mardi 31 juillet 2012

Les blogueurs parlent aux blogueurs : Nébal


Quand j'ai commencé à écrire ce blog, il y a cinq ans, un blogueur m'a rapidement impressionné par le nombre, la taille, et la diversité de ses chroniques, c'est le citoyen Nébal et son Welcome to Nebalia. C'est toujours le cas aujourd'hui.
Comem on le sait sans doute, « Nébal lit des bons bouquins, écoute des bons disques, regarde des bons films, et joue à des bons jeux, entre autres ». Il est passionné par la SFFF et la philosophie politique, ce qui nous fait deux points communs, et, oui, "L'histoire de ta vie" est un chef d'oeuvre. Il n'avait jamais été interviewé, pour des raisons impossible à déterminer. L'erreur est réparée aujourd'hui.




1) Bonjour, peux-tu te présenter en deux mots (tu peux être aussi bref que tu veux…jusqu’au néant)

Salutations, citoyens. Ben, euh, Nébal, de son vrai nom Bertrand Bonnet. Aime lire des trucs, en causer, et parler de lui à la troisième personne.

2) Pourquoi avoir créé un blog ? Est-ce le premier ? Le seul ?

Le blog a toujours eu chez moi une dimension qu’on pourrait qualifier de « thérapeutique » : il s’agissait de combattre deux de mes traits de caractère les plus fâcheux, la timidité exacerbée jusqu’à la phobie sociale (bonjour les clichés) et la flemme. Pis, tout simplement, j’aime causer avec les gens des trucs que j’ai lus, vus ou entendus ; très vite, après m’être investi sur la toile dans des forums, etc., j’ai donc ressenti le blog comme un besoin. Welcome to Nebalia est mon premier blog, et c’est jusqu’à présent le seul, même si j’ai parfois eu des envies de blog politique indépendant (Dieu merci, je n’ai pas succombé à l’heure actuelle…)

3) Combien de temps y consacres-tu ?

Arf. C’est très variable. En ce moment, j’avoue le négliger un peu (euphémisme)… Mais en période intensive, ça fait dans les deux heures par jour, je dirais.

4) Blogues-tu tout ce que tu lis ?

Oui. C’est comme ça que j’ai envisagé les choses dès le départ, et la simple honnêteté m’incite à continuer dans cette voie. Je blogue ce que j’aime, ce que je n’aime pas et – le pire – ce que je trouve moyen, dans la mesure où je ne considère pas qu’un livre aurait plus de légitimité qu’un autre à figurer sur mon blog. Il y a une petite exception à ce principe, ce sont les livres auxquels j’ai « participé » d’une manière ou d’une autre : ceux-là, je les évoque sous la mention « pub copinage », mais il y aurait conflit d’intérêts à ce que je les chronique.

5) Comment choisis-tu ce dont tu parles sur ton blog ?

J’ai plus ou moins organisé scientifiquement ma pile à lire (volumineuse, comme il se doit : une commode de chevet…), histoire de me répartir entre les genres, les formats et les époques, mais, en fait, je n’en tiens pas compte si ça me saoule trop… Je parle de ce que je lis, et je lis ce que je veux, donc (même si j’ai une petite tendance à favoriser « l’actualité » et les SP – cela dit, ce n’est pas systématique là non plus).

6) As-tu déjà lu certains livres simplement parce que tu te disais que ça pourrait faire un article intéressant pour ton blog ?

Oui et non. Disons que je ne me suis jamais lancé dans une lecture simplement pour en causer sur le blog, ce qui me paraîtrait absurde. Par contre, il m’est arrivé très souvent de lire des bouquins jusqu’au bout, même en pestant et renaclant, parce que je savais devoir en parler ensuite, et il me semblait que l’honnêteté imposait au moins de lire le livre en entier. C’est vraiment exceptionnel que je lâche un bouquin en cours de route, et, le cas échéant, je le signale ; mais généralement, donc, je me farcis la chose en intégralité, et le blog justifie un peu cette pratique (déviante, bien entendu).

7) Depuis combien de temps lis-tu de la SFFF ?

J’ai commencé à en lire vers l’âge de 10 ans, des licenses et des grands classiques : Le Seigneur des anneaux, les cycles de « Dune », « Fondation » ou des « Princes d’Ambre », Lovecraft et les lovecraftiens… Je m’y suis tenu pendant un bon moment, jusqu’à la fac, quasiment, où j’ai largement laissé tomber le genre, voire la lecture de fictions en général, pour me consacrer à des manuels et des essais. Et puis, vers, oh, je sais pas, 25 ans, je me suis retrouvé avec un bouquin de Philip K. Dick dans les mains, et ça a fait l’effet d’une seconde révélation : je me suis enquillé son intégrale (ou presque), et un domino entraînant l’autre…

8) A quel rythme lis-tu ?

Là encore, c’est très variable. Mais bon : dans la mesure où je suis chômeur, on va dire que je dispose de temps pour la lecture, qui reste mon loisir préféré… et quand je travaille, c’est avec des livres, alors bon. Je peux passer des journées entières immergé dans mes bouquins ; ça crame un peu les neurones, mais ça m’arrive somme toute fréquemment.

9) Que trouves-tu dans cette littérature de genre ?

Bien des choses, différentes selon les sous-catégories, même si j’aime à peu près autant la science-fiction que la fantasy ou le fantastique et suis tout sauf un acharné de l’étiquette. Disons qu’outre l’évasion et le divertissement, que je ne néglige jamais, je trouve l’imaginaire particulièrement propice à la réflexion sur le monde et sur l’homme (re-bonjour les lieux communs), comme aucun autre genre littéraire ne l’est à mon sens (mais là je suis un peu de mauvaise foi : ma culture polardeuse est proche de néant, mais j’imagine que c’est là aussi un prisme particulier, autorisant un discours tout aussi intéressant pour qui sait le dénicher ; simplement, je ne me sens pas véritablement armé pour ça). La SF, entendue au sens large, autorise des expériences de pensée phénoménales, qui m’ont toujours fasciné. Mais je n’ai rien contre un peu de divertissement « pop-corn » à l’occasion, non plus ; là, j’attache souvent une importance particulière à la cohérence et à la richesse des univers créés : cette faculté qu’ont les auteurs de SFFF à inventer des mondes m’a toujours passionné.

10) Partages-tu cette passion avec ton entourage ?

Oui, largement. Il faut dire que, depuis que je me suis installé à Paris, bon nombre de mes fréquentations proviennent de mon activité sur le ouèbe, forums et blog. C’était moins vrai avant. En même temps, j’ai un peu le sentiment de faire partie d’un groupe de personnes qui sont passées par la SF, ne le regrettent certainement pas, mais qui sont en train de s’émanciper un peu du genre, ou du moins de ses acceptions les plus strictes ; ça reste quand même une communauté d’intérêts.

11) Quel a été ta première lecture SFFF ? Te souviens-tu de l’occasion qui t’a amené à cette lecture ?

C’est compliqué… En fait, je suis venu à la SFFF en même temps que j’ai commencé à m’intéresser aux jeux de rôle et autres wargames type Warhammer, et il y a donc eu dès le départ une certaine émulation, ou un certain parasitage, entre les deux activités. Quant à dire ce que fut au juste ma première lecture SFFF… Bon, c’était probablement un Jules Verne à la bibliothèque de l’école, mais je serais incapable aujourd’hui de dire lequel. J’ai de vagues souvenirs de très mauvais « Star Wars » et « Star Trek » destinés à la jeunesse… sans parler des « livres dont vous êtes le héros ». Mais le vrai déclencheur, là, je sais : ça a été Le Seigneur des anneaux, dont j’ai entendu parler par le biais des jeux de rôles et compagnie, et que j’ai attaqué une première fois vers l’âge de 10 ans – je me souviens encore avoir succombé au « Conseil d’Elrond » lors de cette première tentative… Je m’y suis à nouveau attelé l’année suivante, et cette fois je l’ai lu d’une traite. Je n’ose pas le relire aujourd’hui, mais c’est incontestablement un livre qui a beaucoup compté pour moi. Ce en quoi je ne suis pas très original…

12) Peux-tu nous décrire un (ou plus) grand souvenir de SFFF ?

Pas facile, là non plus. Mais quand j’ai littéralement entendu les tambours des orques dans la Moria grâce à la plume de Tolkien, c’était quelque chose. De même la première fois que je suis allé faire un tour du côté des « Montagnes hallucinées » de Lovecraft. Et puis il y a Dick, bien sûr, même si là c’est plus tardif, et si j’aurais plus de mal à évoquer un souvenir précis. Même chose pour Ballard, ou Vonnegut – souvenir extraordinaire de ma découverte de cet auteur, avec une nuit passée à bloquer sur Abattoir 5… Autrement, j’ai de beaux souvenirs type « sense of wonder » chez des auteurs comme Stephen Baxter ou Greg Egan. Ce dernier a écrit des nouvelles qui m’ont bouleversé, comme « Des raisons d’être heureux » (dans Radieux) ; Ted Chiang, aussi, m’a fait beaucoup d’effet, par exemple avec « L’Histoire de ta vie » (dans La Tour de Babylone).

13) Quel est le livre qui t’a le plus marqué récemment ? (Répondre sans réfléchir)

Je dirais Le Conte des contes de Giambattista Basile, que j’ai découvert sous la forme du florilège récemment édité par Phébus/Libretto, et que je compte bien approfondir un de ces jours… Mais ce n’est pas exactement un texte récent ! Si on doit s’en tenir à la production de ces dernières années, je dirais The City & the City de China Miéville : une idée géniale, exécutée de main de maître.

14) Vers quelle genre SF, F, ou F, va ta préférence ? Et pourquoi ?

Aucun, mon général. Pour moi, les trois genres sont plus ou moins indissociables, et j’ai passé l’âge où je m’intéressais et prenais part aux querelles d’étiquette… La nébuleuse « imaginaire », avec ses contours flous, me convient très bien, c’est là que je me sens le mieux.

15) Comment ont évolué tes goûts entre tes débuts en SFFF et aujourd’hui ?

Je suis probablement devenu plus exigeant, et nombre de mes premières lectures en SFFF ne passeraient plus aujourd’hui (j’ai eu l’occasion de le constater récemment avec Asimov et son « cycle des Robots »…). À l’heure actuelle, j’avoue aussi être surtout attiré par les œuvres « à la marge », ce qui n’était pas forcément le cas auparavant.

16) Quels sont tes auteurs préférés ? Pourquoi ?

Si l’on parle de littérature en général, alors je placerai sur le podium Franz Kafka et Gustave Flaubert, qui sont incontestablement mes chouchous, et deux personnages auxquels j’aurais tendance à « m’identifier », si j’ose m’exprimer ainsi. J’ai dévoré leurs œuvres ; Kafka a eu le don de me rendre malade, tour de force dont je ne me suis toujours pas remis ; quant à Flaubert, j’adore son côté « observateur acerbe de la réalité contemporaine », son perfectionnisme et son tiraillemennt entre naturalisme et œuvres plus « romantiques », encore que je ne sois pas tout à fait sûr de la pertinence de ce dernier terme (mais je me comprends). J’accorderais aussi une place spéciale à La Vie et les opinions de Tristram Shandy, gentilhomme de Laurence Sterne, livre qui m’a collé une claque monumentale et m’a fait hurler de rire. Si l’on s’en tient à la SFFF au sens strict, alors ce sera J.G. Ballard, Philip K. Dick, Ursula K. Le Guin et Howard P. Lovecraft. Ballard parce qu’il a écrit des nouvelles parfaites, et j’aime sa conception du genre ; Dick est celui qui m’a fait redécouvrir la SF, et son questionnement de la réalité me fascine ; Le Guin pour son « cycle de l’Ekumen », à mon sens une des plus grandes merveilles de la science-fiction contemporaine, d’une intelligence bluffante ; et Lovecraft parce que les Grands Anciens sont tellement cools…

17) Y a-t-il des livres que tu regrettes d’avoir lu (temps perdu) ? D’autres que tu aurais regretté de ne pas voir lus ?

