur. De ce fait, cette novella s’apparente plutôt à du proto Jules Verne, et pas du tout à un récit politique, l'histoire narrée consistant en effet essentiellement en la description extensive du voyage lui-même sous un angle technique, qui, s’il est peut-être drôle par les erreurs et croyances datées qui s’y manifestent, m’a rapidement ennuyé.

Aussi je veux ici prévenir d’éventuels futurs lecteurs afin qu’eux sachent où ils vont. "Hans Pfaall" est un anticipation « humoristique » technique et scientifique, et pas du tout la description d’une utopie politique ou sociale.

Du risque d’acheter des livres sans savoir vraiment ce qu’ils renferment. My mistake.

Aventure sans pareille d'un certain Hans Pfaall, Edgar Poe, traduit par Charles Baudelaire (quand même)

dimanche 2 septembre 2012

Hibernatus triste


Il y a trois ans sortait le premier tome de la série "The Twelve", traduite et publiée par Panini. Lu, apprécié. Puis le temps est passé et j’ai commencé à penser que la fin de la série ne sortirait jamais en France. Erreur grave. Non seulement la dite seconde moitié vient de sortir, mais encore elle est agrémentée d’un épisode additionnel hors projet initial. Better late than never.

Berlin 1945. Douze super-héros, réunis par le hasard, pénètrent dans le QG des SS. Contrairement à leurs espérances, ils n’y trouvent pas de document secret, mais tombent dans un piège. Enfermés, endormis, ils sont placés en hibernation par les scientifiques SS dans un but mystérieux. Ils ne sont retrouvés et sauvés que soixante ans plus tard, là encore, par hasard. Pris en charge, rapatriés, hébergés et défrayés par l’armée américaine, en raison de la dette née de leur sacrifice, mais aussi dans l’espoir d’en faire des modèles positifs à la morale simple dans un monde en désarroi, il peut sembler que leur épreuve touche à sa fin. C’est loin d’être le cas.

Retour dans des USA et un monde qui ont plus changé en soixante ans qu’ils ne l’avaient fait dans les deux siècles précédents, folie apparente d'un monde devenu frénétique, reconnexion presque impossible avec familles et amis, tous morts ou bien vieux, compétences et réseaux obsolètes depuis longtemps. Il faut s’appeler Steve Rogers pour savoir surmonter vite et bien cette difficulté ; ce n’est le cas d’aucun des douze héros de "The Twelve".
Fatigués, inadaptés, désorientés, lestés par les secrets, pas toujours ragoutants, de leur vie précédente, ces soldats perdus d’une guerre presque oubliée (et qu’on ne peut voir que comme des victimes), tentent, avec difficulté, de reprendre contact avec cette réalité qui est la nôtre et qui est devenue, à leur grand regret, la seule dont ils disposent. Quand une série de meurtres étranges touche de près le groupe, l’équilibre instable dans lequel il s’était, à grand-peine, installé vole en éclats.

La série fait immanquablement penser à Watchmen, et pourtant elle n’en est pas un plagiat. Les ressorts qui la tirent sont d’une part la difficulté à se réadapter à un monde devenu culturellement étranger et à faire le deuil de ce et ceux qu’on avait laissés derrière soi pour partir à la guerre, pensant qu’on les retrouverait en rentrant à la maison, d’autre part la mise à jour douloureuse des secrets de chacun, servant à la fois à éclairer les faits et gestes des personnages mais aussi à comprendre motivation et déroulement des meurtres.

Nanti d’une belle galerie de personnalités, d’un scénario de thriller à la progression régulière et logique, de vrais moments d’émotion et de nostalgie, "The Twelve" est de plus servi par des dessins au look rétro très réussis ainsi que part une belle mise en couleur.

Note : A la fin de la série, on lira avec plaisir un supplément qui raconte la prise d’une base secrète allemande avant l’épisode fatal de Berlin, et dans lequel on pourra voir le seul et l’unique Captain América. On peut lire aussi l'avis de Néault.

The Twelve 1 et 2, Straczynski, Weston

samedi 1 septembre 2012

Encore un effort


Guillaume Stellaire m’a taggé hier au sujet de la rentrée littéraire. Le billet qui suit est le fruit du hasard (le tag) mais aussi de la nécessité qu’amène la dite rentrée (on comprendra pourquoi).

