vendredi 31 août 2012

Le Cluedo en beaucoup mieux


Soyons clair ! Lorsque j’ai feuilleté cet album en librairie, je n'en ai pas aimé le dessin et je l’ai donc reposé. Et sans le post très positif d’Efelle, je ne l’aurais jamais acheté.
Restons clair ! Je n’aime toujours pas le dessin, que je trouve laid et souvent peu clair. Et pourtant, le scénario me l’a fait oublier. C’est dire la qualité de celui-ci.

Pour résoudre une série de trois meurtres incompréhensibles, ayant pour cadre le Londres des années 20, sont rassemblés, à l’injonction du meurtrier, les sept détectives les plus brillants de l’époque. Longuement présentés et décrits au début de l’album, ces grands esprits tenteront de résoudre l’énigme double des assassinats et de leur « convocation ». Il leur échoira aussi d’empêcher l’assassin de récidiver. Aucun problème pour eux. Non ?

Dans une ambiance rappelant à la fois le Cluedo et les romans whodunnit vintage qu’il pastiche allègrement, "Sept détectives" offre aux lecteurs une histoire complexe, très écrite, parfaitement logique dans son délire, et aux rebondissements surprenants. Suivant des personnages qui rappellent Sherlock Holmes, Hercule Poirot, Miss Marple, et d’autres figures imaginaires du monde de l’investigation criminelle, faisant une référence transparente à Jack l’éventreur et au malheureux inspecteur Abberline, le récit entraine le lecteur dans une mise en abyme subtile de ce qui faisait le cœur des romans policiers du début du XXème siècle.

Les dialogues sont longs et riches (c’est aussi le cas des textes intercalaires ainsi que du mystérieux et capital journal du narrateur) et ils emmènent le lecteur au cœur d’un mystère où sa sagacité (supposée) sera prise en défaut, alors qu’elle était tentée de s’exercer tant les nombreux éléments discursifs l’y invitaient. Chose rare en BD, il sera souvent nécessaire de revenir en arrière et de relire pour saisir parfaitement d’où vient un indice ou ce qu’il signifie pris dans son contexte ; rien n’est donné au lecteur qui se surprend à se creuser la tête autant que les brillants détectives de l’ouvrage, pour un résultat moins glorieux malheureusement, quoique...

"Sept détectives" est donc une excellente BD, un diabolique casse-tête comme on en lit rarement en BD, de la vraie food for thought. C’est un album hautement recommandable, le meilleur de la série avec l'excellent Sept missionnaires.

Sept détectives, Hanna, Canete

jeudi 30 août 2012

Am'nez la vache !


Patrick Marcel écrit des livres sur des personnages que j’aime bien. C’est une bonne idée.
Dans cet ouvrage abondamment illustré, l'auteur, évident fan du groupe de fous anglais le plus délirant depuis pff… et jusqu’à ce jour, dresse une « biographie » de groupe passionnante et documentée.

Iconoclasme, sexe et rock’n’roll : plusieurs années avant les punks, les Monty Python ont choqué la bien pensance traditionnaliste anglaise et donné des maux de crane aux administrateurs peu rieurs de la BBC au point d’être régulièrement partiellement censurés. Ils ont aussi, sans jamais faire l’unanimité tant leur humour était hors norme, fait rire des foules qui voulaient autre chose qu’un humour à la Fernand Raynaud ou à la Benny Hill. Il n’est que de se souvenir des hirondelles, des noix de cocos, du lapin tueur, de la lapidation, du vœu de silence brisé, de la carte dans un seau avec un œuf à cheval, de la reproduction des catholiques, du perroquet mort, de l’Inquisition espagnole, sans oublier l’élan et son chorégraphe, pour comprendre que ce qu’ils ont fait, nul ne l’a fait ni avant ni après. Contrairement à Nébal je ne les présente pas ; que ceux qui ne les connaissant pas zappent cette chronique.

Replaçant la naissance du gestalt Monty Python, non seulement dans la vie de ses constituants mais aussi dans l’évolution de la société et des médias anglais, il livre au lecteur une description exhaustive des créations mais aussi du processus créatif, des arrangements ou désaccords institutionnels avec le commanditaire terrifié qu’est la BBC, des rapports entre les cellules du corps Python, des réactions sociales à l’intrusion de cet ovni dans le paysage non seulement anglais mais mondial. Rock stars malgré eux, amis des rock stars, les Python participe de la folie d’une époque qui inventa le glam puis le punk (les chrétiens chantent devant les cinémas quand y sort Life of Brian comme ils chantaient devant les salles où devaient jouer les Sex Pistols, décidément les chrétiens, en ces temps, chantaient beaucoup) et repoussa plus loin que jamais en aussi peu de temps les limites du faisable, du montrable et du dicible.