Non, je ne regrette pas vraiment d’avoir lu tel ou tel livre : c’est du temps perdu, certes, mais du temps, j’en ai… Et de chaque lecture ou presque il est possible de tirer des enseignements. Quant à la deuxième question, elle me paraît un tantinet paradoxale…

18) Y a-t-il des auteurs dont tu lis tout (ou voudrait pouvoir tout lire) ?

Oui. Ceux cités plus haut comme étant mes préférés. Je ne suis pas collectionneur, mais un chouia complétiste quand même. Ça a commencé très tôt, avec Tolkien, même si j’ai lâché l’affaire à force de fonds de tiroir illisibles réservés aux exégètes les plus maniaques… Je suis loin d’avoir tout lu de Ballard, mais j’ai lu tout Lovecraft, et la très grande majorité des œuvres de Philip K. Dick et Ursula K. Le Guin.

19) Vas-tu voir les auteurs sur les salons ? Ramènes-tu des interviews, des photos, des dédicaces ?

Je ne suis pas très « salonard », n’étant de toute façon pas très sociable de manière générale : je suis allé une fois aux Utopiales, et c’est tout. Ma timidité exacerbée ne me facilite pas le contact avec les auteurs, aussi l’exercice de l’interview me paraît-il insurmontable. Par contre, quand il y a des dédicaces dans des librairies parisiennes dont on ne citera pas le nom pour ne pas faire de publicité à Charybde et Scylla, j’y vais volontiers, parfois accompagné de mon appareil photo (enfin, je le faisais avec un argentique avant, mais j’ai récupéré un numérique il y a peu, ce qui devrait me faciliter les choses).

20) Que penses-tu de la bit-lit ? Et de Harry Potter ? (je crois que ces deux questions étaient indispensables ;-)

La bit-lit, je n’en pense pas grand-chose… Je sais que ce n’est pas pour moi, a fortiori depuis que ma manie adolescente et si commune des vampires m’a quitté, mais si les autres y trouvent leur bonheur, tant mieux pour eux. Ce qui me gonfle dans ce phénomène, par contre, c’est la tendance des éditeurs à tirer sur la corde : le nombre de parutions est totalement hallucinant, et pour ainsi dire terrifiant… « Harry Potter », par contre, je ne me qualifierais pas de fan, mais je suis partisan. Je n’ai pu chroniquer sur mon blog que le dernier tome, mais globalement j’ai trouvé ça très malin et bien fait. Ca fait parfois jaser, mais surtout de la part de ceux qui ne l’ont pas lu…

21) Tes fournisseurs : librairies, bouquinistes, Internet ?

Les trois, mon général, même si je me suis calmé sur les bouquinistes depuis que je me suis installé à Paris pour privilégier « l’actualité » ou les ouvrages de fonds neufs. J’ai la chance de pouvoir fréquenter de très bonnes librairies spécialisées (déjà citées), et j’y trouve tout ce que je cherche ou presque. J’utilise Internet essentiellement pour les livres en VO ; et puis, bien sûr, il y a les livres électroniques, mais ça, c’est en cours.

22) BD, comics, ou non ?

Plus trop maintenant, j’ai du mal à me passionner pour tout ça, d’autant que ça coûte affreusement cher. C’est d’autant plus étrange que j’étais autrefois un gros lecteur de BD franco-belge (j’ai fait mon éducation avec Spirou, tout gamin), et plus encore de comics. D’ailleurs, je rappelle qu’Alan Moore est Dieu. Par contre, à quelques rares exceptions près (Otomo, Tezuka, Tanaka…), je ne suis pas du tout un amateur de mangas ; mais c’est surtout que je n’y connais rien…

23) Lis-tu aussi de la littérature « blanche » ? Si oui, qui aimes-tu particulièrement dans ce « genre » ?

Oui, et de plus en plus, même si, encore une fois, je m’intéresse tout particulièrement aux œuvres « à la marge », interstitielles, aux « transfictions » si l’on y tient (je ne suis pas très convaincu par la théorie de Francis Berthelot à ce sujet, mais force m’est de reconnaître que c’est bien dans cette catégorie-là que je trouve mon bonheur). J’ai de grosses et vilaines lacunes dans ma culture classique, par contre… Mais j’ai déjà cité Kafka, Flaubert et Sterne ; je pourrais évoquer aussi le marquis de Sade, Joris-Karl Huysmans et Oscar Wilde, histoire de faire dans le décadent. Parmi les contemporains, des auteurs (parfois très vendeurs) comme Paul Auster, Michel Houellebecq ou Pierre Michon. Je me suis aussi intéressé pas mal à la littérature japonaise : Akutagawa, Mishima, Nosaka, Ogawa… Par contre, comme dit plus haut, je ne connais quasiment rien au policier : j’ai certes lu un peu de Conan Doyle et d’Agatha Christie quand j’étais gamin, pour ce qui est des classiques du genre, mais au-delà, à part Tony Hillerman que j’ai découvert il y a peu…

24) Tentative de Weltanschauung : qu’aimes-tu comme musique ? Comme cinéma ? Quel est ton loisir favori ? Qui est ton philosophe de prédilection ?

Weltanschauung, rien que ça ! C’est parti mon kiki.
Je préfère la musique à la chanson, et suis donc porté sur l’instrumental. J’apprécie tout particulièrement la musique électronique (surtout un peu barrée : Venetian Snares, Aphex Twin, Autechre…) ou industrielle (Throbbing Gristle, Coil), mais plus encore quand elle est mélangée avec des « vrais » instruments (je me comprends) : du coup, je vénère Ministry, Nine Inch Nails, mais aussi LCD Soundsystem ou !!!. J’aime écouter de l’ambient (Brian Eno, Biosphere, The KLF…) en travaillant, et parfois en lisant. Et puis j’aime le bruit. Indus, donc, mais aussi noisy pop à la Sonic Youth, un de mes groupes fétiches, ou plus récemment Sunn O))). Ce qui me fait penser que j’ai eu, comme tout le monde, ma période metal, mais il n’en reste pas grand chose aujourd’hui, à part Slayer. Et de temps en temps, un peu de pop anglaise débile, ça fait du bien. Sinon, du rock indé, un peu de jazz aussi.
Pour ce qui est du cinéma, je fais un blocage depuis quelques années : je n’arrive plus à m’intéresser à ça. C’est d’autant plus étrange que, comme pour les BD, j’étais autrefois très cinéphage, et également amateur de séries TV. J’étais surtout attiré par le fantastique, sans surprise, mais des plus grands chefs-d’œuvre aux pire nanars, en passant par les bisseries les plus jouissives et les zèderies les plus pathétiques. Et puis pas mal de cinéastes « classiques », aussi. Tout en haut de la pyramide, il y a Kubrick, Hitchcock et Welles, mais je pourrais en citer un paquet d’autres…
Comme dit plus haut, mon loisir favori reste la lecture.
Pour ce qui est du philosophe de prédilection, je dirais bien Schopenhauer, mais c’est mal vu… Alors je peux à la limite me rapporter à ces bons vieux sophistes grecs, Protagoras et Gorgias en tête. Mais ici, je dois faire une distinction : si ma culture philosophique « générale » est assez limitée, je me suis par contre passionné, dans le cadre de mes études, pour la philosophie politique ou, plus exactement, l’histoire des idées politiques : là, j’apprécie particulièrement des auteurs comme Machiavel, Hobbes, ou les grands libéraux français (Montesquieu, Constant, Tocqueville…), même s’ils ne sont pas forcément représentatifs de mes idées (je me considère avant tout libertaire ; je préfère ce terme à celui « d’anarchiste » : je suis trop pessimiste pour être anarchiste…).

25) As-tu un Reader ?

Coïncidence : je viens tout juste de faire l’acquisition d’un Kindle.

26) As-tu déjà lu en numérique, même sur moniteur ?

Pour le travail ou les études, oui ; mais pas pour le plaisir, ou alors vraiment très exceptionnellement.

27) Quel est ton rapport à la lecture numérique ? Penses-tu lire plus sous cette forme dans un proche avenir ?

Mon rapport à la lecture numérique ? C’est sans doute un peu tôt pour le dire… Mais, de toute façon, on devra en passer par là ; laissons donc les fantasmes aux oubliettes : je ne crois pas davantage au « tout numérique » qu’à la suprématie du papier. Enfin, bien entendu, je vais lire plus sous cette forme dans un (très) proche avenir.

28) Quel est ton rapport à Internet ? Connecté depuis longtemps ?

Pour les raisons exposées plus haut, Internet a une très grande importance pour moi ; j’ai donc particulièrement du mal à m’en passer, ce qui m’arrive cependant de temps à autre : je suis alors bien obligé de faire avec… Par contre, je m’y suis mis sur le tard.

29) As-tu un lien avec le monde de l’édition ? Ou du livre plus généralement ?

Yep. J’ai pas mal d’amis libraires ou éditeurs, et j’ai effectué des travaux de correction/préparation de copie pour diverses maisons d’édition. Et puis il y a le cas Dystopia Workshop, où, là, ça va parfois un peu plus loin…

30) Une dernière chose à dire au lectorat en délire ?

Non. Aha.



Merci de votre attention. Et n'oubliez pas ! Duck ! And cover !

lundi 30 juillet 2012

Interview : Lucas Moreno

Lucas Moreno a exercé de nombreux métiers (que je vous laisse découvre sur sa page perso toute neuve). Il est surtout cofondateur du bien connu Utopod, le podcast francophone des littératures de l'imaginaire. Il est enfin l'auteur du récemment publié Singulier Pluriel, très bon recueil de nouvelles au titre parfaitement choisi. Les amateurs de SFFF connaissaient Lucas depuis quelque temps pour ses travaux de traduction, ainsi que pour les quelques nouvelles qu'il avait déjà publiées ici ou là, certaines dans de toutes petites éditions difficilement trouvables. La presque totalité de son oeuvre est rassemblée aujourd'hui dans ce "Singulier Pluriel", manque seulement la nouvelle "Une question d'équilibre", publiée dans Lunatiques n° 72.

Il a gentiment accepté de répondre à quelques questions pour Quoi de Neuf. Je l'en remercie.

Bonjour, pour commencer peux-tu te présenter brièvement pour les lecteurs qui ne te connaîtraient pas ?

J’ai quarante ans. Je suis né en Uruguay et j’habite la Suisse romande depuis 1980. Après des études de sinologie et d’histoire des religions, j’ai travaillé dans pas mal de domaines avant de prendre la décision, il y a quelque temps, de me consacrer pleinement à l’écriture.

Tu as publié récemment « Singulier pluriel », recueil de toutes tes nouvelles publiées dans des revues ou des anthologies. J’aimerais que nous procédions en suivant le sommaire avant quelques questions plus générales.

« Singulier pluriel » offre une vision inquiétante d’une fusion communautaire extrême, cause et conséquence d’une rupture familiale. Dirais-tu que ton héros tombe de Charybde en Scylla ?

Si l’on prend la notion de famille au sens strict (groupe de personnes liées par le sang), peut-être, mais en fait il y a évolution, parce que Victor s’émancipe et va vers le tout-possible, la liberté extrême au sein d’un espace bien délimité (la seule liberté possible, en fait). Surtout, il choisit sa deuxième famille tandis qu’il n’a pas choisi la première. À moins que je n’aie pas compris la question : s’il s’agit de rupture, d’impossibilité de l’amour et de la reconnaissance paternelles, alors oui, ce pauvre Vic revient à la case départ.