Pour faire court, la rentrée littéraire est le dernier de mes soucis. D’abord, cela concerne essentiellement la blanche, et il y a bien longtemps que je n’en lis presque plus pour maintes raisons déjà évoquées chez mes amis Hugin et Munin. Ensuite, la profusion même des romans publiés à chaque nouvelle rentrée récente dit bien à quel point leur qualité moyenne est une asymptote de zéro, car ce n’est pas parce que plus de livres sont publiés que plus de bons livres le sont (ou alors ça signifierait que durant des décennies les éditeurs furent des incompétents qui rataient les perles évidentes que leurs successeurs dénichent aujourd’hui. Peu crédible). Enfin, cette profusion est le fruit monstrueux de trois soucis : saturer l’espace visuel des étalages comme on occupe des têtes de gondole avec des marques différentes, posséder un « catalogue » (au sens marketing du terme), c’est à dire un peu de chaque style susceptible d’être vendu à un type de client donné (en marketing on dit segment), comme ça se pratique dans l’automobile généraliste par exemple, faire de la trésorerie pour le système grâce aux avances des libraires. Tout ceci m’écœure un peu à vrai dire, je n’ai donc guère envie d’en être. Je peux comprendre intellectuellement que le monde de l’édition ait peut-être besoin de ça pour survivre dans une France qui ne lit plus, mais je n’ai pas envie d’être présent au moment où il mange le cadavre avec les doigts pour y parvenir. Néanmoins je suis faible, et tout le buzz journalistique autour de la rentrée fait que chaque année, ou presque, je m’envoie un roman de blanche, ou plus précisément un roman un peu borderline écrit par un gars qui écrit de la blanche. J’en sors toujours déçu (un chien apprendrait plus vite) et c’est assez logique, ce n’est pas parce qu’un met un faux nez pointu à une jeune femme qu’elle est vraiment une sorcière pour autant. Donc, cette année, "La nuit a dévoré le monde" de Pit Agarmen.

Pigalle, début mars. Une invasion zombie advient ; on ne sait ni pourquoi ni comment, ce n’est pas le point. Cuvant son whisky dans la pièce du fond de l’appartement où il participait sans grande conviction à une soirée branchée, le narrateur échappe de ce fait au début de l’événement. Il se réveille au matin dans un appartement vide et maculé de sang. Par la fenêtre, il voit le désastre, qu’il comprend au premier coup d’œil. L’invasion zombie a commencé, les humains, de moins en moins nombreux, résistent ou tentent de fuir, jusqu’à leur disparition en tant qu’espèce organisée. Pourquoi a-t-on survécu ? Que faire dans un monde devenu vide ? Comment vivre sans contact humain ? Ce sont les questions centrales de "La nuit a dévoré le monde".

Lu en deux heures, ce roman, de 208 pages imprimées en caractères dont la taille m’a évité d’avoir à chausser mes lunettes (c’est donc bien un roman français contemporain), a été écrit sous pseudo par un auteur de blanche (même si celui-ci aime bien l’absurde dans le reste de sa production et ne peut pas être classé dans la catégorie trop répandue des enculeurs de mouche) comme le précise la 4ème de couverture. On y parle de zombies ; il y a plus inattendu ces jours-ci comme sujet de déambulation off limit.

Journal à la première personne, sur quelques mois, du survivant calfeutré dans son appartement à Pigalle, "La nuit a dévoré le monde" est une réflexion sur la solitude, l’ennui, et l’humanité. Face à l’inimaginable, le narrateur commence par plonger dans l’animalité de l’abandon de tous les codes sociaux de ce qu’on nommera, par facilité, la bienséance corporelle et domestique, puis il découvrira que ce ne sont que ces codes qui en font un humain et qu’il faut donc les préserver, même si leur fonction communicationnelle a disparu (c’est pour cela que la bourgeoisie traditionnelle ne pratiquait pas la différence entre un paraître public et un relâchement privé, élégance et tenue étaient aussi nécessaires dans le cadre privé que dans l'espace public). Il remplira son temps de routines afin de vaincre l’impression de vacuité qu’engendre un agenda désespérément vide. Il construira un cadre de vie qu’il contrôle et sur lequel il a une maîtrise. Il se trouvera heureux d’être débarrassé de tous les fâcheux qu’il méprisait ou haïssait, et regrettera seulement les quelques humains qui formaient son tissu relationnel et donc psychique. Il ne regrettera pas une société qu’il méprisait, même si sa disparition rend plus difficile certains aspects pratiques de la vie. Il luttera contre la solitude en s’attachant aux formes de vie qui restent (oiseaux, plantes), et même à la présence pourtant inquiétante des zombies.