Le fan lointain du groupe que je suis a appris quantité de choses sur les saisons de la série TV, sur les livres et les nombreux disques des Python, sur la fabrication des inoubliables « Monty Python and the Quest for the Holy Grail », « Life of Brian », et le plus chaotique « The meaning of life ». J’en suis sorti renseigné sur des choses que j’ignorais et éclairé sur des choses que je connaissais. Et là, je meurs d’envie de me replonger dans leur œuvre. Que demander de plus à une biographie ?

Seul regret : trop peu de détails sur les films commis par les ex-Python après la séparation du groupe. ce n’était sans doute pas l’objet, mais j’aurais bien lu trente pages de plus sur « A fish called Wanda », « Brazil » ou « Erik the Viking ».

Monty Python, petit précis d’iconoclasme, Patrick Marcel

mardi 28 août 2012

Love never dies


Suite et fin du diptyque Nosferatu de Peru et Martino. C’est toujours aussi beau graphiquement, dans le trait comme dans les couleurs, superbes. C’est également toujours aussi dense en terme de narration.

Origine des vampires, peuple oublié et disparu, vengeance multiséculaire, révélation sur les chasseurs de vampires, Peru complète et conclut son récit de manière foisonnante. J’ai choisi de hausser mon niveau de suspension d’incrédulité et d’apprécier ce volume. Certains trouveront peut-être qu’il en fait trop, qu’il y a trop de fils emmêlés dans trop peu de pages.

Quoi qu’il en soit, c’est encore à une aventure pleine d’action, de rebondissements, et de tension que Peru convie le lecteur. Ce n’est pas si courant en BD. Rien que pour ça, ça vaut la peine.

Nosferatu, t2 Para bellum, Peru, Martino

lundi 27 août 2012

Les mille et une nuits de McDonald


Je relis à l’instant ma chronique sur River of Gods et je pourrais pratiquement écrire la même pour "Cyberabad Days". Ian McDonald a son style, fort et marqué ; j’ai mes goûts qui le sont autant. Je ne réécris donc pas ce que j’avais écrit précédemment sur le style de McDonald, sa création de monde, l’émerveillement qu’il peut générer, et l’ennui aussi ; je vous y renvoie.

Constitué de six nouvelles et d’une novella (dont je parlerai à la fin), "Cyberabad Days" propose au lecteur de le ramener dans l’Inde future de River of Gods et de connaître les destins (non liés) d’autres habitants d’un pays qui, après avoir mélangé sans trop de douleur tradition et modernité, est finalement déchiré par leur confrontation.

Les six nouvelles sont :

Sanjeev and the robotwallah, où un jeune garçon découvre ce que deviennent les « héros » quand la guerre est finie

Kyle meets the river, où un jeune garçon découvre qu’il y a un monde hors de la zone verte où il vit confiné avec ses parents

The dust assassin, dunienne, où une jeune fille venge sa famille de quelle surprenante façon

An eligible boy, est une nouvelle sur la recherche de mariage dans un pays où il y a quatre fois plus d’hommes que de femmes, dont j’avais senti venir la chute, amusante, de loin

The little goddess, une jeune fille perd sa divinité, avant de la retrouver d’une certaine manière

The Djiin's wife (Gibson sors de ce corps !), où une jeune fille épouse une IA. Mais ce n’est pas facile…

Ces six nouvelles emmènent le lecteur dans un monde riche, fascinant, parfaitement exotique. La multiplication des personnages très jeunes, l’enjeu d'apprentissage de beaucoup des récits, l’obsession très soap opéra du mariage et la place qui lui est donné, tout ceci plonge le lecteur dans un monde dont il ne sait pas ce qui est le plus étrange : son futurisme ou son indianité.
En lisant ces nouvelles, je me retrouvais avec la même impression que lorsque je lisais Les mille et Une nuits (auxquelles il fait explicitement référence d’ailleurs), il y a longtemps déjà. Superbe création de monde, descriptions flaubertiennes, vraies idées de SF au sens de littérature prospective, c'est innovant, absolument dépaysant, juste un peu trop languide parfois.

Enfin, le lecteur pourra découvrir Vishnu at the Cat Circus, qui justifie à soi seul l’achat de recueil. A travers la vie, tragique et torturée, d’un enfant GM, c’est l’histoire de l’Inde qui est racontée au lecteur, c’est l’effet de rapides bouleversements scientifiques, environnementaux, politiques, etc. sur une ancienne civilisation qui peut absorber beaucoup, mais pas tout. Cette novella, c’est le Vivre ! de Mc Donald. C'est une superbe évocation, la concentration du multiple dans un unique significatif. De la très belle ouvrage.

Cyberabad Days, Ian McDonald

vendredi 24 août 2012

KEEP OUT !!!