« Le Meilleur' ville dou monde » exprime deux volontés parallèles : intégration et émancipation, portées par deux personnages qui veulent intégrer/quitter une cité « idéale ». Est-ce à dire, comme l’a fait Durkheim, qu’il y a une taille maximale pour les communautés, sous peine de briser le lien communautaire ? Que le développement d’une individualité propre ne peut conduire qu’à l’exil ? Et que toute communauté est structurellement anthropophage ?

Tu me poses une colle, parce que je n’ai pas lu Durkheim, mais oui, j’exprime dans cette nouvelle un sentiment personnel profond : la communauté réduit l’individu, l’étouffe et finit par le dévorer. Et pourtant, en tant que bon émigré, j’ai passé ma vie à chercher l’enracinement. C’est une impossibilité logique, une tension permanente, qui a en tout cas le mérite de produire de chouettes idées de récits. Concernant la taille maximale pour les communautés, je proposerais plutôt l’idée de « seuil limite d’absorption d’altérité ». Pas besoin d’avoir la taille de la Chine ou des États-Unis pour tomber dans le chauvinisme ou une certaine forme de nationalisme : il suffit de suivre l’actualité politique de la Suisse pour s’en rendre compte.

« Shacham » est l’histoire du « retour » d’un homme à sa « vraie place ». Faut-il y voir le fantasme d’un déraciné d’Uruguay ?

Quand je dis que les nouvelles de ce recueil possèdent une véritable unité thématique, de traitement, d’obsession, ce n’est pas pour rien : en effet, ici il est à nouveau question de déchirure archétypale (qu’on passe sa vie à reproduire ou qu’on apprend au contraire à sublimer : je crois au changement, au dynamisme, et bien que les destinées de mes personnages soient rarement enviables, ils taillent la route, avancent, se transforment ; mes textes sont sombres, pas pessimistes).

« Dellamorte Dellamore », dont le titre rend hommage au film homonyme de Soavi, est l’histoire d’une dissimulation sous une dissimulation. Crois-tu vraiment que l’homme soit capable d’autant se mentir ?

Jusqu’à l’infini et au-delà ! Comme dirait Epstein à la fin de la nouvelle : « Quand on veut, on peut. » Il suffit d’observer autour de soi pour s’en assurer.

« Comme au premier jour » parle de régression dans les vies antérieures. Faut-il y voir une adhésion à l’idée de réincarnation ?

Adhésion, non – il y a l’idée de croyance aveugle, dans l’adhésion, or mon cœur n’en est pas tout à fait capable à ce jour –, mais sensibilité pour la dimension symbolique et émotionnelle du thème. Nous sommes porteurs de ce qui vient avant : histoire, famille, mèmes, fonds de commerce culturel, souffrances, joies, traumatismes. La passion qu’exerce la généalogie sur l’humain le montre bien. Pour moi, il n’y a pas de tabula rasa à la naissance. Mon personnage en fait les frais.

« L’autre Moi » mêle choix individuels et réalités parallèles. Est-ce un éloge du libre-arbitre et de son pouvoir prométhéen ?

C’est plutôt une toute petite réflexion autour de la vaste complexité du problème. D’un point de vue philosophique et logique, l’idée d’une prédétermination universelle n’est pas du tout incompatible avec l’exercice du libre arbitre. Prenons l’exemple d’un individu qui tourne à droite à un carrefour, et admettons qu’il soit écrit quelque part qu’il était destiné à le faire : ça n’ôte rien à son pouvoir de décision sur le moment. Si l’on est croyant, on pourra dire que Dieu lui a laissé le choix tout en sachant à l’avance la décision que l’individu allait prendre. (Cf. la théodicée leibnizienne.) Du côté des neurosciences, en revanche, la notion de libre arbitre est remise en cause : des expériences ont montré que le processus cérébral qui enclenche un acte simple, comme le mouvement d’un bras, précède de quelques centaines de millisecondes la prise de conscience qu’a le sujet de l’acte en question. Je recommande la lecture de « Second Person, Present Tense », nouvelle époustouflante de Daryl Gregory où les concepts d’ego et de libre arbitre sont joyeusement pulvérisés. Et puis il y a aussi une vision plus noire, plus cynique de la chose : à chaque étape de la vie on peut choisir en son âme et conscience, oui, mais on n’a aucun contrôle sur les conséquences que cela va engendrer à court et long termes, donc l’idée de pouvoir n’est qu’une vaste farce. Bref, je n’ai pas de réponse, mais ça me fait bien cogiter.

« Demain les eidolies » développe une vision fractale de l’Univers que seul l’artiste serait à même de dérouler, avant de la transformer. Penses-tu que l’artiste accède à une réalité inaccessible au commun, qu’il crée une réalité nouvelle, ou un peu des deux ?

L’idée qu’une réalité sous-jacente se cache derrière les choses et se dévoile à qui sait faire abstraction des apparences, percevoir le jeu des résonances souterraines, régler ses perceptions sur la bonne fréquence, est vieille comme le monde. Mais je ne pense pas que ce soit l’apanage des artistes. Tout n’est qu’une question d’attention, d’obsession du détail, de contemplation obstinée. C’est ouvert à tout le monde. À un jardinier, à un moine bouddhiste, à un scientifique athée… Surtout, ce ne sont que des expériences fugaces, des bulles d’éveil qui éclatent dès qu’on cherche à les saisir, parce que sinon il y aurait des cas de lévitation et de télépathie à chaque coin de rue. Je crois que ce sont de petites lucarnes ouvertes sur une compréhension plus vaste de l’univers. Il n’y a rien de mystique là-dedans. Ou peut-être que si. Tout dépend du sens qu’on donne au terme. Pour moi, à partir d’un degré extrêmement avancé des sciences exactes, la limite entre les deux pôles deviendra floue : une connaissance ultra poussée des lois de la physique et de la chimie, par exemple, dans un futur hypothétique, nous permettrait de faire des choses qui aujourd’hui passeraient pour magiques ou surnaturelles. Jack Williamson a très bien parlé de tout cela dans son chef-d’œuvre : « Les Humanoïdes ».

« Trouver les mots » m’a fait penser à 1984 et aux effets de la novlangue. La pensée ne peut-elle fleurir que sur un substrat de mots ? L’appauvrissement du langage dû aux sms et au lexique formaté et insensé des médias et de la téléréalité te paraît-il menacer la pensée dans notre société même ?

C’est marrant que tu évoques cela, parce que, paradoxalement, l’influence de la langue sur la pensée n’était pas au cœur de mes préoccupations quand j’ai écrit cette nouvelle. Les personnages restent d’ailleurs relativement intelligents (bien que de moins en moins civilisés) malgré la perte des mots. Je voulais surtout traiter de l’importance de l’art sous toutes ses formes, plus particulièrement de la fiction, et dire qu’un Wall Street de pantins encostumés ne tiendrait pas deux secondes sans récits, sans fenêtres d’évasion, que les cerveaux sécheraient comme des pruneaux au soleil si on ne les faisait pas rêver, ou plus prosaïquement voir la réalité sociale sous forme allégorique, mythologique.

Mais pour en revenir à ton interrogation, il est évident que la langue constitue le mortier de la pensée. J’en ai soupé d’entendre des âneries comme « c’est la même chose », « ça revient au même », « inutile de pinailler ». Une élève de français, une fois, m’a dit : « Arrêtez de m’ennuyer avec vos synonymes, allez droit au but. » C’était une femme d’affaires, il fallait qu’elle aille droit au but. Elle voulait se passer de grammaire, aussi, alors que celle-ci me procure la même jouissance qu’une formule mathématique bien balancée : on a l’impression que l’univers se modèle sous nos yeux, que par le biais des chiffres, des mots, de l’agencement des éléments, les choses se mettent en place, se simplifient, font sens.

Parler, écrire, ce n’est pas anodin ; dans beaucoup de cultures on considérait le langage comme une arme magique extrêmement puissante. Elle modèle l’intérieur aussi bien que l’extérieur : on peut blesser, déclencher une guerre en parlant, mais aussi voir sa vision du monde se modifier. Je pense qu’on devrait soumettre son langage à une vigilance intellectuelle de tous les instants. Je n’exclus pas l’humour, bien sûr, le deuxième degré, mais il faut être conscient du pouvoir de transformation du logos.

« PV » est un éternel retour sans mythe fondateur, l’histoire d’un Robinson échoué sans avoir navigué ? Est-ce ce manque qui condamne son « Adam » à l’annihilation ?

Je pense au contraire qu’il y a un mythe fondateur pour l’univers cyclique dans lequel évolue le personnage, tout au moins des modèles archétypaux auxquels il se réfère de manière tout d’abord inconsciente puis finalement voulue et assumée. Je peux difficilement en dire plus sans vendre la mèche (c’est tout de même une histoire à chute, bien que celle-ci ne soit en rien originale dans le cadre de la SF contemporaine), mais chaque geste, chaque décision d’Adam prend sa source dans des archétypes qui lui sont propres, un peu comme un programme individuel, une empreinte, qu’il n’a pas assez de force vitale pour éradiquer. L’annihilation dont tu parles arrive ici comme une libération, une entrée de plain-pied dans l’histoire linéaire, et ce qui y condamne Adam est son désir de transformation, justement, pas l’absence d’un référent archaïque.

Tu as l’air de bien connaitre la psychanalyse. D’où te vient cette connaissance ?

Je ne la connais pas si bien que ça, juste les principes de base, d’une part parce que j’ai suivi une année de psychanalyse des religions à la fac, d’autre part parce que je m’y suis essayé à titre personnel (du moins à un dérivé de psychanalyse).  Le sujet me passionne, il est au cœur de mes préoccupations d’auteur.

La « libération » de tes personnages passe parfois par le sexe. Retourner la libido de l’intérieur vers l’extérieur te semble-t-il un moyen de développement personnel ? Ou n’en est-ce qu’une conséquence ?

Une conséquence, sans doute pas : mes personnages sont trop malsains pour ça. Le sexe se présente comme une façon d’aller au bout d’eux-mêmes, un élément qui déclenche l’explosion, la rupture. Ils sombrent dans la démesure, parce que c’est de ça dont je parle dans le recueil : le jaillissement de la violence, de la folie, comme seule issue possible à la haine et la frustration longtemps contenues. La version saine de la chose, celle que je souhaite à l’humanité pour la sauvegarde de l’espèce, c’est que le sexe soit cause et conséquence de développement personnel, bien sûr ! Je ne pense pas que ce soit le cas si souvent (vision cynique des choses), mais les dérapages constituent heureusement une minorité des cas.

La mémoire semble être un cimetière empli de bien détestables cadavres. Thérapie ou amnésie sont-elles les seules planches de salut de l’humanité ?

L’amnésie est une forme de thérapie : cf. les nanobots-missiles du doc Neuenberger dans « L’Autre Moi ». Mais c’est une vision plutôt pessimiste du problème. Je préfère de loin la notion de thérapie dans un sens plus conventionnel : travail au sonar interne, ouverture à la transformation, passage du statisme au dynamisme.

En quoi ton helvétitude influence-t-elle les histoires que tu racontes ? Et le calvinisme, moqué dans la première nouvelle ?

Je pourrais résumer ça en une phrase : le Suisse a tendance à demander la permission avant de péter. Comme tout cliché, il est porteur à la fois d’injustice (la réalité est forcément complexe) et de vérité (la formule-choc donne un point de départ à la réflexion). Issu d’un pays catholique et latin, l’Uruguay, je suis arrivé à l’âge de huit ans en Suisse, où j’ai d’emblée tout eu à prouver. À mon instituteur, à la caissière de la Migros, au concierge, à mes camarades… C’est une histoire personnelle (et fort longue : il faudra attendre mon autofiction libre sur le sujet), l’émigration ne se passe pas toujours comme ça, Dieu merci ! J’ai plein de camarades italiens, espagnols et portugais qui me l’ont prouvé au cours de mon enfance.