Tout ceci est intéressant et, je le pense vraiment, souvent bien vu. Mais ça ne suffit pas.

D’une part, dans un roman qui rappelle furieusement Je suis une légende, il manque la tension et l’urgence qui emplissaient son glorieux prédécesseur. Pas d’enjeu évident, pas d’inquiétude vitale, pas de révélation en attente, le roman se lit très vite parce qu’il est court, pas parce qu’il captive. En effet, "La nuit a dévoré le monde" est d’abord un roman de l’introspection, typique en cela d’une littérature française dont l’auteur semblait pourtant vouloir se démarquer.

Conséquence de l’absence de tension, les réflexions viennent au narrateur au fil d’un long vagabondage intellectuel, puis sont assénées au lecteur comme des évidences reconquises grâce au contexte mais sans interaction agissante avec lui. Tout est trop rapide. Rien ne vient de loin, rien ne va bien loin, rien n’est très développé.

Pourtant, faisant de son narrateur un écrivain de romans à l’eau de rose, l’auteur en profite pour distiller quelques réflexions sur le statut du roman de genre, avec lesquelles je ne peux qu’être d’accord. Il pose le roman de genre comme un moyen subtil de développer des idées et de les faire passer discrètement au lecteur. Il dit le mépris injuste des autres littérateurs pour ceux qui se commettent dans ce type de littérature.

Mais cette déclaration d’amour en forme de réhabilitation semble cosmétique car son roman n’est pas un roman de genre. « Agarmen » lorgne vers le genre, il en dit le bien qu’il en pense sans doute vraiment au vu du reste de sa production, mais il n’a pas le courage de franchir le pas et de résister à la tentation de prouver qu’on peut écrire un roman sur les zombies sans cesser d’être un Ecrivain, un vrai. D’abord, c’est un roman très (trop) écrit. Au delà du style, impeccable, certaines réflexions du narrateur sentent bon l’aphorisme définitif, loin d'une pensée qui semblerait couler naturellement d'un esprit ; et dans le même ordre d’idées, toutes les évolutions du narrateur sont trop rapides, comme si elles n’étaient que les illustrations des réflexions de l’auteur plutôt que les réactions vitales du personnage à un environnement hostile. Ensuite, en faisant de son héros un écrivain, même marginal, en situant son aventure à Paris, en écrivant 200 pages d’introspection immobile, l’auteur fait ce que font tous les auteurs français contemporains de blanche, même et surtout lorsqu’ils ne parlent pas de zombies. Enfin, l’apparition tardive de La Femme qui, en permettant Le Couple, rend possible le dépassement de la stase et la projection dans l’avenir, est aussi assez caractéristique de la centralité que la littérature française accorde aux relations entre les sexes (et surtout au Couple, vu comme entité dynamique imprimant sa dynamique au monde) comme moteur de l’histoire, voire de l’Histoire (la fin l’implique). Pas de genre ici, plutôt un roman de blanche qui parle de zombies.

"La nuit a dévoré le monde" n’est pas un roman déplaisant. Sa lecture, surtout grâce à la bonne tenue de son style, procure un moment de distraction agréable, assorti de quelques réflexions bien vues, même si elles sont toujours prêtes d’être avortées. Néanmoins il ressemble trop à un exercice de style pour satisfaire les lecteurs de genre. Il est donc, à mon sens, dispensable, au moins pour les lecteurs habituels de ce blog. « Agarmen », à partir d’une bonne intention je crois, n’a pas voulu ? pu ? su ? choisir entre deux mondes, et la chimère qui en résulte, trop tiède et déclamative, peut flatter le goût de l’exotisme des lecteurs généralistes, mais sans doute pas exciter mes frères en lecture.

La nuit a dévoré le monde, Pit Agarmen