Malgré quelques défauts, j’avais bien aimé The Hangman Daughter, le roman policier historique d’Oliver Pötzsch, pour l’originalité d’un cadre jamais décrit ailleurs, la Bavière d’après la Guerre de Trente Ans. Cet auteur a visiblement donné tout ce qu’il avait avec son premier roman, et le second, misant sans doute pour sa notoriété sur les ventes du premier, est assez lamentable. Fin de l’histoire pour moi.

Que dire pour vous convaincre de ne jamais lire "The Dark Monk", même s’il venait à être traduit ou offert ? Je crois que ce roman pourrait être donné à étudier en cours d’écriture comme modèle du roman putassier, facile, calibré pour esbaudir un lectorat de club de troisième âge en recherche de sensations « fortes » mais « belles » aussi. Comment se peut-ce ? Dans "The Dark Monk", on trouvera, en vrac, des templiers (bien sûr), la Vraie Croix (tant qu’à faire), un grand complot, un moine syphilitique, une ville bavaroise guère grande mais où il est néanmoins facile de passer inaperçu, des méchants habillés en moines noirs et parfumés à la violette (véridique) mais que personne ne remarque, une femme dandy qui parle français dans le texte parce que c’est la classe, un médecin dandy aussi (décidément !) qui invente les antibiotiques à la fin du livre et par hasard (sans déconner, c’est vrai), une histoire de jalousie féminine entre deux « tigresses » qui se disputent un homme, des histoires annexes de tentatives de viol, de visite à la grande ville, etc…, deux « maîtresses femmes » (comme aurait dit ma grand-mère, à qui ce livre aurait sûrement plu) indépendantes, brillantes, totalement anachroniques, des dialogues et des préoccupations qui semblent bien trop contemporains voire sont parfaitement ridicules, une belle enfant gravement malade mais qui finit par guérir (mon Dieu, que c’est beau), un bourreau magnanime presque ami des droits de l’Homme, des bandits de grand chemin, etc… Lévy et Brown se sont donnés rendez-vous dans ce livre, il n’y manque que Coelho.

Mais le pire (c’est donc possible) est le nombre abracadabrantesques des heureuses coïncidences qui, seules, permettent à l’histoire d’avancer. C’en est presque incroyable. On dirait un mauvais scénario de L’Appel de Cthulhu qui n’avancerait qu’à coups de jets d’Idée et de Chance, certaines questions posées par les protagonistes pourraient d’ailleurs rappeler aux maîtres de jeu ces mauvais joueurs demandant à l’aubergiste s’il est au courant de l’existence d’un culte secret de mangeurs de chair dans sa ville.

Bon, au final, on retrouve la Vraie Croix mais elle est détruite dans un incendie, les méchants meurent, les gentils gagnent, la « rivale » fuit mais l’histoire d’amour principale – il faut dire que c’est une histoire interdite, ça aussi c’est bon - n’est toujours pas réglée (c'est la fine méthode Bones ou Clair de Lune), l’épidémie se termine dans le village, ne manque qu’un banquet avec du sanglier.
J’arrête là. Si d’aucuns veulent y aller voir, bon courage. Si d’autres veulent plus de spoil, il leur suffit de demander.

The Dark Monk, Oliver Pötzsch

samedi 18 août 2012

mercredi 15 août 2012

Les forêts précèdent les peuples, les déserts les suivent


"Exodes" est le dernier roman de Jean-Marc Ligny, auteur français de SF devenu au fil des textes le prophète de malheur français du bouleversement climatique, et dont j'avais beaucoup aimé la nouvelle Le porteur d'eau.

Europe, futur indéterminé mais proche : nos petits-enfants sont adultes, et ils vivent en enfer. Leur époque se situe après le dernier moment (dont nous approchons à grands pas) où une prise de conscience de la gravité du problème environnemental et une volonté collective de sacrifier le présent pour préserver un peu d’avenir auraient pu amener un infléchissement du fonctionnement de la mondialisation avec décroissance régulée de la prédation humaine sur les ressources naturelles. Ce ne fut pas le cas ; préférence pour le présent quand tu nous tiens.

L’accélération du réchauffement et la fin du pétrole, antérieures au roman, ont détruit la plupart des écosystèmes, rendu maintes terres invivables par le feu ou l’eau, provoqué les guerres d’Immigration, détruit les économies, puis les Etats qui subsistaient sur elles, enfin les sociétés. Il fait 100° dans le désert de la péninsule arabe, des vents de 300 km/h soufflent en tempête sur les Kerguelen, des tornades géantes ravagent l’Ouest américain. Heureusement (!), en ces lieux comme en beaucoup d’autres, plus un humain pour assister ou subir le désastre. Ils sont déjà morts, ou ont fui vers la courte, brutale et misérable vie des réfugiés climatiques.