Dans un registre plus léger : peut-être décèle-t-on une certaine helvétitude dans mon rapport littéraire à la nature ? Le Jura, les hauts du canton de Neuchâtel, la moyenne montagne, la forêt : juste après le français, c’est sans doute ce qui ressemble le plus à mon chez-moi.

Beaucoup d’Asiatiques dans tes nouvelles. Quel est ton rapport à ces cultures ?

J’ai étudié le sanscrit, le bouddhisme, le tibétain, le chinois, la Chine. J’ai fait une maîtrise en sinologie. Je suis marié à une Française d’origine vietnamienne. À huit ans, en arrivant en Suisse, j’ai mangé mon premier rouleau de printemps, puis j’ai passé mon enfance à traîner dans la famille de mon voisin, lui aussi vietnamien. C’est en moi depuis toujours.

En lisant les deux premiers nouvelles, je n’arrivais pas à m’enlever de la tête le Cabale de Clive Barker, et la nouvelle « Le genre intégré » de Gibson. Tu les as lus ?

Non, ni l’un ni l’autre, mais du coup c’est sur ma pile.

Merci d’avoir répondu à toutes ces questions et au plaisir de te relire.

Merci à toi pour ton accueil et tes questions passionnantes.

vendredi 27 juillet 2012

Lucy and the Test Tube Baby


"Inconceivable" est un roman de Ben Elton publié en 2000, puis adapté au cinéma la même année sous le titre « Maybe Baby ». Sam et Lucy, couple de trentenaires londoniens, tentent, de plus en plus désespérément, d’avoir un enfant sans y parvenir. De tentatives avortées en échecs cuisants, ils parcourent un chemin de croix qui les transforme irrémédiablement.

Dans "Inconceivable", Ben Elton traite à la fois l’histoire et le contexte, avec l’humour caustique et pince sans rire qui est sa marque de fabrique.

L’histoire est d’abord hilarante, avant de devenir progressivement plus émouvante. Etant le cold-hearted bastard que je suis, j’ai évidemment préféré la première moitié, mais d’aucuns ne répugnent pas, m’a-t-on dit, à un peu d’émotion et de romance. Alors…

Ce qu’Inconceivable raconte au lecteur, c’est le bouleversement que l’absence de grossesse peut engendrer chez certains couples. Sam et Lucy sont mariés et amoureux l’un de l’autre. Lui végète plus ou moins à la BBC en rêvant de devenir scénariste, elle est assistante dans une agence d’artistes. Elle veut un enfant, lui peut accepter l’idée. Mais, après soixante et quelques mois de rapports non protégés (Lucy compte à l’unité près ses règles), rien. Sur un conseil extérieur, ils se lancent alors dans la rédaction de deux journaux personnels et secrets, dans le but de « se relier à leurs émotions » et de ne plus être des « bouchons de liège ballotés par le destin ».

La technique des deux journaux contradictoires est éculée mais elle est ici bien utilisée. Après tout le pot au feu aussi est éculé, mais, bien réalisé, c’est un plat agréable. Ben Elton traite son double récit sur le mode de la caricature au sens positif que peut revêtir ce terme, c’est à dire qu’il identifie des traits masculins et féminins puis les grossit pour en faire éclater le ridicule à la face du lecteur (on m’objectera qu’il n’existe pas de traits féminins et masculins, mais il suffit d’avoir lu un peu de sociologie pour s’apercevoir que la plupart des comportements « librement choisis » que nous croyons nôtres sont décrits par les sociologues comme s’ils nous connaissaient personnellement. Socialisation 1 – Libre-arbitre 0). "Inconceivable", c’est un peu « Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus » en version drôle. Différences dans l’intensité du désir d’enfant, contradictions internes sur la nature de ce désir et la manière de le gérer, rôle et place différenciés des entourages, parts différentes attribuées à la vie professionnelle par rapport à la vie privée, décalages dans l’appréhension des sentiments, de la sexualité, de la tendresse, etc., même l’utilité de l’exercice n’est pas perçue également par les deux protagonistes. Elton se fait plaisir en exposant  les mensonges, même et surtout inconscients, que les uns disent aux autres et qu’ils se disent à eux-mêmes. C’est bien vu et vraiment drôle, certaines scènes étant des moments d’anthologie, et certaines répliques absolument inoubliables.

Puis le roman se met à lorgner sans le dire vers une approche plus romcom. J’ai moins apprécié cette deuxième partie, plus classique dirai-je, mais il est néanmoins difficile de ne pas être au moins touché par la dédication d’une Lucy qui accepte avec une fortitude née de la frustration les innombrables traitements que son corps doit subir pour tenter d’obtenir la grossesse désirée.

Sur le contexte, Ben Elton décrit avec ironie un monde qu’il n’aime guère, celui de l’Angleterre post-thatchérienne. Il pointe les dérives absurdes des privatisations des années 80. Chemins de fer aux grilles horaires rien moins que fiables, files d’attente interminables dans le service de santé avec pour corollaire le développement d’un secteur privé payant et cher, réorganisation et filialisation à la hache de la BBC, rien de ceci ne trouve grâce aux yeux de l’auteur. Le rire d’Elton est une politesse du désespoir face à un monde dans lequel ce qui faisait le quotidien rassurant des anglais disparaît, sacrifié sur l’autel d’une modernité qui considère que si le service public, du fait de l’absence de sanction par le marché, était source de gaspillages, il est alors judicieux de transférer les sommes gaspillés à des investisseurs privés pour qu’ils puissent rendre le même service dans des conditions moins favorables socialement afin d’accroitre leur fortune en captant la différence.

Mais si Elton n’est guère partisan de l’héritage de Thatcher, il n’apprécie pas beaucoup plus les années Blair. Des années durant lesquelles le Rule Britannia fut remplacé par le consensuel et fade Cool Britannia dont le nom en dit long sur ce que fut la nouvelle idéologie dominante. Restaurants dans lesquels le cadre, forcément hype, prend de plus en plus d’importance face à une cuisine de plus en plus prétentieuse dans sa quête éperdue de la modernité, prégnance des délires new age avec cristaux, aromathérapie, et lignes de force druidiques, chanteuses et animatrices télé d’autant plus dénudées que leur talent est mince, dans une sorte de proportionnalité incontournable, premier ministre s’invitant sur un plateau d’émission pour enfants afin de montrer combien il est cool, programmes ridicules et animateurs vedettes ricanants, producteurs et sociétés de production externalisées qui font dans les mêmes locaux et avec les mêmes salariés qu’avant ce que faisait la BBC mais en lui présentant dorénavant une facture, etc. Elton décrit un monde absurde dans lequel l’apparence à remplacé la substance. Il n’a guère plus d’indulgence pour les bobos dont il raconte l’histoire, qui négocient chaque fois que nécessaire leurs idéaux de gauche sans jamais cesser de les réaffirmer.

Dans le roman, Sam se demande si le scénario qu’il écrit devrait être comique avec un peu de romance ou l’inverse. Il conclut qu’il serait bon qu’il contienne un mix équilibré des deux. C’est cette même recette qu’Elton utilise dans son livre. On peut apprécier plus ou moins l’une ou l’autre des parties, préférer le rythme de la première moitié ou celui de la seconde, il n’en reste pas moins qu’Inconceivable est un livre drôle, touchant, particulièrement bien vu dans sa description critique de l’Angleterre des années 90 et de la frénésie reproductrice qui découle de la rencontre des techniques de procréation médicalement assistée et du concept, lié à la contraception, d’enfant comme choix.

Inconceivable, Ben Elton
VF : Maybe baby

On peut lire "Inconceivable" en écoutant les Toy Dolls, c'est même une bonne idée.

mercredi 25 juillet 2012

Interview : Jean d'Aillon, stakhanoviste médiéval


On le sait peu sur ce blog SFFF mais je lis très régulièrement des policiers historiques, que je ne chronique en général pas, car ils sont hors de ma ligne éditoriale. Cette limitation volontaire ne peut évidemment pas s'appliquer pas aux romans de Jean d'Aillon, que je chronique de fait extensivement tant ce sont de vrais bons romans, écrits, documentés, captivants et palpitants.

On lira avec plaisir la série "Guilhem d'Ussel", qui rencontre le lecteur à Marseille en 1198, avant de visiter Paris en 1199, Londres en 1200, et depuis le mois dernier, Montségur en 1201. On pourra lire également, visitant d'autres époques, Les rapines du duc de Guise et ses suites, le très spectaculaire L'archiprêtre et la cité des Tours, le recueil de novellas Récits cruels et sanglants, ou les nombreux autres ouvrages non chroniqués ici, notamment l'excellent et dépaysant "Attentat à Aquae Sextiae".

Jean d'Aillon travaille beaucoup (il vous en dit plus ci-dessous) mais il a pris le temps de répondre à quelques questions pour Quoi de neuf... Je l'en remercie. J'ai donc la grande joie de vous présenter les réponses qu'il a bien voulu nous donner sur son travail, ses oeuvre, ses projets (ses lecteurs y verront avec plaisir qu'il a encore énormément d'histoires à raconter).


Bonjour et merci d’avoir accepté cette interview. Pourriez-vous commencer par vous présenter pour les lecteurs qui ne vous connaitraient pas ?

Une formation universitaire, deux thèses d’Etat, une carrière dans l’administration des Finances où je me suis occupé de statistique, de macro-économie puis d’informatique et d’intelligence artificielle ; des détachements à l’université et un travail pour la Commission européenne dans le cadre de programmes de recherche ; puis une démission à la fois pour des raisons de désaccord avec le fonctionnement de mon administration, et ensuite pour pouvoir me consacrer à l’écriture à temps complet.

Comment décide-t-on de démissionner d’un poste stable pour se mettre à écrire à plein temps ?

D’abord je gagnais plus en droits d’auteur que mon salaire de fonctionnaire, et ensuite j’avais de plus en plus de mal à supporter les décisions prises par une hiérarchie incompétente.

Vous êtes un auteur très prolifique. A quel rythme écrivez-vous ? Comment travaillez-vous ?

J’écris tous les jours, environ 1000 pages A5 par an.
Je commence toujours de la même façon, j’ai une idée d’intrigue – souvent à partir d’un fait réel ou d’une situation politique ou économique – pour laquelle je prépare une liste de personnages avec toutes leurs caractéristiques (physiques et morales). Pour les personnages historiques secondaires, cela peut demander une recherche assez longue. Par exemple, je peux chercher leur portrait ou essayer de savoir où ils habitaient. Pour les personnages « inventés », j’imagine leur vie avant l’histoire que je vais raconter, quels étaient leurs goûts, leurs mœurs, leur comportement.
Durant cette étape j’utilise des dictionnaires biographiques et des dictionnaires spécialisés (dictionnaires des offices, des parlementaires, des charges, de la noblesse…)
Evidemment, pour les personnages rémanents d’un roman à un autre, je tiens à jour le déroulement de leur vie, leurs goûts, leur façon de vivre, leurs habitudes.
Ensuite j’étudie les lieux où se passera le roman et pour lesquels je rassemble aussi le maximum d’informations, y compris en allant sur place. Enfin je fais un découpage assez détaillé de l’histoire, en préparant quelques intrigues secondaires. Quand ce travail est terminé, l’écriture peut commencer et est relativement facile.

Pourriez-vous présenter brièvement vos personnages récurrents (vous avez le droit d’insister un peu sur Guilhem d’Ussel) ?

- Louis Fronsac, ancien notaire anobli, une douzaine de livres et nouvelles publiés. Le dernier paru est : « La Malédiction de la Galigaï » (Flammarion). Le prochain devrait s’intituler : « Le secret des rois de France » et traiter de l’Aiguille creuse.
- Olivier Hauteville, jeune clerc qui devient chevalier et proche des Bourbon. Il a pour ami Nicolas Poulain, un lieutenant de prévôt. Leurs aventures et enquêtes se situent à la fin du règne d’Henri III et au début de celui d’Henri IV. Quatre volumes déjà publiés sous le titre : « La Guerre des trois Henri ». Deux sont à paraître : « Dans les griffes de la Ligue », qui sortira en mars 2013 chez Flammarion, puis : « Le loup-garou des Saints-Innocents » (en 2014). A ces titres peut s’ajouter un volume « 0 » : « Nostradamus et le dragon de Raphaël ».
- Guilhem d’Ussel dont les aventures se situent sous le règne de Philippe Auguste,  dans diverses villes d’Europe. Guilhem, ancien routier de grandes compagnies, devenu chevalier et troubadour, est confronté à des entreprises criminelles qu’il parviendra à résoudre par son courage et son habileté.
Pour l’instant quatre titres ont été publiés chez J’ai lu, les deux suivants de ce même cycle sortiront chez Flammarion. En parallèle, un second cycle est envisagé aux Presses de la Cité sur la jeunesse du personnage, puis deux autres cycles.
- Trois Sueurs est un ancien brigand et ses exploits se situent à la fin du règne de Louis XIV et sous la régence. Il faut noter qu’il y a des liens entre Olivier Hauteville, Fronsac et Trois Sueurs, non seulement dans les histoires mais dans les personnages.
Les autres romans ne sont pas des séries, ou alors de mini séries : à l’époque romaine (Attentat à Aquae Sextiae, et ses suites), Marius Granet et Le duc d’Otrante…
Enfin, il y a mon meilleur livre (et mon plus gros échec commercial : « Juliette et les Cézanne »).

La guerre des trois Henri m’a paru plus orientée capes et épées que la série Guilhem d’Ussel, résolument noire et brute. Est-ce l’époque qui veut ça ou est-ce un choix narratif conscient de votre part ?

J’essaie de me renouveler et surtout d’éviter que mes héros et leurs aventures ne se ressemblent trop ! Il y a tout de même quelques intrigues criminelles dans les trois livres !

Vous abordez de nombreuses fois les guerres de religion. Diriez-vous, comme certains, qu’elles ont façonné la culture et l’organisation de l’Etat français jusqu’à aujourd’hui ?

N’étant pas historien, je ne dirai pas cela. Il s’agit avant tout d’une guerre civile avec, à mes yeux, plusieurs périodes dont certaines auront des répercussions plus importantes que d’autres. Au départ, il s’agit de véritables querelles religieuses, puis ce sont des conflits entre grandes familles féodales pour prendre le pouvoir (Les guise contre les Châtillon, les Condé et les Bourbon), enfin surgit la Ligue, une société secrète bourgeoise qui, elle, vise à transformer la société. La Ligue est à l’origine d’une des premières révolutions que la France ait connu. Elle instaure une forme de démocratie bourgeoise  avec un conseil des Seize qui ressemble à la fois au comité de Salut Public et à la Commune. En cela la Ligue parisienne aura certainement une influence sur les mouvements révolutionnaires ultérieurs.

Comparativement à d’autres auteurs de romans historiques, vous n’hésitez jamais à décrire la violence de l’époque médiévale dans sa crudité. N’avez-vous pas peur de faire fuir certains lecteurs ? Est-ce déjà arrivé ?

J’ai plutôt l’impression d’en faire moins que trop ! Il me semble que je donne peu de détails sanglants par rapports à d’autres auteurs qui se délectent dans les serial killers ! En tout cas on ne m’a jamais fait de reproche à ce sujet, au contraire. Ainsi j’ai noté ces critiques (seraient-elles de mauvaise foi ?) sur Amazon à propos des Guilhem d’Ussel :
Les romans ressemblent à des « dessins animés historiques pour bambins d'école primaire »… «scenario de type cap (sic !) et d'épée pour enfant »… « type cours d'histoire de CP »….
Serait-ce des envieux ?

Votre dernier roman publié, « Montségur 1201 », traite de la quête du Graal pyrénéen. Il m’a semblé que, pour la première fois, vous insériez une explication surnaturelle dans votre histoire. Est-ce vraiment le cas, et pourquoi ce changement d’approche ?

Je ne crois pas qu’il y ait du surnaturel. Tout ce qui est décrit peut s’interpréter rationnellement. La mort et le « passage » de Sanceline sont des situations racontées maintes fois par des gens qui se sont cru mort et ont connu ce phénomène. Quant à la pierre de Lucifer, sans doute était-elle radioactive. Ceci étant, on peut aussi y voir des phénomènes surnaturels, mais il ne faut pas oublier que le surnaturel était considéré comme naturel à cette époque. Ainsi, l’histoire de l’Angleterre de Matthieu Paris décrit à la fois des événements précis mais aussi quantité de fait surnaturels (apparitions, miracles…) considérés comme normaux.

Il est aussi question d’une tentative d’usurpation de fief. D’où vient la connaissance encyclopédique que vous semblez avoir des liens d’hommage qui existaient à l’époque dans cette région ?

La féodalité a encore un rôle majeur dans les seizième et dix-septième siècles, époques que je privilégie dans mes autres séries historiques, dont les Fronsac. Cette période du haut Moyen-Âge était l’occasion de m’y intéresser de plus près. J’ai tout simplement lu les meilleurs ouvrages sur la question !

Enfin, quelle est la plausibilité historique du personnage de l’ambassadeur hongrois ? J’avoue qu’après quelques (brèves) recherches je n’ai pas trouvé de traces aussi anciennes de cette famille.

Les ambassades étaient nombreuses, par ailleurs l’évêque Nicetas est bien venu avec une nombreuse suite depuis la Roumanie jusque dans le Toulousain, alors pourquoi pas un ancêtre de Dracul ?

Dans vos deux derniers romans de la série, vous décrivez longuement des cathares. On les voit dotés de hautes valeurs morales mais prêchant un mode de vie qui rappelle ce que Tertullien rapportait des chrétiens de son temps, qualifiés « d’ennemis du genre humain ». Que diriez-vous de l’idéal des cathares, et de leur mode de vie ?

En réalité on ne connaît des cathares que les textes issus de leurs procès. Il n’existe pas de mémoire ou de récits écrit par eux-mêmes et décrivant leurs dogmes et leur mode de vie. C’est bien dommage mais cela laisse la place à l’imaginaire !

Guilhem d’Ussel ne se soucie ni de Dieu ni du Diable, contrairement à certains autres de vos personnages. A-t-il grandi ainsi ou a-t-il perdu toute foi pendant sa vie de routier ?

La réponse se trouve dans : « De taille et d’estoc » ! Tout sera révélé !

N’est-il pas un peu frustrant de situer un roman à Montségur, mais 40 ans avant le siège ? N’y avait-il pas là une belle histoire à raconter ?

Le Monségur « habituel » a tellement été traité par les romanciers que cela ne m’intéresse pas !

A paraître dans la série, je cite, « Rome, 1202 », puis « Rouen, 1203 », mais encore « Béziers, 1209 »; « Wartburg, 1210 »; « Bouvine, 1214 »… Vous comptez raconter toute la première guerre de cent ans ;) ?

Le contexte, c’est la création de l’État français par Philippe Auguste. Ussel lui apportera plusieurs fois son aide en luttant contre le roi Jean d’Angleterre et en s’opposant à Innocent III, puis à Othon de Brunswick.
J’ai prévu quatre cycles de 6 titres (soit vingt-quatre volumes !) plus des nouvelles.
Le cycle actuel est le second. Il porte sur la période 1198-1203. Les deux non parus sont « Rome, 1202 » qui s’inspire d’une querelle entre familles de grands barons romains et « Rouen, 1204 ». Ces deux-là devraient sortir chez Flammarion (puis J’ai lu).
Le premier cycle concerne la jeunesse de Guilhem d’Ussel. Le premier volume est « De taille et d’estoc », le second « Férir ou périr », un récit où Guilhem rencontre un tueur à gage très particulier.
Dans le troisième cycle, le lecteur retrouvera Guilhem d’Ussel entre 1209 et 1214. Un Guilhem vieilli, différent, ne vivant plus à Lamaguère mais redevenu chevalier errant.
Il sera formé des titres suivants :
« Beziers, 1209 » qui traite du début de la croisade contre les albigeois, « Wartburg, 1210 », où Guilhem retrouve Wolfram d’Eschenbach. Ils partiront à la recherche d’un miroir magique dans les forêts de Thuringe. « Syracuse, 1211 », se passera dans la Sicile normande. « Cordou, 1212 », traitera de la conversion du roi Jean à la religion musulmane, « Acre, 1213 » se passera en Terre Sainte et Guilhem retrouvera le rafiq Ali-i Sabbâh, qui est le personnage principal de « Rouen, 1203 ».
Enfin, « 1214-Bouvines » est centré sur la bataille. Ce sera une affaire d’espionnage.
Le cycle IV traitera de la vieillesse de Guilhem, avec des surprises à attendre !

Dans vos séries de romans vous abordez de nombreuses périodes historiques. Y en a-t-il une qui ait votre préférence et, si oui, pourquoi ?

Pas particulièrement. Je regrette seulement de ne pas avoir le temps d’en traiter plus. J’ai ainsi un projet à la fin de la guerre de cent ans, les aventures d’un clerc anglais vivant dans le Paris occupé par le duc de Bedford et nommé Holmes…

Vos récits montrent une connaissance intime des périodes que vous décrivez. Vocabulaire, architecture, toponymie, règles juridiques, tout est précis et exact, et je crois que c’est l’une des grandes forces de vos livres. Pouvez-vous nous expliquer comment vous faites vos recherches, et si vous avez maintenant constitué un fonds documentaire de référence ?

J’ai en effet une importante documentation sur tous les sujets. Le plus difficile est d’y retrouver l’information cherchée !

Vous qui picorez d’une période à l’autre, n’avez-vous jamais eu envie d’écrire sur les croisades ?

« Rouen, 1203 » traite de la question ! Puis ce sera : « Acre, 1213 ».

J’ai vraiment apprécié les nouvelles rassemblées dans « Récits cruels et sanglants ». Le format novella en était idéal, entre nouvelle et roman. Renouvellerez-vous cette expérience avec les mêmes personnages ou d’autres, et sur ce même format ?

Pour tous mes romans à venir, j’envisage d’écrire des nouvelles complémentaires qui seront soit publiées sur Kindle, soit regroupées dans des recueils.

Aimeriez-vous revenir sur l’époque romaine après vos très bons récits aixois ? Ce serait d’autant plus intéressant que peu de romans historiques sur cette époque sont situés en Gaule.

Un roman a été commencé, mais pas terminé. Le lectorat est malheureusement moins important sur cette époque.

Y a-t-il des périodes ou des personnages sur lesquels vous voudriez écrire dans l’avenir ? J’ai notamment vu sur votre site un « à écrire » intitulé la Comtesse sanglante. S’agit-il de la terrible Báthory (la période collerait) ? Et si oui, pourquoi l’avoir préférée à Gilles de Rais (antérieur d’un siècle il est vrai) ?

La comtesse sanglante était un projet autour de la Ligue qui a évolué vers une histoire de loup garou. L’histoire se passera en 1591 (« Le loup-garou des Saints-Innocents »).

Pouvez-vous, pour finir, nous appâter un peu avec quelques informations sur la jeunesse de Guilhem d’Ussel, racontée dans « De taille et d’estoc », à paraître à l’automne ? Et nous suggérer de quelle « charte maudite » il s’agira en octobre ?

La jeunesse de Guilhem traite de cinq années de sa vie, entre les âges de 13 ans et 18 ans. On découvre les malheurs qu’il a connus, sa jeunesse dans les grandes compagnies de Mercadier et comment il est devenu chevalier, résolvant aussi l’énigme d’un vol d’une relique.
La charte maudite est une nouvelle qui se situe juste après « De taille et d’estoc ». Elle ne sera disponible que sur Kindle dans l’immédiat, mais plus tard certainement sur papier.
Suivront ensuite « Férir ou Périr » (roman) où Guilhem rencontre un tueur à gage, puis, je l’espère, quatre autres romans aux titres non décidés.