"Exodes" raconte un moment de la vie de six personnages (sur)vivants dans ce monde en décomposition sociétale et environnementale terminale : Pradeesh, généticien qui cherche à mettre au point un traitement destiné à prolonger (dans quel but ?) la vie humaine, Mercedes qui trouve consolation en Dieu et dans ses visions hallucinées, Fernando qui part vers le « paradis » nordique et devient en route un Boutefeux, nihiliste et implacable, Paula qui traverse l’Italie à pieds pour trouver le médicament qui peut sauver son fils, Olaf fuyant en bateau vers le Sud pour trouver une nouvelle vie, et Mélanie qui tente de réhumaniser le monde en soignant des animaux blessés. On y verra leur quête, leurs espoirs, leurs rêves chimériques, et ce qui est l’essentiel, leur lutte pour la vie. Car "Exodes" est un roman qui ne parle que de ça, de l’instinct de survie qui pousse les hommes à tout pour quelques instants de vie de plus, même quand tout est perdu, même quand ces instants grappillés sont des instants d’enfer. En lisant "Exodes", on reprend dans la gueule le « sale espoir » de l’Antigone d’Anouilh, et on se remémore ces quelques lignes d’Howard, écrites dans « Nekht Semerkeht », la nouvelle à laquelle son suicide l’a empêché de donner une fin, « Le jeu n’en vaut pas la chandelle ! répéta-t-il. Ah… mais empêcher qu’elle s’éteigne… ». 0 pour Howard, 1 pour la chandelle.

Mais 0 aussi pour les héros (victimes ?) du roman. Car il n’y a pas d’espoir dans le monde d’Exodes. Aucun endroit où fuir, aucun havre de paix (même les enclaves ne sont pas invulnérables), aucun espoir d’une amélioration spontanée ou d’un progrès technique fulgurant (qui en serait à l’origine ?) qui règlerait la situation. A long terme, il n’y a rien, et même à court terme, chaque petite victoire de la volonté sur l’entropie et la mort est rapidement remise en cause. Toute joie, toute sécurité n’est que fugace dans un monde où chaque nouveau jour fait tomber de Charybde en Scylla. Températures torrides, eau parcimonieuse, végétation de plus en plus éparse, cultures moribondes, animaux sauvages presque disparus, tempêtes cataclysmiques, zones côtières submergées, poissons rares rendus toxiques par les métaux lourds, maladies tropicales généralisées, prédateurs animaux mais surtout humains. Gangs, pillards, boutefeux, mangemorts, arrachant aux autres le peu de vie qui leur reste pour faire durer la leur. Ceux-là sont comme des bêtes, descendus volontairement de l’arbre de l’évolution, rejoignant les rats, chiens errants et méduses qui prolifèrent, et ajoutant aux malheurs d’une humanité dont ils se sont exclus.

Mais le roman n’est pas une confrontation manichéenne entre des monstres et de gentils autres (nous, quoi), ce serait trop confortable pour le lecteur. Pour chaque homme et femme vivant sur cette Terre désolée, la lutte pour la survie est devenue la seule réalité, même si elles prend des formes moins évidemment prédatrices. Des enclaves aux bidonvilles, des petits villages à l’écart des routes aux ruines des grandes villes, chaque humain tente de prolonger sa vie, si nécessaire au détriment de celles des autres. Lutte pour la survie, celle de Pradeesh et Karine, parfaits bobos bien à l’abri dans une enclave protégée, dégoutés par les riches qu’ils servent, et pétris de compassion verbale pour les « outers » bloqués à l’extérieur, mais qui ne quitteraient leur confort pour rien au monde, et sont prêts à sacrifier ceux qui menacent un statu quo dont ils bénéficient. Lutte pour la survie quand Mercedes, la sainte femme, tait son accès à de rares médicaments ou tue pour sauver sa peau. Lutte pour la survie, la sienne et celle de ses enfants, quand Paula accepte de payer avec son corps et de tuer s’il le faut. Mais aussi quand Fernando doit choisir entre la mort et l’endoctrinement, ou Olaf entre un exil aux allures de banissement et les risques d’une guerre civile qui ne peut s’achever que dans l’anthropophagie. Et puis il y a de ces luttes qui n’ont pas de visages attitrés. Les communautés qui se fortifient pour s’isoler de l’extérieur, les pillards prêts à voler tout ce qui leur permettrait de vivre un jour de plus, le troc omniprésent dans un monde où la générosité est devenue hérétique, le stockage et la dissimulation des ressources rares de l’ancien monde. On peut être généreux, une fois, comme une tocade, mais la norme c’est la méfiance, la dissimulation, la préservation, la menace ou le meurtre préventif. C’est à ce prix seulement qu’on peut espérer vivre un jour de plus.