Et, une question piège : quand on a coécrit « L'ajustement à court terme de l'emploi à la production : des relations techniques aux fonctions de comportement », on a des conseils à donner au gouvernement pour lutter contre le chômage ?

Hélas non, mais je pourrais en donner pour éviter les gaspillages !

lundi 23 juillet 2012

Les nominés du prix Planète-SF 2012


La phase de vote public est terminée depuis samedi.

Après présélection des ouvrages marquants de l'année 2011-2012 (français ou traduits, première publication, univers SFFF), par les membres du jury puis par les blogueurs, et vote classé des jurés et des blogueurs, voici enfin la liste des nominés.

Les ouvrages ayant le plus attiré l'attention des blogueurs dans les mois écoulés sont (dans l'ordre alphabétique) :

Ainsi naissent les fantômes, Lisa Tuttle, trad. Mélanie Fazi, Dystopia workshop
La fille automate, Paolo Bacigalupi, trad. Sara Doke, Au diable vauvert
Matricia, Charlotte Bousquet, Mnémos
Wastburg, Cédric Ferrand, Les moutons électriques

Le jury, composé de Anudar, Efelle, Guillaume, Lhisbei, TiggerLilly, et moi-même, délibèrera à l’automne et désignera alors le lauréat 2012 du Prix Planète-SF des blogueurs. Ce prix sera remis à son vainqueur aux Utopiales en novembre.

Il ne peut en rester qu'un. D'ores et déjà bravo, et bonne chance à tous.

samedi 21 juillet 2012

Le jeu des sièges


"Caliban’s war" est le second volume de la trilogie de space-opera de James S.A. Corey « The Expanse », débutée brillamment avec "Leviathan Wakes" ; pour le background, je vous renvoie à mon premier post.

"Caliban’s war" commence juste après les évènements du tome précédent (et j’ai toujours autant de mal à écrire sur une suite). Un équilibre armé fragile s’est instauré entre Mars, la Terre, et les planètes extérieures. On ne s’aime pas, on ne se fait pas confiance, on se surveille, on s’arme, chaque acteur tentant de jauger les forces des autres et de deviner leurs intentions. Sous surveillance désorganisée de l’humanité, Vénus, qui abrite maintenant la protomolécule, est le siège de transformations incompréhensibles tant dans leur objet, inaccessible à l’esprit humain, que dans leur échelle, planétaire.

Le « calme » de cette guerre froide qui ne demandait qu’à se réchauffer est rompu, au début du roman, par une attaque d’origine mystérieuse, et d’une brutalité extrême, visant les troupes terrestres et martiennes stationnées sur Ganymède, lune de Jupiter et grenier à blé des mondes extérieurs. Dans l’ignorance des tenants et aboutissants de cet événement, flottes martiennes et terriennes se lancent dans des actions de guerre préemptive dont l’habitat de Ganymède fait les frais presque jusqu’à la destruction, car dans un système clos, toute défaillance d’un système support entraine la surcharge des systèmes aval ou de substitution, dans une cascade de défauts en chaine qui finit par le détruire.

Qui est à l’origine de l’attaque initiale ? Pourquoi ? Comment empêcher ensuite le conflit de s’étendre à l’ensemble du système solaire ? Mais aussi, où et comment retrouver une petite fille enlevée peu avant le début des évènements et promise à un destin funeste ? Tels sont les enjeux du roman.

Il y a dans "Caliban’s war" quatre personnages principaux tirant quatre fils narratifs. Autour d’un Holden transformé par ses expériences, plus dur, plus froid, au point de s’aliéner son équipage et (brièvement) la femme qu’il aime, gravitent Bobby, seule survivante, traumatisée, de l’assaut sur Ganymède, Prax, un chercheur en botanique spatiale qui a tout perdu quand la lune de Jupiter s’est effondrée, y compris et surtout sa fille de 4 ans enlevée dans un but obscur, et Avasarala, puissante et redoutée dirigeante onusienne qui tente d’éviter une conflagration fatale à l’humanité. Le roman fait aussi pénétrer le lecteur, par petites touches, dans l’histoire de quelques-uns des personnages secondaires (notamment le mécanicien Amos), et les développe en leur donnant un rôle plus actif.

Comme dans le premier volume, les évolutions des personnages et leurs interactions sont au centre du récit, même s’il n’y a pas l’équivalent de la confrontation entre Miller et Holden. En contrepoint de l’aventure spatiale trépidante, il n’est plus question ici de polar, mais de diplomatie de haut vol. Au cœur du roman il y a toujours un rythme trépidant, frénétique, pour une histoire menée tambour battant. "Caliban’s war" est de ce point de vue au niveau de son prédécesseur, à tel point qu’il y a bien une ou deux fois où l’on se dit que c’est peut-être un peu trop dans l’héroïsme. Mais c’est dans l’ambiance de ce type d’ouvrage qui ne raconte pas au lecteur l’histoire des mille personnes qui auraient échoué, confrontées à des obstacles trop élevés pour elles, mais bien celle de l’unique héros dont les compétences et la chance lui permettront de réussir à réaliser l’impossible.

Néanmoins, dans cet opus, alors qu’Holden et son équipage sautent de hauts faits en rebondissements, le plus important se joue en coulisses, dans les couloirs et salles de réunion du siège de l’ONU sur Terre (puis lors d’une très périlleuse croisière spatiale), ainsi qu’au fil des innombrables liaisons radio désynchronisées par les distances en cause. Le personnage le plus important de l’histoire est Avasarala, influente assistante du directeur administratif de l’ONU, une petite vieille d’origine indienne, rouée et mal embouchée, qui tente à grand-peine d’empêcher la désunion de l’humanité face à la menace vénusienne. Cet aspect est particulièrement bien traité, d’une part grâce au charisme indéniable du personnage machiavélien, impitoyable, mais fondamentalement honnête d’Avasarala, d’autre part car l’auteur plonge intelligemment le lecteur dans le fog of war que subissent tous les personnages, même elle. Dotée d’informations très extensives mais forcément incomplètes, Avasarala lutte pour imposer une vision collaborative de la situation à des faucons qui préfèreraient prendre l’avantage sur leurs adversaires, même au prix d’un génocide (on se croirait parfois à la fin de Dr Folamour lorsqu’il est question de planifier pour dépasser les soviétiques dans l’occupation des sous-sols après la guerre atomique). Elle le fait par le renseignement, la flatterie, la persuasion, la manipulation, la menace, en un mot la force politique, dans un jeu des sièges où on ne peut que gagner ou mourir politiquement. Entre trahisons, dissimulation, coups bas, Avasarala montre au lecteur qu’aucune institution politique n’est monolithique, que toutes abritent des enjeux de pouvoir internes, liés à des manières différentes d’identifier les menaces prioritaires et la manière efficace de les traiter, comme l’a démontré Graham Allison avec son modèle d’action gouvernementale développé dans le magistral Essence of décision, son ouvrage sur la crise des missiles de Cuba.

Dans le même ordre d’idées qui m’est agréable, le personnage du Dr Prax, totalement dépassé physiquement par la situation mais mû jusqu’à son extrême limite par son amour pour sa fille, se pose régulièrement en source d’éclaircissements et de propositions pour l’équipage d’Holden. Dans les deux cas, c’est l’intellect qui vainc, même s’il faut des grunts et des héros pour exécuter les plans brillants des stratèges.

Au final, et en dépit de quelques défauts mineurs, "Caliban’s war" est un space-opera rapide, brillant et plutôt futé, qui se paie de plus le luxe de quelques réflexions sur la taille et l’effondrement des empires, les jeux de pouvoir, le force de l’information et le danger d’une vérité trop largement disponible, ainsi que la difficulté à bâtir la confiance qui seule assure la coopération permettant de sortir de cette version spatiale du dilemme du prisonnier.

Caliban’s war, James S.A. Corey


Dans le cadre du Summer Star Wars 6.

jeudi 19 juillet 2012

Appel à texte de Acta est Fabula


L’équipe d’Acta est Fabula est fière de vous annoncer la parution prévue pour novembre, sauf contretemps, de son webzine. Ce sera pour nous l’opportunité de sortir du cadre du blog pour vous proposer une autre forme de contenu dont le maître mot demeurera, évidemment, la Qualité avec un gros grand Q.

À cette occasion est lancé un appel à textes.

L’équipe d’AeF recherche une nouvelle relevant de la fantasy : ni SF, ni fantastique, mais de la fantasy. Il n’y a pas de thème imposé, mais une longueur maximale de 50000 caractères espaces comprises.

Une seule nouvelle sera donc retenue, a priori (mais nous n’écartons pas la possibilité d’en retenir davantage). Si vous êtes mineur, une autorisation de vos parents sera nécessaire pour que votre participation soit prise en compte.

Nous nous réservons le droit de ne pas désigner de vainqueur si nous jugeons que la qualité n’est pas au rendez-vous (considération de pure forme, ça a très très peu de chance de se produire).

La nouvelle sélectionnée sera rémunérée 50 euros et publiée dans un webzine gratuit. Il n’y aura donc pas de droits d’auteurs reversés, mais l’auteur conservera ses droits sur son texte.

Le webzine comprendra un ensemble d’articles et de traductions faits par l’équipe d’AeF, ainsi qu’une nouvelle commandée directement à un auteur professionnel (ce qui ne signifie pas que les auteurs professionnels ne peuvent pas participer à l’AT !).

Vos textes devront être en fichiers électroniques au format .odt, .doc, .docx ou .rtf. Il n’y a pas de consignes particulières de présentation ou de mise en page. Le nombre de participations est limité à trois par personne.

Il est à noter que le style sera un critère de choix déterminant.

Faites-nous parvenir d’ores et déjà vos nouvelles à l’adresse mail actaestfabula3[a]gmail.com, en indiquant dans votre intitulé « Appel à texte ». Vous préciserez vos nom et prénom dans le corps du mail.

La date d’échéance est le 30 septembre 2012.

Rappel des informations de base :

Genre : Fantasy
Thème : non imposé
Rémunération : 50 euros
Nombre de caractères : 50000 caractères maximum espaces comprises
Date de fin : 30/09/12
À envoyer à : actaestfabula3[a]gmail.com

Participez nombreux !

Caracole et Fingo, pour AeF

mercredi 11 juillet 2012

Très sales gosses


"Sa Majesté des mouches" est un roman d’aventure et de survie écrit en 1954 par l’écrivain anglais William Golding.

Pendant une guerre non décrite, un avion transportant des enfants britanniques s’écrase sur un atoll du Pacifique. Aucun survivant adulte. Restent les enfants, petits ou jeunes adolescents. Ceux-ci vont devoir, seuls, s’organiser et survivre.De la camaraderie et du jeu « à la Robinson » des premiers jours, le groupe glisse progressivement vers la division, l’autoritarisme, le meurtre, et ce qu’on ne peut envisager que comme une tentative de cannibalisme, dans une régression impressionnante par sa rapidité et sa profondeur.

Du fait de son âge, de ses nombreuses adaptations, et de sa réception à l’époque, beaucoup à déjà été écrit sur ce roman et il me sera difficile d’innover. Voici néanmoins quelques réflexions.

Ce roman fut reçu comme un roman adulte, au propos assez scandaleux (Stéphen King explique dans la préface inédite de cette jolie édition, même si ce n'est qu'une surcouverture, qu’une bibliothécaire compréhensive lui avait passé ce livre sous le manteau car il n’aurait pas du être prêté à un jeune). A cette époque, l’idée qu’un adolescent puisse être meurtrier était non seulement presque invraisemblable, elle était aussi obscène (les morts sont d’ailleurs toujours euphémisées dans le livre). Autres temps, autres mœurs.

L’enfant, le jeune, est considéré par la plupart des sociétés comme innocent, au sens moral mais aussi presque juridique du terme. N’ayant encore rien fait, ou presque, il ne peut être coupable de rien. Même dans la religion catholique, qui développa de ce fait la théorie des limbes pour les enfants morts sans être baptisés (et donc non « lavés » du « péché originel »), il ne peut y avoir de punition, donc d’Enfer, car l’enfant n’est coupable d’aucun péché personnel. Privés de la Grace, donc de la vision de Dieu, ils n’en sont pas moins fondamentalement innocents. Nous sommes ici, comme dans notre vision sécularisée, dans une innocence d’action : l’enfant est innocent car il n’a encore rien fait de mal, ou si peu, quoi qu’il en soit sûrement par méconnaissance. Et cette innocence dure longtemps. Pour les mineurs, en droit, jusqu’à la majorité ou presque. On peut compléter ce postulat d'innocence par les apports de la psychanalyse en y ajoutant une potentialité destructrice. L’enfant, on le sait clairement depuis Freud, est d’abord un vouloir qui respire. C’est un être désirant dont les désirs ne sont canalisés par aucune règle éthique ou morale (pas encore intégrées), un véritable Ca sur pattes. Il est, de ce fait, potentiellement dangereux car il est incontrôlé, et qu'il ne voit l'autre que comme un obstacle sur la voie de la satisfaction immédiate de ses désirs. L’éducation consiste précisément à faire acquérir un surmoi aux enfants afin qu’ils se contrôlent eux-mêmes inconsciemment, et qu’ils s’empêchent d’exprimer leurs pulsions d’une manière destructive ou socialement disruptive. Dans « Règles pour le parc humain », le philosophe allemand Peter Sloterdijk parlait de « dressage » ou de « domestication » de l’homme par les Humanités, et c’est finalement bien de ça qu’il s’agit, à une plus petite échelle dans l’éducation des enfants. L’éducation, la culture, font sortir l’homme d’une animalité qui est le cœur de sa nature. Appliquée aux enfants, elle a pour fonction d’en faire des êtres humains complets.

Sur l’ile des naufragés, plus d’adultes. Donc plus aucune figure d’autorité à même de réaffirmer la règle et de sanctionner son application. La digue cède, et, concernant des personnes au surmoi encore fragile car en construction, la pierre roule le long de la pente de moindre résistance, comme le rocher meurtrier de Roger vers Porcinet. Livrés à eux-mêmes, les enfants régressent « naturellement » vers la libération de leurs pulsions, vers leur animalité primale, vers une carelesssness qui n’est pas sans évoquer les tireurs à la kalachnikov de notre propre monde. Malgré la résistance du roi philosophe bicéphale que constituent Ralph et Porcinet, c’est la loi du plus fort qui finira par prévaloir, avec la primauté du court termisme et de la gratification immédiate. Jack domine par la violence et les rites tribaux. Jack organise des chasses d’où l’on ramène de la viande à griller plutôt que l’entretien du feu qui servirait à guider d’éventuels secours vers l’ile (feu qui représente, outre le secours, la civilisation, protégée par Ralph et négligée par Jack). Jack permet la libération des pulsions, Jack cajole, menace, et surtout autorise la libération de la violence, Jack privilégie la consommation de la viande sur l’investissement du feu, offrant ainsi à sa « tribu » des sources de satisfactions rapides, loin de toute vision stratégique du devenir de leur micro société (là encore on ne peut s’empêcher de penser à notre monde et à ses règles de valorisation financière ou à sa manière de gérer (?) les problèmes environnementaux).

Après les « sacrifices » des deux boucs émissaires, et la destruction de la conque, attribut du pouvoir imposant la modération car on devait écouter celui qui parlait en la tenant, la tribu est constituée autour de sa scène fondatrice, violente et libératrice (point d'origine d'un éternel retour dans lequel devraient logiquement s'enfoncer les enfants). Ne reste alors pour le nouveau « roi » de l’ile qu’à se débarrasser de son rival afin que tout soit accompli. Seul le retour des adultes dans l’affaire mettra un terme à cette navrante régression.

Le « processus de civilisation », décrit par Norbert Elias dans son œuvre majeure, fut une très longue progression sur le chemin de la maîtrise de soi et de la société. Initié avec le « fin amor » comme tentative de contrôle et de canalisation des pulsions de jeunes hommes pleins de sève, ce lent mécanisme a consisté a domestiquer les corps, les langues, et par voie de conséquence les esprits, afin d’en empêcher les débordements préjudiciables à l’harmonie sociale, et de commencer un mouvement d’extraction hors de la glaise. Mais le roman de Golding, comme les exemples d’effondrements des structures sociales ou politiques de Mogadiscio à la Nouvelle Orléans post Katrina, démontrent que la civilisation n’est souvent qu’un vernis, aisément craquelé, et que, dans la plupart des groupes humains, le souverain est moins souvent un sage élu qu’un guerrier heureux.

Sa Majesté des mouches, William Golding

dimanche 8 juillet 2012

Scenic route


"Vestiges" est le premier roman de Laurence Suhner, c’est aussi le premier volume d’une trilogie annoncée, « Quan Tika ».

Sur la planète Gemma, colonie humaine glaciaire à quelques années-lumière de la Terre, scientifiques, colons, natifs, miliciens, et compagnies concessionnaires se partagent le permafrost et les ressources qu’il recèle. Sans pouvoir politique centralisé, elle est tiraillée entre le pouvoir des compagnies (officiellement le seul légitime), une milice faite de bric et de broc qui s’impose de plus en plus (du fait de son équipement de qualité) comme force étatique autoproclamée, et des indépendantistes beaux parleurs à l’idéologie écologiste et à l’analyse politique guère développée.

Au-dessus de Gemma, sur un point de Lagrange opportunément situé entre la planète et sa lune, un artefact alien, silencieux, impénétrable, incompréhensible. Le BDO dans toute sa splendeur. On a bien cherché à l’étudier, à le pénétrer, mais rien n’a réussi, alors on l’a laissé à sa ronde solitaire, épée de Damoclès pesant sur les habitants de Gemma.

Et voilà que sous des kilomètres de glace, on découvre (d’une manière moins claire qu’annoncée, c’est l’un des points centraux du mystère) la présence de vestiges aliens, non loin semble-t-il du point d’où émanent de dangereuses et inquiétantes modifications irrégulières de l’espace-temps, observées depuis quelques années par un groupe de physiciens passionnés sans grand soutien institutionnel. Vont alors converger dans les vestiges tout ce que la planète (et plus) compte de groupes intéressés à ce double mystère.

A priori, ce type d’histoire (et à fortiori celle-ci qui unit sous la même couverture exoarchéologie et BDO), illustré déjà par des auteurs allant de Clarke à Simmons en passant par Niven, m’attire et me réjouit. Ici, mon plaisir, réel, a été largement tempéré.

Passons rapidement sur quelques points (dont un gros) qui m’ont gênés avant d’en venir à une vision contrastée du point principal.

Tout d’abord je serais franchement content de savoir comment on a pu décider de coloniser une planète glaciaire, sans intérêt évident au premier abord, après avoir échoué la Terraformation de Mars. L’implantation de bases scientifiques faisait sens, pas vraiment une colonisation massive dont il semble que la métropole ne tire guère avantage. Ce n’est guère gênant pour le déroulement du récit, mais ce genre de chose m’intrigue et ne cesse de me gratter l’esprit.

Ensuite, j’ai eu beaucoup de mal avec le personnage de l’adolescente, Kya, que j’ai trouvée caricaturale, à la fois dans son agressivité permanente et outrée, et dans le pendant inévitable et prévisible qui est sa capacité à se sortir au mieux de toutes les situations périlleuses dans lesquelles elle se trouve. Chance des débutants ou insolence de la jeunesse. Kya est un rôle plus qu’une personne.

Enfin, le style très casual, des dialogues notamment, n’est vraiment pas à mon goût, et ceci d’autant plus que c’est un familier très daté. Daté aujourd’hui, alors qu’en dire dans quelques siècles ?

Tout ceci est gênant mais, serai-je tenté de dire, accessoire.

Le point principal est le rythme du roman. "Vestiges" m’a rappelé un roman de Stephen King. Comparaison flatteuse, mais dans ma bouche ce n’est qu’un demi compliment. En le lisant, je me revoyais lisant « The stand » ou « Cellular » avec les mêmes sentiments mêlés.

D’un côté, une vraie interrogation sur les tenants et aboutissants de l’histoire, une vraie inquiétude face à des évènements clairement menaçants, une vraie envie de lire plus et de savoir ce qu’il en est. L’histoire de "Vestiges", baignant dans un épais mystère, posant des enjeux énormes, intriquant de la SF et ce qui ressemble à du fantastique, est captivante, c’est sa force.

D’un autre côté, une vraie et lancinante exaspération devant la lenteur du récit. Pourquoi "Vestiges" est-il si lent ? Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, la première partie est trop longue et lente, l’histoire ne décollant vraiment qu’aux prémisses de la seconde partie, c’est à dire vers la page 200. Ensuite, le récit est régulièrement interrompu par des explications scientifiques (certes pédagogiques) qui le hachent, d’autant plus que, présentées sous forme de dialogues ou d’exposés, elles sont peu réalistes dans le contexte (et objectivement guère utiles à des lecteurs de SF). Enfin, et surtout, la centralité donnée au passé des personnages (et notamment du personnage principal Ambre Pasquier) avec son cortège de réminiscences récurrentes, et l’anti behaviourisme forcené d’une narration qui nous fait connaître chaque pensée des protagonistes principaux par l’entremise d’un narrateur omniscient, allongent et alourdissent le récit qui perd en fluidité ce qu’il gagne, ou pas, en explications.

Une fois refermé le livre, on se dit que la ballade fut belle, mais on ne peut s’empêcher de regretter qu’il y ait fallu autant d’efforts dont tous n’étaient pas nécessaires.

Vestiges, Laurence Suhner

Les avis du Traqueur stellaire, d'Anudar de Mr Lhisbei, et d'Efelle

Dans le cadre du Summer Star Wars 6.


samedi 7 juillet 2012

Les blogueurs parlent aux blogueurs : Lune


Lune est une jeune femme pleine de ressources. Comme elle habite en Bretagne, elle est évidemment loin de toute civilisation. Alors elle fait ses courses sur le Net, où elle peut se procurer le DVD de la Soupe aux Choux à la demande de son amoureux. On savait que l'amour était aveugle, on découvre ici qu'il est également sourd. Mais elle a d'autres qualités, outre celle de tenir le très élégant blog Un papillon dans la Lune : elle aime le post-apo, je plussoie (et pas le Monde aveugle, je plussoie aussi), l'allegretto de la 7ème (les 10 meilleures minutes de Beethoven), les mondes parallèles (déjà, en vivant en Bretagne à 1h30 de tout, elle en a une vague idée). Et elle a un papa SFFF, le rêve. Pour ses loisirs, elle aime lire et manger, les deux activités les plus délicieuses du monde. Enfin, elle a un Alien dans le ventre depuis hier qui, comme dans Prométheus, est déjà vieux de trois mois. Il s'exfiltre ce soir.



1) Bonjour, peux-tu te présenter en deux mots (tu peux être aussi bref que tu veux…jusqu’au néant)

Bonjour ! Lune, 31 ans, pacsée, normande mais bretonne d’adoption. Expérimente actuellement la présence d’un alien dans son ventre.
J’aime mon chat, le post-apo et manger.

2) Pourquoi avoir créé un blog ? Est-ce le premier ? Le seul ?