Les forts survivent, les faibles meurent ; mais la force n’est pas vraiment dans le corps, elle est surtout dans la tête : c’est l’acceptation de faire ce qu’il faut pour survivre, quoi qu’il puisse en coûter.
Dans son "Exodes", dont la couverture de Leraf traduit parfaitement l’ambiance, Ligny est terrifiant parce qu’il est convaincant. Sur les catastrophes qui guettent, et sur lesquelles il y a de moins en moins de doute, même si certains continuent de vouloir croire en une avancée scientifique salvatrice, mais surtout sur la nature humaine. Il suffit d’avoir assisté aux scènes d’émeute autour d’un avion en retard ou de savoir que Mr tout le monde stocke denrées de base et médicaments en cas d’inquiétude pour savoir d’expérience qu’en imaginant le pire, Ligny est sûr de tomber juste. Sous le mince et fragile vernis de la civilisation, l’Homme est un animal agressif, prédateur et sans pitié. Et alors qu’il tire sa révérence, emportant avec lui presque toutes les créatures vivantes qu’il a côtoyées, ses dernières forces lui servent encore à nuire aux autres pour se sustenter. L'auteur livre ici une des meilleures visions de ce qui pourrait être, noire, désespérée, terminale.

Alors certes, ce n’est pas le roman parfait ; quelques détails agacent. Des dialogues ou remarques prononcés sous le dôme sonnent faux, par volonté excessive d’expliquer ce que le lecteur comprend très bien sans aide (la page 262 étant terrifiante de ce point de vue). Le dôme justement dont l'approvisionnement en produits technologiques ou rares est assuré par les mythiques et invisibles chinois, ce qui est une pirouette un peu facile (Eschbach montre bien par exemple comment la fin du pétrole anéantit le commerce et, partant, toute production un tant soit peu complexe par manque de ressources, pièces, technologie disponible). Les « méchants » riches sont cachés dans l’enclave de Davos et les « méchants » fascistes ont un portrait d’Hitler ; dommage de voir que dans l’imaginaire français l’image du Diable est toujours la même, ad nauseam, comme au Guignol il y a toujours le méchant Gendarme. Quelques résolutions aussi paraissent rapides, voire miraculeuses : l’évasion de Paula ou les diverses retrouvailles de Fernando.

Néanmoins, "Exodes" est un très bon livre, une sorte de « Terre vue du Ciel » du futur, qui devient de facto l’un des ouvrages fictionnels de référence sur le réchauffement.

Exodes, Jean-Marc Ligny

Note : Le titre est de Chateaubriand, je ne me l'attribue pas. Il se trouve en exergue du roman.

L'avis de Lune

jeudi 9 août 2012

Oubliettepunk


"The Quantum Thief" est le premier roman du finnois Hannu Rajaniemi, dont j’avais déjà apprécié le talent dans la nouvelle « La voix de son maitre » publiée dans Angle Mort n° 4 qu’on pourra se procurer en achetant la revue numérique ici. Et c’est un roman bluffant.

Jean le Flambeur est peut-être le plus grand voleur du système solaire post humain dans lequel il vit, à une date future indéterminée. Il a volé les choses les mieux cachées et les plus précieuses de l’Univers. Quand le roman commence, il est emprisonné, pour un crime inconnu du lecteur, dans une prison fractale où ses geôliers le forcent à rejouer des milliards de fois le dilemme du prisonnier jusqu’à s’amender et coopérer. Libéré, non sans arrière-pensée, par une combattante oortienne, il doit, pour payer sa dette, voler une chose pour elle. Une chose qui se trouve sur Mars, dans la cité mobile d’Oubliette. A priori, une tâche pour laquelle ce plus grand des voleurs est fait. Mais rien n’est simple dans "The Quantum Thief". Pour pouvoir remplir son contrat, Jean devra d’abord retrouver son identité, sa mémoire, et « se rappeler » quoi voler.

Arthur C. Clarke écrivit, comme chacun le sait j’imagine, que toute technologie assez avancée est indiscernable de la magie. Cet axiome s’applique parfaitement à "The Quantum Thief", qui est le roman le plus créatif que j’ai lu depuis bien longtemps, et qui pourrait être un roman de fantasy si on postulait que ce qui s’y passe n’est pas le fruit d’une technologie maitrisant la manipulation des états quantiques et les transferts de personnalité, entre autres, mais le résultat de l’intervention de héros et de dieux dotés de pouvoirs magiques, tant ces descendants d’humains sont loin de nous dans leurs capacités et les limites mouvantes de leur « moi ».