Avant ce blog, j’avais juste un album photo sur mon profil perso Facebook, qui me permettait de garder une trace de mes lectures et d’en parler avec les 2/3 amis qui lisaient de la SF. Mais je l’avoue, ce n’était pas génial niveau partage : trop restreint, et pas assez « anonyme ». Alors j’ai créé le blog pour continuer à garder une trace tout en discutant avec plus de lecteurs de SFFF.  Ça me plait beaucoup de partager avec une communauté qui lit les mêmes livres que moi, et c’est plus enrichissant.
Est-ce mon premier blog ? Je confesse un skyblog lors de ma crise d’ado (à 20 ans, et alors !) mais bon, rien à voir. Donc oui, c’est mon premier et le seul et l’unique, c’est déjà suffisamment chronophage.

3) Combien de temps y consacres-tu ?

Ça dépend des périodes. En ce moment, j’y consacre pas mal de temps (quelques heures par jour), ça m’occupe et ça m’amuse !

4) Blogues-tu tout ce que tu lis ?

Oui quasiment tout. J’évite essentiellement la répétition.
Et comme il ne faudrait pas que ça devienne une obligation, je ne chronique pas si je n’ai pas envie (ou si j’ai la flemme) !

5) Comment choisis-tu ce dont tu parles sur ton blog ?

Je parle de mes lectures. Comment je choisis mes lectures ? Je lis ce que j’ai envie de lire (excepté La Soupe aux Choux, que ne ferait-on pas par amour, enfin ça reste de la SF). Je pioche aussi dans les lectures communes qui m’inspirent.

6) As-tu déjà lu certains livres simplement parce que tu te disais que ça pourrait faire un article intéressant pour ton blog ?

Parfois j’essaie d’être un peu dans l’actualité, de lire un roman qui vient de sortir, mais c’est toujours parce que j’avais envie de le découvrir.
Je ne me force jamais en lecture, ça doit toujours rester du plaisir avant tout. Le blog est un loisir pour moi, ça ne doit pas devenir une charge.

7) Depuis combien de temps lis-tu de la SFFF ?

Ouhla ! Depuis l’enfance. Merci à mon papa !

8) A quel rythme lis-tu ?

Je lis 1 à 3 livres par semaine, selon les périodes. Un peu plus en ce moment.

9) Que trouves-tu dans cette littérature de genre ?

Je ne vais pas être très originale : évasion, rêve, réflexion, histoires que je ne pourrai jamais vivre, fins du monde inventives, planètes fantastiques…
Ça fait ERRHFP, je ne suis pas aussi douée que Lorhkan :D

10) Partages-tu cette passion avec ton entourage ?

Oui, avec mon papa comme dit un peu plus haut. On s’échange les livres qu’on a aimés. Il aime beaucoup venir piocher dans ma bibliothèque perso. Sinon j’ai un pote qui lit un peu de SF, mais je ne le vois que rarement. Pas énorme hein !

11) Quel a été ta première lecture SFFF ? Te souviens-tu de l’occasion qui t’a amené à cette lecture ?

Ma toute première : Le cosmoschtroumpf, que j’ai toujours d’ailleurs ! J’avais 3 ou 4 ans je pense. J’avais toute la collection des schtroumpfs, mais celui-là m’a particulièrement marquée (avec l’histoire du Cracoucass parce que j’avais super peur).
Mon premier roman jeunesse : Les aventures du fauteuil magique d’Enyd Blyton, je voulais le même, mais plutôt sous forme d’un lit. J’en rêve encore :D
Mon premier roman adulte : Le syndrome du scaphandrier de Brussolo, qui était au CDI de mon collège (il y avait pas mal de Présence du Futur dans ce CDI, une chance !). L’histoire d’un gars qui plongeait dans les rêves pour en ramener des objets, assez noir comme récit.

12) Peux-tu nous décrire un (ou plus) grand souvenir de SFFF ?

Une rencontre avec Thomas Geha, une dédicace de Pierre Bordage, la lecture de La Horde du Contrevent, le visionnage de « ça » de Stephen King quand j’avais 10 ans (quelle horreur !!)

13) Quel est le livre qui t’a le plus marqué récemment ? (Répondre sans réfléchir)

La relecture du Pistolero de Stephen King : c’est mon livre fétiche. Après une mauvaise expérience en relecture sur Le Monde aveugle de Galouye, qui m’a déçue, j’avais peur que ça me fasse la même impression, mais non c’est toujours aussi génial !

14) Vers quel genre SF, F, ou F, va ta préférence ? Et pourquoi ?

J’aime la SF. Puis dans une moindre mesure, le fantastique. Par contre la Fantasy j’ai toujours du mal. J’essaie de me soigner de temps en temps, avec Gagner la guerre par exemple, ou Chien du heaume.
Ce que je préfère en SF, c’est le post-apo, les fins du monde de toute sorte, les histoires de survie. Et aussi les paradoxes temporels et les mondes parallèles. Le fantastique quant à lui me permet de frémir un peu !

15) Comment ont évolué tes goûts entre tes débuts en SFFF et aujourd’hui ?

Je dois avouer que j’ai toujours été attirée par les récits SF un peu sombres, et ça continue. J’ai aussi eu une période « horreur » pendant mon adolescence, qui m’est passée. Je préfère maintenant le fantastique un peu plus subtil.
Je suppose que je suis un peu plus exigeante qu’avant et que je connais certaines ficelles qui font qu’il est plus difficile de me surprendre. Je reste cependant assez bon public !

16) Quels sont tes auteurs préférés ? Pourquoi ?

Il y en a quelques-uns !
Pierre Bordage (grand conteur) et Thomas Geha (pour ses aventures et le franc-parler des personnages) sont mes indispensables.
Je pense aussi à Stephen King et Matheson pour le frisson, Adams et Pratchett pour la rigolade bien sûr. Jaworski et Beauverger, dont j’attends les prochains livres avec impatience.
Côté nouvelles, Dick (je n’arrive jamais à lire ses romans en entier, sauf Le Maître du Haut Château et Docteur Futur. Pourtant je commence toujours pleine d’espoir… Quoiqu’il en soit, il a écrit de formidables nouvelles, (comme Matheson d’ailleurs) et Sternberg pour son cynisme. Et plus récemment j’ai découvert Lisa Tuttle.
En ce moment, je me régale en lisant les livres de Laurent Genefort et Jasper Fforde !

17) Y a-t-il des livres que tu regrettes d’avoir lu (temps perdu) ? D’autres que tu aurais regretté de ne pas avoir lus ?

Récemment je regrette la lecture des Chroniques de l’armageddon de Bourne (pourtant un post-apo zombie, mais franchement c’est une bouse), et Palimpseste de Stross, à qui je reste hermétique.
Je n’aurais par contre pas aimé louper La Tour Sombre, La Horde du Contrevent, Le Déchronologue, Les Fables de l’humpur, Le guide galactique, le Monde enfin, Des milliards de tapis de cheveux, le cycle de Lanmeur… Tout ça !

18) Y a-t-il des auteurs dont tu lis tout (ou voudrait pouvoir tout lire) ?

Bordage et Geha. Jaworski et Beauverger.

19) Vas-tu voir les auteurs sur les salons ? Ramènes-tu des interviews, des photos, des dédicaces ?

J’essaie d’aller vers eux, mais j’ai un léger problème de timidité combiné à un complexe d’infériorité et une impression de n’avoir rien d’intéressant à dire… Je reviens donc avec des dédicaces, mais une interview serait hors de portée ! Et d’autres font ça très bien.

20) Que penses-tu de la bit-lit ? Et de Harry Potter ? (je crois que ces deux questions étaient indispensables ;-)

Bit-lit : jusqu’à il y a peu, je confondais Bit-lit et romance paranormale. Comme tout le monde ! Jeanne-A Debats et wikipédia m’ont détrompée sur ce point, même si je continue à croire qu’elle a rédigé l’article elle-même (mouhahahaha).
Apparemment il n’y a donc pas forcément d’histoire d’amour gnangnan dans la bit-lit, alors je peux en lire. Mais je ne cours pas après, j’aime pas les vampires.
Harry Potter : J’ai longtemps refusé de le lire, considérant que c’était trop commercial pour moi, puis un jour j’ai décidé de ne pas mourir bête, alors j’ai lu le tome 1. Puis tous les autres, parce que HP c’est top.

21) Tes fournisseurs : librairies, bouquinistes, Internet ?

Essentiellement le net. J’avoue faire des achats sur la Fnouc ou Alazone, sauf pour les petits éditeurs chez qui je commande directement. Malheureusement dans mon coin de Bretagne, zéro librairie spécialisée, et pas grand choix chez les généralistes. Je suis à 1h30 de Critic, Polarys ou l’Atalante. Je vous laisse trianguler ma position :D

22) BD, comics, ou non ?

De temps en temps, mais sans plus d’affinité. Je suis assez difficile sur le dessin, et je trouve ça beaucoup trop court ! Récemment en Comics j’ai beaucoup aimé Rising Stars.

23) Lis-tu aussi de la littérature « blanche » ? Si oui, qui aimes-tu particulièrement dans ce « genre » ?

Très rarement, il y a tellement de choses à lire en SFFF. Le dernier qui m’ait marquée : Sukkwan Island de David Vann. Il m’a scotchée. Si j’en lis un par an, c’est déjà pas mal.

24) Tentative de Weltanschauung : qu’aimes-tu comme musique ? Comme cinéma ? Quel est ton loisir favori ? Qui est ton philosophe de prédilection ?

Musique : U2 que j’ai vu au Stade de France, et sérieux j’ai failli verser ma larme, une vraie gonzesse. Sinon Muse, Coldplay, Depeche Mode, Staind, et le second mouvement de la 7ème symphonie de Beethoven…
Cinéma : SFFF évidemment, et les films d’animation. Burton avant sa période alimentaire (j’adore Beetlejuice et Big Fish), Zemeckis (Qui veut la peau de Roger Rabbit, Retour vers le futur, Forrest Gump) ou encore Nolan (Le Prestige), et Henry Selick (L’étrange Noël de Monsieur Jack, Coraline)
Loisir : J’hésite entre lire et manger. Manger en lisant peut-être, si possible dans un hamac !
Philosophe : Mon chat. Je crois que les chats ont tout compris à la vie.

25) As-tu un Reader ?

Non m’sieur.

26) As-tu déjà lu en numérique, même sur moniteur ?

Oui m’sieur. A la médiathèque nous avons 5 liseuses, j’en emprunte une si besoin sur laquelle je lis des nouvelles essentiellement (Editions Astéroïde par exemple). Sur moniteur, j’évite, ça fait mal aux noeils.

27) Quel est ton rapport à la lecture numérique ? Penses-tu lire plus sous cette forme dans un proche avenir ?

Je n’y suis pas allergique comme certains. J’estime que le papier et le numérique sont complémentaires, et j’aime à croire que le papier n’est pas réellement menacé. Je ne pense pas lire plus en numérique car ça reste pour moi un moyen « utile » : dans le métro, le train, pour ne pas se trimballer des kilos, ou quand on manque de place. Dans ma campagne bretonne, je n’ai aucune de ces contraintes !

28) Quel est ton rapport à Internet ? Connecté depuis longtemps ?

Comment vivre sans internet ? Ça se fait encore ?? Ça doit faire 10 ans que je suis connectée. J’y ai même rencontré mon amoureux. Et puis, hors salon du livre/librairie spécialisée, c’est le meilleur endroit pour trouver des avis sur les livres facilement et pour suivre l’actualité des parutions.

29) As-tu un lien avec le monde de l’édition ? Ou du livre plus généralement ?

Je n’ai pas de lien avec l’édition. Par contre je suis bibliothécaire, notamment SFFF, ce que je considère comme une grande chance.

30) Une dernière chose à dire au lectorat en délire ?

Merci de m’avoir lue jusqu’au bout, merci Gromovar de l’invit’ (je suis sûre que toi aussi tu es en délire) et si on se rencontre un jour, je vous ferai des muffins chocolat-poire !





Merci de votre attention. Et n'oubliez pas ! Duck ! And cover !