L’histoire est une affaire, finalement assez simple dans sa résolution, d’enquête et d’investigation impliquant trois personnages principaux et une poignée de seconds rôles. Jean le Flambeur doit retrouver sa vie passée pour pouvoir accomplir sa mission ; Mieli, guerrière augmentée originaire du nuage d’Oort, le protège et le surveille sous les ordres d’une mystérieuse « divinité » aux buts obscurs ; Isidore Beautrelet, détective martien, enquête sur une tentative de vol visant l’un des hommes les plus riches de Mars, et tente de l’empêcher. Autour d’eux gravitent une ex devenue bien plus que cela, des justiciers étonnants, une petite copine post humaine membre d’un clan simulationniste, des voleurs de mémoire, un « roi », etc… Adjuvants ou retardants, ils interfèrent dans une mission que Jean le Flambeur finira par mener à bien.

Dans "The Quantum Thief" les héros sont bien sûr les personnages, mais la ville d’Oubliette en est aussi un à part entière.

Jean le Flambeur est un gentleman cambrioleur à la Arsène Lupin, auquel l’auteur rend d’ailleurs hommage en donnant à son détective le nom et les caractéristiques du héros de L’Aiguille Creuse (et à l’un des personnages féminins, le prénom de Raymonde qui en vient aussi). Il vit dans un Univers où presque tout est possible (il n’est pas question ici de Terraformation mais de transformation à grande échelle du système solaire lui-même), gouverné en sous main par des post humains aux pouvoir quasi divins et dont il semble qu’il ait fait partie. Il passe, comme il est courant en ce temps, d’un corps à l’autre, son identité transférée là où elle sera la plus à même de s’exprimer. Cynique, il tente de faire les choses justes sans toujours savoir les reconnaître.

Mieli est une combattante sévère et impitoyable qui finit par s’humaniser un peu.

Isidore est le détective archétypique, curieux par plaisir, arpentant les scènes de crime une loupe scanner à la main, et nanti d’un animal artificiel vert prénommé Sherlock.

Oubliette, la ville de leurs exploits, est une superbe création littéraire.
Gouvernée par la Voix, un consensus des citoyens, depuis que la Révolution a chassé les tyrans, elle abrite Martiens farouchement indépendants et Zokus, en exil politique depuis la guerre des Protocoles.
Mobile, elle parcourt Mars, portée par des cyborgs géants, et soumise aux attaques constantes des armes oubliées de la Révolution qui a libéré le peuple de Mars.
Mouvante, elle change de forme au fil de ses pérégrinations.
On y paie en Temps, chaque citoyen étant doté d’un temps de vie consciente, matérialisé dans une Montre que chacun porte toujours, avant de devoir transférer temporairement son esprit dans l’un des cyborgs qui font fonctionner la cité, pour un temps dit de Calme.
Mais la caractéristique principale d'Oubliette est l’association exomémoire/gevulot. L’exomémoire, auquel chaque citoyen a accès en permanence, stocke toutes les informations concernant chacun, comme un FB dont les statuts s’écriraient automatiquement et comprendraient connaissances, pensées, humeur, environnement, perceptions sensorielles, etc… La gestion de cette exomémoire passe par le gevulot qui représente les droits d’accès ou règles de confidentialité. Différent selon les lieux et les moments, il est aussi modifiable à tout instant par chacun, sur un plan global ou pour une interaction précise. A Oubliette, on ne sait pas les choses, on se les « rappelle ». Et on ne peut « se rappeler » que de ce dont on a le droit. Je peux parler à quelqu’un en l’autorisant à me voir ou pas, à connaître mon nom ou pas, à stocker le souvenir de cette conversation ou pas, etc… Mais je peux aussi partager tout ou partie de ma mémoire, utiliser des comémoires, et faire quantité d’autres manipulations mémorielles pour moi ou les autres (par exemple, je peux autoriser le souvenir des sensations physiques d’une relation sexuelle tout en forçant l’oubli du nom et du visage des protagonistes).
Et tout le merveilleux qu’on trouve à Oubliette, loin de n’être qu’un décor exotique, est mis au service du récit. Du bien beau travail.

Ce qui hisse "The Quantum Thief", nominé Locus 2011, très au-dessus du commun, c’est l’inventivité, l’imagination délirante et sans limite de son auteur. Docteur en physique, Rajaniemi est aussi et surtout un homme cultivé. Dans son roman il mélange allègrement références historiques ou littéraires et spéculations scientifiques, télescopant Raymond Lulle, intrication quantique, tzaddiks, Gogol, etc… Et il le fait de manière jouissive, avec légèreté et humour, en proposant une histoire qui fleure bon les feuilletonistes du siècle dernier sans oublier la pop culture du nôtre, n'alourdissant jamais d'explications les nombreux néologismes qu’il pose comme common knowledge et qui s’éclairent progressivement ou restent définitivement des génériques dont on comprend le sens sans savoir précisément de quoi il s’agit.

Je n’en dis pas plus pour ne pas spoiler car il y a plus, bien plus, et je regrette profondément de n’en être qu’au tiers, avec quantité de questions en suspens, de ce qui sera une trilogie.

The Quantum Thief, Hannu Rajaniemi

mercredi 8 août 2012

Griaule rêve et attend


"Le Dragon Griaule", c’est d’abord un bel objet éditorial. Six longues nouvelles réunies par Le Bélial sous une superbe couverture de Nicolas Fructus. Une retraduite, quatre inédites en français, et une dernière qui est inédite non seulement en français mais également en anglais. Traduction de Jean-Daniel Brèque, illustrations intérieures du même Fructus, postface de l’auteur, bibliographie exhaustive. Dire que "Le Dragon Griaule" constitue une Bible française de Lucius Shepard n’est pas exagéré.

Le Dragon Griaule, c’est aussi un dragon monumental, long de 6000 pieds de la queue au museau, paralysé, pétrifié même, il y a des millénaires de cela, par un magicien qui échoua à le tuer. Autour de son corps inerte, dans la vallée de Carbonales, la Nature puis l’Homme ont repris leurs droits. Griaule est devenu une sorte de colline, couverte de végétation, près de laquelle se trouvent plusieurs villes. Immobile, silencieux, mais ni inconscient, ni inactif. Griaule influence (influencerait ?) les pensées des habitants de la vallée, les poussant à leurs actes de malveillance, et cherchant un moyen d’échapper à son multiséculaire emprisonnement. Griaule corrompt ce qui l’entoure, il est la Source de tout Mal. Griaule, c’est le Malin du Moyen-Age, cause et origine des mauvaises pensées et des péchés. Griaule, c’est aussi Cthulhu, endormi dans R’lyeh l’engloutie et s’invitant dans les rêves des fous pour les inciter à le libérer.

Le monde de Griaule est un XIXème siècle très légèrement décalé du notre ; on y trouve un dragon et un peu de magie. Le lecteur reconnaîtra sans peine et sans surprise le reste de la réalité. Les six nouvelles lui donneront quelques éclairages sur l’effet, possible, qu’a le dragon sur le monde et les hommes.

L’Homme qui peignit le dragon Griaule est la nouvelle initiale qui donna naissance, du fait des cinq qui suivirent à la demande des lecteurs, à une mythologie historique dont la  forme fragmentée et partiellement involontaire rappelle celle de Lovecraft par exemple ; enrichie par chaque nouveau texte, même si chacun peut être lu indépendamment des autres et même sans les connaître. On y voit comment il fut décidé de peindre le dragon pour le tuer en l’empoisonnant, comment la mort du dragon, étalée sur des décennies, coûta à la ville de Téocinte son honneur et sa liberté, ainsi qu’une destruction et un pillage à grande échelle des ressources naturelles.

La Fille du chasseur montre comment le dragon parvient régulièrement à régénérer son écosystème interne en usant d’esclaves humains qui vivent dans son labyrinthique corps, et combien il est difficile d’échapper à son influence.

Le Père des pierres est une amusante et brillante histoire de procès visant à déterminer si un meurtre a été inspiré par Griaule. De mensonges en faux semblants, on y voit l’explication draconique sortir première de l’application du rasoir d’Occam.

Dans La Maison du menteur, Griaule tente d’échapper à son état par la reproduction, une reproduction forcément destructrice.

L’Ecaille de Taborin signe la fin de Griaule. Enfin mort, le dragon voit son corps débité en innombrables fragments éparpillés aux quatre vents. Mais, tel un Christ ophidien, par sa mort il se répand, étendant son influence au monde.

Avec Le Crâne, retour dans une Amérique du Sud chère à Lucius Shepard. Description rapide et brillante de l’histoire d’une république bananière de la mort de Griaule jusqu’à nos jours, puis récit de la résurrection du dragon, allié et inspirateur du parti fasciste violent qui détient le pouvoir au Temalagua. On y voit la misère, la brutalité, les injustices criantes qui caractérisent ces pays martyrs.

Dans ces nouvelles, Shepard montre sans concession les faiblesses et les bassesses humaines, la misère des rapports humains, le calcul balzacien des vies bourgeoises, et la brutalité subie et imposée des autres. Quelle part de ce Mal trouve son origine dans l’influence délétère du dragon, quelle part n’est que la nature humaine ? C’est toujours impossible à dire, et la question fascine.

L’écriture de Shepard est limpide. Le plaisir du style est intense. D’un classicisme qui rappelle vigoureusement le XIXème siècle (avec même quelques termes désuets et charmants), à une narration bien plus contemporaine pour Le Crâne, le style riche et imagé de Shepard emmène le lecteur, en sollicitant tous ses sens, dans le monde qu’il décrit, au fil d’une lecture que le plaisir formel rend aisée et rapide. C’est un livre à lire absolument si on aime la littérature.

Le Dragon Griaule, Lucius Shepard

Les avis de Lorhkan, de Lhisbei, d'Efelle, de Cédric Jeanneret, de Tigger Lilly

mardi 7 août 2012

Caped Bronson


"Absolution", de Christos Gage et Roberto Viacava, est une mini série d’Avatar Comics. Constituée de 6 opus en VO, c’est deux hardbound VF que proposera Glénat Comics. Voici ce qui ressort de la lecture du premier des deux.

Jonh Dusk, super-héros travaille, comme d’autres de ses congénères masqués, pour et avec la police, au sein d’une unité spécialisée qui traque les super vilains mais peut aussi à l’occasion donner un coup de main sur des affaires plus banales. A force de voir les conséquences écœurantes des actes de criminels ultra violents, de tueurs en série, de violeurs sadiques, Dusk finit par péter les plombs. Souffrant de troubles proches de ceux causés par un choc post-traumatique, il n’arrive à retrouver le sommeil et une forme d’estime de soi qu’en se lançant dans la traque et l’assassinat des pires criminels en liberté de la ville. C’est Green Lantern avec l’esprit de Dexter. Mais, à cette traque, il perd sa respectabilité, ses amis et sa femme. "Absolution" reprend donc le thème déjà utilisé du super-héros qui bascule du mauvais coté, comme dans le Authority d'Ellis ou surtout le Black Summer du même.

Dessins plutôt dynamiques, même s’ils sont de qualité moyenne, couleurs éclatantes, scénario pas simpliste sans vraiment être complexe, "Absolution" n’en est qu’à la moitié de ce qu’il raconte, comme il est en terme d’attrait artistique au milieu du gué. Il faudra attendre la fin de l’histoire pour savoir si elle développe des thématiques morales intéressantes et évite le piège de la banale histoire de vigilante. A surveiller avec prudence donc.

Absolution t1, Christos Gage, Roberto Viacava

lundi 6 août 2012

RIP Roland C Wagner


Roland C Wagner est mort hier dans un accident. Putain de merde.
Sympathique, drôle, gentil, talentueux, il va nous manquer, l'homme autant que l'écrivain.
Toutes mes pensées vont à ses proches.

jeudi 2 août 2012

Galaxies 18 : le Réchauffement Climatique


Sortie récente du numéro 18 de la revue Galaxies (par ailleurs lauréate du prix du meilleur magazine SF européen à l’Eurocon 2012), consacré aux lauréats du concours « 2050 – Les premiers bouleversements liés aux changements climatiques ont eu lieu… » sur les désastres climatiques qui s’annoncent. Ne serait-ce que par intérêt pour ce capital sujet, on pourra acheter la revue en la commandant ici par exemple.

On y trouvera, outre les rubriques habituelles, neuf nouvelles sur le thème, parmi lesquelles :

Le premier prix « J’atteindrai le Pôle Nord », de Gulzar Joby, la plus créative mais pas la plus émouvante.

Le prix spécial « Monarque des Glaces », de Michèle Laframboise, sans doute le plus beau texte, crépusculaire, triste, et tragique.

On lira aussi avec plaisir :

« Dernier convoi » de Claude Ecken, de loin le plus pertinent et pensé, l'un des meilleurs textes que j'ai lu sur le sujet depuis une éternité. Ecken pose la nature de l’humanité comme espèce prédatrice et opportuniste. Il montre l’infini des micro décisions que chacun prend, dégradant le tout dans une application suicidaire de la théorie du passager clandestin. Il affirme l’inanité de la notion de développement durable, combinant préservation de l’environnement et maintien des modes de vie. Il replace le pillage des ressources mondiales, et du Sud en particulier, dans ses vrais effets trop souvent oubliés par tous ceux qui s’achètent une bonne conscience à bon marché en désignant les « responsables », un pillage éhonté qui sert autant à gonfler les dividendes des ploutocrates qu’à assurer un café pas cher au zinc aux prolos et une vie confortable à la classe moyenne. Et aucun de ces groupes d’hommes ne veut renoncer à ce qu'il considère comme sa sinécure.
Pour Ecken, pas d’espoir, sauf par une action héroïque, solitaire, et autoritaire.

« La Révolte des Enfants du Soleil », de Julie Conseil, est une déception après des prémisses très prometteurs. Il y avait quelque chose de vraiment intéressant à faire avec cette histoire d’évolution génétique, malheureusement gâchée par un manichéisme outrancier.